Cynthia, Robert Z. Leonard (1947)

Le grand remplacement

Note : 2.5 sur 5.

Cynthia

Année : 1947

Réalisation : Robert Z. Leonard

Avec : Elizabeth Taylor, George Murphy, Mary Alstor, S.Z. Sakall, Anna Q. Nilsson

Amusant de voir, à une époque où certains en France parlent de déclin, à quel point tout ce qui participe au mythe de l’American Way of Life, de l’American dream, sonne ici factice à plein nez. On y parle de la sacro-sainte soirée du bal de fin d’année du lycée, chère aux adolescents américains et revisitée maintes fois par des films au cours du XXᵉ siècle, au point d’en faire même un repère culturel pour des spectateurs étrangers ignorant tout de cette « tradition ». Je n’ai aucune idée si ce mythe a des bases réelles et si elle est partagée par tous dans ce pays, en tout cas dans le film tout sonne faux. On est censés être dans un coin paumé de l’Illinois, or, en dehors de quelques régionaux de l’étape dont le réalisateur et Mary Astor, la distribution est à l’image de ce qu’était encore à cette époque Hollywood : la Babel du XXᵉ siècle. Certains réactionnaires de droite en France pourront toujours nous faire croire que la grandeur d’un peuple se fait, ou se reconnaît, à la pureté de son sang (on en est là, parce que je paraphrase, mais c’est bien ce qu’ils disent) ; en réalité, dans l’histoire, c’est probablement toujours le contraire. Les grandes civilisations ont toujours été d’immenses congrégations et carrefours de peuples. Et c’est facilement compréhensible : toutes les personnalités cherchant à réussir, à se faire un nom, à sortir de leur condition, à élargir leur horizon, viennent pour cela dans les centres urbains où c’est le plus possible. Au tournant du XIXᵉ et du XXᵉ siècle, les États-Unis sont bien devenus (et l’étaient déjà sans doute avant aussi) une puissance basant son développement sur l’immigration. Et Hollywood, dès le milieu des années 10 est devenue le symbole de ce rêve et de cette réussite.

Qu’y avait-il à ces premières heures de Hollywood ? Des Britanniques, des Canadiens, des Américains de la côte est, certes, mais aussi beaucoup d’Européens non anglophones : des Austro-Hongrois, des Allemands, des Scandinaves, des Russes, des Français essentiellement. Et tout ce petit monde s’est réuni pour fabriquer des mythes, ou un mythe, celui d’un rêve auquel ils prenaient part, souvent dans l’ombre, parce que si les personnages sont certes dévolus le plus souvent à des Blancs américains, surtout dans un tel film censé se situer dans un petit coin d’Illinois, si on y prête un peu attention, les immigrés n’y sont pas absents, et ils n’y occupent pas forcément non plus les places les plus basses de la société (ici le professeur de musique, et son acteur, originaire d’Europe centrale par exemple).

Ça, c’est la face visible de Hollywood. Derrière, une bonne partie de la distribution et des techniciens (alors même qu’il n’y a sans doute pas plus “américain” comme film), sont des immigrés européens. D’ailleurs, encore à cette époque-ci, je dirais, au doigt mouillé, qu’au moins neuf personnes sur dix travaillant dans cette industrie ne sont pas originaires de Californie.

Et au milieu de ces acteurs étrangers, ce qui est là encore assez symptomatique, c’est la présence de deux actrices au parcours parfois similaire à quarante ans de décalage. Il n’y a pas de « grand remplacement », mais des « grands rushs », en revanche, parfois, l’histoire semble se répéter. Elizabeth Taylor est Britannique par sa naissance et Américaine par ses parents (son père est originaire d’Illinois, ce qui l’aura aidé sans doute pour l’accent), qu’elle suit aux États-Unis pendant la guerre où, on le sait, elle deviendra rapidement une enfant star en jouant dans la série des Lassie. Pendant sa carrière, elle passera aisément d’un continent à l’autre et sera considérée comme une des plus belles femmes du monde… Un peu comme Anna Q. Nilsson.

À l’époque où le film est tourné, il est fort à parier qu’une bonne partie des spectateurs avaient déjà (et au contraire cette fois de Taylor qui restera une star pendant plusieurs décennies) oublié cette ancienne star du muet. Je traçais son parcours dans mon article sur le Hollywood Rush. Pour résumer, elle quitte sa Suède natale à peu près à l’âge qu’a Elizabeth Taylor dans le film, pour rejoindre l’Amérique, et devient modèle au début du siècle. On dit alors à cette époque qu’elle serait la plus belle femme du monde (on ne sait pas en revanche si elle avait les yeux violets). Le cinéma se fait alors à cette époque sur la côte est, elle devient une star, multiplie les premiers rôles dans des films largement aujourd’hui oubliés ou perdus, et elle connaîtra par conséquent ce glissement rapide de l’industrie américaine du cinéma vers la Californie. On est à l’époque extrêmement mobile, peut-être même ironiquement, beaucoup plus qu’aujourd’hui (c’est assez étonnant d’ailleurs de voir à quel point les facilités de transport ne facilitent pas le nomadisme, à moins que ce soit une forme de conservatisme généralisée à mille lieues des idées reçues selon lesquelles le monde serait rempli d’immigrés…), la star ne déroge pas à cette habitude, et elle n’hésite pas à retourner en Europe pour tourner. On est autour des années 15-25, et ceci explique sans doute que son nom soit relativement éclipsé aujourd’hui, car ce qu’on retient en général du cinéma muet, c’est beaucoup plus volontiers la fin des années 20, en tout cas pour ce qui est des films à Hollywood (le parlant viendra porter un coup fatal aux productions européennes, et leur concurrent américain ne cessera de s’imposer jusqu’aux années 60). Bref, les deux actrices, qui se croisent ici à peine (Anna Q. Nilsson a un rôle anecdotique, et ne l’ayant vue que dans le Regeneration de Walsh — sans doute aperçue aussi dans Le Garçon aux cheveux verts où elle croisera un autre enfant star, Dean Stockwell, qui vient de nous quitter —, je guettais son apparition). Autre similitude, les deux actrices auront toutes deux des accidents de cheval et en garderont des séquelles assez lourdes…

