Le relou aux yeux de velours de la Cinémathèque

Il y a un type un peu pénible à la Cinémathèque qui erre dans pas mal de séances et qui, avec son petit air de gendre idéal au sourire hypocrite, cherche à s’asseoir systématiquement juste à côté d’une fille que la plupart du temps il ne connaît pas. Sa technique d’approche ne change jamais d’un iota, et je ne l’ai pratiquement jamais vu finir entre deux mecs, seul, ni même surpris à papoter avec des hommes. Honnêtement, à force de voir ce type un peu relou, je plains les filles qui le voient débarquer, et qui manifestement, puisqu’assez souvent ils sont amenés à taper la discute, ne les intéresse pas… Si des gamines ou des jeunes femmes pensaient être à l’abri dans ce repère de vieillards bourrus, de désaxés mal sapés et d’homosexuels cultivés, c’est raté. Elles sont peut-être plus tranquilles qu’ailleurs, mais le lourd aux yeux de velours rôde…

N’étant moi-même pas dragueur et n’ayant jamais assisté à ce type d’approches, je suis étonné de voir qu’avec celui-ci, la technique diffère rarement et qu’elle est même quasi systématique, voire payante (pour ce qui est d’arriver à se placer à côté d’une jeune fille, ce qui pour certaines séances n’était pas gagné d’avance — parce qu’elles sont rares, les jeunes filles, peut-être même contribue-t-il à les raréfier un peu plus).

D’abord, le bonhomme, d’une vingtaine d’années, propre sur lui, genre intello avec un bouquin sous le bras, mais sans sac ni cartable parce que c’est pour les ploucs, arrive toujours aux séances ni trop tôt (si ça lui arrive, il attend à l’extérieur, histoire peut-être de voir qui déboule dans la salle), ni trop tard. Juste comme il faut pour que la salle soit déjà un peu remplie (il faut qu’il y ait déjà des demoiselles près de qui se vautrer amicalement, et s’il arrive parmi les premiers non seulement il ne trouvera personne à son goût, mais surtout, s’asseoir volontairement près d’une fille alors qu’il y a plein de places ailleurs paraîtrait bien trop suspect à ses yeux) ; mais pas trop remplie non plus, sinon il risque de ne pas trouver de place à côté de son élue. J’imagine que le garçon calcule son entrée parce que je le vois presque toujours arriver entre deux eaux si on peut dire et faire en fonction de l’affluence. Le pire pour lui sans doute serait de se retrouver coincé à ne plus pouvoir changer de place une fois décidé. S’il se retrouve seul sans avoir mis le grappin sur une belle, il fait alors mine de regarder autour de lui et dans toute la salle, l’air toujours alerte, disponible, pour voir s’il n’y a pas quelqu’un qu’il connaît dans les alentours (ce qui peut arriver, même avec des filles l’ayant probablement snobé à leur entrée, mais qui restent toujours, de ce que j’en vois, aimables avec lui — pas au point toutefois, apparemment, de lui envoyer un message pour lui dire à quelles séances elles assisteraient ou pour lui faire de grands signes pour lui signifier leur présence…). On peut alors presque lire sur son visage son désarroi quand une jolie fille entre dans la salle et se faufile n’importe où loin de lui, ou quand, déjà placé à côté de l’une d’elles, à force de jeter des regards à peine furtifs, se rend compte qu’elle ne lui plaît pas (j’ai bien ri une ou deux fois quand il s’est retrouvé à côté de femmes ayant au moins le double de son âge…). Les filles qui savent, les vrais canons, n’arrivent probablement pas juste avant que le film commence par hasard. Je ne suis pas familier des autres cinémas parisiens, mais j’ai cru comprendre que c’était une pratique habituelle chez certains dragueurs ou relous de service. Lui a ça de particulier qu’il exerce dans un lieu où on ne va pas rencontrer tant que ça de filles de son âge (ah, la passion des vieux films chiants, son plus gros handicap…), et il faut qu’il ne soit pas bien discret pour que je finisse par m’en rendre compte. Sans répit le gars, jamais il renonce.

