La désinformatrice, le satiriste et le fact-checker

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Aka, quand hoaxbuster défend Myriam Palomba face aux pitreries de Vincent Flibustier

Contexte : à l’occasion d’une émission de télévision où elle est chroniqueuse, la spécialiste de fake news et antivax Myriam Palomba lance des accusations extravagantes sur des personnalités en se faisant écho d’une rumeur antisémite concernant un produit qui serait extrait à partir du sang d’enfants. L’humoriste et vulgarisateur, créateur du site parodique Nordpresse Vincent Flibustier fait une vidéo où il lance une rumeur absurde visant à se moquer des méthodes des désinformateurs. En parallèle, un hashtag tout aussi absurde mentionne la journaliste people en collant son nom à celui du terme « pédosataniste ». Le jour suivant, Guillaume HB, créateur du site de fact-cheching hoaxbuster.com publie un tweet dans lequel il critique… non pas sa consœur habituée des fausses nouvelles, mais l’humoriste.

C’est un exemple, d’autres personnalités de la sphère zet/débunkage ayant exprimé leur doute quant à la pertinence de la démarche de Vincent Flibustier.

Je réponds globalement et brièvement à ces critiques.


La satire est tout aussi utile, voire plus, que le débunkage dans une société où les fausses informations circulent à une vitesse folle. Chacun est dans son rôle. Le journalisme pète-cul qui débunke ne convaincra que les convaincus. Vincent Flibustier utilise l’humour, l’esprit de contradiction, la caricature et la psychologie inversée. Tout cela pour rire, mais pas seulement : pour tenter de faire prendre conscience aux personnes qui sont victimes des désinformateurs quels sont les mécaniques de pensée qui les trompent.

Le débunkage apporte de l’éclairage, de la nuance. La satire imite les mécanismes à l’œuvre dans les théories des complots ou ici dans les rumeurs. Je pense donc au contraire que cette « expérience sociale et satirique » est un parfait exemple de leçon en matière de vulgarisation et d’éducation aux médias.

D’ailleurs, la situation est si grave dans ce monde où la prime est si facilement faite aux fakes news et aux désinformateurs, que toutes les propositions pour en déconstruire les mécanismes nocifs à la société sont bonnes à prendre.

Encore une fois, Vincent Flibustier est identifié comme un humoriste dont la spécialité est précisément la fake news consciente d’entre être une. Façon Gorafi. Personne ne pourra ainsi le suspecter d’autre chose que d’un canular : tout y est, le ton, la caricature, voire les vidéos suivantes où il explique sa démarche. Donc le canular a une dernière vertu : elle donne la preuve que les propagateurs de fausses nouvelles (ce sont tous ici les désinformateurs qui se sont fait un nom avec la crise de la covid) se font volontairement passer pour des victimes pour attirer l’attention de leur public parce qu’ils ne vivent que de ça. Vous préférez quoi ? Que des désinformateurs puissent en toute tranquillité répandre leurs fakes news avec des conséquences parfois graves pour leurs suiveurs ou qu’un satiriste puisse vivre de ce pour quoi on le suit : faire le clown ?

Moi je pense que les clowns ont un rôle plus bénéfique à la société que les escrocs et les usurpateurs.


Ajouts :

La caricature, la satire, la parodie ou la simple moquerie sont des armes absolument nécessaires contre les dérives complotistes. Moins pour les complotistes d’aujourd’hui que pour ceux qui pourraient en être victimes demain.

Parce que la caricature, la satire ont une valeur éducative, culturelle et historique bien plus grande que tous les efforts possibles en matière de fact-checking et de débunbkage.

Journalistes et experts tendent à décrire le monde tel qu’il est… au présent. Les clowns tendent à décrire leurs contemporains tels qu’ils sont, souvent en appuyant là où ça fait mal. Or, quand on regarde le passé, on a surtout besoin de voir des pages de l’histoire traitée par l’œil décalé des satiristes et des clowns. Il n’y a rien au monde qui explique mieux le nazisme que Le Dictateur de Chaplin. Un monde où plus aucune moquerie ne serait possible ne peut être un monde sain et libre.

En revanche, le comique de répétition a ses limites. Il n’y a aucune raison, humoristique ou autre, de continuer à se moquer de Myriam Palomba. Surtout après l’humiliation d’hier. Le complotisme n’est pas l’affaire d’une seule personne. Tu as fait ton Dictateur, change de planche à dessin et trouve une autre cible tout aussi légitime.

Puis des “gens” commentent le montage et les allusions transsexuelles dont Myriam Palomba fait l’objet :

Joli déni de réalité. Certains diraient les pires bêtises pour se faire passer pour des chevaliers blancs. Les mêmes méthodes en somme que les conspirationnistes. L’important est d’être bien vu par ceux que l’on dit défendre, mais que l’on trompe.

Ces montages font directement référence à l’intérêt que porte Myriam Palomba pour les rumeurs de ce (trans)“genre”.

Attaquer la transphobie, c’est tout à fait légitime, encore faut-il bien avant de monter sur ses grands chevaux s’assurer qu’il ne s’agit pas d’autre chose.

En revanche, oui, la répétition des moqueries à l’encontre d’une même personne n’a rien de drôle et il serait bon de changer de disque. Parce qu’à la longue, oui, la moquerie se mue en harcèlement, et beaucoup ne font même plus le lien avec l’idée d’origine qui est de caricaturer des pratiques menant aux dérives complotistes. Le harcèlement et la transphobie, là oui, on les retrouvera chez ceux qui répètent comme des idiots les blagues d’un autre qu’ils ont mal compris.

Mais ici encore, ce n’est pas le problème de la caricature, mais des réseaux sociaux.

Et :

C’est amusant ça. L’arroseur n’en finit plus d’être arrosé.

De mémoire, elle a dit : « Il y a des juifs antisémites ». On appelle ça une insinuation. Ce n’est guère bien brillant comme méthode, mais l’insinuation, c’est précisément une des portes d’entrée du complotisme.

Ou encore du confusionnisme ou du mauvais journalisme.

Dans le même genre, il y a l’insinuation portée à travers une question qui n’a rien d’innocent. La préférée des raisonnements complotistes : « Je ne fais que poser une question ».

Phrase qui par ailleurs revient systématiquement dans la bouche de Myriam Palomba pour justifier toutes les fake news qu’elle propage à n’en pas douter depuis des années et surtout depuis qu’on l’entend sur la pandémie.

Un des exemples étant la couverture du magazine dont elle est responsable sur une femme connue en évoquant la rumeur qu’elle soit un ancien homme. Un titre avec un point d’interrogation.

Myriam Palomba n’est pas journaliste, elle insinue, elle « ne fait que poser des questions ». Autant de positionnements faussement naïfs qui participent aux rumeurs et aux fake news.


Puis :

Les fact-checkers défendent leur pré carré, n’apprécient pas le clown qui parodie les complotistes et posent la question de la légitimité des clowns à venir empiéter sur leur domaine :

Le journalisme pète-cul ne pourra jamais accepter que la culture, les clowns et la satire aient plus d’impact sur les consciences que leur travail de gratte-papier.

