Exposition Léonard de Vinci 1519-2019, Louvre

Pour mémoire, retour sur mon passage à l’exposition consacrée à Léonard de Vinci, au Louvre, pour les 500 ans de sa mort. Ce n’est pas mon habitude de partager ces visites sur le site (les images postées sont gourmandes, mais elles seront mieux ici que dans un catalogue en ligne que je ne regarde jamais). J’antidaterai d’ailleurs, et peut-être, des expositions passées, même si c’est plutôt récemment que je me suis mis à « lever le bras avec mon smartphone », comme je l’ai entendu dire par une visiteuse agacée lors de cette dernière exposition. Je ne suis pas spécialiste d’art (je n’ai fait que deux jours en histoire de l’art avant de me faire jeter), mais je suis plutôt bien accompagné ; et comme j’ai une mémoire de moineau, je préfère recopier ce qu’on me raconte généreusement. Plus globalement, je partage ici un ressenti, une exporience, sur les à-côtés d’une expo tant il y a parfois à dire…

Comme c’était donc prévisible, l’exposition est blindée de monde, même si on n’en est qu’à la seconde semaine. Mais compte tenu du fait, déjà, que le Louvre est submergé ces derniers temps par les visiteurs venant principalement voir la star des stars, la Joconde, alors même qu’on l’avait refourguée dans une autre salle, et foutre ainsi un bordel monstre dans les allées… tout cela présageait un bordel identique pour l’exposition. Il est presque devenu évident désormais que le plus grand musée du monde est devenu trop petit pour ses visiteurs. On finira bien un jour par ne plus dédier qu’un seul espace dans la capitale pour exposer celle qui fait venir le gros des visiteurs du Louvre. C’est d’ailleurs la grande absente de l’exposition ; difficile à comprendre ce qui empêchait le Louvre à déménager Mona Lisa dans une salle de l’exposition après son précédent déménagement. Elle y aurait sans doute eu plus sa place sur le grand mur dédié à la reproduction de la Cène exécutée du vivant de De Vinci par Marco d’Oggiono. Le morceau est évidemment bien plus grand que le tableau de Léonard de Vinci, mais elle aurait très bien pu tenir sur ce mur où les visiteurs se pressent en masse pour voir la chose avant de se rendre compte qu’il s’agit d’une copie…

C’est d’ailleurs un peu le problème de l’exposition. On sait que les musées italiens ont quelque peu traîné les pieds pour prêter leurs pièces au Louvre, et comme on sait que Léonard de Vinci a très peu peint, si on pouvait au départ espérer tendre vers l’exhaustivité, il suffit qu’une pièce manque à l’appel pour qu’on ait un peu l’impression, parfois, que les restaurateurs de l’exposition aient dû faire les fonds de tiroir pour compléter la chose. La copie de la Cène appartenant au Louvre, ça fait grand le tiroir. Je précise au passage que si la Joconde n’est pas présente, elle est l’objet (si on s’y prend assez tôt si j’ai bien compris, en en faisant la demande dès l’entrée), dans une salle dédiée, à une expérience de réalité virtuelle…

Je reviens sur les problèmes d’affluence. Le Louvre fait manifestement n’importe quoi dans la gestion des flux de visiteurs et de son personnel (de sous-traitance) chargé de délimiter les entrées. Plusieurs queues immenses s’étalent dans les différentes entrées du musée, mais on ne sait pas pour quoi les visiteurs attendent. Des panneaux sont disposés aux entrées, et même quand on a fini de faire la queue pour savoir enfin pourquoi on la faisait, on n’y comprend pas beaucoup plus tant les indications ne veulent strictement rien dire et ne correspondent pas à ceux pourquoi les visiteurs croyaient attendre (forcément, quand on se faufile dans une queue sans savoir vers quoi elle mène, on a des surprises). Par où je suis passé, deux files, deux entrées, longues sur plusieurs centaines de mètres, et un seul employé qui tentait vainement d’expliquer, visiteur après visiteur, qu’ils n’auraient pas dû prendre cette file, mais l’autre, etc. Presque aussi utile que les panneaux incompréhensibles, l’employé, incapable de lever la voix (ou qui ne peut plus le faire après plusieurs minutes de service) pour disposer comme il faut les visiteurs… Tout le monde râle : des personnes accréditées et prioritaires pensant être dans la bonne file alors que tous les autres devraient se reporter à les entendre dans l’autre file, aux étrangers fascinés par la logique française en matière d’organisation, ou le bon père de famille expliquant ostensiblement arrivant au bout de sa file et à tous ceux de l’autre file qu’ils n’ont pas à y être et que leur place est derrière lui… Et tout ce petit monde est passé, semble-t-il, avant ça par le même cirque online, le site du Louvre ayant inventé l’équivalent du ticket dans les administrations : tu arrives sur le site, et tu fais la queue. Une petite animation t’indique qu’il y a du monde, et qu’il te faut attendre pour accéder au site. Ah ? Sauf qu’arrivé sur le site en question, le temps que tu te connectes et arrives sur la page désirée, ça rame encore alors qu’après tout le temps d’attente ça devrait pas ; et tu peux même finir par repasser par la page « queue » avec le petit bonhomme animée parce que tu n’es pas arrivé à la page attendue… (Hé, les mecs, si une fois sur le site, ça rame à mort, c’est qu’il y a encore trop de monde et qu’il faut augmenter le temps d’attente. Parce que là, tu as des milliers de pèlerins sur le site qui y passent dix fois plus de temps qu’il ne leur en faudrait pour prendre un billet ou autre, et qui y passent une plombe, ralentissant du même coup le flux des nouveaux arrivants…)

