Les Doigts blancs de l’extase, Tôru Murakawa (1972)

Note : 3.5 sur 5.

Les Doigts blancs de l’extase

Titre original : Shiroi yubi no tawamure (白い指の戯れ)

Aka : Playful White Fingers

Année : 1972

Réalisation : Tôru Murakawa

Avec : Ichirô Araki, Hiroko Isayama, Yoshio Adachi

Roman porno assez déroutant, mais pas mauvais. À ranger dans la catégorie des films qui à force d’insister finissent par convaincre. L’obstination paie au cinéma. C’est pourquoi la règle des trois unités s’applique si souvent encore (dans ce contexte, il est question surtout d’unité d’action). Il y a peut-être aussi un peu de rhétorique dans ce principe. Martelez la même idée pendant une heure, et le spectateur finira par y adhérer. Le plaisir, c’est la répétition. Comme la torture. (Demandez à Jack l’Éventreur.)

Ainsi, à suivre cette petite sœur de Justine (ou les Malheurs de la vertu), on se demande si l’on en saura un peu plus sur elle. Et en fait, on cède, une fois devenu évident que ce n’est pas sa personne, pas son histoire, pas son passé qui compte. Pas de psychologie, pas même de personnages. Juste des archétypes, des fulgurances. Comme une illustration allégorique d’une plongée dans la petite délinquance.

Si Justine du marquis de Sade subit des violences encore et encore selon le même principe jusqu’à l’absurde, son passé importe peu : pas de passé traumatique, pas d’histoire familiale complexe, pas de passé ou de relations antérieures. Elle est l’incarnation d’une démonstration : un modèle de vertu à abattre. C’est le schéma plus que tout le reste qui nous raconte une histoire. Yuki n’est donc pas un personnage réaliste : pas de psychologie, pas de passé, pas de famille. Elle est l’archétype de la fille naïve. La seule différence avec le personnage de Sade, c’est qu’elle songe, beaucoup par survie, à rejoindre la bande de pickpockets. La démonstration ici consiste à présenter un modèle de vertu qui se laisse corrompre par ses mauvaises fréquentations. Bien qu’entraînée dans le « crime », l’idée illustrée pendant tout le film (et donc avec insistance), c’est qu’elle demeure victime de ces fichus hommes. « Qui joue au pachinko, fume et mâche des chewing-gums, qui mâche des chewing-gums aborde les filles naïves dans la rue, qui aborde les filles naïves dans les rues, vole des vélos, qui vole des vélos vole des portefeuilles, qui vole des portefeuilles déshonore l’empereur ! » Fuyez, jeunes filles ! Ici, on ne justifie pas et on n’explique pas le « grand » banditisme, on le démontre (tin-tin-tin).

Donc voilà, pendant un bon moment, on se demande où on a mis les pieds. Et à la longue, tout s’éclaire… Et c’est bien triste. Comme bien d’autres films du roman porno de la Nikkatsu, la solitude est partout. On ne sait rien de son passé, on ne sait rien d’elle, et cela l’isole un peu plus, comme coincée dans une impasse. Sur qui Justine peut-elle compter ? Personne. C’est le principe. Quand elle s’extirpe d’un épisode malheureux, un inconnu lui offre son aide, et elle se fait avoir en subissant de nouveaux sévices. Yuki expérimente un engrenage négatif similaire, celui de la misère. Sans proches, un individu (a fortiori une jeune femme) est une proie. Sade aurait adoré la société japonaise (comme le capitalisme prédateur).

Quand une histoire tient à si peu de choses, l’accent, comme dans un exercice de style, peut se porter sur la mise en scène. Rien de bien extraordinaire. Le film adopte d’étranges tonalités urbaines et pops issues du Nouvel Hollywood (scènes urbaines, longues focales, montages-séquences, musiques intra et extradiégétiques…).

Certaines séquences sont remarquables : une veille de passage à l’acte pour la bande qui se transforme en tour de chant et en orgie de bain moussant ; ou encore une incroyable scène de vol raté pleine de suspense et de culpabilité enfantine (on fera difficilement plus japonais). Cela donnerait presque envie de chialer.

Comme à l’accoutumée, les acteurs (en particulier les deux actrices principales) sont parfaits. Il faut voir la couleur mélancolique et résignée que l’ancienne petite amie (Yoko Ishido) offre à son personnage… Quant à Hiroko Isayama (Yuki), la Kinema Junpo lui décernera son prix d’interprétation l’année suivante pour ce film et pour Sayuri, strip-teaseuse, (manifestement considéré comme le film majeur de Tatsumi Kumashiro, réalisateur de La Rue de la joie et du Rideau de fusuma). Elle est toujours active au cinéma.

Pas conseillé aux dépressifs.


Les Doigts blancs de l’extase, Tôru Murakawa (1972) Shiroi yubi no tawamure (白い指の戯れ) | Nikkatsu


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Les Basilischi, Lina Wertmüller (1963)

Note : 3 sur 5.

Les Basilischi

Titre original : I basilischi

Année : 1963

Réalisation : Lina Wertmüller

Avec : Antonio Petruzzi, Stefano Satta Flores, Sergio Ferranino

délayage lambin

La tonalité satirique est plus réussie que dans les autres films de la réalisatrice que j’ai vus et qui m’insupportent. En revanche, l’approche culpabilisante envers les personnes du Sud me paraît pour le moins dédaigneuse, voire classiste, madame Wertmüller von Elgg Spanol von Braueich.

L’introduction donne le ton : les gens du Sud font la sieste, beaucoup la sieste, c’est une manière de vivre. Message limpide : ce sont des fainéants, et c’est parce que ce sont des fainéants qu’ils n’arrivent à rien. À partir de cette tare socioculturelle s’expliquerait toute aversion pour l’initiative.

