Colpire al cuore, Gianni Amelio (1982)

Note : 3 sur 5.

Colpire al cuore

Année : 1982

Réalisation : Gianni Amelio

Avec : Jean-Louis Trintignant, Fausto Rossi, Laura Morante, Sonia Gessner

Film inconnu en France (jamais sorti), mais référencé en Italie (il apparaît dans l’ouvrage de référence de Roy Menarini). Une curiosité qui fait le plein à la Cinémathèque. Pourtant, le film est assez inconséquent.

On voit où Amelio nous mène. Vers une sorte de chronique crépusculaire, voire funèbre, sur la fin des années de plomb en Italie à travers un angle qui se veut tout sauf frontal. Le récit s’attache surtout à décrire la découverte, par son fils, de l’implication d’un professeur d’université bien tranquille dans cette mouvance meurtrière d’extrême gauche.

Cette approche louable échoue à assumer les propositions esthétiques et narratives de l’angle choisi. Quand vous restez dans les coulisses pour mieux regarder de côtés votre sujet tout en jouant sur le premier et le second plan (le premier étant la relation père-fils), vous risquez de ne pas savoir donner corps, à travers la mise en scène, à tout un univers esthétique, symbolique capable d’accompagner cette mise à distance. Tout peut vite devenir complètement flou et inconsistant.

Ralenti par des pesanteurs incompréhensibles, le début échoue à justifier cette ambiance crépusculaire avant l’acte tragique qui mènera le fils à prendre conscience des activités de son père. Un tel tournant dramatique devrait obliger le récit à opérer un basculement d’atmosphère. Or, quand le fils reconnaît un ami de son père abattu par la police sur les lieux d’un attentat, rien ne change réellement dans sa physionomie. C’est très mal amené. L’intro est censée dévoiler la nature des relations père/fils avant que celles-ci soient compromises par la révélation de l’implication du paternel dans ces activités clandestines. Leur relation au contraire semble à ce moment parfaitement hors sujet. Et cela, non pas à cause de son écriture, mais de l’interprétation de l’adolescent comme figé et indifférent aux événements auxquels assiste son personnage. Voilà la maladresse initiale : placer l’ambiance au corps de son film tout en la conditionnant au jeu d’un jeune premier sans relief ni charisme.

Le film paraît ainsi ne jamais commencer ou avoir commencé sans nous. « Pourquoi es-tu triste, jeune homme ? » « En prévision de la séquence de l’attentat. » Tu as peur des erreurs de continuité quand un acteur sans expérience doit en assumer la responsabilité tout au long du film ? Facile : tu lui demandes de ne rien exprimer. Rien plus rien, égal rien. La constance.

Le mutisme de l’adolescent pourrait certes présenter l’avantage de ne pas subir les élans gnangnans de n’importe quel ado face à une caméra, mais puisque le tournant narratif après l’élément clé de sa découverte fait pschitt, ce mutisme devient une apathie coupable (il y a des situations dans lesquelles le jeu à la Bresson n’a aucune chance d’être efficace).

Dommage, l’angle proposé, potentiellement passionnant, est mal servi par la mise en scène d’Amelio et par la fragilité du récit.

Les décors, tant intérieurs qu’extérieurs, en revanche, rendent le film légèrement plus supportable qu’il ne l’aurait été sans. Mais le choix des décors ne fait pas une mise en scène. (Et la beauté de Laura Morante, sorte de princesse étrusque, vaut bien celle de la ville de Bergame.)


Colpire al cuore, Gianni Amelio (1982) | Antea Cinematografica, Rai 1, Swan productions


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La Rançon de la peur, Umberto Lenzi (1974)

Note : 2.5 sur 5.

La Rançon de la peur

Titre original : Milano odia : la polizia non può sparare

Année : 1974

Réalisation : Umberto Lenzi

Avec : Tomás Milián, Henry Silva, Laura Belli, Anita Strindberg

« Le crime parfait ? Pourquoi se contenter d’un seul ? » pourrait faire figure de slogan au film…

Certains aspects intéressants, vite gâchés par d’autres. Le principal atout du film réside dans sa répétition absurde de la violence avec ses crimes qui s’enchaînent comme une fuite en avant que rien ne peut arrêter. Dans ces excès, on retrouve la logique itérative et inéluctable de la Justine du marquis de Sade, mais aussi la violence débridée, anarchique, voire punk de La Dernière Maison sur la gauche que Wes Craven réalise une poignée d’années plus tôt. Le film était suivi d’une discussion et les intervenants y voyaient surtout une inspiration rossellinienne. Ça me laisse dubitatif. Le réalisme s’est répandu partout sans rapport avec le néoréalisme (les usages étaient amenés à évoluer avec la transformation du matériel technique), et le cinéma américain a fini par connaître cette vague libératrice. Et c’est à mon avis bien plus cette influence qui ressort ici. La violence s’émancipe, le sexe aussi, le cinéma met à l’épreuve ses propres limites. Pas forcément d’ailleurs pour le meilleur. La tentative de cambriolage d’une banque au début évoque un thème récurrent du nouvel Hollywood, mais aussi une vieille antienne domestique, celle du film de hold-up, tout en se réappropriant une idée à la mode : le masque de foire que revêtent les criminels.

Le casse échoue lamentablement et finit par le meurtre d’un policier et le kidnapping d’un gamin rapidement laissé sur la chaussée. Les chefs mafieux tiennent personnellement responsable le conducteur du véhicule qui a perdu ses nerds. Commence alors pour lui une fuite violente et sans fin. Jean-François Rauger et son acolyte après la projection diront que rien n’explique l’agressivité démentielle du criminel, elle se justifie pourtant bien dans ces séquences introductives. Qui a tué une fois (pour rien) peut tuer deux fois, trois fois… en espérant tirer profit de cette violence. Après avoir été lâché et humilié par ses chefs, plus rien ne le retient. Psychologiquement parlant, cela a un sens. Quand un comportement semble incohérent, certains en viennent à évoquer alors la carte « psychanalyse ». Rauger me perd dans ses justifications et une partie de la salle prend la fuite (ils ont compris… inconsciemment que le monsieur dit n’importe quoi) : il raconte que le scénariste dans des interviews qualifiait la psychanalyse de charlatanisme. Bingo, il avait bien raison, Jean-François. Ah, je retrouve bien là mes critiques français… La planète entière sait à quoi s’en tenir avec ces freudaines, mais trois villages d’irréductibles offrent encore une validation post-mortem à la psychanalyse : la France, l’Argentine et les cinéphiles. Ces derniers se servent de cette pratique d’un autre temps comme d’une bouée : lâchez l’affaire, ne craignez rien, prenez une grande respiration et faites la planche…

Avant la projection, Nicolas Pariser, qui présentait le film avec son camarade lacaniste, posait une question qui cadre bien la cinéphilie : qu’est-ce qui fait un bon film ? Son scénario, sa mise en scène ou un ensemble de toutes les composantes d’une production ? Rauger répondra plus tard à sa manière en expliquant trouver trois auteurs à La Rançon de la peur : Tomás Milián (l’acteur principal), Ennio Morricone et la mère de Freud (ou quelqu’un d’autre). Le postulat me convient, mais ma conclusion serait diamétralement opposée. Je n’ai jamais supporté Milián. Avec Ugo Tognazzi, il représente pour moi, par ses excès grotesques, une des figures du déclin du cinéma italien. Cet effondrement s’est produit bien avant les années Berlusconi et le cinéma sirupeux de la décennie suivante. Comme pour le cinéma japonais, les excès de l’exploitation et du cinéma de genre ont servi de chant du cygne au cinéma italien : une manière de survivre un instant avant de sombrer. Cette surenchère apparaît dans les comédies qui tournent désormais presque toujours à la farce (moins à la satire ou à la comédie amère), mais aussi dans les polars largement sous perfusion hollywoodienne. Un cinéma de références ne peut, comme les grimaces de Milián, être pris au sérieux.

