Petites remarques concernant les César 2020

Puisque j’ai la flemme de réécrire un billet sur ce que je pense de ces César, mais comme je veux pouvoir garder au frais les divers commentaire écrits ici ou là (et que j’aurais probablement pas dû écrire), je reposte tout ça ici, avec quelques corrections mais en en préservant la structure et le style, comme à mon habitude, chaotiques.

Exceptionnellement, les insultes commentaires, sont ouverts.


(Des commentaires sont susceptibles d’être ajoutés ou corrigés.)

La “honte” perçue par certains lors de cette cérémonie et tout particulièrement après la célébration de Roman Polanski en tant que réalisateur de l’année, est assez symptomatique d’un monde où certains hommes pour se dédouaner d’être des hommes prennent hypocritement le parti de certaines femmes prétendument féministes. Par nature, les escrocs, les violeurs, sont des manipulateurs, et je range tous les collaborateurs de ce mouvement de la honte dans le même sac : vous ne défendez pas les victimes et ne défendez pas la cause des femmes, pire, dans vos rangs se cachent des abuseurs, des violeurs, des escrocs, des opportunistes qui profitent de ces tribunes pour se présenter comme des chevaliers blancs.

Il n’y a pas de scandale dans ces votes : les votants ont fait la preuve qu’ils n’avaient que faire des histoires de cul, que les histoires judiciaires, ça se règle devant un tribunal, pas avec un bulletin de vote, et qu’accessoirement, on vote pour des techniciens et des artistes pour ce qu’ils font pas pour ce qu’ils sont ou seraient. Parce que s’il est difficile, voire impossible de connaître tout d’un homme (en particulier dans sa chambre à coucher), en revanche, on est parfaitement libres de juger de sa production.

Les hypocrites et prétendus défenseurs de la cause des femmes nous promettent un monde où chacun aura son mot à dire sur ce qu’on fait en dehors de notre activité professionnelle, où tout se sait et où tout doit être commenté, ostracisé si besoin pour purger leur monde idéal des porcs supposés ou des iconoclastes. Et perso, je me bats contre cette vision du monde.

L’histoire du cinéma est plein de films nous mettant en garde contre les faux prophètes, les escrocs manipulateurs de causes apparaissant justes parce qu’elles prétendent prendre le parti des victimes et des opprimés, nous mettant en garde contre les apparences trompeuses, les faux procès ou les lynchages médiatiques. Ceux-là n’apprennent rien de ce qu’ils voient.


Ce que je comprends pas, c’est en quoi un cinéaste, un monteur, un chauffeur de bus, un boulanger, ton frère, ta sœur, si tous ceux-là sont des voleurs, des criminels, des pédophiles, en quoi ça me regarde si je regarde un film, si je monte dans un bus, si je mange une baguette ou si je dis bonjour à ta sœur. La société juge les criminels, ils ont droit à un procès, je n’ai pas à me faire spécialiste du droit international en matière d’extradition ou guetter toutes les pages popu/faits divers pour savoir qui est à y lyncher ou non. Je ne suis pas apte à juger des individus, mais des œuvres.

Le monde que vous prônez, c’est une monde où chacun peut dénoncer sur la place publique untel ou untel avec appel au lynchage. Encore une fois, vous n’apprenez pas des centaines de films qui mettent en garde contre ces dérives. Pire, vous vous présentez comme les défenseurs d’une cause féministe alors que votre obsession à l’inquisition fait tout sauf améliorer la cause des femmes. Parmi les votants qui ont voté pour Polanski, il y en a certainement qui ont voté précisément parce que toutes ces attaques, ils les trouvent indignes et illégitimes, et là où vous auriez voulu faire et voir un acte et un symbole politique en “honorant” plus l’un que l’autre, eh bien ils en ont pris le contre-pied total en vous le mettant bien là où il faut. C’est peut-être con, assez réactionnaire, mais le résultat c’est que la cause des femmes, dans le cinéma notamment, elle passe à la trappe. Parce qu’une nouvelle fois, au lieu que soient honorées des femmes pour leur travail et qu’on finisse par même plus avoir à noter que ce sont des femmes primées, les femmes se trouvent une nouvelle fois poussées dans un cul-de-sac, celui de la position de la victime. Personne n’a envie de s’identifier à des victimes : les petites filles qui voudraient faire du cinéma peuvent s’émouvoir de cette situation, entrer en empathie, souffrir avec les “victimes”, mais justement parce que personne ne veut être “victimes”, elles n’auront pas envie de devenir cinéaste ou scénariste ou que sais-je encore.

Et ce n’est pas la faute des réactionnaires : les réactionnaires dans cette histoire, ils réagissent, ils ont fait un acte politique contre le pseudo-féminisme de certains. C’est eux qui ont tort ? Je n’ai pas envie d’un monde sous l’inquisition permanente de qui a fait quoi avec qui et pourquoi, moi je regarde des films, et s’il y a une seule question politique qui se pose, ce n’est pas de faire juger un type pour des crimes supposés dont je ne sais rien et dont je n’ai rien à foutre (je n’ai pas à être juge ou spectateur des petites crapuleries des uns ou des autres), c’est de me demander comment il peut y avoir plus de femmes de “pouvoir” dans le cinéma, c’est me demander comment quand il y a une agression faire en sorte que l’agresseur soit immédiatement poursuivi, et que tout le monde à ce moment-là trouve ce comportement “anormal”.

Or, là, si on prétend que cette décision est politique, qu’elle est toujours politique quand on honore quelqu’un, eh ben on ne pourra pas faire pire pour résoudre tous ces problèmes. On voudra peut-être foutre tous ces pro-Polanski au camp de réhabilitation, ce ne sera pas possible ; le seul moyen, c’est d’arrêter le radicalisme, l’idéologie de la victimisation passant par des faits divers et qui tout à la fois donne bonne conscience aux chevaliers blancs qui « s’honorent » de ces batailles mais qui enferment les victimes dans leur condition de victime, d’arrêter la suspicion permanente, et misandre, à l’égard de tous les hommes.

Lyncher des individus, quels que soient leurs crimes et la réalité de ces crimes, n’a jamais fait avancer une société. C’est un peu comme avec l’extrême droite : tout débat qui s’agite autour de l’extrême droite favorise l’extrême droite. Donc dès qu’on casse les couilles d’un criminel qui se trouve être soit chauffeur de bus soit écrivain, soit cinéaste, on se fait du bien le temps de lui dire nos quatre vérités, mais au final, tout ce venin craché restera vain, parce que si on l’empêche d’exercer son travail, son droit, c’est nous qui passons pour le connard et lui la victime. Le bus continuera de rouler, et les films de se faire… avec des hommes aux volants. Non seulement on gueule pour rien, mais peut-être aussi qu’on aura fait naître ainsi tout un tas de petits réactionnaires qui seront sans doute pas les premiers pour améliorer la cause des femmes.

Je me fous de Polanski, l’homme, des pages des faits divers, et je suis persuadé que pour qu’il y ait des femmes cinéastes, il faut se demander comment est-ce qu’on peut inciter les femmes à l’être, que pour que les agresseurs soient poursuivis, il faut se demander comment améliorer la prise en charge des plaintes… Cracher sur Polanski ou les votants qui l’ont “honoré” n’aidera en rien, jamais, ces causes, elles, justes.


Honnêtement, ce qui me pose le plus gros problème avec cette « vague metoo », c’est les illusions de réhabilitation et de capacité de résilience d’une dénonciation publique. Elles sont doublement, voire triplement victimes. D’abord à travers l’agression qu’elles ont subie, puis par la non-reconnaissance institutionnelle (policière, judiciaire et parfois même familiale) de cette agression, mais ensuite aussi par l’illusion que « ça va mieux en le disant ».

