Jusqu’à l’os (1966) & Dix-Huit Ans de prison (1967), Tai Katô

Note : 4 sur 5.

Jusqu’à l’os

Titre original : Hone-made shaburu / 骨までしゃぶる

Année : 1966

Réalisation : Tai Katô

Avec : Hiroko Sakuramachi, Naoko Kubo, Isao Natsuyagi.

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Note : 4 sur 5.

Dix-Huit Ans de prison

Titre original : Choueki juhachi-nen / 懲役十八年

Année : 1967

Réalisation : Tai Katô

Avec : Noboru Andô, Hiroko Sakuramachi, Asao Koike

Deux films de « prison » pour le prix d’un. « Double séance » bien pensée à la Cinémathèque.

Le premier n’est pas du tout tendre avec le monde des quartiers des plaisirs. On y dépeint avant l’« interdiction » effective de la prostitution imposée par l’occupant américain, au tournant du siècle, des signes de contestation de la prostitution. Un réveil lointain et rapidement étouffé des féministes japonaises à l’époque des suffragettes ? Pas vraiment. C’est à l’Armée du salut que l’on doit cette remise en question.

Mais peu importe qui mène ou initie une ébauche de contestation, en exposant sans fard les manœuvres des gérants des maisons closes pour faire rouler les dettes des prostituées sur des années comme d’autres le font pour couler les services publics, le film fait la démonstration que cette exploitation d’une grande brutalité qui a bénéficié de la tolérance des autorités s’apparente à de l’esclavagisme.

Le récit nous permet de suivre le destin d’une de ces femmes de sa vente par sa famille jusqu’à son départ inespéré présenté comme un cas exceptionnel (un plan ne manque pas de montrer au loin les prostituées qui resteront cloîtrées dans leur hôtel de passe). Entre-temps, son patron aura vendu sa virginité une demi-douzaine de fois, elle verra quelques-unes de ses comparses tenter de fuir par tous les moyens possibles, et elle ne trouvera l’espoir qu’à travers un vulgaire artisan qui aura réussi à la séduire en étant le premier… à la laisser dormir. Les vingt dernières minutes se laissent savourer comme un film d’évasion millimétré : la fille qui savait à peine lire en intégrant le quartier des plaisirs finit par maîtriser les rudiments de la loi en l’ayant appris d’un simple prospectus et par faire valoir ses droits dans une scène d’un comique salvateur aussi inattendu qu’hilarant.

Dans la réalisation, avec son noir et blanc réaliste, ses longues focales et ses compositions tirant avantage de l’écran large, on se rapproche des films de Masumura de l’époque, et il faut sans doute créditer ici celui dont je louais précisément le travail dans mon commentaire précédent : Motoya Washio (qui je connaissais surtout pour son travail en couleurs). Dans le style, pour son côté baroque, sa capacité à toucher tous les genres, du drame bien cru à la comédie ou à la farce (voire au film de prison), je lui trouve également un côté Imamura.

Si je moquais (gentiment) le physique de Hiroko Sakuramachi dans Le Ninja du vent, elle propose ici une interprétation qui ne peut que me laisser admiratif. On la retrouve d’ailleurs aussi dans Dix-Huit Ans de prison, mais dans un rôle plus mineur.

Dix-Huit Ans de prison se range plutôt lui dans une veine qui a priori m’intéresse moins, mais là encore, le mélange des genres et la minutie de Katô dans sa mise en scène ne pouvaient que me séduire. L’aspect romantique devient accessoire et du film de marché noir d’après-guerre à la Cochons et Cuirassés, on bascule vite dans un film de prison pour finir par une sorte de film de yakuza (le genre commence à adopter sa forme moderne).

Comme Jusqu’à l’os, le film repose entièrement sur son acteur principal. Et quel acteur ! Noboru Andô. Si les yakuzas apparaissaient à l’écran dans des films de l’ère Meiji et si les films de gangsters s’inspiraient des films noirs, il est possible que le genre se soit modernisé avec l’apparition d’une série de films de la Shochiku avec Noboru Andô au début des années 60 inspirée… de sa propre vie. La série se termine en 1966 par un film de… Tai Katô, Délit de faciès, qui sera projeté demain… Les deux hommes se retrouvaient donc en 1967 à la Toei pour ce film où il crève l’écran : sans être lui-même yakuza, son personnage en revêt le code d’honneur et montre surtout le tempérament d’un chef. Dans la réalité, l’acteur a mené une bande de plusieurs centaines de yakuzas avant de passer par la case prison ; et dans la fiction, il s’attire le respect des détenus rapidement et devient leur « général ». Noboru Andô trouve face à lui un opposant remarquable qu’interprète avec nuances et intériorité Asao Koike (l’acteur arrive à mêler la veulerie à l’autorité, performance rare).

Ce personnage de leader charismatique se flanque d’un autre qui pourrait être son double et qui révélera sa qualité de yakuza dans une scène de dévoilement, au propre comme au figuré, particulièrement spectaculaire. Paradoxalement, ces deux vétérans de la distribution représentent un type de gangsters dépassés dans le film, mais leur charisme aurait pu inspirer la vague de films de yakuzas modernes dans lesquels l’honneur sera remis au cœur du récit (pour romantiser et idéaliser cette voie, le récit n’hésitera pas souvent à dépeindre ces principes de la mafia derrière des ambiances mélancoliques). Ce code d’honneur n’est pas sans rappeler la même prétendue respectabilité du bushido que le cinéma égratigne au même moment.

C’est un point de divergence important entre Jusqu’à l’os et Dix-Huit Ans de prison : l’un porte un message critique sur la société traditionnelle nipponne tandis que l’autre ne se cache pas de verser dans un divertissement au bord de l’apologie de la violence, nostalgique d’un idéal de gangsters disparus après la série de vauriens without a cause apparus dans les films noirs japonais (on en trouve ici d’ailleurs une caricature peu flatteuse avec le personnage du frère). Jusqu’à l’os est cru, brutal, dénonce les pratiques qu’il décrit. Dix-Huit Ans de prison glorifie le sens de l’honneur en prétendant qu’il y a les bons et les mauvais yakuzas. Entre un film de « geishas » et un autre de « yakuzas » quel est le plus dur ?

Étrillez les apparences, cassez les codes, encore et toujours…

Bref, deux réussites. Le premier passe dans mes favoris.


Dix-Huit Ans de prison, Tai Katô (1967) Eighteen Years in Prison, Choueki juhachi-nen | Toei Company


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Le Ninja du vent, Tai Katô (1964)

Note : 3.5 sur 5.

Le Ninja du vent

Titre original : Kaze no bushi / 風の武士

Année : 1964

Réalisation : Tai Katô

Avec : Hashizô Ôkawa, Hiroko Sakuramachi, Naoko Kubo.

Du roman de gare comme on les aime. Le début tarde à se mettre en route : je ne me satisfais jamais autant que lorsque les personnages vagabondent, se traquent, se suivent à la trace, partent en quête, en itinérance… Ici, ça pioche, ça trépigne, ça tourne en rond avant de prendre enfin la poudre d’escampette (indispensable aux ninjas).

