Notes de visionnage 2022

 

juin 2022

Last Spring, François Reichenbach

Si tu aimes les histoires (sans paroles) entre hommes avec des jambes musclées à la mode James Dean avec Lewis serré et t-shirt blanc, si tu aimes les films narratifs avec un brin d’expérimentations, si tu as déjà vu trois fois les films de Kenneth Anger, la tek a ça pour toi :

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Dans les courts, y a pas de secret, on se contente des histoires simples. Parce qu’elles sont les meilleures. Assez typique des courts-métrages des années 50, surtout aux États-Unis (Reichenbach a aussi réalisé Les Marines, plus connu et tout aussi bien), mais avec un poil moins d’expérimentations (quelques surrimpressions ici, un bref retour en arrière).

Brighton Rock, John Boulting (1947)

Noir britannique qui vaut surtout pour la présence juvénile de Richard Attenborough. Vingt-cinq ans une autorité magnétique qui le place entre James Cagney et Peter Lorre, et il faut le dire un génie d’acteurs qui est celui des plus grands. Malheureusement, l’acteur est peut-être l’équivalent de ce que l’on avait en France en Gérard Philippe : des rôles au cinéma très domestiques et une référence au théâtre pour tous ses congénères contemporains. Contrairement à ce que la française des Cahiers du Cinéma nous ont dit depuis les années cinquante, le cinéma britannique était bien vivant à l’époque : à en croire les notes et les références sur ICM, ce film très connu dans le monde (en particulier anglo-saxon évidemment) n’a probablement jamais été diffusé à la télévision en France, et encore moins au cinéma. C’est ce qui arrive quand on ne regarde des films qu’en fonction du nom du réalisateur. Ice Cold in Alex , Went the Day Well?ou Racket subissent le même sort par exemple, mais ils sont nombreux rien que dans les films proposés dans cette rétrospective British Noirs à la Cinémathèque.

La Chasse tragique, De Santis (1947)

Nouvel exemple de téléphone noir (films criminels sentimentaux que j’ai évoqués dans Chronique d’un amour) dans une variante ici plus rurale. Comme avec Ossessione auquel De Santis avait participé, et à l’image de Riz amer et de Pâques sanglantes, l’influence des films criminels américains des années trente et des films noirs qui suivront est évidente. Influence à laquelle il faudrait peut-être rajouter les films soviétiques ici, la direction d’acteurs marquant parfois une certaine forme de lyrisme, voire de théâtralité. Mais le plus frappant, c’est sans doute pour moi la manière dont De Santis utilise les espaces et les décors : mur éventré caché derrière un rideau dans un appartement du second étage laissant voir l’horizon, bric-à-brac permanent, douche à même le sol dans une pièce commune prise habillé, danse improvisée sur le wagon d’un train à l’air libre, place de bâtiments en ruine accueillant des centaines de vélos attendant leur propriétaire, et l’impression générale de suivre une sorte de road movie dans un grand bazar. J’avais déjà fait remarquer l’utilisation des espaces exceptionnels dans Pâques sanglantes, l’effet est purement décoratif, mais spectaculaire.

Chronique d’un amour, Michelangelo Antonioni (1950)

commentaire :

mai 2022

Behind Locked Doors, Budd Boetticher (1948)

Film noir fauché mais bien mené et bref comme l’éclair (à peine une heure). On n’échappe pas à l’effet boule à neige des productions réduites (une séquence d’intro dans un bureau, une autre tournée dans une voiture en studio, tout le reste est concentré dans ce huis clos dans un asile muté à quatre ou cinq patients, donc avec autant d’acteurs de second plan ou même de pièces à filmer, et semblant être géré par Orpéa). Le scénario est un peu tiré par les cheveux (l’internement volontaire pour révéler la vérité cachée au sein des prisons ou des cliniques psychiatriques, ça semble être un des recours dramatique et une des terreurs souvent utilisés après-guerre, j’ai le vague souvenir que L’Invraisemblable Vérité et quelques autres jouaient sur ce procédé), mais considérant les faibles moyens et la nécessité d’être efficace, c’est franchement pas si mal. Budd Boetticher fait un excellent travail en changeant habilement le cadre et la grosseur de plan avec des mouvements de caméra limitant le temps perdu à réaliser des champs contrechamp, comme il le fera par ailleurs dans ses westerns, et avec une direction d’acteurs somme toute assez convaincante : l’actrice est vraiment pas mal du tout, l’acteur principal aussi, même s’il n’a sans doute pas l’envergure d’un premier rôle.

Les Éternels, Jia Zhangke (2018)

J’ai cru revoir des plans et des séquences de ses précédents films, je dois être fou (les séquences dansées, les séquences tournées autour de la région des Trois-Gorges avec notamment un plan cadré quasi indique que j’ai capturé dans mon commentaire de Still Life, mais cette fois sur un bateau avec Zhao Tao). C’est pire que Woody Allen, Jia-Jia radote, et c’est pourtant toujours aussi hypnotique.

La traversée, ici du temps, à travers différentes époques récentes de « l’éveil de la Chine », c’est une autre forme de violence socialesque que le réalisateur est habitué à exposer dans ses films. La société chinoise évolue à un train d’enfer, et une majorité de Chinois restent encore sur le quai : rien n’a changé chez les petits parrains de la pègre, sinon qu’au lieu d’être redevables d’un « grand frère », ils le sont de leur smartphone. Xi Jinping is watching you.

L’Adorable Voisine, Anthony Quine (1958)

Assez indolore, mais charmant. Le tout serait réalisé avec une autre paire d’acteurs et ce serait parfaitement insipide. Kim Novak en particulier est parfaite pour le rôle. On sent l’inspiration peut-être de JK Rowling : on est dans le folklore où chaque personnage représente un archétype rapidement identifiable, la violence revêt une couleur particulière, ce qui est déjà le sens de la magie, pas la magie noire qui fait peur, mais une pseudo violence destinée à atteindre un individu sans le toucher et en lui infligeant des maux passagers, souvent grotesques, voire des sorts d’envoûtement amoureux comme il est question ici… Rowling y a vite introduit dans son univers des forces du mal qui ici sont totalement absente, mais on retrouve la même idée de la congrégation des magiciens vivants en parallèle des êtres humains ignorant tout de leurs pouvoirs, tous à peu près des personnages haut en couleur, et on retrouve même les animaux de compagnie chargés de servir d’intermédiaires pour pousser leurs sorts… Manque plus que les enfants.

Mais comme d’habitude, petite séance jeune public à la cinémathèque, et le spectacle est souvent plus dans la salle que sur l’écran. Un jeune couple de treize ou quatorze ans se place juste devant moi. Je pense d’abord à un frère et une sœur tant la ressemblance est frappante… La fille tend un flyer à son flirt : le Salo, de Passolini. Deux gueules d’ange d’ados sages et brillants à l’école, et déjà l’esprit mal placé.

Dès que le film commence, la fille laisse tomber sa tête sur l’épaule de son ami, qui lui reste stoïque (les mecs virils ne doivent pas broncher). Les gestes sont maladroits, on croirait voir deux chatons tout juste sortis du ventre de leur mère, ça bouge dans tous les sens, vas y que je te mette le bras là autour de ton épaule, et puis finalement non je vais avoir des fourmis au bras, ah tiens regarde c’est James Stewart, remets ta tête sur mon épaule, voilà comme ça, mince j’ai oublié de regarder mes derniers mails, pousse-toi, puis regards enamourés l’un vers l’autre, re bras on ne sait où, et ça pendant 1h30. Parce qu’avant la fin du film, la vieille dame assise à deux fauteuils de moi qui m’avait fait la réflexion au début de la séance qu’il n’y avait pas beaucoup d’enfants dans la salle (c’est presque un gag ces séances jeunesse : on se croirait dans La Fin du jour avec une moyenne d’âge de soixante ans), et assise juste derrière le bonhomme, lui demande quelque chose… Rien entendu, rien vu (il aurait fallu se pencher pour profiter du spectacle et j’avais autre chose à faire que perturber l’intimité de ces deux chanceux), mais après ça, ils se sont tenus tranquilles… Après la séance, je suis allé prendre le thé avec mon adorable voisine… On a toujours treize ans quand l’élixir est le bon. (Je déconne, j’ai un sort d’invisibilité qui marche depuis des siècles et qui me garde à l’abris des amours de tous âges.)

Vive la jeunesse parisienne qui vient se tripoter pour la première fois dans une séance pour enfants présentant un film pour adultes qui fut il y a un demi-siècle peut-être destiné à des mômes et avec que des vieux dans la salle. Une forme de masochisme que Passolini aurait peut-être approuvé…

La mafia fait la loi, Damiano Damiani (1968)

La morale finale est radicale, mais le film est terriblement ennuyeux, car composé essentiellement de scènes dialoguées, souvent des interrogatoires, quelques confrontations entre personnages opposés mais qui font pschitt. Pas d’action, très peu de séquences capables de nous faire sortir du train-train habituel des séquences. Une étrange impression que ça n’avance pas : les opposants restent ou retournent dans leur « QG » et se regardent aux jumelles, rien de pire pour créer la tension. C’est statique, mais c’est souvent aussi incompréhensible : l’enquête est basée encore une fois sur le verbe plus que sur l’action, plus sur les éléments passés du récit, plus que sur le présent.

Seul aspect relativement mieux maîtrisé que dans les films précédents que j’ai vus : l’emploi parcimonieux de la musique.

(Les traducteurs employés par les boîtes de distribution de films ne se foulent pas trop : on chope un fichier RT de sous-titres sur le net, et en retraduire le morceau… Le problème, c’est que le travail est à moitié fait : certaines phrases, ici en espagnol, sont laissées en l’état, aucun correcteur ne passe après et les fautes sont nombreux et affolantes, et les coquilles parfois risibles, « tête de moule » pour « tête de mule »…)

Funérailles d’Etat, Sergey Loznitsa

Deux heures sans commentaires d’archives des funérailles d’un dictateur. Passées les quelques dizaines de minutes à voir un peu fasciné toutes ces victimes venant pleurer la mort de leur bourreau, accessoirement l’un des pires criminels de tous les temps, fossoyeur d’une idéologie utopique et par conséquent grand usurpateur, eh bien on se dit que les quelques minutes qui suivent vont être calvaire. C’est un peu comme se coltiner une centaine de documentaires du même genre et d’une seule traite, mais c’est vrai honorant des gens un peu plus fréquentables, du début du cinéma réalisés (ou plutôt produits) par les frères Lumière. Je préfère voir le bon Sergeï laisser traîner sa caméra sur des visages de voyageurs endormis.

