La Maison des perversités, Noboru Tanaka (1976)

Note : 3.5 sur 5.

La Maison des perversités

Titre original : Edogawa Rampo ryōkikan: yaneura no sanposha (江戸川乱歩猟奇館 屋根裏の散歩者)

Aka : The Watcher in the Attic

Année : 1976

Réalisation : Noboru Tanaka

Avec : Junko Miyashita, Renji Ishibashi, Hiroshi Chō

Je surnote un chouia sans doute tant le premier film de cette rétrospective « roman porno de la Nikkatsu », Rue de la joie, était décevant. Je disais dans mon commentaire que je ne m’attendais pas à ce que l’histoire vole bien haut, mais que je serais beaucoup plus attentif à la forme. Sur ce plan, le pari ici est bien plus réussi. Le fond n’est d’ailleurs pas dénué d’intérêt (adapté d’Edogawa Ranpo) même si c’est assez expéditif. Véritable film d’ambiance en revanche. Et un certain savoir-faire pour la direction d’acteur, la précision dans les gestes, dans l’intensité contenue, la pesanteur, le mystère voire un brin d’onirisme, de surréalisme et de poésie.

Si le récit et l’aspect technique de Rue de la joie laissaient à désirer, c’est loin d’être le cas ici. Les séquences ne se suivent pas bêtement les unes après les autres, la musique déclenche parfois des intermèdes, des plans d’ambiance ponctuent les événements avec douceur et légèreté, et le voyeurisme permet un montage alterné presque continu d’une séquence à l’autre comme depuis que le cinéma est le cinéma ou presque… Qu’est-ce que le comble du cinéma ? Un spectateur qui regarde un personnage en plein voyeurisme alors que celui qu’il regarde sait qu’il est vu…

Cette ambiance « ère Taishô » joue pour beaucoup dans la réussite relative du film : elle évoque La Pivoine rouge, Une histoire immortelle, La Résidence et le porno chic. On trouvera peu d’époques qui se prêtent aussi bien au cinéma en costumes que ces décennies 1880-1929. L’exercice de style attendue et espéré est donc validé.

Quelques passages sont de véritables moments de cinéma et de pure mise en scène : quand le personnage principal, avachi sur un futon avec une prostituée, rêvasse et perce avec désinvolture quelques feuilles de washi ou quand la domestique à la toute fin du film chantonne au puits de la maison juste après le séisme du Kantô alors que la ville est ravagée autour d’elle. Ambiance fin de siècle, comme souvent avec ces décennies (et plus qu’à la Belle Époque, on y est : on change d’ère bientôt au Japon et les anciens empires laissent place un peu partout dans le monde à des dictatures).

Un des meilleurs films de l’année selon la Kinema Junpo… On va dire que pour une fois, c’est mérité (en ce qui concerne ces tristes années 70).


La Maison des perversités, Noboru Tanaka (1976) Edogawa Rampo ryōkikan yaneura no sanposha, Watcher in the Attic | Nikkatsu


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Rue de la joie, Tatsumi Kumashiro (1974)

Note : 2.5 sur 5.

Rue de la joie

Titre original : Akasen tamanoi: Nukeraremasu (赤線玉の井 ぬけられます)

Année : 1974

Réalisation : Tatsumi Kumashiro

Avec : Junko Miyashita, Meika Seri, Naomi Oka

Les années 70 au Japon dans toute sa splendeur… Ou plutôt, son glauque. Film réputé, mais apprécié que par une poignée de snobinards. La trame tient à une bretelle en sursis sur une épaule nue, mais on s’en doutait un peu. Écrit pour chatouiller les stéréotypes et les fantasmes des spectateurs mâles de l’époque : les prostituées ne manquent pas de se révéler de véritables nymphomanes et les trajectoires… expéditives (presque aussi expéditives qu’une passe d’une des protagonistes qui tente de battre le record de 26 clients en une nuit établi par une autre). Du grand cinéma, on vous dit. J’avais un peu d’espoir pour la forme. Dès le premier plan, on comprend que c’est filmé le plus simplement du monde, à l’arrache, sans talent : lumière moche, espace unique, caméra à l’épaule au plus près de l’action, pas de montage. Caméra-stylow.

Quelques audaces narratives sans génie pour meubler entre les passes et forcer des ellipses. Et puis, pas grand-chose. Le film, comme son titre, vient un peu à rebours de son modèle, La Rue de honte, en promettant des personnages qui vivent pour et par le sexe. Certaines y prennent certes du plaisir, mais le plaisir n’est pas une joie. Ces femmes y sont surtout sevrées d’amour, conditionnées à devenir des esclaves sexuelles et rien d’autre. Tous les clients sont infréquentables, toutes les relations, toxiques. Et cela ne rend pas leur trajectoire plus intéressante. Cinq prostituées en un peu plus d’une heure. Pas de place ni à l’empathie ni à la subtilité. Aucune échappatoire. Même celle qui se résout à se marier préfère revenir « pour le plaisir » parce que son mari est nul au pieu (tellement crédible). La vocation d’une prostituée, c’est donc de rester une prostituée. Morale sinistre.

On comptait amadouer le spectateur avec ça dans les années 70 ou on venait uniquement guetter les tétons et les peaux luisantes de sueur ? Il avait suffi d’une image à Mizoguchi pour exprimer dans le dernier plan de son dernier film toute la réalité glauque de la condition des prostituées. La Nikkatsu en fait un film de 70 minutes comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons closes, des personnages inconsistants et à peine reconnaissables…

Seule note positive du film : ses actrices. Relativement talentueuses.

(Et dire qu’il y a encore des spectateurs qui profitent d’une telle projection pour s’astiquer la nouille. Ils disposent des meilleurs pornos en deux clics, mais il faut qu’ils viennent se tripoter en séance.)

