Escalade irrationnelle de l’engagement, ou la gestion de crise chez le timbré des postes

J’ai passé une bonne journée à La Poste. Vous connaissez le biais d’engagement, aussi appelé escalade irrationnelle de l’engagement ? Eh bien, j’en avais un vague souvenir amusé avant d’en avoir probablement été victime aujourd’hui.

Le biais d’engagement, c’est le fait de poursuivre une stratégie, un investissement, alors même que les signaux nous donnant la preuve que ça ne marche pas se multiplient. C’est persister dans son erreur, ou sa croyance en une idée, alors que tout devrait nous convaincre de nous questionner sur ce qui nous a amené à adopter cette stratégie et donc à revoir les informations de départ qui doivent contenir en elles la preuve, l’explication, de ce qu’il faut bien se résoudre à voir comme un échec. Je ne sais plus malheureusement où j’avais vu illustré ça, peut-être sur la chaîne Youtube Hygiène mentale, où on prenait comme exemple un type à un arrêt de bus, capable des heures durant d’attendre un bus qui ne vient pas, vérifiant les horaires, se disant d’abord qu’il n’a pas de chance et qu’il a dû rater le précédent, puis qu’un autre est en retard, et bientôt qu’il doit y avoir des problèmes de circulation, etc. Plus le temps passe, plus le gars va se convaincre que le temps qui le sépare de l’arrivée du bus diminue… Ce qui pourrait sembler être du bon sens. Et il fait intervenir dans son esprit tout un tas de raisons extérieures, d’hypothèses de plus en plus farfelues, expliquant ces retards, alors qu’au bout d’un moment, il devrait plutôt admettre que si le bus ne vient pas, c’est qu’il ne passera pas et qu’il a mal interprété la situation de départ, et que, par exemple, on était un jour férié et qu’il n’avait tout simplement pas pensé que les bus ne circuleraient pas sur cette ligne ce jour-là.

Faut être un peu buté et, au contraire, pourvu, probablement, d’une certaine forme d’intelligence situationnelle qui, il faut l’admettre, me fait défaut, pour ne pas en être victime. Quand j’ai une idée, je fonce tête baissée vers elle, et je ne vois plus rien avant que j’aie atteint mon objectif initial. Le Titanic.

Qu’est-ce qui me fait penser que j’ai peut-être été victime de ce biais d’engagement (c’est un euphémisme en sociologie pour ne pas dire « bêtise ») en passant à La Poste ? Eh bien voilà…

(Oui, je vais encore raconter ma vie passionnante avec les entreprises du monde du dehors, toutes ces entités administratives, certainement pleines de travers, mais peut-être pas au point, toujours, de nous laisser le beau rôle. Pour changer, donc, dans l’histoire, je suis à la fois victime, mais aussi coupable. — Enfin pas que. Parce qu’il faut dire qu’on n’est pas très aidés souvent par les « modes d’emploi » qu’on nous fournit pour accomplir nos missions dans les règles de l’art…)

La situation.

Ma copine doit renvoyer une box Internet ; elle n’est pas là, c’est donc moi qui m’en charge. Mission délicate, je dresse un rapide portrait de l’âne que je suis : sorti de ma zone de confort, je me recroqueville, mon cerveau s’atrophie, je ferme toutes les écoutilles, et pire que tout, je peux même parfois devenir agressif (comme un Raoult en interview quand il est chahuté par une spécialiste santé trois fois plus jeune que lui). Me donner une telle mission, ça peut relever du défi.

Les armes.

J’ai donc une box et ses composants, le tout dans une boîte d’envoi. (Rien que pour me représenter une boîte dans une boîte, je ne plaisante pas, j’ai la boîte crânienne en fusion. L’abîme vertigineux d’un effet gigogne.) Ma copine me fournit également un email avec les références à faire avaler à la machine de La Poste pour qu’elle imprime l’étiquette de renvoi.

J’ai hésité à prendre un parapluie, mais voyant qu’il pleuvait depuis deux jours, je me suis dis que je pourrais m’en passer : la pluie allait bien cesser un jour, et il avait déjà bien assez plu.

(Spoiler : je ne finis pas avec une bronchite, il n’a que pleuvioté.)

La mission.

J’arrive à La Poste de Vincennes, on fait rentrer les clients par la porte de derrière, une petite queue avec des gens qui respectent plus ou moins les distances… Deux files. Du moins, je le comprends après vingt minutes d’attente. Au tout hasard, faute d’indications, et comme sur l’autoroute, je prends celle qui avance le plus vite. Aucune réaction, je présume que je suis dans la bonne file (les autres doivent forcément mieux savoir que moi, je fais confiance à leur expérience). Arrivé en tête de file, un agent précise que celle de gauche, c’est pour les retraits, celle de droite, pour les dépôts. Il n’est jamais trop tard pour bien faire. Et, il se trouve que je suis donc dans la bonne file. Vous sentez le mec avec un bon karma, à qui la chance sourit en toutes occasions ? Je le sens bien, je suis en pleine confiance, tout se passera comme sur des roulettes ! Je suis un chevalier du dépôt de colis ! Un messager venant délivrer un message de la plus haute importance au roi Chronopost…

Ah, attendez, j’ai un message WhatsApp de ma copine : des photos de ses salades. Je ne plaisante pas : ça m’intéresse, mais j’ai les mains prises, c’est pas le moment, et avec le WiFi, ça met une heure à charger. Bref, où j’en étais… Ah, oui. Faut pas croire que je parte dans toutes les directions quand je suis en mission. C’est même le contraire : mon cerveau, mes yeux, mes lèvres, mon petit haricot… tout se fige. Mode avion. Déconnecté. L’homme à l’œil bovin, c’est moi. Titanic bovin.

(Enfin, je suis peut-être pas très alerte comme garçon, mais je perds pas le nord, et j’ai bien remarqué la jolie Asiatique juste derrière moi dans la file qui parlait russe au téléphone.)

Je fais le beau, je suis le prochain à rentrer, je porte royalement mon colis sur l’épaule, la chance me sourit et ne peut me quitter…

Sauf qu’attention, la guigne, c’est comme les averses, ça tombe sans prévenir et toujours quand tu ne t’y attends plus… L’excès de confiance de l’homme qui attend à l’arrêt de bus et qui, ne le voyant toujours pas arriver, ne vérifie jamais que la même ligne indiquant les horaires ordinaires en omettant celle des horaires spécifiques…

Et en vrai, je raconte pas de salades, je suis sûr que c’est la Russe qui m’a filé la poisse.

Zone de conflits.

Le prochain ? C’est moi, je montre mon colis : signe que je tiens à montrer fièrement à l’agent que j’ai compris que j’étais dans la bonne file, pas que j’y étais parce que j’avais vu que ça avançait plus vite… Malin, le garçon… Faites place, laissez passer le messager.

J’entre. Des machines partout. Quatre ou cinq messagers qui s’activent sur elles pour le compte de quelques souverains lointains. Wow. C’est La Poste ou c’est une salle d’arcade ?!… Comment, mais personne pour m’annoncer auprès d’une de ces machines dont je ne parle pas la langue ?! Doit-on tout faire soi-même dans ce pays étrange ?…

Bref, on l’a compris, gros moment de panique feutré comme il m’en arrive tant. Un de ces moments foudroyant et honteux où mon cerveau tout à coup cale, s’enraye, fusionne avec le vide d’une pensée de baudruche.

Réfléchissons en tâchant de garder un air digne et détaché : y a-t-il différents types de machines ? Je veux dire, est-ce qu’il y a des machines qui distribuent des timbres (on est à La Poste après tout), d’autres, des enveloppes, des retards, des boissons diverses… ? Je n’arrive pas à identifier, j’imprime pas… Alors j’avance, et je pose mon butin sur la balance électronique de la première machine disponible. Mon cerveau sera certainement moins congestionné avec les bras ainsi libérés.

Sage précaution : j’avais d’abord visité sur Internet le site Chronopost pour savoir comment récupérer son étiquette de retour. Malin, on n’atteint pas le grade de chevalier par hasard. Une mission, ça se prépare.

Comme il fallait s’y attendre, la présentation à l’écran ne ressemble pas du tout à celle sur leur site, mais passons, une fois que vous avez rencontré la dame en noir qui parle russe, ça veut dire que votre chance va tourner, pas que vous n’enchaînez plus que les tentatives malheureuses…

« Autre », « Précommande sur le Web », « étiquette Chronopost », voilà, voilà… « Saisissez votre numéro de colis de retour »… Je suis chevalier messager, mais les runes et moi, ça n’a jamais été le grand amour. Des codes, des codes, et encore des codes. Les machines ne jurent que par ça. Le Sphinx à l’entrée de Thèbes en mangerait son chapeau.

« Qu’est-ce qui marche à deux jambes le matin, porte un colis sur l’épaule à midi, et finit à quatre pattes au soir ? »

Non, ce n’est pas ça.

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« Validez. » Alors je valide. Et puis : « Une erreur s’est produite, veuillez réessayer un peu plus tard ».

Ah, c’est donc pour ça qu’il y a toujours autant de monde à La Poste ? Les gens attendent que les machines daignent accéder à nos requêtes.

J’essaie à nouveau. J’ai peut-être fait un mauvais numéro.

LS723443234FR

(Vérifiez pas, c’est un copier/coller.)

« Une erreur s’est produite, veuillez réessayer un peu plus tard ».

Tin !

Ne paniquons pas, on est arrivé juste là, il va la rendre son étiquette, c’est juste un problème de saisi.

LS723343234FR

« Une erreur… » blablabla.

Petit soupir agacé, mais je gère. D’ailleurs, je regarde autour de moi : rien ne va. Un type venu chercher des colis ne vient qu’avec un bon de retrait, on lui explique qu’il faut un bon pour chaque colis (« c’est comme ça ! ») ; une dame semble s’en sortir mieux que moi avec la machine à côté, sauf que je me rends compte que c’est la même que quand je suis arrivé et qu’elle pianote depuis une heure sur sa machine… Ça fait déjà cinq minutes que je bidouille et je suis le dernier à être rentré : dehors, ça attend.

D’habitude peu bavard (je ne maîtrise pas parfaitement la langue vernaculaire), je me résous à « héler » le charmant garçon de l’accueil que je ne sais pas encore être de la sécurité et qui fait le va-et-vient entre les clients qui font la queue dehors et ceux à l’intérieur. (Je rappelle à mes nombreux lecteurs de 2050 qu’en 2020, le monde, pas seulement les bureaux de Poste, a été frappé par une pandémie : allez voir sur Wikipédia.) Bon, à défaut d’oser le héler (ce qui serait d’ailleurs malpoli), je lui fais comprendre, avec quelques gestes et en baragouinant quelques mots mal articulés que j’espère il mettrait sur le compte de mon masque, que je ne sais pas pourquoi… « ça ne marche pas » (je rappelle pour les novices, qu’une machine, par principe, ça fonctionne selon un mode binaire : soit ça marche, soit ça marche pas).

Charmant, le garçon me regarde refaire la manœuvre. Toujours avec la même issue fatale.

Je fais donc confiance à son expertise, et selon son diagnostic : « La machine ne marche plus ».

Il m’invite donc à m’atteler à celle de droite que la dame, désormais partie, a probablement su dompter, et à qui (la machine), je saurais à mon tour rendre la monnaie de sa pièce… À nous deux… vaillante Rossinante !…

« ti-tu-tu-tu-tu-tu »

« Une erreur s’est produite, veuillez réessayer un peu plus tard ».

Tin !

« ti-tu-tu-tu-tu-tu » « Une erreur s’est produite, veuillez réessayer un peu plus tard » « ti-tu-tu-tu-tu-tu »

On se calme. Ça fait déjà deux machines qui ne marchent pas à La Poste, ce n’est pas si… SURPRENANT que ça !

J’en essaie une autre. Même issue. Puis une autre. Non, décidément, « ça marche pas ». Les dés sont bipés quelque part… Je relève la visière de mon heaume d’argent, je prends un grand air désarçonné, un peu comme un acteur de commedia dell’arte, j’écarte mes bras de dépit, et je jette des râles étouffés derrière mon masque…

Le garçon de la sécurité vient à mon secours, toujours aimable. Puis un agent de La Poste m’explique qu’il y a un problème de connexion (ou quelque chose comme ça). Je reste un peu interloqué, je demande si toutes les machines ont des problèmes de connexion. Je ne comprends pas bien ce que me dit le jeune homme : aucune des machines ne marchent ?! Réponse en chinois. J’insiste, un peu sarcastique, mais je reste courtois : « Donc, on est à La Poste, et on peut pas envoyer de colis ? » « Je ne peux rien faire pour vous, monsieur. Peut-être pourriez-vous l’imprimer chez vous. », et il s’en va, me laissant avec le garçon de la sécurité qui me lâche en pensant sans doute me réconforter : « Elles ne marchent pas depuis tout à l’heure… »

Conciliabule de crise entre les quatre ou cinq neurones qui se croisent dans ma tête en situation d’échec, et je lui réponds : « Attendez, les personnes rentrent au compte goutte, elles font la queue dehors, et vous n’indiquez pas que les machines ne fonctionnent pas ?! »

Ici, je précise que le garçon de la sécurité était parfait, surtout très aimable, très serviables. Surtout que jouer les agents de La Poste, à la base, c’est pas son travail. Peut-être un peu trop serviable sur le coup, parce que me dire, pour être gentil, que les machines ne marchent pas, alors que si c’était le cas, peut-être que ça n’aurait pas été indiqué sur les machines (on est à La Poste tout de même, faut pas rêver), mais lui ne m’aurait pas invité à en essayer d’autres… Bref, ça tient pas. Et je rappelle que cette histoire navrante sert à illustrer le biais d’engagement. Autrement dit, l’erreur initiale, c’est pas la machine, mais mon cerveau qui la produit.