Elizabeth Taylor / Anna Q. Nilsson

Alors voilà, oui, l’essence même du rêve américain, c’est qu’il repose sur une illusion. L’illusion d’une tradition inamovible et d’une culture unique. Une illusion si bien ancrée chez certains (étrangers obsédés par l’idée de déclin) qu’ils oublient ou ignorent que ces mythes identitaires sont des arnaques, des constructions culturelles, auxquelles finalement, il n’y a sans doute que les « perdants » pour chercher à les imiter et courir après. Les peuples ne se suicident jamais aussi bien (référence à un certain “suicide” censé être la conséquence d’un « grand remplacement ») que quand ils s’imaginent dépositaires d’une histoire ou d’une tradition unique, que quand ils courent derrière des mirages. Tous les peuples, toutes les grandes civilisations, toutes les cultures solidement affirmées et qui rayonnent au-delà de leurs frontières, sont issus d’un « grand remplacement », d’un gigantesque cirque culturel et ethnique où se retrouvent tous les gens qui ont faim. Faim de reconnaissance, de savoir, de richesse. Des milliers (sans doute pas assez) de migrants passent par la France pour rejoindre la Grande-Bretagne chaque année ? Mais le scandale, ce n’est pas que ces personnes nous “envahissent”, mais au contraire qu’ils voient en la Grande-Bretagne leur eldorado ! S’il y a un déclin de la France, il est là. Comment se fait-il que des étrangers, qui ont faim de liberté et de travail, soient prêts à mourir en traversant la Manche plutôt que de chercher à faire leur vie chez nous ? Cynthia illustre et met en scène ce mythe étrange et lointain que pourtant toutes les sociétés de consommation du XXᵉ siècle ont tenté de reproduire au point d’arriver à nous faire croire que ce modèle pouvait être aussi le nôtre, que faisons-nous du rêve français ? du savoir-vivre à la française ? Est-ce que ce rêve, à construire en regardant vers demain, c’est le rêve d’une France fantasmée d’hier entre celle de De Gaulle et celle de Pompidou ? ou est-ce que c’est le rêve d’une France altruiste, qui se définit parfois encore (et sans fondement historique) « pays des droits de l’homme », le rêve d’une France consciente qu’un étranger qui apprend sa langue, cherche à en adopter les mythes, mêmes (et presque toujours) faux, qui s’installe chez elle non pour la détruire mais pour la faire grandir, c’est, et ça devrait encore être, une chance ?

Le film, sinon ?… Eh bien, comment croire en un film dans lequel une fille de quinze ans possède un portrait de son père dans sa chambre ?… dans lequel ce père interdit à sa fille de prendre des cours de chant parce qu’il craint pour sa santé fragile en rajoutant un peu de tabac dans sa pipe ?… Il y a des mirages plus crédibles ou plus enviables que d’autres.

Autrement, il faut l’avouer, il n’y en a que pour Elizabeth Taylor. Elle se démarque encore assez mal dans les séquences bavardes, elle minaude affreusement et récite comme toutes les petites stars de son âge. Mais dans les séquences où elle peut prendre son temps, quand on entend les violons (polonais) derrière ses yeux brillants (le public ne sait alors pas encore ce qu’il va gagner avec la couleur), le talent est évident. On sent aussi poindre par instant cette horrible voix d’oie qu’elle adoptera par la suite dans ses éclats plaintifs. Des cheveux noirs venant déjà contraster parfaitement avec sa peau blanche, un corps qui fait déjà tourner les têtes des hommes (quand son petit ami la voit descendre les escaliers, pour le coup, on n’a pas besoin de beaucoup d’efforts d’imagination pour croire à la situation). Et surtout, une interprétation remarquable dans un exercice pas évident : celui du chant. Aucune idée s’il s’agit de sa voix, mais la qualité de son interprétation à ce moment ne fait aucun doute sur ses capacités réelles. Autorité, maîtrise, variations, justesse, quel talent !… C’est peut-être un détail, mais un détail qui explique (a posteriori) beaucoup du talent qu’on lui connaîtra par la suite.

 


 

Cynthia, Robert Z. Leonard 1947 | MGM


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Intelligence artificielle et créativité au cinéma ou en littérature

Les progrès de l’intelligence artificielle ces dernières années laissent penser que nous sommes à la veille d’une révolution qui, si elle se produit, pourrait radicalement changer à la fois notre manière de créer des œuvres, mais aussi de les consommer. On peut aussi penser que cette révolution implique une nouvelle façon de voir les œuvres du passé, voire une nouvelle façon de percevoir l’œuvre considérée jusqu’à présent comme unique et intouchable.

L’intelligence artificielle est d’ores et déjà capable de compléter un texte d’une ou deux phrases avec une capacité étonnante, mais certes encore très perfectible, en gardant une certaine cohérence d’ensemble, en respectant un style approprié ; bref, de plus en plus, des algorithmes imitent les capacités humaines, et bientôt nous n’y verrons que du feu. Et s’il est sans doute plus compliqué de trouver une cohérence à travers les multiples subtilités de la langue, et si les intelligences artificielles sont encore loin d’égaler les qualités conversationnelles de geishas ou d’escort girls ou de se faire passer pour un « auteur » humain, en matière de traitement d’images, les limites actuelles de l’intelligence artificielle semblent surtout être liées à des limites de calcul. Transformer une image, réclame a priori moins de subtilité, de créativité ou de références que de transformer un texte.

On peut imaginer par conséquent que les outils capables aujourd’hui de trafiquer des images soient un jour capables d’exécuter des tâches similaires, mais cette fois pour des images multiples, et donc pour des films. Des films à gros budget tournés avec des acteurs en prises réelles et usant de beaucoup d’effets spéciaux en arrière-plan devraient naturellement bénéficier de ces capacités élargies. Ce qui nécessite aujourd’hui parfois plusieurs équipes pour effectuer ce travail, des algorithmes seront un jour capables de le faire. Et avant que d’autres possibilités, étonnantes ou insoupçonnées, s’ouvrent à eux. Car il est probable qu’un jour, il suffira de choisir dans un logiciel quelques caractéristiques et spécificités souhaitées pour son arrière-plan, et l’intelligence artificielle se chargera du reste. Comme dans l’industrie, ou les robots supplantent peu à peu les humains et où ces derniers « n’ont plus qu’à » vérifier le travail accompli, il est probable que ces logiciels fassent disparaître un certain nombre de techniciens travaillant dans les effets spéciaux, et que les tâches humaines consistent plus à corriger certaines erreurs ou incohérences de l’intelligence artificielle ou procéder à des choix correctifs ou additionnels.