Si l’on évoque Rossellini et le néoréalisme, interrogeons-nous en quoi les grimaces de Milián peuvent être prises au sérieux dans un film ? Dès qu’il émerge de l’écran, par son agitation et son manque de réalisme, il m’interdit de rentrer dans le film. J’y vois un acteur qui surjoue, multiplie les pitreries et se cache derrière les contorsions de son visage. Si le cinéma italien est mort de ses excès comme un amoureux éperdu qui agace un peu plus sa belle à force de hurler à sa fenêtre alors qu’elle a refait sa vie avec un poste de télévision, Milián illustre parfaitement cette dérive.

Un plan résume ce grand n’importe quoi : au moment de kidnapper la fille du patron, l’acteur ne peut s’empêcher de faire le pitre en plaquant son visage sur la vitre. « Un acteur ne devrait pas faire ça. » Le cinéma peut montrer toutes les formes de violence, mais aucun spectateur n’a envie de voir un acteur bouffer ses crottes de nez ou tenter des records de grand écart facial.

L’excès absurde de la violence, les meurtres gratuits, le sexe ou la vulgarité, c’est dans l’air du temps. Cette répétition m’évoquait donc Sade. Mais Milián casse l’ambiance. Pour être crédible, l’absurde a besoin d’être pris au sérieux. La Justine de Sade est drôle. Mais ce sont les sévices qu’elle subit qui finissent par nous amuser. Notre rire est… sadique. Ici, le scénario n’est pas si mal, la mise en scène n’a rien de honteux dans sa crudité et sa cruauté (proche de l’horreur punk et naturaliste du film de Wes Craven donc). Et c’est bien son acteur principal qui fout tout en l’air.

Milián n’est pas beaucoup aidé non plus par le reste de la distribution. Les séquences où l’acteur à la gueule de pâte à modeler n’apparaît pas sont consacrées au flic à ses trousses. Il est l’antithèse de Milián : inexpressif, avec des petits yeux noirs et figés, une peau cireuse digne du musée Grévin, sans charme ni charisme.

En résumé : une proposition de départ affriolante, accompagnée par une ritournelle géniale d’Ennio Morricone, mais un film loin d’être réussi (époque noire pour le cinéma italien).


La Rançon de la peur, Umberto Lenzi (1974) Milano odia : la polizia non può sparare | Dania Film


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Milan calibre 9, Fernando Di Leo (1972)

Note : 2.5 sur 5.

Milan calibre 9

Titre original : Milano calibro 9

Année : 1972

Réalisation : Fernando Di Leo

Avec : Gastone Moschin, Barbara Bouchet, Mario Adorf, Luigi Pistilli, Philippe Leroy, Lionel Stander

L’avantage des mauvais directeurs d’acteurs, c’est que l’on peut juger de la qualité de ses interprètes en un clin d’œil sans suspecter qu’ils tirent leur talent du cinéaste qui les dirige. Di Leo démontre une nouvelle fois qu’être réalisateur ne consiste pas simplement à décider où poser sa caméra, déterminer un semblant de découpage technique, définir un rythme, une ambiance, c’est aussi mettre en place des acteurs dans une situation et guider les comédiens à ne pas céder aux facilités. Si la distribution compte ici quelques acteurs de seconde zone aperçus ailleurs dans des rôles secondaires et qui se débrouillent comme ils peuvent, d’autres se noient complètement (les acteurs internationaux notamment). Livrés à eux-mêmes, ces derniers interprètent leur partition au premier degré dans un rythme pesant censé produire une atmosphère de méfiance et de gravité. Rien dans ces conditions d’interprétation médiocres ne peut être pris au sérieux. Le ton sur ton a l’avantage d’être perçu pour ce qu’il est : une farce. Les acteurs jouent et ça se voit. Di Leo n’est pas un grand cinéaste et ça se voit. L’acteur est le premier avocat de la vision d’un cinéaste, le garant du contrat narratif qui les lie tous aux spectateurs. Un mauvais acteur rompt la suspension volontaire de l’incrédulité accordée par le spectateur au début de chaque film : si l’acteur manque de crédibilité, c’est toute la chaîne de crédibilité du film qui cède. Fermez le rideau, le spectacle est terminé.

Le scénario n’est pourtant pas dénué d’intérêt. Son versant politique montrant deux commissaires s’opposer sur leur vision des choses sert presque d’intrigue secondaire. C’est hors sujet et c’est tant mieux. L’inspiration américaine semble par ailleurs bien établie et constante (on devine vaguement un Parrain en fin de règne détrôné par un « Américain » à l’œil de verre, et divers dispositifs purement cinématographiques hérités de French Connection). Les meilleures séquences, souvent muettes, sont bien tirées de ce souffle nouveau venu d’Hollywood (lui-même sous influence européenne). Les acteurs ne papotent alors pas avec des faux airs de votre cousin quand il imite Clint Eastwood pour avoir l’air intelligent, implacable et cool.

La musique, en revanche, est un vrai bijou.

Idée pour les apprentis cinéastes en quête d’expérimentation en vue d’apprendre à diriger des acteurs : le cinéma italien doublait tous ses films, vous pouvez donner n’importe quel texte à vos acteurs, les doubleurs se chargeront de répliques finales. Comme les mauvais acteurs ont tendance à tout jouer au premier degré, ne leur filez pas votre texte final pendant les prises, mais ce qu’ils doivent penser et leurs intentions cachées. Rappelez-leur d’en faire le moins possible tout en révélant la nature de leurs sentiments et intentions à travers ces lignes : ils joueront au premier degré, donc les intentions, plutôt qu’un texte plus subtil, voire carrément trivial, qu’ils se seraient évertués à interpréter au pied de la lettre. « Passe-moi le sel », avec la gravité d’un tueur en série. Quant à la cohérence de se voir attribuer un texte qui révèle les intentions du personnage à un autre : les mauvais acteurs ne comprennent pas un traître mot de ce qu’ils racontent. Qu’ils jouent leur part, point. Arrangez-vous tout de même pour qu’ils adoptent le débit recherché et pour que le nombre de syllabes puisse correspondre aux véritables répliques doublées. Réchauffez, et regardez le résultat. Vous n’êtes pas italien, ce sera forcément horrible à voir, mais il y a fort à parier que vous en tireriez quelque chose. Les mauvais acteurs, il faut s’en servir comme animal de laboratoire. Peut-être trouveriez-vous avec eux une méthode qui sera d’autant plus efficace avec des acteurs que vous aurez à peine besoin de diriger. Qui peut le plus peut le moins. (Ou faites de cette expérimentation un film, à la manière de Symbiopsychotaxiplasm : Take One.)

Note finale : qu’elles sont jolies ces années 70 naissantes avec leurs matériaux modernes flambants neufs ! Vingt ans plus tard, après moult rayures, salissures, graffitis et poussières, ces machins brillants et lisses se transformeront en ovnis en transformant nos villes en de véritables décharges de « nouveaux matériaux » à ciel ouvert. Les moquettes hautes de cinq centimètres avaient au moins l’avantage de finir à la poubelle la prochaine décennie venue. Les intérieurs sont aux décors ce que sont les répliques à l’interprétation : facilement interchangeables. Le sous-texte en revanche demeure la pierre angulaire de tout acteur de talent. Sa pierre de Rosette. Restez de marbre, surtout.


