Feu Mathias Pascal

 

Quelques images à partager pour ce film très international (production d’immigrés russes, adaptation d’un roman de Pirandello, tournage dans trois pays, décors du non moins international Alberto Cavalcanti).

Le beau Ivan avec sa première femme (très éprise par un jeune Michel Simon) :

Feu Mathias Pascal, Marcel L’Herbier (1926) | Films Albatros

 

Une idée des décors intérieurs (probablement dirigés par Alberto Cavalcanti donc, qui tourne la même année son premier, Rien que les heures, et qui sera quelques années plus tard un exilé prolifique outre-manche) qui, en plongée dans cette bibliothèque n’est pas sans rappeler une image bien connue du « plus grand film de l’histoire » :

Avec le contrechamp, on passe, grâce à la disproportion étrange et baroque du mobilier, du côté du Procès… :

Pas le dernier pour expérimenter, Marcel propose une jolie séquence, reprise depuis souvent avec humour, celle du « et si ça se passait comme ça » ou une manière de changer de mode ou de temps tout à coup dans la narration. Pas assez (bien) utilisée depuis à mon goût. Le ralenti fait son petit effet.

Feu Mathias Pascal, Marcel L’Herbier (1926)

Ni juge, ni soumise, Yves Hinant, Jean Libon (2017)

Ni juge, ni soumise

So Help Me GodAnnée : 2017

4/10 IMDb

Vu le : 26 avril 2020

Réalisation :

Yves Hinant, Jean Libon


 

Méthode de documentaire à la Strip-tease offrant un regard distant, sans commentaire ou parti pris avec son sujet. C’est plutôt louable, mais à la fois aussi la seule qualité du film et celle qu’on pourrait justement attendre d’un juge dans l’exercice de sa fonction. Le problème est bien là. Le personnage dépeint dans le film est insupportable et questionne même la déontologie de sa profession : qu’est-ce qu’un juge ? Est-ce qu’un con, exprimant la grandeur de sa connerie dans le cadre d’une profession où il est amené à exercer de lourdes responsabilités sur le devenir des autres, a-t-il le droit ainsi de manquer de respect à tous, voire à s’émanciper des lois qu’il est censé faire respecter ?

Je ne connais pas les usages judiciaires en Belgique, pas beaucoup plus en France, et ne sais par conséquent pas jusqu’à quel degré de libertés les juges d’instruction peuvent s’autoriser dans leur exercice du pouvoir. En revanche, sur la seule question éthique, pas besoin d’être expert pour comprendre que ces méthodes sont révoltantes. Tout dans ce personnage en fait, il y a le contraire de ce qu’on pourrait être en droit de demander et d’attendre d’un juge : partialité permanente, insolence envers certains prévenus (presque toujours des hommes issus de l’immigration) et empathie envers d’autres (quand ce sont des femmes, même pour une femme s’expliquant sur son infanticide), abus d’autorité (dont elle peut même s’amuser comme quand elle demande, hilare, à un policier de jouer de la sirène pour éviter les bouchons), non-respect de la parole des prévenus (elle leur coupe la parole, les menace, s’autorise des commentaires déplacés, refuse aux avocats de s’exprimer…) et même racisme.

On fait passer ça pour de l’excentricité, ça ne me poserait pas de problème si cette excentricité s’exprimait en respect avec la bonne pratique de son travail. Voilà une belle illustration malheureusement de l’idée qu’une partie des maux de la société est issue du mépris d’une certaine partie de la population pour une autre, toujours prête à lui savonner la planche pour que surtout elle ne dispose pas des mêmes droits qu’elle. Comme l’impression de voir la justice d’un autre siècle avec laquelle le pauvre est par nature coupable de sa misère, non pas seulement des actes qui lui seraient reprochés, mais aussi encore plus de sa condition misérable à laquelle on lui refuserait le droit ou la possibilité de s’extirper. Croit-on qu’un homme, coupable ou innocent, ainsi (pré)jugé pour ce qu’il est et non pour ce qu’il a fait, sortira de cette expérience judiciaire en faisant profil bas et en suivant le droit chemin ? Je n’y crois pas une seconde. Un homme à qui on dit qu’il est non seulement coupable de ses actes, mais aussi, par nature, de sa condition, retournera au monde avec une nouvelle obsession, celle de se venger de ceux qui l’ont (sur)jugé. Un type lui jure qu’il ira se battre en Syrie pour avoir été traité, et sans qu’on daigne l’écouter, comme un coupable et non comme un être humain : qu’une telle menace soit ou non suivie d’une quelconque radicalisation, c’est déjà le signe que la justice va de travers et qu’au lieu d’aider les hommes à se grandir, elle ne soit au contraire que l’outil d’une partie de ceux-ci servant à dénigrer et à rabaisser une autre qui est déjà à genoux. Qu’est-ce que Victor Hugo disait déjà, cité dans le film de Ladj Ly, au sujet des bonnes, des mauvaises herbes et des cultivateurs ?…

Ni juge, ni soumise, Yves Hinant, Jean Libon (2017) | Le Bureau, Artémis Productions, France 3 Cinéma

Pâques sanglantes, Giuseppe De Santis (1950)

Pâques sanglantes

Non c’è pace tra gli ulivi Année : 1950

Vu le : 7 mars 2020

8/10 iCM   IMDb

Réalisation :

Giuseppe De Santis


Avec :

Raf Vallone, Lucia Bosè, Folco Lulli

Listes :

Limguela top films

L’obscurité de Lim

MyMovies: A-C+

Un mélange surprenant de néoréalisme et peut-être… d’expressionnisme. Le passage par un sujet ancré dans la ruralité (rappelant les thématiques propres au western) et le recours constant aux décors naturels d’une force inouïe (montagnes de basse altitude, rocailleuses, avec quelques ombrages d’oliviers) assure le côté néoréaliste du film (dans la continuité de Riz amer, du même Giuseppe De Santis).

