Est-ce que faire l’amour à son partenaire endormi, c’est un viol ?

— Il paraît que si je te fais l’amour au réveil alors que tu es encore endormie, c’est un viol.

— Ç’a l’est si on ne s’est pas mis d’accord avant.

— Ah, et nous, on s’est mis d’accord ?

— Non.

— … D’accord.

— Mais j’adorerais que tu me fasses l’amour au réveil.

— Quand tu dors ?

— Oui. Pourquoi tu ne l’as jamais fait ?

— Te faire l’amour au réveil alors que tu dors ? Ben, parce que je dors aussi.

— Tu te couches souvent tard alors que je dors. Tu pourrais essayer de me faire l’amour.

— Ce ne serait pas un viol ?

— Non, puisque je te le demande.

— Et si tu veux pas ?

— Si je ne veux pas quoi ? Que tu commences à me faire l’amour alors que je suis encore endormie ?

— Oui. Si tu dors, c’est peut-être que tu es fatiguée…

— Je te le dirais si j’étais fatiguée.

— Comment tu peux me dire que tu es fatiguée si tu dors ?

— Je te le dirais à mon réveil.

— Donc il faut que je te réveille pour te demander si tu veux faire l’amour ? Du coup, ce n’est plus te faire l’amour alors que tu dors. C’est te réveiller pour savoir si tu peux à toute heure répondre à mes désirs obscènes.

— Mais non ! Tu me caresses, tu me fais des choses, je me réveille, et si je n’ai pas envie, tu arrêtes.

— Donc là, si tu n’es pas consentante, ce n’est plus un viol, mais du harcèlement. Parce que je te tripote sans ton consentement.

— Tu crois ?!…

— Mais si je commence directement par la pénétration ?

— Tu sais très bien que ce n’est pas possible.

— Ah bon ?

— Bien sûr. Comment veux-tu me pénétrer sans passer par les préliminaires. Il n’y a qu’un mec qui pense qu’on peut pénétrer une femme directement.

— N’importe quoi. Si je mets mon sexe dans ta bouche alors que tu dors, c’est une pénétration.

— C’est vrai.

— Ce serait donc un viol.

— Hum…

— Tu es déjà moins consentante, là.

— Pourquoi on parle de ça ? Où c’est que tu as vu ça encore ?

— Un type se vante sur les réseaux sociaux de violer sa femme tous les matins quand elle dort.

— Elle est d’accord ?

— On ne sait pas. Il parle pas de ça. Mais il a l’air de dire que parfois, c’est elle qui lui fait des trucs pendant que lui dort.

— Donc, elle est consentante.

— Ben, on en sait rien. On sait pas s’ils se sont mis d’accord avant. Parce que c’est bien ça l’idée, se mettre d’accord avant. Ou bien, est-ce que par principe, même si on est d’accord, ça reste un viol.

— Mais non. Ça marche pas pour les couples. Le viol dans cette situation, c’est quand l’homme impose un acte sexuel à une inconnue et la prend par surprise alors qu’elle dort. Si on est en couple, ça compte pas.

— Donc il ne peut pas y avoir de viol dans un couple ?!

— Ce n’est pas ce que je dis. Le contexte joue beaucoup.

— Quel contexte ? Si on s’est mis d’accord ou pas ?

— Oui.

— Et si on n’en a pas parlé ? Mettons que cette nuit, je me réveille, et je te fais l’amour.

— Là, ça compte pas. On vient d’en parler. Et je t’ai dit que j’étais d’accord.

— D’accord. Alors, disons, si hier, je t’avais réveillée pour te faire l’amour.

— J’aurais adoré.

— Ce n’est pas ce que je te demande. Est-ce que ça aurait été un viol ?

— Non. Parce que j’aurais aimé ça.

— Donc, si la personne à qui on fait l’amour sans lui demander aime ça, ce n’est plus un viol ?!

— Hum, oui. C’est tordu. La notion de plaisir ne doit pas rentrer en compte…

— Donc, c’est un viol. Enfin, ça aurait été un viol.

— Ben, oui, mais j’aurais été consentante… a posteriori.

— Ah. Et tu crois que ça a une valeur légale, ça ?

— Roh, mais on n’en est pas à passer en jugement !

— D’accord, mais c’est important de définir les choses. Il ne faudrait surtout pas banaliser la question de viol ou ignorer celle du consentement.

— C’est vrai. Mais justement. Dire que tout peut être un viol tend à banaliser le viol. Le véritable viol.

— Parce que violer quelqu’un qu’on ne connaît pas au petit matin et avec qui on ne s’est pas mis d’accord avant, ou encore la question du consentement en couple, ce n’est pas une question de « véritable viol » ?

— Je sais plus. Tu me laisses dormir ?

— Je peux te faire l’amour alors quand tu dors ?

— Non, je suis fatiguée.

— Tu as dit que tu étais d’accord pour que je te fasse l’amour quand tu dormais.

— Oui, mais là, je suis fatiguée.