Milano calibro 9, Fernando Di Leo (1972) | Cineproduzioni Daunia 70



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Women Talking, Sarah Polley (2022)

L’éléphant dans la grange

Note : 2 sur 5.

Women Talking

Année : 2022

Réalisation : Sarah Polley

Avec : Rooney Mara, Claire Foy, Jessie Buckley, Frances McDormand

Les femmes d’une secte découvrent qu’elles sont violées par les hommes de leur communauté, mais il ne leur vient jamais à l’esprit que ce qui détermine leur condition d’esclaves sexuelles est leur appartenance à une secte. Et cela, avec l’assentiment de la réalisatrice.

Alors qu’elles participent à la même supercherie responsable de millions de morts depuis la nuit des temps, aux États-Unis, toutes les sectes religieuses méritent le respect. La foi, quelle qu’elle soit, y reste une valeur essentielle, une vertu que l’on oppose au manque ou à l’absence de foi. L’angle proposé, initialement vérolé, ne fait donc guère envie. On ne peut pas remettre en question la secte à laquelle on est enchaînées si ses fondements idéologiques ne peuvent pas être remis en cause. La croyance en un dieu réduit les hommes et les femmes à une condition d’esclave et les piège derrière un carcan tissé de mensonges vieux de plusieurs millénaires. La domination sexuelle, les viols et toute la structure de ces sectes relèvent en réalité d’une seule question : te soumets-tu à son seigneur-dieu ? Ce dieu invoqué par ceux qui tirent profit des sociétés hiérarchisées autour de sa croyance permet l’assujettissement des dominés. La liberté dans l’esprit américaine consiste à dire que ta foi vaut bien la mienne. Pour d’autres, hérités des Lumières, la liberté consiste à mettre fin à l’emprise d’un dieu. Cette foi est l’instrument d’une domination volontaire. Sans dieu, la domination masculine prendrait une forme différente, et les femmes disposeraient de meilleurs outils pour lutter contre la soumission à laquelle elles sont contraintes. La secte organise tout un environnement au service de cette domination : récits bibliques, usages culturels et cultuels, relations à l’autre et en particulier aux dominants, règles, sanctions, récompenses, etc. C’est ce à quoi l’on assiste dans toutes les sectes : les croyances et ce qu’elles véhiculent servent de pierre angulaire à tout un édifice qui justifie les agressions et l’emprise des uns sur les autres. « Je suis ton berger (et accessoirement, cela me donne accès à ton corps). Amen. »

Il s’agit de chrétiens, alors on ferme les yeux sur ces jeux de manipulation, et le film se contente de se présenter comme une allégorie des dominations masculines. L’éléphant dans la grange. Cachez ce saint que je ne saurais voir… Ou ces faux prophètes.

Sur le plan formel, Polley fait un bon travail, au niveau des acteurs et du découpage. Sauf que désormais, ce petit jeu plus ou moins inventif de séquences montées autour du seul principe de champ-contrechamp et de dialogues (à quoi Polley ajoute quelques flashbacks en inserts et quelques séquences illustratives ou de transition), la télévision et les plateformes le proposent dans une qualité identique (les principes restent les mêmes que pour Les Feux de l’amour). Rien ne distingue plus ce type de réalisation pour le cinéma et un épisode de n’importe quelle série. Une mise en scène principalement basée sur ce principe de champ-contrechamps dialogués et faisant presque du monteur le réel réalisateur du film (il pioche les réactions adéquates au milieu des rushes) devient à la longue terriblement systématique et ennuyeuse. Le procédé a un avantage dans le cinéma de divertissement (ce dont les films indépendants américains continuent d’appartenir) : la facilité de l’identification. On colle sans trop de problèmes aux émotions des personnages si le montage participe à montrer leurs réactions et ce qu’ils voient. Mais cela reste une facilité coupable. Une dose de mise à distance sert toujours un sujet. Les plans illustratifs ou de transition qui usent de divers procédés (montage-séquences, voix off, etc.), les quelques mouvements de caméra chargés de nous extirper du piège des séquences dialoguées n’y changent pas grand-chose. Au contraire, cela ne fait qu’accentuer l’impuissance de la méthode habituelle employée pour échapper au carcan du verbiage à proposer des approches plus novatrices ou plus personnelles.

Pire : la reconstitution est affreuse. Les costumes semblent tous sortis du pressing ; pas une trace de crasse, de bouse, de sueur, de vent, de moisissure ; et la lumière est à crever, probablement le résultat d’images de synthèse afin de pouvoir réunir tout ce petit monde en studio pour la majorité des scènes (et encore, même les images tournées manifestement en extérieur sentent le renfermé).

Le film démontre que derrière l’insignifiance d’un sujet, les formes offertes aux spectateurs par Hollywood ne valent guère mieux : ces échecs constants confirment la médiocrité et le manque de diversité et de propositions dans les productions de drames aux États-Unis depuis des décennies.

Consensuel, sans prise de risque, complaisant à l’égard de la religion, pauvre techniquement et esthétiquement. Le ronron habituel du cinéma américain en somme. Même les grosses machines américaines offrent parfois une ou deux idées novatrices et assument des initiatives audacieuses. La radicalité, il ne faut pas le voir dans les principes sectaires que suivent les personnages, mais dans la manière de présenter une histoire à un public.


Women Talking, Sarah Polley (2022) | Orion Pictures, Hear-Say Productions, Plan B Entertainment


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La Corde au cou, Gus Van Sant (2025)

Note : 3 sur 5.

La Corde au cou

Titre original : Dead Man’s Wire

Année : 2025

Réalisation : Gus Van Sant

Avec : Bill Skarsgård, Dacre Montgomery, Al Pacino

Guère convaincant. On devine vers quoi Van Sant veut aller, mais justement, les évidences ne font pas du bon cinéma. Défendre les rigolos broyés par le système capitaliste, j’approuve totalement. Mais entre satire sociale, médiatique, politique ou pur divertissement, le film vacille tout en avançant bien lourdement avec de gros sabots moralisateurs. Les bonnes intentions et les histoires vraies plus fictionnelles que nature produisent rarement de grands films.

Le scénario semble écrit comme un thriller humoristique rendant hommage à Un après-midi de chien. Le Lumet justement ne tombait jamais dans le piège de l’humour. Les deux rigolos n’étaient pas des personnages comiques et les effets humoristiques n’étaient pas appuyés. Ils étaient sincères. Lumet les montrait tels qu’ils étaient, complètement barrés, mais ne donnait jamais l’impression de les juger (donc d’en rire).

L’écriture du film ici tendrait plutôt à s’amuser du personnage principal. Au contraire de Pacino (dans le Lumet, pas ici), son interprétation présente trop de distance, n’offre pas assez de sincérité. Et Van Sant semble accentuer cette mise à distance. Quand on s’amuse d’un désaxé, on le regarde de haut, on se moque de lui. La mise à distance, c’est de l’inhumanité. Exercice certes compliqué : le film doit être drôle parce que le personnage l’est involontairement, mais il ne faut pas rire de lui. Le film de Gus Van Sant appuie ainsi un peu fort sur la corde pour que l’on remarque que l’on cherche à dénoncer la cupidité des plus fortunés, mais il manque d’humanité. Approche classique d’une certaine gauche caviar. Bref, ça manque de sincérité et de justesse.

