
La Fiancée du pirate
Année : 1969
Réalisation : Nelly Kaplan
Avec : Bernadette Lafont, Georges Géret, Henri Czarniak
Bazardage
(Ceci n’est pas une critique, mais un « bazardage » autour du film.)
Le film est assez chaotique et sa tonalité parfois difficile à appréhender. La satire, au début un peu lourde, vise juste quand elle se teinte d’une critique du capitalisme et se radicalise jusqu’à l’absurde. Avant ça, le tableau dressé de la société rurale est implacable. Presque trop noire et caricaturale. L’approche me séduirait sans doute s’il était question d’un film étranger (quoique, je n’apprécie guère les bazars scénographiques et des films de greniers) : l’aspect social et exotique participe grandement à l’intérêt d’un film que l’on découvre. Et les personnages décrits ici ressemblent bien trop aux stéréotypes des Français typiques de la campagne, moqués depuis des générations par les gens de la ville qui sont les mêmes qui produisent leur propre forme de « culture ». Cet humour se fait volontiers dédaigneux envers les provinciaux, les ploucs, les pauvres, les petits bourgeois de ces contrées perdues, les notables de la cambrousse… J’en reviens à l’idée de verticalité dans le rire : quand il regarde du haut vers le bas (de la ville vers les campagnes), il a tendance à mettre mal à l’aise.
J’ai grandi à la limite de la banlieue urbaine et de la banlieue rurale. Cette frontière qui ne cesse depuis des décennies d’être repoussée de Paris, je l’ai vue se transformer comme un terminateur de gentrification sur un hémisphère. Éloignées toujours plus à l’écart des centres-villes, les populations urbaines envahirent peu à peu les zones autrefois plutôt rurales. Mes parents illustrent ce brassage de populations banlieusardes : mon père avait grandi dans cette banlieue rurale avant de découvrir ma mère issue de la banlieue urbaine. En s’implantant dans cette zone de « terminateur de gentrification », mes parents ont participé à cet étrange mélange totalement absent du film. Mon père travaillait dans le centre de Paris et revenait tous les soirs grâce à sa R5 vers la vieille maison de son enfance rachetée à sa mère. Je me rendais moi-même à l’école comme on part en expédition : j’habitais au milieu des champs, je coupais à travers bois où l’on pouvait croiser des « Romanichels » comme on les qualifie dans le film (dans mon coin, on parlait davantage de « Manouches »), des ouvriers agricoles, des propriétaires terriens, des gens bizarres ou loufoques semblant venir d’un autre siècle. À pied ou en bus, je traversais le même type de « hameaux » déserts que l’on aperçoit dans le film, pour rejoindre enfin le centre-ville « dynamique » où se situait mon école.
On n’aime pas trop voir les gens que l’on a connus et à qui on ressemble aussi un peu sans doute apparaître dans une satire. En tant que spectateur, je n’y apprends pas grand-chose. À peine, puis-je y comprendre que je suis petit et ridicule.
Le film s’applique surtout à moquer la société patriarcale ultraconservatrice de ces coins perdus. Et cette société (que pour le coup, j’ai moins connu ; dans mon univers en pleine transformation, le tissu associatif, les petits commerces, les directrices d’école participaient à rendre le village, devenu ville, beaucoup plus dynamique et diversifié, moins « patriarcal » que ce que l’on voit ici) vote Rassemblement national aujourd’hui. Signe que le mépris de classe et la satire n’aident pas forcément à rendre les gens meilleurs. À force d’être pointés du doigt, moqués, caricaturés, ils se vengent et s’identifient aux clichés que l’on véhicule sur eux (exactement comme les « jeunes des banlieues », si stigmatisés, alors qu’ils représentent probablement socialement bien des catégories différentes, qu’ils finissent parfois par coller à l’image que l’on se fait d’eux).
Bref, on regarde les films avec son bagage social et culturel. Dans ce cadre, il est difficile pour moi de m’extirper de mon parcours et c’est ce qui explique en partie pourquoi j’ai toujours tant de mal avec certains films français de la seconde moitié du vingtième siècle.
Puisque l’on y est, continuons avec le bazardage. Quand le sujet nous gêne ou nous désintéresse, on regarde les décors ou on s’attarde sur les acteurs. Le film vaut surtout pour la présence de Bernadette Lafont. Alors, en bon plouc fasciné par les lumières de la ville que je suis (ou en fils de terminateur de la gentrification des campagnes), je vais raconter un épisode de ma vie où j’ai rapidement croisé l’actrice, il y a maintenant trente ans.
Je sortais en me précipitant de mon cours au Théâtre de l’Atelier (pour attraper un RER), et je tombe nez à nez avec l’actrice au coin de la rue tout aussi pressée à rejoindre la place Charles-Dullin. On s’est retrouvés tous cons tous les deux, « comme dans un film », à courir dans des sens opposés dans un lieu si romantique. Sans doute amusée, elle m’a lancé un de ces regards noirs par-dessous dont elle a le secret. Chez Lady Di, cette posture, lui donnait un air de retrait tout à fait charmant. Le même regard avec Bernadette Lafont provoquait une impression opposée : accompagné souvent d’un sourire, c’était comme si elle vous regardait avec concupiscence. On ne sait jamais si elle a l’œil qui frise en vous regardant en coin, si elle vous toise avec insolence ou si elle vous déshabille du regard. C’est précieux pour un acteur d’inspirer immédiatement quelque chose de trouble, voire de contradictoire. Ce n’était pas forcément une grande actrice, mais sa personnalité suffisait à faire en sorte qu’on la remarque à l’écran.