(On note aussi le comportement débile de Jean-François Rauger qui achève sa présentation en précisant qu’on l’oblige à dire que ces séances « peuvent heurter la sensibilité des plus jeunes ainsi que des personnes non averties ». Et ça le fait marrer. Mesdames et messieurs, un bonhomme qui s’amuse des plus fragiles. Mec, on n’est pas entre potes, là. Tu représentes une institution qui a des obligations légales. Obligations qui visent à protéger les plus fragiles. Ces films comportent des scènes de viol, notamment. Évidemment, toi, il y a peu de chances que tu aies eu à subir de tels traumas… L’empathie et la responsabilité ne figurent pas au programme manifestement pour le directeur de la programmation.)


Rue de la joie, Tatsumi Kumashiro (1974) Akasen tamanoi Nukeraremasu | Nikkatsu


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La Fiancée du pirate, Nelly Kaplan (1969)

Note : 3 sur 5.

La Fiancée du pirate

Année : 1969

Réalisation : Nelly Kaplan

Avec : Bernadette Lafont, Georges Géret, Henri Czarniak

Bazardage

(Ceci n’est pas une critique, mais un « bazardage » autour du film.)

Le film est assez chaotique et sa tonalité parfois difficile à appréhender. La satire, au début un peu lourde, vise juste quand elle se teinte d’une critique du capitalisme et se radicalise jusqu’à l’absurde. Avant ça, le tableau dressé de la société rurale est implacable. Presque trop noire et caricaturale. L’approche me séduirait sans doute s’il était question d’un film étranger (quoique, je n’apprécie guère les bazars scénographiques et des films de greniers) : l’aspect social et exotique participe grandement à l’intérêt d’un film que l’on découvre. Et les personnages décrits ici ressemblent bien trop aux stéréotypes des Français typiques de la campagne, moqués depuis des générations par les gens de la ville qui sont les mêmes qui produisent leur propre forme de « culture ». Cet humour se fait volontiers dédaigneux envers les provinciaux, les ploucs, les pauvres, les petits bourgeois de ces contrées perdues, les notables de la cambrousse… J’en reviens à l’idée de verticalité dans le rire : quand il regarde du haut vers le bas (de la ville vers les campagnes), il a tendance à mettre mal à l’aise.

J’ai grandi à la limite de la banlieue urbaine et de la banlieue rurale. Cette frontière qui ne cesse depuis des décennies d’être repoussée de Paris, je l’ai vue se transformer comme un terminateur de gentrification sur un hémisphère. Éloignées toujours plus à l’écart des centres-villes, les populations urbaines envahirent peu à peu les zones autrefois plutôt rurales. Mes parents illustrent ce brassage de populations banlieusardes : mon père avait grandi dans cette banlieue rurale avant de découvrir ma mère issue de la banlieue urbaine. En s’implantant dans cette zone de « terminateur de gentrification », mes parents ont participé à cet étrange mélange totalement absent du film. Mon père travaillait dans le centre de Paris et revenait tous les soirs grâce à sa R5 vers la vieille maison de son enfance rachetée à sa mère. Je me rendais moi-même à l’école comme on part en expédition : j’habitais au milieu des champs, je coupais à travers bois où l’on pouvait croiser des « Romanichels » comme on les qualifie dans le film (dans mon coin, on parlait davantage de « Manouches »), des ouvriers agricoles, des propriétaires terriens, des gens bizarres ou loufoques semblant venir d’un autre siècle. À pied ou en bus, je traversais le même type de « hameaux » déserts que l’on aperçoit dans le film, pour rejoindre enfin le centre-ville « dynamique » où se situait mon école.

On n’aime pas trop voir les gens que l’on a connus et à qui on ressemble aussi un peu sans doute apparaître dans une satire. En tant que spectateur, je n’y apprends pas grand-chose. À peine, puis-je y comprendre que je suis petit et ridicule.

Le film s’applique surtout à moquer la société patriarcale ultraconservatrice de ces coins perdus. Et cette société (que pour le coup, j’ai moins connu ; dans mon univers en pleine transformation, le tissu associatif, les petits commerces, les directrices d’école participaient à rendre le village, devenu ville, beaucoup plus dynamique et diversifié, moins « patriarcal » que ce que l’on voit ici) vote Rassemblement national aujourd’hui. Signe que le mépris de classe et la satire n’aident pas forcément à rendre les gens meilleurs. À force d’être pointés du doigt, moqués, caricaturés, ils se vengent et s’identifient aux clichés que l’on véhicule sur eux (exactement comme les « jeunes des banlieues », si stigmatisés, alors qu’ils représentent probablement socialement bien des catégories différentes, qu’ils finissent parfois par coller à l’image que l’on se fait d’eux).

Bref, on regarde les films avec son bagage social et culturel. Dans ce cadre, il est difficile pour moi de m’extirper de mon parcours et c’est ce qui explique en partie pourquoi j’ai toujours tant de mal avec certains films français de la seconde moitié du vingtième siècle.

Puisque l’on y est, continuons avec le bazardage. Quand le sujet nous gêne ou nous désintéresse, on regarde les décors ou on s’attarde sur les acteurs. Le film vaut surtout pour la présence de Bernadette Lafont. Alors, en bon plouc fasciné par les lumières de la ville que je suis (ou en fils de terminateur de la gentrification des campagnes), je vais raconter un épisode de ma vie où j’ai rapidement croisé l’actrice, il y a maintenant trente ans.

Je sortais en me précipitant de mon cours au Théâtre de l’Atelier (pour attraper un RER), et je tombe nez à nez avec l’actrice au coin de la rue tout aussi pressée à rejoindre la place Charles-Dullin. On s’est retrouvés tous cons tous les deux, « comme dans un film », à courir dans des sens opposés dans un lieu si romantique. Sans doute amusée, elle m’a lancé un de ces regards noirs par-dessous dont elle a le secret. Chez Lady Di, cette posture, lui donnait un air de retrait tout à fait charmant. Le même regard avec Bernadette Lafont provoquait une impression opposée : accompagné souvent d’un sourire, c’était comme si elle vous regardait avec concupiscence. On ne sait jamais si elle a l’œil qui frise en vous regardant en coin, si elle vous toise avec insolence ou si elle vous déshabille du regard. C’est précieux pour un acteur d’inspirer immédiatement quelque chose de trouble, voire de contradictoire. Ce n’était pas forcément une grande actrice, mais sa personnalité suffisait à faire en sorte qu’on la remarque à l’écran.

