Colpire al cuore, Gianni Amelio (1982)

Note : 3 sur 5.

Colpire al cuore

Année : 1982

Réalisation : Gianni Amelio

Avec : Jean-Louis Trintignant, Fausto Rossi, Laura Morante, Sonia Gessner

Film inconnu en France (jamais sorti), mais référencé en Italie (il apparaît dans l’ouvrage de référence de Roy Menarini). Une curiosité qui fait le plein à la Cinémathèque. Pourtant, le film est assez inconséquent.

On voit où Amelio nous mène. Vers une sorte de chronique crépusculaire, voire funèbre, sur la fin des années de plomb en Italie à travers un angle qui se veut tout sauf frontal. Le récit s’attache surtout à décrire la découverte, par son fils, de l’implication d’un professeur d’université bien tranquille dans cette mouvance meurtrière d’extrême gauche.

Cette approche louable échoue à assumer les propositions esthétiques et narratives de l’angle choisi. Quand vous restez dans les coulisses pour mieux regarder de côtés votre sujet tout en jouant sur le premier et le second plan (le premier étant la relation père-fils), vous risquez de ne pas savoir donner corps, à travers la mise en scène, à tout un univers esthétique, symbolique capable d’accompagner cette mise à distance. Tout peut vite devenir complètement flou et inconsistant.

Ralenti par des pesanteurs incompréhensibles, le début échoue à justifier cette ambiance crépusculaire avant l’acte tragique qui mènera le fils à prendre conscience des activités de son père. Un tel tournant dramatique devrait obliger le récit à opérer un basculement d’atmosphère. Or, quand le fils reconnaît un ami de son père abattu par la police sur les lieux d’un attentat, rien ne change réellement dans sa physionomie. C’est très mal amené. L’intro est censée dévoiler la nature des relations père/fils avant que celles-ci soient compromises par la révélation de l’implication du paternel dans ces activités clandestines. Leur relation au contraire semble à ce moment parfaitement hors sujet. Et cela, non pas à cause de son écriture, mais de l’interprétation de l’adolescent comme figé et indifférent aux événements auxquels assiste son personnage. Voilà la maladresse initiale : placer l’ambiance au corps de son film tout en la conditionnant au jeu d’un jeune premier sans relief ni charisme.

Le film paraît ainsi ne jamais commencer ou avoir commencé sans nous. « Pourquoi es-tu triste, jeune homme ? » « En prévision de la séquence de l’attentat. » Tu as peur des erreurs de continuité quand un acteur sans expérience doit en assumer la responsabilité tout au long du film ? Facile : tu lui demandes de ne rien exprimer. Rien plus rien, égal rien. La constance.

Le mutisme de l’adolescent pourrait certes présenter l’avantage de ne pas subir les élans gnangnans de n’importe quel ado face à une caméra, mais puisque le tournant narratif après l’élément clé de sa découverte fait pschitt, ce mutisme devient une apathie coupable (il y a des situations dans lesquelles le jeu à la Bresson n’a aucune chance d’être efficace).

Dommage, l’angle proposé, potentiellement passionnant, est mal servi par la mise en scène d’Amelio et par la fragilité du récit.

Les décors, tant intérieurs qu’extérieurs, en revanche, rendent le film légèrement plus supportable qu’il ne l’aurait été sans. Mais le choix des décors ne fait pas une mise en scène. (Et la beauté de Laura Morante, sorte de princesse étrusque, vaut bien celle de la ville de Bergame.)


Colpire al cuore, Gianni Amelio (1982) | Antea Cinematografica, Rai 1, Swan productions


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La Rançon de la peur, Umberto Lenzi (1974)

Note : 2.5 sur 5.

La Rançon de la peur

Titre original : Milano odia : la polizia non può sparare

Année : 1974

Réalisation : Umberto Lenzi

Avec : Tomás Milián, Henry Silva, Laura Belli, Anita Strindberg

« Le crime parfait ? Pourquoi se contenter d’un seul ? » pourrait faire figure de slogan au film…

Certains aspects intéressants, vite gâchés par d’autres. Le principal atout du film réside dans sa répétition absurde de la violence avec ses crimes qui s’enchaînent comme une fuite en avant que rien ne peut arrêter. Dans ces excès, on retrouve la logique itérative et inéluctable de la Justine du marquis de Sade, mais aussi la violence débridée, anarchique, voire punk de La Dernière Maison sur la gauche que Wes Craven réalise une poignée d’années plus tôt. Le film était suivi d’une discussion et les intervenants y voyaient surtout une inspiration rossellinienne. Ça me laisse dubitatif. Le réalisme s’est répandu partout sans rapport avec le néoréalisme (les usages étaient amenés à évoluer avec la transformation du matériel technique), et le cinéma américain a fini par connaître cette vague libératrice. Et c’est à mon avis bien plus cette influence qui ressort ici. La violence s’émancipe, le sexe aussi, le cinéma met à l’épreuve ses propres limites. Pas forcément d’ailleurs pour le meilleur. La tentative de cambriolage d’une banque au début évoque un thème récurrent du nouvel Hollywood, mais aussi une vieille antienne domestique, celle du film de hold-up, tout en se réappropriant une idée à la mode : le masque de foire que revêtent les criminels.

Le casse échoue lamentablement et finit par le meurtre d’un policier et le kidnapping d’un gamin rapidement laissé sur la chaussée. Les chefs mafieux tiennent personnellement responsable le conducteur du véhicule qui a perdu ses nerds. Commence alors pour lui une fuite violente et sans fin. Jean-François Rauger et son acolyte après la projection diront que rien n’explique l’agressivité démentielle du criminel, elle se justifie pourtant bien dans ces séquences introductives. Qui a tué une fois (pour rien) peut tuer deux fois, trois fois… en espérant tirer profit de cette violence. Après avoir été lâché et humilié par ses chefs, plus rien ne le retient. Psychologiquement parlant, cela a un sens. Quand un comportement semble incohérent, certains en viennent à évoquer alors la carte « psychanalyse ». Rauger me perd dans ses justifications et une partie de la salle prend la fuite (ils ont compris… inconsciemment que le monsieur dit n’importe quoi) : il raconte que le scénariste dans des interviews qualifiait la psychanalyse de charlatanisme. Bingo, il avait bien raison, Jean-François. Ah, je retrouve bien là mes critiques français… La planète entière sait à quoi s’en tenir avec ces freudaines, mais trois villages d’irréductibles offrent encore une validation post-mortem à la psychanalyse : la France, l’Argentine et les cinéphiles. Ces derniers se servent de cette pratique d’un autre temps comme d’une bouée : lâchez l’affaire, ne craignez rien, prenez une grande respiration et faites la planche…

Avant la projection, Nicolas Pariser, qui présentait le film avec son camarade lacaniste, posait une question qui cadre bien la cinéphilie : qu’est-ce qui fait un bon film ? Son scénario, sa mise en scène ou un ensemble de toutes les composantes d’une production ? Rauger répondra plus tard à sa manière en expliquant trouver trois auteurs à La Rançon de la peur : Tomás Milián (l’acteur principal), Ennio Morricone et la mère de Freud (ou quelqu’un d’autre). Le postulat me convient, mais ma conclusion serait diamétralement opposée. Je n’ai jamais supporté Milián. Avec Ugo Tognazzi, il représente pour moi, par ses excès grotesques, une des figures du déclin du cinéma italien. Cet effondrement s’est produit bien avant les années Berlusconi et le cinéma sirupeux de la décennie suivante. Comme pour le cinéma japonais, les excès de l’exploitation et du cinéma de genre ont servi de chant du cygne au cinéma italien : une manière de survivre un instant avant de sombrer. Cette surenchère apparaît dans les comédies qui tournent désormais presque toujours à la farce (moins à la satire ou à la comédie amère), mais aussi dans les polars largement sous perfusion hollywoodienne. Un cinéma de références ne peut, comme les grimaces de Milián, être pris au sérieux.