J’ajoute que si l’écriture du film semble invoquer certains motifs ou manies du grand divertissement, la production derrière ne suit pas. Le tournage n’aurait duré que vingt jours, paraît-il, et cela se voit (même si cela reste un exploit). Ce type de thrillers aime multiplier les points de vue et jouer sur un approfondissement de la contextualisation. Ambiance La Tour infernale. Cela réclame énormément de plans à monter, des contrechamps, de figurants, des situations qui n’apparaîtront que quelques secondes à l’écran, de simples inserts. Van Sant se tue à aller dans ce sens. D’un côté, c’est loin d’être son style habituel (on est même à l’opposer de ce pour quoi on le connaît), d’un autre, faute de matière, ça fait un peu fauché. Quand les moyens sont limités, j’aurais tendance à penser qu’on se concentre sur les situations, la psychologie, la tension. Et par conséquent en opposant nettement le cadre huis clos avec l’extérieur. La tour sera peut-être moins infernale, mais le récit tiendra la route. Le récit passe ici trop facilement de l’un à l’autre si bien qu’aucune tension ne peut en naître. Conséquence logique quand on s’évertue aussi à préférer la comédie au sérieux de la chose. Non, un désaxé poussé à commettre de tels actes n’a rien de drôle.

Autrefois, dans Tueurs nés, Oliver Stone ne savait trop s’il fallait porter un regard critique ou humoristique sur un couple d’assassins. Gus Van Sant ne sait pas plus ici adopter la bonne distance et l’angle adéquat. L’angle idéal, c’est celui qui n’en est pas un. Montrer sans donner l’impression de juger. Et cela n’est pas forcément une question d’angle ou de distance de la caméra : l’essentiel du ton d’un film apparaît dans la direction que l’on donne aux acteurs. Il n’y a qu’eux qui déterminent si l’on réalise une comédie ou un drame. Une réalisation (au sens « travail avec la caméra », « découpage technique », voire « final cut ») ne produit pas réellement de « vision ». C’est un mythe entretenu par la critique. Le cadre n’est pas le tableau. Le regard d’un cinéaste se révèle dans sa manière de diriger ses acteurs et de remplir l’espace. Pourquoi Al Pacino est-il si génial chez Lumet et si navrant ici ? Les acteurs seraient peu de choses s’ils n’étaient tenus par un cinéaste qui sait vers quelle direction aller, quel ton leur faire adopter. Un acteur, c’est bête : il rit en lisant le scénario, il en fait un personnage comique. Point. La responsabilité d’un directeur d’acteurs consiste précisément à l’obliger à lutter contre ses facilités, à lui rappeler de « défendre son personnage » et de jouer avec le plus de sincérité possible. Pourquoi certaines stars deviennent-elles si mauvaises au fil du temps ? Parce qu’elles finissent par s’imiter et parce que plus personne n’ose les diriger. Les cinéastes se contentent alors de leur demander de réinterpréter et de reproduire leurs rôles majeurs. Ne vous satisfaites jamais de copie. Un acteur qui imite ce qu’il a déjà fait saccage votre film. Pacino n’y est pour rien. Gus Van Sant, excellent avec les acteurs amateurs, se révèle incapable ici de diriger des acteurs professionnels (en plus des autres défauts du film). Si c’était un cinéaste comique, ça se saurait.

Autre facteur capable de mettre à distance son sujet : la musique. Elle participe parfois à une idée de récit explicite (le film se présente d’ailleurs maladroitement sous la forme d’un récit effectué par l’animateur radio). Et certains morceaux ouvertement moqueurs prennent le personnage principal comme cible. C’est loin d’être malin.


La Corde au cou, Gus Van Sant 2025 Dead Man’s Wire | Elevated Films, Pressman Film, Pinstripes


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Les Filles, Sumitra Peries (1978)

Note : 4 sur 5.

Les Filles

Titre original : ගැහැණු ළමයි

Année : 1978

Réalisation : Sumitra Peries

Avec : Vasanthi Chathurani, Ajith Jinadasa, Jenita Samaraweera, Shyama Ananda

Le début est une véritable surprise. Tout ce que j’aime dans le cinéma : chroniques des amours adolescentes que l’on devine presque alors homosexuelles entre deux étudiantes. Mais au-delà du sujet, c’est surtout la mise en scène qui fait preuve d’une parfaite maîtrise. Jeu constant sur les flous, zooms, changements de cadre pour s’attarder sur un élément plus qu’un autre, musique d’accompagnement, montage-séquence, voix off, flashbacks… Les adolescentes ne parlent ni n’agissent comme des filles de leur âge, mais déjà comme des adultes (elles s’apprêtent à rentrer à l’université). La cinéaste dispose surtout d’un talent bien affirmé pour capter les « pensées » des personnages, leurs états d’âme, pour les isoler au milieu d’une situation. Pour cela, la réalisatrice dévoile ses actrices en leur disant de détacher leur regard de leur interlocuteur : les yeux se perdent dans le flou, réagissent aux répliques que le spectateur n’entend plus qu’hors champ, « roulent » afin de suggérer une pensée, une imagination. Les gros plans font le reste. Effet Koulechov oblige, quand le cadre s’attarde sur un regard isolé et que la piste sonore interagit avec (dialogues, musiques, voire bruits de pas), par association d’idées et empathie, le spectateur se forge une perception de l’univers mental du personnage. La réalisatrice, Sumitra Peries, a parfaitement compris que les dialogues importent peu et que l’essentiel se situe davantage dans le sous-texte. Dans ces premières minutes, c’est la sororité des deux amies qui apporte au film un souffle léger et poétique. Un peu comme si Sofia Coppola (celle de Virgin Suicides) avait réalisé un épisode apocryphe de Trois Femmes de Satyajit Ray.

Les enjeux du film prennent forme et de Jeunes Filles en uniforme, le récit bascule vers une forme plus classique, plus convenue (il n’est plus question d’amours homosexuelles, ni même de sororité, malgré les promesses du titre). Je suspecte la réalisatrice d’avoir alors choisi le premier nigaud venu pour interpréter le jeune premier et nous inciter à le trouver parfaitement quelconque, voire en dessous de ses actrices. Non seulement, on peine à croire en cet amour naissant, mais ce garçon nous est même un peu insupportable, loin des acteurs pleins de charme qui apparaissent par exemple chez le cousin bengali (Ray a souvent pu s’appuyer sur la présence, l’intelligence, la noblesse presque, de Soumitra Chatterjee).

Malgré tout, Sumitra Peries continue ses jolies séquences réalisées en longues focales, regards qui se croisent, s’évitent ou se perdent dans le flou. Le film respire dès que le bonhomme n’apparaît plus à l’écran. On rit aussi quand l’histoire le promeut professeur alors que les deux adolescentes semblent enfermées dans une boucle temporelle de Parcoursup tant leur parcours d’études laisse songeur (le temps passe, mais elles ne quittent jamais l’établissement de leur début alors que leur congénère masculin au regard cancre devient leur professeur).

Le film tire un peu sur le mélo sans jamais y tomber en refusant d’obéir à la logique sentimentale du récit (c’est plutôt la trame secondaire en rapport avec la sœur devenue mannequin qui joue sur la corde sensible à travers le thème du déshonneur). Le poids des normes sociales conservatrices prévaut encore trop (c’est loin de Claudine à l’école). Mais l’aspect visuel et esthétique, la nostalgie, la découverte de l’univers du Sri Lanka, l’actrice principale livrée à ses pensées confuses, tout cela concourt à passer un bon moment de cinéma. Qu’est-ce que la mise en scène ? Encore et toujours : montrer les choses derrière les évidences, derrière l’explicite. Les regards appuyés qui se croisent, les regards qui se quittent et se perdent dans le vague, un sourire, et toutes ces attentions portées sur les quelques détails qui façonnent l’arrière-plan d’une histoire : la mise en évidence du sous-texte, la mise à nue des pensées du personnage, le goût des éléments filmés en gros plan, l’intervention de la musique…

Il ne manquait juste peut-être que la couleur. Les zooms et l’univers visuel ne trompent pas sur l’époque à laquelle a été tourné le film, mais le noir et blanc évoque plutôt les années 60 (choix sans doute volontaire pour coller à l’époque des faits).

