Madeleines Ewing Athletics trempées dans le tilleul White Sox et Charlotte Hornets

Effets de style

Ces casquettes ont tout juste trente ans. J’ai utilisé celle des White Sox pendant tout ce temps, et on peut sans peine affirmer qu’elle a fait son temps. Je procède ainsi depuis des années, j’use mes affaires jusqu’à ce qu’elles filent en lambeaux. Héritées d’un voyage linguistique dans l’Illinois, elles sont les dernières reliques de la seule période peut-être où je m’achetais des fringues « pour le plaisir ». J’étais revenu avec pas mal d’autres effets dignes d’un cirque NBA ou de la caravane du Tour de Plouc faisant étape dans le trou du cul de l’Amérique, mais force est de constater que ces affaires, souvent produites en coton de qualité et à l’étranger (Corée du Sud et Sri Lanka pour les casquettes), sont loin d’être de la camelote. Trente ans pour une casquette surutilisée, maintes fois passée à la machine, grignotée par la sueur et la poussière, c’est plutôt un joli pied de nez à la surconsommation et à l’obsolescence contrôlée.

Et le plus étonnant dans l’affaire, c’est que maintenant que je me décide à remplacer celle des Sox par celle des Hornets (époque Alonzo Mourning et de son numéro 33), je remarque tout juste que cette dernière est… comme neuve. Les jointures tissées sont impeccables ; la couleur, à ce que je peux en juger, reste intacte et sans altération ; le carton (ou le plastique) de la visière toujours aussi rigide ; la languette en plastique pour ajuster la taille… comme neuve.

Je ne peux pas en dire autant d’un sweat des Bulls qui m’a longtemps servi de pyjama, et dont je me suis seulement résolu l’année dernière à foutre à la poubelle parce qu’il partait en miettes.

Mais j’ai de plus vieilles reliques encore : des sneakers Ewing (33 encore), vieilles d’une ou deux années supplémentaires, elles aussi laissées longtemps, comme neuves, dans leur boîte, mais dont la gomme de jointure des semelles a fini par partir en miettes façon nougat.

Ces étranges reliques, en les observant aujourd’hui comme des madeleines oubliées dans un placard, m’ont remis en mémoire ce que m’avait dit une fille il y a quelques années et qui m’avait laissé assez pantois : « J’aime pas ton style ».

Il n’y avait rien d’agressif dans ce commentaire, la personne étant habituée à lancer des piques avec un grand sourire, mais je me rappelle avoir été étonné parce que c’était bien la première fois de ma vie qu’on évoquait « mon style ».

J’avais donc un « style ».

Ah.

En m’expliquant ce qui ne lui plaisait pas dans ma manière de m’habiller, elle avait évoqué l’étrange mélange de polo coloré, de bermuda vert pomme avec… un keffieh.

J’aurais peut-être dû mal le prendre parce que ce qu’elle ignorait, c’est que je sortais d’une longue période compliquée psychologiquement pour essayer de me sociabiliser un peu, et intuitivement ou non (peut-être que c’était l’occasion), je venais tout juste de changer ma garde-robe qui n’avait pas évolué depuis au moins dix ou quinze ans. Et disons, qu’entre vingt et trente-cinq ans, j’avais repris mes habitudes d’ado mal fringué qui avaient marqué l’essentiel de mon existence à l’exception d’une ou deux années où j’avais donc acheté des fringues « pour le plaisir et pour jouer les beaux gosses ». Le bermuda et le polo étaient neufs, mais chassez le naturel et il revient au galop : je me foutais pas mal de la logique « stylistique » de l’ensemble, il y avait du vent, esprit pratique, je mets un foulard. Ce qu’elle appelait « keffieh », et qui pour moi, depuis dix ans qu’on me l’avait offert, avait surtout servi jusque-là de napperon sur des cartons pour en faire une table… Donnez-moi les dessus-de-lit faits au crochet de vos grands-mères, je m’en ferais des coudières pour ajuster mes vieux pulls. Rien ne se jette, tout se transforme.