Si l’on évoque Rossellini et le néoréalisme, interrogeons-nous en quoi les grimaces de Milián peuvent être prises au sérieux dans un film ? Dès qu’il émerge de l’écran, par son agitation et son manque de réalisme, il m’interdit de rentrer dans le film. J’y vois un acteur qui surjoue, multiplie les pitreries et se cache derrière les contorsions de son visage. Si le cinéma italien est mort de ses excès comme un amoureux éperdu qui agace un peu plus sa belle à force de hurler à sa fenêtre alors qu’elle a refait sa vie avec un poste de télévision, Milián illustre parfaitement cette dérive.

Un plan résume ce grand n’importe quoi : au moment de kidnapper la fille du patron, l’acteur ne peut s’empêcher de faire le pitre en plaquant son visage sur la vitre. « Un acteur ne devrait pas faire ça. » Le cinéma peut montrer toutes les formes de violence, mais aucun spectateur n’a envie de voir un acteur bouffer ses crottes de nez ou tenter des records de grand écart facial.

L’excès absurde de la violence, les meurtres gratuits, le sexe ou la vulgarité, c’est dans l’air du temps. Cette répétition m’évoquait donc Sade. Mais Milián casse l’ambiance. Pour être crédible, l’absurde a besoin d’être pris au sérieux. La Justine de Sade est drôle. Mais ce sont les sévices qu’elle subit qui finissent par nous amuser. Notre rire est… sadique. Ici, le scénario n’est pas si mal, la mise en scène n’a rien de honteux dans sa crudité et sa cruauté (proche de l’horreur punk et naturaliste du film de Wes Craven donc). Et c’est bien son acteur principal qui fout tout en l’air.

Milián n’est pas beaucoup aidé non plus par le reste de la distribution. Les séquences où l’acteur à la gueule de pâte à modeler n’apparaît pas sont consacrées au flic à ses trousses. Il est l’antithèse de Milián : inexpressif, avec des petits yeux noirs et figés, une peau cireuse digne du musée Grévin, sans charme ni charisme.

En résumé : une proposition de départ affriolante, accompagnée par une ritournelle géniale d’Ennio Morricone, mais un film loin d’être réussi (époque noire pour le cinéma italien).


La Rançon de la peur, Umberto Lenzi (1974) Milano odia : la polizia non può sparare | Dania Film


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Milan calibre 9, Fernando Di Leo (1972)

Note : 2.5 sur 5.

Milan calibre 9

Titre original : Milano calibro 9

Année : 1972

Réalisation : Fernando Di Leo

Avec : Gastone Moschin, Barbara Bouchet, Mario Adorf, Luigi Pistilli, Philippe Leroy, Lionel Stander

L’avantage des mauvais directeurs d’acteurs, c’est que l’on peut juger de la qualité de ses interprètes en un clin d’œil sans suspecter qu’ils tirent leur talent du cinéaste qui les dirige. Di Leo démontre une nouvelle fois qu’être réalisateur ne consiste pas simplement à décider où poser sa caméra, déterminer un semblant de découpage technique, définir un rythme, une ambiance, c’est aussi mettre en place des acteurs dans une situation et guider les comédiens à ne pas céder aux facilités. Si la distribution compte ici quelques acteurs de seconde zone aperçus ailleurs dans des rôles secondaires et qui se débrouillent comme ils peuvent, d’autres se noient complètement (les acteurs internationaux notamment). Livrés à eux-mêmes, ces derniers interprètent leur partition au premier degré dans un rythme pesant censé produire une atmosphère de méfiance et de gravité. Rien dans ces conditions d’interprétation médiocres ne peut être pris au sérieux. Le ton sur ton a l’avantage d’être perçu pour ce qu’il est : une farce. Les acteurs jouent et ça se voit. Di Leo n’est pas un grand cinéaste et ça se voit. L’acteur est le premier avocat de la vision d’un cinéaste, le garant du contrat narratif qui les lie tous aux spectateurs. Un mauvais acteur rompt la suspension volontaire de l’incrédulité accordée par le spectateur au début de chaque film : si l’acteur manque de crédibilité, c’est toute la chaîne de crédibilité du film qui cède. Fermez le rideau, le spectacle est terminé.

Le scénario n’est pourtant pas dénué d’intérêt. Son versant politique montrant deux commissaires s’opposer sur leur vision des choses sert presque d’intrigue secondaire. C’est hors sujet et c’est tant mieux. L’inspiration américaine semble par ailleurs bien établie et constante (on devine vaguement un Parrain en fin de règne détrôné par un « Américain » à l’œil de verre, et divers dispositifs purement cinématographiques hérités de French Connection). Les meilleures séquences, souvent muettes, sont bien tirées de ce souffle nouveau venu d’Hollywood (lui-même sous influence européenne). Les acteurs ne papotent alors pas avec des faux airs de votre cousin quand il imite Clint Eastwood pour avoir l’air intelligent, implacable et cool.

La musique, en revanche, est un vrai bijou.

Idée pour les apprentis cinéastes en quête d’expérimentation en vue d’apprendre à diriger des acteurs : le cinéma italien doublait tous ses films, vous pouvez donner n’importe quel texte à vos acteurs, les doubleurs se chargeront de répliques finales. Comme les mauvais acteurs ont tendance à tout jouer au premier degré, ne leur filez pas votre texte final pendant les prises, mais ce qu’ils doivent penser et leurs intentions cachées. Rappelez-leur d’en faire le moins possible tout en révélant la nature de leurs sentiments et intentions à travers ces lignes : ils joueront au premier degré, donc les intentions, plutôt qu’un texte plus subtil, voire carrément trivial, qu’ils se seraient évertués à interpréter au pied de la lettre. « Passe-moi le sel », avec la gravité d’un tueur en série. Quant à la cohérence de se voir attribuer un texte qui révèle les intentions du personnage à un autre : les mauvais acteurs ne comprennent pas un traître mot de ce qu’ils racontent. Qu’ils jouent leur part, point. Arrangez-vous tout de même pour qu’ils adoptent le débit recherché et pour que le nombre de syllabes puisse correspondre aux véritables répliques doublées. Réchauffez, et regardez le résultat. Vous n’êtes pas italien, ce sera forcément horrible à voir, mais il y a fort à parier que vous en tireriez quelque chose. Les mauvais acteurs, il faut s’en servir comme animal de laboratoire. Peut-être trouveriez-vous avec eux une méthode qui sera d’autant plus efficace avec des acteurs que vous aurez à peine besoin de diriger. Qui peut le plus peut le moins. (Ou faites de cette expérimentation un film, à la manière de Symbiopsychotaxiplasm : Take One.)

Note finale : qu’elles sont jolies ces années 70 naissantes avec leurs matériaux modernes flambants neufs ! Vingt ans plus tard, après moult rayures, salissures, graffitis et poussières, ces machins brillants et lisses se transformeront en ovnis en transformant nos villes en de véritables décharges de « nouveaux matériaux » à ciel ouvert. Les moquettes hautes de cinq centimètres avaient au moins l’avantage de finir à la poubelle la prochaine décennie venue. Les intérieurs sont aux décors ce que sont les répliques à l’interprétation : facilement interchangeables. Le sous-texte en revanche demeure la pierre angulaire de tout acteur de talent. Sa pierre de Rosette. Restez de marbre, surtout.


Milano calibro 9, Fernando Di Leo (1972) | Cineproduzioni Daunia 70



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Women Talking, Sarah Polley (2022)

L’éléphant dans la grange

Note : 2 sur 5.

Women Talking

Année : 2022

Réalisation : Sarah Polley

Avec : Rooney Mara, Claire Foy, Jessie Buckley, Frances McDormand

Les femmes d’une secte découvrent qu’elles sont violées par les hommes de leur communauté, mais il ne leur vient jamais à l’esprit que ce qui détermine leur condition d’esclaves sexuelles est leur appartenance à une secte. Et cela, avec l’assentiment de la réalisatrice.