(Le film vient d’être restauré. Il a été présenté dans une copie parfaite à la Cinémathèque française. Espérons qu’il sera vite disponible à un plus large public. Pas de capture digne de ce nom disponible, mais la bande annonce illustre parfaitement ce que je dis sur les regards.)



Les Filles, Sumitra Peries (1978) ගැහැණු ළමයි | Lester James Peries Production


Sur La Saveur des goûts amers :

Top films « indiens »

(sans offense)

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Fish Tank, Andrea Arnold (2009)

Note : 4 sur 5.

Fish Tank

Année : 2009

Réalisation : Andrea Arnold

Avec : Katie Jarvis, Michael Fassbender, Kierston Wareing

Billy Elliot meets Lilya 4-ever

Depuis Sans toit ni loi ou Rosetta, on sait que les portraits d’adolescentes en marge, réalisés avec la caméra sur l’épaule pour suivre les déambulations souvent pédestres du personnage principal ont du potentiel. Existe-t-il des exemples de films notables qui se situeraient entre Doisnel et le Sandrine Bonnaire/Agnès Varda, voire entre le Varda et le Dardenne, avec le même modèle féminin de l’ado écorché vif dans le cinéma naturaliste ? Je garde en mémoire un très bon court-métrage de Lynne Ramsay, mais le résumé semble me contredire… La Vie rêvée des anges, mais mes souvenirs, là encore, s’évaporent… Et si l’on prend par exemple Insiang, sans être un apôtre du « male gaze » (j’en parle dans ma critique du film), on remarque assez aisément ce qui distingue l’approche de Brocka et celle d’Andrea Arnold : le personnage d’Insiang est victime des agissements des hommes et peut ainsi être perçu comme un objet plus que comme un sujet (d’où l’argument qui consisterait à dire, et qui vaudrait pour tous les films japonais de l’âge d’or centrés sur des protagonistes féminins — j’évoque cette question dans mon article sur les films de femmes indépendantes et célibataires —, que le regard posé sur le personnage est forcément masculin). Mia, en revanche, est pleinement maîtresse de son destin (ou essaie tout du moins de l’être), ce qu’illustre son besoin constant de bouger (je pars, j’arrive, je me déplace, je réagis, etc.). Elle ne subit pas comme Insiang, elle agit (là où un « male gaze » aurait une tendance supposée à faire de ses personnages féminins des rôles passifs, attentistes — et cela ne produit jamais du bon cinéma).

Quoi qu’il en soit, Andrea Arnold façonne une histoire exactement là où l’on pouvait l’attendre une fois les dix premières minutes du film amorcées (et c’est très bien).

Rien de bien original donc : une ligne dramatique principale (la chronique d’une famille pauvre uniquement composée de rôles féminins — une mère et ses deux gamines — alors qu’elles font mine de se détester, que la mère s’est trouvé un nouveau petit ami, et que le récit adopte le point de vue de la fille aînée) et deux ou trois « actions d’ambiance » comme je les qualifiais à une époque (l’axe jument/amour gitan, l’axe de la danse/audition, l’axe services sociaux/école/amis). Mais une exécution sans fausses notes et une efficacité au rendez-vous. La fermeture du volet sur l’audition de danse m’a semblé un peu trop entendue, pour le coup, mais jusque-là, Andrea Arnold parvenait à surprendre avec des passages obligés et un type de récit désormais plutôt bien formaté.

Le sens de tout ça, je n’en ai aucune idée. Je garde ma préférence pour Lilya-4-ever et Ayka. Plus radicaux dans leurs propositions, ils tirent sur la corde sensible sans pour autant provoquer l’effondrement du décor à forcer de manquer de finesse. Ils tiennent aussi de la tragédie contemporaine plus que de l’exploration des limites de la société. Et dans un style plus antonionien (mutique donc, mais avec le même motif, presque symbolique, de la marche censée illustrer une forme d’action vaine et désespérée), récemment, citons le chef-d’œuvre de Hu Bo, An Elephant Sitting Still. Bref, en tant que simple chronique sociale d’une époque, Fish Tank tient… la corde.

On pourra noter surtout l’extrême habilité de la cinéaste à produire sur la toile ce que l’on attend de l’art : qu’il dévoile les limites des principes, des règles, des lois d’une société. Je pointe souvent du doigt ici le manque d’ambiguïté de certains films qui enfoncent les portes ouvertes et qui n’ont rien d’autre à proposer que leur exposition brutale des évidences (Hope, Les Chatouilles…). Fish Tank joue au contraire toujours sur les frontières, les limites, il parvient à évoluer sur la… corde raide. Connor prend ainsi plaisir à séduire les deux adolescentes, mais on ne peut alors savoir s’il le fait par jeu malsain, pour se faire accepter, ou s’il s’agit d’une manipulation pour arriver à ses fins. Le spectateur n’en sait rien parce qu’Andrea Arnold prend bien soin d’éviter les explications et la psychologie.

Dans la grande tradition des films qui mettent à l’épreuve sociétés, environnements et époques, la cinéaste pose un constat et démontre que même en assistant aux événements, il n’est pas simple de juger une situation, un comportement, un acte. La cinéaste ne se limite pas qu’aux motivations troubles de Connor. L’âge du personnage et de l’actrice n’est sans doute pas choisi au hasard. Le spectateur apprend, explicitement, et un peu sur le tard, que l’adolescente a quinze ans, l’âge justement auquel les lois établissent les limites du consentement éclairé. L’actrice, elle, avait dix-sept ans lors du tournage (au-delà de l’âge du consentement, mais toujours mineure). Quand les deux personnages passent à l’acte (préparé de longue date), peu d’éléments vont dans le sens d’une prise par surprise ou d’une sidération. La question du viol ne se pose alors qu’en fonction de l’âge réel du personnage, et tout le film s’appuie sur l’opposition entre l’éveil du désir (et la jalousie de l’adolescente envers sa mère) et l’autorité effective qu’il exerce, par sa position d’homme majeur, sur la fille mineure de son éphémère petite amie : elle souhaitait clairement cette relation interdite lorsque cela reste flou pour lui. Mais, au regard de la loi, lui est responsable de ses actes, tandis qu’elle est à la limite de l’âge du consentement (à la limite, mais théoriquement en deçà). Qu’importent les circonstances (désir réel et exprimé de l’adolescente, excuse de l’ivresse), pour la loi, il serait qualifié d’agresseur.

Andrea Arnold met donc parfaitement en scène les limites que la société fixe pour protéger les victimes. Chaque spectateur prendra alors parti pour une interprétation plus que pour une autre, et il le fera, influencé par ses propres biais (sauf s’il est conscient que le but de l’expérience peut aussi consister à suspendre son jugement). Dans d’autres films moins réussis, le personnage féminin aurait été plus franchement en deçà de l’âge limite, n’aurait pas été consentant ; l’homme aurait très tôt manifesté, à travers des allusions et des expressions, son désir d’avoir un rapport sexuel et aurait nié toute responsabilité ou faute. Fish Tank rejoint ainsi quelques films qui interrogent avec habilité ces limites, non pas pour les dénoncer, mais pour les mettre à l’épreuve, comme La Rumeur ou Les Dimanches de Ville-d’Avray par exemple.