Je ne démissionne pas pour autant. Je viendrai à bout de ces satanées machines.

… La Poste de Saint-Mandé !

Si les machines de La Poste de Vincennes ne marchent pas, qu’à cela ne tienne, on ira battre la campagne à Saint-Mandé !

Que ne ferait-on pas pour sa Dulcinée…

Après une petite trotte, à pied, entre les deux villes, la box SFR sur l’épaule, la hanche, le côté, à bout de bras… je vois La Poste de Saint-Mandé en vue : il pleut un peu, mais il n’y a que trois ou quatre personnes qui font la queue à l’extérieur.

Arrive mon tour, j’entre. Machine. « Impression de votre commande web Chronopost… » LS723343234FR. « Validez ». Je valide.

… Et non. Même message d’erreur qu’à Vincennes. Première réaction : elles sont insupportables ces machines de La Poste, elles ne marchent jamais !

(On s’arrange toujours, discrètement, pour que ce soit toujours la faute des autres, mais quand ça concerne les machines, on peut être sûrs qu’on a pour elle aucune retenue : c’est toujours de leur faute, sans aucune excuses possibles.)

J’essaie une autre machine. De véritables orgues de barbarie, elles jouent toutes la même rengaine. Le grand Noir qui filtre l’entrée, avec un de ces petits airs intelligents qui vous font sentir tout petit, me suggère l’idée que mon Chronopost n’est pas à retirer à La Poste, mais dans un point relais ; selon lui, c’est une méprise courante, La Poste ne s’occupe pas de tous les Chronopost. Il ne voit pas ma moue dubitative sous mon masque, mais non pas que je ne veuille pas le croire, c’est surtout que je suis perdu : le email de Chronopost envoyé pour le compte de SFR qui a payé le retour ne fournit rien d’autre que ce code, qui est exactement fait comme celui de l’exemple sur Internet et qui comprend pile poil le nombre de cases qu’il faut pour valider…

Je suis un peu désemparé, une collègue vient à son tour aimablement m’aider, me demande si j’ai un QR code… Ben non, rien dans l’email. Je lui montre les références ; elle me demande si elle peut prendre mon téléphone pour montrer l’email à une collègue restée derrière un pupitre et une vitre, sorte de Pythie moderne que seuls les prêtres avec des gilets bleus de La Poste peuvent consulter. La demoiselle revient avec mon téléphone : même constat que son collègue, c’est peut-être un colis à déposer en point relais. Sinon, c’est à moi de payer pour l’envoi.

« Moi, payer ? Mais votre grande prêtresse derrière sa vitre est une fripouille ! » que je me dis in petto. « Je n’ai même pas l’adresse…, elle doit être sur l’étiquette » que je dis tout haut.

Et là, elle me regarde avec des petits yeux doux comme on fait à un chiot qui vient de naître et qui tente de marcher sur un sol glissant. J’ai le lobe droit du cerveau qui demande au gauche s’il percute, mais le gauche comptait faire la même chose avec lui. Alors je reste coi, le masque pleurant et les pattes molles. Le colis SFR, posé sur le présentoir des timbres de collection, me regarde, lui, avec ses yeux de chien battu qui vous dit : « Adopte-moi, je serai sage. Je ne prends pas beaucoup de place ! »

Je me résous à partir et, sur le chemin, j’entends la demoiselle de La Poste dire à la Pythie derrière sa vitre que je n’ai pas l’adresse d’envoi. Grand écran de vapeur moqueur. Et je me faufile sous la pluie fine du soir (17h, en jargon de La Poste).

Collision

Je rentre chez moi, me lave précautionneusement les mains, retire mon masque, me lave à nouveau les mains, essuie mes larmes, et adresse une petite tape amicale sur le flanc du carton SFR. Allez, posons-nous et regardons des images de salades sur WhatsApp pour nous changer les idées.

Là, je découvre une suite de messages de ma copine : « Tu peux ouvrir le carton SFR ? Ils ont envoyé un email pour faire le compte de tout ce qui est à rendre. » « Ils viennent d’envoyer l’étiquette à imprimer. » « Ça ressemble à ça mes salades. », suivi de photos. « Tu as vérifié à l’intérieur du colis ? » « T’es où ? Pourquoi tu regardes jamais tes messages ?… » « Il pleut encore ? » « Fais attention à la dame en noir qui parle russe. » « C’est bon, tu as tous les éléments ? »

Hum…

Donc voilà, SFR envoie des emails pour te donner les références d’un colis à renvoyer, et deux jours après, ils t’en envoient un autre avec d’autres références et une étiquette en pièce jointe à imprimer soi-même, le tout avec les adresses des points relais où déposer le colis.

Morale de l’histoire

Si mon cerveau atrophié a sans doute bien fait l’expérience malheureuse d’une « escalade irrationnelle de l’engagement », disons que SFR m’y a bien aidé. Ce qui n’est pas bien étonnant connaissant bien désormais les pratiques de cette entreprise*. Et malheureusement, connaissant la bête (ma tête), j’ai peur que certains ne « mourront pas moins bêtes ». Il pourrait m’arriver mille fois la même bricole, je n’apprendrai jamais.

*Ils ont profité d’avoir les coordonnées bancaires de ma copine pour lui faire souscrire un abonnement mobile sans son consentement et sans avoir de mandat bancaire… Donc le niveau en filouterie chez SFR, c’est top niveau. Et l’étiquette de retour, ça faisait deux mois que je la réclamais.

Millet et une nuit à Amsterdam

Millet et une nuit à Amsterdam

Récit d’un voyage express

 

Le samedi 7 décembre, alors qu’une nouvelle semaine de grève dans les transports se profile, ma copine me propose de partir deux jours en début de semaine à Amsterdam. Je fais les yeux ronds : « Moi, partir ? Dans deux jours ? Pour un pays étranger ?! » Je sors rarement de Paris, pas l’âme d’un grand voyageur. Je hais les préparatifs, les découvertes sur le tard, les mauvaises surprises. Et par-dessus tout, je déteste perde mon bonnet.

Seulement voilà, il faut parfois se faire violence pour sa belle, et comme j’ai envie de lui faire plaisir, j’arrête de réfléchir, et je lui dis oui. Depuis vingt ans, en dehors des séjours chez la famille, je ne suis sorti qu’une fois de la capitale, c’était déjà avec elle au printemps, mais c’était en France, pour trois jours entre Arles et Avignon. Si mademoiselle veut partir, alors partons. Ses voyages à elle semblent être conditionnés par un seul facteur : Vincent van Gogh. Le principal motif de ce voyage : une exposition sur l’influence qu’aurait exercé Jean-François Millet sur le peintre hollandais. Ce sera également l’occasion de voir la plus grande collection d’œuvres de van Gogh dans le musée à qui il a donné son nom dans la capitale hollandaise.

Youpi. Des expos, des expos, des expos !

Nos moyens sont limités, du moins les miens, et comme on aime le partage des ressources, je nivelle toutes les opportunités vers le bas, et j’en suis fier. De toute façon, grève oblige, point de Thalys pour se rendre en Hollande, et rejoindre l’aéroport en temps de grève, cela doit déjà être une aventure en soi. Les cars Macron semblent donc tout indiqués pour ce voyage. J’avais été malade au printemps en allant dans le Sud par ce biais, mais je préfère encore passer par là que devoir me saigner pour un voyage. Le meilleur moyen de survie quand on est pauvre, c’est encore d’être radin. On fera donc ça.

Le lendemain, c’est décidé. À moi de payer le transport, à elle, l’hôtel. Je n’aurai qu’à payer ma place pour le musée, « mais non, inutile de réserver, tu regarderas sur place ». Plutôt méfiant, je préfère tout de même acheter en avance, mais pas moyen, c’est elle qui décide de la chronologie des événements, impossible de lui fixer une tranche horaire afin de réserver en ligne. La maline. Tout est fait pour me sortir de ma zone de confort… D’autant plus qu’elle voudra en profiter pour jeter un œil à un autre musée voisin dans le centre d’Amsterdam, le Rijksmuseum. Tout ça en cinq ou six heures. Et alors que pour elle tout est simple : armée de son badge de guide-conférencier, elle pense pouvoir accéder à tous les musées nationaux du monde et de Navarre.

J’arrive chez elle au soir. Rien n’est préparé. Elle est Coréenne, et le sens de l’improvisation fait partie de leur charme, un trésor national. Jamais rien n’est impossible pour un Coréen, et mieux vaut toujours tard que trop tôt. Des fois qu’on s’ennuierait. Je lui propose de faire les courses, histoire de prévoir quelque chose au moins à manger dans le bus. « Pas la peine ! Mais pourquoi tu veux manger ! » C’est vrai quoi. On achète quand on a faim, au dernier moment.

Elle préfère rester au chaud, collée à son iMac, en rêvant du voyage, et me demander quelle chambre d’hôtel je préfère. Me demander ce que je préfère, pour moi, que ce soit pour une paire de basket, un menu ou une chambre, ça peut parfois ressembler à une offense. Je veux juste dormir à un prix raisonnable. Elle décide donc, et son choix s’arrête sur une jolie chambre en plein centre de la capitale, pas trop loin de la gare routière où notre bus « FlixBus » est censé nous téléporter.

Oui, dès que j’ai eu l’adresse de l’hôtel, c’est la première chose que j’ai regardé, histoire… de ne pas trop le faire à la coréenne, et de prévoir un minimum. Si j’ai si peu voyagé durant toutes ces années, c’est peut-être aussi parce que ça doit être follement chiant de m’avoir sur le dos à vouloir tout prévoir, à tout vérifier, à m’inquiéter pour un rien. Mais je me promets de faire des efforts, et de le faire, un peu épicé, à la coréenne.

Il est l’heure de se coucher. Parce que c’est pas tout de s’amuser à regarder sur GoogleMap si la maison d’Anne Frank est dans le centre, il faut aussi dormir : le bus est à 6h15, dans un coin que je connais bien pour y aller peut-être tous les jours, non loin de la Cinémathèque, et par où j’étais déjà passé pour me rendre à Arles : la gare routière de Paris Bercy. Au moins, là-dessus, je pars confiant.

« Attends, il faut que je prépare mes affaires ».

Deux heures du matin.

Le charme… féminin. Parce que c’est pas le genre de choses qui prend dix minutes, même pour une seule nuit dans la jungle néerlandaise.

 

Réveil à 5h et des poussières. Rien à manger. Les épiceries ne sont pas ouvertes. On grignote des fruits et des gâteaux. La bohème (quelqu’un me souffle à l’oreille : « la vie, quoi »). J’ai jamais vécu. Il semblerait que cette femme ait décidé de me sortir de ma cave à vampire, de mon trou à rat. Une championne.

L’alarme de mon téléphone sonne. J’avais prévu de partir à 5h30. Le billet indique qu’il faut être sur place à 6h. Trente minutes pour rejoindre Bercy, même en temps de grève, on prend la 1 et la 14, les deux seules lignes qui marchent. L’aventure ferroviaire, on la laisse aux Parisiens, c’est bien pourquoi elle a décidé de quitter ce monde le temps d’un begin-week culturel.

5h35, on part. Ç’aurait vraiment été moins drôle s’il n’avait pas fallu courir. Le métro nous passe sous le nez. On attend un peu. Arrivés au parc de Bercy, il faut encore courir sous la flotte. Pas de parapluie. On n’est pas déjà partis qu’on se croirait sur une autre planète.

La gare de Bercy en vue. Pas grand-monde, c’est sale, c’est moche, rien n’est indiqué. Il est 6h02. On cherche, on tourne, on transpire, on est mouillés. Pas de bus. Des bus partout, mais aucun bus pour Amsterdam. On tourne encore, on regarde les panneaux indicateurs : ils ne marchent pas. On tourne encore, l’heure avance. Arrive 6h15, l’heure prévue de départ, et je commence à en avoir ras-le-bol. Je veux retourner dans mon trou, prendre une douche, dormir, mourir, ne plus aller à Amsterdam, dire au revoir à Millet et van Gogh, et surtout faire un doigt à FlixBus.

J’allume l’appli. Ma copine me donne une connexion Internet, mais y a rien dans le coin, pratiquement aucun réseau. Je pianote sur leur truc presque aussi vert que moi. « Où est votre bus ? » Il a déjà passé Bobigny, et il s’éloigne. Où est votre bus ? Dans ton cul.

J’ai comme l’impression qu’il y a un chauffeur qui est parti en avance pour ne pas à avoir à se coltiner trois heures d’embouteillage. Il y avait combien de personnes dans son bus ?

Je reçois un message de FlixBus : « Notez votre voyage. »

Je pleure pas, mais on dirait bien. Et à force de tournicoter comme un imbécile afin d’identifier tous les bus, mon sac s’est déchiré, et je dois le porter dans mes bras comme un enfant. Quand on veut tout prévoir, mais qu’on ne prévoit pas que la pluie anéantira son fragile sac en papier, et avant que l’agitation et la nervosité finisse de l’achever. Triste sac qui ne verra jamais van Gogh, ni Millet, ni Rembrandt, ni Vermeer, ni le quartier aux putes d’Amsterdam, ses canaux ou les champignons magiques…

Et moi, je chante in petto… « Elle a voulu voir Amsterdam, peut-être qu’on verra Vierzon. »

 

En vrai, je n’ai pas beaucoup d’humour quand je rate un bus. J’ai l’impression d’avoir œuvré pour le réchauffement climatique sans en avoir profité. Pour une fois que je pouvais faire exploser mon bilan carbone…

Je fais un peu la tête. Je marche dans le parc de Bercy en traînant des pieds et en envoyant valser les cailloux qui se trouvent sur mon chemin. Paris s’éveille, Amsterdam s’éloigne, et moi, je bats la mesure.