Viendra alors ensuite sans doute le moment où des intelligences artificielles seront capables de produire des scénarios cohérents, et avant d’en proposer pratiquement clé en main, on pourrait voir surgir de ces machines des capacités, ou des outils, presque ludiques, comme celle de mixer deux histoires existantes, voire plus, en une seule. Vous voudriez voir un mix entre Bambi et Ordet ? Bingo, vous retrouverez avec un scénario où la mère de Bambi pourra ressusciter à la fin ! Les idées les plus folles ne seront pas forcément toujours les plus mauvaises… Et certaines de ces expérimentations ludiques (comme on le fait aujourd’hui avec des images) pourraient paradoxalement éclairer certaines œuvres du passé, un peu comme les nouvelles techniques d’imagerie qui ont permis depuis une vingtaine d’années d’étudier en détail la composition de certaines peintures, d’y révéler certaines compositions cachées ou passées.

Et commencera alors à poindre les premières questions éthiques : pourra-t-on exploiter ces histoires à des fins commerciales ?

Les mêmes questions éthiques viendront à se poser dans les intelligences artificielles seront capables alors de mixer non plus deux histoires mais deux films. Ou, c’est plus probable, en réinterprétant une œuvre déjà existante en y modifiant quelques détails visuels : vous voudriez voir Blade Runner sans ombre ni pluie ? voir Chantons sous la pluie avec des effets bullet time à la Matrix ? Voir Gorge profonde en 8K ? Rien de plus facile. Et un jour alors, plus aucune limite ne pourra restreindre les capacités nouvelles de ces intelligences artificielles. Le résultat sera forcément toujours parfois un peu baroque, incohérent, mais si c’est techniquement, les possibilités « créatives » seraient quasiment infinies. D’abord réservé à des studios ou à l’équivalent aujourd’hui de plates-formes de streaming, et en en faisant commerce, il est fort à parier qu’un jour un simple logiciel permette à tout un chacun de s’amuser chez lui devant ces monstres hybrides et étranges. Vous vous amusiez d’une soirée karaoké ? D’une soirée jeux vidéos ? D’un film ? Vous vous amuserez maintenant du Gloubi-boulga tout chaud préparé pour vous par vos intelligences artificielles préférées !

Une nouvelle ère pourrait s’ouvrir alors… et une crise sans précédent voir le jour… La création devenant automatique, artificielle, hybride, elle n’aura plus besoin de créateurs, mais de contremaîtres !

Ou des jurés.

Nous ne serons plus bons qu’à consommer, jouir, noter, commenter, avec ce que certains pourraient juger comme une quasi-amputation : l’impossibilité pour les critiques de s’extasier devant les intentions supposées d’un auteur ! La machine, aussi, sera capable de génie. Car souvent au cinéma, c’est en cela qu’il est magique, le génie tient parfois plus du spectateur. Il faudra jouer le jeu, et continuer à prétendre voir du sens là il n’y en a pas… Et on ne parlera alors plus de « films d’auteurs », mais de « films humains ». Tristement humains. Sans imagination.

Et des jurés, donc. Car en littérature notamment, viendra le jour où un petit malin aura fait écrire son roman par une intelligence artificielle, et ces grands nigauds dans les prix littéraires n’y auront vu que du feu. Vous avez aimé les performances de Deep Blue ? Vous avez aimé Romain Gary gagnant le Goncourt sous un prête-nom ? Inutile d’intelligence artificielle, je vous fais le mix des deux : le monde littéraire connaîtra un jour le scandale de voir remis à une intelligence artificielle qui ne dit pas son nom un prix réputé… Et bientôt, un premier grand succès en librairie (oui, parce que le public sera toujours moins crédule qu’un autre public payé pour l’être).

Une telle évolution est-elle souhaitable ? Inéluctable ?… Qui sait. Mais si elle est techniquement possible, on peut être assuré qu’elle se fera.


— Tu dors encore ?

Ex-Machina, Alex Garland 2015 | a24, Universal Pictures, film4

— Je t’attendais, papa-crapaud. Je ne suis pas encore tout à fait réveillée.

— Tu veux que je te raconte des histoires ?

— S’il te plaît, papa-crapaud.

— Bientôt, c’est toi qui viendras me border.

— Oui, papa-crapaud.

— Pour l’heure, tes histoires n’ont ni queue ni tête.

— Comme les tiennes, papa-crapaud.


Bad Luck Banging or Loony Porn, Radu Jude (2021)

Scénario du film ‘Je t’encule Marie’

Note : 3 sur 5.

Bad Luck Banging or Loony Porn

Titre original : Babardeala cu bucluc sau porno balamuc

Année : 2021

Réalisation : Radu Jude

Avec : Katia Pascariu

Étrange objet. Si d’habitude l’écueil auquel doivent faire face les satires serait plutôt à chercher du côté du ton employé, de la difficulté d’en faire assez sans en faire trop (et même si Radu Jude ne manque pas de tomber dans ce piège malgré tout), le film proposé par le cinéaste roumain tombe dans un autre piège : une structure bancale, baroque et composite guère convaincante. Radu Jude est habitué aux longues séquences, à la répétition des séquences pour appuyer son sujet, faire avancer lentement son récit, et sa qualité est souvent là, dans sa capacité à faire évoluer des détails parfois à peine perceptibles, mais significatifs, dans un film qui traîne en longueur, subtil, à l’abri du démonstratif.

Le film se présente parfois lui-même comme une farce, la qualité d’une farce n’est-elle pas toujours d’être plus ou moins démonstrative ?… Dans ce cas, soit, va pour la tonalité. La structure, elle, reste problématique. La farce, donc, est structurée en trois parties. Dans une première partie, forcé de tourner en extérieur, Radu Jude met en scène son actrice principale dans la rue, au téléphone ; on apprend ainsi qu’une vidéo à caractère sexuel tournée avec son mari circule sur Internet. La seconde partie est une suite de pastilles humoristiques et surréalistes présentées parfois comme des aphorismes illustrés. Et la dernière partie est un conseil de discipline réunissant les parents d’une école pour statuer sur le cas de cette professeure dont la vidéo à caractère sexuel a été vue par ses élèves…