Alors qu’elles participent à la même supercherie responsable de millions de morts depuis la nuit des temps, aux États-Unis, toutes les sectes religieuses méritent le respect. La foi, quelle qu’elle soit, y reste une valeur essentielle, une vertu que l’on oppose au manque ou à l’absence de foi. L’angle proposé, initialement vérolé, ne fait donc guère envie. On ne peut pas remettre en question la secte à laquelle on est enchaînées si ses fondements idéologiques ne peuvent pas être remis en cause. La croyance en un dieu réduit les hommes et les femmes à une condition d’esclave et les piège derrière un carcan tissé de mensonges vieux de plusieurs millénaires. La domination sexuelle, les viols et toute la structure de ces sectes relèvent en réalité d’une seule question : te soumets-tu à son seigneur-dieu ? Ce dieu invoqué par ceux qui tirent profit des sociétés hiérarchisées autour de sa croyance permet l’assujettissement des dominés. La liberté dans l’esprit américaine consiste à dire que ta foi vaut bien la mienne. Pour d’autres, hérités des Lumières, la liberté consiste à mettre fin à l’emprise d’un dieu. Cette foi est l’instrument d’une domination volontaire. Sans dieu, la domination masculine prendrait une forme différente, et les femmes disposeraient de meilleurs outils pour lutter contre la soumission à laquelle elles sont contraintes. La secte organise tout un environnement au service de cette domination : récits bibliques, usages culturels et cultuels, relations à l’autre et en particulier aux dominants, règles, sanctions, récompenses, etc. C’est ce à quoi l’on assiste dans toutes les sectes : les croyances et ce qu’elles véhiculent servent de pierre angulaire à tout un édifice qui justifie les agressions et l’emprise des uns sur les autres. « Je suis ton berger (et accessoirement, cela me donne accès à ton corps). Amen. »

Il s’agit de chrétiens, alors on ferme les yeux sur ces jeux de manipulation, et le film se contente de se présenter comme une allégorie des dominations masculines. L’éléphant dans la grange. Cachez ce saint que je ne saurais voir… Ou ces faux prophètes.

Sur le plan formel, Polley fait un bon travail, au niveau des acteurs et du découpage. Sauf que désormais, ce petit jeu plus ou moins inventif de séquences montées autour du seul principe de champ-contrechamp et de dialogues (à quoi Polley ajoute quelques flashbacks en inserts et quelques séquences illustratives ou de transition), la télévision et les plateformes le proposent dans une qualité identique (les principes restent les mêmes que pour Les Feux de l’amour). Rien ne distingue plus ce type de réalisation pour le cinéma et un épisode de n’importe quelle série. Une mise en scène principalement basée sur ce principe de champ-contrechamps dialogués et faisant presque du monteur le réel réalisateur du film (il pioche les réactions adéquates au milieu des rushes) devient à la longue terriblement systématique et ennuyeuse. Le procédé a un avantage dans le cinéma de divertissement (ce dont les films indépendants américains continuent d’appartenir) : la facilité de l’identification. On colle sans trop de problèmes aux émotions des personnages si le montage participe à montrer leurs réactions et ce qu’ils voient. Mais cela reste une facilité coupable. Une dose de mise à distance sert toujours un sujet. Les plans illustratifs ou de transition qui usent de divers procédés (montage-séquences, voix off, etc.), les quelques mouvements de caméra chargés de nous extirper du piège des séquences dialoguées n’y changent pas grand-chose. Au contraire, cela ne fait qu’accentuer l’impuissance de la méthode habituelle employée pour échapper au carcan du verbiage à proposer des approches plus novatrices ou plus personnelles.

Pire : la reconstitution est affreuse. Les costumes semblent tous sortis du pressing ; pas une trace de crasse, de bouse, de sueur, de vent, de moisissure ; et la lumière est à crever, probablement le résultat d’images de synthèse afin de pouvoir réunir tout ce petit monde en studio pour la majorité des scènes (et encore, même les images tournées manifestement en extérieur sentent le renfermé).

Le film démontre que derrière l’insignifiance d’un sujet, les formes offertes aux spectateurs par Hollywood ne valent guère mieux : ces échecs constants confirment la médiocrité et le manque de diversité et de propositions dans les productions de drames aux États-Unis depuis des décennies.

Consensuel, sans prise de risque, complaisant à l’égard de la religion, pauvre techniquement et esthétiquement. Le ronron habituel du cinéma américain en somme. Même les grosses machines américaines offrent parfois une ou deux idées novatrices et assument des initiatives audacieuses. La radicalité, il ne faut pas le voir dans les principes sectaires que suivent les personnages, mais dans la manière de présenter une histoire à un public.


Women Talking, Sarah Polley (2022) | Orion Pictures, Hear-Say Productions, Plan B Entertainment


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La Corde au cou, Gus Van Sant (2025)

Note : 3 sur 5.

La Corde au cou

Titre original : Dead Man’s Wire

Année : 2025

Réalisation : Gus Van Sant

Avec : Bill Skarsgård, Dacre Montgomery, Al Pacino

Guère convaincant. On devine vers quoi Van Sant veut aller, mais justement, les évidences ne font pas du bon cinéma. Défendre les rigolos broyés par le système capitaliste, j’approuve totalement. Mais entre satire sociale, médiatique, politique ou pur divertissement, le film vacille tout en avançant bien lourdement avec de gros sabots moralisateurs. Les bonnes intentions et les histoires vraies plus fictionnelles que nature produisent rarement de grands films.

Le scénario semble écrit comme un thriller humoristique rendant hommage à Un après-midi de chien. Le Lumet justement ne tombait jamais dans le piège de l’humour. Les deux rigolos n’étaient pas des personnages comiques et les effets humoristiques n’étaient pas appuyés. Ils étaient sincères. Lumet les montrait tels qu’ils étaient, complètement barrés, mais ne donnait jamais l’impression de les juger (donc d’en rire).

L’écriture du film ici tendrait plutôt à s’amuser du personnage principal. Au contraire de Pacino (dans le Lumet, pas ici), son interprétation présente trop de distance, n’offre pas assez de sincérité. Et Van Sant semble accentuer cette mise à distance. Quand on s’amuse d’un désaxé, on le regarde de haut, on se moque de lui. La mise à distance, c’est de l’inhumanité. Exercice certes compliqué : le film doit être drôle parce que le personnage l’est involontairement, mais il ne faut pas rire de lui. Le film de Gus Van Sant appuie ainsi un peu fort sur la corde pour que l’on remarque que l’on cherche à dénoncer la cupidité des plus fortunés, mais il manque d’humanité. Approche classique d’une certaine gauche caviar. Bref, ça manque de sincérité et de justesse.

J’ajoute que si l’écriture du film semble invoquer certains motifs ou manies du grand divertissement, la production derrière ne suit pas. Le tournage n’aurait duré que vingt jours, paraît-il, et cela se voit (même si cela reste un exploit). Ce type de thrillers aime multiplier les points de vue et jouer sur un approfondissement de la contextualisation. Ambiance La Tour infernale. Cela réclame énormément de plans à monter, des contrechamps, de figurants, des situations qui n’apparaîtront que quelques secondes à l’écran, de simples inserts. Van Sant se tue à aller dans ce sens. D’un côté, c’est loin d’être son style habituel (on est même à l’opposer de ce pour quoi on le connaît), d’un autre, faute de matière, ça fait un peu fauché. Quand les moyens sont limités, j’aurais tendance à penser qu’on se concentre sur les situations, la psychologie, la tension. Et par conséquent en opposant nettement le cadre huis clos avec l’extérieur. La tour sera peut-être moins infernale, mais le récit tiendra la route. Le récit passe ici trop facilement de l’un à l’autre si bien qu’aucune tension ne peut en naître. Conséquence logique quand on s’évertue aussi à préférer la comédie au sérieux de la chose. Non, un désaxé poussé à commettre de tels actes n’a rien de drôle.