Je comprends donc que l’ensemble ne « plaisait pas » à la demoiselle, mais je pense que ça aurait été peine perdue de lui faire comprendre que même si je venais tout juste de faire un effort pour ne plus totalement m’habiller comme un sac de patates, il n’y avait rien de prémédité dans cette composition qu’elle semblait prendre pour quelque chose de volontaire et de sophistiqué.

Il est probablement difficile pour certains, encore plus à Paris, de comprendre que d’autres ne sont pas en recherche de « style ». En fait, j’ai toujours surtout eu la volonté de paraître transparent, et alors qu’on m’avait déjà fait la remarque quelquefois que j’avais l’habitude de m’habiller en sombre, j’avais donc compris que ça posait problème, et en m’achetant de nouvelles fringues, je me suis rappelé ces quelques mois où je m’étais réellement acheté des vêtements dans mon adolescence, non pas dans un sens pratique, mais pour adopter « un style » fixé par d’autres. Ce style qui précisément était très coloré et me ramenait à ces vieilles reliques acquises autour de mes quinze ans.

Elle venait donc de qualifier mon style en le désignant comme tel, un style qui pour moi n’en avait jamais été un, celui du style composite, clownesque, mêlant pas savamment du tout les couleurs flashy des franchises de sports US avec l’aspect rebelle d’un keffieh porté quasiment comme une cravate (une grosse cravate).

J’étais rhabillé pour l’hiver…

En réalité, sa remarque avait été un peu pour moi le tilleul qui mêlée à mes vieilles casquettes me rappelait toute une époque étrange et lointaine durant laquelle au milieu des années 90, je m’étais pris vaguement de passion tout à coup pour les fringues… En entrant au lycée, l’aspect beau gosse s’effilocha peu à peu pour laisser place au négligé des décennies suivantes. Et aujourd’hui comme hier, je dirais plutôt qu’il y a véritablement deux types de styles : celui de ceux qui le soignent, et celui de ceux qui n’en ont rien à faire.


J’ai grandi dans une banlieue parisienne, loin des centres urbains, dans un milieu étrange composé à la fois de petits-bourgeois qu’on pourrait presque qualifier de provinciaux pour leur simplicité, et à la fois de ploucs, ces banlieues étant essentiellement des territoires ruraux envahis petit à petit, dans les dernières décennies du vingtième siècle, par une classe sociale plus urbaine. En classe, une question revenait souvent pour identifier les uns et les autres parce qu’elle semblait correspondre aux deux modes de vie principaux des habitants de ces territoires, moins au mien : « Tu vis en immeuble ou en pavillon ? »

En pavillon ? Dans une maison, oui. Une ancienne ferme, avec un grand jardin, une maison voisine, puis des champs, un stade de foot, un grand parking et des bois. Un « pavillon », dans mon esprit, et ça l’est encore, c’est une maison parmi d’autres dans un hameau, un peu à l’image de ce qui se fait dans les banlieues américaines, les murs et les portails en plus.

Limaçon en clown crotté et coupe Mathieu

Cet environnement composite, pas vraiment totalement rural, mais isolé des centres urbains typiques de ces banlieues, c’est un peu me semble-t-il ce qui explique beaucoup la manière, notamment, dont je me sape.