L’Ennui et sa diversion, Damiano Damiani

Le sujet n’est pas inintéressant, mais il semble toujours manquer chez Damiano Damiani un petit quelque chose qu’il lui permettrait de mettre parfaitement en valeur les histoires qui l’adapte. En dehors de quelques musiques diégétiques par exemple, il semble ne pas vouloir ou ne pas avoir utiliser la musique pour rehausser la tension dans ses films. Si avec la caméra, il se débrouille, sa direction d’acteurs semble inexistante et son sens dramatique suspect. Dans un drame sexuel et psychologique, voire sociale, comme ici, sur la durée Damiano Damiani peine à créer le juste ton et l’harmonie nécessaires à ce qu’une forme de suspense, de curiosité, de réflexion, puisse se faire. Dans la construction d’un récit, et dans la mise en scène, avec les acteurs, à travers les regards ou les silences, il faut arriver à faire peser sur le présent, le moment présent de l’action, dans la situation, le poids du passé (parfois inconnu, caché, mais suggéré) et celui de l’avenir (incertitude sur les relations, conflits futurs, résolution des conflits à travers des compromis ou achèvement d’un but). Quand sur le présent ne pèse jamais ni le passé ni l’avenir, si on attend de chaque séquence qu’elle trouve son propre rythme, sa propre logique, sa propre intensité, le film rame. Et on s’ennuie. C’est parfaitement ce qui arrive ici.

Si Catherine Spaak s’en sort pas trop mal, c’est à la fois parce que l’insouciance n’est pas trop compliqué à rendre pour une actrice, parce qu’elle a beaucoup de talent et parce que c’est essentiellement le type de personnage qu’elle incarnait à l’époque. Mais pour ce qui est de l’acteur masculin, sur les épaules de qui doivent reposer tous les conflits intérieurs, les incertitudes morales, les détours psychologiques, sans l’aide d’un grand directeur d’acteurs ou sans disposer instinctivement des pulsions qui animent le personnage, impossible d’adopter dans chaque situation le ton adéquate. Je ne suis pas sûr d’ailleurs qu’aucun acteur puisse jamais arriver à rendre un tel personnage sympathique…

Dommage que Damiano Damiani ne se soit pas aventuré plus souvent vers des sujets personnels comme Les Femmes des autres : adapter les histoires des autres, a fortiori des romans, ça demande un certain savoir-faire, en particulier une certaine audace à s’approprier un sujet, à ne pas le respecter, et au contraire d’un Lattuada par exemple, je doute que Damiano Damiani avait ce sens de l’adaptation ou de la « qualité italienne » comment on pourrait parler de qualité française…

Jeux précoces, Damiano Damiani

Thriller réaliste assez mal fichu. L’idée de faire intervenir une fillette pour adopter une approche plus ludique pourrait rappeler certains films noirs (anglais notamment, où des polars français des années trente ou quarante), mais si l’approche est intéressante je trouve que le récit s’étale trop dans la longueur : il faut faire un choix, soit il faut mettre au centre du récit la relation entre l’assassin et la fillette, soit il faut vite s’en détourner et revenir très tôt à l’enquête. Au contraire de ça, le personnage de Pietro Germi, l’enquêteur, arrivent trop sur le tard, le revirement du comportement du meurtrier et alors bien trop antipathique pour qu’on puisse y apporter un quelconque intérêt, et les avancées vers la résolution du crime sont lentes et trop peu convaincantes. Le choix d’un acteur différent aura peut-être aussi changé la donne.

Nous sommes tous en liberté provisoire, Damiano Damiani

Le film peine à trouver son rythme. Franco Nero est parfait mais semble être le plus souvent laissé à lui-même par Damiano Damiani. Le réalisateur se concentre un peu trop sur l’immersion de son personnage de la petite bourgeoisie italienne dans un milieu carcéral hostile en oubliant de rappeler de temps en temps que de toute évidence son personnage principal est et se sent victime d’une erreur judiciaire. S’il avait rappelé ça, on aurait pu voir venir le complot qui se tramait contre un des détenus avec sa complicité malheureuse. Au lieu de ça, tout ce qui précède, dans tout ce que ça implique d’intolérable, insiste trop sur la dénonciation des conditions de vie dans une prison, quand le sujet est ailleurs. Alors que jusque-là le pouvoir détenu par la mafia dans la prison ne participait qu’à la description d’ensemble, dans le dernier tiers du film il prend enfin tout son sens, et tout son pouvoir dramatique : au lieu de craindre pour la vie de l’architecte, à qui on n’en voudrait pour X raison, on commence à craindre la machination dans laquelle on l’a embarqué malgré lui et dont on sent bien qu’il lui sera impossible d’échapper. De descriptif, le film devient plus politique, est un thriller paranoïaque et moral. Dommage de ne pas être parvenu à instiller des le débuts ces caractéristiques qui auraient fait du film un produit réellement inquiétant.

Les Femmes des autres, Damiano Damiani (1963)

Admirable comédie (de caractères) italienne d’un style grinçant comme seuls les Italiens pouvaient le faire à l’époque. C’est aussi une comédie de retrouvailles entre potes, autre genre en soi (vu récemment l’excellent Return of the Secaucus Seven de John Sayles), avec ici une sorte de Casanova au grand cœur, prototype du garçon charmant autant apprécié par les femmes que par les hommes, les premières, pour son mélange étrange de séducteur invétéré et de sincérité, les seconds, pour sa capacité à leur rabattre des victimes consentantes. Le séducteur se révèle être bien plus respectueux des femmes qu’il côtoie et manipule que sa bande d’amis, prototypes eux des petits-bourgeois soucieux de sauver les apparences, de présenter bien, sans jamais être les derniers à duper des victimes sans leur présenter le même respect que leur ami. Rien n’est blanc ou noir dans ces relations, le film étend introduit par un des amis cherchant le premier à retrouver son vieux charmeur de pote, le seul à lui montrer un peu de considération, mais aussi le seul à conclure avec cet autre personnage réussi féminin du film, plus jeune qu’eux mais déjà sans illusions et semblant trouvait dans cette bande d’amis une forme étrange d’alter ego. Étant une femme, elle peut rêver de la même liberté, mais sait qu’à moins de partir très loin et de profiter aujourd’hui des plaisirs que lui offre sa jeunesse tout en sachant parfaitement toujours préserver les apparences d’une jeune fille bien, jouer le même jeu qu’eux lui brûlera les ailes. Car si un homme, avec le temps, finit au pire par se prendre quelques baignes dans la figure par des maris, des frères ou comme ici des ouvriers pourtant pas bien méchants, une femme qui se laisse trop ostensiblement ouvrir aux plaisirs des autres pour contenter les siens, donner autant, sincèrement comme peut le faire le Casanova, finira elle bien plus bas, oubliée plus vite encore par ceux qui hier disaient l’aimer. Il y a des amours sincères qui peuvent prendre tout de l’apparence des aventures passagères, et il y a des promesses d’amour faites par des hommes donnant toutes les garanties des hommes de bonnes familles qui cachent toujours ou presque leurs basses pulsions de mâles frustrés. Il y a des hommes sincères aussi, qui ont toujours l’air d’en vouloir à vos fesses, et il y a des hommes, qui avec leur air d’hommes rangés ne s’intéressent réellement qu’à ces fesses. Les apparences sont trompeuses comme souvent. Tout est gris, comme l’un de ces potes le dira au sortir du premier restaurant pour qualifier sa soirée.

Oncle Boonmee, Apichatpong Weerasethakul (2010)

Du léger mieux après le soporifique Syndromes, mais c’est toujours pas pour moi. Je reconnais un certain savoir faire dans la mise en ambiance, la direction d’acteurs, dans la capacité à happer l’attention avec du vide à la Tsai Ming-Lang, à créer du mystère, à jouer sur la continuité sonore pour lier de longs plans tout en ayant la politesse de se passer des plans-séquences interminables… Mais si la forme est séduisante, y a rien qui peut contenter mon intérêt ou ma curiosité : une histoire floue à la con qui manque pas en plus de vriller parfois vers le n’importe quoi (les contes animistes fantastiques, pas sûr que ça passe la rampe au cinéma) ou le shyamalanisme, un développement erratique qui vient trop accentuer la pesanteur initiale de la forme (pour ne pas dire statique, répétitif ou même incompréhensible). Beaucoup de choses m’échappent sans doute, mais le truc c’est que rien de ce qui est esquissé entre les lignes ne me semble digne d’être compris ou creusé.

avril 2022

Alice et le maire, Nicolas Parisier (2019)

Correct. On sait la difficulté de réaliser des films sur la politique. J’ai du mal à saisir le message du film s’il y en a un et par conséquent à comprendre l’enjeu d’une telle rencontre. Est-ce que c’est une occasion perdue de faire selon l’auteur du film de la vraie politique au service des citoyens ? Est-ce que l’idée c’est de seulement illustrer la perte de sens des politiques et la déconnexion avec le monde réel, l’emprise du carriérisme et des communicants ?… Aucune idée, c’est un peu confus, et je ne suis même pas sûr que l’intérêt du film soit là-dedans. D’ailleurs, je doute que la place de la philosophie soit de livrer des « idées » aux politiques…, voilà ce qui pourrait être une idée de lycéen, mais j’aurais plutôt tendance à penser que les idées politiques doivent être données par la volonté même de régler des problèmes, et ça, c’est une vision presque de plombier : pas besoin d’avoir lu Rousseau pour chercher à régler les problèmes de sanitaires dans les universités de sa ville… Pas très bien apprécié non plus la caricature de l’écologiste névrosée, bourgeoise et soucieuse du grand effondrement…, on n’est pas loin des Amish de Macron (et on pourrait même deviner que l’auteur est un socialiste, ce qui ferait de son film une critique de son partie et ne manquerait pas ainsi de faire ce que la gauche ne fait jamais mieux que personne : tirer sur ses concurrents du même bord).

