Le Vaisseau dans le ciel, Holger-Madsen (1918)

Géopolitique de l’exploration : sociétés et nations

Note : 3 sur 5.

Le Vaisseau dans le ciel

Titre original : Himmelskibet

Titre anglais : A Trip to Mars

Année : 1918

Réalisation : Holger-Madsen

Intéressant de mesurer l’évolution d’une conception de l’exploration spatiale dans la fiction (et tout particulièrement celle de la planète Mars) en 1918 avec ce qu’elle deviendra, réellement, dans les années 50 et ce qu’elle est aujourd’hui.

Très clairement, le film est inspiré à la fois par les récits de Jules Verne de la fin du dix-neuvième siècle et par les explorations maritimes ou polaires, ces dernières étant contemporaines au film. Dans cette vision de l’exploration, même si comme chez Jules Verne le savant peut y jouer un rôle (un savant unique, visionnaire, figure patriarcale lançant la quête du « héros »), c’est surtout la figure du capitaine, l’explorateur intrépide, héros moderne, qui s’impose encore. Cet archétype mythologique moderne sera encore d’actualité jusque dans la seconde moitié du vingtième siècle, mais avec quelques ajustements qui s’imposeront face à la réalité des explorations spatiales. Car dans cette vision, c’est encore surtout, en plus d’un capitaine unique, l’image de l’entrepreneur qui est mise en avant. On est en 1918, et en pleine guerre mondiale, les auteurs du film ne peuvent pas sentir encore le tournant qui s’opérera bientôt sur la planète. Si le film intègre très clairement un message pacifique, il ne voit pas venir que désormais les grandes avancées tant politiques (avec ses échecs lamentables : SDN inopérante, Seconde Guerre mondiale, etc.) que scientifiques ou humaines (l’exploration spatiale) seront le fait des États, et non plus d’entrepreneurs, de savants isolés ou de capitaines courages… Bien sûr, le cinéma continuera, pas forcément toujours pour le meilleur, à exploiter ces archétypes : dans James Bond ou Superman par exemple, l’équivalent de la bombe atomique aurait été mise au point par un entrepreneur fou.

Ainsi, si les projets pacifiques de l’entre-deux-guerres ont accouché d’une souris et si les rêves d’exploration spatiale ont tardé à se réaliser, il y a sans doute deux événements au milieu du vingtième siècle qui ont changé la donne et remplacé les entrepreneurs ou les entreprises isolées par les États dans le processus d’exploration et de conquête (et ce n’était en plus pas tout à fait une réalité historique absente jusque-là, mais disons que les récits d’exploration ont toujours préféré faire la part belle aux histoires personnelles et aux « héros ») : le projet Manhattan qui sera à l’origine de la bombe atomique et le premier homme dans l’espace (ou le premier satellite, c’est au choix). Je prends parfois l’exemple de la construction du canal de Panama comme basculement géopolitique initiant la fin de l’influence française dans le monde au profit de celle des États-Unis, mais on pourrait prendre également cet exemple pour voir un autre basculement, celui de l’influence des grandes entreprises (coloniales ou non) au profit des nations : l’initiative française était issue d’une compagnie privée (voire d’une initiative personnelle), sera un échec, et ce sont les États-Unis qui prendront le relais et achèveront la construction du canal. La Première Guerre mondiale, la révolution russe et le crack de 1929 achèveront encore peut-être un peu plus cette idée que les entreprises individuelles ou privées puissent être le moteur de grandes ambitions à venir. Jusqu’à ces deux événements majeurs du milieu du siècle donc qui donnera le ton dans un monde polarisé autour de deux grandes superpuissances.