Je dirais la même chose à Adèle Haenel comme aux autres. Si vous espérez vous reconstruire après un traumatisme de ce genre en mettant tout sur la place publique et en faisant du name and shame un acte politique, vous vous trompez lourdement. Si vous gagnerez le soutien d’autres victimes, de personnes compatissantes ou d’hypocrites, vous aurez également en retour bon nombre de réactions hostiles que vous ne comprendrez pas et qui ne vous aideront à vous reconstruire. C’est déjà difficile de voir la police douter de votre parole parce que c’est son travail, ça l’est encore plus de voir que le « peuple » à qui vous demandez et espérez le soutien remet en cause cette parole ou se laisse aller à des commentaires qui vous blessent. On peut alors se dire que ces réactions sont le fait des connards et se consoler avec l’idée que la majorité silencieuse est de notre côté. La preuve, tous les influenceurs sont de notre côté, ça ne peut être que bon signe… Sauf que la majorité silencieuse justement pense peut-être autrement.

Tu es victime, tu te mets en danger, d’abord en révélant dans un canard que tu t’es fait agresser quand tu étais adolescent et tu cites ton agresseur ; beaucoup de monde te soutient, tu penses que le vent tourne, tu te dis « ah oui, enfin, la vague metoo arrive en France, et c’est un peu grâce à moi et à ma souffrance qui n’aura donc pas été inutile ». Tu te dis que les César, ça va être l’occasion de faire la nique à tous ces agresseurs et à leurs soutiens. Parce que tu es persuadé, tout le monde te le dit, et parce que tout le monde te dit que ceux qui remettent en question sont juste des connards. Et tu le vois bien : tout le monde autour de toi te soutient, dans la profession aussi, ceux que tu côtoies. Et tu as tant envie de leur montrer à ces mâles criminels, à leurs soutiens, que cette fois, la cause vaincra, et que tu peux être leur Jeanne d’Arc. Et puis ça tombe bien, tu es nominée et pourra te fendre d’un petit commentaire à la remise de ton prix, tu l’as tant mérité après tout ce que tu as enduré, et parce que ce serait un tel symbole pour toutes les victimes. Oui, tu le crois. Et puis, si ça ne marche pas, ce sera scandaleux, d’ailleurs, c’est déjà scandaleux de voir un pédocriminel nominé… Et tout le monde te soutient une nouvelle fois. Mais cette fois, tu en es sûr, les votants vont faire un acte politique, parce qu’il faut dire au monde entier combien tu souffres et combien tu as tant besoin de cette reconnaissance.

Arrive le jour de la cérémonie, tu es entouré de tous tes soutiens, le présentateur balance des blagues à la limite de l’antisémitisme sur un présumé agresseur nominé, mais c’est pas grave parce que c’est un agresseur, tout le monde voudrait que ce soit vrai, tout le monde le sait, parce que tout le monde le dit, et parce qu’il faut que ce soit vrai parce que notre cause est juste. Et puis une actrice noire balance des blagues racistes, mais c’est normal, une Noire ne peut pas balancer des blagues racistes, parce qu’elle est Noire voyons. Et le présentateur continue d’enfoncer un des nominés, parce que tout le monde sait que c’est un agresseur, et pis en plus, il n’est même pas dans la salle. Et pis, entre nous, qui a voté pour ce monstre, hein, hein, hein ? Ah, on est bien « entre-soi ». Entre victimes. Tous les gens du dehors, tous ces privilégiés, ils ne peuvent pas comprendre que nous tous ici on souffre. Mais heureusement, on est des influenceurs, et les influenceurs, ça change le monde, et on va bien lui montrer au monde qu’on ne laisse pas faire les criminels. Arrive l’heure de ta propre nomination, tu te dis que c’est le moment, tu es venu, un peu aussi pour ça, c’est ton moment, avant que tu puisses en partager un autre avec ton réalisateur sur le plateau. Et c’est un autre qui gagne à ta place ! Comment, mais ce n’était pas prévu ! Ah, c’est donc ça, la majorité des votants sont donc des connards, il y a encore trop de votants de « l’ancien monde », c’est dégueulasse mais au moins tu te rassures ainsi : oui, ce sont tous des connards qui n’ont pas voulu faire un geste politique fort. Pas grave, tu partageras la gloire avec ton réalisateur quand il recevra son prix face au petit monstre qui ressemble à un personnage de Blanche Neige et des sept nains… Mais quand même, tu es extrêmement déçu, tu flaires le scandale. Et ça se confirme, froid dans la salle, c’est le nabot à qui on remet le prix. Tu vois ton réalisateur se lever de sa chaise, alors tu fais comme lui, parce que c’est vraiment top la honte. Que des cons. Ça devait être notre soirée, la soirée de la justice.

Alors, est-ce que tout est politique ? D’accord, peut-être. Mais une cérémonie des César sert-elle à rendre la justice, à consoler les victimes. Triplement non. Les victimes, pour les aider, c’est aux institutions de recueillir leur parole et les aider dans leur reconstruction nécessaire. On sépare la victime de la cérémonie. Sinon les conséquences sont dramatiques. La justice, même si elle est faillible, c’est son rôle de recueillir cette parole et c’est à la société d’aider les victimes dans leur reconstruction. Et si elle faillit, la société, à travers un débat politique, ou si sa justice faillit, oui, il est de savoir comment l’améliorer au profit de tous. Une cérémonie de prix, par définition, elle honore le travail de techniciens et d’artistes. Elle ne réforme pas ce qui ne va pas dans la société. Vous voulez en faire une tribune politique ? Très bien, mais puisqu’une partie ne partagera pas cette position, vous prenez le risque que cette tribune dise le contraire de ce que vous aimeriez entendre. C’est un peu comme dissoudre l’Assemblée ou lancer un référendum : les gestes politiques sont toujours à double tranchant, vous voulez vous en servir comme d’une arme, à vos risques et péril.

Alors quoi, la lutte en vaut-elle la peine ? Oui, bien sûr, si c’était efficace. Or, ça ne l’est pas. Et c’est facile à comprendre. Si les crimes pédophiles, si les violences faites aux femmes, si la discrimination sont des batailles légitimes, elles doivent se mener en dehors des cérémonies où on honore le travail des hommes, pas les hommes pour leur conduite ou leur manière d’être.

Les œuvres peuvent parfaitement, elles, participer à ce « mouvement ». Ozon l’a fait d’après ce que j’ai compris. Il n’a pas été récompensé, mais il l’a fait, et c’est peut-être le plus important. Où Adèle Haenel mène-t-elle sa lutte ? Dans les médias. La pire place pour le faire. Et c’est curieux, parce que le film de Sciamma, il a peut-être le mérite de présenter des rapports homosexuels comme parfaitement anodins voire normaux tant le film est lisse au possible et n’a pas l’air de choquer grand-monde, et en ça, c’est peut-être une réussite, un signe que l’homosexualité présentée n’a plus rien de choquant pour personne aujourd’hui. Mais un film sur les violences faites aux femmes, hé ben, je suis peut-être surpris que le seul peut-être que j’ai vu sur le sujet ces derniers mois en France, je l’ai vu hier et c’est un film de 1956. Assez mélodramatique, mais il enfonce bien là où ça fait mal sur le rôle des hommes manipulateurs sur des jeunes filles fragilisées par un contexte social et familial délicat, et je doute qu’un tel film puisse se faire aujourd’hui. L’ancien monde quoi, celui pourtant qui a fait la preuve qu’il avait pu produire un certain nombre d’avancées suite à des luttes féministes autrement plus dignes et efficaces que celles qui se jouent aujourd’hui.

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Réponse au billet de Marie Sauvion dans Télérama.