Un film réussi peut rarement faire l’économie d’une bonne direction d’acteurs et de jolies répliques. La palme des meilleurs dialogues revient à la cadette. Arnold semble s’être amusée à lui réserver les insultes les plus colorées dont la pique finale qui résume la sororité contrariée des deux adolescentes, et dont le jeu de mot intraduisible (« baleines »/« Pays de Galles ») a joliment été traduit en français par « Et n’oublie pas de saluer ces lépreux de Gallois pour moi ». Excuse my French, mais, il y a, en effet, un côté « je t’aime moi non plus » typiquement français.


Fish Tank, Andrea Arnold (2009) | BBC FilmUK , Film Council, Limelight Communication


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Le Ciel partagé, Konrad Wolf (1964)

Coming (out) of age film

Note : 3 sur 5.

Le Ciel partagé

Titre original : Der geteilte Himmel

Année : 1964

Réalisation : Konrad Wolf

Avec : Renate Blume, Eberhard Esche, Hans Hardt-Hardtloff

Le ciel se compose donc de deux entités distinctes et irréconciliables : le fond et la forme. La forme me séduit assez : la photographie et le montage rappellent ce qui pouvait se produire à la même époque au Japon (Masumura vient assez rapidement à l’esprit, mais allez savoir pourquoi le film m’a surtout fait penser à Je n’oublie pas cette nuit, de Kôzaburô Yoshimura). Chaque plan est en recherche d’un aspect esthétique fort ; le montage propose constamment des effets pas trop tape-à-l’œil ; la narration imbrique divers procédés bons en bouche pour marquer l’héritage romanesque du film. Pour ce qui est du fond, en revanche…

Certes, le cinéma devrait toujours présenter à l’écran des histoires de femmes de vingt ans. Quoi d’autre ? Reste qu’il faudrait que ces jeunes femmes soient autre chose que de gentilles petites filles dociles et inactives.

Arrivés à un certain niveau formel (dramaturgique, esthétique, narratif), les films nous séduisent sans doute plus à travers les sujets qu’ils abordent. Les films de jeunes femmes de vingt ans m’attirent plus que d’autres pour deux raisons. D’abord, en tant qu’hétérosexuel strict, je pourrais regarder des femmes de vingt ans pendant des heures. Dans la vraie vie, on se garde bien de les dévisager (enfin, pas toujours : pas plus tard qu’il y a dix jours, je dévisage l’une d’entre elles en revenant au bercail après une séance de cinéma, je m’attarde sur son joli visage à un feu rouge ; la demoiselle doit sentir mon regard pervers posé sur elle alors qu’elle papotait avec une amie, et ses yeux inquisiteurs viennent longuement se fixer sur les miens : « Il ne faut pas faire ça, monsieur, vous faites peur aux personnages de cinéma » ; après ça, ne vous étonnez pas qu’elles refusent d’apparaître à l’écran et que les cinéastes préfèrent raconter les soucis bourgeois de leurs potes). Au cinéma, m’émerveiller de l’expression des jeunes femmes découvrant le monde, je ne vais pas m’en gêner. Le cinéma pourrait uniquement porter sur des sujets de jeunes femmes de vingt ans (à l’usine, aux études, aux fourneaux, dans les champs, en manifestations, peu importe), que je m’en contenterais sans mal. Ensuite, chaque spectateur possède probablement un genre attribuable en fonction de son caractère secret. J’aime les femmes, mais j’ai aussi le côté fleur-bleu d’une autre époque.

En revanche (et voilà le hic), à l’écran, j’ai en horreur les petites filles à papa, les filles dociles et spectatrices des initiatives des autres. Une réplique du film résume à elle seule ma détestation pour ces femmes au cinéma : « Il y a un an, je l’aurais suivi n’importe où. » Vous êtes une femme, vous êtes propulsée au centre d’une histoire (écrite par une femme) et ce qui illustre le mieux votre sentiment nostalgique en regardant en arrière, c’est votre rapport à l’homme que vous avez quitté. On aura connu des femmes plus indépendantes.

Voilà le caractère de Rita. Un personnage typique du bloc de l’Est. Au premier abord, éduquée, émancipée, la jeune femme s’intègre en réalité parfaitement au modèle de la famille traditionnelle et patriarcale. Étonnement, les films proposés par la Nouvelle Vague paraissent peut-être moins féministes parce qu’ils sont surtout réalisés par des hommes (et des goujats), mais il transparaît de ce monde bien plus d’émancipation et d’indépendance que dans des sociétés de l’Est dans lesquelles les femmes restent des bonnes petites bourgeoises assujetties à leur mari… Camarades, il ne suffit pas de montrer des ingénieurs femmes, des ouvrières, des cheffes… si, dans le cadre familial et sentimental, elles redeviennent de petites filles dociles suspendues aux décisions des hommes, ça travestit un peu l’idée d’une émancipation des femmes ! Réveille-toi, camarade ! (La mère du personnage masculin illustre d’ailleurs le même asservissement au mâle de la maison : le père, ancien nazi, tape sur la table, que dit la mère à son fils ? D’être gentil avec lui. Commentaire en bas de la vidéo YouTube d’Étienne de La Boétie : « Je vous l’avais bien dit ! » Cela pourrait être anecdotique si le personnage féminin réagissait face à l’expression de l’ordre bourgeois et patriarcal. Mais elle ne fait rien, comme toujours, résignée, apathique, indifférente.)

Eh oui, ces personnages récurrents dans le cinéma de l’Est (j’avais apprécié Karla en revanche, allez savoir pourquoi ; peut-être parce qu’elle y montrait une force émancipatrice plus affirmée) insupportent. Paradoxalement, devant la caméra d’un autre homme à femmes (et goujat notoire) comme Bergman, ses personnages féminins ne présentent jamais la même docilité. Eux sont perpétuellement en révolte, en souffrance et en lutte contre leurs pairs, les hommes. Elles refusent l’ordre établi et sont assez souvent, comme c’était probablement déjà le cas dans la société suédoise (en tout cas plus que partout ailleurs), les égales des hommes.

Chacun pourra donc confirmer, à tous les âges de la vie, que son cœur a toujours vingt ans. Les spectateurs suivent la même logique : les vieux pervers qui lâchent en coin des regards aux jeunes filles dans la rue (et tous les autres) ont toujours leur cœur de vingt ans. Mais leur genre ne correspond ensuite pas forcément à leur genre naturel (leur sensibilité peut parfois aussi porter sur des sujets ou des mondes qui leur sont exotiques). Je dois donc posséder l’âme d’une lesbienne attirée spécifiquement par les personnages féminins (de vingt ans) : étant moi-même un peu docile et fragile, à peine émancipée, je m’identifie toujours mieux aux personnages féminins volontaires, voire rebelles…, à l’opposé donc de ce que je suis (parce que je suis une spectatrice obéissante, une suiveuse, qui aurait pu « suivre mon personnage féminin préféré jusqu’au bout du monde »). Rita me ressemble. Elle est belle (forcément), elle a vingt ans (oui, c’est moi), et elle suit son homme (lesbienne, je suis ma femme). C’est pour ça qu’elle m’indiffère. Elle me ressemble trop. Qui voudrait flirter avec soi-même au cinéma ? On ne s’identifie qu’avec le personnage que l’on aurait espéré être, pas avec celui que l’on est déjà. « Mademoiselle, vous êtes une suiveuse. » « Oui, bon, ça va… Être une femme libérée, tu sais, c’est pas si facile… »

Voilà, sachez-le. Chacun possède un genre au cinéma et il peut différer de celui que vous avez dans la tête ou sous la ceinture. (Comme si ce n’était pas déjà assez compliqué.) Et que tout le monde se rassure : mon psychologue va bien. Mais j’insiste : ne vous étonnez pas si dans quelques semaines vous voyez poper un nouvel article sur ce blog. « Vous aussi découvrez votre vrai moi de spectateur/spectatrice : faites le test ! Mâle ou femelle ? ».