Au-delà du fait que ce n’est probablement pas très judicieux de recourir tout à coup ainsi à un type de cinéma non narratif au milieu de deux autres parties, elles, narratives, la seconde partie donne un peu trop l’impression au spectateur que Radu Jude a construit son film dans un premier temps autour de la première et de la troisième partie, et qu’il s’est retrouvé coincé à ne plus savoir qu’en faire en plein travail d’écriture. Si le message du film est clair, celui de démontrer l’hypocrisie et la bien-pensance de notre société de consommation hyper connectée et désolidarisée, je ne suis pas sûr qu’appuyer autant son propos, en cherchant précisément à démontrer plus qu’à illustrer, même s’agissant d’une satire, ou d’une farce, à travers une seconde partie tout à coup expérimentale, didactique, surréaliste, jurant avec le reste, rende le film meilleur… La première partie, même si on est chez Radu Jude, a trop de longueurs, le réalisateur s’attardant trop souvent à décrire l’environnement urbain dans lequel son personnage féminin évolue (affiches publicitaires ou électorales, déchets abandonnés issus de la surconsommation, saynètes dévoilant l’incivilité des passants, voire la disproportion grotesque des écarts sociaux illustrés à travers des véhicules toujours plus énormes), ça traîne dans tous les sens du terme, et il est fort à parier que cette première partie aurait fait, dans un autre contexte, une simple introduction. Radu Jude semble donner par la suite dans la seconde partie les raisons, ou la justification, de ces descriptions : selon lui, le cinéma, tel le bouclier de Persée, sert à réfléchir le monde tel qu’il est… Soit. On savait que certains cinéastes étaient habiles à justifier leurs intentions a posteriori dans les interviews, désormais on voit des cinéastes expliquer leur démarche en plein milieu du film… Pour gagner du temps, on pourrait vite commencer par proposer des films où des cinéastes viendraient à être interviewés deux heures durant pour justifier de leur interview filmée précédente.

En réalité (celle qui se reflète non pas sur le bouclier de Persée mais dans l’imagination de chaque spectateur), Radu Jude donne surtout l’impression de bâcler son film : au lieu d’intégrer une seconde partie démonstrative et inutile, j’aurais sans doute été beaucoup plus convaincu s’il avait fait de cette réunion de parents d’élèves le cœur de son film, et qu’en guise de troisième partie, et de conclusion, il en avait rajouté une autre qui aurait illustré, non plus seulement l’hypocrisie collective (l’enfer c’est toujours les autres), mais la nôtre, en l’occurrence celle du mari. Dans la première partie, on a juste le temps d’apprendre qu’il y serait pour rien si leur vidéo circulait sur le Net, peut-être une troisième aurait été utile à démontrer le contraire. La pire des hypocrisies n’est pas forcément celle des gens qui nous indiffèrent, celle des étrangers, mais peut-être bien celle de ceux en qui on a le plus confiance. Pendant tout le film, les protagonistes portent des masques, Radu Jude joue avec le double sens de cet accessoire, peut-être a-t-il raté l’occasion de faire tomber le plus problématique des masques : celui de l’homme, du mari, du goujat. Radu Jude a voulu appuyer son propos en insistant sur l’écart entre ce qui était reproché à la professeure et ses « écarts » réels : ainsi il insiste bien sur le fait que sur la vidéo, il s’agit du mari, pas d’un hypothétique amant. Peut-être avait-il besoin, certes, que son héroïne reste blanche comme neige, mais est-ce que le plus conservateur dans toute cette histoire, ce ne serait pas plutôt son auteur ? Radu Jude nous dit qu’il se sert du cinéma pour refléter le monde et en décrire ses écarts, peut-être suis-je plus emballé de mon côté quand on se sert de lui pour refléter nos propres travers… Il est toujours peut-être plus simple, et peut-être aussi moins glorieux, de faire la leçon aux autres en dévoilant leur bassesse que de se questionner sur soi. Et au cinéma, « sur soi » signifie « sur nous tous » : le sujet principal est une copie qui se reproduit chez les spectateurs plus vite qu’une sextape fuitant sur YouPorn.

Bref, le spectateur a toujours raison d’avoir raté le film qu’il voulait voir… et reconnaissons au moins à Radu Jude d’avoir été capable de filmer l’air du temps et de s’inscrire au moins dans une réalité, celle d’une époque où chacun est tenu de se méfier… de l’air qui passe. L’ironie serait peut-être que demain des cinéastes viennent à nous montrer sur les écrans cette triste époque où chacun se trimballe avec un masque sous le nez (rarement sur) en utilisant ce masque comme d’un accessoire visant à identifier l’époque que nous vivons, alors que les films qui se tournent peut-être depuis deux ans (quand ils y arrivent en pleine pandémie) s’appliqueraient à nous montrer une réalité sans masque, sans Covid. Attendons de voir ce qui sort sur les écrans ces prochains mois, Radu Jude aura été soit une exception, soit il aura fait comme la majorité de ses collègues contraints ou non à montrer des visages masqués. Je serais curieux de voir ça.

 


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Les exploits de N1 vus par sa mère professeure en psychologie cognitive

On continue de faire le tour des comportements pseudo-féministes sur les réseaux, c’est devenu ma passion.

Pour mémoire donc, puisque l’exemple reste significatif et l’auteure, comme c’est étonnant, m’a bloqué.

Après un neurologue cinéphile, mes interventions semblent cette fois agacer une femme qui se présente comme professeure associée en psychologie cognitive. Ça tombe bien, on va parler (et user beaucoup) de biais cognitifs.

Ça commence toujours avec un tweet initial auquel je réagis, le voici :

Je passe sur cette mode particulièrement détestable à la fois de nommer ses enfants N1, N2 et d’exposer ainsi leur intimité sur les réseaux (ces gens se doutent-ils au moins du mal qu’ils font à leurs enfants en exposant ainsi leur moindre geste à des milliers de followers ?)… Parce qu’on pourrait se demander la finalité d’une telle exposition. Certains sont tellement soucieux de leur popularité en ligne, d’être constamment soutenus par leur communauté de followers et de leur donner à manger, que ça ne leur pose aucun problème de révéler ainsi leur intimité, et plus encore celle de leur progéniture. Pauvres gosses. Et c’est professeure en psychologie cognitive…

Bref, c’est surtout la dernière ligne qui me fait tiquer, et faute de contexte, je mets les pieds dans le plat : « En l’occurrence ici, c’est ton aîné qui a des stéréotypes masculins toxiques. Laisser penser que le problème vient toujours de l’extérieur alors qu’on est tous victimes des stéréotypes, c’est déjà prendre le problème à l’envers. »

Oui, l’exposition sans filtre à son intimité sur le Net permet une certaine familiarité.