Dénigrer les clowns, surtout quand ils aident à faire tomber les masques, ça va jamais dans le bon sens.

Et peut-être aussi que les clowns, que la satire ou la caricature à la Charlie ou à la Guignols, ça leur arrive de dépasser les bornes, de heurter, mais c’est justement leur rôle : aider à définir les limites. Parce qu’il y a une énorme différence entre quelqu’un qui n’est pas dans la dérision ou la culture et qui dépasse les norme et un clown : l’objectif premier du clown, c’est de caricaturer le monde pour lui offrir une image déformée de lui-même. La limite dépassée est un miroir qui aide à prendre conscience de ces limites.

Une caricature est toujours dans l’excès, parfois elle n’est pas du tout légitime, parfois, pour certains, elle ne dévoile rien et sert d’exutoire et se perd à tomber dans ce qu’elle dénonce. Mais, sans les clowns, ce serait pire, parce qu’ils sont parfois plus efficaces que n’importe qui d’autre à dévoiler la nature du monde de leurs contemporains pour leurs contemporains et les suivants. Et c’est peut-être de ce pouvoir que les « personnes sérieuses » luttant avec d’autres armes contre les mêmes fléaux sont un peu jaloux.


La question des limites est bien posée notamment dans cet extrait qui a largement été critiqué :

https://twitter.com/Qofficiel/status/1639361441542336514

D’une manière générale, on peut supposer qu’une des limites possibles pour avoir toute légitimité à moquer une personnalité, c’est celle du rapport « haut vers le bas » ou « bas vers le haut ». Un peu comme pour la qualité d’une source, la question de savoir qui est à l’origine du commentaire (censé être humoristique, ici) peut faire la différence. On pourra alors plus légitime de moquer les personnes favorisées que les personnes discriminées ou en difficulté. C’est aussi le souci de chercher à développer un humour personnalisé : il est sans doute plus légitime de moquer les influenceurs dans leur ensemble que deux influenceuses en particulier.

Mais imaginons qu’ici, la cible ait été les influenceuses, force est de constater que l’humour se porte davantage sur leur physique ou leur sexe et sur leur légitimité à participer à des manifestations que sur les facilités de certains de ces influenceurs à se faire du fric sur une population captive des clichés qu’ils véhiculent, par exemple. La cible était peut-être la bonne, mais ce n’était probablement pas sur leur engagement politique (moqué probablement ici pour ne pas être de bonne foi) ou sur leur physique qu’il fallait les moquer.

Est-ce qu’il faut se garder en revanche de moquer de telles influenceuses ? Non. Mais il faut le faire sur leur travail et sur l’image de la femme qu’elles véhiculent. À défaut de quoi ce n’est ni drôle, ni bien finaud. Est-ce que c’est dramatique ? Non. Mais le mieux quand on rate une blague et qu’on manque sa cible, c’est de s’excuser.

Rien à voir avec les pitreries de Vincent Flibustier : il moque les dérives d’une émission et d’une chroniqueuse qui a largement plus d’audience que lui et il caricature précisément les outils employés par la chroniqueuse elle-même directrice de média ou par la complosphère.

Ainsi, par exemple, les détournements jugés transphobes des photomontages dont Palomba a été la cible et qui ont été partagé par les suiveurs de Flibustier, sont transphobes, oui, mais c’est parce qu’ils prennent directement référence à un événement ayant tourné dans la complosphère qui laisse entendre qu’une personne publique pouvait être un homme et non une femme. Quand on joue l’Avare, on dévoile son avarice, on la met en scène, on fait l’illustre à travers des propos et des comportements.

Pour un détournement, c’est pareil (toute œuvre est par ailleurs un détournement : les auteurs ne souscrivent jamais aux propos ou actions des personnages qu’ils décrivent) : pour moquer les excès transphobes, on est obligé de les exprimer, de les illustrer à travers des propos transphobes. Mais c’est justement leur caractère caricatural qui permet de faire la différence entre ce que pense le caricaturiste et le sujet moqué qui lui tient de tels propos au premier second… C’est toujours le degré ou la nature du détournement qu’il faut apprécier. Et ce n’est pas toujours clair. Ces caricatures ne visent donc pas la communauté trans, mais les complotistes ou les tabloïds qui lancent de telles rumeurs transphobes. Le détournement permet justement d’en démontrer l’absurdité et leur caractère injuste. (En revanche, la répétition est lourde. Là encore, cela peut dépendre de l’émetteur de la caricature : parfois, ce ne sont pas des détournements, mais des moqueries à prendre au premier degré.)


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Le travail était-il une corvée ?

 

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Le travail, est-ce d’abord l’expérience de la subordination ?

Réponse au post Mediapart de trineor (Alexis Dayon)

Oui et non. Tu vois la société à travers ton prisme d’intellectuel communiste sans doute et oublies peut-être ton expérience de jeune adulte à trimer. Chez beaucoup de travailleurs pauvres, il y a une forme de “subordination” volontaire. Pour eux, c’est le prix à accepter pour des gens, des amis, de nouvelles têtes, c’est se sociabiliser. Pour eux, le travail n’est pas monolithique : ils arrivent à tout faire en même temps, répondre à des objectifs émanant de la “hiérarchie”, mais échanger aussi avec les autres.

Pour ceux-là comme pour les autres, je ne suis pas sûr que s’apitoyer sur leurs conditions de travail change leur manière de voir les choses. Pire, considérer qu’il y aurait différentes formes de travail, le travail des nantis et celui des parias ne ferait que confirmer leur impression qu’une partie de la société les stigmatise et ne les respecte pas. Paradoxalement. Et au contraire, au lieu de définir leur travail comme une « corvée », je pense qu’aucune personne exerçant ces travaux difficiles acceptent que leur job soit ainsi qualifié négativement.

Non, leur travail a autant de valeur que celui des autres, que celui d’un ministre. En revanche, il faut prendre soin à ce que la société valorise leur travail. Et cela ne se fait pas avec de la communication gouvernementale qui d’un côté vante les valeurs du travail en usine, mais qui d’un autre laisse entendre qu’il serait inégalitaire de laisser perdurer des régimes spéciaux, des avantages (sic). Faire passer les plus pauvres pour des nantis, ça participe à ce mépris de classe, à rogner la confiance dont je parlais plus haut. Un comble. La classe qui a déjà fait payer la crise du début du siècle dont ils étaient responsables à la communauté tout entière et qui voudrait encore rogner des marges sur le dos des plus pauvres.

Les pauvres ont besoin qu’on les respecte pour le travail qu’ils font et qu’ils soient payés justement et reconnus pour cela. Ils n’ont pas besoin que l’on verse une petite larme parce qu’ils « triment dur ». Travail contre considération, justice. C’est aussi simple que ça.