Si cette approche est comique lorsqu’elle concerne la drague, elle devient suspecte une fois appliquée au travail. Quand par la suite quelques-uns tentent d’initier une coopérative pour réveiller les forces vives des travailleurs…, ce sont les propriétaires terriens qui par conservatisme et méfiance préfèrent laisser le village dans sa torpeur. Au moins, ça tiendra les habitants éloignés des dangers progressistes de la ville…

Je veux bien, sauf que les causes de ce sous-développement ou de ce retard du Sud par rapport au Nord, contrairement à cette image d’Épinal véhiculée par le film, sont ailleurs.

Commençons par le stéréotype initial : si l’on ne travaille pas aux heures les plus chaudes de la journée, c’est que la chaleur empêche toute activité. Avec le réchauffement climatique, les gens du Nord commencent à s’en rendre compte. Cette représentation typique, relayée de la même manière par les westerns américains dans lesquels les Mexicains passent leur temps à dormir, émane d’une conception raciste tenue par des émigrés originaires d’Europe du Nord partis pour le climat continental des grandes plaines d’Amérique du Nord. Ces grands déracinés, aux usages inadaptés aux grandes chaleurs, ont imposé leur normes nord-européennes en exigeant pouvoir retrouver des températures clémentes dans tous leurs lieux de vie. La technologie a rendu possible cette transformation environnemental. Ils ont façonné leur univers en fonction d’habitudes importées du nord de l’Europe. Le « civilisé » ne s’adapte pas aux grandes chaleurs en fermant les volets et en vivant le soir, il produit des températures clémentes partout, tout le temps. Son monde est un Frigidaire coupé de l’extérieur. La sieste, l’après-midi ? Au boulot, fainéant ! Dans les pays du Sud, la sieste est une institution parce qu’elle se justifie. Cette vision « nordiste » de la cinéaste me rappelle un documentaire dans lequel des touristes américains se plaignaient de voir en Andalousie les commerces fermés l’après-midi. « Que font ces fichus étrangers à s’aventurer dehors avec de telles températures ? » D’autres Américains s’installent en masse en France et s’étonnent face à l’absence de climatisation dans les foyers. Et finissent par l’imposer. Leur mode de vie n’est pas riche et développé : il est énergivore, non durable et regarde le monde réel comme depuis un vivarium. Ce sont des Achille, des cigales, des éphémères.

Quant à l’inactivité des régions du sud de l’Italie… Elles n’ont pas bénéficié de la situation géographique avantageuse de Rome et des régions du nord du pays, de la même histoire. Pendant des siècles, Rome était au centre de tout le monde méditerranéen. Les siècles suivants, la ville était la capitale du christianisme. Venise a été la plaque tournante du commerce avec l’Asie pendant des siècles. Toute la région a irrigué pendant la Renaissance et au-delà l’Europe entière grâce aux richesses qui s’y cumulaient, s’y marchandaient ou y transitaient.

L’opposition entre le Nord travailleur ou développé et le Sud fainéant est un mythe. L’activité dépend de votre situation géographique et du commerce qui y prend place. Venise n’est plus la cité prospère d’autrefois, mais sa région reste un carrefour européen. En Asie centrale, de nombreuses cités disposées sur la route des caravanes ont perdu de leur prestige et sont aujourd’hui plus déserts que le sud de l’Italie. L’Espagne et le Portugal se sont enrichis en exploitant les ressources pillées dans leurs colonies. La France et l’Angleterre en ont fait de même. Quand toute une société se développe ainsi, accumule et génère les richesses, centralise toutes les classes de la population, des notables, des individus oisifs capables « d’entreprendre » ou d’innover, elle a beau jeu de faire la leçon à une autre située dans le trou du cul du monde en la traitant de fainéante. Les populations produisent pour eux-mêmes parce qu’il n’y a pas de routes marchandes, parce qu’il n’y a pas de ressources spécifiques, parce qu’il n’y a pas un tissu dense de notables sur qui pourrait reposer toute une activité de classe dominée et parce qu’aucun État fort ne dirige des politiques d’éducation, de diplomatie ou de grands projets.

La mentalité du Sud ne se prête donc peut-être pas aux grandes envolées entrepreneuriales, mais elle est la conséquence d’une histoire, d’une absence de ressources, d’un défaut d’investissements privés et publics. Le brassage de populations tend à réduire le conservatisme. Pourquoi demander qu’une société évolue au même rythme qu’une autre si elle ne dispose pas des atouts que ces autres territoires ont reçus en héritage depuis des siècles ? Il y a un capital historique et social pour les régions comme il y a un capital culturel et social pour les élèves. Les territoires et les sociétés ne bénéficient pas des mêmes avantages compétitifs et des mêmes atouts cumulés au fil des siècles. La mentalité du Sud n’est pas la cause de l’immobilisme de la région, elle est le résultat de divers facteurs historiques et géographiques.

J’en reviens encore et toujours à la même chose : la satire ou l’humour fait mouche quand elle regarde vers le haut. Lina Wertmüller la Romaine fait la leçon à ces fainéants du Sud. Alors, certes, l’approche passe pour être plutôt divertissante quand elle moque les rapports de séduction un peu à la manière de Tati, quand elle montre l’ennui populaire pas encore comme les Inconnus, quand elle évite la farce grossière en adoptant une forme inspirée du néoréalisme. Mais le message en creux demeure : le manque endémique d’activité de la région est le fait de ses populations. Il suffit pourtant de traverser la rue !