Non, le seul truc positif du film (en dehors du fait que c’est toujours difficile de faire un film sur la politique, et ici, on peut au moins saluer la sobriété de l’exercice, avec un renoncement clair et appréciable par exemple de tous les artifices visant à intégrer les acteurs dans des postures publiques de personnage politique avec images de foule, de discours, de débats, de passage tv, etc. tout ce qui fait très vite en général qu’on ne croit plus à un film), c’est la direction d’acteurs. En dehors de quelques regards enamourés étranges demandés à Anaïs Demoustier, l’actrice est parfaite tout du long, si on ne s’ennuie (ou s’agace) pas trop, c’est essentiellement grâce à sa présence, et Luchini est toujours parfait dans ce genre de rôles (en droite de ligne avec le Rohmer sur la bibliothèque et le maire) : loin de son caractère histrionique des médias (et encore, je ne serais pas contre parfois quelques envolées, mais ce n’était probablement pas le bienvenue dans ce type de film) ou de ses déclarations stupides. Il faut séparer l’homme de l’artiste, et Luchini, à la mode française « quand il fait du Luchini » est toujours parfait. Et on peut regretter alors que le film n’ait pas été plus centré sur cette relation en appuyant un style ouvertement théâtral voire philosophique (les dialogues) ; c’était sans doute trop demander ou au-dessus des capacités de son auteur (il avait donc pourtant les bons acteurs pour).

mars 2022

La Mort en direct, Bertrand Tavernier (1980)

C’est beau comme du Stephen King : une bonne idée de départ totalement stérile. Deux vérités ici, celle d’abord qu’on peut parfaitement réaliser des films de science-fiction avec peu de moyens, et celle qu’il est extrêmement difficile de convaincre en SF sans tout un attirail high-tech, décoratif voire contemplatif (d’un futur fantasmé prenant forme de manière crédible dans un film) au service d’une histoire dont il faut se l’avouer alors ne nous intéresserait pas tant que ça.  On est peut-être entre Le Prix du danger et La Honte (avec le même Max von Sydow), le côté apocalyptique fait froid dans le dos, la satire sur les médias est déjà cruelle (voire prémonitoire, ce qui est dit sur les programmes auquel le public n’adhère pas tout en le regardant vaudra pour la tv poubelle des années 90 jusqu’à l’avènement de la télé-réalité voire de l’explosion de chaînes devant fournir du contenu toujours plus racoleur, et ça vaut par exemple aujourd’hui pour les chaînes d’info en continue qui taisent l’information et le décryptage au profit de bavardage et de mise en lumière d’éditorialistes spécialistes de rien mais sûrs de tout). Le problème, comme avec tous les films de SF, c’est qu’on pourra nourrir autant qu’on veut les personnages, leurs relations, c’est comme si le sujet, et surtout le monde parallèle ou futur proposé, finissait toujours par accaparer l’essentiel de notre attention. Un peu comme une fable de La Fontaine dont on ne saurait au juste si le plus important ce serait d’y voir une moral à l’histoire ou s’il faut se laisser amuser comme une sorte de conte… Ça me semble être un écueil difficile à dépasser, et pour les cinéastes qui osent s’attaquer à la SF, une nécessité que de ne pouvoir plus faire confiance qu’aux miracles. Et on sait qu’ils existent en SF (invoquer Harry Dean Stanton ici est peut-être une manière d’ailleurs de s’attirer les faveurs des dieux du genre). D’ailleurs, si le film s’essouffle aussi assez vite, au-delà de cet embarrassant « effet Stephen King » qui fait que la proposition de départ contient en elle tout le ressort dramatique du film, toutes les diverses propositions dramatiques secondaires nécessaires à achever l’histoire font gentiment sourire ou hausser les épaules. J’ai peur que sans le maquillage high-tech et décoratif habituel du genre qu’en dehors de très rares occasions, ces défauts finissent par nous sauter à la figure. Une sorte de vallée de l’étrange non pas appliquée à la supposée ressemblance d’un robot humanoïde avec un humain, mais appliquée à la ressemblance d’un monde parallèle et futuriste avec la réalité (ou la crédibilité) du monde qu’on connaît. C’est amusant un robot, mais moins on y croit plus on y prend plaisir, eh bien l’univers SF, ce serait un peu pareil : si ça ressemble un peu trop à notre réalité mais que quelques éléments nous rappellent qu’on n’est pas dans notre monde, et l’étrangeté devient trop malaisante pour qu’on y adhère. Ça reste un Tavernier, jamais de chefs-d’œuvre ni de francs navets. (En revanche, Romy Schneider, à l’image d’une Marlene Dietrich — et je ne pense pas que ç’ait un rapport avec leur nationalité –, j’avoue faire partie de ce public qu’elle a toujours laissé indifférent. Etrange de voir que certaines actrices arrivent toujours plus à toucher un public féminin plutôt que masculin.)

Poutine, l’irrésistible ascension

On dirait l’ascension de Richard III. Eltsine obligé de lui céder le pouvoir pour qu’il le blanchisse, l’amertume le soir de l’élection quand Poupou oublie de lui passer un coup de fil, jusqu’au « ça sent le rouge » lâché au réveillon 2001 quand il entend la resucée de l’hymne soviétique. Eltsine avale toutes les couleuvres que Gloucester avait fait avalé aux futurs « fantômes » qui hanteront son sommeil. Y avait qu’une crapule pour le blanchir, il l’a compris bien trop tard. (Y a même en arrière-plan tous les autre coups tordus de Gloucester : tentatives d’amadouer les médias/le peuple « regardez il a un livre de prière à la main ! ». Le FSB qui planque des bombes, ça pourrait être le meurtre des enfants à la Tour. Toutes les futures « disparitions » des alliés de Poutine le soir de son élections : tous les alliés de Gloucester qu’il assassinera méthodiquement une fois attaché leurs services. Y a plus qu’à se demander qui tiendra la vedette dans le dernière acte et viendra charcuter les jarrets de ce salopard.)

Le soir même où Eltsine passe le relais à Poutine, la femme du réalisateur a déjà tout compris. Un soir du réveillon. Shakespeare aurait pas fait mieux. Le roi abusé qui fait un cadeau empoisonné au peuple à qui il avait dix ans auparavant rendu la liberté.

Ce qui est fou aussi, c’est de percevoir les fragilités de Poutine. On est dans la même classe des Zemmour et compagnie, de tous ces mâles complexés avec des rêves de puissance. Le réalisateur a presque pitié pour lui quand il essaie de gagner sa sympathie ou de le convaincre que le retour de l’hymne soviétique c’est une bonne chose, que le peuple a besoin de se rattacher à la fierté du passé. On sent un petit garçon déçu, pas très sûr de ses opinions, mais follement aussi contrarié de voir qu’un ‘intellectuel » dont il essaie de gagner le respect trouve ce qu’il fait parfaitement idiot voire dangereux. C’est un gamin, un type avec clairement un gros problème d’égo. Et avec zéro empathie pour les gens : le passage fabriqué chez son ancienne prof où on le voit presque aussi timide et froid qu’une lady di, puis faussement touché quand il se rend à l’anniversaire d’un attentat… C’est de la communication au ras des pâquerettes, pas encore de la propagande parce qu’on se doute que derrière les médias gardent un esprit critique, mais la population est pas armée pour apprécier l’exercice. Les larmes de crocodile, là encore ça me rappelle tellement Richard III. Le type joue tellement grossièrement l’émotion qu’il ne peut pas être pris au sérieux, et pourtant si, un peu comme si on décelait déjà dans cette émotion feinte le tyran impossible à contredire qui se développera peu à peu.

février 2022

 
Abre los ojos, Alejandro Amenábar (1997)

commentaire : 

Symbiopsychotaxiplasm, William Greaves (1968)

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Prix de beauté, Augusto Genina (1930)

Scénario d’une bêtise confondante où la participation à un prix de beauté fait figure d’émancipation. Fiancée à un abruti jaloux, la miss sera assassinée… Pas sûr qu’attaquer la société où l’emprise masculine sur des femmes bonnes à faire la popote à travers la valorisation de ce qui apparaît aujourd’hui comme parfaitement rétrograde (la société du paraître — où finalement, une femme qui gagne son indépendance par rapport à un mari, la perd au profit d’autres hommes qui exploiteront son image) ait été à l’époque d’un grand pouvoir émancipateur pour les femmes à l’orée des années trente.

C’est les balbutiements du film sonore, tout le son est postsynchronisé ce qui explique que Louise Brooks puisse interpréter une Parisienne. Le film n’est pas pour autant dialogué et semble avoir été sonorisé sur le tard. Le jeu de l’actrice américaine est en tout cas ce qui sauve le film.

L’Épouse de la nuit, Yasujirô Ozu (1930)

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Monte Carlo, Ernst Lubitsch (1930)

Nouvelle adaptation de Lubitsch d’opérette européenne en ce début de cinéma parlant, seulement si Jeanette MacDonald est charmante, le film pâtit de l’absence de Maurice Chevalier. On ne peut croire une seconde que l’actrice puisse tomber amoureuse de ce Jack Buchanan. L’argument du film reprend le principe cher des vaudevilles à la française basés sur des quiproquos, ce qu’on retrouvera également aussi beaucoup dans les comédies de « travestissement » comme ici de Lubitsch ou de Wilder.