Bref, la vie de Rita est si peu trépidante que l’on se perd à s’accrocher à quelques détails futiles du film qui illustrent au moins l’air du temps. Le cinéma devrait toujours proposer des histoires de femmes de vingt ans à l’écran… et l’on y évoque ici Brigitte Bardot : les cheminots se repassent une de ses photos. B.B a beau être éternelle et encore de ce monde, on ne la remerciera jamais assez de fermer sa gueule depuis qu’elle a passé l’âge de clouer la nôtre. En voilà une autre femme docile. En dehors du Mépris (dans lequel elle est parfaitement soumise), j’aurais plutôt tendance à penser qu’elle appartient au cinéma de papa dans lesquelles les femmes doivent rester des petites créatures capables de satisfaire à la volonté des hommes (et oui, dans le Vadim, elle n’apporte rien de particulièrement révolutionnaire). Ce n’est donc pas si étonnant que l’on s’y échangeait ses photos dans le bloc de l’Est tant leurs films, parfois, tout en mettant volontiers des rôles féminins à l’écran, reproduisaient les schémas patriarcaux de « filles à papa ». La révolution du bout du rouge à lèvres. Les faux cils et les marteaux. Les femmes peuvent participer à la révolution si cela permet aux usines ou aux ateliers d’augmenter la cadence. À la maison, c’est toujours papa qui commande. Le monde serait une table de poker, ces femmes se contenteraient de dire « je suis ».

Je pense docilement, donc je suis.

Autre détail futile, mais pas moins évocateur d’une époque : les Soviétiques qui envoient le premier homme dans l’espace (Laïka est invisibilisée, forcément). L’information jaillit d’un coup, comme ça, au milieu d’un champ lors d’un test de locomotive. Et ce décalage fugace, presque impressionniste dans un film qui ne nous impressionne guère plus beaucoup au stade où il est lancé, entre cette information et ce qui apparaît à l’écran fait voir soudain cet événement historique sous un nouvel angle. Elle nous apparaît non plus à l’aune d’une compétitivité entre l’Est et l’Ouest, mais à la lumière du bond technologique qu’avait connu l’Union soviétique en moins de vingt ans. (Même les bonds, pour me faire de l’œil, doivent avoir vingt ans.) La Corée du Sud (et à un degré moindre la Chine) connaîtra la même explosion ingénierique : les deux pays sont passés en moins d’une génération à des sociétés paysannes (tracteurs à vapeur, famines récurrentes) à des leaders technologiques mondiaux… En 1941, tu disposes de trois tracteurs quatre étoiles et de deux locomotives au point que les États-Unis te viennent en aide pour botter le cul du Reich, et en 1960, tu lances la conquête spatiale. Au scrabble de l’histoire, le kolkhoze gagne la première manche…

Seul éclair salvateur dans ce Ciel partagé : les mots que répète Manfred à sa muse en guise de leitmotiv amoureux. Sa « nymphe brune », il l’honore deux ou trois fois avec la nostalgie d’un homme qui a déjà perdu celle qu’il aime et qui revient revisiter son amour d’autrefois depuis le futur pour lui rappeler combien elle lui manque. Aucun homme ne parle ainsi, sinon en rêve ou dans les romans à l’eau de rose, à la femme qu’il aime. Et mon petit cœur féminin doit aimer ça, les hommes qui savent parler aux femmes comme dans les livres. Aucun personnage, moi, ne m’a jamais parlé ainsi. Oh ! non, ce n’est pas ça, je suis une mouette.

Allez, rideau de fer, je suis toute nue.


Le Ciel partagé, Konrad Wolf (1964) Der geteilte Himmel | DEFA-Studio für Spielfilme



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Frankenstein, Guillermo del Toro (2025)

Note : 4 sur 5.

Frankenstein

Année : 2025

Réalisation : Guillermo del Toro

Avec : Oscar Isaac, Jacob Elordi, Christoph Waltz, Mia Goth, Charles Dance

Encore un petit effort et le prochain qui se colle à l’adaptation du roman comprendra que le génie de Frankenstein (et celui de Mary Shelley) tient plus de sa composition narrative que de la composition de sa créature.

Dans mon commentaire sur le roman, je m’interrogeais sur la manière dont le cinéma pourrait précisément illustrer le dilemme non seulement narratif mais linguistique de l’œuvre. Parce que Frankenstein est bien plus qu’un simple roman de science-fiction horrifique, c’est un patchwork narratif de génie qui reproduit l’éclatement cosmopolite de l’Europe du XIXᵉ siècle, une allégorie, presque, de la fécondité des relations sociales et internationales de l’époque illustrée par la créature (à travers son adaptabilité, sa sensibilité et son génie propre — Mary Shelley ne cherche pas à rabaisser la créature par l’intermédiaire de la langue, au contraire, elle l’élève à notre niveau pour en faire un alter ego).

Comme on pouvait s’y attendre, Guillermo del Toro évite de faire parler ses personnages français et les transpose vite en Grande-Bretagne. L’aspect continental, dira-t-on (voire polymorphe ou composite du roman), n’apparaît que dans l’évocation de l’enfance du docteur (sans préciser qu’il s’agit de la Suisse, sauf si cela m’a échappé), et l’on y entend quelques mots de français qui ne semble pas être un français de Suisse, ni même un français international de la haute société européenne, mais un français de personne non francophone choisi sur le tard pour le casting… Bref, il s’agit de toute façon d’une adaptation et en dehors de cet aspect étrange et difficile à transposer, c’est en revanche l’aspect narratif qui pour une fois tente un minimum de reproduire à l’écran l’écueil du roman épistolaire.

J’écrivais dans mon commentaire que le roman comptait trois voix, on n’en a plus que deux ici. Le roman est parcouru de peu de péripéties, c’est sans doute pour cette raison qu’il est à la fois si difficile à adapter « à la lettre » (en respectant l’essence polymorphe du roman) et susceptible de laisser une grande marge de créativité (Guillermo ne s’en est pas privé : il s’approprie quantité d’éléments — autobiographiques, expliquait-il à la séance — en recomposant largement les lieux et les péripéties). Le choix a pourtant presque toujours été de se focaliser sur les événements (rarement conformes à Shelley). L’intérêt du roman, comme la plupart des chefs-d’œuvre, se situe autant dans son fond (sujet, thème) que dans sa forme (narrative et symbolique). L’une des surprises à la lecture du roman après en avoir vu diverses adaptations est de voir lire la créature : voir en particulier ce que la lecture et son apprentissage ont fait d’elle (parce que c’est elle qui s’exprime, à l’écrit, dans le roman). Au cinéma, même si l’on peut s’autoriser à y voir adapté d’une manière ou d’une autre l’aspect littéraire et épistolaire du roman, cela passe forcément par la parole. Toutes les adaptations se focalisent sur la créature au moment où celle-ci parle à peine. Guillermo del Toro se contente de la faire brièvement philosopher et d’évoquer ses lectures.