Les Basilischi, Lina Wertmüller (1963) I basilischi | Galatea Film, 22 Dicembre


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La Maison des perversités, Noboru Tanaka (1976)

Note : 3.5 sur 5.

La Maison des perversités

Titre original : Edogawa Rampo ryōkikan: yaneura no sanposha (江戸川乱歩猟奇館 屋根裏の散歩者)

Aka : The Watcher in the Attic

Année : 1976

Réalisation : Noboru Tanaka

Avec : Junko Miyashita, Renji Ishibashi, Hiroshi Chō

Je surnote un chouia sans doute tant le premier film de cette rétrospective « roman porno de la Nikkatsu », Rue de la joie, était décevant. Je disais dans mon commentaire que je ne m’attendais pas à ce que l’histoire vole bien haut, mais que je serais beaucoup plus attentif à la forme. Sur ce plan, le pari ici est bien plus réussi. Le fond n’est d’ailleurs pas dénué d’intérêt (adapté d’Edogawa Ranpo) même si c’est assez expéditif. Véritable film d’ambiance en revanche. Et un certain savoir-faire pour la direction d’acteur, la précision dans les gestes, dans l’intensité contenue, la pesanteur, le mystère voire un brin d’onirisme, de surréalisme et de poésie.

Si le récit et l’aspect technique de Rue de la joie laissaient à désirer, c’est loin d’être le cas ici. Les séquences ne se suivent pas bêtement les unes après les autres, la musique déclenche parfois des intermèdes, des plans d’ambiance ponctuent les événements avec douceur et légèreté, et le voyeurisme permet un montage alterné presque continu d’une séquence à l’autre comme depuis que le cinéma est le cinéma ou presque… Qu’est-ce que le comble du cinéma ? Un spectateur qui regarde un personnage en plein voyeurisme alors que celui qu’il regarde sait qu’il est vu…

Cette ambiance « ère Taishô » joue pour beaucoup dans la réussite relative du film : elle évoque La Pivoine rouge, Une histoire immortelle, La Résidence et le porno chic. On trouvera peu d’époques qui se prêtent aussi bien au cinéma en costumes que ces décennies 1880-1929. L’exercice de style attendue et espéré est donc validé.

Quelques passages sont de véritables moments de cinéma et de pure mise en scène : quand le personnage principal, avachi sur un futon avec une prostituée, rêvasse et perce avec désinvolture quelques feuilles de washi ou quand la domestique à la toute fin du film chantonne au puits de la maison juste après le séisme du Kantô alors que la ville est ravagée autour d’elle. Ambiance fin de siècle, comme souvent avec ces décennies (et plus qu’à la Belle Époque, on y est : on change d’ère bientôt au Japon et les anciens empires laissent place un peu partout dans le monde à des dictatures).

Un des meilleurs films de l’année selon la Kinema Junpo… On va dire que pour une fois, c’est mérité (en ce qui concerne ces tristes années 70).


La Maison des perversités, Noboru Tanaka (1976) Edogawa Rampo ryōkikan yaneura no sanposha, Watcher in the Attic | Nikkatsu


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Rue de la joie, Tatsumi Kumashiro (1974)

Note : 2.5 sur 5.

Rue de la joie

Titre original : Akasen tamanoi: Nukeraremasu (赤線玉の井 ぬけられます)

Année : 1974

Réalisation : Tatsumi Kumashiro

Avec : Junko Miyashita, Meika Seri, Naomi Oka

Les années 70 au Japon dans toute sa splendeur… Ou plutôt, son glauque. Film réputé, mais apprécié que par une poignée de snobinards. La trame tient à une bretelle en sursis sur une épaule nue, mais on s’en doutait un peu. Écrit pour chatouiller les stéréotypes et les fantasmes des spectateurs mâles de l’époque : les prostituées ne manquent pas de se révéler de véritables nymphomanes et les trajectoires… expéditives (presque aussi expéditives qu’une passe d’une des protagonistes qui tente de battre le record de 26 clients en une nuit établi par une autre). Du grand cinéma, on vous dit. J’avais un peu d’espoir pour la forme. Dès le premier plan, on comprend que c’est filmé le plus simplement du monde, à l’arrache, sans talent : lumière moche, espace unique, caméra à l’épaule au plus près de l’action, pas de montage. Caméra-stylow.

Quelques audaces narratives sans génie pour meubler entre les passes et forcer des ellipses. Et puis, pas grand-chose. Le film, comme son titre, vient un peu à rebours de son modèle, La Rue de honte, en promettant des personnages qui vivent pour et par le sexe. Certaines y prennent certes du plaisir, mais le plaisir n’est pas une joie. Ces femmes y sont surtout sevrées d’amour, conditionnées à devenir des esclaves sexuelles et rien d’autre. Tous les clients sont infréquentables, toutes les relations, toxiques. Et cela ne rend pas leur trajectoire plus intéressante. Cinq prostituées en un peu plus d’une heure. Pas de place ni à l’empathie ni à la subtilité. Aucune échappatoire. Même celle qui se résout à se marier préfère revenir « pour le plaisir » parce que son mari est nul au pieu (tellement crédible). La vocation d’une prostituée, c’est donc de rester une prostituée. Morale sinistre.

On comptait amadouer le spectateur avec ça dans les années 70 ou on venait uniquement guetter les tétons et les peaux luisantes de sueur ? Il avait suffi d’une image à Mizoguchi pour exprimer dans le dernier plan de son dernier film toute la réalité glauque de la condition des prostituées. La Nikkatsu en fait un film de 70 minutes comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons closes, des personnages inconsistants et à peine reconnaissables…

Seule note positive du film : ses actrices. Relativement talentueuses.