« Ils n’ont donc rien compris. » C’est un peu comme avec la macronie : si on n’est pas d’accord, c’est parce qu’on n’a pas compris une réforme… Non, on peut aussi penser que si la vague metoo fait plus de mal à la cause des femmes et des victimes d’agression. Si ça met en lumière la mauvaise prise en charge des plaintes, oui, c’est bien ; si c’est pour dénoncer publiquement (name and shame), appeler à la censure (avec effet Streisand garanti), insulter, eh ben non, ce n’est pas parce que je n’ai pas compris, madame, c’est que je ne suis pas d’accord. Et encore une fois pour une raison assez simple et pragmatique : de tels extrêmes ne profitent qu’aux agresseurs, et les victimes en sont encore doublement victimes parce qu’elles se rendront compte, malheureusement à raison, qu’on n’obtient pas gain de cause en dépassant le cadre de la loi ou de la morale. La cause des femmes mérite mieux que certains portes-étendards ou des causes illégitimes et perdues d’avance : la vraie lutte, dans l’industrie du cinéma en tout cas, elle est de pousser et aider les femmes à faire des films, gérer des institutions ou des entreprises.


 

Pour moi, ça pourrait être le diable, s’il fait un one-man show et qu’il est drôle, je ne vais pas me retenir de rire ou de m’y intéresser parce que c’est le diable. C’est nier la dualité des hommes. Ce n’est pas simplement séparer l’œuvre de l’artiste, c’est séparer le jugement des diverses actions de chacun. Autrement, une seule action pourrait suffire à nier jusqu’à la nature de l’homme accusé. Les hommes ne sont pas par nature mauvais, on ne les juge pas pour ce qu’ils sont mais pour ce qu’ils ont fait. Dans la même logique, j’ai l’habitude de dire que les « cons » n’existent pas, tu n’as que des individus se rabaissant à faire ou dire des conneries. Donc un criminel ne peut l’être que dans le stricte cadre de ce qu’on lui reproche. Si par ailleurs il fait un bon pain, raconte de bonnes blagues ou fait de bons films, ça n’a rien à voir avec ses crimes. Beaucoup parlent de morale, moi, elle est là ma morale : on juge les hommes pour leurs actions, pas pour ce qu’ils sont ou seraient.

Est-ce que Polanski est un criminel ? Je suis désolé, ce n’est pas à moi de le dire, mais à des tribunaux, et je n’ai pas à devenir spécialiste de droit pour m’informer des modalités de son extradition qui ne me regarde pas en tant que spectateur, et qui ne relève pas plus à mon avis du fait politique mais du fait divers (et prendre des faits divers comme symbole me semble être la pire manière de légitimer des positions politiques, parce qu’elles s’établissent souvent plus sur l’émotion et des faits rares ou exceptionnels). Parce que si je dois me pencher sur le cas de Polanski pour savoir si c’est le diable ou non, je devrais alors le faire pour tout le monde. Pourquoi lui plus qu’un autre ?

Même si certaines personnalités publiques, artistiques sont des criminels notoires, je crois qu’on est tous assez intelligents pour intégrer deux informations distinctes sans que l’une n’ait besoin d’alterer l’autre : l’une concernant leur travail, l’autre, leur vie. Céline a pu écrire des chefs-d’œuvre ET être antisémite ; il peut même écrire des pamphlets antisémites comme d’autres ont pu réaliser des films pédophiles, là ce sont des œuvres, des textes, des films, qui sont pénalement répréhensibles. La loi sait donc parfaitement faire ce qui est à incriminer si nécessaire quand ça touche au travail d’un artiste.

Parce que si comme tu le dis, il n’est pas question d’inélégance, mais de crime, c’est à partir de quel niveau d’immoralité, de nombre d’années de prison, d’amende, que tu décides qu’un type doit être jugé, ostracisé des institutions, d’un monde, non plus pour ce qu’il fait mais pour ce qu’il est ? Si c’est valable pour un viol, pour ne le serait-il pas pour un vol, et si c’est valable pour un vol, pourquoi ne le serait-il pas dès qu’on pète de travers ? Elle est où la limite de la bienséance à partir de laquelle on décide que ce n’est plus acceptable de voir des films d’un criminel ou d’honorer son travail ? Qui la définit cette limite ?

Concernant la politique dans son film, je peux répondre ce que je réponds à chaque fois quand il est question de réception des œuvres : qu’importe les intentions de l’auteur, c’est au spectateur seul d’en faire une lecture personnelle. Je ne suis même pas sûr des intentions qu’ait voulu illustrer Polanski avec son film (je m’intéresse assez peu aux déclarations des cinéastes sur leur film justement parce que ça correspond presque jamais au film que je vois, c’est un jeu de téléphone arabe). Je fais même une différence entre l’œuvre et les déclarations de l’artiste. Le souci se situe peut-être là d’ailleurs : certains ont toujours mis l’auteur au centre de tout, quitte à en faire des héros ; donc on peut comprendre que dans cette logique, quand le public est déçu de leurs dieux qu’il ait envie de les sacrifier. Moi, je n’ai jamais vénéré qui que ce soit ; j’ai très tôt été éduqué dans l’idée de démystifier les artistes parce que je les ai toujours côtoyés ; et ils ne valent pas mieux que les autres. Je ne suis pas sûr que de voir Ridley Scott expliciter son interprétation de Blade Runner ou Kubrick de Shining ait un grand intérêt, parce que leur vision serait forcément très éloignée de ce que moi je vois dans ces films. L’auteur, c’est un guignol : je ne crois pas au génie, je ne crois pas aux maîtres de marionnettes ; le moteur principal qui dirige le devenir d’une œuvre, c’est le hasard ; c’est bien pourquoi tant d’interprétations sont possibles. Donc je veux bien qu’on me dise que tout est politique, que les intentions prévalent sur le résultat et l’interprétation personnelle du spectateur, mais dans ce cas, c’est de la politique qui fait à chaque fois plouf. Parce que tu ne seras jamais sûr que ce que tu as voulu dire ne sera pas compris autrement. D’ailleurs, tout le monde s’en fout si J’accuse suggère un quelconque rapport avec les accusations dont Polanski se sentirait victime et s’il s’en servirait pour faire un parallèle avec sa propre situation : DANS le film, le parallèle n’existe pour ainsi dire pas du tout. Donc le reste, c’est juste un procès d’intention, qui touché juste d’ailleurs, mais les « intentions », ce n’est pas « l’œuvre ».

Je ne trouve d’ailleurs pas moins « scandaleux » d’honorer Polanski qu’un autre. On prime quoi au fond ? Parce que c’est ça la question. Pas des hommes, on a compris. Pas des génies parce que je n’y crois pas. Des techniciens, peut-être, mais qu’est-ce qui nous permet de dire que sur un film, tel ou tel technicien a été « meilleur » qu’un autre ? Moi je peux pas. Des films, meilleurs que d’autres ? Oui, selon mes propres critères, donc les films que j’apprécie plus que d’autres. Donc un vote de popularité sur des films. Ça oui, à la limite. Mais en dehors de ça, ces prix sont un non-sens pour moi. Et c’est bien parce que c’est un non-sens que tout le monde peut décider arbitrairement de comment et de qui honorer ou non. Dans cette logique, bien sûr qu’on peut demander à censurer untel ou untel pour x raisons mêmes si elles n’ont rien à voir avec « l’art » ; mais dans ce cas, tu te heurtes à la possibilité que les votes disent tout le contraire. Et c’est sans doute ce qu’on a eu.