Bref, une fois que t’es rentrée, tu prends le soin de déposer des affaires dans un casier (c’est mieux quand t’as une trotte à prévoir), tu n’oublies pas de prendre l’excellent fascicule disposé à l’entrée de l’exposition qui te permettra de te passer du volumineux audiophone, et zhoo, tu te rues dans les premières salles de l’exposition.

Première impression : c’est sombre, trop sombre. Tu te dis que finalement, l’audioguide c’était pas plus mal parce que tu peux pas lire ton fascicule. Quel est l’imbécile qui t’a conseillé de préférer le fascicule à l’audioguide ?… Deuxième impression : ça avance pas. Logique, aucune raison de penser que la queue à laquelle tu pensais échapper une fois à l’intérieur se dématérialisera façon sfumato.

En fait, c’est un peu plus compliqué que ça : je suis resté deux minutes coincés dans un bouchon, non pas parce que ça n’avançait pas, mais parce que la salle était bloquée des deux côtés par des guides et leur troupe. Faut bien que les guides puissent travailler, mais c’était pas de chance, ça laissait penser aux arrivants qu’il y avait une « queue », augmentant du même coup la troupe et formant un engorgement de mauvaise augure. Il en était rien, il faut surtout apprendre à se faufiler parmi les visiteurs pour passer d’une œuvre à une autre.

Et c’est là encore où le bât blesse, parce que toi, tout respectueux de l’ordre que tu es, tu voudrais suivre les œuvres telles qu’elles sont disposées dans ton précieux fascicule. Sauf que les commissaires de l’exposition sont de petits facétieux : aucune logique toujours, et tu passes une bonne partie de ton temps à essayer de fureter d’un mur à un autre pour comprendre l’ordre à suivre. Quand il est si difficile de se faire un chemin dans les salles, ça pose quelques problèmes. Alors, tu finis par le faire à la française : tu regardes, tu profites, tu relèves le numéro, et chose étrange et amusante, il se trouve que l’ordre est respecté dans le fascicule et qu’on peut ainsi facilement s’y référer (c’est aussi un bon moyen pour passer à côté d’une œuvre, mais ne faisons pas la fine bouche, j’ai croisé tant de visiteurs démunis, perdus, lorgnant avec envie et incompréhension sur les fascicules de ceux qui avaient eu la chance de ne pas passer à côté à l’entrée). (J’ai même vu à un moment trois petites vieilles se ruer sur un livret en chinois abandonné par un visiteur en fauteuil roulant — qui ne semblait pas Chinois, preuve peut-être qu’il n’en disposait pas de première main — et cela seulement à l’avant-dernière salle.)

Le Christ et saint Thomas, Andrea del Verrrocchio (Orsanmichele à Florence)

Une fois arrivé dans la première salle, le ton est donné, c’est donc comme déjà indiqué, très, trop, obscur, on profite d’un magnifique bronze prêté par un musée de Florence, et d’une suite interminable d’études minuscules pour des draperies, et là tu commences à faire la grimace à l’idée que toute l’exposition est comme ça.

Heureusement, bien en vue, un premier dessin du maître attire l’oeil, c’est Paysage de la vallée de l’Arno, avec déjà une petite incongruité : l’annotation en miroir dans le coin gauche du dessin.

Paysage de la vallée de l’Arno, Léonard de Vinci (Cabinet des dessins et des estampes, Florence)

Vient alors la vedette inattendue de l’exposition : la réflectographie infrarouge, qui sonne un peu comme du « au Louvre, on n’a pas toutes les œuvres de Léonard, mais on a des idées ». J’exagère un peu, ma guide personnelle me rappelant que le beau Léo était un peu comme moi, qu’il aimait peaufiner ses tableaux jusqu’à plus soif, et qu’au final, ben, des œuvres achevées, il n’y en avait pas tant que ça (c’est même rappelé plusieurs fois dans les panneaux au mur de l’expo « oui, bon, ça va, on vous rappelle que de Vinci n’a pas tant produit que ça ! ») Toujours est-il qu’avec une quinzaine de chefs-d’œuvre (même si aussi surprenant que cela puisse paraître, j’ai l’impression d’entendre aux infos qu’on en découvre tous les jours, et cela pas plus tard qu’aujourd’hui), c’est toujours plus que ce que je peignerai jamais (oui, moins j’ai de cheveux, plus je peigne).