Cette aventure un peu tirée par les cheveux trouve ensuite un savoureux mélange entre La Forteresse cachée (une princesse qui doit revenir sur ses terres, un village isolé du shogunat qui pourrait tout aussi bien être les cités d’or de la série du même nom) et Le Sabre de la bête (recherche d’une mine d’or, la carte au trésor, les montagnes). Jeu de dupes garanti. Avec double ration s’il vous plaît (mission qui ne dit pas son nom, les traîtres qui se retournent tant de fois que l’on a renoncé à comprendre qui jouent les méchants).

Les dix dernières minutes fondent délicieusement en bouche. Durant tout le film, Katô se moque bien des acrobaties et des confrontations au sabre ou au shaken (au point de sombrer gentiment, et furtivement, dans des délires peu crédibles : marche sur les murs, accélérés). Même si l’on n’échappe pas au catalogue habituel des techniques du ninja, le réalisateur s’attarde surtout sur les rapports humains et en particulier amoureux. Le héros croise bien trois personnages féminins. Coureur et oisif, il se trouve même confronté au début à deux d’entre elles dans une séquence amusante. Une première fois, Katô joue de la sensibilité et de la lenteur en marquant le départ du héros. Elle qui l’aime le regarde partir en espérant de lui un dernier geste. C’est mignon et triste comme tout. Et l’ingrat file vers l’aventure (et son véritable amour) sans lui donner ce qu’elle attend.

Le ninja parti en mission croise alors un autre personnage féminin élevé par l’espion chargé de le suivre et de le surveiller. La jeune ninjaiko (?) est attachante (prise très tôt en formation par le « chat », elle rêve manifestement de se trouver un autre homme), mais à une ou deux reprises la relation capote faute d’avoir compris parfaitement les enjeux de la scène (c’est le travail de Katô de s’assurer que les acteurs rendent la logique de la situation au mieux).

Ce n’est pas plus mal : honneur aux princesses. Dans les romans de gare, pas de chichi, les prolétaires peuvent finir zigouillés comme des malpropres sans « jeter le moindre regard pour eux », le spectateur (lui-même simple roturier) n’a d’yeux que pour les personnages finement costumés et aux titres ronflants. Son menton prognathe et ses yeux vitreux n’y changent rien : c’est la princesse, et parce qu’elle a de l’allure, on lui courrait bien après aussi. Les sous-titres, bien puritains, ont sauté à un moment délicat : son chaperon à l’air rustre dévoile son palanquin vide au héros qui blêmit… Morte ? Disparue ? Suspense… Après vingt minutes de rafistolage, on aura le fin mot de l’histoire : déflorée ! (Toute la salle a poussé un grand « ah » de consternation feinte comme dans un film des frères Zucker.)

Que vaudraient mes petits commentaires sans déflorer un tant soit peu l’histoire, hein ?

Bref, aux futurs spectateurs putatifs, rassurez-vous : sa chasteté reste intacte. Mais pour combien de temps ?

Après moult péripéties, héros et princesse se retrouvent dans un final en apothéose. Action ralentie au maximum, retournement lacrymal, mot d’excuse au directeur, jolis mouvements de caméra…

C’est loin d’être un grand film, mais c’est fort sympathique. Surtout pour le côté résolument populaire, voire mélodramatique. L’acteur principal manque peut-être de charisme, mais allez en trouver un capable à la fois d’être drôle et séduisant… Tout le monde n’est pas Tatsuya Nakadai (qui n’avait pas d’ailleurs la carrure pour se glisser dans le costume d’un ninja).

Loin d’être convaincu également par certaines lumières fades d’extérieurs tournés en studio au début du film et plus généralement par certaines teintures claires ou trop bigarrées. On n’en arrive pas à certaines couleurs des films des années 50 (ou d’Inagaki), mais à ce compte, peut-être aurait-il été préférable de tourner en noir et blanc. Le vétéran Kô Matsui était à la manette (l’art director peut aussi être mis en cause). Katô réalisera des films bien mieux éclairés. Dans mon souvenir, c’est en partie grâce à quelques-uns de ses films que j’avais imaginé le qualificatif « opusculaires ». La Pivoine rouge par exemple était en partie éclairé par Osamu Furuya (je découvre qu’il sera pour son dernier film chef opérateur sur le minimaliste et excellent Okaeri) et Blood of Revenge, qui sortira l’année suivante, sera mis en lumière par un Motoya Washio, directeur de la photographie par ailleurs de nombreuses perles en couleurs : un épisode de La Pivoine, Yagyu bugeicho: Jubei Ansatsu-ken et la doublette Female Yakuza Tale/Sex & Fury qui mettait en scène Reiko Ike.

On ne peut pas disposer d’une équipe de rêve pour chaque film…

« Je t’offre une princesse, camarade, de quoi te plains-tu ? »

… Un peu de pivoine rouge, je dirais pas non…

« Immaculée, je te dis ! »

… Justement. Trop. Je préfère les teintes chaudes, ténébreuses aux lumières blafardes. Je citais les Shaw Brothers la dernière fois… Les plateaux en intérieurs inondés de lumières tout en faisant croire à des extérieurs, peu pour moi.

« T’es dur. Une bonne partie du film est tournée en extérieur. Des séquences de nuit comme tu les aimes. De la profondeur de champ, des visages en gros plans à la Leone… »

Peut-être. Mais ça manque de constance. Laisse-moi préférer mes opusculaires. Et espérer voir Katô mieux accompagné par la suite.


Le Ninja du vent, Tai Katô 1964 Kaze no bushi 風の武士 | Toei Company


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Problèmes d’épées et problèmes de femmes, Tai Katô (1951)

Note : 4 sur 5.

Problèmes d’épées et problèmes de femmes 1 et 2

Titre original : Kennan jonan: Dai ichi bu – Onna gokoro ruten no maki / – Kenkō ryūsei no maki

Année : 1951

Réalisation : Tai Katô

Avec : Yatarô Kurokawa, Musei Tokugawa, Yūji Kawakita.

Qu’est-ce que le cinéma ? Alinéa 45 : Qu’est-ce que le cinéma populaire ?

Le cinéma populaire réunit des personnages sans domicile fixe et parvient malgré tout, grâce à notre crédulité complice, à les faire se rencontrer à chaque halte sur la route de leur destin. « Le monde est petit ! » figure sans doute en bonne place dans le catalogue des plus vieilles répliques du monde.

Du bon cinéma populaire donc. Entre Le Poignard volant (et son côté imbitable à la manière du Grand Sommeil peut-être inspiré par son oncle Sadao Yamanaka qui usait déjà de cette densité dans son excellent Kôchiyama Sôshun) et, déjà, La Pivoine rouge (pour son côté feuilletonnesque et quelques-uns de ses personnages).