Avant de s’installer près de sa proie, dès qu’il entre dans la salle, il reste debout un instant et balaie du regard les spectateurs presque un par un (un peu comme je fais, mais de mon siège, c’est mon côté vieux con à regarder les bagnoles passer depuis sa terrasse de café), et presque toujours, il choisit une zone en plein milieu. C’est là où idéalement les jeunes femmes se placent presque toujours (soit pour se faire draguer et se trouver ainsi bien en vue des jeunes mâles, soit, et c’est plus probable, parce que paradoxalement, en plein milieu, elles ont l’impression d’être vues par le plus grand monde et de se sentir ainsi en sécurité, voire protégées par les spectateurs assis autour d’elles déjà jugés non suspects). Son attitude quand il rejoint ainsi sa belle est des plus étranges : tout en se frayant un chemin parmi les spectateurs déjà assis sur les côtés, il jette toujours des regards vers sa cible, un peu comme quand on reconnaît quelqu’un dans une rangée et qu’on désire le rejoindre. Une fois au bout de son périple (ça fait souvent beaucoup de monde à déranger pour rejoindre la fille placée en plein milieu), c’est un peu comme si le flan retombait d’un coup. On le sent un peu gêné, timide même, et si la demoiselle lui jette un œil, il répond par un grand sourire maladroit en indiquant qu’il se mettra à côté d’elle (je ne suis pas assez près pour entendre s’il demande l’autorisation ou si la place est prise, mais le garçon vient avec une telle bouille de gendre idéal qu’il est probablement difficile de lui refuser, même si les filles l’ont vu venir de loin et comprennent les intentions du petit malin — le gars a un radar à la place du cœur, je ne l’ai jamais vu s’asseoir à côté d’une femme un peu revêche ou d’une grande gueule hérissée lui signifiant vertement son désir de mâter seule un vieux film hongrois).

La suite n’est pas moins pathétique. En général, les demoiselles ne semblent pas bien enclines à discuter. Dans l’immédiat en tout cas. (Je pense que toutes les filles françaises ont tendance à se renfermer quand elles sentent qu’elles vont se faire draguer, parfois même avec plaisir si le macho de circonstance leur plaît, ou qu’un relou vient empiéter sur leur espace). Il reste toujours un peu de temps avant que le film commence, et parfois ça tourne un peu au malaise. Le garçon, même si je pense qu’il sait garder une certaine distance de courtoisie (plutôt du genre dragueur des beaux quartiers, insistant, mais poli, insistant, mais poli, insistant, mais… relou, là), est particulièrement expressif, et pour le moins, incapable de cacher ses regards en coin (à moins que cette insistance visible soit précisément une technique pour signifier son intérêt à sa proie). Quand il jette un œil qu’il croit discret sur la fille à côté de lui, c’est comme si tout son corps s’animait pour émettre un signal : « Attention, je mâte ! » (Rien de concupiscent dans ces regards, on sent plus un pauvre chéri émettant des appels du pied pour engager une conversation. C’est juste d’une obséquiosité un peu folle s’il multiplie les regards de gentil garçon et les grands sourires avenants et si la fille a le courage de lui jeter un regard ou est disposée à répondre avec les mêmes simagrées — au lieu d’avoir un Mister Bean, on se retrouverait alors avec  deux clowns aux attitudes débiles et muettes, mais la situation ne s’est encore jamais présentée sous mes yeux…)

Ici, deux cas de figure. Soit certaines femmes apprécient de se faire draguer lors d’une séance, flattées ou curieuses de voir, histoire de lui laisser une chance à celui-là… (Ce n’est probablement pas les plus nombreuses par les temps qui courent.) Soit elles flippent et s’agacent de voir un tel relou prendre ses aises juste à côté d’elles. L’approche est si insistante qu’elle peut réellement confiner au malaise.

Bref, le garçon doit savoir, au moins, se tenir tranquille lors des séances (je rassure les demoiselles qui me lisent et que je sais très nombreuses… à m’éviter dans les salles). Je n’ai jamais entendu aucun cri, aucune plainte (en tout cas ostensible). Le mec est juste un peu relou, un peu collant, et un peu récidiviste.