Et puisque j’en suis à réinventer ma vie comme d’autres repeignent des versions de Montmartre sur la place du Tertre, achevons le travail…

Qu’a-t-il pu se passer à la séance d’aujourd’hui, me demanderiez-vous ? Un film français, un dimanche, j’étais déjà étonné que la salle à la tek soit relativement remplie (un bon quart). Petit miracle, erreur de casting, exploration ou abordage de jeunes pirates urbains, voilà donc qu’une adolescente apparaît…

Certaines personnes entrent en scène très exactement comme des personnages de roman : à peine apparaissent-elles dans votre champ de vision qu’elles font tout pour se définir. Pourquoi sont-elles là ? Comment sont-elles venues ? Quelles relations entretiennent-elles ?… En moins d’une minute, je sais donc que l’adolescente invite sa mère pour la fête qui lui est dédiée (« à la « Cinémathèque fronçaise »). Elles achèvent probablement toutes deux un après-midi de shopping à en croire le sac en papier qu’elle ne manquera pas de faire crisser pendant la séance et dont elle sort quelques babioles avant la projection. La demoiselle qui porte le crop top de rigueur chez les jeunes urbaines exprime avec un peu d’ostentation sa crainte d’être bouffée par les très fameuses punaises de lit des lieux. « Ah, non, mais moi, je suis parano », dit-elle en s’agitant et en regardant autour d’elles, alors que des dizaines de têtes grises la scrutent un peu méfiantes comme des chats arrêtés dans leur sieste par un chiot faisait connaissance de sa queue. La puce a-t-elle invité sa mère ou a-t-elle prétexté de la fête pour découvrir les lieux ? (Les « meilleurs » cadeaux que l’on offre sont ceux que l’on s’offre à soi-même : la lingerie ou le fer à repasser pour madame, le parfum pour monsieur, les places au concert de machin, etc.) La mère paraît moins excitée par la situation (ou par les punaises de lit). La fille inaugure bien sa première au musée du cinéma : « Oh, mais il n’y a pas d’accoudoirs ! ». Et non, jeunes filles de la grande ville, la direction a supprimé les accoudoirs pour cause de… punaises de lit.

Erreur de débutante. La tek est un musée. On y sort des placards toutes sortes d’objets historiques. Et l’on n’y projette pas que des chefs-d’œuvre.

Je les connais ces citadins. À 14 ans, ils se pointent avec leur mère pour découvrir les lieux et s’étonnent de tout ; à 14 ans et une fête des Mères, ils trouvent qu’il n’y a que des vieux et des films sans intérêt ; à 17 ans, ils y reviennent flirter, comme ça pour voir, lors d’une séance en après-midi ; et à 22 ans, ils ont appris à choisir leurs films et se présentent aux séances des grands classiques souvent en bande cinéphile. La Comtesse aux pieds nus, par exemple.

Résultat ? En plus du sac en papier qui tentait une vocation d’objet de bruitage, les deux femmes n’ont cessé de papoter pendant une partie du film. La gamine portait une main à sa bouche quand elle interpellait sa mère comme pour éviter que les personnages l’entendent… Nous, on est là, ma puce… Et tu devrais te cacher derrière ton petit doigt… Et un peu avant que le film devienne plus intéressant, l’adolescente au crop top a demandé à sa mère de quitter la salle. Certains partent d’une traite : ils se lèvent et s’excusent. Vous vous rappelez la première fois où vous êtes allés acheter des préservatifs à la pharmacie ? Vous vous arrangiez pour que l’on pense que vous y veniez pour autre chose. « Et avec ça, je vous mets un peu de lubrifiant ? » « Hum, je ne sais pas. En fait, c’est pour la fête des Mères… Oups, non, ce n’est pas ça. Je suis une mouette. » Là, c’était la même chose : « On sort ? On prend nos affaires ? Faut-il prévenir les personnes assises à côté ? Les personnages ? On a le droit de partir, ce n’est pas illégal ? On part par où ? » C’est beau les premières fois. Et pour moi, c’est la première fois tous les jours.

« Vous n’allez pas laisser ça ? Il reste encore du gâteau ! Personne pour le finir ? » « On l’a acheté pour toi, maman, c’est ta fête. » « Il n’y a que vous qui en aviez mangé. Il n’est pas très bon. La prochaine fois, vous me laisserez choisir mon cadeau, d’accord ? » (Ils sortent)

 Les jeunes pirates abordent le vaisseau Cinémathèque et reviennent penauds : « Et ce trésor, alors ? »


La Fiancée du pirate, Nelly Kaplan (1969) | Cythère Films, Paris Film


Listes sur IMDb : 

✓Une histoire du cinéma français

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Images, Robert Altman (1972)

Note : 4 sur 5.

Images

Titre original : Images

Année : 1972

Réalisation : Robert Altman

Avec : Susannah York, Rene Auberjonois, Marcel Bozzuffi, Hugh Millais, Cathryn Harrison

Joli exercice de style. Le sujet, entre psychologie et horreur, est suffisamment mis de côté pour que la mise en scène prenne le dessus sur lui. « Mettre de côté », cela signifie souvent pour le cinéma de genre, fuir toute forme de propositions grotesques. Et en la matière, en dehors de la fin (on sait grâce à Stephen King que les histoires d’horreur ne peuvent jamais s’en tirer sans avoir recours à une résolution stupide), le film évite soigneusement la surenchère et les détours abracadabrantesques. Altman a alors les coudées franches pour reproduire tous les trésors d’ingéniosité que les techniques cinématographiques déploient depuis le début du Nouvel Hollywood.

Le spectateur rentre vite dans l’ambiance mystérieuse à travers des extraits du roman fantastique dont l’actrice est elle-même autrice. Voix off : check. Musique contractuelle dans la droite ligne de ces films d’horreur propulsés en tête du box-office (John Williams) : check. Reste la photographie.