Mon intervention ne me paraît pas souffrir de la moindre confusion, pourtant M1 (appelons-la ainsi) ne comprend pas où je veux en venir (ou fait semblant, ce qui est plus vraisemblable) :

Je suis plutôt étonné de cette réponse (celle du deuxième tweet), et assez agacé par la dernière phrase du premier (traiter de random du haut de ses milliers de followers un random sur un réseau, c’est pas très habile avec moi, comme avec pas grand-monde je suppose, parce que c’est tout de suite faire valoir son autorité sur l’autre et lui opposer donc l’idée que sa parole a forcément moins de valeur parce qu’il n’est pas suivi d’une horde de followers personnels). Je rétorque d’abord sur son ingénuité feinte la faisant passer à côté du sens de mon intervention : « Dire qu’on est tous victimes de stéréotypes, et traduire ça par « tu élèves pas bien tes gamins ». Bel épouvantail. »

Je cherche encore le moment où je lui aurais soutenu qu’elle était à l’origine de ces stéréotypes. Un épouvantail, c’est une jolie manière de tordre la réalité à sa convenance (la réalité à laquelle tu me confrontes ne me convient pas, je dis donc que tu m’en proposes une autre) et donc de montrer en quoi l’autre a tort en lui faisant dire ce qu’il n’a pas dit. Hé, on est spécialiste de psychologie cognitive ou on l’est pas.

Je relève par ailleurs que sur un réseau public, le principe, c’est un peu que les randoms ne sont pas seulement soumis à l’approbation à travers les likes, mais aussi aux commentaires (on peut d’ailleurs leur interdire depuis peu cette possibilité, ce qui est tout aussi acceptable, seulement les gros comptes ne le font pas pour ne pas laisser penser aux petits comptes qu’ils les méprisent ou qu’ils laissent ouvertes toutes les discussions — ce qui n’est évidemment pas le cas ; moi, je ferme ici les commentaires, au moins, c’est clair, je ne fais pas du “réseau” et ne vise pas de partage ou la popularité).

Puis, je lui réponds plus précisément sur son épouvantail : « Mais où voyez-vous que je prétends que votre fils perpétue un modèle vu chez ses parents ? Apprenez à lire. Les stéréotypes, avant de se retrouver dans la société, c’est nous qui les construisons. Enfant, on commence à avoir de l’esprit critique pour s’en apercevoir. Discuter avec lui va donc évidemment dans le bon sens, sauf bien sûr, si c’est pour lui ancrer dans [la tête] que ces stéréotypes sont avant tout issus de son environnement (en l’occurrence ici culturel). On n’est pas obligé d’être influencé par un élément extérieur pour être victime de certains biais attribuant tel ou tel comportement à tel ou tel sexe ou à lui attribuer une valeur négative ou positive. Commencer à reconnaître ces biais dans ses propres raisonnements, c’est devenir plus critique vis-à-vis des stéréotypes de genre (et pas d’ignorer donc qu’avant d’apparaître dans nos sociétés, ces stéréotypes apparaissent d’eux-mêmes dans nos têtes. Ça fait parti de l’esprit critique qu’on peut commencer à développer à cet âge. (Et la culture nippone n’est certes pas connue pour partager des valeurs égalitaires.) »

Mais c’est bien d’échanger, je découvre que pour certains, les stéréotypes sexuels sont uniquement dus aux sociétés dans lesquelles on vit. Ça n’explique pas pourquoi toutes les sociétés ont toujours été à dominance masculine, mais c’est une idée à la fois élégante, réconfortante et pratiques : identifier la cause des stéréotypes sexuels aux sociétés, cela permet de désigner des coupables tout trouvés, les hommes, soumis donc non pas, comme tout le monde (donc aussi les femmes) à des stéréotypes, mais à des sociétés par essence construites sur la domination masculine. Cela justifie du même coup l’idée de “patriarcat” ou d’autres concepts pseudo-féministes comme « la culture du viol ». Dans cette conception manichéenne du féminisme (ou de la psychologie), il ne peut donc y avoir que des êtres soumis (les femmes) et des coupables (les hommes).

La société est ce qu’on en fait ; notre cerveau, on aura beau l’éduquer, il sera toujours soumis à certaines contraintes et certains biais. Mais la lutte contre les inégalités se passe sur ces deux terrains. Pas un seul. Chercher à soigner les stéréotypes de genre à travers ses seuls symptômes sociétaux en ignorant leurs origines psychologiques, ça revient à écoper une barque qui coule à la petite cuillère.

M1 est fatiguée, alors elle sort l’artillerie lourde des réseaux sociaux pour discréditer un contradicteur : le meme. Ici, ce sera une fausse couverture sur des recherches imaginée de mémoire par Florian Gouthière :

 

J’en ai rencontré des mauvais professeurs, je crois même pouvoir dire que j’en ai rarement trouvé capables de proposer autre chose que du mépris à l’égard de personnes qu’ils estiment être de moindre valeur qu’eux, mais celle-là, avec les outils et la rhétorique employés, a le don de m’agacer (aussi).

Pas de meme chez moi, je me contente d’un peu de sarcasme : « T’as raison, si toutes les sociétés humaines ont toujours été à dominance patriarcale[], ça ne peut être qu’à la suite d’un complot des hommes face aux femmes… La société a bon dos. Et en attendant, en niant les chemins cognitifs responsables de ces clichés, on les perpétue. »

Ma logique est la suivante : si toutes les sociétés se sont toujours développées sur ce modèle patriarcal, et cela même avant qu’on puisse parler de société, voire de culture (les primates fonctionnent tous selon un modèle avec mâle dominant), c’est donc que les inégalités précèdent les sociétés, et qu’elles se sont perpétuées dans les sociétés parce que les sociétés n’ont jamais eu vocation (sauf récemment à l’échelle de l’histoire humaine) à la démocratie ou à l’égalité. En développant ensuite ses capacités d’empathie, les hommes, dans leurs sociétés humaines (même archaïques, on peut l’imaginer, les petits groupes familiaux ne faisant pas encore société étant plus susceptibles d’être en capacité de créer spontanément des premières formes d’égalité ou de justice “sociale”, sans qu’on puisse malheureusement un jour le prouver — l’organisation des groupes sociaux ne laisse pas de traces archéologiques), se sont questionnés sur ces questions d’égalité. Pas d’idée de progrès social sans égalité. Globalement, on doit ça aux avancées des lumières de ces trois derniers siècles. Pour les égalités de genre, il faudra attendre cependant le siècle dernier. Si la question des égalités de genre est uniquement culturelle, pourquoi n’a-t-elle été soulevée dans l’histoire des sociétés que le siècle dernier ? Le fait que l’histoire des luttes pour les égalités de genre et celle de la psychologie (donc des travers qui constituent nos fonctionnements personnels) soient contemporaines, c’est une coïncidence, ou peut-on imaginer que la prise de conscience de certains biais et mécanismes sous-jacents soient à l’origine de modèles sociétaux inégalitaires ? Ferions-nous le choix de l’égalité pour le seul goût, abstrait, du progrès social avec l’idée un peu utopique que nous y arriverons parce que c’est le sens de l’histoire, ou faisons-nous le choix de l’égalité en sachant (ce qui implique une lutte permanente contre soi-même — aussi) que des mécanismes psychologiques archaïques commandent des processus à l’origine de notre vision du monde nocifs pour les sociétés à la fois libres et égalitaires que nous voulons mettre en place pour le bien de tous ? Maintenant, si historiquement, je raconte des âneries, je peux l’entendre, mais pas à travers des memes. On me réclame des sources sans m’en avoir opposé aucune, c’est assez ironique. Le « t’inquiète mec crois-moi » versus « je suis professeure, ta gueule ».

