Home alone or Omelette extraterrestre

Home alone or Omelette extraterrestre

« Tenter, sans force et sans armure d’atteindre l’inaccessible étoile »

… Telle est ma quête

Suivre l’étoile

Peu m’importent mes chances

Peu m’importe le temps

Ou ma désespérance…

(J. Brel, La Quête)

Imaginez qu’un système planétaire soit une omelette. L’œuf serait un disque protoplanétaire placé sur une poêle où s’opérerait pendant des millions d’années des combinaisons chimiques capables de vous faire une bonne omelette cuite à point avec toujours les mêmes ingrédients chimiques présents dans cet œuf protoplanétaire. Or, on ne fait pas d’omelette sans casser d’œuf, et on devrait même dire, sans laisser un peu d’œuf sur le bord de la table qui aura ainsi échappé au feu de la poêle. Ne reste alors de cette omelette après des milliards d’années, que quelques morceaux situés au bon endroit de la poêle pour ne pas en faire du cramé. Imaginez maintenant que d’infimes résidus de cette omelette restée bonne, doués (ou presque) d’intelligence, viennent à se demander si d’autres morceaux d’omelette existent dans une cuisine lointaine, bien lointaine, et cela en faisant confiance à notre flair de grands anosmiques. Eh bien, serait-on prêts à imaginer cette savante omelette plus capable de découvrir des exomelettes dans des systèmes impossibles à atteindre ou n’aurait-elle pas plus de chances de trouver quelques réponses à ses questions d’omelette sapiens sur l’existence et la composition d’un œuf protoplanétaire en allant fouiller sur le rebord de la table, à côté de la poêle, là où seraient susceptibles de se trouver d’anciennes traces d’éclaboussures d’œuf protoplanétaire ?

Bref, chercher de la vie dans un système même voisin et avec lequel on ne pourra jamais interagir (donc confirmer d’éventuelles observations), ce serait un peu comme tenter aujourd’hui d’engager une conversation avec le chien de Socrate ou avec les punaises de lit de votre arrière-arrière-petit fils. L’exobiologie, elle doit se faire, à mon sens (mais je n’y connais rien), sur les rebords de table de notre système solaire, là où des éclaboussures d’œuf sont susceptibles d’avoir été préservées, “omeless”, sous une forme ou une autre.

Après, j’ai bien conscience de ne rien y comprendre à me demander pourquoi on aurait des chances d’y trouver quelque chose à regarder ailleurs que dans notre assiette, mais pour me convaincre il faudra bien plus venir des confins du cosmos que d’une simple autre planète (voisine de la nôtre).

Et je suis pas loin de penser que ce nouvel intérêt pour la recherche de vie, historiquement cantonnée au système solaire, en dehors de notre système ne tient qu’aux possibilités depuis deux décennies à pouvoir faire le compte ou presque des systèmes alentours disposant de planètes, à découvrir des planètes dont on se plaît à penser qu’elles pourraient être habitables sans réellement pouvoir le confirmer de manière certaine. Autrement dit, on en vient à lancer de nouveaux projets censés repousser une nouvelle fois les limites de l’observation, espérant bientôt aller jusqu’à découvrir des marqueurs d’une présence de vie lointaine. Or, je veux bien qu’au moins sur un plan statistique, faire le compte bientôt ou un jour, non plus seulement cette fois des planètes potentiellement habitables mais potentiellement habitées, que cela fasse avancer la connaissance, mais on en arrivera alors inévitablement un jour à un point où ces potentialités se heurteront à une réalité physique, celle qu’on ne pourra jamais s’affranchir des distances colossales qui nous séparent de ces mondes et donc en apprendre un peu plus, ou seulement confirmer toutes ces probabilités d’existences inconnues, lointaines et exotiques. Nous le faisons parce que c’est possible, pourrait-on dire pour paraphraser presque un célèbre discours américain, seulement viendra un jour où les limites de l’observation seront atteintes, et en résultera alors une grande frustration. Alors faisons le temps que nos outils et que leurs limites nous permettent de faire le plein de connaissances à ce niveau, mais il faut être aussi conscients des limites de ce pan de l’exobiologie. Parce que pour le reste, la science dans ce domaine me paraît bien plus prometteur en scrutant d’abord les mondes déjà visités de notre système afin d’en apprendre plus sur l’origine du vivant, son développement potentiel ailleurs que sur Terre, et sa nature comparée à celle connue chez nous si on en trouve des traces. Ensuite, comme je l’indiquais avec mon petit récit omeletique, c’est l’environnement extérieur de notre système qui potentiellement deviendra un jour une source d’enseignements sur notre origine, sur la nature de composés et assemblages chimiques encore inconnus faisant le trait d’union entre l’inerte et le vivant, ou sur l’origine de tentatives passées avortées (ou non, avec un peu d’espoir) ailleurs dans notre système. Et cela, face à certaines hypothèses soulevées au fil des explorations, il y a grand espoir, même sur un temps long, de pouvoir les affiner de plus en plus et même espérer faire de réelles découvertes. C’est toute la différence entre une science de l’observation lointaine et une autre où on pourra un jour avoir accès à ce qu’on cherche.