(Et dire qu’il y a encore des spectateurs qui profitent d’une telle projection pour s’astiquer la nouille. Ils disposent des meilleurs pornos en deux clics, mais il faut qu’ils viennent se tripoter en séance.)

(On note aussi le comportement débile de Jean-François Rauger qui achève sa présentation en précisant qu’on l’oblige à dire que ces séances « peuvent heurter la sensibilité des plus jeunes ainsi que des personnes non averties ». Et ça le fait marrer. Mesdames et messieurs, un bonhomme qui s’amuse des plus fragiles. Mec, on n’est pas entre potes, là. Tu représentes une institution qui a des obligations légales. Obligations qui visent à protéger les plus fragiles. Ces films comportent des scènes de viol, notamment. Évidemment, toi, il y a peu de chances que tu aies eu à subir de tels traumas… L’empathie et la responsabilité ne figurent pas au programme manifestement pour le directeur de la programmation.)


Rue de la joie, Tatsumi Kumashiro (1974) Akasen tamanoi Nukeraremasu | Nikkatsu


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La Fiancée du pirate, Nelly Kaplan (1969)

Note : 3 sur 5.

La Fiancée du pirate

Année : 1969

Réalisation : Nelly Kaplan

Avec : Bernadette Lafont, Georges Géret, Henri Czarniak

Bazardage

(Ceci n’est pas une critique, mais un « bazardage » autour du film.)

Le film est assez chaotique et sa tonalité parfois difficile à appréhender. La satire, au début un peu lourde, vise juste quand elle se teinte d’une critique du capitalisme et se radicalise jusqu’à l’absurde. Avant ça, le tableau dressé de la société rurale est implacable. Presque trop noire et caricaturale. L’approche me séduirait sans doute s’il était question d’un film étranger (quoique, je n’apprécie guère les bazars scénographiques et des films de greniers) : l’aspect social et exotique participe grandement à l’intérêt d’un film que l’on découvre. Et les personnages décrits ici ressemblent bien trop aux stéréotypes des Français typiques de la campagne, moqués depuis des générations par les gens de la ville qui sont les mêmes qui produisent leur propre forme de « culture ». Cet humour se fait volontiers dédaigneux envers les provinciaux, les ploucs, les pauvres, les petits bourgeois de ces contrées perdues, les notables de la cambrousse… J’en reviens à l’idée de verticalité dans le rire : quand il regarde du haut vers le bas (de la ville vers les campagnes), il a tendance à mettre mal à l’aise.

J’ai grandi à la limite de la banlieue urbaine et de la banlieue rurale. Cette frontière qui ne cesse depuis des décennies d’être repoussée de Paris, je l’ai vue se transformer comme un terminateur de gentrification sur un hémisphère. Éloignées toujours plus à l’écart des centres-villes, les populations urbaines envahirent peu à peu les zones autrefois plutôt rurales. Mes parents illustrent ce brassage de populations banlieusardes : mon père avait grandi dans cette banlieue rurale avant de découvrir ma mère issue de la banlieue urbaine. En s’implantant dans cette zone de « terminateur de gentrification », mes parents ont participé à cet étrange mélange totalement absent du film. Mon père travaillait dans le centre de Paris et revenait tous les soirs grâce à sa R5 vers la vieille maison de son enfance rachetée à sa mère. Je me rendais moi-même à l’école comme on part en expédition : j’habitais au milieu des champs, je coupais à travers bois où l’on pouvait croiser des « Romanichels » comme on les qualifie dans le film (dans mon coin, on parlait davantage de « Manouches »), des ouvriers agricoles, des propriétaires terriens, des gens bizarres ou loufoques semblant venir d’un autre siècle. À pied ou en bus, je traversais le même type de « hameaux » déserts que l’on aperçoit dans le film, pour rejoindre enfin le centre-ville « dynamique » où se situait mon école.

On n’aime pas trop voir les gens que l’on a connus et à qui on ressemble aussi un peu sans doute apparaître dans une satire. En tant que spectateur, je n’y apprends pas grand-chose. À peine, puis-je y comprendre que je suis petit et ridicule.

Le film s’applique surtout à moquer la société patriarcale ultraconservatrice de ces coins perdus. Et cette société (que pour le coup, j’ai moins connu ; dans mon univers en pleine transformation, le tissu associatif, les petits commerces, les directrices d’école participaient à rendre le village, devenu ville, beaucoup plus dynamique et diversifié, moins « patriarcal » que ce que l’on voit ici) vote Rassemblement national aujourd’hui. Signe que le mépris de classe et la satire n’aident pas forcément à rendre les gens meilleurs. À force d’être pointés du doigt, moqués, caricaturés, ils se vengent et s’identifient aux clichés que l’on véhicule sur eux (exactement comme les « jeunes des banlieues », si stigmatisés, alors qu’ils représentent probablement socialement bien des catégories différentes, qu’ils finissent parfois par coller à l’image que l’on se fait d’eux).

Bref, on regarde les films avec son bagage social et culturel. Dans ce cadre, il est difficile pour moi de m’extirper de mon parcours et c’est ce qui explique en partie pourquoi j’ai toujours tant de mal avec certains films français de la seconde moitié du vingtième siècle.

Puisque l’on y est, continuons avec le bazardage. Quand le sujet nous gêne ou nous désintéresse, on regarde les décors ou on s’attarde sur les acteurs. Le film vaut surtout pour la présence de Bernadette Lafont. Alors, en bon plouc fasciné par les lumières de la ville que je suis (ou en fils de terminateur de la gentrification des campagnes), je vais raconter un épisode de ma vie où j’ai rapidement croisé l’actrice, il y a maintenant trente ans.