Allez savoir comment Altman a dégotté Vilmos Zsigmond, d’abord pour son film précédent, et donc pour celui-ci. Toutes les spécificités de la photographie du Nouvel Hollywood sont au rendez-vous : caméra en mouvement, usage intensif du zoom, du flou, lumière naturelle… La même année Zsigmond éclaire Délivrance. D’autres chefs-d’œuvre suivront. Photographie : check.

Le travail sur les décors, tant intérieurs qu’extérieurs, est aussi à signaler. Les intérieurs riches et denses des deux maisons offrent un savant mélange de réalisme, de curiosité, de fantaisie et de rusticité. Et que dire des splendides « locations » britanniques parfaitement appropriées au sujet du film ? Routes sinueuses, chute d’eau, campagne verdoyante, etc.

Réaliser un film, c’est parfois savoir réunir une équipe de talent. À cela s’ajoutent donc aussi les acteurs (Susannah York qui trouve ici un rôle sur mesure se révèle exceptionnelle de justesse dans un registre souvent habitué aux séries B), mais aussi Altman qui adapte son style de directions d’acteurs bordélique à une distribution resserrée. Une ou deux fois, les acteurs parlent en même temps, mais il y a alors justement un jeu de miroir sonore très intéressant qui s’applique à l’ambiance mystérieuse (on est loin du bordel naturaliste expérimenté sur M.A.S.H que le réalisateur reprendra par la suite jusqu’à l’excès).

Et pour en rester au thème du miroir, les cinq protagonistes adoptent tous et toutes le prénom réel d’un des quatre autres comédiens. Pas mal absurde, hein ? C’est britannique.


Images, Robert Altman (1972) | Hemdale


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Colpire al cuore, Gianni Amelio (1982)

Note : 3 sur 5.

Colpire al cuore

Année : 1982

Réalisation : Gianni Amelio

Avec : Jean-Louis Trintignant, Fausto Rossi, Laura Morante, Sonia Gessner

Film inconnu en France (jamais sorti), mais référencé en Italie (il apparaît dans l’ouvrage de référence de Roy Menarini). Une curiosité qui fait le plein à la Cinémathèque. Pourtant, le film est assez inconséquent.

On voit où Amelio nous mène. Vers une sorte de chronique crépusculaire, voire funèbre, sur la fin des années de plomb en Italie à travers un angle qui se veut tout sauf frontal. Le récit s’attache surtout à décrire la découverte, par son fils, de l’implication d’un professeur d’université bien tranquille dans cette mouvance meurtrière d’extrême gauche.

Cette approche louable échoue à assumer les propositions esthétiques et narratives de l’angle choisi. Quand vous restez dans les coulisses pour mieux regarder de côtés votre sujet tout en jouant sur le premier et le second plan (le premier étant la relation père-fils), vous risquez de ne pas savoir donner corps, à travers la mise en scène, à tout un univers esthétique, symbolique capable d’accompagner cette mise à distance. Tout peut vite devenir complètement flou et inconsistant.

Ralenti par des pesanteurs incompréhensibles, le début échoue à justifier cette ambiance crépusculaire avant l’acte tragique qui mènera le fils à prendre conscience des activités de son père. Un tel tournant dramatique devrait obliger le récit à opérer un basculement d’atmosphère. Or, quand le fils reconnaît un ami de son père abattu par la police sur les lieux d’un attentat, rien ne change réellement dans sa physionomie. C’est très mal amené. L’intro est censée dévoiler la nature des relations père/fils avant que celles-ci soient compromises par la révélation de l’implication du paternel dans ces activités clandestines. Leur relation au contraire semble à ce moment parfaitement hors sujet. Et cela, non pas à cause de son écriture, mais de l’interprétation de l’adolescent comme figé et indifférent aux événements auxquels assiste son personnage. Voilà la maladresse initiale : placer l’ambiance au corps de son film tout en la conditionnant au jeu d’un jeune premier sans relief ni charisme.

Le film paraît ainsi ne jamais commencer ou avoir commencé sans nous. « Pourquoi es-tu triste, jeune homme ? » « En prévision de la séquence de l’attentat. » Tu as peur des erreurs de continuité quand un acteur sans expérience doit en assumer la responsabilité tout au long du film ? Facile : tu lui demandes de ne rien exprimer. Rien plus rien, égal rien. La constance.

Le mutisme de l’adolescent pourrait certes présenter l’avantage de ne pas subir les élans gnangnans de n’importe quel ado face à une caméra, mais puisque le tournant narratif après l’élément clé de sa découverte fait pschitt, ce mutisme devient une apathie coupable (il y a des situations dans lesquelles le jeu à la Bresson n’a aucune chance d’être efficace).

Dommage, l’angle proposé, potentiellement passionnant, est mal servi par la mise en scène d’Amelio et par la fragilité du récit.

Les décors, tant intérieurs qu’extérieurs, en revanche, rendent le film légèrement plus supportable qu’il ne l’aurait été sans. Mais le choix des décors ne fait pas une mise en scène. (Et la beauté de Laura Morante, sorte de princesse étrusque, vaut bien celle de la ville de Bergame.)


Colpire al cuore, Gianni Amelio (1982) | Antea Cinematografica, Rai 1, Swan productions


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La Rançon de la peur, Umberto Lenzi (1974)

Note : 2.5 sur 5.