Ma copine tente de me remonter le moral. C’est presque amusant d’avoir raté un bus quand on aime l’improvisation. Ça fait du bien au cœur.

« Peut-être qu’on peut trouver un autre moyen de nous rendre à Amsterdam ! »

Amsterdam… Je veux rentrer, me délaisser de tout mon barda en charpie, dormir et prendre une douche.

Arrivés chez elle, juste le temps de se débarbouiller un peu, et elle trouve un BlablaBus d’ici trois-quarts d’heure. Au même endroit. Elle veut revenir sur le lieu du crime. Que ne ferait-elle pas pour Vincent van Gogh… ?!

Je ne suis plus très lucide. Je dis OK.

Alors nous voilà repartis. Avec un parapluie, et on court. Encore. Et on sue, encore. Et on oublie qu’on a un parapluie. Et puis, je m’étonne de ne pas porter le sac que je lui avais demandé de porter avant de repartir. Silence. « Quel sac ?! »

Pas grave. Elle se passera juste de ses lentilles et de ses produits de beauté pendant deux jours. Dramatique pour une Coréenne. Mais elle encaisse ; elle en pince vraiment pour ce van Gogh.

On court. Encore. On sue, encore. On traverse le parc de Bercy. Impression de déjà-vu. Et puis l’illumination. Comme le chat dans la matrice. L’écran des départs de bus est allumé. C’est Noël avant l’heure. La plus belle illumination de Noël que la ville lumière puisse nous offrir. Et notre bus est là. Car… blablabla, c’est beaucoup plus sérieux que les autres nouilles qui roulent à vide et te font pleurer dans la pluie comme dans Quatre Mariages et un enterrement.

On comprend pas un mot de ce que racontent les conducteurs du bus, on évite pas les bouchons à la sortie de la capitale, mais on est partis pour l’aventure. Cette fois, c’est fait.

Enfin… l’aventure, si je peux encore la repousser, c’est pas plus mal. Après avoir couru deux marathons, on est lessivés, et à la pause déjeuner, la faim commence à se faire sentir. Je me goinfre de gressins, mais la pause arrive. Je ne veux pas descendre du bus, on est en Belgique et je n’ai pas confiance. Je dois m’acclimater d’abord. La Belgique, quoi. Ma copine, elle, toujours courageuse, et plus aventureuse que moi, se jette hors du bus dans l’espoir de revenir avec quelque gibier sous le bras afin de nourrir son homme moderne avachi dans un bus. C’est dans ces moments-là que je l’aime le plus.

Le temps passe. La pause est de vingt minutes. Je n’ai plus seulement l’estomac qui se serre. Je guette sa réapparition. Et là, je la vois arriver en furie. « Je t’ai appelé quatre fois ! Pourquoi tu réponds pas ?! Je savais pas ce que tu voulais comme sandwich, alors je t’ai rien pris ! »

C’est dans ces moments-là que je l’aime le moins.

Ben oui quoi, dans un bus, je me mets en mode avion. Logique.

 

Je m’enfile les derniers gressins en jetant un ou deux regards de chien battu sur son sandwich. Je sens qu’elle veut me le faire payer. Je suis Monsieur Mode Avion qui le prend jamais et qui se sert de son téléphone pour tout sauf pour téléphoner. Un boulet. Mais ma victoire est proche : je connais son estomac. Il se réveille souvent, il a une grande gueule, mais il est tout petit et arrive rarement à finir les repas qu’elle lui donne. Je ne suis pas seulement Monsieur Mode Avion, mais aussi pour elle, Monsieur Poubelle. J’ai pris cinq kilos depuis que je termine ses repas. Partir à l’aventure pour moi, souvent, ça se résume à finir sa gamelle (attention, il faut parfois du courage pour finir des plats très épicés et acides).

 

Quelques éoliennes et des serres chauffées plus tard, on arrive à la gare routière à l’ouest du centre d’Amsterdam. Ça caille sa race ; il y a un vent de folie. Je sors mon bonnet, mais c’est bien le maximum que je puisse offrir à mon corps affamé. On prend une passerelle pour rejoindre le Tram 19 qui nous conduira à notre hôtel. Le métro est plus rapide, mais la vie est belle ! Je veux voir la ville !

(Deux secondes, j’ai un double appel.)

Je suis un autre homme. Sur la passerelle, mon bonnet ne fait qu’un tour en voyant les parkings à la sauce hollandaise. Point d’automobile, pas le moindre SUV en vue, mais… des vélos. Des vélos à perte de vue, entassés sous la pluie, livrés au vent, et parfois sans le moindre cadenas. Des vieux vélos tout pourris au premier regard. Des petites reines de grands-mères que personne n’oserait enjamber sous nos latitudes. Un cimetière à vélo ? Non, non. Un parking à vélo. Sont super écolos ces Hollandais.

Et puis, juste là où il faut, un automate distribue des tickets pour les transports en commun. Rien de plus simple, tout est même indiqué en français. Un ticket pour 24h fera l’affaire. Il est 16h et notre… FlixBus est à la même heure demain mardi. Si moi je comprends, tout le monde peut comprendre. L’esprit pratique. Je ne suis pas sûr que ce soit aussi simple à Paris pour les étrangers.

Le tramway est à taille humaine. Une petite machine qui a fait son temps mais qui roule encore, et qui surtout, ne donne pas l’impression de dominer la route et ses occupants. Le tramway parisien est un monstre. Toute une chaussée a été consacrée pour son seul passage, et ils ont plus l’allure des petits TGV ou de grosses murènes en quête de proie. Et dans le centre-ville, tout est ainsi, à taille humaine. Et c’est reposant. Les immeubles ne dépassent pas trois ou quatre étages. La plupart du temps, le rez-de-chaussée est laissé aux commerces, ce qui évite les villes dortoirs. On vit, on travaille, on sort, et on dort dans un même espace commun. La rue est le centre de tout, et elle n’est pas écrasée par l’architecture. Pas besoin dans ces conditions de multiplier les arbres plantés dans le bitume pour déminéraliser l’environnement : la pierre est accueillante, le béton discret. On file de plus en plus vers le centre, et je sais que ce n’est pas partout ainsi, mais le petit côté provincial de la ville donne franchement envie d’y habiter. Et les rues ne sont pas bondées. Aucune impression d’effervescence, mais le juste équilibre pour ne pas donner non plus à voir une ville morte. Tout semble à portée de main, on ne lève pas trop la tête, et quand on le fait c’est pour deviner à quoi pouvaient bien servir le crochet au faîte des façades des maisons.

Nous voilà dans le centre-ville. Il nous faut encore marcher un peu pour rejoindre notre hôtel situé place Rembrandt. Le plus étonnant quand on marche dans les rues, c’est l’absence de voitures et le bruit qui va avec. Et pour moi qui suis rarement attentif à ce qui m’entoure en ville, des dangers potentiels, c’est assez reposant. Les touristes sont nombreux, beaucoup de latins et de Français notamment, et on les remarque assez facilement : ce sont les seuls qui ne sont pas en vélo et qui traversent n’importe où sur la chaussée, même sur les voies d’accès du tram (qui passe pratiquement partout en fait, comme dit plus haut, c’est le tram qui circule sur une route, pas une route voire tout un espace qui se transforme pour laisser place au monstre).

Très marquant aussi, moi qui me plains sans arrêt de l’usage du bitume (donc de pétrole) sur la chaussée et les trottoirs, tout ici est constitué de pavés ou de dalles rectangulaires. Dans le centre-ville au moins, le bitume y est extrêmement rare.

Rien à faire des monuments portant l’étendard des villes, une ville, c’est ça :

Sont super écolos ces Hollandais.

Bref, tout cela est pour l’instant fort charmant. Mais on va un peu déchanter en arrivant à l’hôtel.

 

Pourtant merveilleusement bien situé puisqu’en plein centre-ville, on se demande comment un tel hôtel peut encore exister à notre époque. Il est vrai que les bâtiments modernes sont rares dans le centre-ville, ça fait partie du charme. Seulement, on pourrait imaginer que les infrastructures, l’hygiène, le matériel, suivent… Hé, ben…

À peine la porte ouverte qu’il faut monter un escalier raide à faire peur. On demande une caution à ma copine qui me semble énorme, et on fait une copie de sa carte de crédit, recto-verso, avec un petit post-it sur les trois derniers chiffres pour inspirer confiance… Heu, oui, sauf que tu peux regarder les chiffres et foutre le post-it après. Je ne vois même pas bien comment tu pourrais foutre le machin sans regarder où tu le places et donc voir quels sont ces chiffres facilement mémorisables. Ma copine s’inquiète pas plus que ça. Apparemment, c’est normal.

On nous donne les clés, et ça m’amuse, parce qu’en allant à Arles au printemps, je m’étais étonné d’avoir un pass au lieu d’une clé, et ma copine m’avait dit que les clés, presque plus aucun hôtel n’en avait.

Que les hôtels craignos sans doute.

On monte au second où est censé se trouver notre chambre. Les deux portes-fenêtres sont ouvertes alors qu’il fait dix degrés dehors. De l’eau croupit encore sur le sol et semble avoir séché toute la journée puisqu’on distingue des marques un peu partout. Le plafond est jauni par des traces d’humidité. Bref, ça sent mauvais. Manifestement, il y a eu une inondation dans la chambre, et ils ont essayé d’écoper si on peut dire toute la journée. Parce que pour faire bonne impression, les draps sont parfaits. Le plus effrayant, c’est qu’en essayant de fermer la porte-fenêtre, on s’est rendu compte que la vitre était cassée. Un courant d’air avait probablement refermé violemment la porte en bois et la vitre se serait ainsi brisée. On regarde l’état des prises électriques : les fils étaient à nue à vingt centimètres de la flaque qui se tenait étrangement à côté du lit (intact donc lui).

Je me demande si notre mauvaise fortune du matin, la pluie, le vent, la sueur, tout ça ne nous a pas suivi jusqu’ici. Mais on reste calmes. C’est l’aventure. Et puis, on ne reste qu’une nuit, Vincent nous attend… Ça ne peut plus être pire.

 

Je descends à la réception retrouver la gentille jeune fille un peu obèse qui nous avait accueillis. C’est mademoiselle qui paie l’hôtel, mais pour jouer les durs, la crevette s’en mêle. C’est quand il faut aller se plaindre à la réception d’un hôtel miteux dans un pays de dévoreurs d’enfants qu’on reconnaît les grands hommes.

La jeune fille ne doit pas avoir quinze ans. Mais rien ne m’arrêtera, je descends, l’air décidé mais poli. (Et je prépare mon texte en anglais.)

La gamine à la réception est occupée avec trois clients, mais je me lance : « Il y a de l’eau sur le sol de la chambre ! » Quatre têtes étranges se tournent vers moi. Quoi, c’est mon accent qui pose problème ?… Je réalise un peu tard que j’aurais pu attendre de crier au feu quand on m’aura sonné, et que ce genre de répliques d’entrée au théâtre, si on ne la place pas au bon endroit, ça fout comme un froid.

La réceptionniste tente de sauver les meubles et de faire bonne figure devant ses nouveaux clients, et me voyant planté comme un piquet m’explique avec son accent verhoevien que je peux remonter, elle arrive…

Je remonte donc voir ma belle. Je bombe le torse, je pourrais presque faire des claquettes dans la flaque. La jeune réceptionniste monte peu de temps après, s’étonne sincèrement de la présence de la flaque, ferme la première porte-fenêtre et ruine la vitre de la seconde en tentant de la fermer. Mieux vaut que ça tombe par sa faute. L’hôtel est pourri mais la réceptionniste est parfaite. Elle nous invite à prendre un thé à la réception et s’empresse de prévenir le manager.

Je passe les détails parce que ça m’obligerait à évoquer mon anglais déficient. Mais le manager, qu’on verra jamais parce qu’il devait sans doute être en train de se saouler quelque part, nous propose de nous installer dans une autre chambre… pour six. C’est pas un hôtel, mais une auberge de jeunesse. Heureusement, on sera seuls. Les dortoirs, c’est la classe.

La chambre ne sera pas bien meilleure, mais au sec, et on a une superbe vue sur la patinoire qu’ils installent chaque soir sur la place en virant les bronzes censés reproduire grandeur nature La Ronde de nuit de Rembrandt. À se demander aussi si des clients avaient créché dans la chambre depuis les années 70 : mobilier vieux et pourri, la porte coulissante de la salle de bain qui s’ouvre toute seule comme dans les films d’épouvante, un centimètre de poussière sur les rideaux, un convecteur électrique qu’on ne parvient pas à allumer, une wifi du siècle dernier…

Et avant qu’on se décide à partir casser la croûte, ma copine a une réplique de génie : « J’ai oublié de regarder les commentaires sur booking.com. »

C’est pour ça que je l’adore.

 

Il est pas six heures, on est crevés, mais on a faim. Et on n’a pas franchement envie de nous éterniser dans un dortoir qui a sans doute servi la dernière fois lors de l’âge d’or de l’industrie du porno à Amsterdam.