Perso, je suis pas un grand fan de l’artiste. J’aimais beaucoup Le Locataire à une époque, mais le film est tellement glauque que c’est en général le genre de bobine que j’ai envie de sortir de mon esprit. J’ai bien aimé son Macbeth parce qu’il en faisait une interprétation qui m’avait paru assez juste et à laquelle j’avais jamais pensé ; mais pour moi il est à classer parmi les cinéastes tièdes qui ne ratent jamais un film, mais qui n’a probablement jamais fait de très grands films (Chinatown me gonfle par exemple : sa manière de filmer est tellement classique, tellement propre, que paradoxalement, la relation incestueuse du film ne choque plus, et pour le coup, le glauque de la relation ne transparaît plus du tout). Je pense même que comme bon nombre de personnes du spectacle ou des arts, c’est un mec infréquentable ; seulement je vois pas bien le rapport avec ses qualités de cinéaste que les votants sont censés déterminer quand on leur demande « le meilleur réalisateur ».

Le gros problème que ça me pose cette histoire, et cette stratégie que je juge pseudo-féministe, c’est que pendant qu’on en vient à discuter du cas personnel d’un cinéaste, à savoir s’il devient moral d’établir des petits régimes d’exception pour certains justiciables qui se trouvent avoir une activité au centre de beaucoup d’attention (quand tu fais une manifestation contre le pédophile qui installe sa boulangerie quelque part, ça intéresse moins), c’est une énergie qui n’est pas tournée vers ce qui me semble bien plus légitime de défendre dans la lutte pour l’égalité entre les sexes ou la défense des victimes de prédateurs sexuels. Malheureusement, on se rend compte que la haine est bien plus moteur de revendication que des mesures d’éducation ou d’organisation de la société. Je ne crois pas une seconde aux effets positifs sur la société d’une logique de purge, de blâme, de déshonneur public ou d’ostracisme. Les adultes ne sont pas différents des enfants : on n’apprend rien quand on te tape sur les doigts, quand on te menace ou te fait chanter, quand on t’humilie avec des bonnets d’âne ou te montre du doigt, quand on te dit que de toute façon tu n’es qu’une merde qui ne vaut rien, irrécupérable ou mauvais par nature. Si le problème vient du comportement des hommes (car c’est bien eux qui sont désignés comme les coupables), il faut les éduquer, pas les braquer. Le criminel en puissance, ça lui fait une belle jambe que Polanski soit au centre de l’attention : pendant ce temps, on lui règle pas son compte à celui-là, et peut-être même qu’en réaction, ça réactive ses instincts de domination.

Sans compter que le plus dur pour les victimes, me semble-t-il, c’est bien de se sortir de leur condition de victime. Certes, faire en sorte que leur agresseur soit confondu et jugé aide à sortir de cette condition et de se reconstruire, mais quand il s’agit de mettre en permanence cette condition pour jouer sur l’émotion et réclamer des sanctions au-delà du cadre juridique pour des agresseurs, tu fais presque de ta condition de victime une vocation. En soi, ce ne serait pas un problème (même si je pense que ça empêche tout de même de se reconstruire et de se voir autrement que comme une victime), mais surtout je pense bien que ça conforte les agresseurs dans leurs instincts et leur confort de mâle dominateurs à la violence impunie : s’il y a des victimes qui s’identifie ainsi, ça force en retour que d’autres, sagement assis sans rien dire (ou se plaçant insidieusement du côté des victimes pour mieux les tromper), s’identifie comme des agresseurs. On se pose en agresseur (silencieusement) comme on se pose en victime. Je ne sais pas comment tu appelles ça en philosophie, mais de la même manière qu’on n’est pas « con » mais qu’on « fait des conneries », aucune « victime » n’a intérêt à se définir, se voir, s’identifier comme « victime ». Justement parce que les hommes, les individus, sont multiples. Ce n’est pas seulement l’homme qu’il fait séparer de l’artiste, c’est la femme qui aurait tout intérêt à se dégager de sa condition de victime. Et pour ce faire, il faut garder ses histoires douloureuses et personnelles, ses histoires d’agressions, dans le seul cadre juridique. S’il y a une lutte à mener, c’est de faire en sorte que ce cadre-là soit beaucoup mieux efficace pour relever les plaintes des victimes. Parce que si ça passe par l’éducation, ça passe aussi bien sûr par une plus grande efficacité dans la poursuite des agresseurs. Et plus tu t’agites autour de Polanski, moins tu agis, réfléchies, pousses la société à aller dans ce sens. Les agresseurs n’ont que faire qu’on s’en prenne à Polanski ou à d’autres ; or c’est bien eux, ce qu’ils représentent socialement comme menace, le souci, pas le fait de quelques hommes qu’on estime à tort ou à raison au-dessus des lois.


 

WHO cares about hygiene

Je viens de regarder la conférence de presse de l’OMS, et tout en préconisant de se laver les mains et d’éviter de porter ses mains au visage, j’ai dû les voir toussoter et se mettre les mains au visage une bonne cinquantaine de fois. Si on compte les journalistes attablés à leurs côtés, ça doit monter à mille gestes en 20 minutes susceptibles de transporter microbes et virus des surfaces à leur visage et de leur visage aux surfaces.

Et encore, tout ce petit monde se tenait durant le temps de la diffusion, bien sagement dans leur espace de vie, mais nul doute que le gros des transmissions (sans doute pour la plupart bénignes) se fait avant et après quand les personnes changent de places et interagissent physiquement.

Demander à des hommes ne suivre des recommandations d’hygiène aussi strictes, c’est comme mettre de la peinture rouge aux pattes d’un caniche, lui demander de rester tranquille, le laisser dix minutes dans une pièce de 20m², puis reproduire l’expérience avec un autre avec de la peinture noire : on ne pourra que constater le nombre faramineux de taches noires sur les rouges. On n’est pas beaucoup plus soignés que ça.

Seule méthode peut-être pour réduire drastiquement notre envie de nous gratter le nez, de remettre nos lunettes en place, d’appuyer notre paume sur le menton… inventer des gels hydroalcooliques avec un repoussoir olfactif qui nous passeraient l’envie de nous tripoter le visage.

(À moins qu’il soit plus sage d’en venir à tremper nos mains dans la peinture après les avoir lavées.)

Un monde nouveau, Vittorio De Sica (1966)

Un monde nouveau

Un mondo nuovo Année : 1966

Vu le : 20 février 2020

7/10 iCM TVK IMDb

Réalisation :

Vittorio De Sica


Avec :

Christine Delaroche, Nino Castelnuovo, Pierre Brasseur

Listes :

L’obscurité de Lim

MyMovies: A-C+

Comme Les Séquestrés d’Altona que De Sica tourne quatre ans plus tôt, le ton peut au premier abord étonner tant il se place dans le registre du sinistre. Pas de tragédie pour autant ici, sinon de celui d’une grossesse non-désirée. De Sica semble vouloir recueillir l’air du temps, celui des nouvelles vagues européennes et des sujets brûlants. Lui et Cesare Zavattini arrivent parfaitement à dépasser l’écueil d’une telle ambition, et si pour l’occasion le duo retrouve une forme de réalisme dans la capitale française (jamais loin du mélodrame), De Sica évite les effets de formalisme à la mode et se concentre sur son sujet.

L’habilité des deux Italiens, pour commencer, consiste à raconter l’histoire d’un coup de foudre, quasi animal puisqu’il va jusqu’à un rapport sexuel dès les premières minutes. On croit relativement bien à ce coup de foudre, De Sica jouant essentiellement sur l’attirance magnétique des acteurs, sur les regards, sur l’incompréhension presque de ce qui arrive à ce jeune couple se trouvant ainsi inexplicablement attiré l’un par l’autre. Aucun jugement moral, De Sica semble même clairement démontrer qu’une telle situation est possible sans que leurs auteurs en soient pour autant des dépravés, ce qui était probablement encore reconnu comme immoral et tabou en 1966. C’est très bien montré : la fille n’a rien d’une fille facile, et l’homme n’a rien d’un séducteur opportuniste ou d’un violeur.