Pendant longtemps à l’école, je n’ai jamais senti la moindre pression, ou même le moindre intérêt parmi mes camarades, pour tout ce qui est du domaine des fringues. Quand je regarde mes photos de classe, ç’a beau être les années 80 et les années 90, on se sapait tous majoritairement comme des sacs. Au collège, les filles étaient peut-être sensiblement plus coquettes que les garçons, mais pendant très longtemps, la question des habits n’a jamais été une « question » pour nous. Mes parents nous envoyaient à Kyabi, on prenait souvent une taille au-dessus pour que ça dure, ils récupéraient souvent des fringues d’amis devenus trop petits pour leurs gosses, bref, la « mode », le « style », je ne savais pas alors ce que c’était. Tout le monde s’en foutait. Les mecs, on pouvait les séparer en deux catégories : les ploucs un peu brutaux mais rarement méchants, et les geeks des campagnes (du genre à parler de Tron dans la cour d’école ou déjà d’informatique). J’étais entre les deux : je mettais des sweats roses avec des écussons « America », des futes en toile (on disait « pantalon » parce que dans mon coin on parlait pas un mot d’argot), mais j’arrivais tous les jours avec des chaussures crottées. J’étais un peu geek, un peu plouc. Moins geek que mon frère qui s’intéressait à l’informatique plus que moi, et pas assez dégourdi pour être un plouc. J’étais « rêveur » plutôt. Amateur surtout de dessins animés japonais, de films de karaté ou de science-fiction.

Mon frère aîné, semble-t-il, se foutait tout autant des fringues que moi. C’était comme si toute notre région vivait dans un microcosme dans lequel l’habit était loin de faire le moine. À moins que mes souvenirs soient sélectifs, que je sois longtemps resté innocent et ignorant sur la question (comme sur beaucoup d’autres choses), et qu’en fait cela était en réalité dû à notre âge…

Je me suis souvent ennuyé à l’école. Je n’ai jamais réellement été exclu, mais je ne me rappelle pas pour autant avoir non plus eu des amis proches. Difficile d’être proche avec quelqu’un quand on habite loin des autres et qu’on peut rarement rendre visite à des camarades de classe. Le collège a été pourtant une période beaucoup plus difficile pour moi, car en plus de ne pas bien me sentir à l’école parce que je m’y ennuyais et me sentais en permanence jugé (en mal), l’administration avait eu la bonne idée de me séparer des élèves de ma classe issus de la même ville que moi. Le collège était dans la ville voisine, et ils y mélangeaient les élèves de notre ville plus ou moins bien dans les classes de 6 avec ceux de la ville d’à côté. On n’était que deux de ma ville dans ma classe, et déjà que j’avais du mal à faire copain-copain à cause d’une surémotivité et d’une tendance à me renfermer, là ce n’était pas fait pour aider mon intégration. Je n’ai pas le souvenir d’avoir été très épanoui de la 6 à la 3. Et cela n’avait pas grand-chose à voir avec ma tenue.

À cette époque, le seul plaisir que je trouvais dans la vie, le seul endroit où je pouvais m’épanouir, c’était dans un club théâtre de ma ville. Autant dire que là encore, la manière dont on se fringuait n’avait que peu d’importance. En classe, j’avais l’habitude d’être toujours le plus petit, mais en plus d’être le plus petit dans ce club de théâtre, j’étais de loin le plus jeune. Et c’était une habitude qui se vérifiera jusqu’à l’âge adulte (où comme partout ailleurs, les hommes finissent par éclipser les filles), j’étais un des seuls garçons. Une chance plutôt, parce qu’être entouré principalement de filles, on en dira ce qu’on veut, c’est tout de même plus enrichissant que le contraire : le fait d’être à la fois le plus jeune, le plus petit, et un des rares garçons, ça oblige les filles non seulement à venir vous voir (ne serait-ce que pour trouver un partenaire de scène), mais ça évite également tout intérêt ou méfiance à leur égard d’ordre amoureux. Ce qui avec les filles, même dès le collège, permet d’avoir des relations saines. Un petit frère plus qu’un amant potentiel éprouve moins le besoin de se saper comme un prince.

Sans ce club de théâtre, mon adolescence aurait été un calvaire. Moi qui n’avais pas d’amis avec qui jouer autour de chez moi (à moins de faire des kilomètres à pied ou à vélo pour aller chez d’autres, jamais l’inverse), le théâtre, c’était une structure dans laquelle je pouvais interagir avec d’autres, pas forcément de mon âge, mais en dehors du cadre scolaire qui faisait plutôt office pour moi de centre pénitentiaire, et en dehors de la maison qui s’approchait plus d’une ambiance de monastère où personne n’éprouvait le besoin de communiquer.