Je sortais en me précipitant de mon cours au Théâtre de l’Atelier (pour attraper un RER), et je tombe nez à nez avec l’actrice au coin de la rue tout aussi pressée à rejoindre la place Charles-Dullin. On s’est retrouvés tous cons tous les deux, « comme dans un film », à courir dans des sens opposés dans un lieu si romantique. Sans doute amusée, elle m’a lancé un de ces regards noirs par-dessous dont elle a le secret. Chez Lady Di, cette posture, lui donnait un air de retrait tout à fait charmant. Le même regard avec Bernadette Lafont provoquait une impression opposée : accompagné souvent d’un sourire, c’était comme si elle vous regardait avec concupiscence. On ne sait jamais si elle a l’œil qui frise en vous regardant en coin, si elle vous toise avec insolence ou si elle vous déshabille du regard. C’est précieux pour un acteur d’inspirer immédiatement quelque chose de trouble, voire de contradictoire. Ce n’était pas forcément une grande actrice, mais sa personnalité suffisait à faire en sorte qu’on la remarque à l’écran.

Et puisque j’en suis à réinventer ma vie comme d’autres repeignent des versions de Montmartre sur la place du Tertre, achevons le travail…

Qu’a-t-il pu se passer à la séance d’aujourd’hui, me demanderiez-vous ? Un film français, un dimanche, j’étais déjà étonné que la salle à la tek soit relativement remplie (un bon quart). Petit miracle, erreur de casting, exploration ou abordage de jeunes pirates urbains, voilà donc qu’une adolescente apparaît…

Certaines personnes entrent en scène très exactement comme des personnages de roman : à peine apparaissent-elles dans votre champ de vision qu’elles font tout pour se définir. Pourquoi sont-elles là ? Comment sont-elles venues ? Quelles relations entretiennent-elles ?… En moins d’une minute, je sais donc que l’adolescente invite sa mère pour la fête qui lui est dédiée (« à la « Cinémathèque fronçaise »). Elles achèvent probablement toutes deux un après-midi de shopping à en croire le sac en papier qu’elle ne manquera pas de faire crisser pendant la séance et dont elle sort quelques babioles avant la projection. La demoiselle qui porte le crop top de rigueur chez les jeunes urbaines exprime avec un peu d’ostentation sa crainte d’être bouffée par les très fameuses punaises de lit des lieux. « Ah, non, mais moi, je suis parano », dit-elle en s’agitant et en regardant autour d’elles, alors que des dizaines de têtes grises la scrutent un peu méfiantes comme des chats arrêtés dans leur sieste par un chiot faisait connaissance de sa queue. La puce a-t-elle invité sa mère ou a-t-elle prétexté de la fête pour découvrir les lieux ? (Les « meilleurs » cadeaux que l’on offre sont ceux que l’on s’offre à soi-même : la lingerie ou le fer à repasser pour madame, le parfum pour monsieur, les places au concert de machin, etc.) La mère paraît moins excitée par la situation (ou par les punaises de lit). La fille inaugure bien sa première au musée du cinéma : « Oh, mais il n’y a pas d’accoudoirs ! ». Et non, jeunes filles de la grande ville, la direction a supprimé les accoudoirs pour cause de… punaises de lit.

Erreur de débutante. La tek est un musée. On y sort des placards toutes sortes d’objets historiques. Et l’on n’y projette pas que des chefs-d’œuvre.

Je les connais ces citadins. À 14 ans, ils se pointent avec leur mère pour découvrir les lieux et s’étonnent de tout ; à 14 ans et une fête des Mères, ils trouvent qu’il n’y a que des vieux et des films sans intérêt ; à 17 ans, ils y reviennent flirter, comme ça pour voir, lors d’une séance en après-midi ; et à 22 ans, ils ont appris à choisir leurs films et se présentent aux séances des grands classiques souvent en bande cinéphile. La Comtesse aux pieds nus, par exemple.

Résultat ? En plus du sac en papier qui tentait une vocation d’objet de bruitage, les deux femmes n’ont cessé de papoter pendant une partie du film. La gamine portait une main à sa bouche quand elle interpellait sa mère comme pour éviter que les personnages l’entendent… Nous, on est là, ma puce… Et tu devrais te cacher derrière ton petit doigt… Et un peu avant que le film devienne plus intéressant, l’adolescente au crop top a demandé à sa mère de quitter la salle. Certains partent d’une traite : ils se lèvent et s’excusent. Vous vous rappelez la première fois où vous êtes allés acheter des préservatifs à la pharmacie ? Vous vous arrangiez pour que l’on pense que vous y veniez pour autre chose. « Et avec ça, je vous mets un peu de lubrifiant ? » « Hum, je ne sais pas. En fait, c’est pour la fête des Mères… Oups, non, ce n’est pas ça. Je suis une mouette. » Là, c’était la même chose : « On sort ? On prend nos affaires ? Faut-il prévenir les personnes assises à côté ? Les personnages ? On a le droit de partir, ce n’est pas illégal ? On part par où ? » C’est beau les premières fois. Et pour moi, c’est la première fois tous les jours.

« Vous n’allez pas laisser ça ? Il reste encore du gâteau ! Personne pour le finir ? » « On l’a acheté pour toi, maman, c’est ta fête. » « Il n’y a que vous qui en aviez mangé. Il n’est pas très bon. La prochaine fois, vous me laisserez choisir mon cadeau, d’accord ? » (Ils sortent)

 Les jeunes pirates abordent le vaisseau Cinémathèque et reviennent penauds : « Et ce trésor, alors ? »


La Fiancée du pirate, Nelly Kaplan (1969) | Cythère Films, Paris Film


Listes sur IMDb : 

Une histoire du cinéma français

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Images, Robert Altman (1972)

Note : 4 sur 5.