Pourtant, ce rapport sexuel imprévu va bouleverser la jeune fille étudiante en médecine et quittera brusquement la fête où elle avait croisé cet homme, jeune photographe. Au point qu’ils se perdent de vue. La jeune fille prend alors peur et se rend vite compte qu’elle est enceinte. Un drame évidemment pour une étudiante ne connaissant pas le père de son enfant. Ce qu’elle ignore, c’est que le photographe de son côté essaiera pendant des semaines de la retrouver en écumant les facs de médecine. Il l’avoue : il aime cette jeune fille avec qui il a couché une seule fois et qu’il n’a pas revue depuis.

Quand ils se retrouvent, De Sica sait encore une fois parfaitement mettre en scène l’amour, celui des regards incertains, de la sidération, de la peur, et du magnétisme incompréhensible qui saisit les amoureux victimes d’un coup de foudre. Mais déjà le ton est dramatique, retenu, la musique a même un petit quelque chose d’expérimental, signe que le réalisateur, derrière le roman-photo tournant au vinaigre, insuffle à son film une tonalité noire voire distante et volontairement sinistre.

Après le bonheur des retrouvailles, vient le temps de l’annonce de la grossesse. Le jeune photographe réagit comme tous les imbéciles à cette époque et à bien d’autres : ce n’est pas possible d’assumer un tel fardeau à son âge. Il dit même : « Nous disposons relativement de peu de libertés dans ce monde, dès qu’on a un enfant, on n’en a plus aucune. » D’un film sur l’amour fusionnel (le coup de foudre), cela devient un drame de jeune couple, du déchirement, des premiers conflits en individus adultes. On n’est pas tout à fait dans l’incommunicabilité à la Antonioni, mais on s’en approche. Zavattini avait l’ambition de faire un jour un film sur rien (chose que fait admirablement Antonioni), mais il ne s’y risque pas ici et se rassure en proposant à De Sica une partition bien scénarisée avec les échanges dialogués et les évolutions dramatiques d’usage. Le jeune photographe par exemple dira une autre phrase marquante : « On s’aime, et puis on découvre qu’on n’a rien en commun ». Magnifique définition du second stade de l’amour, celui des déceptions, celui que les amoureux doivent apprendre à dépasser pour s’aimer autrement et construire ensemble quelque chose, en particulier accepter un enfant qui vient et qui sera alors peut-être un temps plus libre qu’eux.

Mais les deux amoureux ne s’entendent pas, ou de moins en moins, et cela, même sans se le dire. On le devine. Parce qu’en apparence, ils s’aiment encore et disent vouloir s’entendre et résoudre cette situation ensemble. Comme l’enfant que la jeune étudiante porte en elle, les conflits et les désaccords restent comme encore abstraits. Ils se mettent d’accord finalement pour un avortement après avoir un temps évoqué le mariage (c’est la décision de l’homme qui prime, clairement), et puis, face à l’attention factice des avorteuses tournant vite à l’insolence de grandes donneuses de leçon, elle prend peur et y renonce.

Je ne pense pas qu’on puisse y voir là un film ni féministe ou ni anti-féministe, au contraire, la réussite du film est de présenter les enjeux, et de surtout montrer la réalité des difficultés liées à la possibilité d’un avortement en 1966 dans un pays où la pratique est encore clandestine, sans tomber dans le piège du film à thèse. Au moins, le film pose les bases pour une bonne compréhension de la situation des femmes souhaitant se faire avorter à une époque où la pratique est encore illégale, parce qu’il montre une réalité sans porter de jugement sur le fond. Le drame au final devient presque plus le désaccord des deux amoureux sur une décision qui scelle leur avenir, quoi qu’ils en décident, commun, et donc, un peu moins libre qu’ils ne l’étaient avant de se rencontrer. Il y a toujours des conséquences à l’amour, et la première d’entre elle, c’est peut-être de faire le deuil de son insouciance, de son individualisme.

Un monde nouveau, Vittorio De Sica (1966) | Compagnia Cinematografica Montoro, Sol Produzione, Les Productions Artistes Associés

Un beau film. Peut-être inabouti, ou étrange comme son prédécesseur de 1962, mais un bon et beau film qui mériterait d’être redécouvert.

La seule interrogation me concernant, c’est de savoir s’il existe une version française non doublée. Seul l’acteur principal étant Italien dans le film, il serait plus logique de pouvoir disposer d’une copie française… Le film étant rare, on s’en contentera.

À noter l’apparition de quelques vedettes vieillissantes dans les seconds rôles : Pierre Brasseur, George Wilson, et sauf erreur de ma part, la paire flippante d’avorteuses, Madeleine Robinson et Isa Miranda.

Conflit, Léonide Moguy (1938)

Conflit

ConflitAnnée : 1938

Vu le : 20 février 2020

8/10 iCM TVK IMDb

Réalisation :

Léonide Moguy


Avec :

Corinne Luchaire, Annie Ducaux, Raymond Rouleau, Claude Dauphin, Dalio, Roger Duchesne, Jacques Copeau


Listes :

L’obscurité de Lim

MyMovies: A-C+

Films français préférés

Belle découverte pour ma première incursion dans le cinéma de ce cinéaste oublié qu’on dit avoir été populaire dans les années 30 avant de voir sa carrière interrompue par la guerre et être peu à peu oublié (il ira réaliser des films plus confidentiels aux États-Unis et reviendra avec des films moins réussis en France, à ce qu’on dit).

Premier constat : d’origine ukrainienne, on sent comme beaucoup de cinéastes soviétiques dès l’époque du muet, chez Léonide Moguy, un attrait et un soin tout particulier pour les acteurs. Les actrices surtout qui ici se partagent le haut de l’affiche. Toute la technique de Moguy est tournée vers eux pour les mettre dans les meilleures conditions : à l’image d’un Ophuls, il multiplie les mouvements d’accompagnement et les recadrages imperceptibles pour coller le plus aux émotions des personnages. Une qualité relativement nécessaire dans un film comme Conflit présenté comme mélodrame.

Conflit, Léonide Moguy (1938) | (CIPRA) Dalio, Jacques Copeau, Roger Duchesne, Raymond Rouleau

Pour être crédible dans un tel genre dont les excès pardonnent rarement, il faut une justesse sans faille, être à l’affût de moins geste ou mot allant trop loin. Et sur ce plan, Moguy tient ses acteurs d’une main de maître. Tout est juste et carré. Pour être juste, il ne suffit pas de demander à ses acteurs de « faire vrai », sans quoi on s’exposerait à certaines familiarités passant assez mal la rampe ; il faut surtout arriver à ce qu’ils trouvent leurs libertés, leur justesse, dans un cadre très délimité, presque théâtral (à une époque où encore beaucoup d’informations du récit passent en priorité par les dialogues).

Avec une distribution aussi hétéroclite, ça paraît presque miraculeux que de les voir tous si justes. C’est évidemment de talent dont il s’agit. Ça commence par le choix des acteurs secondaires : ils sont parfois très « typés » car issus du théâtre, mais dans ce registre, il faut avouer qu’on pourrait difficilement faire beaucoup mieux. Prendre un acteur du calibre de Jacques Copeau (l’équivalent d’un Charles Dullin sur les planches), cela a un sens : il faut donner à ce juge d’instruction une envergure que seul un acteur de théâtre peut donner. La diction est certes très typée (comme pouvait l’être celle de son acolyte Louis Jouvet), mais l’élan, le sens, la pensée, tout cela est toujours juste. On trouve d’ailleurs un autre « maître » du théâtre dans le film avec la présence de Raymond Rouleau dans le rôle du mari « trompé ». Le phrasé est déjà moins typé, et la « pensée » de l’acteur de talent est tout aussi présent. On y trouve encore Dalio, qui en fait certes un peu comme d’habitude des tonnes (peut-être même plus que d’habitude) en escroc dandy espagnol (ses répliques sont mémorables) et offre avec le rôle de l’adjoint du juge, une note humoristique au film qui rapproche ainsi peut-être plus le film d’une tradition de la tragi-comédie à la française plus que des mélodrames larmoyants hérités du muet.