Paysage rocailleux | Non c’è pace tra gli ulivi, Pâques sanglantes, Giuseppe De Santis (1950) | Lux Film

Pâques sanglantes, Giuseppe De Santis (1950) | Lux Film

Le plus surprenant cependant, c’est les options choisies dans la mise en scène : la sophistication, voire l’artifice, est constante. Pour rester au plus près de ses acteurs Giuseppe De Santis multiplie les plans rapprochés, c’est ensuite une sorte de valse continue qui s’opère entre les acteurs et la caméra. Celle-ci, malgré le décor escarpé, est toujours mobile, suivant les personnages en travelling d’accompagnement manifestement posée sur un rail. Les acteurs peuvent évoluer autour d’elle, et elle les suit alors sur son axe.

Plus surprenant encore, les acteurs parlent parfois face caméra, soit en regardant l’objectif soit en regardant derrière elle tout en s’adressant à leur interlocuteur qu’on voit également dans le champ et qu’on voit ne pas être regardé par son partenaire au moment où il lui parle et s’adresse à la caméra… Ce n’est pas systématique, surtout proposé lors des séquences entre les deux amoureux des rôles principaux, et ça réussit assez bien.

La distanciation produite proposée est assez radicale. J’en ai rarement vu élaborée sous cette forme, avec autant d’audace sans pour autant tourner à la pure expérimentation, et aussi efficace dans une fiction.  Regarder la caméra, ce n’est pas rare ; la regarder un peu, ou pas tout à fait, mais regarder au loin comme on le ferait au théâtre sans même regarder son partenaire, adoptant en conséquence des mouvements de déplacement d’acteurs qui n’ont rien de réalistes (même au cinéma, à cette époque, on sait se positionner l’un à l’autre en formant un angle et en faisant croire qu’on se fait face alors qu’en réalité on se positionne pour que la caméra nous voit mieux), et avoir une telle inventivité, proche de la danse en offrant certaines postures évocatrices, dans ces déplacements et ces cadrages, j’avoue ne pas avoir vu souvent ça.

On aurait presque l’impression que la caméra est un drone qui les suit au plus près et dont les acteurs auraient conscience, et on ne serait alors presque pas étonnés de voir un acteur toucher la caméra pour lui faire changer d’angle… Le dispositif est déjà fascinant, mais le faire dans un environnement aussi rustique, ça ne fait que renforcer sa singularité et l’effet produit.

La photo, en dehors d’une grande profondeur de champ et du format carré rappelant pour beaucoup les caractéristiques de la vision humaine, est d’un noir et blanc magnifique, pleine de contraste rappelant, à raison ou non, celle de La Perle tourné trois ans avant.

(Toutes les captures sont issues des dix premières minutes. Ça pose le décor…)

Little Women, Greta Gerwig (2019)

Little Women

Les Filles du docteur MarchAnnée : 2019

Vu le : 3 mars 2020

5/10 iCM IMDb

Réalisation :

Greta Gerwig


Avec :

Saoirse Ronan, Emma Watson, Florence Pugh, Laura Dern, Timothée Chalamet, Louis Garrel, Meryl Streep

Seule la fin me paraît plutôt réussie. Tout ce qui précède, sans surprise, reste décevant. Comme si Greta Gerwig ne proposait pendant deux heures qu’une suite de tonalités propres aux dénouements, avec ses séquences rythmées par des montages-séquences, sa musique ronflante. Résultat : un récit décousu avec cette impression permanente (et une vilaine manie des productions hollywoodiennes même quand elles sont destinées à un public censé être plus exigent) d’être pris par la main pour nous tirer les larmes des yeux, et cette longue attente vite étouffée parce qu’elle ne viendra jamais d’une introduction digne de ce nom capable de nous exposer comme il le faut personnages et enjeux retrouvés tout au long…

Little Women, Greta Gerwig (2019) | Columbia Pictures, New Regency Pictures

Cet assemblage grossier sans queue ni tête pose un vrai problème narratif, surtout quand vient se greffer à ce château de cartes déjà bien fragile des flashbacks où ne finit plus que par dominer des séquences choisies pour leur potentiel dramatique exclusif. Quand on raconte une histoire, le sens général importe beaucoup plus que l’intérêt particulier des séquences qui la composent. À ce petit jeu d’échelle dramatique, on s’écarte des séquences mettant en évidence des informations essentielles à la compréhension d’une histoire pour se focaliser sur des situations. Une information, c’est froid, sans saveur, pourtant, s’il s’agit de bien mettre en évidence les ressorts d’une histoire, on ne peut y échapper ; tandis qu’une situation, ç’a quelque chose de rassurant (à tort) parce qu’on se dit qu’il y a quelque chose, là, qui se passe d’important. C’est un défaut qu’on pourrait malheureusement reprocher à beaucoup d’acteurs américains d’inspiration stanislavkienne passés à la réalisation. Chez les acteurs qui cherchent à donner un sens à chacun des mots prononcés, on dit au théâtre qu’ils « jouent les mots », cela pour dire qu’ils privilégient le détail sur le sens général. Il en va un peu de même des raconteurs d’histoires qui se perdent en route à vouloir donner un sens dramatique à chacune des séquences de leur film au détriment du sens général.

Cette idée de flashbacks d’ailleurs ne trouve son sens, et toujours, qu’à la fin, pour mettre un parallèle intéressant, mais le reste du film, le procédé ne sert qu’à brouiller un peu plus la structure et la définition des enjeux de tout ce petit monde (et c’est pas faute d’ignorer l’histoire, j’ai dû voir trois ou quatre versions différentes des Quatre Filles du docteur March).

Autre problème, le rythme frénétique qu’impose Greta Gerwig à ses acteurs et à son monteur : c’est réalisé comme un film d’action ou une bande annonce, on ne voit rien, on n’a pas le temps de recevoir, on a à peine le temps de voir les cinquante émotions délivrées par les acteurs en un rien de temps. La situation est au cœur du dispositif, toujours.