Un petit tour dans la nuit sur Rembrandtplein. Place animée au caractère un peu provincial malgré ses touristes, son tramway qui passe ni vu ni connu dans la rue avant de la laisser aux vélos et piétons, son siège social de… booking.com (le monde est petit), et un écran géant façon Times Square faisant tourner 24/24 une publicité pour… Uber (alors qu’il n’y a quasi aucune bagnole qui roule sur la place).

J’arrête la visite, on a faim, il va falloir se trouver une place pour gueuletonner. Les places, c’est pas ce qui manque. Quelques restaurants japonais ou chinois, et puis des « steaks & grill », et puis aussi des « hamburgers », et encore des « steaks & grill »… Bref, ils ne connaissent que la viande dans ce coin, c’est à faire peur. Heureusement qu’en termes de variété gastronomique, on se rattrape sur le fromage et le dessert.

C’est donc parti pour un restaurant de hamburgers et de frites. Il est six heures, et c’est désert. Une sorte de Five Guys avec personne dedans et où le serveur vient vous offrir la carte comme dans n’importe quel restaurant parisien. Le voyage s’étant parfaitement déroulé, l’hôtel étant parfait, c’est fête, alors on prend tous deux un Cheese Deluxe. Leur hamburger le plus copieux avec, à part, des frites mayo. Un peu de protéines animales de temps en temps, ne peut pas faire de mal, ni à mon estomac, ni à la planète.

Le serveur est charmant, à la cool. Rien dans les mains une fois les cartes des menus données. J’essaie de comprendre son accent davien comme il essaie de comprendre le mien. Je le titille un peu parce que moi je sais comment on prononce « mayonnaise ». Ça le fait rire parce qu’il est poli. Je m’excuse aussitôt, parce que peut-être bien que « mayonnaise » fait aussi parti de leur dictionnaire comme « parking » fait partie du nôtre, et alors, ils ont leur propre prononciation de « mayonnaise » et je suis un con de faire le fier qui sait tout.

Nos Cheese Deluxe arrivent. Il nous propose quelque chose, mais j’y comprends que dalle. Ma copine fait moins la fière et accepte les couverts proposés. C’était donc ça. Me voilà peu fier, sans couverts, qui va devoir se tartiner un hamburger de trente centimètres de haut avec les doigts. À peine que je l’empoigne que j’entends des craquements et que le pain se brise comme une vitre. C’est de la biscotte. À tous les coups, leurs hamburgers sont réchauffés au four. Heureusement, il n’y a personne, et un peu comme dans un magasin de chaussure, le serveur nous a à l’œil. Voyant sans doute que mon Cheese Deluxe ressemble de plus en plus à une chambre d’hôtel trois étoiles, il vient aux nouvelles. Seulement, les mains graisseuses, la bouche pleine et mon anglais balbutiant, je ne sais dire que « fourchette », et le jeune homme, parfaitement logique me ramène, une main dans le dos façon garçon de café sur les Champs… une fourchette. Il aurait dû comprendre pourtant que je dis « couverts » comme lui prononce « mayonnaise » et me ramener la petite sœur de la fourchette. Qu’est-ce qu’il veut que je fasse avec une fourchette sinon ramasser les miettes ?!… Ben, j’ai trop honte. Alors, c’est ce que je vais faire. Finir mon hamburger à la petite cuillère façon puzzle. Après tout, je suis pour l’occasion, et en bon Français, critique gastronomique, il faut bien mettre le fourchette dans le cambouis pour comprendre de quoi est fait ce met étrange et barbare.

Au-delà du pain croustillant assez peu pratique et de la sauce qui simule un dégât des eaux dans mon assiette, je remarque l’étrange couleur du steak haché. D’un blanc bleuté évoquant les serviettes hygiéniques. Pas très saignant. Et peut-être pas aussi protéiné que je l’espérais. Les frites, en revanche, sont délicieuses. C’est bien connu pour la cuisson de celles-ci, plus l’huile est dégueulasse, meilleures sont les frites. Je voudrais pas voir l’état de leur bac à huile.

Une fois fini, je demande l’addition. À la cool, toujours, le serveur me rend un cylindre de ferraille de la main à la main. Tope-là, gars, les soucoupes pour la monnaie, on voit ça qu’à Paname.

Bon prince-pingre, je laisse cinquante centimes. Peut-être pas autant qu’il aura laissé négligemment dans sa caisse en comptant mes trente piécettes, c’est en tout cas le prix de mon ignorance concernant l’usage des pourboires dans le pays du libéralisme.

Il est encore tôt, alors on se promène dans les rues. Je me dis qu’il fait bon vivre dans le cœur d’Amsterdam, mais, bon sang, leurs magasins, supérettes ou pièges à touristes, y a rien de tout ça qui me passionne. On croise pas mal de Français à ce moment-là en quête de produits illicites. Manifestement, le centre-ville fait pas mal son blé sur l’herbe et les champignons magiques. Et parfois, ça se sent. Non, moi ce qui me passionne, c’est l’architecture de la ville. Au sens large. L’agencement des ruelles, des canaux, celui, souvent désorganisé, des bâtiments comme au Moyen Âge ou dans Baldur’s Gate. Et puis ces vélos. Tout le monde y passe : les vieux, les jeunes, les parents, les ploucs, les branchés, les riches et les plus pauvres… Une véritable épidémie où il fait bon vivre. La ville est tellement plus humaine avec des habitants le cul collé sur un selle, le nez derrière un guidon, pas devant un écran de smartphone ou derrière la vitre teintée d’un tank. La bicyclette, il faut la tancer pour la faire avancer, il faut y mettre du sien. Le bien-être urbain, ça se gagne à la pédale. Sans compter qu’avec leurs vélos du temps où les Hollandais gagnaient l’Alpe d’Huez, ils prennent tous de grands airs à humer le sens du vent comme Jacques Tati le faisait si bien dans Jour de fête. Nos Vélib’ sont des épaves avant même de rouler, des machins en plastoc tout juste bons à rouler dans un concours de dînette ; les leurs sont des antiquités qui donnent envie de les cajoler.

Non, j’ai rien fumé.

Après quelques courses (sans trousse de toilette, ma belle aura du mal de se passer d’une brosse à dent), on rejoint l’hôtel. Le chauffage a été mis. C’est la guerre pour choisir le meilleur lit. Y a un peu le choix. Rideau sur la pub Uber qui illumine toute la place. Dodo.

Au matin, on a prévu de partir vers 8h pour le musée van Gogh. C’est que la veille, j’ai essayé de réserver mes places, et il n’y en avait plus. Je panique pour un rien, mais pour ma copine « tu verras sur place. » On verra, mais on y va à la première heure, quand l’affluence est minime, je préfère.

On check out. J’apprécie la réceptionniste du matin, toute aussi gentille que celle de la veille, mais le regard totalement éteint comme si elle avait dû affronter trois deuils la même semaine. Et puis je m’étonne qu’elle file à la chambre pour checker si on aurait pas cassé un carreau ou laissé le robinet ouvert, des fois… Un peu l’impression d’être pris pour un escroc par des escrocs. Grand honneur. Mais la petite n’y peut rien. J’ai juste l’impression de me retrouver cette fois dans Un mariage et quatre enterrements.

Et c’est là que j’ai dû perdre mon bonnet. Ballot. Je m’étais dit pas de pourboires. Où avais-je donc la tête… Mon bonnet, mon précieux bonnet tout peluché que je ne reverrai sans doute jamais plus. Comment ferais-je sans toi. Les mains, ça va encore. Mais la tête… alouette. Allons, vite au chaud.

Un petit déjeuner vite pris au McDo du coin. Le jour où Mars comptera ses premiers colons, ils se retrouveront tous au McDonald, je ne vois pas ce que ça pourrait être d’autre. Ce n’est pas de la gastronomie, mais tout le monde y parle la même langue. « And you ? » « Heu… same thing. » « Egg & Cheese ? » « No. Heu, pancakes. » « Coffee ? » « No coffee. » Regard en coin de la caissière du genre « c’est quoi ce type ?! » Et c’est ma copine qui paie. « Might be a lunatic. »

Tout le monde y parle la même langue, sauf les types dans mon genre.

Un petit tour en tramway, le temps de comprendre que depuis qu’on le prend la veille, la voix dans les hauts-parleurs s’adresse à nous en anglais pour nous rappeler de bien checker-out en sortant. Bien curieux usage. J’étais déjà étonné que leurs cartes n’ait ni bande magnétique, ni puce, ni code barre, ni rien, et pourtant comme par magie quand on check-in, ça fait bip-bip ; tout aussi étonné de voir le côté pratique des trams avec des voitures par lesquelles on monte et d’autres par où on descend ; étonné de voir que posté tranquillement sur son siège, derrière un pupitre royal, un contrôleur était justement disposé à l’entrée de la rame par où les voyageurs montaient dans le tram (beaucoup plus l’effet de contrôle, ça laisse surtout une étonnante impression de convivialité et de sécurité : les trams sont vieillots, mais lui, on a l’impression qu’il est aux commandes de l’Enterprise) ; et voilà maintenant que je découvre que pour sortir, il faut présenter son pass… C’est presque poétique. Une manière de dire merci pour le voyage (ou de peaufiner les statistiques de la compagnie de tram).

Il n’est pas encore 9h. On est trois pèlerins à venir pour l’ouverture. Une hôtesse chaudement vêtue, à la cool, nous précise que ce n’est pas ouvert. Je reste quelques secondes la bouche ouverte : je connais les vigiles postés à l’extérieur du musée du Louvre, et on n’est pas accueilli comme ça. Alors, c’est peut-être plus cool quand y a personne. Mais s’il y a personne, pourquoi prendre soin de poster du personnel à l’extérieur avant l’ouverture du musée ?! Ils ont un putain de sens pratique qui me fascine. Bref, elle nous demande si on a nos billets, je dis que non, et elle nous indique une borne où les acheter. La réservation était donc inutile aussi tôt dans la journée, en revanche, je commence à douter que ma copine, avec son pass du ministère français de la culture, puisse ainsi rentrer sans réservation. Mais toute timide qu’elle est, et un peu têtue, elle hésite. Elle sort enfin son accréditation professionnelle censée lui ouvrir la porte de tous les musées nationaux en Europe, et avec un grand sourire courtois, sûre d’elle, la jeune hôtesse lui assure que ça ne lui permettra pas d’entrer. Toujours un peu têtue (ben, c’est une fille), ma copine tarde un peu avant de se résigner à prendre sa place. Un doute lui traverse l’esprit : le musée Van Gogh ne serait-il pas un musée national ? Peut-être cela a-t-il suffit pour la convaincre.

On entre dans le musée. À la cool. Personnel adorable. On file droit dans l’aile des expositions temporaires. Les expos permanentes, c’est tellement mainstream. En même temps, on a renoncé aux grèves parisiennes, raté des bus, cassé des vitres et mangé des hamburgers rien que pour Millet. Et à l’origine, je voulais pondre un article que sur l’expo. Alors Vincent pourra bien attendre.

Les travées sont vides, on ne sait pas encore qu’il est interdit de prendre les œuvres en photo, alors dès qu’on sort l’appareil, le vigile nous repère et nous demande de ranger notre engin de malheur. Pas à la cool, ça. C’est quoi ce pays où tout est permis sauf de photographier (sans flash, hein) des vieilles croûtes ?… Admettons. Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir raconter dans mon article sans le support photographique des œuvres de l’expo ?! Encore un article à meubler.

Le Moissonneur, Jean-François Millet (Pastel, Hiroshima Museum of Art)

Paul Cézanne, Le Moissonneur d’après Millet (Croquis, Philadelphia Museum of Art)

Je récite donc ma leçon, histoire de pouvoir la réviser quand je serai gâteux. Jean-François Millet, inconnu avant que ma copine me souffle son nom à l’oreille, est un peintre réaliste, de l’école de Barbizon, du milieu du XIXᵉ, et initiateur, voire maître, des peintres impressionnistes souvent plus connus que lui. La plupart de ses œuvres sont disséminés un peu partout dans le monde. Deux ou trois au musée d’Orsay, et beaucoup dans des musées américains ou japonais (l’exposition rejoindra d’ailleurs Saint-Louis après Amsterdam). C’est le peintre des petites gens, de la ruralité, du travail des champs. On retrouvera beaucoup de ses thèmes de prédilection chez les peintres impressionnistes, en particulier Pissaro et Van Gogh, dont certaines œuvres sont des copies, ou des répliques. À la fin du XIXᵉ, Millet est même probablement le peintre le plus renommé de l’époque, et son Angélus, peu avant que La Joconde devienne le tableau le plus fameux du monde, était à la fois le plus cher et le plus reproduit. La postérité de ses sujets a depuis curieusement passé la main du côté de celui qui l’adulait, Vincent van Gogh. Outre L’Angélus, il est l’auteur des Glaneuses, des Meules, du Semeur, des Planteurs de pommes de terre, de L’Homme à la houe… L’exposition dévoile également un bon nombre de tableaux s’inspirant des mêmes faits naturalistes peints par Léon Lhermitte avec un sens du détail et du réalisme étonnant.

Vincent van Gogh, Le Semeur 1888 (Musée van Gogh Amsterdam, Fondation Vincent van Gogh)

Jean-François Millet, Le Semeur Museum of Fine Arts Boston

L’exposition Millet achevée, on transvase dans les salles principales réservées au peintre hollandais. C’est la cohue. Toutes les écoles des Pays-Bas semblent faire du musée un pèlerinage indispensable à l’éducation de leurs chères têtes blondes. La collection est impressionnante. Je ne m’étends pas, tout le monde connaît le bonhomme et son travail et je n’en sais pas beaucoup plus qu’avant mon passage. La découverte, c’était Millet.