Il paraît que les pyramides n’ont pas été du tout construites par des esclaves, mais par des citoyens de la cité pour qui participer à de tels projets était comme un rite et un travail saisonnier entre deux récoltes. S’ils érigeaient de tels édifices sans y être forcés, c’est donc sans doute qu’ils avaient un avantage social et personnel à le faire. Peut-être estimaient-ils gagner ainsi leur place dans l’autre monde, peut-être ces travaux étaient-ils l’occasion de grandes rencontres et de fêtes (on pense aujourd’hui que ces fêtes, plus anciennes encore, c’est ce qui a poussé les premiers humains à créer les premières cités), peut-être y gagnait-on un statut, y était-on justement contribués en nature lors de festins à la charge du souverain, etc. Quoi qu’il en soit, c’était peut-être une forme d’esclavage volontaire, mais… c’était volontaire. Le problème n’est pas d’appeler ces travaux des corvées, de l’esclavagisme, de la subordination, mais que les individus privilégiés qui en sont les instigateurs parviennent à maintenir en quelque sorte une forme de paix sociale.

Et cela ne peut se faire que si la part que l’on réserve à ceux qui “triment” est justement établie. Le problème n’est donc pas de nommer les choses, mais que la société, quand il y a des crises, fasse le choix d’abord de préserver ce qui est “réservé” à ceux qui triment.

Par le passé, on a imaginé que certaines sociétés s’effondraient parce que les élites cherchaient à préserver leur part à eux plutôt que celles des gens de la base. La tentation de la droite a pourtant toujours été de faire payer d’abord à ceux qui tiennent la pyramide.

La société se moque-t-elle des victimes des pseudo-sciences ?

 

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Réponse à ce tweet :

https://twitter.com/AntoninAtger/status/1627029015360946176

Ça m’a tout l’air d’être un faux dilemme. Pourquoi devrions-nous choisir entre ces deux propositions ? Personne ne se moque, c’est consternant. Consternant surtout pour la société qui favorise ces pratiques.

Quand quelque chose dysfonctionne dans une société, on aurait tout à gagner, non pas à pointer du doigt les victimes ou les profiteurs, mais ceux que l’on charge collectivement de nous représenter et d’émettre des lois et des règles en notre nom.

Mieux, ce sont aux sociétés savantes de faire leur part de travail afin que les pouvoirs publics agissent dans le sens de la collectivité.

D’ailleurs, je suis désolé de vous dire que dans mon entourage, si j’ai connu des personnes usant de charlatanerie, je ne me suis jamais moqué, ai exprimé mes doutes, mais aucunement je n’ai pu comprendre.

Pardon, mais quand une personne se fait arnaquer par un professionnel, quel qu’il soit, fait-on reposer sur la victime le poids d’une faute supplémentaire ? Il n’y a ni à comprendre ni à moquer les victimes d’arnaques.

Donc moi je vous propose deux options supplémentaires non excluantes : Les sociétés savantes doivent sanctionner tous les praticiens et chercheurs se réclamant de la pseudo-science. Le législateur doit mieux contrôler ces pratiques afin que cessent de prospérer ces techniques.

Or, en la matière, ça n’arrivera jamais. Parce qu’en matière de santé, on estime que la charlatanerie ne doit pas être remise en question. Il faut rester confraternelles entre personnes de même caste.

On remarque d’ailleurs ce même désintérêt des personnes « bien informées » face à celles qui ne le sont pas quand il est question de la promotion ou de l’adoption des bonnes pratiques d’hygiène de vie. Les pauvres et la malbouffe, avec la cigarette, etc.

Les riches, les « personnes bien informées », se portent bien. Donc si les pauvres sont ignorants ou trop bêtes pour suivre les bonnes pratiques, de la même manière que mémé victime d’une arnaque téléphonique : c’est de leur faute !

Il y a deux options de société possibles. On cherche le bien commun. Chacun se débrouille comme il peut. Je vous laisse décider quelle option est la plus pertinente.

Zététique, quand l’excuse du classisme mène au clanisme

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Réseaux sociaux

Nouvelle entrée à faire figurer au rayon de mes explorations résosocialesques. Tout commence par une enfilade relayée par deux vulgarisateurs sceptico-scientifiques que je suis : ‘Hygiène mentale’ et Tana Louis. Je ne connais pas l’auteure du fil, ça tombe bien, j’aime bien découvrir de nouveaux contenus, et les commenter si nécessaire. L’auteure du fil est donc une Youtubeuse qui partage son expérience, et plus précisément sa réception, au sein de ce qu’elle appelle la communauté « zet ». Beaucoup de considérations personnelles et une vision polarisée de la société qui ne serait partagée qu’entre deux catégories : les privilégiés et les soumis. Étant entendu que naturellement les premiers s’appliqueraient à dénigrer et rabaisser les seconds.

Je n’ai rien contre les témoignages pointant du doigt les problèmes de classisme dans de nombreuses sociétés, notamment savantes (pas plus tard que la semaine dernière, j’ai pu voir, et ai commenté, un exemple de dénigrement de ce type sur les réseaux sociaux), en revanche, ça me paraît fort problématique quant à l’intérieur de ces témoignages on en vient autant à caricaturer des rapports de force et des situations loin d’être simples et aussi manichéens… Car de la dénonciation légitime du classisme au clanisme, il n’y a qu’un pas.

L’autre aspect qui me pose problème dans cette démarche, c’est le profil personnel de la personne qui se met ainsi en avant, pour ne pas dire « en scène ». Je l’ai découvert plus tard, mais cette Youtubeuse s’était déjà fait remarquer par le passé en accusant un autre Youtubeur de l’avoir violée. Je ne rentre pas dans les détails sordides, les histoires personnelles ne me regardent pas (j’avais été étonné de voir l’ampleur du truc à l’époque et m’en étais vite écarté) ; je ne suis pas juge, mais spectateurs. Sur la forme, en revanche, on peut remarquer que cette personne (tout autant que celui qu’elle dénonce) fait commerce, à travers sa chaîne et son compte Twitter, de sa vie privée. On pourrait se demander, à ce stade, en quoi tout cela a-t-il un rapport avec la communauté « zet », car c’est ni plus ni moins que de la téléréalité. Autrement dit la mise en spectacle d’affrontements purement personnels auxquels on demande au public de prendre parti (on remarquera que le génie de l’Internet 2.0 ayant pondu le phénomène metoo est probablement l’héritier du même génie populaire mais télévisuel qu’étaient les émissions de téléréalité).

Car pour se convaincre qu’on est loin de la zététique, un petit coup d’œil sur la première page de la chaîne indique que l’objet des vidéos est en réalité un sujet que le nom de la chaîne met d’ailleurs très bien en exergue : ‘Concrètement moi’ (moi je, moi, moi, moi). Et ce qui saute rapidement aux yeux, c’est le visage de l’auteure de ces vidéos présent sur toutes les capsules. On ne peut pas être plus clair. Ce qui n’est pas mal en soi d’ailleurs, cela donne juste une indication sur la nature du contenu.