L’Arlequin de la 4e D : pull floqué en haut à gauche, le plus petit

Et puis, le tournant, l’année de la « mauvaise fréquentation », l’année de ma 3.

Je n’ai pas vraiment de camarade de classe avec qui je suis proche, et je m’occupe en ouvrant les cadenas des casiers des élèves. On s’occupe comme on peut. Je mets en garde un camarade : je lui dis que son cadenas, c’est de la merde. Et je lui montre que j’arrive à l’ouvrir. Le mec est impressionné, pour moi c’est un « grand », il redouble. Il passe pour un beau gosse à ce que je comprends. Il ne cesse de parler des filles, de plein de trucs stupides, de musique, de fringues. J’ai des sweats laids, un appareil dentaire, je fais quinze centimètres de moins, j’ai de l’acné immonde, et je ne sais pas comment, on devient pote.

C’est pas que c’est la grande entente, mais je suis un fantôme, je m’entends bien avec deux ou trois geeks, et dès que je m’entends bien avec quelqu’un de toute façon, l’année suivante, le collège s’arrange pour nous séparer de classe. Bref, j’ai jamais choisi mes relations, mes compagnons de prison. Ça me tombe dessus. Je fais avec.

Probablement influençable, j’écoute, je suis, je regarde, je m’identifie. Avec le recul, j’ai un peu honte. Le type a l’assurance et l’insolence des beaux gosses. Arrogant, un peu con, assez raciste aussi. L’audace d’un connard. Fils à papa qui a un poste important, tout lui est permis, tout lui est dû. Je suis, encore. J’observe, mais je sens que cette fois, on va me demander de participer plus que nécessaire : je me mets pourtant au fond de la classe de la vie, mais ce ne sera pas suffisant et on me demandera de participer. Je n’aime pas participer, je préfère observer.

Je n’ai jamais vu ce genre de garçons sinon à la télévision. Entre les ploucs et les geeks, on était loin des standards d’adolescents qu’on voyait dans les sitcoms. Lui, il semble pas être dans son élément et semble tout droit sortir d’Hélène et les garçons avec ses fringues soignées et ses coupes de cheveux comme dans les magazines. Il doit pas voir que j’ai de la boue sur mes baskets. Je doute que ces spécimens urbains existent tels qu’on nous les représente dans les films ou les séries, mais nous, on en avait une caricature dans notre ville paumée du sud de l’île de France. Lui, c’était un peu le frère relou et possédé de la petite rousse dans la saison 2 de Stranger Things, le maître nageur.

Un type infréquentable donc, mais apparemment c’était mon pote. Et en réalité, je n’ai pas beaucoup de choix.

Un jour, une fille de colo me dira que le mec cool, celui qui plaît aux filles, que c’était pas lui mais moi. « Ah. » Peut-être qu’elle aimait mon « style ». Pour me convaincre, elle me raconte que mon pote ressemble à une grenouille. Y avait du vrai, ça me fait rire, mais je me demande bien à quoi je peux ressembler, moi… Parce que, non, même s’il est probable que le garçon était plutôt du genre vantard, c’est lui qui courait les filles, pas moi. Et elles n’étaient pas non plus du genre à courir après moi.

Influençable toujours, je dis alors à ma mère que je veux acheter des fringues. On est censé avoir des problèmes de fric, mais j’ai probablement de l’argent à moi aussi, et on va faire du shopping. En général, faire plaisir à ses gosses, c’est pas le genre de la maison, mais je sais pas si elle voit du changement en moi, et doit même pas se rendre compte que j’ai de mauvaises fréquentations (le type charme même les parents, c’est dire la bourrique que ça pouvait être — le stéréotype du manipulateur au sourire avenant et au petit mot qu’il faut pour faire plaisir).