Images

Titre original : Images

Année : 1972

Réalisation : Robert Altman

Avec : Susannah York, Rene Auberjonois, Marcel Bozzuffi, Hugh Millais, Cathryn Harrison

Joli exercice de style. Le sujet, entre psychologie et horreur, est suffisamment mis de côté pour que la mise en scène prenne le dessus sur lui. « Mettre de côté », cela signifie souvent pour le cinéma de genre, fuir toute forme de propositions grotesques. Et en la matière, en dehors de la fin (on sait grâce à Stephen King que les histoires d’horreur ne peuvent jamais s’en tirer sans avoir recours à une résolution stupide), le film évite soigneusement la surenchère et les détours abracadabrantesques. Altman a alors les coudées franches pour reproduire tous les trésors d’ingéniosité que les techniques cinématographiques déploient depuis le début du Nouvel Hollywood.

Le spectateur rentre vite dans l’ambiance mystérieuse à travers des extraits du roman fantastique dont l’actrice est elle-même autrice. Voix off : check. Musique contractuelle dans la droite ligne de ces films d’horreur propulsés en tête du box-office (John Williams) : check. Reste la photographie.

Allez savoir comment Altman a dégotté Vilmos Zsigmond, d’abord pour son film précédent, et donc pour celui-ci. Toutes les spécificités de la photographie du Nouvel Hollywood sont au rendez-vous : caméra en mouvement, usage intensif du zoom, du flou, lumière naturelle… La même année Zsigmond éclaire Délivrance. D’autres chefs-d’œuvre suivront. Photographie : check.

Le travail sur les décors, tant intérieurs qu’extérieurs, est aussi à signaler. Les intérieurs riches et denses des deux maisons offrent un savant mélange de réalisme, de curiosité, de fantaisie et de rusticité. Et que dire des splendides « locations » britanniques parfaitement appropriées au sujet du film ? Routes sinueuses, chute d’eau, campagne verdoyante, etc.

Réaliser un film, c’est parfois savoir réunir une équipe de talent. À cela s’ajoutent donc aussi les acteurs (Susannah York qui trouve ici un rôle sur mesure se révèle exceptionnelle de justesse dans un registre souvent habitué aux séries B), mais aussi Altman qui adapte son style de directions d’acteurs bordélique à une distribution resserrée. Une ou deux fois, les acteurs parlent en même temps, mais il y a alors justement un jeu de miroir sonore très intéressant qui s’applique à l’ambiance mystérieuse (on est loin du bordel naturaliste expérimenté sur M.A.S.H que le réalisateur reprendra par la suite jusqu’à l’excès).

Et pour en rester au thème du miroir, les cinq protagonistes adoptent tous et toutes le prénom réel d’un des quatre autres comédiens. Pas mal absurde, hein ? C’est britannique.


Images, Robert Altman (1972) | Hemdale


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MyMovies : A-C+

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Nerven, Robert Reinert (1919)

Note : 4 sur 5.

Nerven

Titre original : Nerven

Année : 1919

Réalisation : Robert Reinert

Avec : Eduard von Winterstein, Lia Borré, Erna Morena

De la profondeur de champ, de l’hystérie, des surimpressions et des décors naturels. Abel Gance vu par Andrzej Zulawski.

« Je laisse la demi-mesure aux géomètres », nous dit Reinert (façon Artaud). Eh ben, je propose que l’on appelle ça « l’expressionnisme allemand » (à la place de l’autre).

C’est un gros poil prétentieux (beaucoup à la fin), mais il y a quelque chose de naïf et de profondément créatif qui m’empêche de saquer ce machin tout boursouflé. Je dois avouer que sa rigueur et son sens esthétique l’emporte sur ses défauts.

« Je me retire dans un de mes châteaux… » C’est vrai quoi, pourquoi se contenter d’un seul ?

Je ne sais pas ce que possédaient en plus certaines pellicules du muet et que l’on ne retrouvera plus par la suite. Si Reinert soigne chaque plan en superposant un premier plan à un second, l’effet quasiment de relief n’en est que plus accentué par la pellicule. Pas un plan sans addition d’un premier et d’un second plan. Appelons ça « composition quantique ». Surimpressions et superpositions des plans… (Et dans des décors naturels s’il vous plaît. Ça change du carton-pâte qui sortira bientôt des cartons en Allemagne.)

La direction d’acteurs est à revoir en revanche, Robert. Comme ton histoire trop asservie à un angle pesant : il manque de nuances. Tu me reverras ça. La pantomime expressionnisme, le lyrisme avec les bras qui font des ronds dans l’air et le regard au loin, c’est un art, une histoire de professionnels. L’outrance et les excès, oui. Mais de la justesse, Robert. Ne te contente pas d’une profondeur de champ visuelle. Un sujet gagne toujours aussi à un peu de relief.

Reinert avait scénarisé le génial Homunculus.


Nerven, Robert Reinert 1919 | Monumental-Film-Werke Berlin


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Films allemands préférés

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Twilight of the Warriors: Walled In/City of Darkness, Soi Cheang (2024)

Note : 3 sur 5.