Si la forme laisse assez peu à désirer, regardons le contenu. Malheureusement, il fallait s’y attendre, toutes les vidéos sont dans le même ton que l’enfilade sur Twitter : des plaintes et du ressenti. Autant dire, qu’on est un peu à l’opposé de ce qu’on pourrait attendre d’une chaîne sur la zététique. Car ce n’est pas sur la zététique, mais sur « mon histoire avec la zététique » et « mon histoire avec les zététiciens ». Tout comme son premier fait d’armes avait été une série sur son « histoire de viol avec un autre Youtubeur ». Rien de mal en soi toujours, on est sur YouTube, il faut souvent incarner un personnage pour fidéliser un public et lui faire découvrir des sujets de la manière la plus ludique possible. Rien de mal donc sauf que c’est très mal fait, que cela a un intérêt très limité parce que le contenu est en réalité très pauvre (un spectateur comme moi n’y apprend strictement rien, et pour cause la personne en question n’est pas une spécialiste, mais, on pourrait dire, une fan). Et la personne en question particulièrement antipathique : se plaindre sans cesse, se perdre en permanence dans des ressentis personnels, des références à telles ou telles personnes, aucun travail de mise en forme (un paradoxe pour un contenu qui s’attache autant à la mise en forme), bref pourquoi devrais-je m’infliger un tel supplice…

Je me l’inflige parce qu’en réalité cette exposition est symptomatique d’une époque et d’une société qu’on trouve sur les réseaux sociaux ou le contenu n’a en réalité aucun intérêt et où tout passe par la personnification, le culte de soi et l’indignation permanente qui doit se trouver chaque jour une victime à soutenir et un bourreau (à défaut, un groupe social) à dénoncer. Et ce qui a suivi ne fait que renforcer ma conviction qu’au-delà de problèmes sociétaux bien réels, on adopte des comportements non pas (ou pas seulement) fortement influencés par notre classe sociale, mais par le groupe auquel on se définit ou cherche à appartenir. Du classisme au clanisme.

Voici la réponse que j’avais postée :

 

De tout ce que j’ai vu depuis quinze ans que je butine ce que tu appelles des “mets” sans en être, c’est qu’il n’y a pas de communauté. Ça va des forums plus ou moins de sciences aux contenus vidéos en passant par les associations. Il n’y a donc pas de communauté, mais des communautés se rapprochant plus ou moins à ce qu’on pourrait définir comme des « zets ».

C’est vrai que les profils que tu décris sont largement surreprésentés. Toutefois, je remarque aussi systématiquement le même type de profils chez les femmes : soit des femmes qui surjouent la scientiste obtuse* et qui adoptent les comportements que tu décris (et pour être franc, de mon côté, je ne vois pas de domination des hommes, pourtant majoritaires, dans ces comportements), soit des femmes qui se plaignent de fournir des contenus mal perçus par une soi-disant commu. Et chaque fois, ce qui m’a mené à tomber sur ce type de contenu, c’est venu du partage d’un ou plusieurs « gros poissons » connus pour leur empathie envers les créateurs de l’ombre.

Parce que je vais être franc : en même pas deux minutes sur ta chaîne, ce qui saute aux yeux c’est que pour quelqu’un de curieux comme moi, ton contenu propose aucune plus-value ou intérêt particulier.

Il faudrait peut-être que les personnes comme toi cessent de se plaindre qu’ils sont mal reçus par la commu ou invisibilisé parce que tes paires, manifestement, te mettent en avant. Si ton contenu par ailleurs n’est pas vu, c’est tout simplement parce qu’il n’est pas de qualité.

Je veux bien croire qu’il y ait des biais parmi les personnes qui regardent ce genre de vidéos, ou que, c’est un fait, la plupart des créateurs et visionneurs soient des hommes. En revanche, je suis sûr d’une chose : si un contenu est bon, quel que soit l’âge, la couleur, le sexe la formation ou même les divers petits défauts que chacun peut avoir et qui pourraient sembler être un frein au départ, eh bien ce contenu trouvera sa place sur YouTube ou ailleurs.

C’est la loi du nombre sans doute plus que celle des discriminations. Avant de trouver du contenu proposé par des femmes qui soit en même quantité que celui des hommes (je ne parle pas de qualité parce que du contenu de qualité proposé par des femmes eh bien il y en a et à ce moment-là, désolé, mais je me fous du sexe, de l’âge ou de la couleur de la personne), il faut commencer à voir plus de femmes s’intéresser à ces domaines. A faire comme tout le monde : avant de proposer des contenus, en être consommateur.

Arrête de chercher à t’insérer dans une commu qui n’existe pas. Propose du contenu de qualité. Ce qu’on, désolé de le dire, ne trouve pas particulièrement sur ta chaîne où la première chose qui saute aux yeux c’est ton visage en gros plan sur toutes les vidéos. Ton sujet, ton centre d’intérêt, c’est pas la “zet”, c’est toi. (Faire une vidéo et une enfilade pour te plaindre de ta réception auprès d’une commu qui n’existe pas mais à laquelle tu tiens tant appartenir n’en est qu’un exemple parmi d’autres.)

 

* Et à y repenser, je rapprocherai son profil plutôt à celui d’un Esteban à qui j’avais consacré déjà cet article : L’histoire du canard à trois pattes qui voulut se faire plus gros que le bœuf. Un profil de personnes avides de reconnaissance, obnubilées par l’opinion des autres sur leur personne, narcissiques maladifs (attention whores), rappelant à envie que les échanges les épuisent émotionnellement mais incapables de s’en défaire, et paradoxalement soumises aux postures d’autorité remarquant leur présence (tous deux sensibles au discours de deux Youtubers connus leur adressant la parole) (alors même que le cœur de leur discours est de pointer du doigt l’injustice des « sachants » à leur égard, ou des stars du milieu résosocialesque dans lequel cherchent à peser). On obéit peut-être un peu tous à un certain niveau sur les réseaux sociaux à ce profil, vu que tout y est fait pour favoriser un culte des échanges et du « moi », mais certains y sont manifestement beaucoup plus sensibles. Et on a foncièrement tort à mon avis d’encourager leur dépendance toxique à ce miroir aux alouettes que sont les réseaux sociaux.


Ce qui m’est donc reproché ici, c’est mon manque d’empathie. Je le reconnais : ce n’est pas nouveau, quand je commente un contenu, je mets de côté les sentiments (du moins j’essaye). Les miens comme ceux de celui ou celle qui pourrait être amené à lire ces commentaires. Je revendique, je commente, j’analyse, le plus froidement possible. Pourquoi ? Parce que je chercherais à adopter un comportement faussement « sceptique » ? Non, c’est parce que j’ai fait mes classes au théâtre, et que j’ai compris très vite que pour avancer il fallait être capable de recevoir la critique aussi dure soit-elle à recevoir. Les compléments, surtout quand ils sont hypocrites, ne vous amènent jamais à apporter un regard différent sur ce que vous faites. Il n’est pas question d’être dur ou froid pour le plaisir ou par manque d’empathie, mais d’essayer de se rapporter à des éléments factuels, voire personnels mais reliés à une perception du spectateur, pour être utile à la personne qu’on critique. Je ne suis d’ailleurs moi-même pas tout à fait exempt d’émotions, car je n’ai aucun souci à exprimer, en tant que spectateur ou créateur de contenu, mon agacement face à l’existence d’un tel contenu. J’ai le même type de réactions quand je commente sous le partage d’une vidéo où Thomas Pesquet partage une vidéo avec deux Youtubeurs décérébrés, mais c’est tout à fait mon droit d’exprimer, en tant que spectateur, ma désapprobation.