Autrefois, dans Tueurs nés, Oliver Stone ne savait trop s’il fallait porter un regard critique ou humoristique sur un couple d’assassins. Gus Van Sant ne sait pas plus ici adopter la bonne distance et l’angle adéquat. L’angle idéal, c’est celui qui n’en est pas un. Montrer sans donner l’impression de juger. Et cela n’est pas forcément une question d’angle ou de distance de la caméra : l’essentiel du ton d’un film apparaît dans la direction que l’on donne aux acteurs. Il n’y a qu’eux qui déterminent si l’on réalise une comédie ou un drame. Une réalisation (au sens « travail avec la caméra », « découpage technique », voire « final cut ») ne produit pas réellement de « vision ». C’est un mythe entretenu par la critique. Le cadre n’est pas le tableau. Le regard d’un cinéaste se révèle dans sa manière de diriger ses acteurs et de remplir l’espace. Pourquoi Al Pacino est-il si génial chez Lumet et si navrant ici ? Les acteurs seraient peu de choses s’ils n’étaient tenus par un cinéaste qui sait vers quelle direction aller, quel ton leur faire adopter. Un acteur, c’est bête : il rit en lisant le scénario, il en fait un personnage comique. Point. La responsabilité d’un directeur d’acteurs consiste précisément à l’obliger à lutter contre ses facilités, à lui rappeler de « défendre son personnage » et de jouer avec le plus de sincérité possible. Pourquoi certaines stars deviennent-elles si mauvaises au fil du temps ? Parce qu’elles finissent par s’imiter et parce que plus personne n’ose les diriger. Les cinéastes se contentent alors de leur demander de réinterpréter et de reproduire leurs rôles majeurs. Ne vous satisfaites jamais de copie. Un acteur qui imite ce qu’il a déjà fait saccage votre film. Pacino n’y est pour rien. Gus Van Sant, excellent avec les acteurs amateurs, se révèle incapable ici de diriger des acteurs professionnels (en plus des autres défauts du film). Si c’était un cinéaste comique, ça se saurait.

Autre facteur capable de mettre à distance son sujet : la musique. Elle participe parfois à une idée de récit explicite (le film se présente d’ailleurs maladroitement sous la forme d’un récit effectué par l’animateur radio). Et certains morceaux ouvertement moqueurs prennent le personnage principal comme cible. C’est loin d’être malin.


La Corde au cou, Gus Van Sant 2025 Dead Man’s Wire | Elevated Films, Pressman Film, Pinstripes


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Nerven, Robert Reinert (1919)

Note : 4 sur 5.

Nerven

Titre original : Nerven

Année : 1919

Réalisation : Robert Reinert

Avec : Eduard von Winterstein, Lia Borré, Erna Morena

De la profondeur de champ, de l’hystérie, des surimpressions et des décors naturels. Abel Gance vu par Andrzej Zulawski.

« Je laisse la demi-mesure aux géomètres », nous dit Reinert (façon Artaud). Eh ben, je propose que l’on appelle ça « l’expressionnisme allemand » (à la place de l’autre).

C’est un gros poil prétentieux (beaucoup à la fin), mais il y a quelque chose de naïf et de profondément créatif qui m’empêche de saquer ce machin tout boursouflé. Je dois avouer que sa rigueur et son sens esthétique l’emporte sur ses défauts.

« Je me retire dans un de mes châteaux… » C’est vrai quoi, pourquoi se contenter d’un seul ?

Je ne sais pas ce que possédaient en plus certaines pellicules du muet et que l’on ne retrouvera plus par la suite. Si Reinert soigne chaque plan en superposant un premier plan à un second, l’effet quasiment de relief n’en est que plus accentué par la pellicule. Pas un plan sans addition d’un premier et d’un second plan. Appelons ça « composition quantique ». Surimpressions et superpositions des plans… (Et dans des décors naturels s’il vous plaît. Ça change du carton-pâte qui sortira bientôt des cartons en Allemagne.)

La direction d’acteurs est à revoir en revanche, Robert. Comme ton histoire trop asservie à un angle pesant : il manque de nuances. Tu me reverras ça. La pantomime expressionnisme, le lyrisme avec les bras qui font des ronds dans l’air et le regard au loin, c’est un art, une histoire de professionnels. L’outrance et les excès, oui. Mais de la justesse, Robert. Ne te contente pas d’une profondeur de champ visuelle. Un sujet gagne toujours aussi à un peu de relief.

Reinert avait scénarisé le génial Homunculus.


Nerven, Robert Reinert 1919 | Monumental-Film-Werke Berlin


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Twilight of the Warriors: Walled In/City of Darkness, Soi Cheang (2024)

Note : 3 sur 5.

Twilight of the Warriors: Walled In/City of Darkness

Titre original : Jiu Long cheng zhai: Wei cheng/九龍城寨之圍城

Année : 2024

Réalisation : Soi Cheang

Avec : Louis Koo, Sammo Kam-Bo Hung, Richie Jen

La France a l’art de sortir en salle des films asiatiques sans grand intérêt et sans grand potentiel commercial ailleurs que chez nous. Soit on est des pigeons, soit on aime le cinéma de niche. Le filon asiatique est tellement ancré que l’on nous ferait avaler n’importe quoi. Cela dure depuis trente ans. Et pourquoi ne pas distribuer non plus des films russes ou des films nigérians dont personne n’a rien à foutre ?

Illustration de ces films pop corn que la Chine produit à la chaîne par triades chaque année (tout en explosant les records domestiques, comme c’est le cas ailleurs pour les films occidentaux) : le film connaît deux titres… anglais différents. Probable que la bande dessinée originale avait déjà ce titre et que ça explique cette distinction. Mais alors, cette manie de filer des titres en anglais à des films asiatiques me dépasse. On ne va pas dans un restaurant japonais pour se faire faire la cuisine par des Chinois… ailleurs qu’en France. Le filon asiatique se laisse creuser sans fin dans le pays des fromages qui puent.

L’histoire n’a aucun intérêt. On cherche les meufs. Depuis Matrix, les bastons ont pris du plomb dans l’aile en cédant à toutes les possibilités. On passe de Martha Graham au Crazy Horse ou au Lido. Ce n’est plus de la chorégraphie, mais de l’obscénité scénographique. Le décor, c’est peut-être d’ailleurs paradoxalement le seul intérêt que personnellement je peux y trouver. J’ai toujours été amateur des espaces labyrinthiques au cinéma, des dédales sans queue ni tête, des toits en terrasses enjambées comme des sauts d’obstacle. Ils sont très bien structurés et assez bien mis en lumière, même si les teintes dorées vous feraient presque parfois vous sentir dans un garage interlope où Donald Trump cacherait tous ses fantasmes.

Le réalisateur compte faire des suites. Ah. Mais les vedettes du film ne sont pas toutes déjà octogénaires ? Ce sera sans moi a priori. Le meilleur personnage du film reste la Citadelle. Si l’on gagne en simplicité et si des filles y prennent une plus grande place, alors pourquoi pas. (Les meilleures séquences du film, on les doit à la gamine d’ailleurs. Pas besoin toujours de filins ou d’effets spéciaux. La candeur d’une môme, c’est sans filet.)

Je me disais que je n’allais pas publier d’article, mais je ne sais pourquoi, je me suis rappelé que je ne m’étais pas gêné pour Dragon Tiger Gate, il y a maintenant… vingt ans. Association d’idées ? Wilson Yip coproduit ici le film. Vingt ans supplémentaires et je crée une fiche dédiée à ses chefs-d’œuvre.


Twilight of the Warriors: Walled In, Soi Cheang 2024 | Entertaining Power; HG Entertainment Film Company; Lian Ray Pictures; Media Asia Films; One Cool Film Production


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Aerograd, Alexandre Dovjenko (1935)

Note : 2.5 sur 5.