Flou de La Chambre de Van Gogh à Arles (Musée Van Gogh – Fondation Vincent van Gogh, Amsterdam)

Il nous reste deux ou trois heures avant notre départ. On déjeune sur la place des musées. On aura juste le temps de faire un saut au Rijksmuseum.

Superbe bâtiment, de l’ancien, contrairement au musée Van Gogh. Mais au sous-sol tout a été aménagé pour accueillir les visiteurs façon centre commercial comme au Louvre. Beaucoup d’espace, de la modernité, des boutiques, etc. Ma copine retente sa chance à l’accueil pour savoir si elle peut se faufiler gratos avec son badge de guide-conférencier français (on n’a pas une heure, ça vaut pas le coup de prendre une entrée). On lui répond la même chose qu’à l’entrée du Van Gogh. Ma copine réplique qu’elle n’a jamais eu de problèmes pour rentrer dans les musées nationaux en Espagne, au Portugal ou en Italie, et là on sent le regard du bonhomme friser, et je l’entends très fort penser : « C’est peut-être pour ça qu’ils ont des dettes ». Ici, on paie.

Et on n’entre pas.

À nous… la boutique du musée. Je pourrais dire que j’ai vu à Amsterdam La Ronde de nuit et La Laitière sur des mugs et des parapluies. Ma famille avait dû passer dans le coin, on avait à la maison dans mon enfance, une reproduction de La Laitière en… laine. Le summum du kitsch. À moins que ce soit des Playmobil géants de Marten Soolmans et Oopjen Coppit

Pas le temps de s’attarder, on passe prendre en vitesse nos affaires à l’hôtel (vous n’auriez pas vu mon bonnet par hasard ?), on se perd un peu, on récupère le 19 pour refaire le trajet inverse de la veille. Et en laissant vagabonder mon regard sur cette ribambelle de vélos dansants, je m’aperçois… que la plupart n’ont pas de freins. Casse-cous les Amstellodamois ? Après une brève recherche, il semblerait en fait qu’ils aient un dispositif de freinage sur rétropédalage. La grande classe. Un dispositif interdit en France. Casses-couilles.

On check-out du tram, et on attend désormais… notre FlixBus. Sachant que celui de la veille nous avait posé un lapin, je suis limite inquiet. En plus, le vent se lève, et quand je n’ai pas mon bonnet, je n’ai pas les idées claires. Mais on est en avance. Du reste, des agents hollandais de la compagnie se pèlent les miches pour informer les voyageurs. On est bien à des kilomètres de Paris…

Un bus Eurolines apparaît, flanqué en petit d’un logo FlixBus. Un vieillard tout ébouriffé descend de sa carriole ; il a dû être charretier dans une autre vie. Les Hollandais se chargent de l’embarquement. Jusque-là tout va bien.

 

Ça démarre. Placés à la seconde rangée de droite, on sera aux premières loges pour assister au spectacle consternant qui va suivre.

Jusqu’en Belgique, aucun problème notable. Puis arrive la pause, c’est la nuit. Le conducteur nous explique qu’il va devoir s’arrêter pour sa pause réglementaire. Il doit se reposer 25 minutes ou quelque chose comme ça, sans quoi il a une amende. Nous, on s’en fout, qu’il la fasse sa pause réglementaire, c’est normal, et ça permet à tout le monde de béqueter et de se dégourdir les pattes. Enfin, tout le monde… je reste prudent, un bus à vite fait de partir sans ses passagers… Et contrairement à l’aller, ma copine préfère prendre son repas, assise, au chaud sur son siège.

Problème, toutes les places pour les bus ont été monopolisées par des camions. Le conducteur ne trouve alors rien de mieux que de se garer à l’embouchure d’une bifurcation, juste en face du panneau spécifiant l’emplacement réservé aux bus sur la voie de gauche. Or, il faut pas longtemps pour que ça klaxonne derrière. Évidemment, le bus ainsi placé empêche le passage des deux voies. Un chauffeur routier avec un accent de l’est tapote à sa vitre et lui demande de bouger ses fesses. Notre conducteur reste inflexible et lui explique en français que toutes les places ont été chapardées par des camions. L’autre ne veut rien savoir. D’ailleurs les deux ne parlent pas la même langue, même si dans ces conditions, on n’a pas forcément besoin de traducteur. Les esprits s’échauffent, le conducteur lui dit qu’il a sa pause réglementaire à faire et qu’il n’a pas le droit de bouger. S’il remet le moteur en marche, les vingt minutes qui viennent de se passer ne seront pas comptabilisées… L’autre ne comprend rien et se moque de ses explications, retourne dans son semi-remorque et se met à klaxonner à la mort.

On commence légèrement à se tendre dans le camion. Surtout que maintenant une voiture derrière s’y met aussi. Et tout ça, alors que le conducteur parle tout seul, injurie la terre entière, nous fait le sous-titrage de ses emmerdes à venir s’il bouge son bus de là, et occasionnellement interpelle les passagers sans attendre de réponse, ou sans les entendre ou les comprendre. Les 25 minutes qu’il avait lui-même établie ne passent pas assez vite à son goût, donc il presse les horloges et se met à beugler sur les passagers qui tardent à venir. Il n’y a pas vingt minutes qui se sont écoulées, et le type gueule parce que les passagers ne respectent pas les horaires… Le plus tendu entre tous, c’est encore lui.

Quoi que. Un des passagers qui se trouvent à l’avant, parmi un groupe de potes venant sans doute draguer des minettes en France, estime que c’est le bon moment pour faire sa pause pipi et sort vite fait par l’avant. Le conducteur, toujours à insulter la terre entière dans sa barbe, le voit à peine sortir. Et à ce moment, alors que ça klaxonnait toujours derrière en cœur, le conducteur du semi-remorque vient à la porte et se met à gueuler dans un chinois indescriptible et pourtant parfaitement clair : de virer notre bus du passage. Là, tout y passe des deux côtés, même si je ne comprends que le français fleuri de notre conducteur. On frise les menaces de mort, et on en vient presque aux poings. Personne ne bronche dans le bus, surtout pas moi. Je connais la musique : si j’interviens, c’est tout pour ma pomme, y a pas plus tête-à-claques que moi. Et le génie — pardon — c’est de le savoir. Je regarde donc mon film sur les boat-people au Vietnam, mais je garde un œil sur ce qui se passe devant moi. Des fois que le bus s’enflammerait ou que notre conducteur profiterait de sa pause pour défier en duel notre aimable conducteur venu de l’est (ou le contraire).

Heureusement, le conducteur de semi-remorque rejoint son camion, mais le nôtre de conducteur, semble comprendre que c’était un dernier avertissement, et se décide à avancer, au pas, sur la voie menant à l’autoroute. Au pas, toujours, timidement. Parce qu’il y a encore du monde dehors. Or, s’il avance, il ne reste plus qu’une cinquantaine de mètres avant de s’engager sur l’autoroute, et toutes les places étant prises sur le côté, pas moyen de se garer quelque part.

Le conducteur se met donc à gueuler s’il manque encore du monde. On entend derrière qu’il manque une dame, et les types de devant tentent d’expliquer au conducteur que leur pote n’est pas rentré et qu’il est allé pisser. Le conducteur explose : « Pisser ?! Mais il y a des chiottes dans le bus !!! » Sur quoi, il a pas tout à fait tort… Mais respect pour ce garçon sorti pisser au plus fort de la crise : un véritable aventurier, un héros. En panique, ses potes tentent de le joindre sur son téléphone, tandis qu’à l’arrière du bus (qui continue de rouler au pas) quelqu’un annonce qu’il y a une dame qui court derrière le bus…

Le conducteur, à la limite de la rupture, lâche un : « mais qu’elle se dépêche !!! », suivi de différents « elle est où ?! » La vieille dame grimpe finalement dans le bus, mais perdu dans un nuage de fumée de cigarette, et toujours à beugler des bêtises du genre « Vous ne respectez pas les temps de pause ! » (alors que ça fait 20 minutes qu’on est arrêtés), il ne la voit même pas rentrer dans le bus. Cacophonie la plus totale, et cela alors même que derrière ça continue de klaxonner sans discontinuer. On entend derrière des « elle est là, elle est là », alors que devant, les potes dont un seul semble être capable de s’exprimer en français, tentent diplomatiquement de faire comprendre au conducteur qu’il reste leur ami à récupérer. Le conducteur ne comprend rien à leur affaire et alors que le bus est au trot, il continue à beugler : « Mais elle est rentrée ou pas la bonne femme ?!! »

Et puis, je ne sais plus comment, le garçon s’est faufilé par l’entrée avant, le téléphone à la main, et on a pu partir.

Nous voilà sur l’autoroute dans la campagne belge, l’habitacle est plein de fumée, les fenêtres sont ouvertes. Et ça continue de gueuler. Le calme relatif après la tempête. Un peu comme à la fin de Speed quand il n’y a plus personne dans le bus et que toutes les vitres ont volé en éclats. Reste la bombe : est-ce que tout le monde est là. Un bonhomme un peu gauche se propose de compter. Mais comme au premier comptage, le conducteur m’avait semblé plus que laxiste, je doute un peu que ça serve à quelque chose. Enfin, nous voilà partis en direction de Lille, et je vais pouvoir finir mon chef-d’œuvre sur les boat-people vietnamien.

Arrivés à Lille. Une majorité des voyageurs sont arrivés à destination. Ma copine demande si elle peut sortir au chauffeur de bus. Elle n’a pas trop apprécié l’expérience des toilettes sans lavabo à l’aller, et voudrait pouvoir trouver des toilettes, comme ça, en plein milieu de Lille. Je la trouve bien courageuse, mais lui conseille de rester. Elle sort quelques secondes et comprenant sans doute qu’elle ne trouverait nulle part où aller, remonte dans le bus…

De nouveaux passagers se présentent. Le conducteur annonce 25 minutes de pause. Sa précédente, et épique, pause n’ayant pas pu être menée à son terme, elle n’a pas été comptabilisée. Il faut tout recommencer. On a une heure de retard, les nouveaux passagers peinent à comprendre ce qui justifie une telle attente. Et là, le conducteur, pendant bien une heure, s’adressant à un passager venu s’asseoir juste devant, refait le film à sa sauce (en évitant d’évoquer les insultes et le conducteur du semi-remorque). Quand on change de salle de spectacle et qu’on choisit soi-même la pièce à jouer, on s’offre toujours le meilleur rôle.

Le BlablaBus, à l’aller, on avait deux chauffeurs qui se relayaient. Si l’occasion se représente, j’oublierais FlixBus. Une catastrophe.

 

Fin du voyage. Paris Bercy, sa station qu’on laisse pourrir pour un futur extérieur de film post-apocalyptique. Un rat passe devant nous, on est bien chez nous. Arrivés tout juste pour choper les derniers métros. Ma copine retrouve sa trousse de toilette. Et je ne sais toujours pas où j’ai bien pu égarer ce fichu bonnet.

Iamsterdam ;)

Le relou aux yeux de velours de la Cinémathèque

Il y a un type un peu pénible à la Cinémathèque qui erre dans pas mal de séances et qui, avec son petit air de gendre idéal au sourire hypocrite, cherche à s’asseoir systématiquement juste à côté d’une fille que la plupart du temps il ne connaît pas. Sa technique d’approche ne change jamais d’un iota, et je ne l’ai pratiquement jamais vu finir entre deux mecs, seul, ni même surpris à papoter avec des hommes. Honnêtement, à force de voir ce type un peu relou, je plains les filles qui le voient débarquer, et qui manifestement, puisqu’assez souvent ils sont amenés à taper la discute, ne les intéresse pas… Si des gamines ou des jeunes femmes pensaient être à l’abri dans ce repère de vieillards bourrus, de désaxés mal sapés et d’homosexuels cultivés, c’est raté. Elles sont peut-être plus tranquilles qu’ailleurs, mais le lourd aux yeux de velours rôde…

N’étant moi-même pas dragueur et n’ayant jamais assisté à ce type d’approches, je suis étonné de voir qu’avec celui-ci, la technique diffère rarement et qu’elle est même quasi systématique, voire payante (pour ce qui est d’arriver à se placer à côté d’une jeune fille, ce qui pour certaines séances n’était pas gagné d’avance — parce qu’elles sont rares, les jeunes filles, peut-être même contribue-t-il à les raréfier un peu plus).