Twilight of the Warriors: Walled In/City of Darkness

Titre original : Jiu Long cheng zhai: Wei cheng/九龍城寨之圍城

Année : 2024

Réalisation : Soi Cheang

Avec : Louis Koo, Sammo Kam-Bo Hung, Richie Jen

La France a l’art de sortir en salle des films asiatiques sans grand intérêt et sans grand potentiel commercial ailleurs que chez nous. Soit on est des pigeons, soit on aime le cinéma de niche. Le filon asiatique est tellement ancré que l’on nous ferait avaler n’importe quoi. Cela dure depuis trente ans. Et pourquoi ne pas distribuer non plus des films russes ou des films nigérians dont personne n’a rien à foutre ?

Illustration de ces films pop corn que la Chine produit à la chaîne par triades chaque année (tout en explosant les records domestiques, comme c’est le cas ailleurs pour les films occidentaux) : le film connaît deux titres… anglais différents. Probable que la bande dessinée originale avait déjà ce titre et que ça explique cette distinction. Mais alors, cette manie de filer des titres en anglais à des films asiatiques me dépasse. On ne va pas dans un restaurant japonais pour se faire faire la cuisine par des Chinois… ailleurs qu’en France. Le filon asiatique se laisse creuser sans fin dans le pays des fromages qui puent.

L’histoire n’a aucun intérêt. On cherche les meufs. Depuis Matrix, les bastons ont pris du plomb dans l’aile en cédant à toutes les possibilités. On passe de Martha Graham au Crazy Horse ou au Lido. Ce n’est plus de la chorégraphie, mais de l’obscénité scénographique. Le décor, c’est peut-être d’ailleurs paradoxalement le seul intérêt que personnellement je peux y trouver. J’ai toujours été amateur des espaces labyrinthiques au cinéma, des dédales sans queue ni tête, des toits en terrasses enjambées comme des sauts d’obstacle. Ils sont très bien structurés et assez bien mis en lumière, même si les teintes dorées vous feraient presque parfois vous sentir dans un garage interlope où Donald Trump cacherait tous ses fantasmes.

Le réalisateur compte faire des suites. Ah. Mais les vedettes du film ne sont pas toutes déjà octogénaires ? Ce sera sans moi a priori. Le meilleur personnage du film reste la Citadelle. Si l’on gagne en simplicité et si des filles y prennent une plus grande place, alors pourquoi pas. (Les meilleures séquences du film, on les doit à la gamine d’ailleurs. Pas besoin toujours de filins ou d’effets spéciaux. La candeur d’une môme, c’est sans filet.)

Je me disais que je n’allais pas publier d’article, mais je ne sais pourquoi, je me suis rappelé que je ne m’étais pas gêné pour Dragon Tiger Gate, il y a maintenant… vingt ans. Association d’idées ? Wilson Yip coproduit ici le film. Vingt ans supplémentaires et je crée une fiche dédiée à ses chefs-d’œuvre.


Twilight of the Warriors: Walled In, Soi Cheang 2024 | Entertaining Power; HG Entertainment Film Company; Lian Ray Pictures; Media Asia Films; One Cool Film Production


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Aerograd, Alexandre Dovjenko (1935)

Note : 2.5 sur 5.

Aerograd

Titre original : Аероград

Année : 1935

Réalisation : Alexandre Dovjenko

Avec : Stepan Shagaida, Sergey Stolyarov, Stepan Shkurat

Aucun intérêt narratif ou esthétique. Le film propose une suite de tableaux taïgano-picaresques (sortes d’images d’Épinal des grandes plaines d’Asie à conquérir) à la gloire de la construction annoncée d’une ville au bout du chemin. Le mythe du « Far East » mis au service d’une propagande impérialiste, de l’expansion territoriale et de l’idéal soviétique. Quelques relents forcément racistes aussi : le Blanc européen apporte la bonne parole et la civilisation rouge dans ces contrées « arriérées » (et ce conquérant aux accents slaves se heurte à un autre impérialisme : l’impérialisme japonais).

La propagande russe actuelle peut bien rappeler que la France dispose toujours de territoires en dehors de l’hexagone, ce goût pour l’appropriation des terres du voisin est l’apanage depuis quelques siècles du petit Blanc européen, Russe compris, tout heureux de bénéficier d’une technologie ignorée des barbares.

Dans les mythes historiques des persécutions barbares en Europe, se sont succédés les Huns, les Mongols, les Perses ou les Arabes. Puis, le tour des Européens est venu. Les hordes de sauvages, c’était eux.

Mais tout est question de perception : le vainqueur conquiert un territoire, apporte ses « lumières » ; le vaincu voit déferler chez lui des barbares.

Et alors, chacun son territoire. Après les hordes de Germains qui faisaient trembler les Romains, les Vikings, les Normands, les conquistadors, les Hollandais, les Français (partout autour du globe ou même en Europe), les Britanniques…, les Russes (bientôt supplantés par les Soviétiques) ont donc eu droit à leurs conquêtes (leurs moments de « gloire ») et à leur pré carré (un gros gâteau steppique). (C’était avant qu’ils soient trois ou quatre à revendiquer leur propre hémisphère. Les calculs sont pas bons.)

Le film témoigne de cet impérialisme. C’est déjà ça. Sa valeur historique prend un tournant même ironique et tragique aujourd’hui. Cet impérialisme glorifié à coup de grosses voix viriles, de poings tendus et de regards exaltés, ce n’est ni plus ni moins que celui, sous une forme nouvelle, qui pousse les Russes à relancer les conquêtes d’expansion dans une zone qui leur serait dévolue.

Il fallait que Dovjenko soit aveugle (ou complice) : Ukrainien né dans un territoire de l’Empire russe dans l’actuelle Ukraine régulièrement bombardée par l’aviation de la Russie de Poutine, il se met au service de cet impérialisme dans ce film. Pas besoin d’aller si loin vers l’est pour voir exprimée toute la démesure absurde et toute la folie destructrice de l’impérialisme. Honte à lui d’avoir participé à une telle opération d’assujettissement et de spoliation des peuples de la taïga.