Et puisque j’en suis à réinventer ma vie comme d’autres repeignent des versions de Montmartre sur la place du Tertre, achevons le travail…
Qu’a-t-il pu se passer à la séance d’aujourd’hui, me demanderiez-vous ? Un film français, un dimanche, j’étais déjà étonné que la salle à la tek soit relativement remplie (un bon quart). Petit miracle, erreur de casting, exploration ou abordage de jeunes pirates urbains, voilà donc qu’une adolescente apparaît…
Certaines personnes entrent en scène très exactement comme des personnages de roman : à peine apparaissent-elles dans votre champ de vision qu’elles font tout pour se définir. Pourquoi sont-elles là ? Comment sont-elles venues ? Quelles relations entretiennent-elles ?… En moins d’une minute, je sais donc que l’adolescente invite sa mère pour la fête qui lui est dédiée (« à la « Cinémathèque fronçaise »). Elles achèvent probablement toutes deux un après-midi de shopping à en croire le sac en papier qu’elle ne manquera pas de faire crisser pendant la séance et dont elle sort quelques babioles avant la projection. La demoiselle qui porte le crop top de rigueur chez les jeunes urbaines exprime avec un peu d’ostentation sa crainte d’être bouffée par les très fameuses punaises de lit des lieux. « Ah, non, mais moi, je suis parano », dit-elle en s’agitant et en regardant autour d’elles, alors que des dizaines de têtes grises la scrutent un peu méfiantes comme des chats arrêtés dans leur sieste par un chiot faisait connaissance de sa queue. La puce a-t-elle invité sa mère ou a-t-elle prétexté de la fête pour découvrir les lieux ? (Les « meilleurs » cadeaux que l’on offre sont ceux que l’on s’offre à soi-même : la lingerie ou le fer à repasser pour madame, le parfum pour monsieur, les places au concert de machin, etc.) La mère paraît moins excitée par la situation (ou par les punaises de lit). La fille inaugure bien sa première au musée du cinéma : « Oh, mais il n’y a pas d’accoudoirs ! ». Et non, jeunes filles de la grande ville, la direction a supprimé les accoudoirs pour cause de… punaises de lit.
Erreur de débutante. La tek est un musée. On y sort des placards toutes sortes d’objets historiques. Et l’on n’y projette pas que des chefs-d’œuvre.
Je les connais ces citadins. À 14 ans, ils se pointent avec leur mère pour découvrir les lieux et s’étonnent de tout ; à 14 ans et une fête des Mères, ils trouvent qu’il n’y a que des vieux et des films sans intérêt ; à 17 ans, ils y reviennent flirter, comme ça pour voir, lors d’une séance en après-midi ; et à 22 ans, ils ont appris à choisir leurs films et se présentent aux séances des grands classiques souvent en bande cinéphile. La Comtesse aux pieds nus, par exemple.
Résultat ? En plus du sac en papier qui tentait une vocation d’objet de bruitage, les deux femmes n’ont cessé de papoter pendant une partie du film. La gamine portait une main à sa bouche quand elle interpellait sa mère comme pour éviter que les personnages l’entendent… Nous, on est là, ma puce… Et tu devrais te cacher derrière ton petit doigt… Et un peu avant que le film devienne plus intéressant, l’adolescente au crop top a demandé à sa mère de quitter la salle. Certains partent d’une traite : ils se lèvent et s’excusent. Vous vous rappelez la première fois où vous êtes allés acheter des préservatifs à la pharmacie ? Vous vous arrangiez pour que l’on pense que vous y veniez pour autre chose. « Et avec ça, je vous mets un peu de lubrifiant ? » « Hum, je ne sais pas. En fait, c’est pour la fête des Mères… Oups, non, ce n’est pas ça. Je suis une mouette. » Là, c’était la même chose : « On sort ? On prend nos affaires ? Faut-il prévenir les personnes assises à côté ? Les personnages ? On a le droit de partir, ce n’est pas illégal ? On part par où ? » C’est beau les premières fois. Et pour moi, c’est la première fois tous les jours.
« Vous n’allez pas laisser ça ? Il reste encore du gâteau ! Personne pour le finir ? » « On l’a acheté pour toi, maman, c’est ta fête. » « Il n’y a que vous qui en aviez mangé. Il n’est pas très bon. La prochaine fois, vous me laisserez choisir mon cadeau, d’accord ? » (Ils sortent)
Les jeunes pirates abordent le vaisseau Cinémathèque et reviennent penauds : « Et ce trésor, alors ? »
La Fiancée du pirate, Nelly Kaplan (1969) | Cythère Films, Paris Film
Listes sur IMDb :
Liens externes :
Si vous appréciez le contenu du site, pensez à me soutenir !
Faire un don ponctuel
Faire un don mensuel
Faire un don annuel
Choisir un montant :
Ou saisir un montant personnalisé :
Merci.
Votre contribution est appréciée.
Votre contribution est appréciée.






