J’imagine bien Gerwig efficace pour des films mettant en scène des périodes contemporaines, mais pour les reconstitutions, elle se plante autant qu’un Spielberg a pu le faire durant ses diverses tentatives de films en costumes. C’est peut-être d’ailleurs ce qui semble tant plaire dans sa manière de filmer et qui explique les nominations du film dans les récompenses hivernales. Parce que c’est vrai que c’est vivant… Sauf que, là encore , si pour certains personnages, ça peut se concevoir, imprégner son film d’autant d’émotions, c’est assez peu conforme aux usages suivis dans les rapports sociaux au XIXᵉ siècle, et plus la marque d’une société américaine actuelle dans laquelle il est bien vu, voire encouragé, d’affirmer et de partager ses sentiments. C’est paradoxal de mettre en lumière ce qu’il y a de plus moderne, d’émancipé pour les femmes… de cette époque, tout en éclipsant la nature d’une société par ailleurs, et au contraire, très rigide, pleine de codes, que tous les personnages mis en scène ici par Greta Gerwig semblent ignorer. Les rapports entre amoureux, par exemple, ne peuvent se montrer comme des rapports amoureux du XXIᵉ siècle, même si on peut supposer que cette modernité dans les rapports amoureux (mais tout autant amicaux) entre individus de sexe opposé est une volonté de la réalisatrice. Non seulement ça concourt à donner au film une forme de vivacité parfois insupportable, forcée, mais du coup, on comprend moins la force pour une femme que ça pouvait être que de se mettre ainsi volontairement à l’écart des règles de la bienséance et des mariages entendus. Ce qui est parlant, c’est le contraste. Si on lisse, normalise et démocratise pour ainsi dire tous les rapports entre les personnages indifféremment de leur sexe, de leur âge, de leur position ou de leur classe, on ne comprend plus rien des enjeux de l’époque exposée.

Petites remarques concernant les César 2020

Puisque j’ai la flemme de réécrire un billet sur ce que je pense de ces César, mais comme je veux pouvoir garder au frais les divers commentaire écrits ici ou là (et que j’aurais probablement pas dû écrire), je reposte tout ça ici, avec quelques corrections mais en en préservant la structure et le style, comme à mon habitude, chaotiques.

Exceptionnellement, les insultes commentaires, sont ouverts.


(Des commentaires sont susceptibles d’être ajoutés ou corrigés.)

La “honte” perçue par certains lors de cette cérémonie et tout particulièrement après la célébration de Roman Polanski en tant que réalisateur de l’année, est assez symptomatique d’un monde où certains hommes pour se dédouaner d’être des hommes prennent hypocritement le parti de certaines femmes prétendument féministes. Par nature, les escrocs, les violeurs, sont des manipulateurs, et je range tous les collaborateurs de ce mouvement de la honte dans le même sac : vous ne défendez pas les victimes et ne défendez pas la cause des femmes, pire, dans vos rangs se cachent des abuseurs, des violeurs, des escrocs, des opportunistes qui profitent de ces tribunes pour se présenter comme des chevaliers blancs.

Il n’y a pas de scandale dans ces votes : les votants ont fait la preuve qu’ils n’avaient que faire des histoires de cul, que les histoires judiciaires, ça se règle devant un tribunal, pas avec un bulletin de vote, et qu’accessoirement, on vote pour des techniciens et des artistes pour ce qu’ils font pas pour ce qu’ils sont ou seraient. Parce que s’il est difficile, voire impossible de connaître tout d’un homme (en particulier dans sa chambre à coucher), en revanche, on est parfaitement libres de juger de sa production.

Les hypocrites et prétendus défenseurs de la cause des femmes nous promettent un monde où chacun aura son mot à dire sur ce qu’on fait en dehors de notre activité professionnelle, où tout se sait et où tout doit être commenté, ostracisé si besoin pour purger leur monde idéal des porcs supposés ou des iconoclastes. Et perso, je me bats contre cette vision du monde.

L’histoire du cinéma est plein de films nous mettant en garde contre les faux prophètes, les escrocs manipulateurs de causes apparaissant justes parce qu’elles prétendent prendre le parti des victimes et des opprimés, nous mettant en garde contre les apparences trompeuses, les faux procès ou les lynchages médiatiques. Ceux-là n’apprennent rien de ce qu’ils voient.


Ce que je comprends pas, c’est en quoi un cinéaste, un monteur, un chauffeur de bus, un boulanger, ton frère, ta sœur, si tous ceux-là sont des voleurs, des criminels, des pédophiles, en quoi ça me regarde si je regarde un film, si je monte dans un bus, si je mange une baguette ou si je dis bonjour à ta sœur. La société juge les criminels, ils ont droit à un procès, je n’ai pas à me faire spécialiste du droit international en matière d’extradition ou guetter toutes les pages popu/faits divers pour savoir qui est à y lyncher ou non. Je ne suis pas apte à juger des individus, mais des œuvres.

Le monde que vous prônez, c’est une monde où chacun peut dénoncer sur la place publique untel ou untel avec appel au lynchage. Encore une fois, vous n’apprenez pas des centaines de films qui mettent en garde contre ces dérives. Pire, vous vous présentez comme les défenseurs d’une cause féministe alors que votre obsession à l’inquisition fait tout sauf améliorer la cause des femmes. Parmi les votants qui ont voté pour Polanski, il y en a certainement qui ont voté précisément parce que toutes ces attaques, ils les trouvent indignes et illégitimes, et là où vous auriez voulu faire et voir un acte et un symbole politique en “honorant” plus l’un que l’autre, eh bien ils en ont pris le contre-pied total en vous le mettant bien là où il faut. C’est peut-être con, assez réactionnaire, mais le résultat c’est que la cause des femmes, dans le cinéma notamment, elle passe à la trappe. Parce qu’une nouvelle fois, au lieu que soient honorées des femmes pour leur travail et qu’on finisse par même plus avoir à noter que ce sont des femmes primées, les femmes se trouvent une nouvelle fois poussées dans un cul-de-sac, celui de la position de la victime. Personne n’a envie de s’identifier à des victimes : les petites filles qui voudraient faire du cinéma peuvent s’émouvoir de cette situation, entrer en empathie, souffrir avec les “victimes”, mais justement parce que personne ne veut être “victimes”, elles n’auront pas envie de devenir cinéaste ou scénariste ou que sais-je encore.

