Rocky II, Sylvester Stallone (1979)

La revanche de Bambi

Note : 3.5 sur 5.

Rocky II

Année : 1979

Réalisation : Sylvester Stallone

Avec : Sylvester Stallone, Talia Shire

Il n’est jamais trop tard pour voir ses vieux classiques.

J’ai vu Rocky premier du nom assez tardivement (je ne retrouve même pas la date), probablement dans les années 90, lors de mes soirées solitaires sur M6 ou la 5. Bien avant avoir vu Rocky Balboa au cinéma. Les deux films ne m’ayant pas laissé un souvenir impérissable. Je suis un enfant des années 80, j’ai donc grandi avec autour de moi des personnes citant les films de la série pour en dégager les meilleurs… Mais ça me passait par-dessus la tête : j’étais plutôt de l’école de Bruce Lee (je n’ai même jamais vu Rambo, et personne dans mon entourage regardait en réalité ces films gonflés à la testostérone). Certains adolescents de cette époque avaient une forme d’appétence conscientisée ou non pour la virilité affichée de Rocky, en tout cas pour les promesses de testostérones garanties par tout ce qui virevolte autour du film. Et à l’adolescence, mon identité ne s’est absolument pas portée sur ce genre de films… Je vivais chez les ploucs, des ploucs petits-bourgeois, à la fois loin et proche de la ville, un esprit provincial sans l’être vraiment, et pour moi, le cinéma était une porte ouverte vers des mondes exotiques. Pas des miroirs dans lesquels j’espérais puiser des éléments identitaires (j’aimais les films, les histoires, je me foutais des stars ou des personnages). Bruce Lee cependant avait quelque chose de plus fin, de plus dansant, de plus étrange donc folklorique, et dans la famille Stallone j’avais probablement plus un intérêt à l’époque pour le frère, Franck, musicien et auteur de quelques chansons de la suite de La Fièvre du samedi soir, que Sylvester réalisera par la suite : Staying Alive. Car en plus d’être fan des films de Bruce Lee, je l’étais tout autant des films disco… Chacun sa croix.

Je découvre donc sur le tard l’idole des “amis” de ma jeunesse (enfin les deux ou trois pékins qui disaient voir ce genre de films, c’est-à-dire pas grand monde, l’idole des années 80 devrais-je plutôt donc dire), et au-delà du fait que Stallone nous a manifestement servi la même recette à chaque film, il faut toutefois reconnaître à l’acteur-réalisateur-scénariste certaines qualités qui expliquent l’immense succès de la franchise à l’époque. Des qualités auxquelles paradoxalement je ne suis pas insensible. Aujourd’hui en tout cas ; le premier film à l’époque ne m’ayant pas laissé un grand souvenir.

Rocky II, Sylvester Stallone 1979 | Chartoff-Winkler Productions

On parle beaucoup, d’après ce que j’ai compris, du fait que le film (ou la série) soit un conte de fées. Je pense aussi et surtout que rien n’aurait pu se faire sans la personnalité de Sylvester Stallone. Souvent moqué ou déconsidéré pour son jeu d’acteur, limité pour certains, je crois au contraire que sa présence et son talent, son intelligence aussi, sa sensibilité évidente, voire sa vulnérabilité, ne trompent pas. Quand un succès est aussi démesuré, il est rarement immérité. Je le dis et je le redis encore : les personnages idiots sont à la fois les plus durs à jouer et les plus ingrats parce qu’on reconnaît moins volontiers votre talent. Et plus qu’un film de muscles, je vois en Rocky un film sur un naïf et gentil garçon, un Forest Gump avant l’heure.

Il faut donc un certain talent pour rendre sympathique un personnage idiot. En faire même une icône. Et je crains que, comme souvent, certains critiques aient l’idiotie de confondre le personnage et l’acteur. Rien que le fait de s’écrire pour soi-même un rôle qui n’est pas censé vous valoriser, et par conséquent vous rendre plus intelligent qu’on ne l’est, c’est une preuve en soi d’intelligence. Stallone sait que son emploi, c’est les imbéciles aux gros muscles. Mieux, on sent qu’il a en lui cette sorte de complexe d’infériorité ancien qu’il partage avec d’autres acteurs ou même écrivain (Mishima, par exemple) qui explique sa volonté d’offrir au regard des autres une forme de virilité assumée, voire reconstructive. Ces musculeux sont souvent d’anciens gringalets, et ils gardent toute leur vie en eux cette forme de retenue et de crainte, d’assurance feinte, propre aux personnes qui ont dû subir les moqueries et les brimades des plus grands. Ce qu’on décèle chez lui, et qu’on prend plaisir à voir transpirer plus que la sueur, c’est donc cette fragilité issue de ce complexe qu’il a su dépasser et contre lequel il lutte sans doute encore dans ses rêves. Le spectateur perçoit ça, et c’est pour ça qu’il apprécie le personnage. On aime les personnages qui se dépassent et qui ont des failles intérieures qu’ils peinent à cacher. Les années 80 ne seraient donc pas seulement les années fric, mais peut-être aussi un peu les dernières années d’insouciance : les années où le divertissement puéril (sans connotation négative, ce sont les années Spielberg) explose, comme elles voient émerger un autre gringalet timide et fragile, devenu un quasi-dieu sur terre en façonnant là encore son corps, et sa voix, à ses désirs : Michael Jackson.

Et si la personnalité de Stallone et de Rocky se mêlent, c’est au profit du film et de l’icône encore puissante aujourd’hui. Le personnage crée par l’acteur (comme les clowns, Stallone a eu le génie de créer le sien à partir de rien, comme Charlot, comme le mime Marceau) est tout aussi appréciable pour les autres qualités qui se voient illustrées dans chacun des films : la gentillesse (joli paradoxe de ne jamais montrer une once d’agressivité pour un boxeur, ce qui colle mal avec l’archétype viriliste que Rocky est censé incarner : on apprécie la nuance, même si le musculeux gentil relève également du cliché), la détermination (une des qualités principales reconnues en Amérique surtout dans les années 80 de Reagan), et sa générosité (si son personnage est si photogénique, c’est qu’il ne recule derrière aucune audace, il est sans filtre et donc à la fois expressif et dénoué d’arrière-pensées, autrement dit, il a toutes les caractéristiques d’un enfant — ou d’un imbécile).

L’autre réussite du film, sans doute, c’est qu’à l’image d’autres films sur la boxe de l’âge d’or, ce n’est pas qu’un film sur la réussite ou le dépassement de soi, c’est un film sur l’amour. Ces films sur la boxe de l’époque classique souvent étaient également des films noirs, où la mafia, les combines avaient leur part. Rien de tout cela dans Rocky : à l’image des années 80, on baigne dans l’optimisme. On se relève toujours plus fort. Sly is the limit. Ainsi Rocky pourrait être un mélange positiviste entre Sang et Or et A Star is Born… 

Les films de Stallone ne sont peut-être pas des chefs-d’œuvre, mais ils offrent au public quelque chose qui lui paraît honnête et authentique : Stallone lui raconte simplement une histoire, qui est en quelque sorte la sienne, avec sincérité. Et avec ses excès. On pourra reconnaître au moins que l’acteur aura ces cinquante dernières années imposé son image dès qu’on pense à la boxe au cinéma jusqu’à en éclipser toutes les autres. Ce n’est pas rien. Victoire par K.-O.