C’est intéressant de voir que même si les États-Unis seront obligés d’une certaine manière à s’aligner sur les ambitions communistes, les entreprises privées (rarement individuelles, il faudra attendre l’avènement de l’informatique et d’Internet pour cela) passeront surtout leur temps à s’organiser dans un monde largement globalisé exclusivement tourné vers le profit et la consommation (ou la quête d’une émancipation individuelle à travers l’acte de produire, puis d’acheter et d’accumuler). Ayn Rand, après la guerre, aura beau vanter les vertus humanistes (sic) des entrepreneurs dans La Grève et montrer la voie à l’ultralibéralisme, les projets, les conquêtes, les exploits accomplis au cours de la seconde moitié du vingtième siècle seront tous le fait d’entreprises étatiques, d’initiations et d’ambitions nationales, voire internationales : le premier homme sur la Lune, l’exploration du système solaire, les grandes découvertes scientifiques ou techniques (dont Internet) qui ne seront plus le fait de scientifiques isolés mais bien plus souvent de communautés supranationales et d’un effort de coopération entre scientifiques.

On peut discuter de la pertinence, ou du désir, de voir des dictatures être à l’origine de ces ambitions, quoi qu’il en soit, il semblerait qu’on ait aujourd’hui un retour en force des initiatives de grands entrepreneurs pour lancer les futurs projets d’exploration. Le bloc de l’Est s’est effondré, le capitalisme, malgré un crack et une pandémie, ne s’est jamais aussi bien porté, et les États, minés par leur dette publique, ont laissé ces vingt dernières années une nouvelle génération d’entrepreneurs faire leur nid dans l’exploration spatiale… On n’en serait presque à un retour à Jules Verne et à ce Vaisseau dans le ciel… Les États laissent ces entrepreneurs faire, les financent même souvent, et tardent à définir des règles pour tout ce qui est lié au spatial : des entreprises privées peuvent s’octroyer d’immenses zones en orbite pour leur constellation de satellites (au détriment ; peut-être un jour ; de l’accès à l’espace), ces mêmes entreprises ambitionnent de coloniser (et non plus seulement d’explorer à des fins scientifiques) ces nouveaux territoires (considérés parfois comme des ressources, Ayn Rand aurait été ravie), et peut-être qu’un jour ces entreprises seront les seules à disposer des capacités techniques et logistiques pour envoyer des hommes dans l’espace (les États-Unis se sont félicités de ne plus être dépendants des Russes pour envoyer des hommes dans l’espace, mais être dépendants d’une entreprise privée, ce n’est pas forcément mieux).

Étrange revirement : ces archétypes qui ont longtemps été passés de mode et qu’on voit aujourd’hui avec amusement dans Le Vaisseau dans le ciel, pourraient à nouveau être d’actualité si le New Space, comme on dit, continue de rogner les parts de rêve qu’on laissait jusque-là à la NASA ou aux autres agences. Attention toutefois, la Chine pourrait rebattre totalement les cartes (Artemis, l’ambition américaine du retour sur la Lune, est clairement une réponse aux ambitions chinoises) en obligeant les États-Unis à répondre aux défis d’explorations futures. Le titre anglais de ce Himmelskibet, est A Trip to Mars, peut-être que dans pas si longtemps faudra-t-il apprendre à le traduire également en chinois.

Concernant le film en lui-même, ça reste tout de même un objet étrange pour 1918 : la réalisation, en dehors d’un travelling arrière d’accompagnement étonnant, ce n’est pas encore du grand art, on peut s’amuser du maquillage quasi martien de la sœurette (répondant au nom presque prophétique de Corona), et archétypes d’époque obligent, les femmes (tant terriennes que martiennes d’ailleurs) sont limitées à n’être que des esclaves volontaires et dociles, on se croirait presque dans L’Oiseau de paradis (mythe du bon sauvage en prime, version « civilisation avancée et pacifique obéissant à une religion du bonheur végétarien mais quand même patriarcale parce que faut pas pousser les velléités pacifiques jusque dans les foyers martiens, d’ailleurs je t’ai pas dit, mais le bonheur chez nous passe par la polygamie, bref, c’est cool, ma fille va pouvoir s’envoler vers la Terre afin de répandre ma bonne parole »). Certains mythes vieillissent plus mal que d’autres.


Le Vaisseau dans le ciel, Holger-Madsen Himmelskibet 1918 | Nordisk Film

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