Et ce n’est pas la faute des réactionnaires : les réactionnaires dans cette histoire, ils réagissent, ils ont fait un acte politique contre le pseudo-féminisme de certains. C’est eux qui ont tort ? Je n’ai pas envie d’un monde sous l’inquisition permanente de qui a fait quoi avec qui et pourquoi, moi je regarde des films, et s’il y a une seule question politique qui se pose, ce n’est pas de faire juger un type pour des crimes supposés dont je ne sais rien et dont je n’ai rien à foutre (je n’ai pas à être juge ou spectateur des petites crapuleries des uns ou des autres), c’est de me demander comment il peut y avoir plus de femmes de “pouvoir” dans le cinéma, c’est me demander comment quand il y a une agression faire en sorte que l’agresseur soit immédiatement poursuivi, et que tout le monde à ce moment-là trouve ce comportement “anormal”.

Or, là, si on prétend que cette décision est politique, qu’elle est toujours politique quand on honore quelqu’un, eh ben on ne pourra pas faire pire pour résoudre tous ces problèmes. On voudra peut-être foutre tous ces pro-Polanski au camp de réhabilitation, ce ne sera pas possible ; le seul moyen, c’est d’arrêter le radicalisme, l’idéologie de la victimisation passant par des faits divers et qui tout à la fois donne bonne conscience aux chevaliers blancs qui « s’honorent » de ces batailles mais qui enferment les victimes dans leur condition de victime, d’arrêter la suspicion permanente, et misandre, à l’égard de tous les hommes.

Lyncher des individus, quels que soient leurs crimes et la réalité de ces crimes, n’a jamais fait avancer une société. C’est un peu comme avec l’extrême droite : tout débat qui s’agite autour de l’extrême droite favorise l’extrême droite. Donc dès qu’on casse les couilles d’un criminel qui se trouve être soit chauffeur de bus soit écrivain, soit cinéaste, on se fait du bien le temps de lui dire nos quatre vérités, mais au final, tout ce venin craché restera vain, parce que si on l’empêche d’exercer son travail, son droit, c’est nous qui passons pour le connard et lui la victime. Le bus continuera de rouler, et les films de se faire… avec des hommes aux volants. Non seulement on gueule pour rien, mais peut-être aussi qu’on aura fait naître ainsi tout un tas de petits réactionnaires qui seront sans doute pas les premiers pour améliorer la cause des femmes.

Je me fous de Polanski, l’homme, des pages des faits divers, et je suis persuadé que pour qu’il y ait des femmes cinéastes, il faut se demander comment est-ce qu’on peut inciter les femmes à l’être, que pour que les agresseurs soient poursuivis, il faut se demander comment améliorer la prise en charge des plaintes… Cracher sur Polanski ou les votants qui l’ont “honoré” n’aidera en rien, jamais, ces causes, elles, justes.


Honnêtement, ce qui me pose le plus gros problème avec cette « vague metoo », c’est les illusions de réhabilitation et de capacité de résilience d’une dénonciation publique. Elles sont doublement, voire triplement victimes. D’abord à travers l’agression qu’elles ont subie, puis par la non-reconnaissance institutionnelle (policière, judiciaire et parfois même familiale) de cette agression, mais ensuite aussi par l’illusion que « ça va mieux en le disant ».

Je dirais la même chose à Adèle Haenel comme aux autres. Si vous espérez vous reconstruire après un traumatisme de ce genre en mettant tout sur la place publique et en faisant du name and shame un acte politique, vous vous trompez lourdement. Si vous gagnerez le soutien d’autres victimes, de personnes compatissantes ou d’hypocrites, vous aurez également en retour bon nombre de réactions hostiles que vous ne comprendrez pas et qui ne vous aideront à vous reconstruire. C’est déjà difficile de voir la police douter de votre parole parce que c’est son travail, ça l’est encore plus de voir que le « peuple » à qui vous demandez et espérez le soutien remet en cause cette parole ou se laisse aller à des commentaires qui vous blessent. On peut alors se dire que ces réactions sont le fait des connards et se consoler avec l’idée que la majorité silencieuse est de notre côté. La preuve, tous les influenceurs sont de notre côté, ça ne peut être que bon signe… Sauf que la majorité silencieuse justement pense peut-être autrement.

Tu es victime, tu te mets en danger, d’abord en révélant dans un canard que tu t’es fait agresser quand tu étais adolescent et tu cites ton agresseur ; beaucoup de monde te soutient, tu penses que le vent tourne, tu te dis « ah oui, enfin, la vague metoo arrive en France, et c’est un peu grâce à moi et à ma souffrance qui n’aura donc pas été inutile ». Tu te dis que les César, ça va être l’occasion de faire la nique à tous ces agresseurs et à leurs soutiens. Parce que tu es persuadé, tout le monde te le dit, et parce que tout le monde te dit que ceux qui remettent en question sont juste des connards. Et tu le vois bien : tout le monde autour de toi te soutient, dans la profession aussi, ceux que tu côtoies. Et tu as tant envie de leur montrer à ces mâles criminels, à leurs soutiens, que cette fois, la cause vaincra, et que tu peux être leur Jeanne d’Arc. Et puis ça tombe bien, tu es nominée et pourra te fendre d’un petit commentaire à la remise de ton prix, tu l’as tant mérité après tout ce que tu as enduré, et parce que ce serait un tel symbole pour toutes les victimes. Oui, tu le crois. Et puis, si ça ne marche pas, ce sera scandaleux, d’ailleurs, c’est déjà scandaleux de voir un pédocriminel nominé… Et tout le monde te soutient une nouvelle fois. Mais cette fois, tu en es sûr, les votants vont faire un acte politique, parce qu’il faut dire au monde entier combien tu souffres et combien tu as tant besoin de cette reconnaissance.