Daisuke Itô avait popularisé des jeux de caméra particulièrement savants au temps du muet dans les combats de samouraïs. Kâto suit cette inspiration en parvenant souvent à constituer à l’intérieur d’un même plan différents niveaux de profondeur et d’angles géniaux à force de bouger opérateur et acteurs. Comme Itô (et bien d’autres), Katô ne se refuse aucun angle de caméra (plongés et contre-plongés, obliques, corps coupés), et ne se donne aucune limite au gros plan (ou au montage répétitif à la Bioman). 1951, le grand spectacle est de retour au Japon.

Il y a quelques mois, la Cinémathèque exhumait les géniales histoires itinérantes de Misumi. Cette année, c’est autour de Katô. Et celui qui réalisera une partie des films de la série (itinérante) de La Pivoine rouge avait donc commencé sa carrière avec un récit de samouraï couard et vagabond à la manière de Miyamoto Musashi et de centaines d’autres histoires populaires de ce genre (le jidaigeki à lame en l’occurrence).

La première moitié du premier film (qui compte deux parties) est forte en résurrections improbables. On se croirait dans les Perils of Pauline (1914). Mais ça va tellement à cent à l’heure qu’à peine le sourcil levé qu’un deuxième vient lui tenir compagnie. Le plus amusant dans l’affaire, c’est que notre héros, pleutre et malhabile, finit, tel Ulysse, par séduire bien malgré lui toutes les femmes qui croisent sa modeste personne. Le syndrome du héros principal. Voilà en partie aussi pourquoi le spectateur se moque du manque de crédibilité des situations : il s’identifie à ce genre de couillons qui fuit autant les « problèmes » d’épées que les problèmes de femmes. Notre vie à tous telle qu’on la rêve, c’est Bourvil dans le Guépard. Visconti était trop distingué pour le simple peuple que nous sommes.

Et voilà pourquoi le cinéma populaire existe.

Maintenant, allez savoir pourquoi parfois c’est assommant et d’autres fois, c’est merveilleux… Une question de savoir-faire. Pas seulement de Katô, mais de toute une industrie.

J’ai déjà vu et adoré six films de Katô (les trois volets de La Pivoine rouge ne figurent même pas dans le meilleur de ce que j’ai vu). Hâte de découvrir ce que réserve le reste de sa filmographie. Ça promet.


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Possible Love, Lee Chang-dong (2026)

Note : 4 sur 5.

Possible Love

Titre original : 가능한 사랑 / Ganeunghan salang

Année : 2026

Réalisation : Lee Chang-dong

Avec : Jeon Do-yeon, Seol Kyeong-gu, Jo In-sung, Cho Yeo-jeong

Un film qui sonne comme une mise en garde. La créativité des riches est un puits sans fond. Quand il n’y aura plus rien à exploiter après les ressources, les peuples autochtones, les pauvres et les travailleurs, la dignité et l’histoire des ouvriers resteront encore exploitables par les classes dominantes.

Lee Chang-dong travaille lui ses zones grises et rend hommage aux deux Krzysztof du Dekalog.

Si le titre lance une fausse piste (l’amour « possible », fantasmé entre personnes de classes différentes ne constitue pas vraiment le cœur du film), le sous-titre est (avant de le confirmer explicitement) un clin d’œil au cinéaste et au scénariste polonais : Tu ne convoiteras point. Et, en effet, la référence éclaire l’écriture, le style ou l’approche de Lee, ici, comme éventuellement ses précédents films. La convergence des luths est évidente : incommunicabilité, trajectoires croisées ou possibilités avortées (ne manque que le mysticisme, la musique évaporée et la précision inimitable de Kieślowski en matière de mise en scène).

On se demande ici qui convoite et qui vole l’autre en réalité. Entre celui qui repart avec un objet puéril, symbole de son pouvoir sur l’autre, et celui ou celle qui exploite l’image et la détresse de l’autre…

Attention aux morales toutes faites en revanche. Comme ses deux glorieux prédécesseurs, Lee s’intéresse davantage aux portes laissées ouvertes, aux résolutions multiples, détournées ou retardées, moins évidentes et faciles…

Les classes sociales et les rapports de classes existent comme une forme de choc de civilisation au sein de ce qui se présente comme une société et une culture unique. Mais quand des individus de ces différents environnements se retrouvent, ils ne sont pas les caricatures de leur milieu. C’est là que l’art… exploite, lui, ces fameuses zones grises. L’empathie et l’intérêt peuvent être sincères chez les bourgeois quand ils sont exposés à l’injustice que génèrent leurs privilèges, comme un travailleur, malmené de toutes parts (le patronat, la police, les collègues), peut rester sceptique et dubitatif face à l’efficacité des luttes syndicales.

En creux, en mettant en scène un film dans le film, Lee interroge les limites éthiques du documentaire, entre art, information, angle politique, faux-semblants, bonnes intentions… Malgré son empathie évidente, la réalisatrice par exemple sort très souvent du cadre professionnel. Au-delà des chocs des classes, une réalisatrice peut-elle devenir amie avec ses sujets principaux ? Si oui, avec quelles limites ? La dernière phase du film pose cette dernière question de manière radicale et prend même à revers le ressort romantique du récit : flirter avec le mari d’une autre, c’est prendre le risque de se faire prendre autrement que par les caméras de surveillance ; or, si un flagrant délit interviendra effectivement, il concernera la réalisatrice, non le possible amour évoqué jusque-là, et interrogera les limites éthiques de son travail. Géniale inversion des tropes narratifs en jouant avec les attentes du spectateur. Toute l’utilité des écritures baroques, sophistiquées, alambiquées.

Lee arrive précisément à tout faire tenir grâce à la justesse de son écriture. Les aspirations à la liberté des travailleurs d’un bout à l’autre de la planète se trouvent être strictement identiques et les menaces qui pèsent sur eux aussi : les fonds d’investissement étrangers et prédateurs, qui achètent des entreprises, virent une partie des travailleurs pour réduire les marges, et enfin revendent. La menace de l’IA rôde aussi (et pas que dans le travail, cf. la réplique sur les compliments du milliardaire faits à la manière de ChatGPT). Une critique au détour d’une situation pourrait tout autant s’appliquer à la France quand il est question de la pertinence de faire financer un film documentaire par des aides publiques quand on fait partie de la classe dominante… Le dédain toujours de l’homme d’affaires pour le couple avec qui sa femme sympathise : il ne lui reconnaît aucune originalité, ce ne sont que des ouvriers typiques et prétend même que sa femme joue merveilleusement bien le jeu pour s’attirer leurs faveurs. L’éléphant dans la pièce que le capitalisme fait disparaître comme par magie. La lune comme ultime témoin de ceux qui restent seuls sur le chemin du retour… Le film regorge comme ça de piques savoureuses et d’idées savamment trouvées.

2 H 40 pour une version d’un épisode du Dekalog, tu nous réserves la suite Lee Chang-dong ?


Possible Love, Lee Chang-dong (2026) | Pinehouse Film, Anonymous Content, Nowfilm, Netflix


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Silence et Cri, Miklós Jancsó (1968)

Note : 3.5 sur 5.