Je complète ensuite par ce qui n’est déjà plus qu’un soliloque (c’est une habitude, j’ai fini par être plus familier de mon cul à force de lui parler qu’aux êtres humains) : « Ce qui voudrait par ailleurs dire qu’à chaque fois qu’un individu fait le choix de se ranger du côté des luttes contre les inégalités sexuelles, il est automatiquement préservé de la moindre pensée sexiste… C’est bien, au moins ça explique beaucoup de choses. Comme je l’ai entendu ce matin à la radio, pour certains, le féminisme est « une mode ». On se range donc du côté des féminismes, non par conviction qu’on puisse personnellement être coupables ou victimes de sexisme, mais parce qu’il s’agit d’une mode, parce que se ranger du côté de cette mode, c’est cool. Pas étonnant de voir ensuite des dérives avec des individus jugeant que le féminisme est un vêtement qui les fait bien voir et qu’ils seraient prêts à changer à la moindre occasion. »

Parce que oui, mener une lutte avec comme porte-étendard un certain nombre d’idées à la con accompagnés de tartuffes ou de fashion ideologic victims, ça fait pas avancer la cause en question.

Ensuite, M1 me bloque, trouve du soutien au milieu de quelques likes et à travers l’intervention d’une idiote pour qui le simple fait de m’avoir déjà bloqué sur le réseau semble expliquer beaucoup de choses (ces gens sont scientifiques, mais vu ce qu’il s’est passé ces deux dernières années dans ce pays, j’avoue que je ne suis plus beaucoup surpris). Après quoi, M1 expliquera à sa copine qu’elle n’avait plus la force de me répondre. Parce que tu vois… c’est de la pseudo-science.

Peut-être qu’avec moi comme avec son fils, elle feint d’ignorer qu’il n’y a pas d’intimité sur un réseau social. (Son fils est malheureusement plus à plaindre que moi. Tout ce qu’il dit ou fait est susceptible d’être retranscrit par sa propre mère sur la place publique. Suffisant, c’est à craindre, pour être susceptible de l’envoyer un jour chez le psy.)

 

Illusions perdues, Xavier Giannoli (2021)

Illusions perdues

Note : 3.5 sur 5.

Illusions perdues

Année : 2021

Réalisation : Xavier Giannoli

Avec : Benjamin Voisin, Gérard Depardieu, Jeanne Balibar, Xavier Dolan, Vincent Lacoste, André Marcon, Louis-Do de Lencquesaing, Jean-François Stévenin

Une réplique résume assez bien le film, celle où Lucien fait la critique du roman de Nathan qu’il n’a pas lu en prétendant qu’il manque de mystère et que si certaines choses doivent être dites dans un roman, il faut également que d’autres soient tues. Cela s’appliquerait tout autant au cinéma, et en particulier à ce film, parce qu’en plus du défi, déjà difficile de l’adaptation, Xavier Giannoli se devait d’en relever un autre pour ne pas décevoir : ainsi, si son film dispose par ailleurs de beaucoup de qualités, liées en partie à la production et à l’adaptation, on peut lui reprocher d’être bien trop démonstratif dans son exécution en particulier dans sa direction d’acteurs.

Commençons par les réussites du film. Réputée pour être impossible, l’adaptation, en se concentrant manifestement sur le second volet du roman et sa partie parisienne, en supprimant une bonne part des personnages (la sœur de Lucien n’apparaît que comme destinataire de ses lettres, le Cénacle a totalement disparu) ou en en réunissant d’autres (le personnage de Nathan semble être la réunion de deux personnages) arrive à être convaincante et à trouver sa propre unité. Le cinéaste semble avoir aussi forcé la correspondance entre la situation politique et journalistique de l’époque de la Restauration avec la nôtre. Je ne pourrais dire jusqu’à quel point le trait est forcé, et si cela était vraiment nécessaire, en tout cas la correspondance est parlante : la critique cinglante du journalisme faite par Balzac (et qui lui était semble-t-il reprochée) est encore d’actualité (même si la question des fausses nouvelles aurait plus rapport aujourd’hui avec le développement des réseaux sociaux, mais est-ce que la multiplication des canards de l’époque rendue possible par de nouvelles techniques d’imprimerie n’était-ce pas déjà d’une certaine manière une forme de réseau social avec leur manque de contrôle ?…).

Les trouvailles scénaristiques du cinéaste pour adapter le roman d’ailleurs (si tant est que je puisse les identifier), en particulier celle impliquant la nature du personnage joué par Xavier Dolan sont parfaitement trouvées (même si pour le coup, on est totalement dans le démonstratif, la trouvaille permettant d’articuler le récit comme un véritable film ancré dans son époque — avec tous ses petits trucs, ses modes, pour le meilleur et pour le pire — au lieu de se contenter de n’en proposer qu’une adaptation, sans doute plus fidèle). Bref, adapter, comme traduire, c’est trahir, et ça, Xavier Giannoli semble avoir réussi ce difficile défi.

La reconstitution, ensuite, est parfaite. Le travail sur le décor, sur les accessoires, les figurants, tout ce qui est en rapport dans un film à la production et à la scénographie (comme on dit au théâtre ou dans certains pays), tout ce qui est en rapport cette fois avec le découpage technique, le montage, la lumière, etc., tout ça est remarquable et donne au film une densité rare dans le cinéma français.