Arrive le jour de la cérémonie, tu es entouré de tous tes soutiens, le présentateur balance des blagues à la limite de l’antisémitisme sur un présumé agresseur nominé, mais c’est pas grave parce que c’est un agresseur, tout le monde voudrait que ce soit vrai, tout le monde le sait, parce que tout le monde le dit, et parce qu’il faut que ce soit vrai parce que notre cause est juste. Et puis une actrice noire balance des blagues racistes, mais c’est normal, une Noire ne peut pas balancer des blagues racistes, parce qu’elle est Noire voyons. Et le présentateur continue d’enfoncer un des nominés, parce que tout le monde sait que c’est un agresseur, et pis en plus, il n’est même pas dans la salle. Et pis, entre nous, qui a voté pour ce monstre, hein, hein, hein ? Ah, on est bien « entre-soi ». Entre victimes. Tous les gens du dehors, tous ces privilégiés, ils ne peuvent pas comprendre que nous tous ici on souffre. Mais heureusement, on est des influenceurs, et les influenceurs, ça change le monde, et on va bien lui montrer au monde qu’on ne laisse pas faire les criminels. Arrive l’heure de ta propre nomination, tu te dis que c’est le moment, tu es venu, un peu aussi pour ça, c’est ton moment, avant que tu puisses en partager un autre avec ton réalisateur sur le plateau. Et c’est un autre qui gagne à ta place ! Comment, mais ce n’était pas prévu ! Ah, c’est donc ça, la majorité des votants sont donc des connards, il y a encore trop de votants de « l’ancien monde », c’est dégueulasse mais au moins tu te rassures ainsi : oui, ce sont tous des connards qui n’ont pas voulu faire un geste politique fort. Pas grave, tu partageras la gloire avec ton réalisateur quand il recevra son prix face au petit monstre qui ressemble à un personnage de Blanche Neige et des sept nains… Mais quand même, tu es extrêmement déçu, tu flaires le scandale. Et ça se confirme, froid dans la salle, c’est le nabot à qui on remet le prix. Tu vois ton réalisateur se lever de sa chaise, alors tu fais comme lui, parce que c’est vraiment top la honte. Que des cons. Ça devait être notre soirée, la soirée de la justice.

Alors, est-ce que tout est politique ? D’accord, peut-être. Mais une cérémonie des César sert-elle à rendre la justice, à consoler les victimes. Triplement non. Les victimes, pour les aider, c’est aux institutions de recueillir leur parole et les aider dans leur reconstruction nécessaire. On sépare la victime de la cérémonie. Sinon les conséquences sont dramatiques. La justice, même si elle est faillible, c’est son rôle de recueillir cette parole et c’est à la société d’aider les victimes dans leur reconstruction. Et si elle faillit, la société, à travers un débat politique, ou si sa justice faillit, oui, il est de savoir comment l’améliorer au profit de tous. Une cérémonie de prix, par définition, elle honore le travail de techniciens et d’artistes. Elle ne réforme pas ce qui ne va pas dans la société. Vous voulez en faire une tribune politique ? Très bien, mais puisqu’une partie ne partagera pas cette position, vous prenez le risque que cette tribune dise le contraire de ce que vous aimeriez entendre. C’est un peu comme dissoudre l’Assemblée ou lancer un référendum : les gestes politiques sont toujours à double tranchant, vous voulez vous en servir comme d’une arme, à vos risques et péril.

Alors quoi, la lutte en vaut-elle la peine ? Oui, bien sûr, si c’était efficace. Or, ça ne l’est pas. Et c’est facile à comprendre. Si les crimes pédophiles, si les violences faites aux femmes, si la discrimination sont des batailles légitimes, elles doivent se mener en dehors des cérémonies où on honore le travail des hommes, pas les hommes pour leur conduite ou leur manière d’être.

Les œuvres peuvent parfaitement, elles, participer à ce « mouvement ». Ozon l’a fait d’après ce que j’ai compris. Il n’a pas été récompensé, mais il l’a fait, et c’est peut-être le plus important. Où Adèle Haenel mène-t-elle sa lutte ? Dans les médias. La pire place pour le faire. Et c’est curieux, parce que le film de Sciamma, il a peut-être le mérite de présenter des rapports homosexuels comme parfaitement anodins voire normaux tant le film est lisse au possible et n’a pas l’air de choquer grand-monde, et en ça, c’est peut-être une réussite, un signe que l’homosexualité présentée n’a plus rien de choquant pour personne aujourd’hui. Mais un film sur les violences faites aux femmes, hé ben, je suis peut-être surpris que le seul peut-être que j’ai vu sur le sujet ces derniers mois en France, je l’ai vu hier et c’est un film de 1956. Assez mélodramatique, mais il enfonce bien là où ça fait mal sur le rôle des hommes manipulateurs sur des jeunes filles fragilisées par un contexte social et familial délicat, et je doute qu’un tel film puisse se faire aujourd’hui. L’ancien monde quoi, celui pourtant qui a fait la preuve qu’il avait pu produire un certain nombre d’avancées suite à des luttes féministes autrement plus dignes et efficaces que celles qui se jouent aujourd’hui.

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Réponse au billet de Marie Sauvion dans Télérama.