Moi qui n’ai jamais mis un jean de ma vie (on prétendait même avec mon frère que ça grattait pour pas en mettre), me voilà avec des jeans larges immondes et des « Adidas ». Je me souviens encore de la fille qui m’aidait à choisir un jean qui en voyant mes baskets « de marque » me disait que ça ira bien avec… C’est de la marque, c’est cher, c’est censé être assorti avec d’autres trucs chers. C’est comme ça que ça marche ? « Ça ira bien avec tes Adidas ». Mais what the fuck, où j’ai atterri ?! Dans deux jours, mes pantalons seront remplis de boue, et ce week-end j’enfile un costume de théâtre pas lavé depuis des siècles et qui pue la sueur du siècle dernier… Qu’est-ce que j’en ai à foutre que mon jean bouffant aille bien avec mes grolles ?!… Est-ce que c’est ça le style ?

Pretty Woman, on continue. J’achète une boucle de ceinture : un squelette gravé sur une Harley… D’un goût douteux. J’aurais presque fini par voler les cadenas à l’école pour les placer en éventail autour du cou… Et j’achève cette panoplie de clown de beau gosse des années 90 avec un blouson noir, orange à l’intérieur. Immonde, je sais que ç’a un nom, un truc d’aviateur je crois, mais j’ai jamais revu personne en foutre sur le dos depuis des années.

Mon pote approuve. Le mâle alpha est content : son protégé a réussi son examen d’entrée.

Je vais même pour la première fois de ma vie (et la dernière) chez le coiffeur. Là, faut pas pousser, l’expérience est traumatisante. J’aime pas trop l’intimité avec une inconnue, se faire bichonner, recevoir des compliments ou des commentaires qu’on reçoit nulle part ailleurs.

Et puis voilà, mon pote crâne avec ses baskets « Ewings ». Je les trouve foutrement jolies. Les miennes, de mémoire, je me les achète de ma poche, parce que faut pas pousser, c’est un vrai produit de luxe. C’est un objet tellement précieux pour moi que je ne les mets jamais en dehors de ma chambre.

J’attendrai plus d’un an pour leur faire prendre l’air, et pas franchement l’endroit le plus adéquat pour le faire : en seconde, j’arrive de ma campagne, je vais dans un lycée super loin pour pouvoir faire du théâtre, et là une fille de la classe fête son anniversaire. L’occasion, je me dis, de mettre mes précieuses. Je vais être beau avec mes Ewings. Elle habite à la Grande Borne, j’ai jamais été dans une cité de ma vie. La pauvre a passé la moitié de temps de sa fête à la porte pour essayer de convaincre ses voisins de ne pas me laisser repartir pieds nus…

Fin de la blague.

Ewing Athletics 33 en bon état

Retour en 3. Les derniers mois sont extrêmement pénibles. Le pote est de plus en plus invasif. Me suggère des trucs de plus en plus relous. Parfois, je le suis. Je suis pas sûr que le bonhomme avait conscience à l’époque qu’il était homosexuel. Draguer les minettes devait pour lui être une manière de se prouver à lui-même qu’il était hétéro. Moi, je sais même pas que les hétéros existent, alors ne me parlez pas d’homos. Le garçon me dit qu’il voudrait bien se faire percer l’oreille par exemple. Hum, vas-y gars, moi je ne suis pas intéressé. Y a des styles auxquels on se méfie parfois intuitivement. Et puis, il me propose de sortir avec son ex. Ça laissera probablement moins de traces qu’une oreille percée. Quelque chose me dit que mettre des filles entre les pattes, c’était une manière pour lui chelou de se rapprocher de ma teub. J’arrive pas à savoir encore aujourd’hui si c’était un manipulateur conscient de ce qu’il faisait ou s’il était en pleine période de découverte de son homosexualité. Je n’ai pas à savoir, c’est souvent une période compliquée pour les homos plus que pour n’importe qui, mais moi, tout innocent que j’étais, j’étais pas franchement le type idéal qui pouvait l’aider à se découvrir… Sauf si c’est mon innocence qui lui permettait de mettre à l’épreuve son homosexualité dans la quasi-certitude de ne pas recevoir une beigne en retour.