Je ne connais pas ses intentions. Avec ses airs de premier de la classe, difficile de savoir s’il cherche des coups d’un soir ou le grand amour. Quoi qu’il en soit, voilà plusieurs mois que je le vois adopter à de nombreuses séances la même technique, et manifestement sans grand succès, car le garçon est rarement accompagné. Rarement. Parce qu’il est vrai que ces derniers temps, il semble avoir atteint un assez haut niveau de drague pour discuter avec les filles à côté de qui il était assis (en tout cas je l’imagine, vu que je n’assiste pas à toutes ses tentatives). Des filles de son âge, souvent seules elles aussi. Reste à voir si elles lui répondent par simple politesse ou s’il les agace. Si certains cinémas se vident peu à peu des femmes arrivées un certain âge, c’est peut-être pas toujours parce qu’elles ont trouvé leur homme ou cessé d’être cinéphiles : elles en ont peut-être assez de croiser des types à qui elles répondent poliment, mais dont elles n’ont rien à faire. Mystère… (Moi, je cause à mes pieds, et je dévisage tous les spectateurs sans discrimination : des jolies qui viennent se placer au centre, aux habitués du fond de la classe et qui parlent fort ou aux vieux qui arrivent une heure à l’avance pour choper leur place préférée sur le côté. C’est comme ça qu’avant le film, j’ai droit à mes courts-métrages, à mes épisodes Netflix. Y auraient des automobiles, je me mettrais à les compter. Comme il n’y en a pas, je garde un œil sur le relou aux yeux de velours, et j’essaie de repérer avant qu’il arrive sur quelle fille il pourrait jeter son dévolu.)

Et si je dis tout ça aujourd’hui, c’est qu’à la dernière séance, il m’a bien fait rire, le lourdaud.

Technique habituelle : arrivé ni trop tôt ni trop tard, un regard discret vers le milieu de la salle depuis l’allée, et là, il repère une habituée de son âge qu’il ne peut pas ne pas avoir remarquée après toutes ces séances (oui, il y a beaucoup d’habitués, même jeunes). D’habitude, la demoiselle est accompagnée d’un beau barbu à l’air un peu endormi, alors l’occasion est trop belle, notre rat de cinémathèque se fraie un chemin vers sa belle, grand sourire générique, travelling posé, panoramiques en coin. Et puis, premier faux pas, je vois s’installer trois rangées derrière lui une fille qui, il me semble, discutait avec lui la veille : si celle-ci n’a pas la tête dans les étoiles, il me paraît assez peu probable qu’elle n’ait pas repéré notre bonhomme assis à deux pas devant elle. Soit elle ne l’a pas vu en se posant, soit elle l’a vu après et n’a pas osé intervenir (surtout le voyant à côté d’une autre), soit, ben, elle l’évite… (Quoi qu’il en soit, elle m’a paru déguerpir bien vite à la fin de la séance.)

Et puis la chute inévitable, deuxième faux pas, assez prévisible : le petit barbu, finissant sa sieste, entre dans la salle (je riais déjà, mais j’ai l’esprit mal tourné), se présente devant l’allée et rejoint son amie… Malaise, slam tilt, new ball, essaie encore…

C’est con, mais ça m’amuse.


Des nouvelles du dragueur de la Cinémathèque en ce mercredi de mi-février. Je n’avais pas vu le bonhomme depuis un bon moment, faute peut-être de suivre les mêmes rétrospectives, et le voilà qui ramène sa bonne bouille de vainqueur pour l’ouverture de la rétrospective… Léonide Moguy. On ne rit pas, c’est un événement. Moguy est un cinéaste semble-t-il féministe très populaire dans les années 30 dont on ne sait plus rien aujourd’hui faute d’avoir été loué par les cahiéristes des années 50 et qui ont pu pendant tout le reste du siècle dicter ce qu’était l’histoire du cinéma français ; on imagine pas notre séducteur maison venir exercer ses talents lors d’une telle ouverture. C’est qu’il doit mieux flairer les coups que moi, parce que tout inconnu qu’il est, le Moguy a fait quasi salle comble dans la grande salle (avant que ses autres films soient balancés sans grande considération à la cave).

Bref, je le vois donc apparaître, garni d’une barbe de dix jours, alors que la salle est déjà bien remplie. Pas n’importe où. Posté à mi-salle sur les marches dans le coin droit en faisant semblant de voir s’il n’y a pas quelqu’un dans le coin qu’il connaît. Le radar de jolies nénettes est en action, et bientôt en émoi : il a trouvé sa cible, dérange cinq ou six personnes pour se faufiler en plein milieu d’une rangée juste devant la mienne. Restait une place en plein milieu à côté d’une jeune et grande blonde. Le jackpot pour un dragueur, quoi. Et puis technique habituelle… Vas-y que je demande l’autorisation de m’asseoir et que j’engage la conversation.