Silence et Cri

Titre original : Csend és kiáltás

Année : 1968

Réalisation : Miklós Jancsó

Avec : Mari Törőcsik, József Madaras, Zoltán Latinovits

Comme d’habitude, chez Jancsó, la forme est à la fois admirable et prévisible. Parfaite dans sa capacité à mettre en scène des personnages dans de grands espaces ouverts (des champs, des plaines, de grandes fermes) en deux, trois mouvements de caméra et cinq ou six fois plus de déplacements d’acteur. Il dirige d’ailleurs ses interprètes (dont Zoltán Latinovits, l’acteur du magnifique Sindbad), semble-t-il, avec la même indication : on joue une atmosphère, jamais le détail, par conséquent, n’ayez jamais l’air d’être étonnés ou de jouer une situation présente. Effet de fatalité assuré. Pas de psychologie, c’est encombrant. C’est une technique tout aussi fascinante que celle de Bresson : radicale, systématique et anti-réaliste. La faculté à reproduire le même style à chaque film recèle divers avantages : une fois maîtrisé, on peut tourner vite ; on échappe aux écueils des expérimentations ; et si la censure vous reproche quelque chose, il suffira de dire qu’on réalise chaque fois le même film.

Le fond, en revanche, délivre souvent trop peu d’informations pour que l’on saisisse un minimum le contexte et les zones grises qu’un public hongrois contemporain était sans doute capable de décrypter. Il pouvait déduire le sous-texte potentiel.

J’avais diverses interrogations, et puisque Wikipédia n’aide pas beaucoup, en bon sans ressources, demandons à ChatGPT de nous halluciner quelques pistes.

Et en vrai, il a halluciné une explication du titre tellement remarquable qu’il s’était bien gardé de me dire où il était allé chercher ça. « Le silence protège les gens ; le cri les condamne. » Aphorisiaque. Audacieux, le minou m’explique avoir trouvé ça tout seul, mais s’être inspiré d’un livret des Archives nationales hongroises. Il s’agit en réalité d’une citation :

« Dans Silence et Cri Jancsó poursuit l’exploration du thème des révolutions. Le silence de son titre fait référence à la désolation qui suit une révolution (du moins, une révolution infructueuse) ; le cri est l’acte solitaire et apparemment vain de la résistance finale. » (Films and Filming, Brian Murphy, septembre 1969)

Utile, effectivement. Le film mettrait en réalité en scène un jeu de dominations dans un contexte de guerre civile (ou de contre-révolution ; ça, c’est Wikipédia qui peut nous éclairer, le réalisateur n’expliquant évidemment pas à un spectateur français du siècle suivant à quoi, à qui et à quels événements correspondent les costumes de son film ; les intros, c’est rétro). J’étais dubitatif sur le fait que le mari se laisse empoisonner sans rien dire. Mais si l’on y réfléchit bien (ChatGPT préférait me suggérer de ne pas y trouver une vraisemblance psychologique), derrière le prisme d’un jeu de pouvoir, cela se tient : le bonhomme représente une image archétypale de l’homme « qui se tait » pendant les révolutions. Il ne fait que subir. Cette domination ne s’applique pas qu’aux gendarmes, mais aussi à sa femme. Jusqu’à la caricature. Quitte à se laisser empoisonner. De même, le partisan préfère payer de sa vie, par idéal (comme le rappelle son ami d’enfance), la dénonciation de ce crime en allant le « crier » à l’oreille de son ami, le chef de la gendarmerie.

Là encore, c’est assez radical. La psychologie, le naturalisme n’entrent pas en considération dans l’univers de Jancsó. Les archétypes l’intéressent davantage. Il faut voir ça comme des fables.

Ma dernière interrogation concernait la prostitution (ou ce que j’ai interprété ainsi) des deux sœurs. ChatGPT me suggère encore une fois de ne pas chercher de vraisemblance, mais de regarder cette situation derrière le prisme de la domination. Jancsó ne veut manifestement pas reconstituer une vérité historique, mais à mettre en scène ces rapports de domination. Chacun ferait selon ses moyens. Et les femmes, si elles acceptent d’en payer le prix, se jouent des hommes, probablement pas en tarifant leurs services, mais en gagnant une forme de liberté là où d’autres sont exécutés s’ils n’ont rien à mettre en balance.

Plus intéressant encore : le fait que les deux amis d’enfance ne cherchent pas beaucoup à cacher leur relation et que les subalternes ne se posent finalement guère de questions. Là encore, le rapport de domination serait la réponse à tout. Dans un contexte contre-révolutionnaire où chacun tient à sa peau et où désobéir vous vaut d’être abattu, on ne devient plus seulement silencieux, mais aveugle. (Moi aussi, je sais trouver des formules aphorisiaques, mon minou. Et les miennes sont tellement alambiquées que l’on ne peut suspecter que je n’en sois pas l’auteur.) Si personne ne se risque à remettre en cause son supérieur, pourquoi celui-ci viendrait-il à se soucier d’être dénoncé ? C’est à la fois terriblement juste (implacable de logique si l’on s’en tient à un rapport de domination) et pas du tout réaliste sur le plan psychologique. Les rapports, dans la réalité, ne sont pas faits que de domination, et c’est précisément parce que les situations sont complexes que par précaution, le chef de la gendarmerie devrait jouer la prudence. C’est une fable, pas une fiction soucieuse de mimer la réalité. Oubliez la cohérence psychologique et situationnelle.

Finalement, peut-être plus qu’un film sur 1919, Jancsó nous raconte surtout la condition des hommes et des femmes dans un contexte de terreur : oppressions, révolutions, guerres impliquant des civils, dictatures… Les schémas ne sont d’ailleurs pas si différents de ceux rencontrés dans les films sur l’occupation allemande ou sur des dystopies qui reposent sur un modèle de société fasciste. Les individus cherchent à survivre face à la menace d’une autorité sans merci. Et quand on cesse de se résigner face à l’oppression, au silence, à l’humiliation, on crie.

Elle semblait prometteuse la vie en 1969.

Pour l’instant, on crie encore. Mais pour combien de temps ?

Une prédiction pour finir, mon minou ?

Pas de prédiction, mais une remarque… bien vue. Je la livre telle quelle :

« Personne ne semble complètement libre, mais personne n’est complètement dépourvu de pouvoir non plus. Kémeri peut protéger István, mais il reste un agent du système. Teréz peut manipuler les hommes, mais elle dépend d’eux. Les gendarmes exercent la violence, mais ils obéissent eux-mêmes à une hiérarchie. István est traqué, mais il possède quelque chose que les autres n’ont pas : la possibilité de dire quelque chose qui peut bouleverser temporairement l’équilibre. C’est une conception du pouvoir beaucoup plus intéressante que “les méchants ont le pouvoir et les victimes ne l’ont pas”. Le pouvoir circule entre les individus, et chacun essaie d’en obtenir une petite parcelle. C’est aussi pour cela que le film ne me paraît pas simplement dire : “Méfiez-vous des dictateurs.” Il dit quelque chose de plus inquiétant : Méfiez-vous des situations dans lesquelles chacun commence à adapter spontanément son comportement à ce qu’il imagine que le pouvoir attend de lui. À partir de quel moment les individus cessent-ils de parler parce qu’ils ont été réduits au silence, et commencent-ils à se taire parce qu’ils ont appris eux-mêmes ce qu’il est prudent de ne pas dire ? »

C’est fait. Mon chat me réduit au silence.