D’abord, le bonhomme, d’une vingtaine d’années, propre sur lui, genre intello avec un bouquin sous le bras, mais sans sac ni cartable parce que c’est pour les ploucs, arrive toujours aux séances ni trop tôt (si ça lui arrive, il attend à l’extérieur, histoire peut-être de voir qui déboule dans la salle), ni trop tard. Juste comme il faut pour que la salle soit déjà un peu remplie (il faut qu’il y ait déjà des demoiselles près de qui se vautrer amicalement, et s’il arrive parmi les premiers non seulement il ne trouvera personne à son goût, mais surtout, s’asseoir volontairement près d’une fille alors qu’il y a plein de places ailleurs paraîtrait bien trop suspect à ses yeux) ; mais pas trop remplie non plus, sinon il risque de ne pas trouver de place à côté de son élue. J’imagine que le garçon calcule son entrée parce que je le vois presque toujours arriver entre deux eaux si on peut dire et faire en fonction de l’affluence. Le pire pour lui sans doute serait de se retrouver coincé à ne plus pouvoir changer de place une fois décidé. S’il se retrouve seul sans avoir mis le grappin sur une belle, il fait alors mine de regarder autour de lui et dans toute la salle, l’air toujours alerte, disponible, pour voir s’il n’y a pas quelqu’un qu’il connaît dans les alentours (ce qui peut arriver, même avec des filles l’ayant probablement snobé à leur entrée, mais qui restent toujours, de ce que j’en vois, aimables avec lui — pas au point toutefois, apparemment, de lui envoyer un message pour lui dire à quelles séances elles assisteraient ou pour lui faire de grands signes pour lui signifier leur présence…). On peut alors presque lire sur son visage son désarroi quand une jolie fille entre dans la salle et se faufile n’importe où loin de lui, ou quand, déjà placé à côté de l’une d’elles, à force de jeter des regards à peine furtifs, se rend compte qu’elle ne lui plaît pas (j’ai bien ri une ou deux fois quand il s’est retrouvé à côté de femmes ayant au moins le double de son âge…). Les filles qui savent, les vrais canons, n’arrivent probablement pas juste avant que le film commence par hasard. Je ne suis pas familier des autres cinémas parisiens, mais j’ai cru comprendre que c’était une pratique habituelle chez certains dragueurs ou relous de service. Lui a ça de particulier qu’il exerce dans un lieu où on ne va pas rencontrer tant que ça de filles de son âge (ah, la passion des vieux films chiants, son plus gros handicap…), et il faut qu’il ne soit pas bien discret pour que je finisse par m’en rendre compte. Sans répit le gars, jamais il renonce.

Avant de s’installer près de sa proie, dès qu’il entre dans la salle, il reste debout un instant et balaie du regard les spectateurs presque un par un (un peu comme je fais, mais de mon siège, c’est mon côté vieux con à regarder les bagnoles passer depuis sa terrasse de café), et presque toujours, il choisit une zone en plein milieu. C’est là où idéalement les jeunes femmes se placent presque toujours (soit pour se faire draguer et se trouver ainsi bien en vue des jeunes mâles, soit, et c’est plus probable, parce que paradoxalement, en plein milieu, elles ont l’impression d’être vues par le plus grand monde et de se sentir ainsi en sécurité, voire protégées par les spectateurs assis autour d’elles déjà jugés non suspects). Son attitude quand il rejoint ainsi sa belle est des plus étranges : tout en se frayant un chemin parmi les spectateurs déjà assis sur les côtés, il jette toujours des regards vers sa cible, un peu comme quand on reconnaît quelqu’un dans une rangée et qu’on désire le rejoindre. Une fois au bout de son périple (ça fait souvent beaucoup de monde à déranger pour rejoindre la fille placée en plein milieu), c’est un peu comme si le flan retombait d’un coup. On le sent un peu gêné, timide même, et si la demoiselle lui jette un œil, il répond par un grand sourire maladroit en indiquant qu’il se mettra à côté d’elle (je ne suis pas assez près pour entendre s’il demande l’autorisation ou si la place est prise, mais le garçon vient avec une telle bouille de gendre idéal qu’il est probablement difficile de lui refuser, même si les filles l’ont vu venir de loin et comprennent les intentions du petit malin — le gars a un radar à la place du cœur, je ne l’ai jamais vu s’asseoir à côté d’une femme un peu revêche ou d’une grande gueule hérissée lui signifiant vertement son désir de mâter seule un vieux film hongrois).

La suite n’est pas moins pathétique. En général, les demoiselles ne semblent pas bien enclines à discuter. Dans l’immédiat en tout cas. (Je pense que toutes les filles françaises ont tendance à se renfermer quand elles sentent qu’elles vont se faire draguer, parfois même avec plaisir si le macho de circonstance leur plaît, ou qu’un relou vient empiéter sur leur espace). Il reste toujours un peu de temps avant que le film commence, et parfois ça tourne un peu au malaise. Le garçon, même si je pense qu’il sait garder une certaine distance de courtoisie (plutôt du genre dragueur des beaux quartiers, insistant, mais poli, insistant, mais poli, insistant, mais… relou, là), est particulièrement expressif, et pour le moins, incapable de cacher ses regards en coin (à moins que cette insistance visible soit précisément une technique pour signifier son intérêt à sa proie). Quand il jette un œil qu’il croit discret sur la fille à côté de lui, c’est comme si tout son corps s’animait pour émettre un signal : « Attention, je mâte ! » (Rien de concupiscent dans ces regards, on sent plus un pauvre chéri émettant des appels du pied pour engager une conversation. C’est juste d’une obséquiosité un peu folle s’il multiplie les regards de gentil garçon et les grands sourires avenants et si la fille a le courage de lui jeter un regard ou est disposée à répondre avec les mêmes simagrées — au lieu d’avoir un Mister Bean, on se retrouverait alors avec  deux clowns aux attitudes débiles et muettes, mais la situation ne s’est encore jamais présentée sous mes yeux…)

Ici, deux cas de figure. Soit certaines femmes apprécient de se faire draguer lors d’une séance, flattées ou curieuses de voir, histoire de lui laisser une chance à celui-là… (Ce n’est probablement pas les plus nombreuses par les temps qui courent.) Soit elles flippent et s’agacent de voir un tel relou prendre ses aises juste à côté d’elles. L’approche est si insistante qu’elle peut réellement confiner au malaise.

Bref, le garçon doit savoir, au moins, se tenir tranquille lors des séances (je rassure les demoiselles qui me lisent et que je sais très nombreuses… à m’éviter dans les salles). Je n’ai jamais entendu aucun cri, aucune plainte (en tout cas ostensible). Le mec est juste un peu relou, un peu collant, et un peu récidiviste.

Je ne connais pas ses intentions. Avec ses airs de premier de la classe, difficile de savoir s’il cherche des coups d’un soir ou le grand amour. Quoi qu’il en soit, voilà plusieurs mois que je le vois adopter à de nombreuses séances la même technique, et manifestement sans grand succès, car le garçon est rarement accompagné. Rarement. Parce qu’il est vrai que ces derniers temps, il semble avoir atteint un assez haut niveau de drague pour discuter avec les filles à côté de qui il était assis (en tout cas je l’imagine, vu que je n’assiste pas à toutes ses tentatives). Des filles de son âge, souvent seules elles aussi. Reste à voir si elles lui répondent par simple politesse ou s’il les agace. Si certains cinémas se vident peu à peu des femmes arrivées un certain âge, c’est peut-être pas toujours parce qu’elles ont trouvé leur homme ou cessé d’être cinéphiles : elles en ont peut-être assez de croiser des types à qui elles répondent poliment, mais dont elles n’ont rien à faire. Mystère… (Moi, je cause à mes pieds, et je dévisage tous les spectateurs sans discrimination : des jolies qui viennent se placer au centre, aux habitués du fond de la classe et qui parlent fort ou aux vieux qui arrivent une heure à l’avance pour choper leur place préférée sur le côté. C’est comme ça qu’avant le film, j’ai droit à mes courts-métrages, à mes épisodes Netflix. Y auraient des automobiles, je me mettrais à les compter. Comme il n’y en a pas, je garde un œil sur le relou aux yeux de velours, et j’essaie de repérer avant qu’il arrive sur quelle fille il pourrait jeter son dévolu.)

Et si je dis tout ça aujourd’hui, c’est qu’à la dernière séance, il m’a bien fait rire, le lourdaud.

Technique habituelle : arrivé ni trop tôt ni trop tard, un regard discret vers le milieu de la salle depuis l’allée, et là, il repère une habituée de son âge qu’il ne peut pas ne pas avoir remarquée après toutes ces séances (oui, il y a beaucoup d’habitués, même jeunes). D’habitude, la demoiselle est accompagnée d’un beau barbu à l’air un peu endormi, alors l’occasion est trop belle, notre rat de cinémathèque se fraie un chemin vers sa belle, grand sourire générique, travelling posé, panoramiques en coin. Et puis, premier faux pas, je vois s’installer trois rangées derrière lui une fille qui, il me semble, discutait avec lui la veille : si celle-ci n’a pas la tête dans les étoiles, il me paraît assez peu probable qu’elle n’ait pas repéré notre bonhomme assis à deux pas devant elle. Soit elle ne l’a pas vu en se posant, soit elle l’a vu après et n’a pas osé intervenir (surtout le voyant à côté d’une autre), soit, ben, elle l’évite… (Quoi qu’il en soit, elle m’a paru déguerpir bien vite à la fin de la séance.)

Et puis la chute inévitable, deuxième faux pas, assez prévisible : le petit barbu, finissant sa sieste, entre dans la salle (je riais déjà, mais j’ai l’esprit mal tourné), se présente devant l’allée et rejoint son amie… Malaise, slam tilt, new ball, essaie encore…

C’est con, mais ça m’amuse.


Des nouvelles du dragueur de la Cinémathèque en ce mercredi de mi-février. Je n’avais pas vu le bonhomme depuis un bon moment, faute peut-être de suivre les mêmes rétrospectives, et le voilà qui ramène sa bonne bouille de vainqueur pour l’ouverture de la rétrospective… Léonide Moguy. On ne rit pas, c’est un événement. Moguy est un cinéaste semble-t-il féministe très populaire dans les années 30 dont on ne sait plus rien aujourd’hui faute d’avoir été loué par les cahiéristes des années 50 et qui ont pu pendant tout le reste du siècle dicter ce qu’était l’histoire du cinéma français ; on imagine pas notre séducteur maison venir exercer ses talents lors d’une telle ouverture. C’est qu’il doit mieux flairer les coups que moi, parce que tout inconnu qu’il est, le Moguy a fait quasi salle comble dans la grande salle (avant que ses autres films soient balancés sans grande considération à la cave).

Bref, je le vois donc apparaître, garni d’une barbe de dix jours, alors que la salle est déjà bien remplie. Pas n’importe où. Posté à mi-salle sur les marches dans le coin droit en faisant semblant de voir s’il n’y a pas quelqu’un dans le coin qu’il connaît. Le radar de jolies nénettes est en action, et bientôt en émoi : il a trouvé sa cible, dérange cinq ou six personnes pour se faufiler en plein milieu d’une rangée juste devant la mienne. Restait une place en plein milieu à côté d’une jeune et grande blonde. Le jackpot pour un dragueur, quoi. Et puis technique habituelle… Vas-y que je demande l’autorisation de m’asseoir et que j’engage la conversation.

Pas vu le reste. Il se trouve qu’une fille accompagnée de sa très chère mère est venue troubler mon attention en venant se placer juste à côté de moi au moment où le garçon entamait sa drague. Troublé encore quand, alors qu’elle s’était mise à côté de moi, elle s’est rendu compte que le siège était cassé et a changé de place vers la gauche…

Puisque les femmes du tout Paris me lisent, sachez qu’il y a un siège cassé dans la grande salle. Votre mission si vous l’acceptez : y attirer le dragueur de la cinémathèque. (En vrai, le siège ne me paraissait pas si cassé que ça ; j’ai comme l’impression que c’était un prétexte pour se foutre un peu plus loin.)

(Simple commentaire naïf, mais, sérieusement… ne viendrait-il jamais à ces filles l’idée de se barrer à une autre place en voyant ce lourdaud déranger toute une rangée pour se mettre juste à côté d’elles ? C’est quoi, de la naïveté de leur part, de la flatterie ? Parce que moi ça me fait rire, c’est un nouveau sketch à chaque fois, mais quel emmerdeur ne faut-il pas être pour multiplier ce genre de tentatives pathétiques dans un même endroit… Il se ferait bien remettre à sa place une bonne fois pour toutes, sans esclandre, juste des nanas se barrant sans lui adresser le moindre regard, il comprendrait que ce ne sont pas des manières… Vous êtes trop naïves, ou trop indulgentes avec ce genre d’énergumènes.)


Hé ben… ça drague à la Cinémathèque, mais pour une fois, le relou aux yeux de velours n’y est pour rien.

Film un peu glauque hier où une Charlotte Rampling de vingt ans chante les seins à l’air dans un uniforme nazi. En ces temps de crise du nouveau coronavirus, il semblerait que certains aient paradoxalement envie de se rapprocher de leurs semblables… parfois bien plus vieux. (De là à penser à un complot de la jeune génération vis-à-vis des plus vieux, ces derniers étant les plus vulnérables dans cette épidémie…)

Avant le film, un bonhomme de bien cinquante ans, plutôt laid mais soucieux manifestement de s’accorder avec la jeunesse sur le plan vestimentaire, et assez entreprenant malgré le petit parfum de suspicion permanent traînant à la suite des vieux pervers, entame la discussion avec une petite rousse de pas vingt ans assise derrière lui. Les mêmes maladresses d’approche qu’un jeune inexpérimenté, mais le soin des gens polies. Le bonhomme est vite mis en confiance par la jeune rousse qui lui répond avec autant de maladresse, mais flattée, semble-t-il, et assez ouverte à la discussion. En ni une ni deux, le quinquagénaire en blouson de cuir, et qui doit bien faire trente centimètres de plus que sa belle rousse, propose de venir s’asseoir auprès d’elle, dérange deux demie-rangées assez peu garnies, et poursuit son approche séductrice.

Étrange couple en tout cas, et au contraire de l’habituel dragueur des lieux, le quinqua semble avoir des chances de conclure.