Pas vu le reste. Il se trouve qu’une fille accompagnée de sa très chère mère est venue troubler mon attention en venant se placer juste à côté de moi au moment où le garçon entamait sa drague. Troublé encore quand, alors qu’elle s’était mise à côté de moi, elle s’est rendu compte que le siège était cassé et a changé de place vers la gauche…

Puisque les femmes du tout Paris me lisent, sachez qu’il y a un siège cassé dans la grande salle. Votre mission si vous l’acceptez : y attirer le dragueur de la cinémathèque. (En vrai, le siège ne me paraissait pas si cassé que ça ; j’ai comme l’impression que c’était un prétexte pour se foutre un peu plus loin.)

(Simple commentaire naïf, mais, sérieusement… ne viendrait-il jamais à ces filles l’idée de se barrer à une autre place en voyant ce lourdaud déranger toute une rangée pour se mettre juste à côté d’elles ? C’est quoi, de la naïveté de leur part, de la flatterie ? Parce que moi ça me fait rire, c’est un nouveau sketch à chaque fois, mais quel emmerdeur ne faut-il pas être pour multiplier ce genre de tentatives pathétiques dans un même endroit… Il se ferait bien remettre à sa place une bonne fois pour toutes, sans esclandre, juste des nanas se barrant sans lui adresser le moindre regard, il comprendrait que ce ne sont pas des manières… Vous êtes trop naïves, ou trop indulgentes avec ce genre d’énergumènes.)


Hé ben… ça drague à la Cinémathèque, mais pour une fois, le relou aux yeux de velours n’y est pour rien.

Film un peu glauque hier où une Charlotte Rampling de vingt ans chante les seins à l’air dans un uniforme nazi. En ces temps de crise du nouveau coronavirus, il semblerait que certains aient paradoxalement envie de se rapprocher de leurs semblables… parfois bien plus vieux. (De là à penser à un complot de la jeune génération vis-à-vis des plus vieux, ces derniers étant les plus vulnérables dans cette épidémie…)

Avant le film, un bonhomme de bien cinquante ans, plutôt laid mais soucieux manifestement de s’accorder avec la jeunesse sur le plan vestimentaire, et assez entreprenant malgré le petit parfum de suspicion permanent traînant à la suite des vieux pervers, entame la discussion avec une petite rousse de pas vingt ans assise derrière lui. Les mêmes maladresses d’approche qu’un jeune inexpérimenté, mais le soin des gens polies. Le bonhomme est vite mis en confiance par la jeune rousse qui lui répond avec autant de maladresse, mais flattée, semble-t-il, et assez ouverte à la discussion. En ni une ni deux, le quinquagénaire en blouson de cuir, et qui doit bien faire trente centimètres de plus que sa belle rousse, propose de venir s’asseoir auprès d’elle, dérange deux demie-rangées assez peu garnies, et poursuit son approche séductrice.

Étrange couple en tout cas, et au contraire de l’habituel dragueur des lieux, le quinqua semble avoir des chances de conclure.

Autre épisode à la limite de la gérontologie, aujourd’hui même pour un navet en 3D. J’ai oublié mes lunettes, à la limite pour un film 3D, ce n’est pas bien grave, mais je change de ma place habituelle et me rapproche de l’écran. Je me mets aussi tout près de la rangée pour pouvoir sortir rapidement dans le cas peu probable où j’arrive à choper la séance qui suit dans la salle d’à côté. Je laisse juste une place à côté de moi pour ne pas trop être excentré, et là je vois une gamine se faufiler comme une anguille sur le siège de droite. Je sens comme un regard insistant posé sur moi. On ne m’a pas fait ça depuis que j’ai quinze ans (et en réalité, je n’ai même pas souvenir d’avoir été autre chose que témoin de cette technique puérile et féminine visant à attirer l’attention de mâles). Oui, parce que pour une fois, le dragué (et le vieux), c’est moi. (À moins que ce soit pour se foutre de ma tête.)