Silence et Cri, Miklós Jancsó (1968) | MAFILM Stúdió 4



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Alpha, Albert Hughes (2018)

Note : 1.5 sur 5.

Alpha

Année : 2018

Réalisation : Albert Hughes

Avec : Kodi Smit-McPhee, Jóhannes Haukur Jóhannesson, Marcin Kowalczyk

Réaliser un film sur des personnages d’il y a 20 000 ans et arriver à perpétuer des stéréotypes strictement contemporains… Joli exploit.

Tous les aspects archéologiques me paraissent plus que suspects. Pas forcément ceux liés aux éléments matériels (ce sont les plus faciles à reproduire, ceux sur lesquels on dispose d’éléments factuels, bien que forcément parcellaires), mais ceux dont la recherche archéologique repose sur des éléments moins tangibles et sur des hypothèses plus ou moins établies : rapports et codes sociaux, manière dont le loup aurait été domestiqué…

Il suffit ainsi de quelques semaines auprès d’un homme pour que le loup devienne un chien. Cela ne s’est très certainement pas passé aussi simplement. Le scénario laisse entendre que le loup aurait « adopté » l’homme comme maître parce qu’il lui aurait montré qui était le chef, l’alpha… Pardon, mais c’est n’importe quoi. Il a sans doute fallu des années de cohabitation non coopérative pour envisager, déjà, un rapprochement. L’un dépendant probablement de l’autre. Beaucoup de spécialistes pensent aujourd’hui que la domestication du loup, contrairement à d’autres espèces, a commencé par une phase de commensalisme, voire une autre de mutualisme. On parle de coévolution, pas d’accident ou de relation opportuniste. Ainsi, la piste privilégiée actuellement me semble être celle des loups nourris de déchets, voire d’excréments humains : l’interdépendance permet d’initier autre chose. Or, dans le film, le loup appartient à une meute qui chasse, entre autres, l’humain. Un être humain ne peut par ailleurs pas faire partie d’une meute, et un loup ne peut donc pas le considérer comme un alpha… Des dizaines d’animaux ont été domestiqués par l’humain. Aucun (pas même le chat) ne réagit comme le chien. Des milliers d’années de coévolution ont sélectionné chez lui des traits spécifiques qui ont favorisé la communication entre les deux espèces. Pourtant, en quelques jours, dans le film, un loup adopte un comportement de docilité parfaite envers son « maître ». S’il y a probablement eu un individu qui était le maître de l’autre, cela n’a pas dû se faire dans la coopération, mais la soumission, comme toutes les autres bêtes domestiquées. Et cette soumission ne passe pas du tout en élevant la voix ou en fronçant les sourcils comme dans le film (c’est de la communication humaine ça, le chien ne l’a comprise que bien plus tard), mais par la contrainte. Il est assez peu probable que des comportements de coopération pour la chasse aient existé si tôt. Avant de coopérer, il y a sans doute eu le partage des proies (le charronnage n’entre pas vraiment dans l’archétype et le mythe du bon chasseur que veulent valoriser les auteurs de ces fantaisies sur les origines de l’humain et de leurs esclaves animaux).

Pour les rapports sociaux, c’est même pire. La tribu ne compte en son sein pratiquement que des adultes dans la force de l’âge et des jeunes adultes : maîtres et apprentis. Les anciens et les bambins brillent par leur absence. Seule la femme du chef peut jouir du privilège d’attendre son homme dans un camp ; les autres poussent sans doute dans des grottes (la grande prêtresse sert de contre-exemple). Visions quasi fascistes, virilistes, des sociétés humaines primitives : seuls les individus productifs méritent d’exister. Donc les adultes. Les faibles sont anéantis, voire battus, comme on le voit dans le film, pour les renforcer en guise de rite initiatique. « Passe-moi le gourdin. »

Or ce qui faisait probablement la spécificité des groupes humains de l’époque, c’était leur diversité : les enfants pouvaient bénéficier des anciens pour favoriser leur survie (hypothèse de la grand-mère). Ces deux groupes démographiques constituaient par conséquent des entités tout aussi indispensables que les adultes « productifs ». Dans l’image d’Épinal véhiculée par le film, les enfants ne sont certainement pas élevés par le groupe dans lequel les aînés joueraient un rôle majeur, mais par les femmes. C’est une hypothèse désormais assez bien répandue que la coopération intergénérationnelle a permis aux humains de la préhistoire de survivre dans un environnement qui ne leur était pas profitable. Dans le film, la virilité est la règle, la valeur suprême, pas la coopération. Il y a un alpha dans la meute comme il y a forcément un alpha dans le groupe humain. Ça, ce n’est pas de l’histoire, c’est de la fantasy masculiniste. Tout porte même à penser que les marqueurs sexuels n’étaient pas aussi figés que tous ces récits qui vantent une image d’une masculinité primitive tendraient à nous le faire croire. Dans le film, évidemment, comme les rapports humains ne sont pas inscrits dans le marbre, on reproduit des clichés qui permettent de valider des stéréotypes bien actuels en les faisant passer pour « naturels ».

Pour le reste, la direction d’acteurs est déplorable, car elle met en évidence tous les défauts du scénario. Tout est accentué et surjoué. Dans l’absolu, je pense que les auteurs de ce machin prennent comme référence le mythe du chasseur-cueilleur. Il se trouve que l’on dispose de multiples exemples de chasseurs-cueilleurs. Ils ne froncent pas les sourcils pour exprimer une inquiétude ou une difficulté. Ils intériorisent tout. Ce que l’on fait par ailleurs assez naturellement dans la vie d’individu urbain. Ici, chaque personnage doit lourdement surligner chaque geste, chaque émotion. La moindre situation reproduit un gimmick aperçu dans d’autres films et recraché depuis à la chaîne (« je lève ma lance parce que j’ai peur » « baisse ta lance, l’apprenti, ce n’est pas nécessaire », « on vocifère tous en chœur en attaquant le gibier comme un gémit dans un stade de football américain ou comme on l’a vu dans Braveheart », « je lève ce louveteau vers le ciel comme je l’ai vu faire dans Le Roi Lion », etc.).