« Ils n’ont donc rien compris. » C’est un peu comme avec la macronie : si on n’est pas d’accord, c’est parce qu’on n’a pas compris une réforme… Non, on peut aussi penser que si la vague metoo fait plus de mal à la cause des femmes et des victimes d’agression. Si ça met en lumière la mauvaise prise en charge des plaintes, oui, c’est bien ; si c’est pour dénoncer publiquement (name and shame), appeler à la censure (avec effet Streisand garanti), insulter, eh ben non, ce n’est pas parce que je n’ai pas compris, madame, c’est que je ne suis pas d’accord. Et encore une fois pour une raison assez simple et pragmatique : de tels extrêmes ne profitent qu’aux agresseurs, et les victimes en sont encore doublement victimes parce qu’elles se rendront compte, malheureusement à raison, qu’on n’obtient pas gain de cause en dépassant le cadre de la loi ou de la morale. La cause des femmes mérite mieux que certains portes-étendards ou des causes illégitimes et perdues d’avance : la vraie lutte, dans l’industrie du cinéma en tout cas, elle est de pousser et aider les femmes à faire des films, gérer des institutions ou des entreprises.


 

Pour moi, ça pourrait être le diable, s’il fait un one-man show et qu’il est drôle, je ne vais pas me retenir de rire ou de m’y intéresser parce que c’est le diable. C’est nier la dualité des hommes. Ce n’est pas simplement séparer l’œuvre de l’artiste, c’est séparer le jugement des diverses actions de chacun. Autrement, une seule action pourrait suffire à nier jusqu’à la nature de l’homme accusé. Les hommes ne sont pas par nature mauvais, on ne les juge pas pour ce qu’ils sont mais pour ce qu’ils ont fait. Dans la même logique, j’ai l’habitude de dire que les « cons » n’existent pas, tu n’as que des individus se rabaissant à faire ou dire des conneries. Donc un criminel ne peut l’être que dans le stricte cadre de ce qu’on lui reproche. Si par ailleurs il fait un bon pain, raconte de bonnes blagues ou fait de bons films, ça n’a rien à voir avec ses crimes. Beaucoup parlent de morale, moi, elle est là ma morale : on juge les hommes pour leurs actions, pas pour ce qu’ils sont ou seraient.

Est-ce que Polanski est un criminel ? Je suis désolé, ce n’est pas à moi de le dire, mais à des tribunaux, et je n’ai pas à devenir spécialiste de droit pour m’informer des modalités de son extradition qui ne me regarde pas en tant que spectateur, et qui ne relève pas plus à mon avis du fait politique mais du fait divers (et prendre des faits divers comme symbole me semble être la pire manière de légitimer des positions politiques, parce qu’elles s’établissent souvent plus sur l’émotion et des faits rares ou exceptionnels). Parce que si je dois me pencher sur le cas de Polanski pour savoir si c’est le diable ou non, je devrais alors le faire pour tout le monde. Pourquoi lui plus qu’un autre ?

Même si certaines personnalités publiques, artistiques sont des criminels notoires, je crois qu’on est tous assez intelligents pour intégrer deux informations distinctes sans que l’une n’ait besoin d’alterer l’autre : l’une concernant leur travail, l’autre, leur vie. Céline a pu écrire des chefs-d’œuvre ET être antisémite ; il peut même écrire des pamphlets antisémites comme d’autres ont pu réaliser des films pédophiles, là ce sont des œuvres, des textes, des films, qui sont pénalement répréhensibles. La loi sait donc parfaitement faire ce qui est à incriminer si nécessaire quand ça touche au travail d’un artiste.

Parce que si comme tu le dis, il n’est pas question d’inélégance, mais de crime, c’est à partir de quel niveau d’immoralité, de nombre d’années de prison, d’amende, que tu décides qu’un type doit être jugé, ostracisé des institutions, d’un monde, non plus pour ce qu’il fait mais pour ce qu’il est ? Si c’est valable pour un viol, pour ne le serait-il pas pour un vol, et si c’est valable pour un vol, pourquoi ne le serait-il pas dès qu’on pète de travers ? Elle est où la limite de la bienséance à partir de laquelle on décide que ce n’est plus acceptable de voir des films d’un criminel ou d’honorer son travail ? Qui la définit cette limite ?

Concernant la politique dans son film, je peux répondre ce que je réponds à chaque fois quand il est question de réception des œuvres : qu’importe les intentions de l’auteur, c’est au spectateur seul d’en faire une lecture personnelle. Je ne suis même pas sûr des intentions qu’ait voulu illustrer Polanski avec son film (je m’intéresse assez peu aux déclarations des cinéastes sur leur film justement parce que ça correspond presque jamais au film que je vois, c’est un jeu de téléphone arabe). Je fais même une différence entre l’œuvre et les déclarations de l’artiste. Le souci se situe peut-être là d’ailleurs : certains ont toujours mis l’auteur au centre de tout, quitte à en faire des héros ; donc on peut comprendre que dans cette logique, quand le public est déçu de leurs dieux qu’il ait envie de les sacrifier. Moi, je n’ai jamais vénéré qui que ce soit ; j’ai très tôt été éduqué dans l’idée de démystifier les artistes parce que je les ai toujours côtoyés ; et ils ne valent pas mieux que les autres. Je ne suis pas sûr que de voir Ridley Scott expliciter son interprétation de Blade Runner ou Kubrick de Shining ait un grand intérêt, parce que leur vision serait forcément très éloignée de ce que moi je vois dans ces films. L’auteur, c’est un guignol : je ne crois pas au génie, je ne crois pas aux maîtres de marionnettes ; le moteur principal qui dirige le devenir d’une œuvre, c’est le hasard ; c’est bien pourquoi tant d’interprétations sont possibles. Donc je veux bien qu’on me dise que tout est politique, que les intentions prévalent sur le résultat et l’interprétation personnelle du spectateur, mais dans ce cas, c’est de la politique qui fait à chaque fois plouf. Parce que tu ne seras jamais sûr que ce que tu as voulu dire ne sera pas compris autrement. D’ailleurs, tout le monde s’en fout si J’accuse suggère un quelconque rapport avec les accusations dont Polanski se sentirait victime et s’il s’en servirait pour faire un parallèle avec sa propre situation : DANS le film, le parallèle n’existe pour ainsi dire pas du tout. Donc le reste, c’est juste un procès d’intention, qui touché juste d’ailleurs, mais les « intentions », ce n’est pas « l’œuvre ».