Aerograd

Titre original : Аероград

Année : 1935

Réalisation : Alexandre Dovjenko

Avec : Stepan Shagaida, Sergey Stolyarov, Stepan Shkurat

Aucun intérêt narratif ou esthétique. Le film propose une suite de tableaux taïgano-picaresques (sortes d’images d’Épinal des grandes plaines d’Asie à conquérir) à la gloire de la construction annoncée d’une ville au bout du chemin. Le mythe du « Far East » mis au service d’une propagande impérialiste, de l’expansion territoriale et de l’idéal soviétique. Quelques relents forcément racistes aussi : le Blanc européen apporte la bonne parole et la civilisation rouge dans ces contrées « arriérées » (et ce conquérant aux accents slaves se heurte à un autre impérialisme : l’impérialisme japonais).

La propagande russe actuelle peut bien rappeler que la France dispose toujours de territoires en dehors de l’hexagone, ce goût pour l’appropriation des terres du voisin est l’apanage depuis quelques siècles du petit Blanc européen, Russe compris, tout heureux de bénéficier d’une technologie ignorée des barbares.

Dans les mythes historiques des persécutions barbares en Europe, se sont succédés les Huns, les Mongols, les Perses ou les Arabes. Puis, le tour des Européens est venu. Les hordes de sauvages, c’était eux.

Mais tout est question de perception : le vainqueur conquiert un territoire, apporte ses « lumières » ; le vaincu voit déferler chez lui des barbares.

Et alors, chacun son territoire. Après les hordes de Germains qui faisaient trembler les Romains, les Vikings, les Normands, les conquistadors, les Hollandais, les Français (partout autour du globe ou même en Europe), les Britanniques…, les Russes (bientôt supplantés par les Soviétiques) ont donc eu droit à leurs conquêtes (leurs moments de « gloire ») et à leur pré carré (un gros gâteau steppique). (C’était avant qu’ils soient trois ou quatre à revendiquer leur propre hémisphère. Les calculs sont pas bons.)

Le film témoigne de cet impérialisme. C’est déjà ça. Sa valeur historique prend un tournant même ironique et tragique aujourd’hui. Cet impérialisme glorifié à coup de grosses voix viriles, de poings tendus et de regards exaltés, ce n’est ni plus ni moins que celui, sous une forme nouvelle, qui pousse les Russes à relancer les conquêtes d’expansion dans une zone qui leur serait dévolue.

Il fallait que Dovjenko soit aveugle (ou complice) : Ukrainien né dans un territoire de l’Empire russe dans l’actuelle Ukraine régulièrement bombardée par l’aviation de la Russie de Poutine, il se met au service de cet impérialisme dans ce film. Pas besoin d’aller si loin vers l’est pour voir exprimée toute la démesure absurde et toute la folie destructrice de l’impérialisme. Honte à lui d’avoir participé à une telle opération d’assujettissement et de spoliation des peuples de la taïga.

Notons qu’après l’éclatement de l’Union soviétique, la Russie a gardé, elle, une partie des territoires d’Asie occupée par la force et dont les populations servent actuellement de chair à canon dans une guerre en Europe parfois à plusieurs milliers de kilomètres de chez eux. L’axe de la violence impérialiste se renverse, les dominations changent, mais l’objectif, que l’on soit l’agresseur ou l’agressé, demeure identique. Les terres glorieusement conquises montrées par Dovjenko (sans opposition ou presque, sans brutalité et sans peuples), aujourd’hui, ce sont les propres terres du cinéaste. L’histoire peut obéir à des logiques de cycle, elle peut aussi s’inverser, selon le point de vue où l’on se place. Le génie humain, c’est celui de se mettre à la place de l’autre. Il serait temps que ce que l’on fait individuellement, on arrive enfin à le faire collectivement et que derrière toute conquête, on ne voie plus un acte glorieux, mais une entreprise d’annihilation de l’autre qui finira toujours par se retourner contre soi.

(L’imagerie finale qui rappelle d’une certaine manière la propagande nazie tout à fait contemporaine sera, ironiquement, là encore, réemployée pour évoquer l’invasion allemande dans le génial Jardin des désirs. Les mêmes images peuvent strictement raconter deux choses différentes selon le point de vue où l’on se place : l’invasion ou l’expansion glorieuse.)

Direction d’acteurs pitoyable : des pitres qui s’agitent comme aux pires moments du muet. Les exhalations à la Antonin Artaud, très peu pour moi. Et je l’ai déjà dit : un récit atrocement pauvre (aucune relation véritable entre ces protagonistes figés dans leur fonction, caricatures, évolutions sommaires, hachage presque brechtien des séquences). L’intérêt est ailleurs.


Aerograd, Alexandre Dovjenko (1935) Аероград | Mosfilm, Ukrainfilm


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Les Filles, Sumitra Peries (1978)

Note : 4 sur 5.

Les Filles

Titre original : ගැහැණු ළමයි

Année : 1978

Réalisation : Sumitra Peries

Avec : Vasanthi Chathurani, Ajith Jinadasa, Jenita Samaraweera, Shyama Ananda

Le début est une véritable surprise. Tout ce que j’aime dans le cinéma : chroniques des amours adolescentes que l’on devine presque alors homosexuelles entre deux étudiantes. Mais au-delà du sujet, c’est surtout la mise en scène qui fait preuve d’une parfaite maîtrise. Jeu constant sur les flous, zooms, changements de cadre pour s’attarder sur un élément plus qu’un autre, musique d’accompagnement, montage-séquence, voix off, flashbacks… Les adolescentes ne parlent ni n’agissent comme des filles de leur âge, mais déjà comme des adultes (elles s’apprêtent à rentrer à l’université). La cinéaste dispose surtout d’un talent bien affirmé pour capter les « pensées » des personnages, leurs états d’âme, pour les isoler au milieu d’une situation. Pour cela, la réalisatrice dévoile ses actrices en leur disant de détacher leur regard de leur interlocuteur : les yeux se perdent dans le flou, réagissent aux répliques que le spectateur n’entend plus qu’hors champ, « roulent » afin de suggérer une pensée, une imagination. Les gros plans font le reste. Effet Koulechov oblige, quand le cadre s’attarde sur un regard isolé et que la piste sonore interagit avec (dialogues, musiques, voire bruits de pas), par association d’idées et empathie, le spectateur se forge une perception de l’univers mental du personnage. La réalisatrice, Sumitra Peries, a parfaitement compris que les dialogues importent peu et que l’essentiel se situe davantage dans le sous-texte. Dans ces premières minutes, c’est la sororité des deux amies qui apporte au film un souffle léger et poétique. Un peu comme si Sofia Coppola (celle de Virgin Suicides) avait réalisé un épisode apocryphe de Trois Femmes de Satyajit Ray.

Les enjeux du film prennent forme et de Jeunes Filles en uniforme, le récit bascule vers une forme plus classique, plus convenue (il n’est plus question d’amours homosexuelles, ni même de sororité, malgré les promesses du titre). Je suspecte la réalisatrice d’avoir alors choisi le premier nigaud venu pour interpréter le jeune premier et nous inciter à le trouver parfaitement quelconque, voire en dessous de ses actrices. Non seulement, on peine à croire en cet amour naissant, mais ce garçon nous est même un peu insupportable, loin des acteurs pleins de charme qui apparaissent par exemple chez le cousin bengali (Ray a souvent pu s’appuyer sur la présence, l’intelligence, la noblesse presque, de Soumitra Chatterjee).

Malgré tout, Sumitra Peries continue ses jolies séquences réalisées en longues focales, regards qui se croisent, s’évitent ou se perdent dans le flou. Le film respire dès que le bonhomme n’apparaît plus à l’écran. On rit aussi quand l’histoire le promeut professeur alors que les deux adolescentes semblent enfermées dans une boucle temporelle de Parcoursup tant leur parcours d’études laisse songeur (le temps passe, mais elles ne quittent jamais l’établissement de leur début alors que leur congénère masculin au regard cancre devient leur professeur).