La Rançon de la peur

Titre original : Milano odia : la polizia non può sparare

Année : 1974

Réalisation : Umberto Lenzi

Avec : Tomás Milián, Henry Silva, Laura Belli, Anita Strindberg

« Le crime parfait ? Pourquoi se contenter d’un seul ? » pourrait faire figure de slogan au film…

Certains aspects intéressants, vite gâchés par d’autres. Le principal atout du film réside dans sa répétition absurde de la violence avec ses crimes qui s’enchaînent comme une fuite en avant que rien ne peut arrêter. Dans ces excès, on retrouve la logique itérative et inéluctable de la Justine du marquis de Sade, mais aussi la violence débridée, anarchique, voire punk de La Dernière Maison sur la gauche que Wes Craven réalise une poignée d’années plus tôt. Le film était suivi d’une discussion et les intervenants y voyaient surtout une inspiration rossellinienne. Ça me laisse dubitatif. Le réalisme s’est répandu partout sans rapport avec le néoréalisme (les usages étaient amenés à évoluer avec la transformation du matériel technique), et le cinéma américain a fini par connaître cette vague libératrice. Et c’est à mon avis bien plus cette influence qui ressort ici. La violence s’émancipe, le sexe aussi, le cinéma met à l’épreuve ses propres limites. Pas forcément d’ailleurs pour le meilleur. La tentative de cambriolage d’une banque au début évoque un thème récurrent du nouvel Hollywood, mais aussi une vieille antienne domestique, celle du film de hold-up, tout en se réappropriant une idée à la mode : le masque de foire que revêtent les criminels.

Le casse échoue lamentablement et finit par le meurtre d’un policier et le kidnapping d’un gamin rapidement laissé sur la chaussée. Les chefs mafieux tiennent personnellement responsable le conducteur du véhicule qui a perdu ses nerds. Commence alors pour lui une fuite violente et sans fin. Jean-François Rauger et son acolyte après la projection diront que rien n’explique l’agressivité démentielle du criminel, elle se justifie pourtant bien dans ces séquences introductives. Qui a tué une fois (pour rien) peut tuer deux fois, trois fois… en espérant tirer profit de cette violence. Après avoir été lâché et humilié par ses chefs, plus rien ne le retient. Psychologiquement parlant, cela a un sens. Quand un comportement semble incohérent, certains en viennent à évoquer alors la carte « psychanalyse ». Rauger me perd dans ses justifications et une partie de la salle prend la fuite (ils ont compris… inconsciemment que le monsieur dit n’importe quoi) : il raconte que le scénariste dans des interviews qualifiait la psychanalyse de charlatanisme. Bingo, il avait bien raison, Jean-François. Ah, je retrouve bien là mes critiques français… La planète entière sait à quoi s’en tenir avec ces freudaines, mais trois villages d’irréductibles offrent encore une validation post-mortem à la psychanalyse : la France, l’Argentine et les cinéphiles. Ces derniers se servent de cette pratique d’un autre temps comme d’une bouée : lâchez l’affaire, ne craignez rien, prenez une grande respiration et faites la planche…

Avant la projection, Nicolas Pariser, qui présentait le film avec son camarade lacaniste, posait une question qui cadre bien la cinéphilie : qu’est-ce qui fait un bon film ? Son scénario, sa mise en scène ou un ensemble de toutes les composantes d’une production ? Rauger répondra plus tard à sa manière en expliquant trouver trois auteurs à La Rançon de la peur : Tomás Milián (l’acteur principal), Ennio Morricone et la mère de Freud (ou quelqu’un d’autre). Le postulat me convient, mais ma conclusion serait diamétralement opposée. Je n’ai jamais supporté Milián. Avec Ugo Tognazzi, il représente pour moi, par ses excès grotesques, une des figures du déclin du cinéma italien. Cet effondrement s’est produit bien avant les années Berlusconi et le cinéma sirupeux de la décennie suivante. Comme pour le cinéma japonais, les excès de l’exploitation et du cinéma de genre ont servi de chant du cygne au cinéma italien : une manière de survivre un instant avant de sombrer. Cette surenchère apparaît dans les comédies qui tournent désormais presque toujours à la farce (moins à la satire ou à la comédie amère), mais aussi dans les polars largement sous perfusion hollywoodienne. Un cinéma de références ne peut, comme les grimaces de Milián, être pris au sérieux.

Si l’on évoque Rossellini et le néoréalisme, interrogeons-nous en quoi les grimaces de Milián peuvent être prises au sérieux dans un film ? Dès qu’il émerge de l’écran, par son agitation et son manque de réalisme, il m’interdit de rentrer dans le film. J’y vois un acteur qui surjoue, multiplie les pitreries et se cache derrière les contorsions de son visage. Si le cinéma italien est mort de ses excès comme un amoureux éperdu qui agace un peu plus sa belle à force de hurler à sa fenêtre alors qu’elle a refait sa vie avec un poste de télévision, Milián illustre parfaitement cette dérive.

Un plan résume ce grand n’importe quoi : au moment de kidnapper la fille du patron, l’acteur ne peut s’empêcher de faire le pitre en plaquant son visage sur la vitre. « Un acteur ne devrait pas faire ça. » Le cinéma peut montrer toutes les formes de violence, mais aucun spectateur n’a envie de voir un acteur bouffer ses crottes de nez ou tenter des records de grand écart facial.

L’excès absurde de la violence, les meurtres gratuits, le sexe ou la vulgarité, c’est dans l’air du temps. Cette répétition m’évoquait donc Sade. Mais Milián casse l’ambiance. Pour être crédible, l’absurde a besoin d’être pris au sérieux. La Justine de Sade est drôle. Mais ce sont les sévices qu’elle subit qui finissent par nous amuser. Notre rire est… sadique. Ici, le scénario n’est pas si mal, la mise en scène n’a rien de honteux dans sa crudité et sa cruauté (proche de l’horreur punk et naturaliste du film de Wes Craven donc). Et c’est bien son acteur principal qui fout tout en l’air.

Milián n’est pas beaucoup aidé non plus par le reste de la distribution. Les séquences où l’acteur à la gueule de pâte à modeler n’apparaît pas sont consacrées au flic à ses trousses. Il est l’antithèse de Milián : inexpressif, avec des petits yeux noirs et figés, une peau cireuse digne du musée Grévin, sans charme ni charisme.

En résumé : une proposition de départ affriolante, accompagnée par une ritournelle géniale d’Ennio Morricone, mais un film loin d’être réussi (époque noire pour le cinéma italien).


La Rançon de la peur, Umberto Lenzi (1974) Milano odia : la polizia non può sparare | Dania Film


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Milan calibre 9, Fernando Di Leo (1972)

Note : 2.5 sur 5.