Notons qu’après l’éclatement de l’Union soviétique, la Russie a gardé, elle, une partie des territoires d’Asie occupée par la force et dont les populations servent actuellement de chair à canon dans une guerre en Europe parfois à plusieurs milliers de kilomètres de chez eux. L’axe de la violence impérialiste se renverse, les dominations changent, mais l’objectif, que l’on soit l’agresseur ou l’agressé, demeure identique. Les terres glorieusement conquises montrées par Dovjenko (sans opposition ou presque, sans brutalité et sans peuples), aujourd’hui, ce sont les propres terres du cinéaste. L’histoire peut obéir à des logiques de cycle, elle peut aussi s’inverser, selon le point de vue où l’on se place. Le génie humain, c’est celui de se mettre à la place de l’autre. Il serait temps que ce que l’on fait individuellement, on arrive enfin à le faire collectivement et que derrière toute conquête, on ne voie plus un acte glorieux, mais une entreprise d’annihilation de l’autre qui finira toujours par se retourner contre soi.

(L’imagerie finale qui rappelle d’une certaine manière la propagande nazie tout à fait contemporaine sera, ironiquement, là encore, réemployée pour évoquer l’invasion allemande dans le génial Jardin des désirs. Les mêmes images peuvent strictement raconter deux choses différentes selon le point de vue où l’on se place : l’invasion ou l’expansion glorieuse.)

Direction d’acteurs pitoyable : des pitres qui s’agitent comme aux pires moments du muet. Les exhalations à la Antonin Artaud, très peu pour moi. Et je l’ai déjà dit : un récit atrocement pauvre (aucune relation véritable entre ces protagonistes figés dans leur fonction, caricatures, évolutions sommaires, hachage presque brechtien des séquences). L’intérêt est ailleurs.


Aerograd, Alexandre Dovjenko (1935) Аероград | Mosfilm, Ukrainfilm


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Aux frontières de l’aube, Kathryn Bigelow (1987)

Note : 3 sur 5.

Aux frontières de l’aube

Titre original : Near Dark

Année : 1987

Réalisation : Kathryn Bigelow

Avec : Adrian Pasdar, Jenny Wright, Lance Henriksen, Bill Paxton, Jenette Goldstein

Plutôt impressionné par la première heure de film : jolie maîtrise narrative, les séquences s’agencent efficacement en développant une situation attendue, voire archétypale (la transformation d’un « initié » en vampire et sa prise en main par un groupe de noctambules tueurs), et cela en faisant merveilleusement usage de tous les outils du cinéma (ellipses, montage-séquences, musique narrative liant le tout pour donner une impression de course en avant inéluctable, etc.). Et puis, une fois les enjeux posés (conflits éthiques de l’initié qui refuse de s’attaquer à des proies), ça va de mal (v)ampire…

Dans le cinéma de genre, une fois que l’on a su se sortir des pièges de l’introduction à faire, en réussissant à convaincre avec des codes connus de tous, un deuxième écueil vient alors se présenter devant les auteurs : « et maintenant, que vais-je faire ? ». Il faut tirer d’autres fils, faire preuve cette fois d’originalité en revisitant une thématique, tout en gardant une maîtrise dans la structure qui fasse le boulot pour tenir en haleine le spectateur et éviter la série B (à une époque où les séries B tendent à devenir des séries A). Gilbert Bécot interroge alors Kathryn et essaye de l’amadouer en lui chantant « big bisou », et la réalisatrice, comme hypnotisée, répond à la question fatidique de Gilbert par : « Caleb (l’initié) revient dans le groupe après avoir tenté de fuir ». Big mistake. On ne revient jamais en arrière !

À partir de là, plus rien ne marche ou presque. C’est le moment où l’auteur doit surprendre le spectateur avec ce qu’il attend. On attend à ce qu’ils tuent. Ils tuent. On attend à ce que Caleb ait des états d’âme et qu’il parvienne à contre-attaquer… Et tout cela se produit. Pire, le récit commence à multiplier les coïncidences et les trouvailles heureuses (rencontre fortuite, remède commode). Une ellipse grossière casse l’élan du film, et quand il faut relancer les enjeux pour finir l’histoire, le spectacle donne l’impression de passer d’un Terminator vampirique à un épisode pilote de K2000 ou de LAgence tout risque sous adrénochrome.

Dommage donc. La parenté avec Terminator et l’univers cameronien est évidente : Lance Henriksen et un Bill Paxton exceptionnel étaient présents dans Terminator et Aliens, Jenette Goldstein apparaissait également dans Aliens (peut-être pour son rôle le plus marquant de sa carrière), et le directeur de la photographie, Adam Greenberg, est celui de Terminator. La séquence du camion évoque d’ailleurs assez fortement la fin du chef-d’œuvre de Cameron. Les deux films étaient probablement tous les deux aussi fauchés, la production semble assez similaire (voire l’esthétique), mais d’un simple point de vue narratif, le succès du film de Cameron ne trompe guère : le récit ne flanche jamais, de bout en bout, tout se tient, jusqu’à une apothéose comme on en a rarement vu depuis.

J’étais curieux de voir ce film, peut-être le seul qui m’intéressait dans la filmographie de la réalisatrice qui ne botte pas vraiment. Pas loin. Je garderai en mémoire cette introduction et la performance de Paxton qui s’en donne à cœur joie dans un rôle taillé pour lui.


Aux frontières de l’aube, Kathryn Bigelow (1987), Near Dark |, F/M, Near Dark Joint Venture


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