Mais le plus impressionnant dans cette distribution, ce sont ces deux actrices partageant les deux rôles principaux. Toutes les deux blondes, toutes les deux grandes, et bien sûr un talent évident à la hauteur de leurs partenaires souvent plus réputées qu’elles. Si un film peut tomber par ses excès, on peut encore détourner les yeux sur les excès de quelques rôles secondaires, sur quelques détails anodins ; mais on peut difficilement se rattraper quand les rôles principaux ne sont pas au diapason. Je rappelle en deux lignes le sujet pour montrer à quel point il serait si facile d’en faire trop : une fille annonce sa grossesse à son fiancé qui ne trouve rien de mieux que de la laisser en plan en lui conseillant d’aller avorter (on est avant-guerre et le sujet est clairement évoqué) ; la fille vient trouver sa sœur aînée dans la capitale qui se trouve avoir des difficultés à avoir un enfant ; toutes les deux mettent au point un stratagème pour que l’une se fasse passer pour l’autre et ainsi régler leurs problèmes respectifs l’une « adoptant » secrètement l’enfant de l’autre. Bien sûr, rien ne se passe comme prévu, et le film commence avec une dispute entre les deux sœurs au cours de laquelle l’une tire avec un revolver sur l’autre.

C’est donc plutôt du lourd. Et pour couronner le tout, Léonide Moguy use d’un procédé à la mode au cours du muet pour mettre en scène ce genre de mélodrames à grosses ficelles : le flash-back. Tout à ce stade pourrait être réuni pour plonger dans les excès habituels du genre, et pourtant, grâce à sa maîtrise, à sa direction d’acteurs, on évite le pire, et le film est même assez réussi. On peut y remarquer une jolie touche de « art director » façon MGM, au goût très « parisien » avec ses riches intérieurs bourgeois et ses jolies toilettes qui ne pourraient trouver meilleures ambassadrices que deux grandes blondes émancipées.

Parce que oui, l’aspect vestimentaire, ça a son importance pour dire en une ou deux images la nature des rapports humains, sociaux, familiaux. En l’occurrence ici, l’image donnée de ces sœurs, c’est celle de femmes, certes malmenées par des hommes, mais des femmes qui résistent (parce que leur classe sociale leur permet de le faire), leur font face, souvent même les surpassent à tous les niveaux, et à l’image de certaines représentations de la femme dans des films hollywoodiens des années 30, font beaucoup pour l’émancipation des femmes dans les populations qui viennent à s’identifier à elles à travers le cinéma. En voyant Conflit, on n’a certes plus envie de ressembler à Corinne Luchaire avec ses tailleurs sobres et impeccables qui seraient d’actualité encore aujourd’hui (on est avant Dior et Chanel) qu’à imiter Claude Dauphin (le fiancé) avec son bagou désuet (la goujaterie, elle, n’est toujours pas passée de mode). 

Jinpa, un conte tibétain, Pema Tseden (2018)

Jinpa, un conte tibétain

Zhuang si le yi zhi yangAnnée : 2018

Vu le : 18 décembre 2019

7/10 iCM TVK IMDb

Réalisation :

Pema Tseden


Listes :

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On sait généralement peu de choses du cinéma indépendant chinois, alors que dire du cinéma tibétain sinon que Jinpa représente, pour le moins, une excellente opportunité de le découvrir. Mais si on espère y trouver dans ce sixième film de son réalisateur, Pema Tseden, une représentation convenue et folklorique du Tibet, on risque fort d’y laisser ses plumes de cinéphile. Parce que si on peut imaginer, notamment à travers certains thèmes abordés en communication plus ou moins directe avec des usages bouddhiques, un rapport à la tradition locale, le film oppose surtout curieusement deux styles ou univers bien différents : à la fois un onirisme proche du surréalisme et une modernité décalée, voire déjà désuète qui a, pour qui ne connaîtrait rien du Tibet actuel, un petit air dystopique à la Mad Max.

Le film propose un récit à la fois très court et beau juxtaposant en une seule deux histoires, deux fables, comme les ornières laissées par les roues d’un camion dans le désert, et dont le croisement inattendu, étrange et peu évident, permettra à diverses interprétations de se faire. La forme quant à elle, distante et féerique, a le bon goût de ne pas donner les clés de cette fable du bout du monde, en instaurant plutôt habilement une forme de fascination jouant sur l’attente d’une résolution évidemment absente du film.

Les événements sont simples comme dans un conte pour enfant et voyageurs, un mythe routier : une route déserte, un camionneur écrase un mouton, le récupère dans sa remorque après quelques tergiversations, et peu de temps après, sur la même route déserte, croise un homme qu’il prend en auto-stop et qui dit avoir le même nom que lui (le Jinpa du titre du film). L’auto-stoppeur dit partir retrouver l’assassin de son père pour le tuer à son tour. Les deux hommes se quittent, prenant littéralement et symboliquement deux chemins différents. Le reste devient plus flous, comme dans un rêve, ou comme si le récit avait été nimbé dans un nuage de fumée chamanique. Une fois sa journée de travail achevée, après avoir remis le mouton écrasé à un temple, et après une nuit passée chez sa belle, contrarié par l’histoire que lui a raconté son homonyme croisé la veille, le camionneur retourne sur la route afin de retrouver le vagabond. Il s’arrête dans une auberge où la patronne confirme avoir vu le vagabond la veille.

C’est là que le récit, et la mise en scène, prennent un détour franchement surréaliste. Pema Tseden parsème alors sa mise en scène de détails forçant le rapprochement entre les deux situations, les deux séquences à l’auberge, on y remarque mille et un détails qui diffèrent, et d’autres qui imperceptiblement semblent s’interconnecter. Les plus étranges parmi ces détails sont ceux communs aux deux séquences mises en parallèle : on revoit la même situation, le même lieu, avec un personnage différent. C’est peut-être là qu’on commence à se demander si réellement les deux personnages comme leur nom l’identique n’en forment pas qu’un seul.

Ainsi assuré que son homonyme est bien passé chez l’homme qu’il pense être l’assassin de son père, le camionneur reprend ses recherches, car depuis son arrivée dans cette petite ville aux accents westerniens, le vagabond a disparu… Un Jinpa semble avoir remplacé l’autre : comment et pourquoi ?

Le reste est à découvrir : l’un ou l’autre ont-ils réellement retrouvé cet homme ? Cet homme peut-il être réellement celui que Jinpa pense avoir tué son père ? Et si Jinpa avait en fait rêvé cette rencontre, ne cherchait-il pas lui-même le meurtrier de son propre père, tué autrefois par un tel voyageur vagabond, pour le tuer à son tour devant les yeux de son fils ?… Peut-être plus qu’un rêve, ce serait alors un cercle meurtrier infini qui se dessinerait sous nos yeux. Un conte absurde sur la vacuité de la vengeance, sur la violence répétée des hommes, et sur une impossible quête de la rédemption ?

Si la fable, pour elle seule vaut le détour, parce qu’on en comprendra sans doute jamais le sens (la fin « éclaire », comme dans une fable, le sens de notre histoire, par un proverbe tibétain : « Si je te raconte mon rêve, tu pourras l’oublier ; si j’agis selon mon rêve, sans doute t’en souviendras-tu ; mais si je te fais participer, mon rêve devient aussi ton rêve »), la mise en scène n’est pas sans reproche, mais la maîtrise reste impressionnante pour un cinéaste inconnu.