Je ne trouve d’ailleurs pas moins « scandaleux » d’honorer Polanski qu’un autre. On prime quoi au fond ? Parce que c’est ça la question. Pas des hommes, on a compris. Pas des génies parce que je n’y crois pas. Des techniciens, peut-être, mais qu’est-ce qui nous permet de dire que sur un film, tel ou tel technicien a été « meilleur » qu’un autre ? Moi je peux pas. Des films, meilleurs que d’autres ? Oui, selon mes propres critères, donc les films que j’apprécie plus que d’autres. Donc un vote de popularité sur des films. Ça oui, à la limite. Mais en dehors de ça, ces prix sont un non-sens pour moi. Et c’est bien parce que c’est un non-sens que tout le monde peut décider arbitrairement de comment et de qui honorer ou non. Dans cette logique, bien sûr qu’on peut demander à censurer untel ou untel pour x raisons mêmes si elles n’ont rien à voir avec « l’art » ; mais dans ce cas, tu te heurtes à la possibilité que les votes disent tout le contraire. Et c’est sans doute ce qu’on a eu.

Perso, je suis pas un grand fan de l’artiste. J’aimais beaucoup Le Locataire à une époque, mais le film est tellement glauque que c’est en général le genre de bobine que j’ai envie de sortir de mon esprit. J’ai bien aimé son Macbeth parce qu’il en faisait une interprétation qui m’avait paru assez juste et à laquelle j’avais jamais pensé ; mais pour moi il est à classer parmi les cinéastes tièdes qui ne ratent jamais un film, mais qui n’a probablement jamais fait de très grands films (Chinatown me gonfle par exemple : sa manière de filmer est tellement classique, tellement propre, que paradoxalement, la relation incestueuse du film ne choque plus, et pour le coup, le glauque de la relation ne transparaît plus du tout). Je pense même que comme bon nombre de personnes du spectacle ou des arts, c’est un mec infréquentable ; seulement je vois pas bien le rapport avec ses qualités de cinéaste que les votants sont censés déterminer quand on leur demande « le meilleur réalisateur ».

Le gros problème que ça me pose cette histoire, et cette stratégie que je juge pseudo-féministe, c’est que pendant qu’on en vient à discuter du cas personnel d’un cinéaste, à savoir s’il devient moral d’établir des petits régimes d’exception pour certains justiciables qui se trouvent avoir une activité au centre de beaucoup d’attention (quand tu fais une manifestation contre le pédophile qui installe sa boulangerie quelque part, ça intéresse moins), c’est une énergie qui n’est pas tournée vers ce qui me semble bien plus légitime de défendre dans la lutte pour l’égalité entre les sexes ou la défense des victimes de prédateurs sexuels. Malheureusement, on se rend compte que la haine est bien plus moteur de revendication que des mesures d’éducation ou d’organisation de la société. Je ne crois pas une seconde aux effets positifs sur la société d’une logique de purge, de blâme, de déshonneur public ou d’ostracisme. Les adultes ne sont pas différents des enfants : on n’apprend rien quand on te tape sur les doigts, quand on te menace ou te fait chanter, quand on t’humilie avec des bonnets d’âne ou te montre du doigt, quand on te dit que de toute façon tu n’es qu’une merde qui ne vaut rien, irrécupérable ou mauvais par nature. Si le problème vient du comportement des hommes (car c’est bien eux qui sont désignés comme les coupables), il faut les éduquer, pas les braquer. Le criminel en puissance, ça lui fait une belle jambe que Polanski soit au centre de l’attention : pendant ce temps, on lui règle pas son compte à celui-là, et peut-être même qu’en réaction, ça réactive ses instincts de domination.

Sans compter que le plus dur pour les victimes, me semble-t-il, c’est bien de se sortir de leur condition de victime. Certes, faire en sorte que leur agresseur soit confondu et jugé aide à sortir de cette condition et de se reconstruire, mais quand il s’agit de mettre en permanence cette condition pour jouer sur l’émotion et réclamer des sanctions au-delà du cadre juridique pour des agresseurs, tu fais presque de ta condition de victime une vocation. En soi, ce ne serait pas un problème (même si je pense que ça empêche tout de même de se reconstruire et de se voir autrement que comme une victime), mais surtout je pense bien que ça conforte les agresseurs dans leurs instincts et leur confort de mâle dominateurs à la violence impunie : s’il y a des victimes qui s’identifie ainsi, ça force en retour que d’autres, sagement assis sans rien dire (ou se plaçant insidieusement du côté des victimes pour mieux les tromper), s’identifie comme des agresseurs. On se pose en agresseur (silencieusement) comme on se pose en victime. Je ne sais pas comment tu appelles ça en philosophie, mais de la même manière qu’on n’est pas « con » mais qu’on « fait des conneries », aucune « victime » n’a intérêt à se définir, se voir, s’identifier comme « victime ». Justement parce que les hommes, les individus, sont multiples. Ce n’est pas seulement l’homme qu’il fait séparer de l’artiste, c’est la femme qui aurait tout intérêt à se dégager de sa condition de victime. Et pour ce faire, il faut garder ses histoires douloureuses et personnelles, ses histoires d’agressions, dans le seul cadre juridique. S’il y a une lutte à mener, c’est de faire en sorte que ce cadre-là soit beaucoup mieux efficace pour relever les plaintes des victimes. Parce que si ça passe par l’éducation, ça passe aussi bien sûr par une plus grande efficacité dans la poursuite des agresseurs. Et plus tu t’agites autour de Polanski, moins tu agis, réfléchies, pousses la société à aller dans ce sens. Les agresseurs n’ont que faire qu’on s’en prenne à Polanski ou à d’autres ; or c’est bien eux, ce qu’ils représentent socialement comme menace, le souci, pas le fait de quelques hommes qu’on estime à tort ou à raison au-dessus des lois.