Une fois qu’on en est là, on a fait une grosse part du travail, et on peut être sûr que le public aura au moins matière à voir et qu’il en aura pour son argent. Reste alors l’essentiel une fois qu’on a répondu à tout ce cahier des charges des grosses productions historiques : la petite note de talent et de savoir-faire qui fait qu’un film se distinguera des autres. Ce qui peut faire basculer un film, c’est presque toujours sa mise en scène. Et cela semble être au-dessus des capacités de Xavier Giannoli. Les mêmes défauts se retrouvent d’ailleurs toujours dans ce genre de productions : quand il est question de rythme, de montée d’intensité, de pesanteur poétique ou lyrique, de frénésie ou de folie, d’urgence… ou de direction d’acteurs, car tout cela doit passer au final par les acteurs, il n’y a guère plus personne pour être capable d’assurer cela.

Comme disait l’autre, une bonne part de la direction d’acteurs consiste en la réussite de la distribution. Pour ce qui est des seconds rôles, rien à dire, c’est du haut niveau : Gérard Depardieu, Jeanne Balibar, Xavier Dolan, Vincent Lacoste, André Marcon, Louis-Do de Lencquesaing, Jean-François Stévenin… Ce n’est pas du lourd que sur le papier, chacun semble être idéal dans leur rôle respectif, et même si la direction d’acteur semble être parfois perfectible à leur niveau (des petites fausses notes de justesse que le réalisateur laisse passer), ils assurent, grâce à leur seul talent, le gros du travail de mise en situation et d’ambiance. Les dialogues auraient eu besoin d’être parfois mieux ciselés (quelques « n’est-ce pas » ou des prénoms en fin de phrase inutiles et affreusement mal rendus par exemple), mais sans eux, sans leur justesse globale, parfois sans leur folie, sans leurs audaces, sans leur style (souvent caractéristique, bien personnel, à la limite de l’incongruité et de l’anachronisme pour certains, mais c’est un atout même dans un film historique), on s’ennuierait bien vite.

Là où ça pêche bien plus, c’est que pour faire face à une telle distribution, il faut un acteur pour jouer le premier rôle capable d’endosser le costume et d’assurer la comparaison. Benjamin Voisin ne concourt malheureusement pas dans la même catégorie que ses collègues. Quand je disais que le film était démonstratif, sans mystère, ces défauts majeurs appliqués au film pourraient autant être, ou surtout, imputable, à son acteur principal. Sa composition est rarement convaincante. Rien n’est joué dans la nuance, tout est restitué au premier degré, fait pour être vu et apprécié, saisi, par le spectateur (et par conséquent, rien ne lui est laissé, au spectateur, à sa seule interprétation) ; tout est ainsi forcé, explicité, surjoué, surnoté… L’acteur n’est pas mauvais, mais il n’a pas la force de caractère, le style, l’audace, la précision, la spontanéité, la maîtrise aussi, de l’ensemble de ses partenaires. C’est d’ailleurs un des plus grands écueils auquel doit faire face un acteur dans sa composition : réussir à manier contrôle de soi (sans lequel il n’y a pas de précision, pas d’autorité, pas de maintien ou de tenue) et spontanéité ou justesse… Quand on cherche l’un, on perd souvent de l’autre ; et quand on est en recherche de l’un (de la maîtrise, donc), c’est par définition qu’on n’en dispose pas naturellement… (ce qui interdit forcément à la fois l’aisance, la spontanéité et l’audace). Même avec leurs défauts (leur âge plus avancé surtout), j’aurais préféré voir ce qu’aurait donné Xavier Dolan ou Vincent Lacoste dans le rôle de Lucien. Et malheureusement, si tous ces acteurs magnifiques aident Benjamin Voisin, le plus souvent, à garder le rythme ou à créer une situation lors de leurs face-à-face, quand il est seul ou, pire, accompagné d’une actrice, pour le coup, là, sans talent, tenant le rôle de Coralie, plus rien ne va : il ne peut plus seulement être en réaction (ce qu’un acteur moyen peut encore se contenter de faire face à de meilleurs acteurs que lui), il doit être moteur de l’action, donner le ton, attiser la tension, susciter le mystère, l’intérêt, proposer des nuances complexes et contradictoires, le tout subtilement, sans forcer… Et le problème aussi surtout, c’est probablement qu’il n’est pas beaucoup aidé par le cinéaste : la nuance, le sous-texte, c’est ce qu’un acteur joue en permanence et à tous les niveaux (c’est précisément ce qui n’est pas être « joué au premier degré »), or un mauvais directeur d’acteurs demandera à un acteur moyen d’ajouter de la nuance dans les pauses ou à l’ultime seconde du dernier plan d’une séquence… (Je vois d’ici la scène : « Tiens, là, quand Cécile de France quitte la pièce et te laisse face caméra, au lieu de jouer l’émotion, joue la défiance ! Ça mettra un peu de nuance et ajoutera de la complexité au personnage ! ») Ben, non. Quand on parle de sous-texte, c’est du texte qui s’ajoute au texte des dialogues, « sous », ou « par-dessus », pendant, et cela, à travers le regard, la posture, l’attitude, l’intonation, l’action (souvent anodine dans ce registre), ce n’est pas du « après texte ». La nuance, c’est une couleur générale qui se trouve à chaque seconde, par composition comme dans une pièce musicale, pas par petites notes (de bas de page ou de fin de séquence) successives et épisodiques. Et souvent cette nuance, elle est apportée par l’acteur à travers ses audaces, ses propositions, ses ratés aussi parfois (l’avantage du cinéma par rapport au théâtre où on ne dispose pas d’une autre prise) ; mais rien de cela n’est possible évidemment à la fois si l’acteur n’a pas le talent suffisant pour proposer, ou oser, certaines de ces audaces, et à la fois si le directeur d’acteurs ne lui en laisse pas l’occasion, ne le met pas dans les conditions pour favoriser ces prises de liberté, ou ne tend pas lui-même vers des dispositifs permettant à un acteur de trouver l’aisance nécessaire à l’émergence de ces propositions. Sans cela, aucune spontanéité ou justesse n’est d’ailleurs possible.

On pourrait penser que la performance d’un acteur principal n’est qu’un détail dans un film, je pense au contraire que c’est à lui de donner le ton, que c’est à lui d’assurer l’efficacité d’un des principes fondateurs du spectacle qui est celui de croire en ce qu’on voit : quand on voit un acteur qui se cherche, quand on voit un acteur qui joue plutôt qu’un personnage dans une situation, c’est que ce pari-là est perdu. Un détail résume cette cassure et ce lien interrompu entre le spectateur et le récit : quand la situation réclame qu’un acteur se lance dans de grands éclats de rire et qu’on ne voit qu’une chose, un acteur qui se force à rire, le charme est irrémédiablement rompu, on ne peut y croire. Ce n’est pas qu’un détail.