Le type m’a fait une vraie couille (une belle, pas une de celles qui vous la touchent sans toucher l’autre). Et j’ai passé quelques semaines véritablement sans amis à la fin de l’année. Il avait réussi à retourner toute la classe contre moi. Ce qui n’avait de toute façon que peu d’intérêt vu que c’était à peu près le seul ami que j’avais. Il était temps que l’année se termine. Et j’irai loin, à Savigny, pour retrouver des élèves a priori comme moi : des « geeks » de théâtre. Fini les ploucs ou les geeks informatiques, fini l’unique beau gosse manipulateur de la région.

Mais avant le lycée : « Tu sais, finalement, le cadenas, je peux t’en faire cadeau, vu que tu sais comment l’ouvrir. »

J’avais gagné une jolie chaîne aux pieds en même temps qu’un cadenas pourrave : le temps de dernières vacances. Parce que ma mère qui l’appréciait lui avait proposé de venir passer ses vacances avec nous. Mon père, qui était puni parce qu’au chômage, restait à la maison, mais m’inviter moi et mon pote, c’était surtout un prétexte pour qu’elle puisse partir à la mer avec son amant. Je sais pas qui était le plus manipulateur des deux, entre mon pote et ma mère, mais ils avaient de bonnes raisons de s’entendre ces deux-là. Je ris encore (jaune) de la réaction de mon père qui au retour des vacances apprenait que ma mère dormait dans le même lit que son amant. La réponse imparable de l’intéressée : « On allait tout de même pas payer pour une chambre supplémentaire ! ».

Mon pote était ravi d’assister à un spectacle aussi pitoyable. Mais peut-être que je devrais le remercier : on venait de me retirer l’appareil dentaire, et je crois que le temps d’un été, Adidas aux pieds et jean large sur les fesses, je ne me suis jamais senti aussi « normal » ou « beau gosse ». On sortait de colo (où déjà on avait dû faire la paix par la force des choses après cet incident de fin d’année qui nous avait bien mis en froid), et il me poussait à draguer les nénettes, ce qui me saoulait vite, et cet été de « l’intégration », c’est peut-être aussi celui des contrastes, parce qu’on s’était fait harceler une nuit ou deux en colo (supposément, avec le recul encore, parce qu’on passait pour des homos). Il m’arrivait que des bricoles de ce genre avec lui, justement sans doute parce qu’il était lui en découverte de son orientation et multipliait les comportements malaisants, moi, parce que j’étais encore relativement asexué. Ou trop émotif pour entretenir des relations de séduction.

Et le déclic aurait pu venir plus tard lors de ces vacances avec ma mère et son Jules : faut croire que les filles sont malgré tout sensibles aux fringues et à l’allure générale, parce qu’appareil dentaire en plus ou en moins, je suis à peu près certain que c’est les fringues qui faisaient que tout à coup les filles s’intéressaient à moi. Puisqu’on ne passait pas notre temps ensemble durant ces vacances avec mon pote, je m’étais rapproché d’une fille qui me paraissait être la plus belle fille du monde. Il ne s’est rien passé, et c’est tant mieux parce que j’avais encore sans doute l’âge sentimental et sexuel d’un garçon de dix ans. Mais pour la première fois (et la dernière peut-être bien), une fille prêtait attention à moi, passait du temps avec moi, et me dit un peu tard (quoi que) qu’elle m’aimait. Comme c’est mignon.

Le « style » y avait peut-être un peu à voir.