Est-ce du dénigrement ? Sans doute. Mais si je prends souvent cette liberté, c’est que j’estime aussi que c’est un luxe d’être commenté. Certains voudraient qu’il n’y ait que des commentaires positifs, pourtant, ce type de personnes n’existe et ne vit qu’à travers les polémiques auxquelles ils sont toujours à l’origine. ‘Concrètement moi’ augmente sa popularité sur les réseaux en faisant une vidéo et une enfilade sur sa mauvaise intégration dans le milieu masculin et bourgeois de la zététique, c’est mon droit le plus naturel d’y poster une contradiction et d’estimer que la prétendue mauvaise intégration dont elle a été victime est plus le résultat de la qualité de son contenu que de la classe sociale à laquelle elle appartient. Admettons que son sexe, niveau culturel ou bagage scientifique aient pesé dans sa réception compte tenu des clichés propres à cette société, si son contenu est pauvre, mal fichu ou hors de propos, cela ne rendra jamais son contenu utile à la communauté à laquelle elle veut appartenir. Car dans une société, en réalité, c’est inexact de penser que l’on se vaut tous : l’expertise ici me semble être un facteur important dans l’autorité qu’un de ces membres peut acquérir auprès « des siens ». Mettre en avant les contenus par exemple de la chaîne ‘Scilabus’ parce qu’elle pourrait éventuellement souffrir d’une moins bonne visibilité que d’autres vulgarisateurs (éventuellement, parce que ça ne me semble pas être le cas), cela pourrait être justifié parce que son travail est de qualité. Promouvoir des contenus faibles de personnes qui par ailleurs pourraient tout à fait souffrir des clichés liés à leur classe, sinon accentuer ces clichés, je n’en vois pas l’intérêt…

J’en viens aux réactions, car elles sont pour le moins là encore symptomatiques de ces comportements de groupe qui visent à exclure des éléments perçus comme nuisibles afin de cimenter ou renforcer une entente nouvelle de groupe. On remarque ça d’ailleurs dans toutes les « communautés » sur les réseaux sociaux : plus on vient à s’exprimer et découvrir des affinités ou des contradictions, plus un groupe auparavant perçu comme uni tendra à se scinder.

On avait donc ici un groupe (ou au moins perçu comme tel, car à mon avis, il n’existe aucune communauté de ce type) de zététiciens qu’on oppose entre eux : c’est selon les époques ou les circonstances, parfois on pose les zététiciens tenant de la science dure aux zététiciens tenant des sciences sociales, ici on a donc une opposition entre un groupe de zététiciens dominants ou oppresseurs appartenant à un même groupe social et un autre groupe de zététiciens qui serait brimé par les membres du premier groupe.

Il est ainsi amusant de faire remarquer la systématisation du rabaissement, dénigrement, moquerie ou insultes par un même groupe (qui se connaissent tous, se suivent, font autorité parmi une certaine « société » et qui sont par ailleurs « adeptes » de la bienveillance prônée par leur maître à tous : ‘Hygiène mentale’) par ce même groupe se plaignant de tels comportements de la part d’un autre groupe censé les opprimer.

Et j’en ai fait l’expérience après mon commentaire. J’aurais un profil évoquant explicitement l’appartenance à ce « groupe » de dominants, va encore, mais j’ai un pseudo — comme deux prénoms — auquel je tiens, qui est épicène, ma photo de profil représente une actrice qui danse, rien n’indique que je suis donc un homme ou que j’appartiens à un quelconque groupe de zététique dans mon profil, et j’avais donc même précisé suivre tout ça de loin depuis des années sans en être. Mais le simple fait de ne pas aller dans le sens de celle qui revendique son statut de victime et en fait commerce, est pour eux la marque que j’appartiens bien au groupe désigné comme oppresseur. Ce qui est surtout la preuve d’une instrumentalisation de la place de victime à des fins personnelles.

Le statut de victime, une posture ici, vous assure une adhésion rapide du peuple. Une adhésion dont on espère tirer profit. C’est aussi un signe révélateur qu’ils n’auront jamais à remettre en question ni la mise en scène grossière de la victimisation de l’une d’entre eux ni mon appartenance au groupe dominant car ça ne collerait pas tout à fait avec le narratif qui consiste à prétendre que le monde des zet est séparé en ces deux catégories et qu’aucun autre juste milieu n’est possible ou mise en doute de la parole de la personne qui se plaint, comme le fait d’accepter que des clichés puissent circuler mais ne pas être convaincu que celle se présentant comme en étant victime le soit vraiment. Non, impossible. Dans la dénonciation du classisme chez les zets comme dans le mouvement metoo, on ne discute jamais la parole de la victime ; refuser de prendre parti et par conséquent douter devient en soi suspect et ouvre à la possibilité de toute mise en accusation comme réponse. Si tu n’es pas avec nous, tu es contre nous. Un principe fondateur des totems de l’idéologie (expliqué dans cet article).

On a donc ainsi cette première réaction de Gaël Violet, un bonhomme qui a plus de mille abonnés (c’est moi le dominé dans ce secteur) et qui se présente comme rédacteur d’un blog de zététique :

Jusque-là, ça va, je fais une différence entre définir les propos de quelqu’un de « conneries » et dire que c’est un « con ». Mais puisque je trouve ça ironique venant de personnes prônant la bienveillance, je réponds (toujours succinctement comme je sais le faire dans une série de tweet — pour moi-même) :

Accessoirement, voilà pourquoi je préfère palabrer dans mon coin sans souci d’être lu (et quand je le suis d’être moqué). Je trouve très touchant cette nécessité qu’ont certains d’appartenir ou de se créer des communautés fictives et ainsi de se trouver le besoin de se serrer les coudes en ayant ainsi aucun souci à adopter des comportements qu’ils réprouvent chez les autres. Je le redis : je n’aime pas les communautés parce qu’elles nous enferment dans ce type de comportements [sectaires].

Les réactions sexistes décrites dans l’enfilade en question appartiennent à un même type de comportements et d’usages qui sont propres aux communautés, toutes les communautés. C’est ce que j’explique perso à travers ce que j’appelle les « totems de l’idéologie ». On s’invente des ennemis qu’on aime croire qu’ils appartiennent à une même idéologie, et pour lutter contre ce réflexe de protection, on se retrouve auprès d’une même “communauté” et de mêmes totems autour d’une idée, d’une identité, que l’on croit commune, ou de symboles : des idéologies.

