Control, Anton Corbijn (2007)

Garage et panier à linge

Note : 2.5 sur 5.

Control

Année : 2007

Réalisation : Anton Corbijn

Avec : Sam Riley, Samantha Morton, Craig Parkinson, Alexandra Maria Lara

Les biopics réussis n’existent pas, il n’y a que des biopics qui nous évoquent des éléments de notre propre histoire qui savent nous brosser dans le sens du poil. Il y a, à côté de ça, des biopics qui ne sont déjà plus des biopics et qui savent s’écarter de la réalité et de l’hagiographie pour ne plus faire de leur sujet qu’un sujet fictionnel comme un autre ; on parlera alors déjà moins de biopics justement parce que trop de libertés ont été prises. Le Casanova de Fellini serait ainsi plus un antibiopic.

(Et les antibiopic, c’est pas automatique.)

J’avais accueilli celui (le biopic) sur Freddy Mercury avec une certaine bienveillance : je peux y adhérer mollement parce que Queen, ça me parle, et on reçoit d’autant mieux ce type de film si on accepte l’idée qu’on est en train de voir un objet évoquant l’histoire d’un personnage connu et qu’on ne tend pas au chef-d’œuvre. C’est purement illustratif. On peut évidemment être ennuyé par la manière dont un film peut dépeindre nos icônes favorites, mais cela ne changera pas grand-chose à la valeur essentiellement évocatrice d’un biopic.

Ici, Joy Division, ça ne me parle pas. La musique me fait l’impression d’un tambour de machine à laver lancé à pleine vitesse, et la voix du chanteur au brame d’un renne en rut. Pire que tout, avec l’évocation de sa vie de poète maudit, on plonge dans les pires clichés du genre qui font que les petites filles adorent ces icônes pour ce qu’elles représentent plus que pour ce qu’elles accomplissent. Et je ne suis plus une petite fille.

Tout y passe au rayon des stéréotypes de connards instables érigés en victimes de leur génie : beau gosse ténébreux au regard perdu dans la fumée de cigarette, grand dadais qui émeut les filles parce que tu vois les grands, c’est viril, c’est réconfortant. Grand dadais qui émeut les filles parce que tu vois, un homme viril qui pleure, c’est touchant et beau. Et puisque le grand dadais plaît aux filles, la première fille qu’il convoite lui tombe dans les bras, et il croit que c’est ça l’amour. La vie est toujours facile pour les grands ténébreux, alors il pense qu’on se marie sur un claquement de doigts, et puis on décide de faire des gosses sur un coup de tête. Et puis la réalité sort du brouillard, bonjour papa, et là, le grand ténébreux se rappelle que c’est encore qu’un gamin et qu’il voudrait tant profiter de la vie. Alors, il profite : un jeune homme avec une voix caverneuse, ça attire toujours les filles. Dure, la vie est trop dure avec lui ! Voilà qu’il en aime une autre à présent ! C’est la vie, quand on en cherche une autre et qu’on est beau garçon, on se crée forcément des problèmes. Grave dilemme : comment prendre son pied avec une fan du band et ne pas faire pleurer la femme qu’on a épousée ? Quelle sensibilité, quel écorché vif, il pense à sa femme ! Ah, oui, mais il y a pensé quand à sa femme en fait ? En plus, elle s’acharne sur lui la vie ! Comment un si bel homme peut-il être touché par la maladie ? Pas une maladie innocente, non, une maladie sur laquelle tu es totalement vulnérable, sans control. Freddy Mercury avait le sida, Claude François était malade des ampoules, eh bien le Ian, il est entre les deux. Il ne mourra pas de l’épilepsie, parce que les muses qui avaient pris Molière sur scène ne veulent pas de lui. Alors pour échapper à la mort disco, il essaie de mourir comme Jim Morrinson et quelques autres : en se saoulant. Qui ne voudrait pas mourir après avoir vu La Ballade de Bruno sur la BBC 7 ? Mais voilà, Ian est pas assez bourré, ni pour mourir élégamment dans son vomi ni pour succomber à une crise qu’il a provoquée. Ç’aurait été mourir en héros, affronter la maladie en face, la défiant. Mais non, ça ne marche pas. Lui reste la méthode Claude François. Pas très rock’n’roll, ça. Pas grave, la postérité se chargera d’en faire quelque chose de réellement punk. Après tout, quoi de plus naturel que de se pendre dans la buanderie quand on fait de la musique de garage.

Non, désolé, aucun attrait pour ce genre de types. Parce que si les bons biopics ne marchent qu’à travers les évocations qu’elles insufflent à travers la pellicule, les poètes maudits c’est pareil : je n’y crois pas. Je ne crois pas aux histoires personnelles qui parasitent, souvent a posteriori, le prétendu génie d’un artiste. Je ne crois qu’au talent. Puisque tout naturellement de ce que j’en ai vu, tous les artistes sont de toute façon dans leur vie personnelle, des connards égocentriques. Le mieux qu’on pourrait en faire serait ainsi de dégommer cette part d’ombre, illustrer ce décalage entre la vie des artistes et la perception qu’a d’eux-mêmes leur public ou l’héritage supposé qu’ils laisseraient après leur passage éclair sur terre. Je sépare l’homme de l’artiste : je ne m’intéresse qu’au second. L’artiste fait le biopic : l’artiste est mauvais, le biopic l’est tout autant.

Restait la possibilité de s’écarter du sujet réel pour en faire un objet purement fictionnel, pleinement irrespectueux du héros construit par la postérité, mais ce n’était pas l’option choisie. Heureux les artistes maudits, car le royaume des biopics leur appartient.


 

Control, Anton Corbijn 2007 | Becker Films, CINV, Claraflora


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