Milan calibre 9

Titre original : Milano calibro 9

Année : 1972

Réalisation : Fernando Di Leo

Avec : Gastone Moschin, Barbara Bouchet, Mario Adorf, Luigi Pistilli, Philippe Leroy, Lionel Stander

L’avantage des mauvais directeurs d’acteurs, c’est que l’on peut juger de la qualité de ses interprètes en un clin d’œil sans suspecter qu’ils tirent leur talent du cinéaste qui les dirige. Di Leo démontre une nouvelle fois qu’être réalisateur ne consiste pas simplement à décider où poser sa caméra, déterminer un semblant de découpage technique, définir un rythme, une ambiance, c’est aussi mettre en place des acteurs dans une situation et guider les comédiens à ne pas céder aux facilités. Si la distribution compte ici quelques acteurs de seconde zone aperçus ailleurs dans des rôles secondaires et qui se débrouillent comme ils peuvent, d’autres se noient complètement (les acteurs internationaux notamment). Livrés à eux-mêmes, ces derniers interprètent leur partition au premier degré dans un rythme pesant censé produire une atmosphère de méfiance et de gravité. Rien dans ces conditions d’interprétation médiocres ne peut être pris au sérieux. Le ton sur ton a l’avantage d’être perçu pour ce qu’il est : une farce. Les acteurs jouent et ça se voit. Di Leo n’est pas un grand cinéaste et ça se voit. L’acteur est le premier avocat de la vision d’un cinéaste, le garant du contrat narratif qui les lie tous aux spectateurs. Un mauvais acteur rompt la suspension volontaire de l’incrédulité accordée par le spectateur au début de chaque film : si l’acteur manque de crédibilité, c’est toute la chaîne de crédibilité du film qui cède. Fermez le rideau, le spectacle est terminé.

Le scénario n’est pourtant pas dénué d’intérêt. Son versant politique montrant deux commissaires s’opposer sur leur vision des choses sert presque d’intrigue secondaire. C’est hors sujet et c’est tant mieux. L’inspiration américaine semble par ailleurs bien établie et constante (on devine vaguement un Parrain en fin de règne détrôné par un « Américain » à l’œil de verre, et divers dispositifs purement cinématographiques hérités de French Connection). Les meilleures séquences, souvent muettes, sont bien tirées de ce souffle nouveau venu d’Hollywood (lui-même sous influence européenne). Les acteurs ne papotent alors pas avec des faux airs de votre cousin quand il imite Clint Eastwood pour avoir l’air intelligent, implacable et cool.

La musique, en revanche, est un vrai bijou.

Idée pour les apprentis cinéastes en quête d’expérimentation en vue d’apprendre à diriger des acteurs : le cinéma italien doublait tous ses films, vous pouvez donner n’importe quel texte à vos acteurs, les doubleurs se chargeront de répliques finales. Comme les mauvais acteurs ont tendance à tout jouer au premier degré, ne leur filez pas votre texte final pendant les prises, mais ce qu’ils doivent penser et leurs intentions cachées. Rappelez-leur d’en faire le moins possible tout en révélant la nature de leurs sentiments et intentions à travers ces lignes : ils joueront au premier degré, donc les intentions, plutôt qu’un texte plus subtil, voire carrément trivial, qu’ils se seraient évertués à interpréter au pied de la lettre. « Passe-moi le sel », avec la gravité d’un tueur en série. Quant à la cohérence de se voir attribuer un texte qui révèle les intentions du personnage à un autre : les mauvais acteurs ne comprennent pas un traître mot de ce qu’ils racontent. Qu’ils jouent leur part, point. Arrangez-vous tout de même pour qu’ils adoptent le débit recherché et pour que le nombre de syllabes puisse correspondre aux véritables répliques doublées. Réchauffez, et regardez le résultat. Vous n’êtes pas italien, ce sera forcément horrible à voir, mais il y a fort à parier que vous en tireriez quelque chose. Les mauvais acteurs, il faut s’en servir comme animal de laboratoire. Peut-être trouveriez-vous avec eux une méthode qui sera d’autant plus efficace avec des acteurs que vous aurez à peine besoin de diriger. Qui peut le plus peut le moins. (Ou faites de cette expérimentation un film, à la manière de Symbiopsychotaxiplasm : Take One.)

Note finale : qu’elles sont jolies ces années 70 naissantes avec leurs matériaux modernes flambants neufs ! Vingt ans plus tard, après moult rayures, salissures, graffitis et poussières, ces machins brillants et lisses se transformeront en ovnis en transformant nos villes en de véritables décharges de « nouveaux matériaux » à ciel ouvert. Les moquettes hautes de cinq centimètres avaient au moins l’avantage de finir à la poubelle la prochaine décennie venue. Les intérieurs sont aux décors ce que sont les répliques à l’interprétation : facilement interchangeables. Le sous-texte en revanche demeure la pierre angulaire de tout acteur de talent. Sa pierre de Rosette. Restez de marbre, surtout.


Milano calibro 9, Fernando Di Leo (1972) | Cineproduzioni Daunia 70



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Women Talking, Sarah Polley (2022)

L’éléphant dans la grange

Note : 2 sur 5.

Women Talking

Année : 2022

Réalisation : Sarah Polley

Avec : Rooney Mara, Claire Foy, Jessie Buckley, Frances McDormand

Les femmes d’une secte découvrent qu’elles sont violées par les hommes de leur communauté, mais il ne leur vient jamais à l’esprit que ce qui détermine leur condition d’esclaves sexuelles est leur appartenance à une secte. Et cela, avec l’assentiment de la réalisatrice.