Ici, ceux appartenant à la commu des “zets”, ou qui s’y identifient, voient en mon commentaire une attaque [d’un de ces oppresseurs]. N’ayant aucune visibilité et étant difficilement identifiable à une communauté opposée (je « danse sur les tables », une communauté assez restreinte), ceux amenés à lire ce commentaire l’ignoreront, mais d’autres se feront un devoir d’illustrer ce qui est décrit dans l’enfilade d’origine décrivant ces dérives sexistes, mais appliqué cette fois à un individu jugé par ailleurs tout aussi inférieur (dans leur esprit) et dont on se pensera ainsi avoir toute légitimité à rabaisser pour se sentir unis et plus forts (contre).

Un coup d’épée dans l’eau, mais ça fait toujours du bien une petite pique envers un plus faible que soi.

Pourquoi mon enfilade précédente était-elle justifiée ? Parce que je ne suis personne justement. Je n’appartiens à aucune « commu zet », je juge du contenu comme peut le faire n’importe quel visionneur qui habituellement regarde sans rien dire (ou pas, mais moi je prends soin d’expliquer pourquoi je ne suis pas d’accord ou pas intéressé au lieu d’insulter ou de dénigrer en une phrase).

Qu’est-ce qui me donne [encore] la légitimité de répondre ? D’une part, je n’appartiens pas au type de personnes visées (ce n’est pas un simple dénigrement sexiste qui est décrit mais un rapport d’inférieur à dominé) : je suis un nobody qui donne son avis à une personne qui a cent fois plus de visibilité que lui et qui se plaint d’être une nobody dans la « commu des zets ». Je ne lui fais donc pas sentir sous mon commentaire tout le poids de ma supériorité supposée afin d’écraser un peu plus son complexe d’infériorité, je lui dis qu’en tant que public de ce genre de contenu de se concentrer sur [une] production [zet] plutôt que sur la perception qu’auraient ses paires (qui ironiquement la mettent en avant) de son travail. Tu veux être perçu comme un producteur de contenu zet ? Produis du contenu zet de qualité au lieu de créer un contenu sur la perception de ton contenu…

D’autre part, il se trouve que je suis également créateur de contenu. Non pas zet, mais d’autre chose. Je n’ai par ailleurs aucune visibilité et donc autorité dans le milieu, ou la commu, auquel je devrais appartenir. Et il ne me viendrait jamais à l’idée de me plaindre de la réception ou de la non-réception de mon contenu. Je ne cherche pas à appartenir à une commu, je pense même avoir fait comprendre que je m’en gardais bien, parce qu’en tant que créateur de contenu, j’estime primordial de m’attacher à ce contenu et non à la réception de ce contenu. On appelle ça la passion. Être créateur de contenu, c’est être passionné par ce qu’on fait, pas chercher à jouir d’une situation ou d’une autorité qu’on viendrait alors regretter ne pas avoir [si c’était le cas], tout en se plaçant dans une position de victime [dans le but de s’attirer les faveurs cette commu].

Quand on se fout du regard des autres et qu’on produit quelque chose, on est focalisé sur ce qu’on fait, et si les lauriers doivent venir ils viendront. Ce qui est déplacé, ce n’est pas quand on est un nobody d’exprimer son désintérêt, mais de quémander de l’attention quand on estime ne pas en avoir suffisamment alors qu’on ne produit rien par ailleurs. Un créateur, ça crée, et ça ferme sa gueule. (Si je l’ouvre, c’est que mon rapport à l’autre, ou au monde, c’est un peu le sujet, ou l’angle, de mes productions.)

Raconter n’importe quoi, faire beaucoup de commentaires, danser sur les tables dans une bulle à neige, c’est donc mon fonds de commerce. On ne saurait me faire [ainsi] meilleur compliment. Et quand la neige aura cessé de tomber, je me figerai dans le silence. Fin.

Ah, et j’ajoute qu’évidemment, ma réponse est masquée sous son tweet. Les totems de l’idéologie, c’est aussi invisibiliser sur les réseaux sociaux les commentaires n’allant pas dans le sens du vent. [suppression d’une phrase idiote] [oui, je pourrais tout autant tout supprimer, mais j’aime archiver]

En revanche, se démener pour prétendre qu’on est victime d’une certaine classe sociale dans un milieu, ça expose pas mal : en quelques jours, elle gagne des centaines d’abonnés. Y a pas à dire, l’indignation, l’affichage, ça rapporte mieux que la qualité d’un contenu.

Et là, on retrouve en effet le dédain fièrement affiché par ces mâles privilégiés quand ils s’expriment à des personnes qu’ils estiment être de moindre valeur qu’eux (un dédain dont j’avais déjà fait l’expérience avec un neurologue du Net qui s’était de manière assez peu habile aventuré dans un commentaire cinéma : ici)

Le bonhomme me pourrit ailleurs en répondant à une autre personne, je lui fais alors comprendre que je garde archivées ce qui devient des insultes.

Quand on me dit ne pas vouloir recevoir de réponses, en général je n’insiste pas. En revanche, continuez à m’insulter publiquement et vous ne ferez que vous délégitimiser. Pour archivage, monsieur zet :

(Tout cela parce que j’ai livré un avis négatif envers une de ses copines. Tu le sens le clanisme pour défendre un des siens quitte à aller contre les principes qu’on défend et contre les comportements rabaisseurs dont on se dit être victimes ? Le clanisme tue la cohérence des pourfendeurs du rationalisme — comme tous les clanismes, on ne s’attaque ni aux totems ni à leurs zélateurs.)

Et comme, monsieur zet n’aime pas qu’on lui mette le nez dans son caca, il m’insulte de plus belle.

Fascinant ce spécimen venant à la rescousse d’une femme en danger en insultant une autre personne. Ça me rappelle un acteur fameux. On ajoute donc ceci puisque le garçon semble y tenir :

Et puis, il y a ça :

À quoi je réponds amusé :

Ah, ah, c’est nouveau ça. Je suis un oppresseur qui opprime une personne avec plus de trois mille abonnés. Vous prenez tellement au sérieux votre science de la victimisation que vous en venez à traiter les nobody d’oppresseur.


Entre-temps, Madame ‘Concrètement moi’ lit mon long commentaire et fait ce qu’elle fait de mieux : se plaindre d’être mal traitée. (J’aurais peut-être dû expliquer qu’elle n’est pas la seule créatrice de contenu à qui je donne un avis… Car non, donner un avis contraire ou négatif, ce n’est pas « rabaisser ». Period.)

Tout cet étalage de faux sentiments, s’en est troublant. Ces imposteurs disent qu’ils souffrent, puis passent à un autre commentaire sur Twitter comme si de rien était. Étrange conception de la souffrance : les commentaires Twitter me font souffrir donc je continue de lire des commentaires sur Twitter, et puis je souffre, mais tout de suite après je ponds un autre thread pour me plaindre à travers lequel aucune souffrance ne transparaît. Fascinant.

On appelle ça du chantage affectif. Ou de l’imposture, au choix.