Control, Anton Corbijn (2007)

Les biopics réussis n’existent pas, il n’y a que des biopics qui nous évoquent des éléments de notre propre histoire qui savent nous brosser dans le sens du poil. J’avais vu celui sur Freddy Mercury l’autre jour, je peux tout à fait adhérer à ce truc parce que Queen, ça me parle. On peut évidemment être ennuyé par la manière doit un film peut dépeindre nos icônes favorites, mais cela ne changera pas en chose à la valeur essentiellement évocatrice d’un biopic. Ici, Joy Division, ça me parle pas. La musique me fait l’impression d’un tambour de machine à laver lancé à pleine vitesse et la voix du chanteur au brâme d’un rêne en rut. Pire que tout, l’évocation de sa vie de poète maudit, on plonge dans les pires clichés du genre qui font que les petites filles adorent ces icônes pour ce qu’elles représentent plus que pour ce qu’elles accomplissent. Tout y passe au rayon des connards instables érigés en victimes de leur génie : beau gosse ténébreux au regard perdu dans la fumée de cigarette, grand dadais qui émeut les filles parce que tu vois les grands, c’est viril, c’est réconfortant, grand dadais qui émeut les filles parce que tu vois, un homme viril qui pleure, c’est touchant et beau. Et puisque le grand dadais plaît au fille, la première fille qu’il convoite lui tombe dans les bras, et il croit que c’est ça l’amour. La vie est toujours facile pour les grand ténébreux, alors il pense qu’on se marrie sur un claquement de doigt, et puis on décide de faire des gosses sur un coup de tête. Et puis la réalité sort du brouillard, bonjour papa, et là, le grand ténébreux se rappelle que c’est encore qu’un gamin et qu’il voudrait tant profiter de la vie. Alors, il profite : un jeune homme avec une voix caverneuse, ça attire toujours les filles. Dur, la vie est trop dure avec lui ! Voilà qu’il en aime une autre à présent ! C’est la vie, quand on en cherche une autre et qu’on est beau garçon, on se crée forcément des problèmes. Grave dilemme : comment prendre son pied avec une fan du band et ne pas faire pleurer la femme qu’on a épousé ? Quelle sensibilité, il pense à sa femme ! Ah, oui, il y a pensé quand à sa femme en fait ? En plus, elle s’acharne sur lui la vie ! Comment un si bel homme peut être touché par la maladie ? Pas une maladie innocente, non, une maladie sur laquelle tu es totalement vulnérable, sans control. Freddy Mercury avait le sida, Claude François était malade des ampoules, eh bien le Ian, il est entre les deux. Il ne mourra pas de l’épilepsie, parce que les muses qui avaient pris Molière sur scène ne veulent pas de lui. Alors pour échapper à la mort disco, il essaie de mourir comme Jim Morrinson et quelques autres : en se saoulant. Qui ne voudrait pas mourir après avoir vu La Ballade de Bruno sur BBC7 ? Mais voilà, Ian est pas assez bourré, ni pour mourir élégamment dans son vomi ni pour succomber à une crise qu’il a provoquée. C’aurait été mourir en héros, affronter la maladie en face, la défiant. Mais non, ça ne marche pas. Lui reste la méthode Claude François. Pas très rock and roll, ça. Pas grave, la postérité se chargera d’en faire quelque chose de réellement punk. Après tout, quoi de plus naturel que de de se pendre dans la buanderie quand on fait de la musique de garage. Non, désolé, aucun attrait pour ce genre de types. Parce que si les bons biopics ne marchent qu’à travers les évocations qu’elles insufflent à la pellicule, les poètes maudits c’est pareil : je n’y crois pas. Je ne crois pas aux histoires personnelles qui parasitent, souvent à postériori, le prétendu génie d’un artiste. Je ne crois qu’au talent. Puisque tout naturellement de ce que j’en ai vu, tous les artistes sont de toute façon dans leur vie personnelle, des connards égocentriques. Je sépare l’homme de l’artiste : je ne m’intéresse qu’au second. 

Alabama Monroe, Felix van Groeningen (2012)

Pas très convaincu par l’histoire, ça verse peut-être un peu trop dans le mélodrame : trop de maladie, et pas assez de relations conflictuelles à la Breaking the Waves (l’opposition « idéologique » est à peine esquissée) puisque c’est vers ce type de relations que le film tend. En revanche, le montage est intéressant : discontinuité chronologique. Ça se voit en littérature, et assez peu au cinéma, pourtant c’est un procédé de distanciation plutôt efficace. Sans ça, le mélodrame aurait appuyé sur le champignon de l’identification et de la catharsis à des niveaux insupportables. Merci la musique également qui sert parfaitement de ponctuation au film, et peut-être pas assez d’arrière-plan (aucun des autres musiciens ne prononce ne serait-ce que la moindre phrase dans le film).

Sicario, Denis Villeneuve (2015)

Convaincant dans sa mise en scène, c’est rythmé sans être forcé sur l’accélérateur. Mais j’ai du mal à suivre la logique des enjeux du film si bien qu’on reste dans l’obscurité une bonne partie du film et c’est pas franchement un compliment (oui, comme dit par le type de la CIA ou je ne sais quoi, je dois avoir peur du noir) : ils sont mal exposés au début du film avec une séquence de recrutement qui suit une première séquence d’action et qui peine à être crédible (des décideurs véreux qui semblent agir sans contrôle et au-dessus des lois), des liens tissés entre les personnages assez étranges (le personnage féminin principal avec son pote : on sait rien de leur histoire ou de leurs motivations : il suffit pas de dire qu’elle est divorcée et sans enfants, à partir du moment où à un moment donné du film la question de la déontologie est posée, c’est important de savoir à qui on a affaire). Parce que le plus gros trou dans la raquette de toute cette agitation, ça reste : pourquoi est-ce qu’ils la recrutent ?! A part servir à un moment d’appât (pas très crédible), de caution (impliquer le FBI dans leurs conneries), son rôle est mineur voire inutile dans « l’enquête », et la « quête » est en réalité celle du « vengeur ». Ça rend le film complètement bancal et irréaliste. « Mecs, on va avoir besoin de recruter quelqu’un du FBI qui nous sera parfaitement inutile. Mais ce sera sympa, Denis pourra raconter notre histoire comme si c’était Training Day. Nous, on est les véreux, elle, c’est l’héroïne droite et sans reproche, mais faut pas qu’elle soit avocate non plus, donc son pote non merci. Et puis finalement, c’est Training Day, mais elle perd quand même. Et nous, on monte toute une organisation avec plein de monde de la CIA pour buter des étrangers avec plein de monde surarmés pour s’opposer à des méchants inoffensifs, mais quand il faudra abattre le Ben Laden des cartels mexicains, on se contentera d’un seul type pour s’infiltrer dans la villa du boss au risque qu’il soit buté à l’interphone et de ne plus avoir personne pour finir la mission. » Ça n’a pas beaucoup de sens.

La Forêt des pendus, Liviu Ciulei (1964)

J’avoue ne pas avoir tout compris des enjeux politiques de ce faux film de guerre plus psychologique qu’autre chose, et de comment un aristocrate roumain peut se retrouver officier dans l’armée impériale austro-hongroise et ainsi à lutter contre son propre peuple. Quoi qu’il en soit, ses états d’âme, ses velléités de désertions, le tout en multipliant les petits airs contrits et impuissants qui le feraient plus passer pour un objecteur de conscience qu’un véritable officier, tout ça, c’est particulièrement cinématographique, pas besoin donc de comprendre les subtilités propres à une époque et à une histoire qui me sont bien étrangères. Le bonhomme est ailleurs et y a sa conscience qui voudrait se faire la belle, et d’ailleurs, quand il la voit, sa belle, la vraie, sa blonde, on peut comprendre facilement qu’il ait des envies d’ailleurs.

Ce qui impressionne surtout, c’est la forme, assez conforme à ce qui peut se faire à cette époque dans les pays de l’Est au début des années 60 : du lyrisme retenu, c’est la caméra qui bouge, les cuts sont nombreux, parfois même répétitifs, c’est du beau noir et blanc avec de la vraie boue qui tache et des rayons de soleil qui éblouissent. Direction d’acteurs au poil (le metteur en scène a un des rôles principaux) et réclame à ses acteurs une tonalité très poétique, presque évanescente, absente même, ailleurs, qui est sans doute renforcée par la postsynchronisation. Cette volonté d’écraser la réalité derrière des sonorités finalement assez plates et unidimensionnelles (celles du studio) me semble toutefois évidente. On retrouve ça dans les films soviétiques de l’époque, dans L’Enfance d’Ivan notamment. Le film contient peu de moments purement poétiques, mais l’ambiance flirte souvent avec cet irréalisme poétique, ce détachement froid. Une forme de distanciation en somme. De sorte qu’on peut certes trouver le temps long parfois (le film s’étale sur plus de 2h30), mais tant que le film parvient à garder un peu de cette atmosphère poétique irréaliste, on ne rêve pas pour autant nous aussi de nous retrouver sur un autre front. Il manque peut-être les quelques coups de génie qui feraient passer le film dans une autre dimension. Un héros qui subit moins ou s’apitoiement moins sur son sort (et ses conflits intérieurs, parce que pour le coup, même si c’est cinématographique, sur plus de deux heures, ça tourne inévitablement en rond et les péripéties ne sont pas toutes du même calibre — le rapport avec son ami et confident officier tchèque est peut-être trop développé et ceux avec les autres pas assez) et surtout sans doute plus encore de séquences lyriques et poétiques (plus axées sur la force des images que sur les échanges oraux).

The Power of Nightmares

Une jolie illustration de ce que je développais ici.

Le meilleur moyen de s’attirer les suffrages des « siens », c’est de prétendre combattre contre un ennemi commun. Quand cet ennemi vient alors à disparaître (URSS), on explique alors que cette disparition est le fait de nos efforts. Et puis quand on n’a plus d’ennemi, on s’évertue à en inventer un autre pour se présenter comme seul(s) capable(s) d’en déjouer la menace. On avait vu ça avec la chasse aux sorcières juste après la victoire contre le nazisme et qui désignait les soviétiques comme les ennemis à la fois de l’extérieur et de l’intérieur, jusqu’à finalement, à force d’y croire, donner réellement corps à cet ennemi fantasmé. Et on a vu ça donc avec ce qui est montré ici : l’instrumentalisation d’un ennemi mal défini qui à force d’être identifié et même nommé finit par réellement prendre corps. On repart même pour un tour avec la Chine et la Russie que les USA ne cessent de vouloir se représenter sous un angle maléfique. A force de s’inventer des ennemis, ils finissent par devenir bien réels, et attention à ne pas trop jouer avec le feu, parce qu’arrivera un jour où les USA finiront par perdre à ce petit jeu morbide. Evidemment, se créer des ennemis de toute pièce, ça permet aussi de ne pas lutter contre les menaces réelles qui planent au-dessus de nos têtes (réchauffement climatique, extinction massive des espèces, appauvrissement des populations, pandémies et détériorations de la qualité de vie, etc.).