Bref, la jeune fille, buste entièrement tourné vers moi, gesticulant de tout son petit corps pour réveiller mes indicateurs d’alerte endormis : « Hou, hou ! Je suis là, je te regarde ! » Je tourne la tête un peu méfiant voire pétrifié un peu comme on le fait en se sentant épié par un serpent à sonnette. Je ne suis pas forcément rassuré quand je vois une petite brune asiatique d’une vingtaine d’années que j’ai déjà vue plusieurs fois et qui feint, ou qui a, quinze ans d’âge mental. Plutôt jolie, elle pointe impétueusement son menton vers moi dès que je la regarde et viendrait presque me sauter sur le bras avec les siens comme le ferait un chiot pour réclamer un sucre. Je lui demande un truc tout aussi idiot que ce qu’elle dégage avec ses lunettes 3D posées sur le nez, mais pas refroidie par mon manque total de repartie, elle continue de japper dès que je détourne la tête pour attirer mon attention. Mal tombée l’énergumène, en plus d’être vieux, j’ai l’amabilité et la conversation d’un glaçon.

Et là, alors que la salle commence à être bien remplie pour une séance à 16h en début d’une épidémie gérontocide (il y a beaucoup de jeunes dans la salle), j’entends quelqu’un interpeller dans ma direction. Je tourne la tête, et derrière la petite brune qui joue avec ses lunettes, je vois la plus belle femme du monde qui me demande si la place deux ou trois sièges sur ma gauche est libre. Je reste deux secondes dans le vague, je me sens d’un coup projeté dans un roman de Philip K Dick. Mais non, je n’ai rien pris, j’ai mes lunettes dans les mains et le film n’a pas commencé. La place était libre, le reste est brouillard.

En vingt secondes, j’ai eu le temps de me faire draguer pour la première fois de ma vie par un personnage de cartoon grandeur nature et de croiser le regard de la plus belle femme du monde (qu’un autre se chargera de draguer). Le relou aux yeux de velours a perdu une bonne occasion de venir exercer ses talents aujourd’hui.


Et revoilà notre don juan pour une masterclass dominicale susceptible de réunir de jolies célibataires bien éduquées. J’ai manqué son entrée en scène, mais celle-ci intervient sensiblement toujours à la même période. Je l’ai senti passer d’un côté de la salle à l’autre en la traversant dans mon dos, signe qu’il avait peut-être repéré sa cible de loin et qu’il passait de l’autre côté pour passer à l’action. Bref, il se présente dans une rangée, se rapproche du centre, et demande à une demoiselle s’il peut se mettre à côté d’elle. Manque de chance, elle lui répond qu’elle garde la place pour quelqu’un : manifestement, une nouvelle fois (puisque c’était déjà arrivé), le relou est venu s’enquérir d’une fille dont le bonhomme s’est absenté quelques minutes. Le voilà donc obligé de s’asseoir à côté d’un jeune garçon faisant très « élève d’école de cinéma payée par papa », habillé chiquement, visage poupon et coiffure à la mode. Triste voie sans issue pour le relou de la Cinémathèque.

Il aurait attendu vingt secondes, sa proie était là, se présentant deux rangées derrière la sienne. Une magnifique brune à la frange sévère, le nez long et étroit, venant s’asseoir dans un no man’s land improbable au centre de la salle. Se sachant chassé par sa duchesse du jour, le relou se tourne et se retourne, l’œil vide et perdu, et tombe inévitablement sur la petite brune. Va-t-il changer de place ? Non, il rend les armes. Il sera encore temps peut-être de mettre la main sur elle à la sortie…

Dommage pour lui. Non seulement la petite brune était charmante, peut-être deux fois plus jeune que le pull tout peluché qu’elle portait, mais ne cessait de donner des signes au garçon assis à deux fauteuils sur sa droite que « si seulement… elle était libre ». Pas de vaine, vraiment, même si quelque chose me dit qu’elle n’était pas de nature à se laisser faire (la frange, ça peut être radical en donnant un air sévère voire rebelle). À vouloir amadouer le garçon sur sa droite, elle m’en a même déconcentré un bon moment à se tricoter les cheveux trois heures durant avec les plus jolis doigts du monde… C’est pas gentil d’offrir malgré soi ce spectacle à des types transparents qu’on finirait presque par rendre gaga en essayant d’en séduire d’autres. Le relou a manqué sa sortie ; le garçon sur la droite l’a suivie du regard en se demandant s’il devait la suivre ; mais tous les célibataires ce dimanche finiront un peu plus leur semaine, seuls, à se lamenter sur leur oreiller : « À un cheveu, ça s’est joué à un cheveu… ».

Gageons que le relou, la prochaine fois, calculera son entrée un peu plus tard.