Voilà ce qu’elle pond ensuite pour se plaindre auprès de sa communauté (on est en plein dans la logique metoo cela dit — ah, et j’insiste pour que ce soir clair : on peut, et on doit, questionner ce mouvement de dénonciations publiques, tout en étant contre les violences ou discriminations sexuelles ou sexistes ; se plaindre ne fait pas de vous automatiquement une victime, c’est la base du droit et de l’impartialité.)

Ce n’est pas à moi qu’elle répond afin d’alimenter un nouveau thread de plaintes et de fausses souffrances, mais ç’aurait pu.

Non, tu souffres alors qu’on n’est pas d’accord avec toi, ce n’est pas notre problème, on n’est pas là pour gérer tes souffrances personnelles surtout quand tu montres aucun indice de cette prétendue souffrance. Quelqu’un qui souffre ne passe pas son temps sur un réseau social. Un réseau social est un lieu d’échanges, si certains commentaires ne nous conviennent pas ou nous font souffrir, on n’y répond pas. Se servir de ces commentaires négatifs pour alimenter une nouvelle salve de complaintes et de likes, c’est ça l’indécence. Pas y répondre négativement. Parce qu’il faudrait peut-être apprendre que quand quelqu’un s’expose ainsi, ça n’a qu’un but : vous soutirer indûment des émotions et de l’attention.

J’y plante donc mon dernier commentaire :

Arrêtez de vous faire abuser. Cette femme va très bien, elle cherche piteusement votre attention en usant de chantage affectif. Elle voit que plus vous soutenez son chantage, plus elle gagne en visibilité. Pas très zet tout ça. Exemple de l’absurdité de sa démarche. Lunaire :

Et là, une autre zet du clan à 1400 abonnés, Dominique Vicassiau (autre contact d’Hygiène mentale, gourou de la zet bienveillante — envers soi, pas envers les autres), répond (et récolte les likes pour son infinie bienveillance et rationalité sans doute, à moins que ce soit du clanisme) à un commentaire qui me répondait :

J’aurai droit au même meme. La zet bienveillante, c’est donc ça, dire à des petits de fermer leur gueule. Comment dire… c’était bien la peine de nous pondre toute une vidéo et tout un fil pour nous expliquer en quoi la zététique était remplie de dominants malveillants envers les petits pour nous en donner exactement l’illustration. Qui est pris qui croyait prendre. Plouf.


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Les Assurancetourix de l’Éducation nationale

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Billet écrit à la suite de l’écoute d’une émission de La Méthode scientifique intitulée Enseignement des sciences : comment trouver la bonne formule :

Je vais encore être désagréable avec les profs. Je retrouve typiquement chez ces deux intervenantes spécialistes de l’éducation la prosodie ronflante des profs qui pour moi est en partie responsable du défaut d’attention de certains élèves et donc de leur décrochage inéluctable.

J’ai toujours été un mauvais élève, et cela dans toutes les disciplines, je me sens donc un peu légitime pour pointer du doigt certaines des causes expliquant qu’il y aura bien souvent toujours une partie de la classe hermétique au discours du professeur.

Il se trouve qu’en parallèle de l’école, dès mes dix ans, je prenais des cours de théâtre. Or, une des choses étranges qui m’a toujours frappé durant mon douloureux passage dans la scolarité, c’est que ce que j’apprenais au théâtre n’était pas appliqué par les professeurs.

On me dira que diriger une classe ce n’est pas la même chose que jouer en public. Peut-être, mais les principes de transmission et d’expression sont les mêmes. Or je crois avoir compris qu’on s’appliquait à l’Éducation nationale à faire exactement comme si un cours n’était pas une représentation.

Derniers Jours, Angelo Morbelli (Villa Reale di Milano)

D’un côté on a des professeurs qui vont partir dans ce qu’on appelle au théâtre des tunnels (de longs monologues sans relief qui perdent le spectateur), de l’autre, des professeurs qui rameront à chercher un contact avec chacun des élèves et à les faire participer un à un ou à tour de rôle.

Ces deux modes de relation expliquent en partie pourquoi les professeurs ont toujours réclamé qu’on baisse le nombre d’élèves par classe. Quand on fait des « tunnels », on est incapable d’adapter sa prosodie au volume de la salle et au nombre d’élèves. Quand on cherche un contact direct avec les élèves pour les impliquer dans le cours, on arrive à le faire en général qu’avec quelques élèves, du premier rang, les autres sont exclus. On explique parfaitement ça au théâtre : interagir avec une partie de la salle, c’est exclure l’autre.

Ça s’explique assez facilement d’ailleurs : on peut accepter une certaine forme de connivence entre un « groupe » contre un autre si on est inclus dans ce groupe. Si on coupe la classe en morceaux, en cherchant volontairement ou non à instaurer une forme de connivence avec certains élèves, cette connivence sera automatiquement fondée sur le rejet de ceux qui deviennent spectateurs de cette connivence. Elle se fait donc avec une classe en tant qu’entité unique, ou elle ne se fait pas.

Ainsi, durant ma courte carrière d’élève endormi au dernier rang, je n’ai jamais vu un professeur adopter correctement les codes que j’apprenais au même moment dans mes cours de théâtre. Jamais. Or, désolé d’insister, faire un cours c’est savoir parler en public.

Je veux bien croire que la pédagogie soit une science, et que tous ces spécialistes de l’éducation aient des méthodes fort élaborées pour savoir ce qui est censé marcher pour améliorer l’écoute et les performances des élèves ; moi, j’y vois de mauvais acteurs. Parce qu’un acteur, avant de savoir composer son personnage, doit savoir se faire comprendre.

C’est aussi le rôle d’un professeur. Et rares sont les professeurs capables de se faire entendre par une classe entière.

On ne s’adresse pas, jamais, à des élèves en particulier (sinon brièvement et en gardant toujours contact avec les yeux avec le reste de la salle). Au théâtre, on dit qu’on « projette » (c’est une image) sa voix jusqu’au dernier rang (la quasi-totalité des professeurs ont la tête baissée et s’adresse aux deux premiers rangs excluant ainsi les élèves du fond). Quand on parle à quelqu’un à cinquante mètres, on ne fait pas autrement. Pas besoin de crier, mais le débit, le timbre, le souffle, la projection de la voix s’adaptent à la position de son (ou de ses, dans une classe) interlocuteur. La tête et les yeux « balayent » la salle sans jamais s’arrêter (ou rarement) sur un spectateur / élève.

Si toutefois on a besoin d’interpeller un élève en particulier, on le regarde, mais le corps et surtout la voix continue de porter jusqu’au dernier rang. Car il faut toujours entretenir cette connivence avec le reste de la salle. Interpeller un élève, ce n’est pas l’interpeller individuellement, c’est le prendre comme support à sa « démonstration » ; l’élève en question est un intermédiaire avec les autres élèves. On individualise un élève (comme un spectateur), et c’est la confiance, l’écoute, du reste de la classe qu’on perd. Et avec des élèves, je dirais qu’il faut que ça reste très furtif.