Lim se la pète avec son jean de clown, sa boucle de ceinture tête de mort, son maillot Chevignon troué et son scooter pas à lui


J’ai continué durant tout le lycée à mettre des jeans, à me faire des coupes de cheveux ridicules quelques mois avant de décider de laisser tout bonnement tout pousser, puis à troquer mes sweats pour des chemises. En dehors des dernières bricoles qui deviendront un jour des reliques achetées dans l’Illinois, je n’achetais plus rien, j’ai rendu les armes et ai cessé de comprendre comment fonctionnaient les choses, comment on était censé s’habiller, comment interagir avec les autres… Certains parlaient argot, mais on était trois ou quatre garçons dans la partie de la classe qui faisait du théâtre (j’ai jamais causé avec le reste de la classe), et tout le monde s’habillait à nouveau comme des sacs. Retour à une certaine forme de normalité. L’argot en plus. Signe que je me rapprochais de la proche banlieue. Le plouc, c’était moi, avec mon allure de cow-boys de cirque. Les autres étaient des geeks, de geeks de théâtre. Les gens autour fumaient. Et des filles un peu partout. La norme, c’est elles qui la faisaient. Comme pour le club théâtre de la ville, une structure où des filles ne peuvent pas faire sans trouver un mec avec qui travailler, ça aide à se sociabiliser pour des types comme moi qui vont jamais vers les autres. Et j’étais donc pénard parce qu’en plus j’avais la sécurité, manifestement, de ne pas les attirer. Un cow-boy de cirque dans un magasin de petites souris en porcelaine.

Je continuais à grandir, donc petit à petit les jeans larges ont laissé place à d’autres moins « à la mode ». Le noir finit par devenir la norme, pour que s’imposent sobriété et transparence. Je m’amusais à voir mon frère en finir à son tour avec la mode « pantalon en toile & sweat illustré » de nos jeunes années. Le geek qu’il était tournait mauvais garçon : au lieu de démonter les circuits intégrés, il démontait les mécaniques des autos, fumait lui aussi, et jouait de la gratte.

Je ne savais pas quoi me mettre sur le dos, donc je me pointais en cours en hiver en chemise. Certains expérimentent leur sexualité, moi au lycée, je testais ma résistance au froid. La mode du moment. La mienne. Jusqu’à la mode suivante : printemps été 95, on joue Richard III au lycée. Et le metteur en scène décide que mon groupe de renégats à la poursuite du tyran boiteux, ça doit être des loubards tout habillés de cuir. Je propose bien qu’on soit habillés en Ewings et casquettes White Sox histoire de rentabiliser mes investissements passés, mais faut croire que mes cheveux longs et rebelles l’inspirent plus que mon dada pour les fringues colorées américaines. Le mauvais goût peut s’exprimer de différentes manières.

Et donc mon style unique, il est né là. Le style qui n’en est pas un et qui s’inspire très profondément dans mes racines franciliennes. Là où le plouc côtoie le geek sans animosité, où les « pavillons » font face à des immeubles à taille humaine, et où, au loin, on devine une ferme où habite un mec bizarre qui dort avec ses Ewings aux pieds et qui n’a jamais osé les traîner dans la boue des alentours. Le style composite des gens simples qui ne veulent surtout pas en avoir et qui se contenteraient tout aussi bien d’un manteau d’Arlequin pour singer la société de ceux qui pensent savoir que le « style » fait le moine. Dans leur Paris peut-être. Pas le mien. Exilé de ma lointaine banlieue, je porte mon (non) style en étendard : « L’apparence rance des gens de France, demandez-moi ce que j’en pense : je m’en balance. »

Alors si vous me croisez dans la rue un jour avec une casquette des Charlotte Hornets, ce n’est pas que je suis un fan exhibant fièrement sa fierté de voir la franchise qu’il supporte et adoptant à nouveau le frelon comme emblème. Parce que, pour moi, les « frelons » n’ont jamais quitté la côte est. Et il a des chances que la casquette que vous voyez sur ma tête soit plus vieille que vous.

Raging Geek.
You talkin to me?