Être trouvés ou trouver de la vie ailleurs ?

Voilà pour ce qui est de la question de la vie extraterrestre selon notre point de vue d’explorateurs et d’exterminateurs (je rappelle que, malheureusement, l’avantage évolutif de notre ancêtre, et cela, avant même Homo sapiens : c’est avec Homo erectus que les « hommes » sont sortis d’Afrique et ont exterminé la faune prédatrice locale concurrente), et qui dans notre esprit conquérant nous laisse au moins penser qu’on finirait gagnant d’une telle rencontre (celui qui « trouve » l’autre pense de fait être plus évolué que le « trouvé » ; l’histoire nous a montré qu’il y a toujours un gagnant et un perdant).

Qu’en est-il si c’est nous qui sommes trouvés ? Eh bien, on l’aura compris, si certains s’en émerveillent parce qu’ils imagineraient cette rencontre forcément comme bénéfique, je la pense, de mon côté, franchement non souhaitable.

D’abord, il faudrait se demander pourquoi nous espérerions rencontrer une telle « vie ». Rappelons, parce que nous avons tendance à l’oublier vu que nous occupons notre temps à lui marcher dessus, qu’une vie autre que la vie humaine existe sur terre. Et vous savez quoi ? On a beau être responsable de son extinction massive, on en est encore à un stade où une bonne partie de cette vie, bien réelle et à portée de main, reste inexplorée ! Elle est pas belle… la vie ?!

Sur terre, les espèces qui cohabitent dans un même environnement sont soit en concurrence sur ce territoire, soit restent indifférentes les unes des autres (ce qui signifie en réalité qu’elles ne sont pas en concurrence pour les mêmes ressources, voire qu’elles procèdent à un niveau plus ou moins élevé à une forme de mutualisme ou de commensalisme). Ainsi, et dans le meilleur des cas, on pourrait imaginer qu’une vie extraterrestre intelligente (forcément intelligente si elle en vient à nous « découvrir ») soit indifférente à notre existence et ne cherche pas ainsi à interagir. Dans la version pessimiste, elle nous considérerait comme concurrente.

Veut-on vraiment savoir qu’elle serait la nature de notre interaction avec une telle vie extraterrestre si elle venait à pointer le bout de son nez à la vitre de notre monde fragile ? Perso, dans ces conditions, je préfère encore qu’on soit les seuls êtres intelligents dans les parages. Une forme de vie non intelligente, ma foi, elle pourrait tout autant exister ou non, on serait incapables de la découvrir (dans l’hypothèse bien sûr qu’on en trouve aucune trace dans notre système), ça nous ferait donc une belle jambe. Mieux vaut rester en haut de la chaîne alimentaire…

Que fait-il donc que notre espèce éprouve tant d’intérêt à se trouver ainsi une telle altérité… loin de ses bases ? C’est sans doute une caractéristique de notre espèce, et l’une des causes de notre réussite évolutive dans l’histoire. Notre curiosité nous a probablement poussé à nous intéresser aux usages, aux techniques, aux modes de vie, d’abord de nos proies pour les chasser efficacement, ou de nos prédateurs pour échapper à leurs attaques, puis aux autres groupes d’humains afin de s’approprier leurs savoirs, leurs techniques, leurs cultures. On est des charognards dans l’âme : l’altérité, c’est d’abord une concurrence potentielle, une source énergétique, même indirecte (apprendre des techniques nouvelles d’un autre groupe, c’est améliorer ses capacités à tirer de l’énergie de son environnement). Ce peut être cette même curiosité qui nous fait imaginer, voire espérer, l’existence d’une telle vie. La crainte ou l’espérer, avant de l’étudier, de l’exploiter et de l’exterminer dans l’indifférence alors que nous regardons déjà ailleurs… Maintenant que nous sommes la dernière espèce humaine sur terre, et que la mondialisation, donc l’uniformisation de la culture, est en marche, nous regardons donc ailleurs. Toujours en quête de nouveaux territoires… et de nouvelles proies. Il ne faudrait pas l’oublier, certes, au fil du temps, la curiosité s’est doublée d’empathie (aussi parce que cette empathie nous donnait un avantage sur d’autres), mais elle reste avant tout une arme visant à assurer la maîtrise de notre environnement et notre domination au sein d’autres espèces concurrentes ou devenues bientôt plus, du fait de la sélection opérée sur elles, que commensales de la nôtre. Les larmes de crocodile, c’est nous qui les avons versées en peignant sur les parois de nos grottes les espèces vénérées que nous allions exterminer.

Au mieux, rencontrer une civilisation extraterrestre pourrait s’assimiler à une rencontre avec une fourmilière qui aurait tout autant d’intérêt ou de capacité à communiquer avec nous. Au pire, elle nous écrabouillerait. Nous cherchons la culture, la technologie, de l’autre pour se confronter à lui, souvent pour en tirer profit, c’est notre âme de charognards toujours. À nos risques et périls.

Il n’est pas inutile de le rappeler. La vie, l’intelligence, l’altérité existent sur Terre, et nous sommes en train de l’exterminer tandis que nous regardons ailleurs afin de trouver ce que nous avons à nos pieds.