Et bien sûr, la tribu est blanche… De mémoire, les peaux (relativement) claires apparaissent avec les vagues de migrations au Néolithique. Bien après. Le grand remplacement n’avait pas encore eu lieu…

Les images de synthèses sont par ailleurs d’une mocheté…


Alpha, Albert Hughes (2018) | Columbia Pictures, Fosun Group Forever Pictures, Studio 8


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Les Doigts blancs de l’extase, Tôru Murakawa (1972)

Note : 3.5 sur 5.

Les Doigts blancs de l’extase

Titre original : Shiroi yubi no tawamure (白い指の戯れ)

Aka : Playful White Fingers

Année : 1972

Réalisation : Tôru Murakawa

Avec : Ichirô Araki, Hiroko Isayama, Yoshio Adachi

Roman porno assez déroutant, mais pas mauvais. À ranger dans la catégorie des films qui à force d’insister finissent par convaincre. L’obstination paie au cinéma. C’est pourquoi la règle des trois unités s’applique si souvent encore (dans ce contexte, il est question surtout d’unité d’action). Il y a peut-être aussi un peu de rhétorique dans ce principe. Martelez la même idée pendant une heure, et le spectateur finira par y adhérer. Le plaisir, c’est la répétition. Comme la torture. (Demandez à Jack l’Éventreur.)

Ainsi, à suivre cette petite sœur de Justine (ou les Malheurs de la vertu), on se demande si l’on en saura un peu plus sur elle. Et en fait, on cède, une fois devenu évident que ce n’est pas sa personne, pas son histoire, pas son passé qui compte. Pas de psychologie, pas même de personnages. Juste des archétypes, des fulgurances. Comme une illustration allégorique d’une plongée dans la petite délinquance.

Si Justine du marquis de Sade subit des violences encore et encore selon le même principe jusqu’à l’absurde, son passé importe peu : pas de passé traumatique, pas d’histoire familiale complexe, pas de passé ou de relations antérieures. Elle est l’incarnation d’une démonstration : un modèle de vertu à abattre. C’est le schéma plus que tout le reste qui nous raconte une histoire. Yuki n’est donc pas un personnage réaliste : pas de psychologie, pas de passé, pas de famille. Elle est l’archétype de la fille naïve. La seule différence avec le personnage de Sade, c’est qu’elle songe, beaucoup par survie, à rejoindre la bande de pickpockets. La démonstration ici consiste à présenter un modèle de vertu qui se laisse corrompre par ses mauvaises fréquentations. Bien qu’entraînée dans le « crime », l’idée illustrée pendant tout le film (et donc avec insistance), c’est qu’elle demeure victime de ces fichus hommes. « Qui joue au pachinko, fume et mâche des chewing-gums, qui mâche des chewing-gums aborde les filles naïves dans la rue, qui aborde les filles naïves dans les rues, vole des vélos, qui vole des vélos vole des portefeuilles, qui vole des portefeuilles déshonore l’empereur ! » Fuyez, jeunes filles ! Ici, on ne justifie pas et on n’explique pas le « grand » banditisme, on le démontre (tin-tin-tin).

Donc voilà, pendant un bon moment, on se demande où on a mis les pieds. Et à la longue, tout s’éclaire… Et c’est bien triste. Comme bien d’autres films du roman porno de la Nikkatsu, la solitude est partout. On ne sait rien de son passé, on ne sait rien d’elle, et cela l’isole un peu plus, comme coincée dans une impasse. Sur qui Justine peut-elle compter ? Personne. C’est le principe. Quand elle s’extirpe d’un épisode malheureux, un inconnu lui offre son aide, et elle se fait avoir en subissant de nouveaux sévices. Yuki expérimente un engrenage négatif similaire, celui de la misère. Sans proches, un individu (a fortiori une jeune femme) est une proie. Sade aurait adoré la société japonaise (comme le capitalisme prédateur).

Quand une histoire tient à si peu de choses, l’accent, comme dans un exercice de style, peut se porter sur la mise en scène. Rien de bien extraordinaire. Le film adopte d’étranges tonalités urbaines et pops issues du Nouvel Hollywood (scènes urbaines, longues focales, montages-séquences, musiques intra et extradiégétiques…).

Certaines séquences sont remarquables : une veille de passage à l’acte pour la bande qui se transforme en tour de chant et en orgie de bain moussant ; ou encore une incroyable scène de vol raté pleine de suspense et de culpabilité enfantine (on fera difficilement plus japonais). Cela donnerait presque envie de chialer.

Comme à l’accoutumée, les acteurs (en particulier les deux actrices principales) sont parfaits. Il faut voir la couleur mélancolique et résignée que l’ancienne petite amie (Yoko Ishido) offre à son personnage… Quant à Hiroko Isayama (Yuki), la Kinema Junpo lui décernera son prix d’interprétation l’année suivante pour ce film et pour Sayuri, strip-teaseuse, (manifestement considéré comme le film majeur de Tatsumi Kumashiro, réalisateur de La Rue de la joie et du Rideau de fusuma). Elle est toujours active au cinéma.

Pas conseillé aux dépressifs.


Les Doigts blancs de l’extase, Tôru Murakawa (1972) Shiroi yubi no tawamure (白い指の戯れ) | Nikkatsu


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Love Hotel, Shinji Sômai (1985)

Note : 4 sur 5.

Love Hotel

Titre original : Rabu hoteru (ラブホテル)

Année : 1985

Réalisation : Shinji Sômai

Avec : Noriko Hayami, Minori Terada, Kiriko Shimizu

— TOP FILMS —

Pur film de mise en scène avec un scénario très ramassé, mais beaucoup moins qu’un roman porno classique. Un format de nouvelle, donc.

Sômai avait un talent inouï pour la lenteur, la précision et la direction d’acteurs. Là où bien des cinéastes scinderaient leurs séquences en divers plans pour de tirer le meilleur de chaque angle possible, profiter de l’instantanéité du montage, aller à l’essentiel, et choisir entre les rushes, Sômai arrive à produire quelques-uns des mêmes effets à travers un montage sans montage. Loin de la distance engendrée par nombre de plans-séquences, parfois statiques, les siens sont dynamiques. À l’image de certains réalisateurs qui usent d’un montage dans le montage par le biais d’un panoramique dans un contexte plus académique, (voir pour cela Partition inachevée pour piano mécanique de Nikita Mikhalkov par exemple), Sômai déplace sa caméra pour passer d’une situation A à une situation B. Ces situations sont autant de tableaux à l’intérieur du même plan dans lequel les acteurs semblent parfois prendre des « poses » (voire des « pauses »).