Le film tire un peu sur le mélo sans jamais y tomber en refusant d’obéir à la logique sentimentale du récit (c’est plutôt la trame secondaire en rapport avec la sœur devenue mannequin qui joue sur la corde sensible à travers le thème du déshonneur). Le poids des normes sociales conservatrices prévaut encore trop (c’est loin de Claudine à l’école). Mais l’aspect visuel et esthétique, la nostalgie, la découverte de l’univers du Sri Lanka, l’actrice principale livrée à ses pensées confuses, tout cela concourt à passer un bon moment de cinéma. Qu’est-ce que la mise en scène ? Encore et toujours : montrer les choses derrière les évidences, derrière l’explicite. Les regards appuyés qui se croisent, les regards qui se quittent et se perdent dans le vague, un sourire, et toutes ces attentions portées sur les quelques détails qui façonnent l’arrière-plan d’une histoire : la mise en évidence du sous-texte, la mise à nue des pensées du personnage, le goût des éléments filmés en gros plan, l’intervention de la musique…

Il ne manquait juste peut-être que la couleur. Les zooms et l’univers visuel ne trompent pas sur l’époque à laquelle a été tourné le film, mais le noir et blanc évoque plutôt les années 60 (choix sans doute volontaire pour coller à l’époque des faits).

(Le film vient d’être restauré. Il a été présenté dans une copie parfaite à la Cinémathèque française. Espérons qu’il sera vite disponible à un plus large public. Pas de capture digne de ce nom disponible, mais la bande annonce illustre parfaitement ce que je dis sur les regards.)



Les Filles, Sumitra Peries (1978) ගැහැණු ළමයි | Lester James Peries Production


Sur La Saveur des goûts amers :

Top films « indiens »

(sans offense)

Listes sur IMDb : 

L’obscurité de Lim

MyMovies : A-C

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La Terre, Anne Barbot, d’après Émile Zola (2025)

Théâtre

Quelques éléments critiques…

(Vu le 4 décembre au Théâtre de Choisy-le-Roi.)

N’ayant pas lu le roman, j’avais parcouru le résumé de l’intrigue avant d’assister à la pièce. Et n’étant pas particulièrement connaisseur de Zola, je le vois surtout comme l’initiateur du naturalisme. Au cinéma, cela a eu son importance. On évoquait Antoine dans mes vieux cours de théâtre concernant le naturalisme, mais à la même période, le bonhomme a réalisé des films (son chef-d’œuvre, L’Hirondelle et la Mésange et, commenté ici, Le Coupable). Muet, forcément. Mais même sans la parole, on reconnaît une inévitable « patte » naturaliste dans les sujets et la direction d’acteurs.

En dehors de cet aspect théorique, Zola ne m’a jamais bien emballé. Sans doute parce que les modèles sociaux décrits sont très ancrés dans leur époque. Les sociétés changent, les rapports de domination restent. Et même s’il est forcément pertinent de proposer une lecture de Zola en insistant sur une certaine modernité ou contemporanéité des rapports sociaux et familiaux, et si cela garde une valeur historique, j’imagine que c’est comme tout : mieux on connaît un sujet, plus on l’apprécie. Et je connais mal cet aspect social décrit chez Zola (je suis tout aussi inculte en ce qui concerne la société de la Commune, par exemple, et cet épisode me fascine davantage, sans doute à cause de sa radicalité, à moins que ce soit l’adaptation soviétique, La Nouvelle Babylone, particulièrement réussie, qui ait piqué mon intérêt…).

Cette approche qui révèle la brutalité des sociétés paysannes en train de se muer en petits exploitants m’a fortement rappelé un film allemand de 1969, adapté, lui, d’une pièce de théâtre : Scènes de chasse en Bavière.

Bien des éléments dans le commentaire que j’avais pu écrire sur le film allemand correspondent à ce que je ressens ici face à cette adaptation de Zola. « Toute cette agitation m’épuise. Difficile d’éprouver la moindre empathie pour ces villageois. Cliché contre cliché, le film semble reproduire des stéréotypes à la limite de la pauvrophobie. […] C’est brutal, sans filtre, et ce n’est pas beau à voir. Du naturalisme maîtrisé, certes, mais épuisant. »

Je reviendrais sur le « naturalisme » à travers le jeu des acteurs. Le roman, comme son adaptation (Anne Barbot), semble bien brutal. Et la brutalité, je l’apprécie, perso, au cinéma ou au théâtre, quand elle dépasse justement le cadre du réalisme pour flirter avec la monstruosité, la farce, la satire, le grotesque. Fellini, par exemple, a réalisé une version de Casanova déjantée. Imamura, au Japon, propose un cinéma bestial dans lequel les personnages répondent à leurs instincts primaires. Les titres donnent une idée de son approche : Les Pornographes, La Femme insecte, Désir meurtrier

Zola ne cadre évidemment pas son récit de cette manière et semble vouloir décrire une société qui se transforme et pourrit de l’intérieur. Cela pourrait fasciner s’il ne nous faisait pas entrer dans ce monde à travers un intrus, ouvrier et par ailleurs « héritier » de la lignée des autres personnages de ses romans. C’est son regard que l’on adopte. Et c’est bien ce regard qui m’interroge et me met mal à l’aise. Il ne nous laisse pas regarder cette société dans sa monstruosité telle qu’elle pourrait être, il nous la propose en nous imposant la comparaison avec un personnage qui, lui, serait « normal ». Dans la logique des romans de Zola, cela a sans doute un sens (si le monde qu’il décrit tourne en vase clos et que l’idée de ses romans consiste à tisser un lien entre tous les personnages, il était obligé de faire intervenir un intrus – procédé par ailleurs utile à l’identification… sauf peut-être dans un cas comme celui-ci).

Le spectateur (peut-être le lecteur) n’a pas besoin qu’on lui présente les choses à travers le regard d’un autre. Dans Imamura, on ne sent aucune volonté de juger les personnages : ce sont des animaux ; les jugements de valeur sont inexistants ; c’est un constat, à charge au spectateur d’en tirer les conclusions qu’il souhaite. Ici, la comparaison, le contraste avec le personnage « normal » impose une forme de jugement.

Le jeu désormais.

Le roman m’est donc inconnu, mais l’adaptation me paraît tenir parfaitement la route. La structure est claire, l’évolution naturelle. Rien que ça, c’est une réussite.

Certaines intentions ou certains partis pris de mise en scène semblent justifiés. Faire sortir Jean du public, en revanche, si cela paraît logique, n’était-ce pas un peu enfoncer une porte ouverte ? Dilemme du metteur en scène : souligner les points saillants d’une histoire pour se conformer à l’idée d’un auteur ou décider d’insister sur autre chose (quitte à « traduire » et « trahir » un peu l’esprit original d’une œuvre) afin de s’approprier et moderniser un sujet ? Si ce point me pose problème dans l’approche de Zola (et peut-être que cela ne me choquerait pas à la lecture du roman), aucune chance que j’y adhère beaucoup plus si l’on décide de l’accentuer…

J’imagine que l’interaction introductive avec le public relève de la même idée et est en partie improvisée. Cela m’a semblé toujours être un peu une facilité et un artifice. Elle permet l’apparition de Jean, mais je demanderai à voir, à titre de comparaison, une version (dans un univers parallèle auquel je n’ai pas accès) dans laquelle on insisterait moins sur « l’étrangeté » de Jean dans un milieu fermé. C’est déjà écrit ainsi.

L’intention était-elle de faire du naturalisme ? Je n’en sais rien. À quoi pourrait ressembler du naturalisme au théâtre aujourd’hui ? Je n’en sais pas beaucoup plus. Au cinéma, j’en ai déjà une vision plus précise. Comme je l’ai dit, cela a commencé très tôt avec Antoine (voire avec les frères Lumière) et le cinéma a par la suite trouvé des stratagèmes pour coller à cette « ambition » en passant le plus souvent par ce que je suppose être de l’improvisation dirigée. À l’écran, le naturalisme s’accommode mal des textes écrits. Cette possibilité s’offre aux cinéastes grâce à la multiplicité des prises. Au théâtre, avoir recours largement à l’improvisation dans une adaptation serait l’assurance d’une catastrophe.