La Vie d’Adèle, Abdellatif Kechiche (2013)

En dehors du ratage complet qu’était La Vénus noire, je suis plutôt admiratif des premiers films de Kechiche. Celui-ci arrive à moins me convaincre par rapport à ses deux premiers films cela dit. Le film reste excellent parce qu’on retrouve la méthode de direction d’acteurs qui est la sienne, ce qui permet toujours en emprise très forte avec le réel. Le montage également, je suppose qu’il filme beaucoup avec beaucoup de matière et qu’il pioche ensuite à la table de montage. Et on peut dire ici qu’Adèle Exarchopoulos donne vraiment beaucoup à voir. Souvent un peu dans ce même registre de la personne perdue, le regard fuyant, sorte d’aparté cinématographique quand la caméra est tournée vers l’acteur ; mais mieux vaut une matière qui raconte souvent la même chose juste que des échanges d’acteurs ou des plans ou jamais rien ne transparaît de ce que « pensent » les personnages. Ce qui me convainc moins en revanche, c’est le scénario. Si on a rarement, peut-être même jamais vu, un film sur l’homosexualité féminin aussi bien décrit (il y a peut-être le film de John Sayles, Lianna, qui décrivait déjà aussi une même sorte de dépendance amoureuse qui devient problématique quand tout à coup elle n’est plus réciproque, l’amour quoi), je ne retrouve pas (et sans en faire non plus un impératif, une exigence, à réclamer chez un cinéaste les mêmes qualités d’un film à l’autre ; la politique d’auteur, peu pour moi) le type d’enjeux bien définis et l’urgence qui m’avaient fasciné dans L’Esquive et surtout La Graine et le MuletLa Vie d’Adèle  est une chronique, et découper ainsi le récit, perdre de l’intensité à chaque « reboot » chronologique, relance la machine, on y perd quelque chose. C’est surtout après une heure, ou une heure et demi qu’on passe le premier cap chronologique, et jusque-là le film avançait sur un autre rythme, on attendait le hiatus qui, dans cette dernière année de lycée, allait fait capoter la situation. C’est en général le cœur du développement donc des conflits dans les films, et au lieu d’être submerger par l’intensité au moment où tous les conflits doivent avoir été bien introduits et prendre corps, paf, on se retrouve trois ans après et on comprend alors qu’on a affaire à une chronique. C’est assez brutal et je n’avais alors pas compris le film ainsi. C’est d’autant plus désarmant qu’on retrouve les deux femmes passablement embourgeoisées. La durée du film joue sans doute ici, parce qu’à une heure et demi, c’est en général à ce moment qu’on sent le dénouement poindre son nez. Et une résolution, avec la morale qui va avec, tout ce qu’il y a de petit bourgeois, c’est pas que les homos n’ont pas droit eux aussi à gagner un peu de normalité, mais… bof, quoi. Elles finirent heureuses et n’eurent pas beaucoup d’enfants. Ça repart un peu par la suite, grâce à leur séparation, au désarroi d’Adèle (c’est son histoire après tout, c’est vrai), puis aux occasions manquées. Mais le goût d’arrière-chronique un peu boiteuse m’aura en définitive assez gâché la fête

La Montagne sacrée, Alejandro Jodorowsky  (1973)

Faire des films parfois, c’est un peu comme faire l’amour. Il faut être au moins deux : un fou pour réaliser, et un autre pour produire. Et on évitera de savoir qui trompe qui. On remerciera donc John Lennon qui, selon la légende (et si j’ai tout compris), adorait El topo, et aurait donc permis d’une manière ou d’une autre que l’escroc Allen Klein produise le film. J’aime en général assez peu les films de grenier, mais celui-ci est plutôt inventif dans le genre. Disons qu’on est entre les films de grenier (avec un gros budget en accessoires, figurants, costumes, peintures et papier mâché) et les films de Fellini. Fando et Lis avec le budget de coq en pâte en somme.

janvier  2022

Les Anges de Boston (1999)

Bon sang, ce que c’est stupide et laid. Nouvel ersatz tentant de reproduire la touche de Tarantino ou de John Woo. Mais c’est bien, confronter le style bas de plafond à ceux qu’ils prennent comme modèle, ça permet d’apprécier ce qui fait réellement la réussite et le singularité de ces deux zouaves (même si j’ai vu que récemment Johnny To par exemple pouvait à sa manière verser aussi dans la violence décalée avec plus de réussite que bien des amateurs). Pour faire simple, Tarantino et John Woo sont des poètes, des chorégraphes, des sentimentaux, des amoureux des jolies lignes de dialogues et des acteurs. Je ne vois rien de tout ça ici. Seul reste la violence qui semble gratuite, mais qui le sera d’autant plus que les assassins n’ont aucune raison justifiable de sombrer dans la violence et surtout qu’ils sont à mille lieues de porter sur leurs épaules le poids de tous leurs péchés. Parce que oui, contrairement à ce qu’on raconte des assassins de Tarantino et de John Woo, ils ne le font pas par plaisir, mais souvent parce qu’ils ont un objectif (une vengeance, par exemple, ou ils sont déjà des truands, ce qui changent tout avec ces deux Irlandais à côté de leurs pompes : parce qu’on peut au moins leur donner le bénéfice du doute). Leurs assassins sont en général totalement blasés de ce qu’ils font ou ont déjà subis, et le déchaînement de violence qu’ils subissent ou déclenchent, on sent bien souvent qu’il s’agit pour eux de leurs dernières balles et qu’eux-mêmes en sont conscients. Parce qu’ils sont toujours acculés. Rien de ça ici puisque les frères Irish décident après une vision nocturne de buter tous les méchants de la ville : crédibilité et adhésion à leur « quête », zéro. Pour le reste, les séquences d’actions sont péniblement filmés, les acteurs font pas rêver (aucun n’apparaîtra dans des grosses productions futures) et ils jouent comme dans un épisode de Benny Hill (chez Tarantino et John Woo, on ne gesticule pas). Bref, c’est laid, stupide et insupportable. 

Après la noce, Suzanne Bier (2007)

Le retour du bon vieux mélodrame à l’ancienne : un milliardaire entrepreneur mais sans entreprise ni employé, ni travail ; la révélation d’une paternité cachée depuis vingt ans ; une maladie foudroyante diagnostiquée six mois à l’avance ; un beau fils intéressé par l’argent du milliardaire ; un bienfaiteur danois sans profession exilé en Inde pour s’occuper des petits orphelins on ne sait comment ; un don bienvenu qui tombe du ciel… Je ne pensais pas de tels excès scénaristiques possibles au vingt et unième siècle sinon dans l’esprit d’une gamine de quinze ans écrivant ses premières histoires. Dans la réalisation, c’est pas beaucoup mieux, les inserts ou cuts de remembrance presque subliminaux sont insupportables. Le film tient en fait un peu à son montage (à l’exclusion des cuts donc), et surtout à ses deux ou trois acteurs principaux. À croire que Mads Mikkelsen est de tous les films danois depuis quinze ans maintenant et que rien ne peut se faire ou se voir sans sa gueule impassible et sa carrure d’athlète incongrue et faussement débraillée… J’ai dû voir trois ou quatre de ses films ces trois dernières semaines… 

Nanjing! Nanjing!, Lu Chuan (2009)

j’avoue ne pas avoir compris l’angle du film. Le début du film censé présenter les enjeux finaux est complètement chaotique en nous présentant un certain nombre de personnages dont certains mourront presque aussitôt. Puis c’est une suite de catalogue à la « pervers » des atrocités perpétrées par les Japonais, le récit se concentre alors sur le personnage d’un traducteur chinois détaché au près d’un diplomate nazi et de sa famille, et en parallèle, un autre personnage prend un peu plus d’épaisseur : le soldat japonais un peu mièvre et humain. Le traducteur voit sa famille et sa sécurité se réduire à peau de chagrin, et après un geste fort courageux digne du Chinois de l’année, s’en est finit également de ce côté du casting, et le film s’achève sur deux gestes de bravoure du soldat japonais, et un dernier final, radical, dont on ne sait trop s’il est censé être un geste courageux, de dépit, d’espérance… Bref, c’est pas très clair, et m’est avis qu’au scénario on ait voulu retracer le parcours de personnages réels des massacres (à en voir le générique final qui nous dévoile les années de décès des protagonistes) en essayant de réduire tout ça en sauce en espérant que ça prendra par le plus heureux des hasards. Ben, le hasard fait pas bien les choses, que les faits rapportés soient réels ou non, mélanger des torchons et des carottes à la casserole, ç’a peu de chances que ça prenne. C’est bien de raconter l’histoire du massacre, mais je connais peu d’exemple de films réussis autrement qu’en prenant un événement tragique en toile de fond d’une histoire, elle, bien fictive et par conséquent construite selon des codes éprouvés en dramaturgie. J’en un exemple tout récent d’ailleurs, avec 1987, un film coréen sur la répression du pouvoir alors en place face aux étudiants, où on voit d’abord le meurtre d’un étudiant suite à la torture, puis les événements s’emballent, on peine un peu à savoir où on va, puis une amourette semble se mettre en place, je commence à douter sérieusement de l’intérêt du film, qui pourtant trouve le sens de sa trajectoire à la fin quand on comprend que le garçon dont était en train de s’éprendre la jeune fille sera un nouvel étudiant tué par les forces au pouvoir et cela en pleine manifestation. La boucle est bouclée. Ici, franchement, je vois rien qui se boucle. L’angle grossier du film, c’est de choisir arbitrairement, et un peu comme dans un film choral, des victimes du massacre (dont un « Juste » japonais, comme une tentative maladroite sans doute d’opposer un peu de nuances à un événement particulièrement meurtrier ; il est assez étrange de chercher à vouloir passer par une nuance tout en se refusant à le faire à travers l’arme habituelle des cinéastes pour en apporter : la singularité — une petite histoire enfermée dans la grande ; et cela même alors que la nuance paraît au contraire jurer avec le reste du tableau : tous les Japonais sont cruels dans le film, sauf ce petit être insignifiant ?! c’est de la nuance de lourdaud ça). Quant au sens à donner en plus à ce happy end tarabiscoté, j’avoue ne pas trop savoir quoi en penser. Dernière chose assez agaçante dans le film, la constance dans la dignité des vaincus maltraités : au milieu des femmes qui pleurent, il se trouvera toujours une poignée de bons chinois humiliés mais droits qu’on ne manquera pas de montrer en gros plan. On imagine le même film dans un camp nazi, avec les mêmes outrances générales et avec une dernière note de couleur pseudo-subtile afin de sauver le comportement humain d’un conducteur de train, et on comprend mieux le malaise. C’est pas le « travelling de Kapo », mais y a bien des questions éthiques et d’approche générale face à des événements historiques et tragiques qui imposent du tact, de la distance et, oui, de la nuance. Tout ce que le film malheureusement ici manque.