Qu’est-ce donc que la réflectographie infrarouge ? C’est cette technique permettant de voir ce qui se cache derrière les premières couches de peinture, et ainsi de découvrir les techniques préparatoires d’un peintre, ses ajouts, ses ratés (ses repentirs, quand on a fait plus de deux jours d’histoire de l’art), etc. C’est la première fois, j’avoue, que je vois de tels objets (non artistiques) dans des expositions, mais il faut avouer que c’est follement précieux pour comprendre les œuvres (parfois absentes, ah, ah, d’une exposition). Ç’a donc un pouvoir à la fois didactique et… évocatif.

La plus belle, même absente de l’exposition, est donc ainsi scannée par réflectographie, et certains détails ou travaux préparatoires y apparaissent, mais également la problématique fente susceptible un jour de la défigurer. Madame del Giocondo est donc accoudée à un bras de fauteuil (j’avais point vu).

Réflectographie infrarouge de La Joconde, de Vinci (C2RMF / Elsa Lambert)

Le plus spectaculaire de la technologie concerne d’autres tableaux. Pour Portrait de jeune homme tenant une partition, il semblerait que la partition en question ait été ajoutée sur le tard… Autre revirement, plus spectaculaire encore, celui de Saint-Jérôme pénitent, que Léonard de Vinci avait d’abord peint torse nu (et avant de décider qu’il était urgent de laisser l’œuvre inachevée). La réflectographie dévoile surtout le massacre dont a été victime le tableau au cours du XIXᵉ siècle, sa partie centrale ayant été tout bonnement découpée…

 

Saint-Jérôme pénitent, Léonard de Vinci (Musée du Vatican)

Réflectographie infrarouge Saint Jérôme pénitent, Léonard de Vinci (Vatican Museums)

 

Le procédé permet ainsi de dévoiler les détails d’un tableau laissé inachevé par Léonard : L’Adoration des mages.

Réflectographie de L’Adoration des mages, de Vinci (détail) (Galerie des Offices de Florence)

Ou encore avec La Vierge à l’Enfant (Madone Benois) :

La Vierge à l’Enfant, ou Madone Benois, Léonard de Vinci (L’Ermitage)

Réflectographie de La Vierge à l’Enfant, ou Madone Benois, Léonard de Vinci (L’Ermitage)

Deux des plus célèbres portraits féminins du maître, disposés l’un à côté de l’autre, sont également passés au scanner : La Belle Ferronnière et La Dame à l’hermine. Une proximité qui s’explique à la fois par la nature des sujets (apparemment deux maîtresses d’un même bonhomme) et par celle du bois utilisé puisque les deux panneaux seraient issus du même tronc.

Réflectographie infrarouge, La Belle Ferronnière, de Vinci (Louvre / C2RMF / Elsa Lambert)

Réflectographie infrarouge, La Dame à l’hermine, de Vinci (Musée national de Cracovie)

Le Condottiere, d’Antonello de Messine (appartenant au Louvre) est exposé dans ce coin de l’exposition, ayant probablement inspiré de Vinci pour Portrait de jeune homme tenant une partition et pour La Belle Ferronnière. (Portrait de trois quart, fond noir uni et regard caméra ou presque.)

Le Condottiere, d’Antonello de Messine, flou (Louvre)

Une liberté inspirée peut-être par Andrea del Verrocchio :

Étude de tête d’enfant, Andrea del Verrocchio (Kupferstichkabinett, Berlin)

Quand on pense à Léonard de Vinci, on pense souvent à ses sourires énigmatiques, mais que dire de ses regards… Celui, doux et paisible de La Scapigliata (présent à l’exposition), ou celui à la Lady Di, en coin et par en dessous de La Belle Ferronnière ou enfin celui-ci pour une étude de La Vierge aux rochers :

Étude de tête de femme / figure pour l’ange de La Vierge aux rochers (Bibliothèque Royale de Turin)

Celui du portrait de Ginevra de’ Benci, ici sous réflectographie infrarouge, n’est pas moins… étrange :

Réflectographie infrarouge du portrait de Ginevra de’ Benci, de Vinci (National Gallery of Art, Washington)