 

WHO cares about hygiene

Je viens de regarder la conférence de presse de l’OMS, et tout en préconisant de se laver les mains et d’éviter de porter ses mains au visage, j’ai dû les voir toussoter et se mettre les mains au visage une bonne cinquantaine de fois. Si on compte les journalistes attablés à leurs côtés, ça doit monter à mille gestes en 20 minutes susceptibles de transporter microbes et virus des surfaces à leur visage et de leur visage aux surfaces.

Et encore, tout ce petit monde se tenait durant le temps de la diffusion, bien sagement dans leur espace de vie, mais nul doute que le gros des transmissions (sans doute pour la plupart bénignes) se fait avant et après quand les personnes changent de places et interagissent physiquement.

Demander à des hommes ne suivre des recommandations d’hygiène aussi strictes, c’est comme mettre de la peinture rouge aux pattes d’un caniche, lui demander de rester tranquille, le laisser dix minutes dans une pièce de 20m², puis reproduire l’expérience avec un autre avec de la peinture noire : on ne pourra que constater le nombre faramineux de taches noires sur les rouges. On n’est pas beaucoup plus soignés que ça.

Seule méthode peut-être pour réduire drastiquement notre envie de nous gratter le nez, de remettre nos lunettes en place, d’appuyer notre paume sur le menton… inventer des gels hydroalcooliques avec un repoussoir olfactif qui nous passeraient l’envie de nous tripoter le visage.

(À moins qu’il soit plus sage d’en venir à tremper nos mains dans la peinture après les avoir lavées.)

Par-dessus les moulins, Mario Camerini (1955)

Par-dessus les moulins

La bella mugnaiaAnnée : 1955

Vu le : 22 février 2020

5/10 iCM IMDb

Réalisation :

Mario Camerini


Avec :

Vittorio De Sica, Sophia Loren, Marcello Mastroianni

Il est à craindre qu’on ait déjà avec cette comédie à grand budget (et à grands excès), les prémices, l’avant-goût, de ce qu’il adviendra vingt ans plus tard de la comédie à l’italienne.

Au milieu des années 50, Mario Camerini est un doyen de la comédie, et si ses comédies avec De Sica dans les années 30 sont délicieuses, elles étaient à la mesure de ce que doit être une comédie : à hauteur d’homme. A-t-il seulement existé un jour une comédie XXL, jouant également la carte du genre historique en costumes, de l’aventure ou d’un tout autre genre, qui ait donné lieu à une grande comédie ? Les exemples doivent être rares, et ce Par-dessus les moulins est à classer parmi les attractions surproduites dispensables de l’âge d’or du cinéma italien.

Par-dessus les moulins, Mario Camerini (1955) | Ponti-De Laurentiis Cinematografica, Titanus

Le paradoxe, c’est qu’on y trouve de nombreuses qualités, mais à force de débauche de moyens, d’effets, de clinquant, de lazzi, d’outrances burlesques, ça fatigue. On s’étonne même de ne pas voir figurer dans la distribution Toto. La farce est bien écrite (il faut, c’est tellement alambiqué comme développement qu’il faut arriver à donner corps à ce vaudeville ibérique), la reconstitution parfaite, et les acteurs, comme toujours excellents (De Sica en mode farce, extraordinaire en imbécile, mais qui agace paradoxalement dans un tel contexte ; et Sophia Loren, tout aussi extraordinaire tout ce qu’il y a de plus difficile pour une femme dans une comédie : servir les hommes pour qu’ils amusent, les mettre en évidence, se contenter d’être charmante en espérant convaincre par son intelligence, son écoute, sa repartie, son caractère : et tout y est). Ce n’était donc pas faute d’avoir invoqué les deux jeunes stars montantes de l’époque qui sortent du bien meilleur Dommage que tu sois une canaille (à Sophia Loren il faut ajouter Marcello Mastroianni dans un rôle tout aussi difficile que celui de sa partenaire, mais le beau Marcello a au moins un avantage sur elle : il serait incapable de jouer les bellâtres — alors qu’en jeune mari jaloux, ça passe très bien).

Voilà encore le paradoxe. Plus Camerini et De Sica auraient fait des efforts pour améliorer leur film, plus ils seraient allés dans la mauvaise direction tant c’est précisément ces efforts incessants, ostensibles, multiples, qui arrivent à nous convaincre qu’une comédie a souvent besoin pour s’épanouir de simplicité. C’était la grande réussite des comédies à l’italienne qui allaient se développer dans la péninsule avec une nouvelle génération de cinéastes/scénaristes qui sauront très bien aussi intégrer les anciens (De Sica en tête, en tant qu’acteur), qui sauront insuffler la même simplicité et le réalisme de leurs aînés (Camerini et De Sica en tête) qui avaient su, eux, intégrer à leurs films au temps du fascisme un souffle de liberté, et qui, comme les comédies américaines avant eux, avaient su aussi bien intégrer les femmes à leurs histoires (quand on compare Dommage que tu sois une canaille et Par-dessus les moulins : dans le premier, c’est presque De Sica qui joue les faire-valoir, et c’est sa fille, Sophia Loren, qui se joue de Marcello ; or, c’est un peu le contraire ici). L’histoire bégaie, il vaut mieux échapper aux petits soubresauts dans le vide quand elle repart.

Un vide ronflant, clinquant et pénible pour ce qui est de Par-dessus les moulins. La faute à ces moyens déployés, au choix de scénario pour mettre en œuvre une si grosse production (une sorte d’angle mort historique). Quand on voit une production « Ponti-De Laurentiis », on a tout compris. La décadence future du cinéma italien en deux noms. Une décadence parfois fructueuse, encore témoin de certains coups de génie, mais déjà ici le signe d’excès coupables.