Le Septième Continent, Michael Haneke (1989)

Haneke, y a pas à dire, c’était quand même mieux avant. Radicalité dans l’austérité et le minimalisme, les non-dits, la distanciation. Mais aussi radicalité dans le discours (si tant est qu’on puisse y comprendre réellement quelque chose au-delà d’une vague critique de la société de consommation et d’apparences) et la violence. La prise de distance est tellement premier degré qu’on en ri presque, alors que par exemple, celle au second degré presque similaire d’un Roy Andersson ou d’un Aki Kaurismaki aurait plus tendance à me donner envie de mourir. La fin est peut-être moins réussie : montrer les difficultés du passage à l’acte, sans doute, mais les apitoiements, ça me semble au contraire perdre en radicalité. Et en art, il faut être radical.

Le Mystérieux X, Benjamin Christensen (1914)

commentaire :

Lilja 4-ever, Lukas Moodysson (2002)

Difficile de ne pas penser (même s’ils ne sont pas du tout de la même époque et que celui-ci le précède de plusieurs années) à Ayka de Sergey Dvortsevoy. On passe d’une jeune fille traînant dans le froid, cherchant du travail, vivant dans un squat, enceinte, trompée et rejetée de tous à l’adolescente abandonnée par sa mère, convoitée par les chiens (pardon, les hommes), obligée bien malgré elle et par la force des choses par se prostituer (les services sociaux la laisse à son sort), puis abusée par un rabatteur chargé de lui promettre la lune avant de la laisser à un proxénète dans un nouveau pays… La même cruauté, la même violence (surtout psychologique dans l’un, sexuelle dans l’autre), surtout la même précarité extrême pour des filles courageuses mais vulnérables. Avec pourtant la réussite de ne pas tomber dans des excès, sans doute grâce à la manière de les filmer et de ne jamais les quitter : un peu comme elles, on a la tête dans le sac, et on n’a pas les moyens de juger des violences stéréotypées dont elles peuvent être victimes puisqu’on les subit sans jamais avoir le regard de qui que ce soit d’autre. Autre référence, la cruauté sadique du Marquis avec sa Justine. Je vais finir par croire que j’aime voir les femmes souffrir…

Valhalla Rising, le guerrier qui ne souffle mot, Nicolas Winding Refn (2009)

À l’Aguirre comme à l’Aguirre… Vaine tentative d’imitation entre Aguirre et Apocalypse Now. Seulement comme d’habitude, le bon Nicolas n’a pas de scénario et pense pouvoir s’en sortir à travers sa seule mise en scène. Pas de chance, sans vent, la barque de Nicolas n’avance pas. Alors il siffle et tente d’imiter le vent en gonflant les joues. Pas de chance non plus, les muses viennent le mettre à l’index et ses joues font prout. Enfin, puisque Nicolas voudrait malgré tout faire quelque chose de ces quelques filets d’air qui sortent ridiculement de ses joues, il se dit que s’il annonce chacun de ses prouts par des titres de chapitre, le spectateur en sera incroyablement impressionné. Façon Duchamp, ou Magritte. « Ceci est un urinoir. Non, ce n’est pas ça. Je suis une mouette. » Du coup, ça fait pschitt et Nicolas est content. Nous, un peu moins. On a payé dix balles pour le voir faire des prouts avec sa bouche, et on n’a plus qu’une chose à dire quand la lumière revient et qu’on croit se réveiller d’un long sommeil : « Souffler n’est pas joué, Nicolas. » Il fait le malin et croit nous impressionner avec le tour des autres qu’il récite comme un enfant de dix ans qui les a appris la veille, mais nous on voit tout. C’est trop pour de faux.

Druk, Thomas Vinterberg (2020)

La sélection naturelle. Ceux qui ne peuvent pas tenir l’alcool n’ont qu’à crever. Les autres continueront de se droguer pour devenir des hommes. Parce que hé, on n’est pas seulement plus masculin quand on boit, on est aussi plus intelligent, plus sûr de soi, plus attirant pour ses élèves, pour sa femme, d’ailleurs, plus on boit c’est connu plus on a la trique et plus les femmes nous applaudissent. Droguez-vous les gens, c’est bon pour votre santé. Et rappelez-vous bien le message du film : n’écoutez pas les rabat-joie qui vous disent que l’alcool est dangereux, parce que si vous êtes fort, vous tenez l’alcool. On est un homme ou on ne l’est pas.

Menace II Society, les frères Hughes (1993)

Je poursuis mon voyage à travers les films de gangs des ghettos de Californie après Boyz in the Hood. Toujours pas convaincu. La distance avec la violence, c’est toujours pas ça. Globalement, malgré la morale de l’histoire et l’usage du récit à la première personne, il y a une certaine complaisance envers tout ce que véhicule de toxique cette société : dès la première séquence, on voit deux guignols s’en prendre à un couple coréen tenant une superette parce que l’homme a dit quelque chose jugé d’insultant par un des deux guignols (on apprend sur IMDb que la phrase proférée au départ était censée être ouvertement raciste mais que dire « je plains ta mère » serait plus subtilement raciste… une manière de justifier le meurtre quoi, on rêve). La suite est du même topo : on tue sur n’importe qui à cause d’un mot de trop et c’est montré comme le quotidien ; en dehors du racisme sous-jacent de ces brutes qui tirent sur des Coréens, qui s’injurient en permanence en se traitant de « negro », la même vision sexiste déjà observée dans le film de John Singleton, et à laquelle on peut ici ajouter l’homophobie. On pourrait penser, c’est des brutes, le film n’a qu’une valeur illustrative, après tout, dans Les Affranchis, Scorsese montre la même violence. Ben, je ne suis pas sûr. Il y a deux choses : soit un film de gangsters montrent tout une société pourries à tous les stades et on en montre généralement tous les aspects à travers les yeux de quelques personnages qui navigueront dans cet univers, certes parfois avec une certaine fascination, mais non pas sans distance : ces univers mafieux deviennent des allégories de toutes les sociétés ; soit on montre des personnages qui sont victimes de leur environnement bien plus qu’ils en sont acteurs volontaires. Rien de tout ça ici. Mais au contraire des personnages paumés, qui sont probablement les victimes de leur environnement, mais qui l’acceptent et ne cherchent jamais à le questionner (seuls les grands-parents et les femmes semblent prendre conscience de l’environnement particulièrement toxiques dans lequel ils évoluent, tous les personnages qui sont acteurs de cette violence l’acceptent comme une société où il faut faire ses preuves, où il faut se faire justice soi-même). Et puisqu’on n’a pas non plus un regard transversal, ou exhaustif, voire de « mystifier » ces relations mafieuses entre divers types de truands et victimes, mais au contraire, puisque le regard est plus concentré sur un groupe d’amis gangsters sans envergure, on n’a même pas la distance sociale ou pédagogique (voire, oui, souvent ludique) des films de gangster, le point de vue porté sur ces personnages est nécessairement moins distant, ce ne sont pas des archétypes mais des « monsieur tout le monde » vers lesquels on demande un effort d’identification. Et pour moi, ça, c’est difficilement acceptable. Le côté ludique des films de gangsters, on peut l’accepter parce qu’on a conscience d’être dans un film plein de code et qui joue suffisamment avec la distance. Je peux prendre d’autres exemples : si un Joe Pesci est dépeint comme un psychopathe dans ses personnages de mafieux chez Scorsese, c’est balancé par le regard « distant » qu’apporte alors son comparse Robert de Niro qui, lui, malgré ses agissements ne « joue » pas les fous (ce qui peut poser d’autres problèmes, mais l’effet est paradoxal : on prend de la distance avec le sujet parce que son personnage nous paraît moins réaliste en s’approchant de la, notre, normalité ; s’identifier à lui, c’est s’écarter de la violence qu’on nous présente). Dans ces films, il y a toujours pour nous spectateur l’espoir, à travers cette « normalité psychologique affichée », qu’ils puissent à tout moment regretter la violence qu’ils déploient. Dans Scarface, le type est fou, mais la distance est bien réelle parce que ce qu’on regarde, c’est surtout le parcours de ce dingue avec sa montée et sa descente… Ce sont des parcours initiatiques, des récits qui se veulent mythologiques. Ici, comme dans Tueurs nés par exemple, avec des personnages qui sont ouvertement présentés comme dingues, tout aussi sadiques que le personnage de Joe Pesci dans Les Affranchis par exemple, aucune distance possible : la violence décrite, on nous appelle à y prendre plaisir avec les personnages, et non pas une violence qui comme chez Tarantino ou John Woo a une valeur surtout esthétique, lyrique, voire poétique, mais parce que cette violence aurait un pouvoir cathartique sur les personnages qui la déploie (plus que pour les spectateurs qui la savourent donc avec la pleine conscience que c’est un film). On pourrait sentir ici une tentative de se rapprocher des éléments de distanciation utilisés chez Scorsese et John Woo, la caméra s’infiltre et vagabonde (d’ailleurs, c’est très bien fait, si Scorsese avait donné le ton, et si ce sera la norme dix ou vingt ans après un peu partout au cinéma, à l’époque, les caméras sont bien plus statique, et ça offre une modernité, c’est vrai, assez saisissant à ce film, bien plus que le film de Singleton par exemple) et les fusillades ne manquent pas de jouer des ralentis. Sauf que chez Woo, ces séquences, ces ralentis, c’est la finalité avouée des histoires racontées : là encore et paradoxalement, il n’y a pas de complaisance avec la violence montrée à l’écran si on produit clairement un film d’action, un film de gangsters, sans aucune volonté de dénoncer, sans message, sans justification alambiquée de la violence, tout est prétexte à montrer des chorégraphies de balles qui volent et de coups de poings à la figure. Ce n’est pas le cas ici : même souci qu’avec Tueurs nés, en cherchant à dénoncer la violence (ici la facilité avec laquelle on tue, et meurt), on la cautionne. Cela aurait été plus acceptable si le personnage qui raconte son histoire montrait réellement une volonté de sortir de son ghetto, s’il montrait au fil de son récit des regrets, de la compassion envers ses victimes, au lieu de ça, il ne vaut guère mieux que la plupart des autres guignols écervelés et machistes qui l’accompagne. Il se fait passer pour une victime, alors que les réelles victimes dont il est coupable au fil de son récit sont salement traitées.

