Images numériques et images argentiques (suite à conférence)

La conférence en question :

http://www.cinematheque.fr/seance/30984.html

Dommage que la conférence n’ait porté que sur la technique et l’exploitation des différents modèles numériques. L’aspect artistique était pratiquement inexistant, or, entre les ingénieurs et les exploitants de salle qui n’ont d’intérêt que pour le médium, il y a bien des artistes et des bouffeurs de pop-corn (peut-être que ça fera l’objet d’une nouvelle conférence, avec cette fois des créateurs, à la fois défenseurs du numérique, et les autres). Une question qui me préoccupe, moi, maintenant qu’on peut soi-disant proposer une qualité d’image optimale, c’est l’uniformisation du rendu numérique. Un intervenant, exploitant, l’a bien précisé : on peut désormais avoir le même rendu dans les salles qu’avec l’œil humain, alors à quoi bon en rester par exemple au bon vieux 24 images par seconde ? Maintenant, à moins d’avoir des caméras daltoniennes, presbytes, myopes ou semi-aveugles, capables de capter des images différentes des autres, ces rendus sont si parfaits, si proches de la réalité, qu’il n’y aura plus une image numérique qui ressemblera à une autre image numérique. Plus de grains, plus d’impression d’images saccadées (puisque plus d’obturateur bouffeur de lumière si j’ai tout compris), le cinéma en 4K par seconde.

OK, sauf que si toutes les images se ressemblent pour être hautement fidèles à la réalité, qu’est-ce qui fait maintenant la spécificité de l’image de celui qui la pense ? Où est le plaisir pour le cinéphile à reconnaître en une seconde la « pâte » d’un auteur ? la « patine » d’un type de cinéma spécifique à une époque, à un type d’émulation ou de pellicule ? Regarder un film taïwanais des années 80, c’est pas la même chose que de regarder un autre indien ou chilien des années 60 ; un Richard Thorpe coloré, c’est pas la même chose qu’un Michael Powell, d’un Tavernier ou d’un Fellini. Sans compter que ces films vieillissent différemment.

J’ai acheté peu de DVD dans ma vie, mais le premier que j’ai acheté m’avait ébloui, non pas par sa définition, mais au contraire par son grain. Mon Barry Lyndon crépitait et m’en filait plein la vue exactement comme une peinture impressionniste. Une pellicule sans grains, c’est comme un Champagne sans bulles, comme un feu de cheminée qui crépite sans l’odeur du bois brûlé, de la fumée qui s’échappe et des cendres qui naissent… Il était tout heureux le Kubrick à pouvoir se passer d’éclairage artificiel pour ses séquences à la bougie, mais c’était encore de la pellicule ; je doute que si c’était si facile, si ordinaire, de capter une telle scène, que le rendu soit le même. Ce qui fait la spécificité de toute chose savoureuse, surtout en matière esthétique, ce sont les défauts, ce qui précisément sépare ce qui est produit dans le but d’être vu et ce qui est produit par la nature et capté par les capacités de l’œil humain. Toutes ces pellicules sont des daltoniens ou des aveugles qui nous restituent le monde tel qu’elles les « voient ». C’est tout un univers spécifique qui se recompose sous nos yeux et il me semble que c’est ça qui permet à la fois aux auteurs d’avoir une gamme d’expressions bien plus étendue avec de l’argentique, et au public d’identifier des millésimes spécifiques. L’image numérique, c’est de l’eau en poudre qu’on voudrait nous faire passer pour de la poudre de perlimpinpin. Dans la projection standard, si la moitié du film qu’on voit est caché par l’obturateur, c’est ce voile d’obscurité imperceptible qui fait la magie du cinéma. La magie, c’est précisément ce que l’image a en elle de bricoler. Le cinéma, non, ce n’est pas la vie.

Alors certes, la numérisation offre d’immenses possibilités en matière de restauration de films, et par conséquent, de projection de films restaurés. Un Champagne, c’est vrai, une fois qu’on l’a bu, il est bu ; la pellicule, de la même manière, c’est périssable (du moins quand on n’en prend pas soin). Et voir une œuvre dénaturée, lissée (avec parfois des effets gondolés étranges), pixelisée, c’est toujours mieux que de voir des lambeaux de film. Voir des films qui cassent (ou pire), c’est aussi un plaisir sadique ; c’est assister à la mort d’une copie, et y prendre goût. Prendre goût aussi à des copies même encore peu dénaturées, ne serait-ce qu’avec des bords flous, avec quelques rayures, des points de lumière, des taches, ça n’a pas beaucoup de sens. D’accord. En revanche, du côté des auteurs, et des possibilités qui leur sont offertes, j’ai vraiment l’impression (peut-être à tort), que ça limite considérablement leur choix. Et si dans un siècle, on ne peut plus distinguer, comme ça, grâce à quelques indices à l’écran, une image d’un film de 2020 et d’un autre tournée trente ou cinquante ans plus tard, voire d’un documentaire (ou même d’un film tourné sur smartphone), ça pose quand même un peu problème. Oui, moi aussi je trouve qu’un Manet, ça manque un peu de résolution ; il s’est pas foulé le type sur les détails. Ben, oui, la « belle croûte ». Une image, ça s’affine. Comme le Camembert, comme le Roquefort, comme un bon vin. Tout ce que les imperfections qu’une image contient en elle, c’est notre imagination qui tâche de les rénover. Si le numérique nous prémâche le travail, que reste-t-il du plaisir du spectateur ?

Bref. Toujours pas convaincu par le tout numérique.