Alors, quand on pense que La Joconde doit essentiellement sa réputation à un vol rocambolesque de la Belle Époque, on est en droit de se demander si La Belle Ferronnière, par exemple, ayant subi le même sort, n’en aurait pas bénéficié en retour d’une popularité équivalente. Les commissaires de l’exposition en ont fait d’ailleurs l’égérie de leur exposition. (L’avantage de La Joconde sur ses autres portraits, c’est aussi et surtout qu’il est achevé. Léonard semble avoir négligé par exemple de terminer le bas de sa Belle Ferronnière, que tel un digne héritier des découpeurs de tableaux du maître, je m’empresse ici de rogner. Habitude étrange chez de Vinci tout de même, parfois, à passer des années à peaufiner l’essentiel de certains tableaux tout en négligeant des zones, certes plus décoratives, mais qu’il aurait pu achever en deux trois mouvements…)

La Belle Ferronnière, de Vinci (Louvre)

Léonard amateur de cheval, parce qu’un cheval dans un tableau, ç’a tout de même de la gueule :

Tête de cheval en réflectographie, détail, de L’Adoration des mages, Léonard de Vinci (Galerie des offices de Florence)

Réflectographie de L’Adoration des mages, de Vinci (détail) (Galerie des Offices de Florence)

L’exposition nous propose également quelques huiles sur bois de Marco d’Oggiono ou de Boltraffio. Jeune Fille couronnée de fleurs, de ce dernier, est magnifique :

Boltraffio, Jeune Fille couronnée de fleurs (North Carolina Museum of Art)

Pour l’occasion, La Vierge, l’Enfant Jésus avec sainte Anne et saint Jean-Baptiste a été prêté par la National Gallery de Londres, dessin préparatoire pour La Vierge à l’Enfant avec sainte Anne.

La Vierge, l’Enfant Jésus avec sainte Anne et saint Jean-Baptiste, de Vinci (National Gallery, Londres)

Le cœur de l’exposition est dédiée à la « science » de Léonard de Vinci. De nombreux manuscrits, de croquis ou de notes écrites à l’envers (comme tout génie qui se respecte, Léonard était gaucher) y sont présentés. Les deux plus célèbres étant L’Homme de Vitruve (un prêt soigneusement gardé et truffé de capteurs clignotants) et l’Hélicoptère.

L’Homme de Vitruve, de Vinci (Gallerie dell’Accademia ,Venise)

L’Hélicoptère, de Vinci (Institut de France)

Sa majesté la Reine Elizabeth II y est allée aussi de son petit prêt :

Anatomie, étude des muscles du cou, de l’épaule et du bras, Léonard de Vinci (Collection royale, Château de Windsor)

On nous propose ensuite un retour à Florence avec une magnifique huile sur bois d’Aristotile da Sangallo : La Bataille de Cascina à laquelle, dans les contours, on peut opposer les cuisses rondelettes du petit Jésus de La Madone aux fuseaux (pour ce qui en tout cas ici de la copie et version américaine, celle dite Madone Landsdown exposée ici, la version originale attribuée à Léonard seul étant perdue).

Aristotile da Sangallo : La Bataille de Cascina (Earl of Leicester and Trustees)

Madone Landsdown, Léonard de Vinci et atelier (collection particulière)

Aux sourires énigmatiques de Léonard, on peut aussi y opposer ses jolies gueules grandes ouvertes :

Étude pour Lutte pour l’étendard, de Vinci (Szépmuvészti Muzeum)

Étude de figure pour Lutte pour l’étendard, de Vinci (Szépmuvészti Muzeum)

Expression que nous ferions sans doute si on devait compter les revirements, non pas du maître, mais des experts, quant à la paternité ou non attribuée à Léonard de Vinci pour certains tableaux ces dernières années… L’exposition s’achève presque comme un pied-de-nez à toutes ces histoires avec, à deux pas du Saint Jean-Baptiste de Léonard, un Salvator Mundi, pas celui, dit de Cook, qui semble selon la rumeur passer des jours heureux sur le yacht d’un prince saoudien après avoir affolé les compteurs (et les polémiques) chez Christie’s, mais celui, dit de Ganay, dont la paternité est tout aussi incertaine, et que le Louvre, ironiquement ou prudemment, se propose d’attribuer (comme parfois lors de cette exposition) à « l’Atelier » de Léonard de Vinci. Autrement dit, à lui et… à ses disciples. Au moins, on est sûr de ne pas se tromper ! (On ne sait pas qui est l’heureux propriétaire particulier — le Louvre aurait décliné l’offre d’une vente —, une chose est sûre, je préfère cette version à celle qui se promène on ne sait où sur les mers et qui, d’après son état lors de sa réapparition inespérée, semble avoir pas mal bourlingué par le passé…)

Saint Jean Baptiste, de Vinci (Louvre)

Salvator Mundi, version de Ganay, de Vinci et atelier

Merci pour cet exposé les amis, la boutique m’attend. Je m’en vais acheter pour mon radeau pneumatique un ou deux marques-pages à contempler les jours de gros temps.