Bras / Main de diamant, Leonid Gaidai (1969)

Le cinéma soviétique dans ce qu’il a de plus capital(iste) à nous offrir : une version domestique de La Panthère rose. (Il semblerait qu’après les mafias indiennes et turques, la mafia russe s’installe sur IMDb. La note y est indécente, même si on sait que l’humour s’exporter mal en général, ils poussent le bouchon un peu loin là. Le bon Gaidai avait déjà réalisé le tout autant insipide Ivan Vassilievitch change de profession.)

Boyz n the Hood, John Singleton (1991)

Le film a peut-être une valeur documentaire importante, et le mérite ainsi de montrer la réalité des banlieues noires de Los Angeles à la fin du siècle dernier, mais difficile de voir un tel film sans se dire qu’une bonne partie des problèmes que se créent tout seuls ces populations, en plus du manque d’éducation et de moyens pour ce faire, est issue d’une culture de la masculinité exacerbée, toxique et morbide. Siffler les filles dans la rue sans porter intérêt à la peur qu’on puisse leur faire subir dans un milieu où le viol ne doit pas être le dernier crime perpétré, les traiter invariables de « putes » tout en espérant finir dans leurs bras avant d’aller voir ailleurs, avoir une logique de clan ou de meute quitte à défendre son territoire face à un autre clan, défendre (sic) les siens quand ils sont humiliés par des « étrangers » qui ne manqueront pas de se venger avec un fusil, c’est pour beaucoup les signes d’une masculinité mal placée. Voir la mère du personnage censé être le « bien élevé » du lot dire à son ex-mari que c’est à lui de montrer à leur fils comment doit agir un homme, le père a beau être honnête, c’est avec ces logiques qu’on perpétue une culture fortement sexuée toxique pour ceux qui la perpétuent, la promeuvent ou en sont directement victimes : les hommes qui ne seraient pas assez « virils », les femmes pas suffisamment à leur place (elles ne le sont de toute façon jamais, qu’elles soient considérées comme des putes ou comme des mères, il n’y a pas d’alternative, et c’est l’autre, le mâle, qui de toute façon définit quand ça lui chante laquelle elles doivent être ; et on le voit donc ici, même quand elles arrivent à s’émanciper de ce milieu, comme le personnage que joue Angela Bassett, elles sont incapables de sortir de cette logique sexuée qui est en partie à l’origine de leurs problèmes).

Heureusement que la distribution est exceptionnelle : ça fait plaisir de voir un Laurence Fishburne jeune et toujours aussi charismatique, et surtout Cuba Gooding Jr et Ice Cube crèvent l’écran par leur talent.

Tokyo Godfathers, Satoshi Kon (2003)

C’est un festival de coïncidences, mais la farce est adorable. Après La Ballade de Bruno, An Elephant Sitting Still, je suis abonné aux amitiés entre parias.

An Elephant Sitting Still, Bo Hu (2018)

Brillant. Le film résume presque à lui seul une certaine mouvance du cinéma de ces dernières décennies. Dans la forme, distanciation et immersion dans la durée : on est entre Bela Tarte et Gus van Sant, voire Haneke. Dans le fond, encore un peu de Haneke par la violence, souvent hors champ ou ponctuelle, inattendue, quand elle est physique mais brutale, qui jaillit surtout après une souffrance contenue, résultat d’injustices, façon coup de boule de Zidane. Et puis, il y a la violence morale aussi, psychologique, constante, avec ces gens qui s’aboient dessus en permanence, qui vomissent leur mépris sur leurs voisins ou les membres de leur famille. La même noirceur que chez Haneke, une même désespérance (« vous pouvez partir mais vous ne trouverez rien de différents ailleurs » dira finalement le vieux à ses compagnons fatigués et harcelés comme lui par les emmerdes relationnels). Enfin, dans la construction, on retrouve le même génie d’Asghar Farhadi qui s’attache à construire des histoires à travers des leitmotivs et des détails significatifs parfois imperceptibles, et à travers des croisements permanents de tranches de vie qui s’opposent, se supportent, se mêlent, se contredisent parfois même souvent dans ce qu’on croit en comprendre. On pense aussi à la distance crue et lancinante de Jia Zhangke, en particulier pour ce qui est de la violence et de l’incommunicabilité, à A Touch of Sin. Ce portait du monde, ce constat absolument déprimant de ce qu’est aujourd’hui nos sociétés, avec des élites et des institutions défaillantes, faisant régner la loi du plus fort et de l’individualisme sur des populations désorientées et livrées à elles-mêmes, est à la fois ce que j’ai pu voir de plus juste et de plus désespérant au cinéma ces dernières années… 

Au pays noir, Ferdinand Zecca & Lucien Nonguet (1905)

Je n’avais jamais vu l’art du cyclo poussé vers de telles limites. On doit avoir un plan tourné à l’extérieur (celui où les mineurs regardent un peu hébétés la caméra) tout le reste est donc filmé en studio avec des arrière-plans peints façon cyclo de théâtre. C’est une habitude à l’époque en France est peut-être encore sur la côte est des États-Unis, avant que le cinéma scandinave et hollywoodien imposent le tournage à l’extérieur. Pourtant, les trompe-l’œil sont tellement parfois bien élaborés que même si on peut reconnaître aujourd’hui pour notre œil quelque étrangetés, il faut reconnaître qu’on est presque là à l’origine des incrustations numériques, des mate painting et de fonds verts. Entre-temps, le cinéma a je pense utilisé d’autres types de incrustation, particulièrement pour des plans d’ensemble reconstitués mêlant prises de vue réelles et effet spécial. Pas de tel procédé ici, l’art du cyclo et des pièces en trompe-l’œil sur différents niveaux.

Le Vaisseau dans le ciel, Holger-Madsen (1918)

commentaire :

Exilé, Johnnie To (2006)

Un brin de John Woo, un autre des Trois Mousquetaires. Rien compris au début du film de qui est qui, puis une fois qu’on entre dans la danse chorégraphiée des échanges de tirs, et surtout que les masques tombent, tout devient un peu plus clair… Le sens de la camaraderie cher à John Woo donc (voire Tarantino), des balles qui échappent aux corps jusqu’à l’absurde dans un joli ballet macabre, des personnages qui ne prennent jamais la mort au sérieux et qui ne portent jamais aussi bien cet épithète de « cool ». La violence est parfaitement gratuite, et par conséquent jamais prise au sérieux. Car seule compte cette chorégraphie des corps évitant et encaissant les balles… A Better Tomorrow 4 presque. Le petit côté mélodramatique, et souvent nécessaire afin de servir de contrepoint voire « d’empathisation » des « héros », étant assuré par la femme d’un de ces mousquetaires-gangsters et de son bébé (son côté badass en revanche est probablement moins wooesque, les femmes y étant plus volontiers, certes victimes, mais surtout spectatrices inactives, impuissantes et pleureuses face aux gesticulations des mâles de leur entourage). C’est un cinéma certes très sexué, mais étant un ballet jouant sur les archétypes et utilisant le sens de la camaraderie et de l’honneur envers les siens plus qu’envers un clan, on pourrait presque dire qu’il s’agit là plus d’opéra que de réalisme. La patte sentimentale encore de John Woo qui change toute la donne. Comme Tarantino, Johnnie To semble parfaitement s’en inspirer.

Get Out, Jordan Peele (2017)

Il faut savoir se satisfaire d’un bon film d’horreur quand il est bon. Us avait été un tel supplice… Le déclenchement des hostilités vient peut-être un peu tard (elles ne venaient pas bêtement bien trop tôt au contraire dans Us ?), si bien qu’elles sont vite expédiées, mais ce qui précède, peut-être plus du domaine du thriller psychologique que de l’horreur, est pas mal terrifiant. Ce que cache la famille, les motivations ainsi que les outils pour arriver à leurs fins, font peut-être tomber le film le temps des révélations venues dans la série B, mais hé, c’est un film d’horreur, hein. Aucune histoire de Stephen King quelle qu’elle soit une fois révélée ne tient la route, alors pour un premier film, on ne fera pas trop le difficile… Ce qui marche d’ailleurs, c’est peut-être les moyens limités du film qui, c’est un classique dans la réussite des films de genre, l’oblige à ne pas en faire trop. Les hostilités auraient donc commencé plus tôt, et le film aurait été peut-être moins à mon goût… Il faut donc prendre le film comme il est : un excellent premier film, et un rare film d’horreur, tendance thriller psychologique, qui tienne la route. Par ailleurs, la mise en scène de Jordan Peele est tout à fait efficace : les mouvements de caméra, notamment lors de la scène de la télévision (c’est pour beaucoup une question de rythme, et ici en particulier, de lenteur), la direction d’acteurs (jouer des zombies, c’est pas évident), tout ça démontre que le garçon sait y faire et saura probablement par la suite nous proposer autre chose de bien meilleure qualité que ce qu’il a montré avec Us. Les germes d’un nouveau Night Shyamalan peut-être, avec l’espoir de mon côté qu’il saura proposer autre chose de bien plus efficace à mes goûts que le réalisateur de Sixième Sens.