Si on s’attarde peut-être trop, au début, sur certains détails issus du premier nœud narratif (celui du mouton) avant la rencontre entre les deux Jinpa, si le cadrage lors de la séquence de la rencontre, cadrant de face les deux hommes de si près et dans le même cadre qu’il coupait le visage des deux hommes sur les bords gauche et droit (choix qui a sans doute un sens, celui de suggérer qu’on a affaire à un seul homme, mais à cet instant, on n’en a encore aucun indice), si la musique peut parfois être un peu directrice à mon goût, si la patronne de l’auberge, bien que jolie me paraît être en dessous des autres acteurs, tout le reste est bien exécuté.

Western quasi antonionien, Jinpa fait parfois penser à Profession Reporter avec ce thème du double et l’effacement progressif, narratif et symbolique, d’un des deux modèles : le Jinpa à l’allure de mauvais garçon, avec tout l’attirail du rockeur modèle, moderne donc, venant effacer l’existence de l’autre Jinpa, à habit traditionnel, lui, dès qu’il se lance à sa recherche, un peu comme on perd toujours à courir après son ombre…

Le film écume les festivals depuis deux ans (dont le festival de Venise où il a reçu un prix pour son scénario) et a été nominé aux prix de quelques prix chinois et asiatiques. Il sort en France ce 19 février.

Jinpa, un conte tibétain, Pema Tseden (2018) Qinghai Ma Ni Shi Pictures, Xiangshan Ze Shi Dong wen hua chuan bo

Monsieur Max, Mario Camerini (1937)

Il signor Max

Il signor MaxAnnée : 1937

Vu le : 15 février 2020

8/10 iCM TVK IMDb

Réalisation :

Mario Camerini


Avec :

Vittorio De Sica, Assia Noris, Rubi D’Alma


Listes :

L’obscurité de Lim

MyMovies: A-C+

Lim’s favorite comedies

Peut-être le meilleur exemple de comédies romantiques proposées par Mario Camerini au cours des années 30, le plus abouti, mettant en scène une nouvelle fois le couple De Sica – Assia Noris.

Toujours d’inspiration américaine, Mario Camerini réalise ici une comédie du travestissement dans laquelle non seulement Vittorio De Sica s’amuse, et se perd beaucoup, à changer d’identité malgré lui (une méprise originale qu’il renonce à clarifier), mais aussi de classe sociale. Et c’est tout à la fois le côté romantique (il court deux femmes en même temps) et le côté social qui fait déjà peut-être de Monsieur Max une des prémices de la comédie à l’italienne (et sociale) des années 50 et 60 (sa volonté de s’élever au-dessus de sa classe pour fréquenter les élites en rappelle d’autres).

Monsieur Max, Mario Camerini (1937) | Astra Film

Je donnerai un million est d’ailleurs exactement dans la même veine, avec une connotation cette fois bien plus sturgesienne voire capraesque : à la base de toutes ces comédies sociales et romantiques des années 30, le travestissement social et l’identité recomposée. Ce sera même dans ce film tout l’intérêt de l’intrigue : chercher un milliardaire caché parmi les pauvres qui récompensera celui qui l’aidera comme le titre l’indique si bien… (on change de la même manière de classe, mais cette fois dans l’autre sens). On pourrait être dans Les Voyages de Sullivan ou dans My Man Godfrey (tous deux antérieurs) ou peut-être chez Chaplin (dont le génie du personnage de Charlot pouvait être fascinant de part sa capacité à la fois à pouvoir représenter un ancien riche déchu ou un vagabond se rêvant en être un : son costume, pour ne pas être celui d’un vagabond tout simple mais celui d’un vagabond portant ce qui est pas loin d’être un frac en lambeau, est peut-être les prémices de ce goût futur pour les comédies de travestissement).

La même rengaine à constater d’ailleurs pour ce Monsieur Max comme pour d’autres de Mario Camerini : il y a déjà du réalisme dans ce cinéma-là, Camerini ne semblant pas être autant qu’on voudrait le croire homme à se laisser enfermer dans des studios fraîchement inaugurés à Rome (et même si ironiquement, ses scènes tournées sur les routes de campagne, parfois tournées en accélérées, sont peut-être ce qu’il y a de plus artificiel dans ses films). On aurait tout intérêt à revisiter ce cinéma italien des années 30, loin de la réputation mièvre qui lui a été faite avec les téléphones blancs.

Beaucoup d’humanité dans ce Monsieur Max. L’homme du peuple qui aspirait à partager la vie mondaine des gens de la noblesse italienne finira par comprendre que sa vraie place est parmi celle qui, seule, l’aime comme il est. La noblesse n’est plus celle de ceux qui appartiennent à une élite sans mérites, mais celle des gens simples qui ont du cœur.

1917, Sam Mendes (2019)

1917

1917Année : 2019

Vu le : 2 février 2020

8,5/10 iCM TVK IMDb

Réalisation :

Sam Mendes


Avec :

Dean-Charles Chapman, George MacKay, Daniel Mays, Colin Firth, Benedict Cumberbatch


— TOP FILMS

Listes :

Limguela top films

MyMovies: A-C+

La proposition technique au cœur du film est largement justifiée par son sujet et par le devoir à qui s’y frotte de dévoiler la réalité de ce qu’est une guerre. Ça peut être important de choisir le bon procédé pour réaliser un film : dans Birdman, par exemple, je n’ai pas compris l’intérêt du plan unique, alors que du même Cuarón, les plans-séquences dans Le Fils de l’homme me paraissaient bien plus justifiés. L’intérêt de s’interdire le plus possible les coupes (même si en faire une règle stricte repose pour beaucoup sur une posture ou un exercice de style qui, pour le coup, dessert le sujet parce que le spectateur s’en trouve détourné), c’est comme dirait Bazin forcer la réalité de deux éléments qui se rencontrent pour interagir dans un même cadre et provoquer chez le spectateur une sorte de sidération qui se rapproche de celle du héros au moment où il est censé les vivre. Montrer un acteur en plan-séquence dans les coulisses avant de rentrer en scène, je saisis mal la logique, alors que montrer un personnage en se focalisant sur son point de vue et subir comme lui tous les éléments perturbateurs venus du hors-champ, ça force l’identification. Et quand forcer au mieux l’identification si ce n’est dans un film de guerre où le ou les personnages doivent traverser de nombreux obstacles pour parvenir à leur but ? Si le but des personnages est de livrer un ordre important à un bataillon isolé coupé des communications modernes par l’ennemi, celui du metteur en scène est d’illustrer au mieux cette immersion dans l’enfer de la guerre. Le plan-séquence narratif (plus que technique, puisqu’on se doute que tout n’a pas été filmé d’une traite) est donc, de mon point de vue, parfaitement justifié.