— Mais tu ne seras peut-être plus fatiguée quand tu dormiras…

— Oui, mais j’ai pas envie.

— Mais si je te caresse, tu auras envie.

— Oui, mais j’ai pas envie. N’insiste pas.

— Tu étais d’accord tout à l’heure, et maintenant tu ne l’es plus. C’est particulièrement féminin ça.

— Et ça, c’est misogyne. Laisse-moi dormir.

— D’accord, bonne nuit.

— … Mais si tu me fais l’amour quand même et que je n’ai pas envie, ce ne sera pas pour autant un viol.

— Quoi ? Mais on a justement dit que c’en était un !

— Oui, mais là, ce n’en sera pas un. Tu pourras, un jour, quand j’en aurais envie.

— Comment je peux savoir quand tu en auras envie… si tu dors ?!

— Ah, je sais pas. Laisse-moi dormir, il faut que je réfléchisse.

— Tu réfléchis pendant que tu dors, toi.

— Parce que je suis une fille ! Les filles, c’est plus intelligent que les hommes. On arrive très bien à réfléchir pendant notre sommeil.

— Ah. Je te laisserai y réfléchir alors.

— Tu sauras si un jour j’en envie qu’on fasse l’amour pendant notre sommeil. Ce sont des choses qu’il faut sentir ça.

— Donc maintenant, on peut faire l’amour alors que les deux dorment. C’est un nouveau concept.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire, mais faudrait essayer.

— Je te laisserai y réfléchir pendant que tu dors, et je te laisserai prendre les choses en main alors. Parce que moi, quand je dors, je dors.

— Ah ! Et tu ne sais pas jusqu’à quel point tu as le sommeil lourd !

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Je t’ai déjà fait des choses pendant que tu dormais, et tu ne t’es jamais réveillé.

— Ah bon ?! Sans me demander ?! Mais c’est un viol !

— Peut-être, mais tu semblais aimer ça.

— Si j’avais aimé tant que ça, je m’en souviendrais et j’aurais commencé par me réveiller… Et ça resterait un viol.

— Ah, c’est comme ça ?! Donc si toi, tu veux me faire l’amour pendant que je dors, ce n’est pas un viol, mais si c’est moi qui te fais des choses quand tu dors, c’est un viol ?!

— Tu m’as dit que tu étais d’accord. Moi, pas question que tu me fasses des choses dans mon sommeil. Surtout si j’en ai aucun souvenir.

— Dans ce cas, pas question à ce que tu me fasses l’amour dans mon sommeil non plus ! Je ne suis pas une poupée gonflable !

— Même si tu as « envie » ?!

— J’ai pas envie ! J’ai plus envie du tout !

— Eh bien, dors alors.

— Je n’ai plus envie de dormir du tout !

— Est-ce que, puisqu’on est réveillés, tu es d’accord pour qu’on fasse l’amour ?

— Oui, faisons-le tant qu’on est éveillés ! Après il sera trop tard !

— Arrête de crier !

— C’est tellement romantique de donner l’impression aux voisins qu’on se dispute ! Ça m’excite ! Fais-moi hurler !

— Oh, oui !

— Oui !

— Ah ! Ça c’est du consentement, ma chérie !

— Oui ! Oui !

— Oui !

— Encore ! Encore, ne banalisons jamais l’amour…

— Ou même le viol !

— Oui ! J’allais le dire !

— Ah !…

— C’est tellement bon en vrai ! Faire ça en dormant, ça doit être une mauvaise idée ! C’est excitant quand on y pense, mais à le faire, ça doit être beaucoup moins drôle ! Surtout pour celui qui dort !

— Ou celle !

— Oh, mon Pedro, qu’est-ce que tu peux être inclusif, ça m’excite !… Encore !

— J’y suis, j’y suis ! Oh, la la, celles et ceux qui pensent avoir découvert l’eau chaude en proposant de faire l’amour quand leur aimé(e) est endormi(e)… ne savent pas…

— Oh, c’est trop bon ! Quelle idée de vouloir faire l’amour quand on dort ! C’est une négation totale de l’autre ! C’est tellement mieux, conscients, à deux ! Les yeux dans les yeux !

— Oh, ma Conchita, tu ne fais pas que réfléchir dans ton sommeil, tu réfléchis admirablement bien quand tu fais l’amour !

— Oh, mon Pedro !… Quoi ?! Déjà ?!!

— J’étais trop excité !

— Mais non, on continue.

— Je peux plus.

— Si, on continue !

— Je peux plus.

— Si !

— Ce serait un viol.

— Oh, arrête !

— C’est ce que j’ai fait, j’ai plus envie.

— Moi, si.

— Hum.

— Encore, sers-toi de ta langue pour changer, homme de peu d’appétit !

— …

— Il dort ! L’escroc ! Le lâche ! Monsieur fait sa petite chose et il s’endort !

— …

— Est-ce que si je lui fais des choses, c’est un viol ? Il a dit qu’il n’avait pas envie…

— …

— Égoïste !


(Ceci n’est pas un extrait des Belles Endormies de Kawabata.)