Alors qu’elles participent à la même supercherie responsable de millions de morts depuis la nuit des temps, aux États-Unis, toutes les sectes religieuses méritent le respect. La foi, quelle qu’elle soit, y reste une valeur essentielle, une vertu que l’on oppose au manque ou à l’absence de foi. L’angle proposé, initialement vérolé, ne fait donc guère envie. On ne peut pas remettre en question la secte à laquelle on est enchaînées si ses fondements idéologiques ne peuvent pas être remis en cause. La croyance en un dieu réduit les hommes et les femmes à une condition d’esclave et les piège derrière un carcan tissé de mensonges vieux de plusieurs millénaires. La domination sexuelle, les viols et toute la structure de ces sectes relèvent en réalité d’une seule question : te soumets-tu à son seigneur-dieu ? Ce dieu invoqué par ceux qui tirent profit des sociétés hiérarchisées autour de sa croyance permet l’assujettissement des dominés. La liberté dans l’esprit américaine consiste à dire que ta foi vaut bien la mienne. Pour d’autres, hérités des Lumières, la liberté consiste à mettre fin à l’emprise d’un dieu. Cette foi est l’instrument d’une domination volontaire. Sans dieu, la domination masculine prendrait une forme différente, et les femmes disposeraient de meilleurs outils pour lutter contre la soumission à laquelle elles sont contraintes. La secte organise tout un environnement au service de cette domination : récits bibliques, usages culturels et cultuels, relations à l’autre et en particulier aux dominants, règles, sanctions, récompenses, etc. C’est ce à quoi l’on assiste dans toutes les sectes : les croyances et ce qu’elles véhiculent servent de pierre angulaire à tout un édifice qui justifie les agressions et l’emprise des uns sur les autres. « Je suis ton berger (et accessoirement, cela me donne accès à ton corps). Amen. »

Il s’agit de chrétiens, alors on ferme les yeux sur ces jeux de manipulation, et le film se contente de se présenter comme une allégorie des dominations masculines. L’éléphant dans la grange. Cachez ce saint que je ne saurais voir… Ou ces faux prophètes.

Sur le plan formel, Polley fait un bon travail, au niveau des acteurs et du découpage. Sauf que désormais, ce petit jeu plus ou moins inventif de séquences montées autour du seul principe de champ-contrechamp et de dialogues (à quoi Polley ajoute quelques flashbacks en inserts et quelques séquences illustratives ou de transition), la télévision et les plateformes le proposent dans une qualité identique (les principes restent les mêmes que pour Les Feux de l’amour). Rien ne distingue plus ce type de réalisation pour le cinéma et un épisode de n’importe quelle série. Une mise en scène principalement basée sur ce principe de champ-contrechamps dialogués et faisant presque du monteur le réel réalisateur du film (il pioche les réactions adéquates au milieu des rushes) devient à la longue terriblement systématique et ennuyeuse. Le procédé a un avantage dans le cinéma de divertissement (ce dont les films indépendants américains continuent d’appartenir) : la facilité de l’identification. On colle sans trop de problèmes aux émotions des personnages si le montage participe à montrer leurs réactions et ce qu’ils voient. Mais cela reste une facilité coupable. Une dose de mise à distance sert toujours un sujet. Les plans illustratifs ou de transition qui usent de divers procédés (montage-séquences, voix off, etc.), les quelques mouvements de caméra chargés de nous extirper du piège des séquences dialoguées n’y changent pas grand-chose. Au contraire, cela ne fait qu’accentuer l’impuissance de la méthode habituelle employée pour échapper au carcan du verbiage à proposer des approches plus novatrices ou plus personnelles.

Pire : la reconstitution est affreuse. Les costumes semblent tous sortis du pressing ; pas une trace de crasse, de bouse, de sueur, de vent, de moisissure ; et la lumière est à crever, probablement le résultat d’images de synthèse afin de pouvoir réunir tout ce petit monde en studio pour la majorité des scènes (et encore, même les images tournées manifestement en extérieur sentent le renfermé).

Le film démontre que derrière l’insignifiance d’un sujet, les formes offertes aux spectateurs par Hollywood ne valent guère mieux : ces échecs constants confirment la médiocrité et le manque de diversité et de propositions dans les productions de drames aux États-Unis depuis des décennies.

Consensuel, sans prise de risque, complaisant à l’égard de la religion, pauvre techniquement et esthétiquement. Le ronron habituel du cinéma américain en somme. Même les grosses machines américaines offrent parfois une ou deux idées novatrices et assument des initiatives audacieuses. La radicalité, il ne faut pas le voir dans les principes sectaires que suivent les personnages, mais dans la manière de présenter une histoire à un public.


Women Talking, Sarah Polley (2022) | Orion Pictures, Hear-Say Productions, Plan B Entertainment


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La Corde au cou, Gus Van Sant (2025)

Note : 3 sur 5.

La Corde au cou

Titre original : Dead Man’s Wire

Année : 2025

Réalisation : Gus Van Sant

Avec : Bill Skarsgård, Dacre Montgomery, Al Pacino

Guère convaincant. On devine vers quoi Van Sant veut aller, mais justement, les évidences ne font pas du bon cinéma. Défendre les rigolos broyés par le système capitaliste, j’approuve totalement. Mais entre satire sociale, médiatique, politique ou pur divertissement, le film vacille tout en avançant bien lourdement avec de gros sabots moralisateurs. Les bonnes intentions et les histoires vraies plus fictionnelles que nature produisent rarement de grands films.

Le scénario semble écrit comme un thriller humoristique rendant hommage à Un après-midi de chien. Le Lumet justement ne tombait jamais dans le piège de l’humour. Les deux rigolos n’étaient pas des personnages comiques et les effets humoristiques n’étaient pas appuyés. Ils étaient sincères. Lumet les montrait tels qu’ils étaient, complètement barrés, mais ne donnait jamais l’impression de les juger (donc d’en rire).

L’écriture du film ici tendrait plutôt à s’amuser du personnage principal. Au contraire de Pacino (dans le Lumet, pas ici), son interprétation présente trop de distance, n’offre pas assez de sincérité. Et Van Sant semble accentuer cette mise à distance. Quand on s’amuse d’un désaxé, on le regarde de haut, on se moque de lui. La mise à distance, c’est de l’inhumanité. Exercice certes compliqué : le film doit être drôle parce que le personnage l’est involontairement, mais il ne faut pas rire de lui. Le film de Gus Van Sant appuie ainsi un peu fort sur la corde pour que l’on remarque que l’on cherche à dénoncer la cupidité des plus fortunés, mais il manque d’humanité. Approche classique d’une certaine gauche caviar. Bref, ça manque de sincérité et de justesse.