Autre épisode à la limite de la gérontologie, aujourd’hui même pour un navet en 3D. J’ai oublié mes lunettes, à la limite pour un film 3D, ce n’est pas bien grave, mais je change de ma place habituelle et me rapproche de l’écran. Je me mets aussi tout près de la rangée pour pouvoir sortir rapidement dans le cas peu probable où j’arrive à choper la séance qui suit dans la salle d’à côté. Je laisse juste une place à côté de moi pour ne pas trop être excentré, et là je vois une gamine se faufiler comme une anguille sur le siège de droite. Je sens comme un regard insistant posé sur moi. On ne m’a pas fait ça depuis que j’ai quinze ans (et en réalité, je n’ai même pas souvenir d’avoir été autre chose que témoin de cette technique puérile et féminine visant à attirer l’attention de mâles). Oui, parce que pour une fois, le dragué (et le vieux), c’est moi. (À moins que ce soit pour se foutre de ma tête.)

Bref, la jeune fille, buste entièrement tourné vers moi, gesticulant de tout son petit corps pour réveiller mes indicateurs d’alerte endormis : « Hou, hou ! Je suis là, je te regarde ! » Je tourne la tête un peu méfiant voire pétrifié un peu comme on le fait en se sentant épié par un serpent à sonnette. Je ne suis pas forcément rassuré quand je vois une petite brune asiatique d’une vingtaine d’années que j’ai déjà vue plusieurs fois et qui feint, ou qui a, quinze ans d’âge mental. Plutôt jolie, elle pointe impétueusement son menton vers moi dès que je la regarde et viendrait presque me sauter sur le bras avec les siens comme le ferait un chiot pour réclamer un sucre. Je lui demande un truc tout aussi idiot que ce qu’elle dégage avec ses lunettes 3D posées sur le nez, mais pas refroidie par mon manque total de repartie, elle continue de japper dès que je détourne la tête pour attirer mon attention. Mal tombée l’énergumène, en plus d’être vieux, j’ai l’amabilité et la conversation d’un glaçon.

Et là, alors que la salle commence à être bien remplie pour une séance à 16h en début d’une épidémie gérontocide (il y a beaucoup de jeunes dans la salle), j’entends quelqu’un interpeller dans ma direction. Je tourne la tête, et derrière la petite brune qui joue avec ses lunettes, je vois la plus belle femme du monde qui me demande si la place deux ou trois sièges sur ma gauche est libre. Je reste deux secondes dans le vague, je me sens d’un coup projeté dans un roman de Philip K Dick. Mais non, je n’ai rien pris, j’ai mes lunettes dans les mains et le film n’a pas commencé. La place était libre, le reste est brouillard.

En vingt secondes, j’ai eu le temps de me faire draguer pour la première fois de ma vie par un personnage de cartoon grandeur nature et de croiser le regard de la plus belle femme du monde (qu’un autre se chargera de draguer). Le relou aux yeux de velours a perdu une bonne occasion de venir exercer ses talents aujourd’hui.


Et revoilà notre don juan pour une masterclass dominicale susceptible de réunir de jolies célibataires bien éduquées. J’ai manqué son entrée en scène, mais celle-ci intervient sensiblement toujours à la même période. Je l’ai senti passer d’un côté de la salle à l’autre en la traversant dans mon dos, signe qu’il avait peut-être repéré sa cible de loin et qu’il passait de l’autre côté pour passer à l’action. Bref, il se présente dans une rangée, se rapproche du centre, et demande à une demoiselle s’il peut se mettre à côté d’elle. Manque de chance, elle lui répond qu’elle garde la place pour quelqu’un : manifestement, une nouvelle fois (puisque c’était déjà arrivé), le relou est venu s’enquérir d’une fille dont le bonhomme s’est absenté quelques minutes. Le voilà donc obligé de s’asseoir à côté d’un jeune garçon faisant très « élève d’école de cinéma payée par papa », habillé chiquement, visage poupon et coiffure à la mode. Triste voie sans issue pour le relou de la Cinémathèque.

Il aurait attendu vingt secondes, sa proie était là, se présentant deux rangées derrière la sienne. Une magnifique brune à la frange sévère, le nez long et étroit, venant s’asseoir dans un no man’s land improbable au centre de la salle. Se sachant chassé par sa duchesse du jour, le relou se tourne et se retourne, l’œil vide et perdu, et tombe inévitablement sur la petite brune. Va-t-il changer de place ? Non, il rend les armes. Il sera encore temps peut-être de mettre la main sur elle à la sortie…

Dommage pour lui. Non seulement la petite brune était charmante, peut-être deux fois plus jeune que le pull tout peluché qu’elle portait, mais ne cessait de donner des signes au garçon assis à deux fauteuils sur sa droite que « si seulement… elle était libre ». Pas de vaine, vraiment, même si quelque chose me dit qu’elle n’était pas de nature à se laisser faire (la frange, ça peut être radical en donnant un air sévère voire rebelle). À vouloir amadouer le garçon sur sa droite, elle m’en a même déconcentré un bon moment à se tricoter les cheveux trois heures durant avec les plus jolis doigts du monde… C’est pas gentil d’offrir malgré soi ce spectacle à des types transparents qu’on finirait presque par rendre gaga en essayant d’en séduire d’autres. Le relou a manqué sa sortie ; le garçon sur la droite l’a suivie du regard en se demandant s’il devait la suivre ; mais tous les célibataires ce dimanche finiront un peu plus leur semaine, seuls, à se lamenter sur leur oreiller : « À un cheveu, ça s’est joué à un cheveu… ».

Gageons que le relou, la prochaine fois, calculera son entrée un peu plus tard.

Exposition Léonard de Vinci 1519-2019, Louvre

Pour mémoire, retour sur mon passage à l’exposition consacrée à Léonard de Vinci, au Louvre, pour les 500 ans de sa mort. Ce n’est pas mon habitude de partager ces visites sur le site (les images postées sont gourmandes, mais elles seront mieux ici que dans un catalogue en ligne que je ne regarde jamais). J’antidaterai d’ailleurs, et peut-être, des expositions passées, même si c’est plutôt récemment que je me suis mis à « lever le bras avec mon smartphone », comme je l’ai entendu dire par une visiteuse agacée lors de cette dernière exposition. Je ne suis pas spécialiste d’art (je n’ai fait que deux jours en histoire de l’art avant de me faire jeter), mais je suis plutôt bien accompagné ; et comme j’ai une mémoire de moineau, je préfère recopier ce qu’on me raconte généreusement. Plus globalement, je partage ici un ressenti, une exporience, sur les à-côtés d’une expo tant il y a parfois à dire…

Comme c’était donc prévisible, l’exposition est blindée de monde, même si on n’en est qu’à la seconde semaine. Mais compte tenu du fait, déjà, que le Louvre est submergé ces derniers temps par les visiteurs venant principalement voir la star des stars, la Joconde, alors même qu’on l’avait refourguée dans une autre salle, et foutre ainsi un bordel monstre dans les allées… tout cela présageait un bordel identique pour l’exposition. Il est presque devenu évident désormais que le plus grand musée du monde est devenu trop petit pour ses visiteurs. On finira bien un jour par ne plus dédier qu’un seul espace dans la capitale pour exposer celle qui fait venir le gros des visiteurs du Louvre. C’est d’ailleurs la grande absente de l’exposition ; difficile à comprendre ce qui empêchait le Louvre à déménager Mona Lisa dans une salle de l’exposition après son précédent déménagement. Elle y aurait sans doute eu plus sa place sur le grand mur dédié à la reproduction de la Cène exécutée du vivant de De Vinci par Marco d’Oggiono. Le morceau est évidemment bien plus grand que le tableau de Léonard de Vinci, mais elle aurait très bien pu tenir sur ce mur où les visiteurs se pressent en masse pour voir la chose avant de se rendre compte qu’il s’agit d’une copie…

C’est d’ailleurs un peu le problème de l’exposition. On sait que les musées italiens ont quelque peu traîné les pieds pour prêter leurs pièces au Louvre, et comme on sait que Léonard de Vinci a très peu peint, si on pouvait au départ espérer tendre vers l’exhaustivité, il suffit qu’une pièce manque à l’appel pour qu’on ait un peu l’impression, parfois, que les restaurateurs de l’exposition aient dû faire les fonds de tiroir pour compléter la chose. La copie de la Cène appartenant au Louvre, ça fait grand le tiroir. Je précise au passage que si la Joconde n’est pas présente, elle est l’objet (si on s’y prend assez tôt si j’ai bien compris, en en faisant la demande dès l’entrée), dans une salle dédiée, à une expérience de réalité virtuelle…

Je reviens sur les problèmes d’affluence. Le Louvre fait manifestement n’importe quoi dans la gestion des flux de visiteurs et de son personnel (de sous-traitance) chargé de délimiter les entrées. Plusieurs queues immenses s’étalent dans les différentes entrées du musée, mais on ne sait pas pour quoi les visiteurs attendent. Des panneaux sont disposés aux entrées, et même quand on a fini de faire la queue pour savoir enfin pourquoi on la faisait, on n’y comprend pas beaucoup plus tant les indications ne veulent strictement rien dire et ne correspondent pas à ceux pourquoi les visiteurs croyaient attendre (forcément, quand on se faufile dans une queue sans savoir vers quoi elle mène, on a des surprises). Par où je suis passé, deux files, deux entrées, longues sur plusieurs centaines de mètres, et un seul employé qui tentait vainement d’expliquer, visiteur après visiteur, qu’ils n’auraient pas dû prendre cette file, mais l’autre, etc. Presque aussi utile que les panneaux incompréhensibles, l’employé, incapable de lever la voix (ou qui ne peut plus le faire après plusieurs minutes de service) pour disposer comme il faut les visiteurs… Tout le monde râle : des personnes accréditées et prioritaires pensant être dans la bonne file alors que tous les autres devraient se reporter à les entendre dans l’autre file, aux étrangers fascinés par la logique française en matière d’organisation, ou le bon père de famille expliquant ostensiblement arrivant au bout de sa file et à tous ceux de l’autre file qu’ils n’ont pas à y être et que leur place est derrière lui… Et tout ce petit monde est passé, semble-t-il, avant ça par le même cirque online, le site du Louvre ayant inventé l’équivalent du ticket dans les administrations : tu arrives sur le site, et tu fais la queue. Une petite animation t’indique qu’il y a du monde, et qu’il te faut attendre pour accéder au site. Ah ? Sauf qu’arrivé sur le site en question, le temps que tu te connectes et arrives sur la page désirée, ça rame encore alors qu’après tout le temps d’attente ça devrait pas ; et tu peux même finir par repasser par la page « queue » avec le petit bonhomme animée parce que tu n’es pas arrivé à la page attendue… (Hé, les mecs, si une fois sur le site, ça rame à mort, c’est qu’il y a encore trop de monde et qu’il faut augmenter le temps d’attente. Parce que là, tu as des milliers de pèlerins sur le site qui y passent dix fois plus de temps qu’il ne leur en faudrait pour prendre un billet ou autre, et qui y passent une plombe, ralentissant du même coup le flux des nouveaux arrivants…)

Bref, une fois que t’es rentrée, tu prends le soin de déposer des affaires dans un casier (c’est mieux quand t’as une trotte à prévoir), tu n’oublies pas de prendre l’excellent fascicule disposé à l’entrée de l’exposition qui te permettra de te passer du volumineux audiophone, et zhoo, tu te rues dans les premières salles de l’exposition.

Première impression : c’est sombre, trop sombre. Tu te dis que finalement, l’audioguide c’était pas plus mal parce que tu peux pas lire ton fascicule. Quel est l’imbécile qui t’a conseillé de préférer le fascicule à l’audioguide ?… Deuxième impression : ça avance pas. Logique, aucune raison de penser que la queue à laquelle tu pensais échapper une fois à l’intérieur se dématérialisera façon sfumato.

En fait, c’est un peu plus compliqué que ça : je suis resté deux minutes coincés dans un bouchon, non pas parce que ça n’avançait pas, mais parce que la salle était bloquée des deux côtés par des guides et leur troupe. Faut bien que les guides puissent travailler, mais c’était pas de chance, ça laissait penser aux arrivants qu’il y avait une « queue », augmentant du même coup la troupe et formant un engorgement de mauvaise augure. Il en était rien, il faut surtout apprendre à se faufiler parmi les visiteurs pour passer d’une œuvre à une autre.

Et c’est là encore où le bât blesse, parce que toi, tout respectueux de l’ordre que tu es, tu voudrais suivre les œuvres telles qu’elles sont disposées dans ton précieux fascicule. Sauf que les commissaires de l’exposition sont de petits facétieux : aucune logique toujours, et tu passes une bonne partie de ton temps à essayer de fureter d’un mur à un autre pour comprendre l’ordre à suivre. Quand il est si difficile de se faire un chemin dans les salles, ça pose quelques problèmes. Alors, tu finis par le faire à la française : tu regardes, tu profites, tu relèves le numéro, et chose étrange et amusante, il se trouve que l’ordre est respecté dans le fascicule et qu’on peut ainsi facilement s’y référer (c’est aussi un bon moyen pour passer à côté d’une œuvre, mais ne faisons pas la fine bouche, j’ai croisé tant de visiteurs démunis, perdus, lorgnant avec envie et incompréhension sur les fascicules de ceux qui avaient eu la chance de ne pas passer à côté à l’entrée). (J’ai même vu à un moment trois petites vieilles se ruer sur un livret en chinois abandonné par un visiteur en fauteuil roulant — qui ne semblait pas Chinois, preuve peut-être qu’il n’en disposait pas de première main — et cela seulement à l’avant-dernière salle.)