Sur les planches, on n’a alors d’autres choix qu’adopter les « techniques » qui visent à aider à « parler vrai ». C’est mon dada depuis trente ans. J’en rajoute donc une couche, quitte à parler dans le vide. (Les salles vides raisonnent mal, et je ne suis que l’écho de moi-même… Je suis une muette. Non, ce n’est pas ça…)

Parmi ces « techniques » évoquées dans mes notes, prenons par exemple l’idée de ne pas forcer (notamment la voix). Certains acteurs de la pièce, en particulier quand ils crient, deviennent moins audibles et moins crédibles. Paradoxalement, crier dans une grande salle ne vous fait pas forcément mieux entendre. Les consonnes viennent très vite interdire aux voyelles d’achever leur formation et ce n’est plus parfois qu’une bouillie désagréable que perçoit le public (en tant qu’acteur, j’en sais quelque chose). Si la situation demande à ce qu’un personnage s’emporte, il peut le faire, mais l’acteur doit conserver la maîtrise de sa voix. L’artifice est périlleux : lâcher prise, donner l’impression de perdre son sang-froid, s’énerver, tout en gardant le contrôle de sa voix… L’acteur est toujours placé face à de tels dilemmes contradictoires, c’est ce qui rend la théorisation de son travail si passionnant…

D’autres fois, c’est le contraire. Le monologue final du maire par exemple me paraît un poil en dessous du volume nécessaire, et la voix ne me semble pas adaptée à la salle (ou cohérente avec le volume antérieur). Là encore, un dilemme se présente aux acteurs : passer une émotion, une forme d’intimité, de résignation, d’abattement en en faisant assez pour être entendu. Question de timbre sans doute. Laisser la voix bien se former et atteindre les derniers rangs, découper ses phrases, les ralentir, jouer encore plus sur les silences. (Le volume de la musique était par ailleurs trop fort.)

Les acteurs ont tendance à adopter un volume standard pour toutes les salles. Dans l’idéal, l’acteur cherche à adapter sa voix à la situation, au personnage et à la salle. Quelques écarts suffisent pour perdre le spectateur.

J’aime bien créer des exercices pratiques pour mes théories fumeuses (jamais mis en pratique). Il faudrait que je songe à un exercice dans lequel les acteurs expérimenteraient des échanges de répliques, d’abord improvisées, puis apprises par cœur, en variant la distance qui les sépare tout en intégrant un spectateur à l’exercice censé écouter en modulant également son éloignement avec les deux acteurs. L’idée serait d’adopter en permanence à la fois le volume nécessaire (et naturel) pour se faire entendre du partenaire, mais aussi du spectateur. On le fait dans la vie : quand l’on est dans deux pièces différentes et que l’on continue de se parler, le volume de la voix s’adapte ; quand on s’adresse à quelqu’un et que l’on veut que l’on soit entendu d’un tiers, on module de la même manière sa voix en fonction de cette finalité. Au théâtre, c’est pareil : il y a une logique dans le volume, et il n’existe pas de volume standard.

La question du volume se conçoit difficilement sans celle de l’intention. Dans la pièce, les acteurs disposent d’assez de talent pour éclairer le sens. Mais c’est loin d’être parfait (l’article précédemment cité évoque abondamment ce point technique). Une approche plus stanislavskienne aiderait également les acteurs à créer une forme de nécessité à dire les choses. Ce n’est pas du tout dans la tradition française. On gagnerait pourtant à nous améliorer dans ce domaine. Si les « techniques » qu’enseignait Darnel était issue d’une tradition différente, elles décrivent surtout un aspect mécanique de la chose : elles traitent des conséquences, du sens donné aux choses, elles visent à parler juste à travers des « trucs » afin de mimer ce que nous faisons dans la vie. Mais l’approche « psychologique » de Stanislavski, qui obligeait l’acteur à se nourrir de son expérience et de son émotion afin de ne plus s’efforcer de travailler sur les conséquences, mais plus sur les causes (factices) d’une intention à rendre, devrait être complémentaire de l’approche française actuelle plus directe, plus instinctive ou dilettante. On ne se pose généralement pas ces questions, on se contente de faire les choses en s’imaginant que si l’on y « met du sien » cela sera bien suffisant. (Quand l’on n’a pas de moyens de comparaison, on répond aux standards et aux exigences de l’environnement dans lequel on évolue.)

Ces questions sont loin d’être anodines. J’ai eu du mal par exemple à saisir la cohérence dans le jeu de la cadette. Certes, l’actrice n’hérite pas du personnage le plus simple à interpréter. Mais s’il y a une logique à jouer sur la naïveté du personnage au début afin d’évoquer son âge, il n’y a plus aucune raison par la suite d’adopter une telle approche. C’est comme si le personnage n’avait pas grandi. Les enfants parlent trop fort. Tout le temps. C’était le seul personnage avec qui cette spécificité pouvait se concevoir. Une fois qu’elle devient adulte, pourquoi la voix est-elle toujours aussi haut perchée ? (La voix est par ailleurs très « chantée », très « installée », signe que la pensée manque au rendez-vous.)

Dans mon article sur les techniques, il est question à un moment du médium. Rares sont les acteurs qui adoptent sur scène leur « véritable voix ». Au théâtre, bien sûr, on est obligé de porter la voix. Mais porter la voix, si ce n’est pas adopter un volume trop fort, c’est aussi utiliser sa voix naturelle. Cela semble pourtant la chose la plus difficile au monde pour un acteur. Trop aiguë, trop grave… Non, le médium, c’est la tessiture avec laquelle on parle tous les jours. Pourquoi changer ? On change parce que l’on « joue » un personnage. On joue à être quelqu’un d’autre. Cela révèle en fait une chose : on se cache derrière un personnage, derrière une voix que l’on reproduit à travers la nôtre. Parler avec sa propre voix, c’est en quelque sorte se mettre à nu sur scène. Certains acteurs ont alors aussi l’impression de ne pas en faire assez. L’acteur est un peu exhibitionniste. C’est pourtant vers quoi il faut tendre. On joue, certes. Mais si l’on veut parler juste, autant adopter notre voix de tous les jours, utiliser les inflexions qui nous sont propres… L’acteur a tout à gagner à… connaître non seulement sa tessiture (donc son médium), mais aussi à découvrir son style, sa manière de parler. C’est une fois que l’on maîtrise cet art de l’exhibition que l’on peut éventuellement commencer à en moduler certains aspects pour créer un personnage. Si l’on utilise une « voix paravent », une voix de « jeu », de dessin animé, on construit un mur.

D’autres aspects du jeu qui me tiennent à cœur n’apparaissent pas dans cet article des techniques. Dans mes commentaires de film (par exemple pour L’Art d’être aimé, Sinbad, Trois Tristes Tigres ou Onoda), j’évoque parfois la question du sous-texte. C’est le sujet également de mon second exercice (toujours inspiré d’une scène de film).

Un personnage possède toujours des intentions cachées (qu’elles soient connues ou non du spectateur). Ces intentions dirigent ses actions et se superposent à ce qu’il décide de laisser apparaître et de dire. L’acteur doit arriver à faire coïncider intentions cachées et intentions révélées ou avouées dans une sorte de « double jeu » constant. Si l’on ne crée par ce « sous-texte », on joue tout au premier degré et l’on n’échappe pas au ton sur ton. Tout le travail à la Stanislavski possède cet avantage d’obliger l’acteur à réfléchir à ce double jeu en le poussant à s’interroger sur les aspirations du personnage, ses désirs, ses attentes, ses motivations. Au théâtre et au cinéma, il y a toujours une situation de départ dans laquelle chaque personnage suit le cours d’une action à mener à son terme. Ces motivations évoluent dans la scène en fonction des obstacles rencontrés. Pour y parvenir, il cache souvent ses intentions réelles. Le spectateur les connaît parce qu’un récit emprunte une logique dramatique ou parfois même parce que le personnage expose ses ambitions et ses désirs, et ces aveux conditionnent notre manière dont on percevra ses actions et ses expressions futures. L’acteur n’a par conséquent aucun intérêt à « jouer » au premier degré. Le texte ne détermine pas toujours les motivations des personnages. L’acteur doit mettre en cohérence ces intentions que le personnage cherche le plus souvent à cacher avec les paroles qui contredisent ses intentions réelles. C’est ce jeu à deux dimensions qui rend les séquences palpitantes et éveille la curiosité du spectateur (il cherche à voir si ces deux dimensions vont coïncider). On voit une chose sur scène, mais on saisit grâce à ce que l’on a vu précédemment et grâce aux nuances apportées par l’acteur qu’il y a derrière des intentions différentes de ce qui est révélé à travers le texte. Le premier degré efface toute possibilité d’investir ce champ d’action.