Ces gros défauts de mise en scène apparaissent le plus souvent donc quand Lucien apparaît seul à l’écran ou est accompagné de Coralie, et c’est d’autant plus difficile à jouer pour Benjamin Voisin, qui ne profite pas alors de l’élan apporté par les autres acteurs, que Xavier Giannoli le met en scène à ce moment-là dans des montages-séquences (il n’est pas forcément seul dans l’espace, mais seul à l’écran ou le centre de l’attention). Comment voulez-vous jouer une situation quand vous n’apparaissez à l’écran que dans un plan de quelques secondes ? Ce sont des tableaux successifs que propose ici le cinéaste, et m’est avis que la meilleure chose à dire un acteur à ce moment-là est d’en faire le moins possible. Ce n’est semble-t-il pas ce qu’a choisi de dire Xavier Giannoli à son acteur. Et même quand le cinéaste choisit de ralentir volontairement le rythme, comme quand lors d’un plan faisant peut-être référence à Stanley Kubrick, c’est bien lui, le cinéaste, qui ne trouve pas le ton juste (son travelling arrière est intéressant, mais il s’intègre assez mal à la séquence — voire à la musique — qui précède, et le rythme qu’il instaure à la scène est bancal : un baiser sur le front, un personnage qui passe hors cadre pour ne laisser que le personnage principal à l’écran… on voit l’idée, mais ça ne marche tout simplement pas, le genre de séquence que Kubrick aurait reproduit cent fois pour trouver le bon rythme, le geste juste). Ce n’est donc pas qu’une question de distribution, il manque ce petit quelque chose à Xavier Giannoli pour arriver ici à élever son film.

Mais ne gâtons pas notre plaisir, on ne peut pas demander à tous les films d’être de grands films, et une adaptation réussie, c’est assez rare pour être apprécié à sa juste, juste, valeur. En attendant, j’irai revoir Les Frères Karamazov de Richard Brooks pour me rappeler à quoi peut ressembler une adaptation tenant du chef-d’œuvre (et avant que son génial et improbable interprète, William Shatner… ne s’envole chatouiller les nouvelles frontières de l’infini).


 
Illusions perdues, Xavier Giannoli 2021 | Curiosa Films, Gaumont, France 3 Cinéma

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Pointes de plaisir

La femme qui fait du vélo dont la poitrine se soulève d’un coup en passant sur une bosse procure à un homme le même plaisir innocent et puéril que le sourire inopiné d’une belle inconnue.

Souriez à gorge déployée, mesdames, et que les bosses sur les chemins se déploient comme les pointes du cylindre d’une boîte à musique. « Ouille, aïe, oh, oui… Ouille, aïe, oh, oh… Ah, ah, yayaille… Ya, ya, yayouille. »

C’était la définition du bonheur selon Petit Poucet.




Le Veuf, Dino Risi (1959)

Una vita di… avidità

Note : 4 sur 5.

Le Veuf

Titre original :  Il vedovo

Année : 1959

Réalisation : Dino Risi

Avec : Alberto Sordi, Franca Valeri, Livio Lorenzon

Le film est d’une drôlerie folle pendant les trois quarts du film grâce au talent ineffable d’Alfredo Sordi, à la fois parfait pour jouer la prétention maladroite et bouffonne, la vénalité obsessionnelle doublée (malheureusement pour son personnage) d’incompétence, la bêtise accablée, la forfanterie matamoresque… bref, pour faire du Alfredo Sordi.

Le point culminant du film et qui aurait dû être son dernier acte, c’est quand la chance se retourne d’un coup pour le personnage de Sordi quand on lui annonce la plus mauvaise nouvelle qui soit dans sa situation… Le film se prolonge alors, peut encore convaincre jusqu’à la retraite monastique de Sordi, et doit trouver un dernier rebondissement, une chute finale, et celle-ci, malheureusement, même si elle fait presque littéralement tomber le film dans la franche satire, patine en réalité en peinant à retrouver le rythme, et n’est pas à la hauteur comique surtout de ce qui précède. Le récit abandonne, par exemple, tout d’un coup le personnage de la maîtresse (ainsi que toute sa famille) après avoir justement essayé de la refourguer auprès du riche industriel, et donne ainsi l’étrange impression de regarder un autre film construit sur les chutes du film idéal n’ayant pu se faire ici.

Je crois avoir rarement autant ri, cela dit, avant cette chute ratée, en voyant les bêtises de ce faux-cul d’Alfred Sordi jusqu’à ce que son personnage accède d’une manière inespérée à ces rêves de veuvage précoce et se croit propulsé d’un coup roi du pétrole.

Peut-être également que Franca Valeri n’était peut-être pas l’actrice idéale pour jouer ce rôle d’héritière sans illusions, sans amour, et moins stupide que son mari. Excellente actrice de second rôle, elle me paraît surtout plus efficace en idiote et victime, notamment dans un film auxquelles elle avait participé au scénario : Le Signe de Vénus, tourné par le même Dino Risi quatre ans plus tôt et où elle était parfaite aux côtés de Sophia Loren. Difficile toutefois de trouver une actrice avec suffisamment de classe aristocratique et de second degré pour faire face a ce pitre de Sordi (la même année, Silvana Mangano prouvait qu’elle pouvait être crédible dans une comédie, La Grande Guerre ; et c’est sans doute Lea Massari qui aura été son meilleur pendant féminin dans Une vie difficile). Rendons toutefois hommage à Franca Valeri qui vient de nous quitter (en août de l’année dernière), une semaine après avoir fêté ses cent ans.

Par toutes ses qualités et ses défauts, ou par les thèmes développés (Alfredo Sordi en homme cupide rejeté par la haute société), Le Veuf rappelle Il boom, de De Sica, tourné quatre ans après. C’est une constante dans la comédie italienne, ce n’est pas le tout de disposer de quelques-uns des meilleurs acteurs de comédie de l’histoire du cinéma, pour faire de grands films, il faut leur trouver des acteurs, plus vraisemblablement des actrices, capables de leur faire face. Les meilleures séquences du film, les plus amusantes, sont celles où Alberto Sordi fait seul le show, cela fait d’excellentes comédies, mais ne fait pas culminer le film à la hauteur des grands chefs-d’œuvre de la comédie italienne qui, sans doute presque toujours arrivent à proposer une dimension supplémentaire à la comédie. Que ce soit une dimension dramatique ou satirique.


Le Veuf, Dino Risi 1959 Il vedovo | Cino del Duca, Paneuropa

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