1917, Sam Mendes (2019) Dreamworks UPI

Par ailleurs, il faudrait sans doute plus voir le dispositif proposé plus comme un travelling d’accompagnement continu que comme un plan-séquence. Je ne me suis jamais beaucoup ému du recours à de quelconque plan-séquence dans les films, simplement parce que d’un point de vue narratif, ç’a rarement un sens. Choisir des plans-séquences, c’est comme décider de ne jamais changer d’objectif pour sa caméra durant tout un film. C’est peut-être plus difficile à tenir tout au long d’une scène, et techniquement parlant, ça permet souvent certaines facilités de cadrage qui effectivement appauvrissent la narration parce qu’on se laisse alors dépasser par les mouvements et les cadrages flottants qui viendront alors moins bien appuyer une ligne de dialogue, un regard, etc. Sauf qu’au-delà de l’aspect technique, certes un peu discutable, Sam Mendes pour ce 1917 ne fait pas que suivre ses personnages en plaçant sa caméra n’importe où. L’absence de coupe apparente, si elle permet de confronter dans le même cadre des éléments hors-champ avec ceux déjà dans le cadre, et si elle permet aussi de profiter à plein de l’effet « temps réel » (qui est une illusion parce que le film ne dure que deux heures, alors que le temps diégétique vaut au moins une demie journée), il faut en revanche noter que chaque séquence (narrative, c’est-à-dire chaque passage d’une péripétie ou d’un lieu à un autre) est structurée avec des cadres différents, souvent très bien délimités, à l’intérieur de cette continuité. Et ça, c’est de la narration et de la mise en scène. Quand la caméra se tourne vers un élément ou que Mendes choisit de se tourner ou de se rapprocher de tel ou tel détail, il n’est pas esclave de son dispositif parce qu’à chaque fois le mouvement ouvre vers un objet, un décor, un cadre qui offre un sens ou une information nouvelle à notre regard, donc… du récit. Quand on voit apparaître autant de détails dans un plan, ils n’apparaissent pas par hasard, certains doivent forcément faire l’objet d’un travail de design précis et contrôlé, et si tout paraît avoir l’aspect d’un reportage (Cf. les films du type Rec ou Cloverfield qui joue sur le même principe d’illusion et donc de reconstitution de la réalité), tout est en fait minutieusement prévu, cadré, pour apparaître quand il faut dans le cadre. La caméra ne bouge pas pour le plaisir de bouger, et quand elle tourne autour des personnages, les laisse prendre parfois un peu de distance, c’est toujours pour dévoiler autre chose de signifiant à ce moment. Le film est très dense en éléments de détail servant à illustrer une situation, à enrichir la contextualisant en ne cessant de faire apparaître à l’écran des éléments de ce hors-champ particulièrement invasif et dense à l’intérieur du cadre. Quand la caméra quitte momentanément le personnage principal qui passe en suivant un officier à l’intérieur d’une maison et que la caméra entame à l’extérieur un travelling (toujours d’accompagnement sur ce même personnage alors même qu’il est hors-champ), c’est pour montrer des soldats britanniques pisser sur le mur de la maison. Quand ce même personnage fuit dans la nuit dans une ruelle les tirs ennemis et, qu’en regardant devant lui, il voit soudain un soldat allemand venir vomir dans cette même ruelle, il se déporte immédiatement vers la gauche pour se cacher au coin de l’immeuble ; et alors, non seulement la réaction de l’acteur est trop précis pour être improvisée (il est même difficile de penser qu’un acteur puisse jouer cette surprise à la première prise), mais en plus, la caméra qui le suit et qui montre au loin le soldat ennemi n’est pas pris de surprise, son timing est parfait puisque le cadrage qui suit nous montre dans le bord gauche du cadre notre personnage principal et dans le bord droit le soldat allemand. Les séquences sont peut-être sans coupes apparentes, mais l’intérêt est ailleurs : ces séquences disposent d’un découpage narratif riche et efficace dont la mise en place sans doute particulièrement difficile a un but unique, celui de raconter au mieux ce qu’on voit.

Le but d’un film, il est de donner à voir. Dans un jeu vidéo ou un reportage, il y a certes une impression de continuité, mais rien n’est structuré pour se voir présenté à notre regard tel ou tel élément narratif : l’objectif subit les éléments plus qu’il ne les prévaut et encore moins les dévoile. C’est toute la différence. Et ici, aucun doute là-dessus. S’il y a un tour de force technique, c’est moins d’arriver grâce à la technologie à n’offrir qu’un plan sans coupe pour un seul film que d’offrir en permanence au regard du spectateur des éléments narratifs au moment où on les ferait intervenir au montage et dans une composition technique classique. De fait, il n’y a en réalité aucun temps morts pendant le film : les pauses servent à respirer, offrent des cadres tournés sur des espaces ouverts qui permettent à notre regard de s’arrêter sur divers éléments plus ou moins loin, et tous les éléments entrant dans le cadre au plus près servent à illustrer le sujet du film. C’est ici que ma vieille conception opposant réalisation et mise en scène * prend tout son sens : si le film est dénué de montage apparent, si techniquement, il n’y a qu’un plan, en réalité, à chaque fois que la caméra bouge, de fait, le cadre change, nous montre autre chose, nous dévoile des éléments qui n’ont pas été mis là par hasard, et ça, c’est de la composition, de la mise en scène (composition à l’intérieur du plan entre les acteurs et l’environnement dans le cadre) et donc du récit.

*ce qui apparaît à l’écran (élément de décor, accessoire, acteurs, environnement) appartient au domaine de la mise en scène que j’opposais à la réalisation qui est tout ce qui est lié à la composition des plans, du cadrage et du choix des objectifs ou encore du montage.

Le film n’est par ailleurs pas sans de nombreuses autres qualités. Le fait de tourner en un plan, si on peut s’émouvoir de l’effort technique que ça représente, je suis surtout de mon côté impressionné par la qualité de l’interprétation de nos deux hermès des tranchées. Et Sam Mendes ne peut pas n’y être pour rien, parce que le moindre détail de la mise en scène (ce qui apparaît à l’écran, donc) relève de cette même logique de réalisme. Et ça me semble important de montrer la guerre, son horreur, au plus près de ce qu’elle est (dans les limites de la bienséance). Bien plus que de montrer Batman en slip marcher la rue. Et en dehors d’un officier au tout début de la quête, cabotinant peut-être un peu trop comme un cow-boy du milieu du XXᵉ siècle, on échappe pour beaucoup aussi aux caricatures de personnages “cools” à l’américaine auxquels on échappe rarement dès qu’il est question de mettre en scène des soldats. On ne trouvera certes jamais mieux que des acteurs anglais pour ce genre d’exercice, étant peut-être les seuls à disposer d’assez de constance et de justesse acquises lors de leur expérience de la scène.

Autre belle réussite, la musique. Elle accentue parfaitement les moments forts du film. De l’émotion fraternelle quand un des deux hermès quitte le petit bourg où il laisse son compagnon, à la musique plus lourde et tragique lors des “traversées” entre les bombes ou les mouvements de foule, et jusqu’à la séquence sidérante du village en ruine de nuit. Ces passages “opératiques” ne sont pas sans rappeler certaines des séquences de films aux quêtes presque identiques que son Apocalypse Now ou Aguirre. La musique, à mesure que les personnages s’enfoncent dans l’enfer de l’inconnu, illustre à ce moment une forme d’ivresse hallucinatoire qui doit bien refléter les sauts de conscience, la sidération et les divers troubles qui nous assaillissent quand on se trouve piégés dans un tel environnement hostile alors qu’on se doit de survivre et de continuer à se frayer un chemin au milieu des cadavres, des cratères d’obus, des débris et des ruines.

Le véritable tour de force du film d’ailleurs est là. Tous ces éléments ne servent, eux, qu’un but, illustrer une des plus vieilles histoires du monde. À la fois simple et efficace. Être missionné pour passer d’un point A à un point B. Entre les deux, la jungle, la barbarie. Quand on arrive à trouver un sujet assez fort permettant le déploiement de ce genre de quêtes, et qu’on décide d’un dispositif technique et narratif pour sa mise en œuvre, le défi est de parvenir à ne pas trahir cette simplicité tout en offrant une richesse dans les détails pour se mettre au service de son sujet. On retrouve sans doute là-dedans un peu de la logique du théâtre classique, aristotélicien, et assez peu élisabéthain cher à nos amis anglais : unité de temps, de lieu, d’action, auxquelles on pourrait ajouter pour 1917 unité de point de vue.

2019 était décidément une année bien riche pour le cinéma.