Un tel découpage à l’intérieur d’un même plan met donc en place les acteurs dans l’espace et la caméra s’adapte à chaque position afin d’en proposer le meilleur angle. Les brefs basculements d’une « pose » à une autre deviennent des moments et des mouvements de suspension gracieux et générateurs d’attention. Dans un montage classique, ces mouvements de personnages servent à amorcer les raccords, donc les changements de plan. Les découper permet des ellipses et une suppression des moments de flottement inutiles. Là où certains plans-séquences paraissent froids, au service d’un dispositif plus que de la situation, l’approche de Sômai (comme Mizoguchi ou Kubrick avant lui) génère une certaine élégance et ne perd jamais de vue les personnages. Ce flottement, cette pesanteur superflue d’habitude coupée au montage, fait partie intégrante du style du cinéaste. Contrairement à d’autres pour qui le plan-séquence est une signature, un principe, un système, une sophistication, une préciosité, le cinéaste japonais semble au contraire adapter son style à une contrainte. Pas d’esbroufe. Un peu moins d’incommunicabilité, de maniérisme, plus d’empathie, de psychologie. Le dosage parfait qui résume la fonction de la mise en scène : se mettre au service d’une histoire.

Si Sômai transforme une contrainte en avantage en orchestrant, dans un même mouvement, la caméra et les acteurs, dicter l’attitude et l’emplacement de chacun avec autant de précision n’est pas sans risque. Des acteurs déstabilisés par cette danse auraient vite fait de proposer une interprétation mécanique, désincarnée. Pourtant, ils semblent mettre à contribution cette lenteur presque procédurale et ces moments de flottements millimétrés pour développer au contraire un espace de liberté, d’aisance et de justesse. Quand une mécanique censée être rigide donne lieu à une telle impression de légèreté, de grâce et de suspension du temps, le talent est évident.

Je vais pinailler en revanche. Le dispositif, s’il se révèle parfaitement efficace dans les séquences intimes, devient inutile lors des rares séquences de groupe et d’agitation. Il fallait certes trouver une activité nouvelle à cette prostituée éphémère pour servir de contrepoint et justifier son rapprochement avec son ancien client, mais lors de ces deux ou trois séquences, la dynamique change et le charme est rompu. Alors que dans toutes les autres séquences, le film bénéficie de cette étrange intemporalité qui marque les chefs-d’œuvre, ces scènes de groupe sentent bon les années 80. Quitte à produire des films fauchés, autant assumer sa radicalité en gardant une constance dans le minimalisme (comme le fera dix ans plus tard Makoto Shinozaki dans Okaeri). Ou peut-être que le récit ne pouvait se passer d’un tel contrepoint, on ne saura jamais…

Évidemment, cette lenteur n’a rien de gratuit. Elle illustre les doutes, les interrogations, la mélancolie, voire l’errance des personnages. Ces deux-là n’étaient pas destinés à se rencontrer au-delà d’une simple nuit tarifée. C’est la violence de cette séquence au love hotel qui les unit et singularise leur couple. Comme dans tout acte fondé sur la violence, leur couple n’est qu’une antithèse. Réunis pour la vie ? Ou pour et par le suicide ? L’intérêt de leur relation repose justement sur sa nature incertaine et opposée : une victime et son agresseur, un suicidaire et son ange gardien, une suicidaire et son sauveur ? Sans cette ambivalence, sans ce flottement sémantique et fonctionnel, la forme sonnerait creux.

Sorti la même année que Typhoon Club et neuf ans avant Jardin d’été, il serait réducteur de qualifier Love Hotel de roman porno. La Nikkatsu semble en avoir acquis les droits tardivement pour l’exploitation en salle et ne serait pas intervenue dans sa production. Les quelques séquences de nudité et de sexe s’inscrivent d’ailleurs dans une logique narrative, non dans le respect d’un cahier des charges. Et si le film n’échappe pas aux stéréotypes sexistes (victime masochiste, déshonneur du mari), son sujet ne tient pas que par la seule rencontre brûlante de deux corps dépravés, assoiffés de sexe. Le cœur de son récit repose davantage sur le télescopage de deux solitudes, de deux âmes en peine qui se sauvent autant qu’elles se tourmentent. Love Hotel n’est pas La Maison des perversités. Plutôt une Maison des mélancolies dans laquelle, au-delà des rapports sadomasochistes, les protagonistes qui se savent en sursis se cramponnent l’un à l’autre. L’ordre moral finira par triompher : dans un dernier jeu de miroir élégant et aérien, l’agitation candide d’une poignée de bambins viendra masquer le spleen de celle résignée, ba no kuuki wo yomu oblige, à partir. Quelques pétales de sakura en guise de poudre de perlimpinpin sur les maux d’hier, sur les dettes du passé, et tout peut recommencer.

Il est temps que Setsuko Hara retrouve son Ken Uehara de mari. « Déshonneur d’amour ne dure qu’un instant, chagrin d’amour dure toute la vie. » (George Bailey)


Love Hotel, Shinji Sômai (1985) Rabu hoteru (ラブホテル) | Directors Company, Nikkatsu


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Top films japonais

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Les Basilischi, Lina Wertmüller (1963)

Note : 3 sur 5.

Les Basilischi

Titre original : I basilischi

Année : 1963

Réalisation : Lina Wertmüller

Avec : Antonio Petruzzi, Stefano Satta Flores, Sergio Ferranino

délayage lambin

La tonalité satirique est plus réussie que dans les autres films de la réalisatrice que j’ai vus et qui m’insupportent. En revanche, l’approche culpabilisante envers les personnes du Sud me paraît pour le moins dédaigneuse, voire classiste, madame Wertmüller von Elgg Spanol von Braueich.

L’introduction donne le ton : les gens du Sud font la sieste, beaucoup la sieste, c’est une manière de vivre. Message limpide : ce sont des fainéants, et c’est parce que ce sont des fainéants qu’ils n’arrivent à rien. À partir de cette tare socioculturelle s’expliquerait toute aversion pour l’initiative.

Si cette approche est comique lorsqu’elle concerne la drague, elle devient suspecte une fois appliquée au travail. Quand par la suite quelques-uns tentent d’initier une coopérative pour réveiller les forces vives des travailleurs…, ce sont les propriétaires terriens qui par conservatisme et méfiance préfèrent laisser le village dans sa torpeur. Au moins, ça tiendra les habitants éloignés des dangers progressistes de la ville…

Je veux bien, sauf que les causes de ce sous-développement ou de ce retard du Sud par rapport au Nord, contrairement à cette image d’Épinal véhiculée par le film, sont ailleurs.

Commençons par le stéréotype initial : si l’on ne travaille pas aux heures les plus chaudes de la journée, c’est que la chaleur empêche toute activité. Avec le réchauffement climatique, les gens du Nord commencent à s’en rendre compte. Cette représentation typique, relayée de la même manière par les westerns américains dans lesquels les Mexicains passent leur temps à dormir, émane d’une conception raciste tenue par des émigrés originaires d’Europe du Nord partis pour le climat continental des grandes plaines d’Amérique du Nord. Ces grands déracinés, aux usages inadaptés aux grandes chaleurs, ont imposé leur normes nord-européennes en exigeant pouvoir retrouver des températures clémentes dans tous leurs lieux de vie. La technologie a rendu possible cette transformation environnemental. Ils ont façonné leur univers en fonction d’habitudes importées du nord de l’Europe. Le « civilisé » ne s’adapte pas aux grandes chaleurs en fermant les volets et en vivant le soir, il produit des températures clémentes partout, tout le temps. Son monde est un Frigidaire coupé de l’extérieur. La sieste, l’après-midi ? Au boulot, fainéant ! Dans les pays du Sud, la sieste est une institution parce qu’elle se justifie. Cette vision « nordiste » de la cinéaste me rappelle un documentaire dans lequel des touristes américains se plaignaient de voir en Andalousie les commerces fermés l’après-midi. « Que font ces fichus étrangers à s’aventurer dehors avec de telles températures ? » D’autres Américains s’installent en masse en France et s’étonnent face à l’absence de climatisation dans les foyers. Et finissent par l’imposer. Leur mode de vie n’est pas riche et développé : il est énergivore, non durable et regarde le monde réel comme depuis un vivarium. Ce sont des Achille, des cigales, des éphémères.