J’ajoute que si l’écriture du film semble invoquer certains motifs ou manies du grand divertissement, la production derrière ne suit pas. Le tournage n’aurait duré que vingt jours, paraît-il, et cela se voit (même si cela reste un exploit). Ce type de thrillers aime multiplier les points de vue et jouer sur un approfondissement de la contextualisation. Ambiance La Tour infernale. Cela réclame énormément de plans à monter, des contrechamps, de figurants, des situations qui n’apparaîtront que quelques secondes à l’écran, de simples inserts. Van Sant se tue à aller dans ce sens. D’un côté, c’est loin d’être son style habituel (on est même à l’opposer de ce pour quoi on le connaît), d’un autre, faute de matière, ça fait un peu fauché. Quand les moyens sont limités, j’aurais tendance à penser qu’on se concentre sur les situations, la psychologie, la tension. Et par conséquent en opposant nettement le cadre huis clos avec l’extérieur. La tour sera peut-être moins infernale, mais le récit tiendra la route. Le récit passe ici trop facilement de l’un à l’autre si bien qu’aucune tension ne peut en naître. Conséquence logique quand on s’évertue aussi à préférer la comédie au sérieux de la chose. Non, un désaxé poussé à commettre de tels actes n’a rien de drôle.

Autrefois, dans Tueurs nés, Oliver Stone ne savait trop s’il fallait porter un regard critique ou humoristique sur un couple d’assassins. Gus Van Sant ne sait pas plus ici adopter la bonne distance et l’angle adéquat. L’angle idéal, c’est celui qui n’en est pas un. Montrer sans donner l’impression de juger. Et cela n’est pas forcément une question d’angle ou de distance de la caméra : l’essentiel du ton d’un film apparaît dans la direction que l’on donne aux acteurs. Il n’y a qu’eux qui déterminent si l’on réalise une comédie ou un drame. Une réalisation (au sens « travail avec la caméra », « découpage technique », voire « final cut ») ne produit pas réellement de « vision ». C’est un mythe entretenu par la critique. Le cadre n’est pas le tableau. Le regard d’un cinéaste se révèle dans sa manière de diriger ses acteurs et de remplir l’espace. Pourquoi Al Pacino est-il si génial chez Lumet et si navrant ici ? Les acteurs seraient peu de choses s’ils n’étaient tenus par un cinéaste qui sait vers quelle direction aller, quel ton leur faire adopter. Un acteur, c’est bête : il rit en lisant le scénario, il en fait un personnage comique. Point. La responsabilité d’un directeur d’acteurs consiste précisément à l’obliger à lutter contre ses facilités, à lui rappeler de « défendre son personnage » et de jouer avec le plus de sincérité possible. Pourquoi certaines stars deviennent-elles si mauvaises au fil du temps ? Parce qu’elles finissent par s’imiter et parce que plus personne n’ose les diriger. Les cinéastes se contentent alors de leur demander de réinterpréter et de reproduire leurs rôles majeurs. Ne vous satisfaites jamais de copie. Un acteur qui imite ce qu’il a déjà fait saccage votre film. Pacino n’y est pour rien. Gus Van Sant, excellent avec les acteurs amateurs, se révèle incapable ici de diriger des acteurs professionnels (en plus des autres défauts du film). Si c’était un cinéaste comique, ça se saurait.

Autre facteur capable de mettre à distance son sujet : la musique. Elle participe parfois à une idée de récit explicite (le film se présente d’ailleurs maladroitement sous la forme d’un récit effectué par l’animateur radio). Et certains morceaux ouvertement moqueurs prennent le personnage principal comme cible. C’est loin d’être malin.


La Corde au cou, Gus Van Sant 2025 Dead Man’s Wire | Elevated Films, Pressman Film, Pinstripes


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Nerven, Robert Reinert (1919)

Note : 4 sur 5.

Nerven

Titre original : Nerven

Année : 1919

Réalisation : Robert Reinert

Avec : Eduard von Winterstein, Lia Borré, Erna Morena

De la profondeur de champ, de l’hystérie, des surimpressions et des décors naturels. Abel Gance vu par Andrzej Zulawski.

« Je laisse la demi-mesure aux géomètres », nous dit Reinert (façon Artaud). Eh ben, je propose que l’on appelle ça « l’expressionnisme allemand » (à la place de l’autre).

C’est un gros poil prétentieux (beaucoup à la fin), mais il y a quelque chose de naïf et de profondément créatif qui m’empêche de saquer ce machin tout boursouflé. Je dois avouer que sa rigueur et son sens esthétique l’emporte sur ses défauts.

« Je me retire dans un de mes châteaux… » C’est vrai quoi, pourquoi se contenter d’un seul ?

Je ne sais pas ce que possédaient en plus certaines pellicules du muet et que l’on ne retrouvera plus par la suite. Si Reinert soigne chaque plan en superposant un premier plan à un second, l’effet quasiment de relief n’en est que plus accentué par la pellicule. Pas un plan sans addition d’un premier et d’un second plan. Appelons ça « composition quantique ». Surimpressions et superpositions des plans… (Et dans des décors naturels s’il vous plaît. Ça change du carton-pâte qui sortira bientôt des cartons en Allemagne.)

La direction d’acteurs est à revoir en revanche, Robert. Comme ton histoire trop asservie à un angle pesant : il manque de nuances. Tu me reverras ça. La pantomime expressionnisme, le lyrisme avec les bras qui font des ronds dans l’air et le regard au loin, c’est un art, une histoire de professionnels. L’outrance et les excès, oui. Mais de la justesse, Robert. Ne te contente pas d’une profondeur de champ visuelle. Un sujet gagne toujours aussi à un peu de relief.

Reinert avait scénarisé le génial Homunculus.


Nerven, Robert Reinert 1919 | Monumental-Film-Werke Berlin


Sur La Saveur des goûts amers :

Films allemands préférés

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