Moonlight, Barry Jenkins (2016)

Assez inoffensif. La mise en scène est élégante, la photographie jolie, l’interprétation parfaite… mais l’histoire est presque aussi parlante que son personnage principal. On ne peut que louer les intentions, quoi… inclusives, du film, mais réaliser un film qui se révèle être exclusivement illustratif, sans réelle opposition ni évolution autour d’un thème principal, ça limite les possibilités de s’enthousiasmer pour lui. On ne fait jamais qu’effleurer les choses, les évoquer, sans jamais rentrer dans le vif du sujet. Après 45 minutes de film, j’étais encore en train de me demander quand l’introduction serait finie. Il n’est pas interdit de proposer un film entièrement illustratif, qui serait une sorte de chronique, le problème dans ce cas, c’est qu’il faut montrer autre chose : une densité dans la description sociale ou psychologique, ou au contraire jouer à fond la carte de l’introspection et du mouvement poétique. Or, Barry Jenkins filme comme un thriller ou comme une histoire d’amour (on sait depuis Hitchcock que c’est la même chose), or le film s’arrête sans doute là où le film aurait pu commencer à devenir une histoire d’amour. L’élégance de la mise en scène laisse entendre que le film aurait pu insister un peu plus vers cette possibilité poétique ou introspective (l’élégance du montage, à travers ces rares propositions d’images « hors continuité temporelle » peut être un facteur de distanciation efficace dans un récit, pas simplement une sophistication vaine ou à peine développée comme ici), mais le fait de rester dans cet entre-deux, sans réelle prise de risque, rend surtout le film bien inoffensif. En réalité, on a probablement là matière pour un moyen métrage. On pourrait presque même penser qu’en faire si peu, en montrer si peu sur les relations, serait une manière de ne pas assumer son sujet… Un paradoxe. On pourrait presque même imaginer que le film aurait pu être réalisé dans les années soixante soixante-dix tant il reste inutilement précautionneux et allusif. En cela le film me rappelle pas mal Lovingde Jeff Nichols, avec cette impression de voir un cinéaste penser être subversif en traitant d’un sujet qui au vingt et unième siècle n’a aucune raison d’être (dans la société américaine peut-être, mais au cinéma certainement pas). C’est un peu le drame des films réalistes américains de ces vingt ou trente dernières années à la sauce Sundance : on pense faire étalage d’une réalité sale et brutale quand on ne fait en fait qu’illustrer une nouvelle forme de politiquement correct. Rien ne dépasse, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. Même les dealers enlèvent leurs fausses dents en or pour manger une petite salade cubaine et raccompagnent leur date sans oublier de mettre le clignotant avant de tourner à droite. C’est mignon, c’est inoffensif, et donc parfait pour les Oscars.

The Penalty, Wallace Worsley (1920)

Tous les éléments du bon vieux crime film, charnière entre deux époques du muet (celle des années 10 aux costumes encore souvent d’inspiration Belle Époque, et celle des années 20, où l’émancipation de la femme se fera beaucoup à travers sa représentation, notamment vestimentaire, au cinéma). Les recettes sont celles des romans de gare de l’époque, le mélo y est partout. Et les excès du mélo, c’est un peu les excès high-tech ou de superhéros d’aujourd’hui. D’ailleurs, on oserait plus ces tours de passe passe narratifs et ces archétypes grossiers que dans des romans pour la jeunesse. Et c’est en partie cela qui me plaît. Si on ne semble pas encore être entré dans les années 20, c’est que le film rappelle pour une partie les serials notamment français des années de guerre comme Fantomas.

Les ficelles sont grosses, on tire pas mal sur la corde, mais ça marche. On aurait un tout autre acteur que Lon Chaney pour interpréter ce Satan, et on n’y croirait moins. Mais deux éléments du film m’ont encore plus impressionnés : toute la structure du montage narratif et la structure adaptée à l’environnement mental et physique d’un gangster estropié comme Blizzard. D’abord, pour ce qui est de la réalisation, l’usage très à la mode du montage alterné a rarement été aussi bien employé : pour créer dans l’esprit du spectateur la sensation d’urgence, on continue aujourd’hui dans les films d’action à gros budget adopté ce même principe qui est de passer alternativement d’un espace et d’une séquence à l’autre très rapidement afin d’insinuer la simultanéité des événements, voire symboliquement ou non, leur confrontation. Cela ne marche évidemment que si cette urgence créée artificiellement et justifiée par la tension de la situation combinant les deux séquences ainsi alternées. Dans un crime film de ce type et avec un méchant aussi machiavélique, un tel montage alterné est plus que justifié. Par ailleurs, au contraire des films de Feuillade où le plan moyen est encore dominant, on voit ici qu’on a parfaitement digéré les échelles de plan qui s’imposent encore aujourd’hui. Des plans moyens introductifs, puis on passe rapidement à des échanges en champ contrechamp et plan américain ou plan rapproché (le plan américain étant ici plutôt une coupe à la taille plutôt qu’à mi-cuisse, et cela n’a probablement rien à voir avec le handicap du personnage principal…).

Ensuite, pour ce qui est des décors faits à la mesure du personnage, à la manière plus tard de Underworld ou de fantaisies comme Batman, ou de bien d’autres films de gangsters, le décor caché est presque un personnage en soi. Le repère de Blizzard est d’abord un immeuble où il peut contrôler dans chacune des pièces ses employés, puis on entre dans son antre par une porte avec une poignée (une plus basse adaptée à sa taille). Sa pièce de vie et richement décorée et on découvre au fur et à mesure du film les quelques astuces d’adaptation ajoutées pour ce chef estropié : une petite échelle murale lui permettant de grimper vers un sas, ou soupirail, à travers lequel il peut communiquer avec ses employés, mais surtout la traditionnelle pièce cachée derrière un mur ou ici une cheminée et accessible via un mécanisme secret. La cheminée de donne d’ailleurs pas seulement accès à une pièce cachée mais à tout un sous-sol devant servir ultérieurement au gangster à la fois pour suivre son ambition de réhabilitation (corporelle, mentale, ou simplement de vengeance), mais aussi pour mettre la main un jour sur la ville. Cette dernière ambition d’ailleurs et l’occasion d’un procédé narratif là encore très populaire dans les films d’action d’aujourd’hui (de mémoire, il me semble que Christopher Nolan l’utilise dans Tenet, et j’ai dû voir ça aussi dans le dernier Spider-Man) : l’illustration d’un plan énoncé et censée s’exécuter plus tard, toujours en montage alterné, mais censé ici l’illustration seule de son évocation par le personnage qui l’a mis en place. (Le procédé avait été déjà employé, mais cette fois pour évoquer non plus des actions à venir, mais le passé, dans Homunculus, je l’avais décris ici.)

Même la fin adopte un procédé narratif très en vogue aujourd’hui : le twist… Les gangsters goûtent guère les réhabilitations faciles et surprenantes.

J’ai rencontré le diable, Kim Jee-woon (2010)

Ce n’est toujours pas ce film qui me réconciliera avec les outrances des films coréens… Le cinéma n’a pas à être moral, soit, il faut en revanche que le spectateur, en tout cas c’est mon cas, puisse se raccrocher un personnage. Ce n’est d’ailleurs pas forcement une question d’identification parce que je suppose qu’on peut imaginer, dans un tel film, une opposition sadique, criminelle, entre deux monstres. En particulier dans le thriller ou dans l’horreur (ce que le film n’est pas tout à fait au-delà des aspects gores du film), une partie du plaisir du spectateur tient dans son dégoût du monstre décrit, on dit dans ce cas qu’on aime détester le méchant… Le problème ici, ce n’est pas le traitement du méchant, sadique comme il faut, mais bien celui du mari victime, membre des renseignements, et qui décide de se faire justice lui-même. À ce stade, tout va bien ou presque, on sent d’ailleurs dans le scénario cette volonté de mettre en relief l’absurdité de la situation et même de l’aspect illusoire, voire macabre parce qu’elle engendre une multitude de victimes supplémentaires, de cette vengeance. Non, le problème tient surtout dans la volonté du metteur en scène ou de l’acteur de sauver ce nouveau monstre né de l’occasion de sa vengeance, en d’autres termes de le rendre humain. Le cinéma toujours n’a rien de moral, en revanche, quand on essaye de faire d’un monstre un saint, une sorte d’homme idéal, image presque de réussite à la coréenne, et que cette réussite passe par la vengeance, en tant que spectateur on peut se poser des questions… Que la situation tragique du film permette un monstre nouveau de se dévoiler, c’est parfaitement admissible, mais qu’on fasse de ce monstre un homme parfait, sensible, droit, là oui ça pose problème, parce qu’il y a un manque d’adéquation entre les actions du personnage et la manière dont on le présente. C’est même criant à la toute fin du film qui voit ce personnage du mari, après avoir agi froidement et par préméditation comme un véritable monstre, fondre en larmes… Qu’est-ce que c’est sinon une volonté du réalisateur de proposer une réhabilitation ou une justification des actes criminels du personnage. Le pire dans tout ça, c’est que les répliques les plus sensées du film sortent de la bouche du principal criminel… Au-delà de ça, jolie mise en scène, et bonne interprétation, là, du serial killer : la mise à distance nécessaire dans ce genre de films avec un monstre est bien là, alors qu’avec le mari, on est à fond dans le premier degré problématique.

Brick, Rian Johnson (2005)

Etrange mélange. Sorte de college néo-noir réalisé entre Sergio Leone et Guy Ritchie. C’est brillant, peut-être parfois un peu trop, à la limite du vraisemblable. Mais ce que c’est laid, les années 90 ont pas mal débordé dans la tête du petit Rian. Toujours pas convaincu par Joseph Gordon-Levitt, on va voir Mysterious Skin pour voir si ça passe mieux…

Looper, Rian Johnson (2012)

Les bons films de science-fiction sont si rares, on ne va pas coûter son plaisir… La variation sur les voyages temporels permet aux trois bonnes idées de scénario. Le personnage du Rainmaker et un de ces bons méchants de science-fiction qui donne toute la saveur au film. La fin est assez décevante, mais difficile de retomber sur ses pattes après une boucle temporelle… Pas convaincu en revanche par les acteurs et par une partie du design (l’écueil éternel de la science-fiction).

Tenet, Christopher Nolan (2020)

Eh bien, voilà… De quoi me réconcilier avec Nono. Absolument rien compris, mais je me suis très vite fait à l’idée de ne rien chercher à comprendre. Et au final, on retrouve un peu de Memento, de la vieille sf en retour arrière à la Méliès, un scénario incompréhensible à la Le Grand Sommeil, et un peu de Edge of Tomorrow. Sans parler de la musique, pas totalement insupportable pour une fois.

France, Bruno Dumont / Titane, Julia Ducournau (2021)

commentaire :

A taxi driver, Jang Hun (2017)

commentaire :

Julie (en 12 chapitres), Joachim Trier (2021)

Un film de Woody Allen sans l’humour de Woody Allen et la vie actuelle de 656 000 000 de personnes. Le montage est bon, la réalisation est bonne, les acteurs sont très bons, mais… c’est quoi le sujet du film ?