Deux jeux ou deux vies évoluent en parallèle et rarement au même rythme : les intentions générales d’un personnage, ses motivations supérieures et ses petites actions entreprises pour arriver à ses fins (tout cela, confronté aux motivations et aux actions des autres personnages, façonne la situation) et les intentions, les actions telles qu’elles sont exécutées et révélées au moment présent. Chaque phrase de dialogue est dictée par un contexte psychologique propre, des motivations sous-jacentes. Un mot dit une chose qui n’est déjà pas toujours conforme à ce que dit une phrase et une phrase ne révèle pas toujours le sens de ce que pense un personnage (voir l’exercice précédemment cité : la situation est conditionnée par la séquence précédente qui nous apprend que la femme entretient une relation avec un amant ; cette information conditionne notre compréhension de la séquence qui suit avec son mari dans laquelle les deux échangent des dialogues à première vue anodins ; pourtant, tout dans l’interprétation des acteurs révèle un sous-texte qui ne peut se révéler qu’en présence d’un tel double jeu).

C’est un peu comme aux échecs. La logique à court terme consiste à adopter des actions conformes à des situations et à des opportunités (le jeu tactique) ; et la logique à long terme consiste à suivre des quêtes spécifiques, à mettre en place des stratégies pour y parvenir (le jeu stratégique). Un acteur qui ne s’appliquerait qu’à suivre la logique à court terme des intentions d’un personnage révélé à travers le texte qu’il a appris se limite à cette seule dimension du jeu : le jeu tactique, le jeu à court terme. Or, les intentions réelles d’un personnage sont bien dictées par le jeu stratégique à long terme. Les motivations des personnages ne varient pas en fonction du temps qu’il fait ; elles sont en général constantes dans un récit. Elles évoluent entre le début et la fin, mais elles ne font jamais du zigzag à changer au gré des scènes.

Les Japonais parlent de l’importance de « sentir l’atmosphère », « lire l’air » (kuuki wo yomu). Dans la norme sociale, l’implicite est la règle, là où en Occident tout doit être explicité pour se conformer à ce qui doit être dit ou fait. Cette différence sociale marque une tendance chez les Occidentaux à délaisser les détails, les signaux faibles qui tendent à exprimer l’implicite au profit de ce qui doit être révélé explicitement. On préfère dire d’une personne qu’elle est hypocrite quand on saisit que les mots ne sont pas en conformité avec les intentions. En réalité, nous sommes tout le temps hypocrites. Même avec des personnages de Zola, même en étant explicite sur ses intentions, ses motivations, ses désirs, chaque séquence possède un « air », un double jeu, une vie intérieure. Tous ces éléments mêlés aux petites actions du moment forment la situation. Le dit, et le non-dit ; l’implicite et l’explicite ; le secret et ce qui est exprimé. Le contexte d’une scène se nourrit forcément de ce qui précède et chaque détail dans le comportement des personnages (allure, pose, manière d’intervenir, de se taire, de s’opposer ostensiblement ou au contraire d’éviter, variation de ton et d’humeur, rapport à l’autre) enrichit cette « atmosphère » pas toujours conforme avec ce qui est exprimé en mots.

Chez l’acteur français, le mot prime ainsi trop sur la situation. Et c’est encore plus vrai dans une forme naturaliste (que l’on décide ou non d’insister sur cet aspect). On croit que tout est explicite, que le texte que l’on débite révèle tout. Non, il révèle ce qu’un personnage veut bien laisser paraître. L’implicite, même si nos normes sociales ont tendance à le cacher, existe bien. Et c’est à l’acteur (en accord avec le metteur en scène) de le faire ressentir à travers une « humeur » qui s’applique moins à « jouer sur les mots » et plus à « proposer un air, une atmosphère » (que le spectateur se chargerait de « lire »). Aucun personnage n’est dépourvu d’une logique intérieure. Tous ont des émotions cachées, des motivations inavouées, des désirs ou des tendances secrètes… Et chacun de ces éléments conditionne comme une ombre qui plane tout leur discours, toutes leurs actions.

Dernière chose concernant la mise en place. Je l’ai trouvée parfois trop statique, pas assez naturelle (pour ne pas dire naturaliste, mais là, c’est une question de choix). Deux exemples. Au début, lors de la scène d’interaction avec le public, rien de bien essentiel n’est révélé à ce moment. C’est le principe : laisser rentrer le public alors que le spectacle en quelque sorte a déjà commencé. Tous les personnages ou presque restent continuellement assis sur leur chaise. Quand ça bouge, c’est à tour de rôle, et l’activité, la vie propre, de chaque personnage, les interactions éventuelles avec le public, restent en mode « on/off ». La plupart des acteurs se mettent à jouer dès qu’ils doivent ostensiblement faire quelque chose et surtout prendre la parole. Aucune fluidité. Ils sont figés et hop, c’est à moi, je m’active, je m’anime d’un coup, et je redeviens un pantin mort, figé dans une expression sans but lorsque mon tour est passé. Certains acteurs ont plus de facilités que d’autres dans ce domaine, mais de manière générale, ça manque de simplicité, de créativité et de fluidité. La voix est par ailleurs à ce moment déjà trop portée, alors que c’est peut-être le seul moment du spectacle où l’on peut justement jouer sur la confusion et la barrière du quatrième mur. Le déclic pour comprendre que la pièce commence réellement pourrait être ainsi quand Jean répond à une question liée au sujet de la pièce et non plus seulement en rapport avec son envie de boire un coup ou non : dès qu’il réplique avec une voix portée pour se faire entendre au dernier rang, on ferme les portes et l’on éteint les lumières. Ici, c’est trop « à moi, à toi » d’interagir avec le public. En cherchant à trouver une forme de réalisme, l’artifice prend le pas sur lui.

Dernier exemple. Dans l’épilogue, quand chaque acteur ou presque dispose de son monologue et que les autres écoutent. Là encore, le choix de mise en place me paraît un peu artificiel. On se croirait à l’opéra quand le chœur et les figurants se figent pour écouter les solos des chanteurs principaux. L’avantage, c’est que le spectateur sait ce qu’il faut regarder et que le moment est décisif. Avec un choix plus réaliste, voire naturaliste, il comprendrait de lui-même, grâce à la situation et à diverses nuances, que l’instant est grave. Tous les autres personnages peuvent d’ailleurs écouter attentivement un autre qui dit ses quatre vérités sans pour autant se figer. Ça rejoint ce que je disais précédemment. Les personnages doivent avoir leur vie propre, les motivations du moment. Les interactions avec le personnage central qui se dévoile à ce moment-là ne doivent d’ailleurs pas être interdites. Et cela peut être très dense : chaque personnage peut se fixer des petites missions successives « d’ambiance », sans venir parasiter l’action principale (typiquement, quand deux personnages en retrait à ce moment interagissent, parlent éventuellement sans porter la voix et continuent à prêter un intérêt particulier à l’action principale). Ici, et c’est sans doute un choix de mise en place, mais comme pour l’introduction, tout se fige un peu trop à mon goût et chaque personnage semble prendre vie uniquement quand il a quelque chose à faire ou à dire (autrement dit pas souvent quand il s’agit du « grand moment » d’un autre personnage).

La pièce continue de tourner jusqu’à l’année prochaine partout en France.


Théâtre


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