Alors, gageons que la prochaine fois sera la bonne. Un récit enchâssé à la Citizen Kane apporterait quelque chose de plus à Frankenstein. Cette autre voie devrait être possible. À la fois plus fidèle et capable de moderniser le mythe en insistant sur l’aspect polyphonique (et polymorphe) du roman. La créature n’apparaît pas seulement comme un monstre à cause de sa physionomie, mais parce que partout où elle passe, elle est « l’étranger » dont on se méfie : elle « naît » en Allemagne, mais sa langue « maternelle » devient le français, et le tout doit être retranscrit… en anglais. La créature, c’est donc le migrant d’aujourd’hui, l’être cosmopolite, le savant vagabond méprisé dans les sociétés modernes, celui que l’on craint parce qu’il pourrait nous « grand-remplacer » (Guillermo del Toro, plus que Mary Shelley, joue sur la peur de voir les pauvres petites demoiselles du continent succomber au charme « monstrueux » de l’étranger, reprenant ainsi plutôt un motif de Dracula). Le rapport de la créature avec le docteur Frankenstein n’est ainsi pas exclusif. Le sujet du roman, c’est autant l’expérience de l’altérité que la quête de l’espace vital d’une créature modelée par l’homme condamnée à lui survivre. Cette altérité ne se trouve pas seulement évoquée à travers la question de l’apparence de la créature, mais aussi à travers les différentes langues diégétiques du récit, à travers les différentes classes sociales abordées, à travers les différents lieux. Compacter tous ces aspects en une seule langue, un seul lieu, une seule classe, c’est un peu réduire la créature à un vulgaire animal de compagnie, à un simple bout de viande qui se dérobe à notre fourchette.

Le film possède une autre qualité : son design. Je ne suis pas fan des lumières créées par ordinateur, mais costumes et décors valent le détour. Le château des expérimentations évoque à la fois la version de 31 (de ce que je m’en rappelle, surtout pour son entrée, son escalier) et celle de Branagh (la chambre d’expérimentation et sa tour). Quant à la créature, elle évoque plus… le Prométhée de Ridley Scott. Elle est plus proche de l’homme augmenté que de la vision néandertalienne proposée dans les précédentes versions.

Le film est long. Il aurait gagné à prendre encore plus le temps lors des grandes séquences émouvantes « créature/humain ». Les obligations hollywoodiennes… La distribution Netflix ouvrait la voie à une adaptation en deux ou trois volets… Une série, un jour peut-être…


Frankenstein, Guillermo del Toro (2025) | Bluegrass Films, Demilo Films, Double Dare You, Netflix


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Pixote – La Loi du plus faible, Héctor Babenco (1980)

Note : 4 sur 5.

Pixote – La Loi du plus faible

Titre original : Pixote: A Lei do Mais Fraco

Année : 1980

Réalisation : Héctor Babenco

Avec : Fernando Ramos da Silva, Jorge Julião, Gilberto Moura, Marília Pêra

Dans le genre chronique de l’adolescence et de la misère, le film coche pas mal de cases. De Los olvidados à La Petite Marchande de roses, en passant par le tout récent film vu Les Enfants de la crise, le sujet de l’enfance martyrisée laisse rarement indifférent.

Le jeu des acteurs fluctue au gré des séquences : les adultes (en particulier la prostituée) s’en sortent généralement mieux que les enfants (Babenco n’emploie pas, ou peu, l’improvisation, et les enfants jongleront souvent maladroitement avec des mots qui ne sont pas les leurs). Mais l’inconfort généré à l’oreille par un texte appris par cœur disparaît, rapidement gommé par la principale qualité du film : sa densité.

Une séquence vaut une nouvelle situation. L’ellipse permet d’avancer par sauts successifs sans avoir à tout expliquer. Et le tout est vite expédié. On comprend vaguement quelques enjeux liés aux conditions d’incarcération de la bande de jeunes. Les conséquences hors champ, les manipulations, la corruption de l’administration et de la police, tout ça jaillit d’un coup dans la vie de ces délinquants après souvent s’être manifesté dans l’ombre. Le premier d’entre eux (le plus jeune, celui qui donne le titre au film) s’impose au centre du récit plus parce qu’il est témoin et acteur malgré lui d’événements qui lui échappent, et avant de finir comme le dernier survivant d’une succession de tragédies.

Si le récit se fait d’abord purement descriptif et ne s’attarde pas sur les diverses étapes expliquant les conflits, c’est que le plus important est ailleurs : la trajectoire chaotique et criminelle que vont emprunter ces survivants d’une « maison de correction » violente et corrompue va poser les bases d’une morale radicale antiautoritaire. Loin d’être aidés dans ce centre, les jeunes délinquants doivent se serrer les coudes pour survivre ou au contraire se défendre face à des agressions pouvant jaillir à n’importe quel moment et de la part de n’importe qui (surtout les autorités pénitentiaires ou policières).

C’est alors tout naturellement qu’une poignée d’entre eux finit par se faire la malle et par n’avoir d’autre choix, d’autres perspectives, d’autres repères, que le crime pour survivre. Si le titre de film se focalise sur un seul de ces paumés, c’est que le film ne se contente pas d’être un film sur la misère et sur l’adolescence : le film à élimination sert à traduire la brutalité et l’urgence de vivre (jusqu’à l’absurde, ce qui pousse le groupe à adopter des comportements de desperado comme lorsqu’ils s’unissent avec une prostituée pour agresser, chez elle, ses clients) qui est le quotidien de ces jeunes en fuite.

Ni misérabilisme ni sensationnalisme. Le format de la chronique autorise donc une distance capable d’imposer au spectateur une morale largement politique (voire critique envers la société décrite) : comment la société (et un tribunal) jugerait-elle Pixote dans la vraie vie ? Certainement pas comme nous le jugeons. Situation après situation, le spectateur doit admettre qu’au-delà de l’excuse de minorité, le garçon est la victime d’un environnement dans lequel la société toute entière est pointée du doigt (et cela, quels que soient ses crimes).

La mise en situation d’événements tragiques au cinéma, une nouvelle fois, donne des outils à la société pour mieux comprendre les enjeux impliquant toutes ces formes de violence liées à la pauvreté : les individus, avec leur libre arbitre, sont peu de choses face aux forces destructrices qui agitent toute une société, tout un environnement. Ces violences sont directement générées par la misère souvent organisée par la corruption et l’appropriation des richesses d’une partie de la société au détriment d’une autre. Ce sont nos sociétés qui mériteraient d’être mises au banc des accusés, non ces tristes misérables qui en sont souvent à la fois les seuls coupables désignés et les premières victimes. La société qu’ils n’ont pas créée est une jungle dans laquelle ils n’occupent que le bas de la chaîne alimentaire. Ils sont les derniers servis dans le clan.

Le film est une mise en garde contre toute forme d’autoritarisme. Au début des années 80, le Brésil était en pleine dictature, et c’est presque étonnant que le film ait pu s’y faire tant la morale ne souffre d’aucune ambigüité. La leçon s’applique à toutes les époques et à tous les types de sociétés tentées par le mirage des autoritarismes… Les violences de la base sont le fruit de violences institutionnelles. Qui est responsable de ces violences institutionnelles ? Les élites. Celles que l’on ne voit pas dans le film, mais que l’on imagine hors champ.


Pixote – La Loi du plus faible, Héctor Babenco (1980), Pixote: A Lei do Mais Fraco | HB Filmes, Embrafilme


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