Le Christ et saint Thomas, Andrea del Verrrocchio (Orsanmichele à Florence)

Une fois arrivé dans la première salle, le ton est donné, c’est donc comme déjà indiqué, très, trop, obscur, on profite d’un magnifique bronze prêté par un musée de Florence, et d’une suite interminable d’études minuscules pour des draperies, et là tu commences à faire la grimace à l’idée que toute l’exposition est comme ça.

Heureusement, bien en vue, un premier dessin du maître attire l’oeil, c’est Paysage de la vallée de l’Arno, avec déjà une petite incongruité : l’annotation en miroir dans le coin gauche du dessin.

Paysage de la vallée de l’Arno, Léonard de Vinci (Cabinet des dessins et des estampes, Florence)

Vient alors la vedette inattendue de l’exposition : la réflectographie infrarouge, qui sonne un peu comme du « au Louvre, on n’a pas toutes les œuvres de Léonard, mais on a des idées ». J’exagère un peu, ma guide personnelle me rappelant que le beau Léo était un peu comme moi, qu’il aimait peaufiner ses tableaux jusqu’à plus soif, et qu’au final, ben, des œuvres achevées, il n’y en avait pas tant que ça (c’est même rappelé plusieurs fois dans les panneaux au mur de l’expo « oui, bon, ça va, on vous rappelle que de Vinci n’a pas tant produit que ça ! ») Toujours est-il qu’avec une quinzaine de chefs-d’œuvre (même si aussi surprenant que cela puisse paraître, j’ai l’impression d’entendre aux infos qu’on en découvre tous les jours, et cela pas plus tard qu’aujourd’hui), c’est toujours plus que ce que je peignerai jamais (oui, moins j’ai de cheveux, plus je peigne).

Qu’est-ce donc que la réflectographie infrarouge ? C’est cette technique permettant de voir ce qui se cache derrière les premières couches de peinture, et ainsi de découvrir les techniques préparatoires d’un peintre, ses ajouts, ses ratés (ses repentirs, quand on a fait plus de deux jours d’histoire de l’art), etc. C’est la première fois, j’avoue, que je vois de tels objets (non artistiques) dans des expositions, mais il faut avouer que c’est follement précieux pour comprendre les œuvres (parfois absentes, ah, ah, d’une exposition). Ç’a donc un pouvoir à la fois didactique et… évocatif.

La plus belle, même absente de l’exposition, est donc ainsi scannée par réflectographie, et certains détails ou travaux préparatoires y apparaissent, mais également la problématique fente susceptible un jour de la défigurer. Madame del Giocondo est donc accoudée à un bras de fauteuil (j’avais point vu).

Réflectographie infrarouge de La Joconde, de Vinci (C2RMF / Elsa Lambert)

Le plus spectaculaire de la technologie concerne d’autres tableaux. Pour Portrait de jeune homme tenant une partition, il semblerait que la partition en question ait été ajoutée sur le tard… Autre revirement, plus spectaculaire encore, celui de Saint-Jérôme pénitent, que Léonard de Vinci avait d’abord peint torse nu (et avant de décider qu’il était urgent de laisser l’œuvre inachevée). La réflectographie dévoile surtout le massacre dont a été victime le tableau au cours du XIXᵉ siècle, sa partie centrale ayant été tout bonnement découpée…

 

Saint-Jérôme pénitent, Léonard de Vinci (Musée du Vatican)

Réflectographie infrarouge Saint Jérôme pénitent, Léonard de Vinci (Vatican Museums)

 

Le procédé permet ainsi de dévoiler les détails d’un tableau laissé inachevé par Léonard : L’Adoration des mages.

Réflectographie de L’Adoration des mages, de Vinci (détail) (Galerie des Offices de Florence)

Ou encore avec La Vierge à l’Enfant (Madone Benois) :

La Vierge à l’Enfant, ou Madone Benois, Léonard de Vinci (L’Ermitage)

Réflectographie de La Vierge à l’Enfant, ou Madone Benois, Léonard de Vinci (L’Ermitage)

Deux des plus célèbres portraits féminins du maître, disposés l’un à côté de l’autre, sont également passés au scanner : La Belle Ferronnière et La Dame à l’hermine. Une proximité qui s’explique à la fois par la nature des sujets (apparemment deux maîtresses d’un même bonhomme) et par celle du bois utilisé puisque les deux panneaux seraient issus du même tronc.

Réflectographie infrarouge, La Belle Ferronnière, de Vinci (Louvre / C2RMF / Elsa Lambert)

Réflectographie infrarouge, La Dame à l’hermine, de Vinci (Musée national de Cracovie)

Le Condottiere, d’Antonello de Messine (appartenant au Louvre) est exposé dans ce coin de l’exposition, ayant probablement inspiré de Vinci pour Portrait de jeune homme tenant une partition et pour La Belle Ferronnière. (Portrait de trois quart, fond noir uni et regard caméra ou presque.)

Le Condottiere, d’Antonello de Messine, flou (Louvre)

Une liberté inspirée peut-être par Andrea del Verrocchio :

Étude de tête d’enfant, Andrea del Verrocchio (Kupferstichkabinett, Berlin)

Quand on pense à Léonard de Vinci, on pense souvent à ses sourires énigmatiques, mais que dire de ses regards… Celui, doux et paisible de La Scapigliata (présent à l’exposition), ou celui à la Lady Di, en coin et par en dessous de La Belle Ferronnière ou enfin celui-ci pour une étude de La Vierge aux rochers :

Étude de tête de femme / figure pour l’ange de La Vierge aux rochers (Bibliothèque Royale de Turin)

Celui du portrait de Ginevra de’ Benci, ici sous réflectographie infrarouge, n’est pas moins… étrange :

Réflectographie infrarouge du portrait de Ginevra de’ Benci, de Vinci (National Gallery of Art, Washington)

Alors, quand on pense que La Joconde doit essentiellement sa réputation à un vol rocambolesque de la Belle Époque, on est en droit de se demander si La Belle Ferronnière, par exemple, ayant subi le même sort, n’en aurait pas bénéficié en retour d’une popularité équivalente. Les commissaires de l’exposition en ont fait d’ailleurs l’égérie de leur exposition. (L’avantage de La Joconde sur ses autres portraits, c’est aussi et surtout qu’il est achevé. Léonard semble avoir négligé par exemple de terminer le bas de sa Belle Ferronnière, que tel un digne héritier des découpeurs de tableaux du maître, je m’empresse ici de rogner. Habitude étrange chez de Vinci tout de même, parfois, à passer des années à peaufiner l’essentiel de certains tableaux tout en négligeant des zones, certes plus décoratives, mais qu’il aurait pu achever en deux trois mouvements…)

La Belle Ferronnière, de Vinci (Louvre)

Léonard amateur de cheval, parce qu’un cheval dans un tableau, ç’a tout de même de la gueule :

Tête de cheval en réflectographie, détail, de L’Adoration des mages, Léonard de Vinci (Galerie des offices de Florence)

Réflectographie de L’Adoration des mages, de Vinci (détail) (Galerie des Offices de Florence)

L’exposition nous propose également quelques huiles sur bois de Marco d’Oggiono ou de Boltraffio. Jeune Fille couronnée de fleurs, de ce dernier, est magnifique :

Boltraffio, Jeune Fille couronnée de fleurs (North Carolina Museum of Art)

Pour l’occasion, La Vierge, l’Enfant Jésus avec sainte Anne et saint Jean-Baptiste a été prêté par la National Gallery de Londres, dessin préparatoire pour La Vierge à l’Enfant avec sainte Anne.

La Vierge, l’Enfant Jésus avec sainte Anne et saint Jean-Baptiste, de Vinci (National Gallery, Londres)

Le cœur de l’exposition est dédiée à la « science » de Léonard de Vinci. De nombreux manuscrits, de croquis ou de notes écrites à l’envers (comme tout génie qui se respecte, Léonard était gaucher) y sont présentés. Les deux plus célèbres étant L’Homme de Vitruve (un prêt soigneusement gardé et truffé de capteurs clignotants) et l’Hélicoptère.

L’Homme de Vitruve, de Vinci (Gallerie dell’Accademia ,Venise)

L’Hélicoptère, de Vinci (Institut de France)

Sa majesté la Reine Elizabeth II y est allée aussi de son petit prêt :

Anatomie, étude des muscles du cou, de l’épaule et du bras, Léonard de Vinci (Collection royale, Château de Windsor)

On nous propose ensuite un retour à Florence avec une magnifique huile sur bois d’Aristotile da Sangallo : La Bataille de Cascina à laquelle, dans les contours, on peut opposer les cuisses rondelettes du petit Jésus de La Madone aux fuseaux (pour ce qui en tout cas ici de la copie et version américaine, celle dite Madone Landsdown exposée ici, la version originale attribuée à Léonard seul étant perdue).

Aristotile da Sangallo : La Bataille de Cascina (Earl of Leicester and Trustees)

Madone Landsdown, Léonard de Vinci et atelier (collection particulière)

Aux sourires énigmatiques de Léonard, on peut aussi y opposer ses jolies gueules grandes ouvertes :

Étude pour Lutte pour l’étendard, de Vinci (Szépmuvészti Muzeum)

Étude de figure pour Lutte pour l’étendard, de Vinci (Szépmuvészti Muzeum)

Expression que nous ferions sans doute si on devait compter les revirements, non pas du maître, mais des experts, quant à la paternité ou non attribuée à Léonard de Vinci pour certains tableaux ces dernières années… L’exposition s’achève presque comme un pied-de-nez à toutes ces histoires avec, à deux pas du Saint Jean-Baptiste de Léonard, un Salvator Mundi, pas celui, dit de Cook, qui semble selon la rumeur passer des jours heureux sur le yacht d’un prince saoudien après avoir affolé les compteurs (et les polémiques) chez Christie’s, mais celui, dit de Ganay, dont la paternité est tout aussi incertaine, et que le Louvre, ironiquement ou prudemment, se propose d’attribuer (comme parfois lors de cette exposition) à « l’Atelier » de Léonard de Vinci. Autrement dit, à lui et… à ses disciples. Au moins, on est sûr de ne pas se tromper ! (On ne sait pas qui est l’heureux propriétaire particulier — le Louvre aurait décliné l’offre d’une vente —, une chose est sûre, je préfère cette version à celle qui se promène on ne sait où sur les mers et qui, d’après son état lors de sa réapparition inespérée, semble avoir pas mal bourlingué par le passé…)

Saint Jean Baptiste, de Vinci (Louvre)

Salvator Mundi, version de Ganay, de Vinci et atelier

Merci pour cet exposé les amis, la boutique m’attend. Je m’en vais acheter pour mon radeau pneumatique un ou deux marques-pages à contempler les jours de gros temps.

Trône-au-fût ou mangeoire à livres

Appel à invention

 

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

 

Toi, mon tronc, mon arbre, sur lequel je pourrais poser mes fesses et conforter mes yeux. Toi qui m’ignores encore et qui t’étires de tout ton long sur tes racines blondes… Vois-tu mon tronc, je sais que tu m’attends.

Les promeneurs, égarés ou non, depuis l’invention de la bipédie, ont inventé les sentiers, les laies, les chemins, les allées… C’est une grande réussite.

Depuis qu’ils sont descendus de leurs branches, les hommes occupent leurs journées entre deux activités : la marche et la contemplation. Si les marcheurs ont trouvé leurs voies royales, les contemplatifs, pour éviter ronces et fourmis, ont adapté la cage à oiseaux pour bipèdes (appelons cela niches ou logis, pavillons ou termites de copropriété, c’est du pareil au même), et ils s’y sont perdus. Il manque aux contemplatifs une invention capable de les ramener à leur point de départ, dans les forêts…

Pour éviter ronces et fourmis, les contemplatifs ont d’abord eu l’idée de supprimer les arbres, puis avec les arbres, les fourrés. Puis comme c’était un peu triste la vie sans un arbre, ils se sont dit qu’un ou deux arbres, c’était pas si mal que ça. Et sans le savoir, ils se mirent à en adopter, et puisque les fourrés avaient disparu de ce qu’on appela alors des jardins ou des parcs, ils inventèrent… la chaise longue.

Ah, qu’il est bon de pouvoir prendre l’air sur une chaise, au soleil, loin de l’agitation des villes !

Eh ben tout cela doit cesser ! L’homme n’est pas un animal rampant qui s’abaisse à contempler les herbes ! Tarzan avait raison, l’avenir de l’homme, c’est la liane ! Quand il ne marche pas, l’homme moderne doit pouvoir contempler le monde depuis une certaine hauteur. Et c’est encore plus vrai pour le contemplateur qui baisse la tête : le lecteur de bonnes aventures.

L’homme qui lit devrait pouvoir le faire, non plus au pied d’un arbre, mais trônant fièrement sur son fût ! L’homme ne lie pas, il trône !

On envoie bien les oiseaux là-haut se fourrer dans des mangeoires, il serait temps que les contemplateurs reprennent les fûts en main, et qu’à défaut de s’accrocher aux branches, que le tronc soit leur foyer.

Il faut bien avoir eu une poutre tout ce temps masquer la forêt pour ne pas avoir encore pensé à cette association :

Nous sommes à la veille d’un saut évolutif de première ampleur, mobilisons toutes les forces créatrices, inventeurs, bricoleurs, ingénieurs, industriels, pour aider l’humanité à recouvrer sa pleine dignité.

Demain, dès l’aube, les contemplatifs relèvent les copies, et au pire dans l’après-midi, nous voulons pouvoir affûter nos livres à l’ombre des sous-bois.

Et quand je partirai, je piétinerai à la ronde
Tous ces bouquets de ronces et ses fourmis en pleurs.