Quant à l’inactivité des régions du sud de l’Italie… Elles n’ont pas bénéficié de la situation géographique avantageuse de Rome et des régions du nord du pays, de la même histoire. Pendant des siècles, Rome était au centre de tout le monde méditerranéen. Les siècles suivants, la ville était la capitale du christianisme. Venise a été la plaque tournante du commerce avec l’Asie pendant des siècles. Toute la région a irrigué pendant la Renaissance et au-delà l’Europe entière grâce aux richesses qui s’y cumulaient, s’y marchandaient ou y transitaient.

L’opposition entre le Nord travailleur ou développé et le Sud fainéant est un mythe. L’activité dépend de votre situation géographique et du commerce qui y prend place. Venise n’est plus la cité prospère d’autrefois, mais sa région reste un carrefour européen. En Asie centrale, de nombreuses cités disposées sur la route des caravanes ont perdu de leur prestige et sont aujourd’hui plus déserts que le sud de l’Italie. L’Espagne et le Portugal se sont enrichis en exploitant les ressources pillées dans leurs colonies. La France et l’Angleterre en ont fait de même. Quand toute une société se développe ainsi, accumule et génère les richesses, centralise toutes les classes de la population, des notables, des individus oisifs capables « d’entreprendre » ou d’innover, elle a beau jeu de faire la leçon à une autre située dans le trou du cul du monde en la traitant de fainéante. Les populations produisent pour eux-mêmes parce qu’il n’y a pas de routes marchandes, parce qu’il n’y a pas de ressources spécifiques, parce qu’il n’y a pas un tissu dense de notables sur qui pourrait reposer toute une activité de classe dominée et parce qu’aucun État fort ne dirige des politiques d’éducation, de diplomatie ou de grands projets.

La mentalité du Sud ne se prête donc peut-être pas aux grandes envolées entrepreneuriales, mais elle est la conséquence d’une histoire, d’une absence de ressources, d’un défaut d’investissements privés et publics. Le brassage de populations tend à réduire le conservatisme. Pourquoi demander qu’une société évolue au même rythme qu’une autre si elle ne dispose pas des atouts que ces autres territoires ont reçus en héritage depuis des siècles ? Il y a un capital historique et social pour les régions comme il y a un capital culturel et social pour les élèves. Les territoires et les sociétés ne bénéficient pas des mêmes avantages compétitifs et des mêmes atouts cumulés au fil des siècles. La mentalité du Sud n’est pas la cause de l’immobilisme de la région, elle est le résultat de divers facteurs historiques et géographiques.

J’en reviens encore et toujours à la même chose : la satire ou l’humour fait mouche quand elle regarde vers le haut. Lina Wertmüller la Romaine fait la leçon à ces fainéants du Sud. Alors, certes, l’approche passe pour être plutôt divertissante quand elle moque les rapports de séduction un peu à la manière de Tati, quand elle montre l’ennui populaire pas encore comme les Inconnus, quand elle évite la farce grossière en adoptant une forme inspirée du néoréalisme. Mais le message en creux demeure : le manque endémique d’activité de la région est le fait de ses populations. Il suffit pourtant de traverser la rue !


Les Basilischi, Lina Wertmüller (1963) I basilischi | Galatea Film, 22 Dicembre


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La Maison des perversités, Noboru Tanaka (1976)

Note : 3.5 sur 5.

La Maison des perversités

Titre original : Edogawa Rampo ryōkikan: yaneura no sanposha (江戸川乱歩猟奇館 屋根裏の散歩者)

Aka : The Watcher in the Attic

Année : 1976

Réalisation : Noboru Tanaka

Avec : Junko Miyashita, Renji Ishibashi, Hiroshi Chō

Je surnote un chouia sans doute tant le premier film de cette rétrospective « roman porno de la Nikkatsu », Rue de la joie, était décevant. Je disais dans mon commentaire que je ne m’attendais pas à ce que l’histoire vole bien haut, mais que je serais beaucoup plus attentif à la forme. Sur ce plan, le pari ici est bien plus réussi. Le fond n’est d’ailleurs pas dénué d’intérêt (adapté d’Edogawa Ranpo) même si c’est assez expéditif. Véritable film d’ambiance en revanche. Et un certain savoir-faire pour la direction d’acteur, la précision dans les gestes, dans l’intensité contenue, la pesanteur, le mystère voire un brin d’onirisme, de surréalisme et de poésie.

Si le récit et l’aspect technique de Rue de la joie laissaient à désirer, c’est loin d’être le cas ici. Les séquences ne se suivent pas bêtement les unes après les autres, la musique déclenche parfois des intermèdes, des plans d’ambiance ponctuent les événements avec douceur et légèreté, et le voyeurisme permet un montage alterné presque continu d’une séquence à l’autre comme depuis que le cinéma est le cinéma ou presque… Qu’est-ce que le comble du cinéma ? Un spectateur qui regarde un personnage en plein voyeurisme alors que celui qu’il regarde sait qu’il est vu…

Cette ambiance « ère Taishô » joue pour beaucoup dans la réussite relative du film : elle évoque La Pivoine rouge, Une histoire immortelle, La Résidence et le porno chic. On trouvera peu d’époques qui se prêtent aussi bien au cinéma en costumes que ces décennies 1880-1929. L’exercice de style attendue et espéré est donc validé.

Quelques passages sont de véritables moments de cinéma et de pure mise en scène : quand le personnage principal, avachi sur un futon avec une prostituée, rêvasse et perce avec désinvolture quelques feuilles de washi ou quand la domestique à la toute fin du film chantonne au puits de la maison juste après le séisme du Kantô alors que la ville est ravagée autour d’elle. Ambiance fin de siècle, comme souvent avec ces décennies (et plus qu’à la Belle Époque, on y est : on change d’ère bientôt au Japon et les anciens empires laissent place un peu partout dans le monde à des dictatures).

Un des meilleurs films de l’année selon la Kinema Junpo… On va dire que pour une fois, c’est mérité (en ce qui concerne ces tristes années 70).


La Maison des perversités, Noboru Tanaka (1976) Edogawa Rampo ryōkikan yaneura no sanposha, Watcher in the Attic | Nikkatsu


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