Quand on décide de s’adresser ainsi à un élève en particulier, par ailleurs, on évite de changer tout à coup de voix quand on s’adresse à un élève du fond… D’une part, parce que c’est le signe que le professeur jusque-là ne s’adressait qu’aux premiers rangs, et surtout, ça donne l’impression qu’il se rend compte tout à coup qu’il y a des élèves situés au fond. Paradoxalement, en cherchant à les inclure… on ne fait que les exclure un peu plus.

Et j’insiste : la priorité, c’est de parler pour les élèves au fond de la classe. Quand vous parlez dans une salle pour les personnes assises au dernier rang, vous parlez également pour celles assises au premier. Quand vous parlez en revanche dans une salle aux personnes du premier rang, vous excluez tous les autres (ce n’est pas techniquement impossible de parler au premier rang, mais je le répète, il faut alors garder en permanence le lien avec le reste de la salle).

Je sais que le fond de la classe a toujours valeur, à la fois pour certains élèves et pour des professeurs qui pensent ne pas être dupes, de refuge pour les mauvais élèves. Si un professeur avait conscience que s’adresser à une classe entière, c’était s’adresser pour ceux du fond (en y adoptant donc les techniques de voix et de regards décrites plus haut), aucun élève ne s’y sentirait soit tranquille soit à l’écart.

Le débit, le rythme, l’accentuation, bref tout ce qui constitue la prosodie chez un orateur, doit être adapté à la salle. D’une manière générale, je dirais qu’il vaut mieux en faire plus que pas assez. Sur scène, quand on « s’adresse » au public, indirectement ou non à travers des monologues, et qu’on déclame son texte, les mauvais acteurs ont tendance à réciter (en tout cas, à ne pas maîtriser les diverses techniques qui permettent de faire illusion et de s’assurer l’écoute du public). Un professeur n’est pas confronté à cette situation (quoi que, à force de ressortir les mêmes schémas de cours et qu’ils tombent dans le ronron monotone des acteurs qui « s’installent », on y est presque), en revanche, quand il est mauvais (ils le sont pratiquement tous), il adopte à peu de chose près la prosodie d’un acteur qui récite :

– débit monocorde

– rythme constat qui coule comme un flot ininterrompu (impression que c’est le flot qui contrôle l’orateur, pas le contraire)

– pas d’accentuation (tout est au même niveau et ça donne l’impression de faire des arabesques mélodiques pour faire joli ou semblant de structurer sa pensée)

– pas de pauses

– impression de surplace (quand on parle, on est poussé par une intention : toutes nos phrases sont construites pour s’orienter vers une fin de phrase où est censée se trouver une intonation mettant un point final à la couleur que l’on a choisi de donner à notre pensée)

– regard flou et fixe (voire un regard qui rebondit d’un point fixe à un autre : parce qu’il n’est peut-être pas inutile de dire qu’une personne qu’on écoute, c’est une personne qui se laisse regarder d’une part – regarder fixement, c’est souvent un refuge, là, pour le mauvais orateur –, mais aussi une personne qui grâce à la vivacité d’un regard toujours en mouvement, « balayant », laisse pénétrer sa « pensée » ou son « imagination » ; en réalité, le spectateur n’a évidemment pas accès à sa pensée, mais son visage est un peu comme un livre ouvert, ses yeux sont expressifs et le spectateur non seulement comprend mieux ce qui vient d’être dit mais arrive mieux à prévoir la suite – car souvent, puisque la pensée est censée précéder la parole, l’œil indique souvent la nature de ce qui va suivre – c’est pas de la magie, c’est ainsi que l’être humain fonctionne),

– gesticulations (oui, on parle aussi avec son corps, et en l’occurrence ici souvent le piège, c’est d’avoir le corps qui commente mollement le flot de parole)

Il y a d’autres problèmes que je retrouve exactement dans la parole de ces deux spécialistes de l’éducation et qui m’ont toujours interpellé : c’est la confusion, l’abstraction, la profusion de détails ou de détours inutiles dans le discours du professeur.

J’adore Proust, mais écouter les cours « magistraux » de certains professeurs, c’est un peu parfois être embarqué dans des tunnels alambiqués et creux. On pourrait dire que c’est la beauté de l’esprit français, et je serais sans doute le premier coupable en la matière, puisque déjà, dans les copies, on me reprochait ma « confusion ». Seulement, ça me faisait rire, parce que je trouvais justement terriblement confus le propre discours de ces professeurs. Quand on ne maîtrise pas les règles relationnelles avec une salle décrite plus haut, on essaie au moins d’être concret, précis et succinct dans son discours. Ce défaut qu’on reproche souvent, à raison, aux politiques ou aux hauts fonctionnaires (à tous ceux qui, paradoxalement, semblent prendre des cours de communication), je le trouvais déjà chez mes professeurs, et je le retrouve dans la manière typique de ces deux spécialistes à la radio.

On passe souvent pour évaluer les élèves, d’après ce que j’ai compris, dans d’autres pays, par des QCM. Et c’est très critiqué ici. C’est pourtant pour moi le signe que leur méthode d’apprentissage se base sur davantage de concret, sur des faits : tu connais ces éléments de connaissance, tu le démontres dans un QCM, point. Au moins jusqu’à un certain point, afin de définir des bases, ça me semble nécessaire de passer par ce travail. On va à l’essentiel.

En France, au contraire, on aime commenter, agrémenter une information de « pédagogie », autrement dit, on cherche à la rendre ludique, à expliquer le contexte ou que sais-je encore… Peut-être qu’avec de bons professeurs ça marcherait. Avec des mauvais, c’est un enfer. L’impression d’être Malcom McDowell dans Orange mécanique à qui on oblige de regarder Mister Bean raconter une blague en alexandrins. Un supplice.

Et à chaque discipline, j’ai eu cette impression.

En terminale par exemple, j’étais tout excité à l’idée de découvrir les cours de philosophie. Je me disais : « cool, on va apprendre des concepts nouveaux, on va en savoir plus sur l’histoire de la pensée ». Résultat ? Les dix premières heures ont été consacrées à l’étude d’un texte imbitable de Kant. Qui était Kant, ce qu’il pensait (en général), dans quel contexte (précis, pas vaguement pour « illustrer » ou égayer son cours), c’était pas important. Et je retrouvais exactement le type de cours de lettres qui déjà m’ennuyaient à mourir.

Preuve qu’un cours, ce n’est pas s’adresser à chacun de ses vingt élèves en animant sa classe comme dans Le Cercle des poètes disparus, les meilleurs cours auxquels j’ai pu assister, c’était des cours, pour le coup, magistraux, dans une grande salle.

Vous regardez des conférences d’Étienne Klein ou des cours de Jean-Jacques Hublin au Collège de France, micro ou pas, à leur manière de s’exprimer, je n’ai aucun doute sur le fait qu’ils aient conscience que parler à un public, c’est s’adresser à une entité, pas à des individus qu’il faut prendre un à un par la main. Qu’il y ait vingt ou trois cents personnes, c’est la même chose. (Et je parle uniquement de la relation dans la salle, je ne demande pas à des profs de corriger cent copies par classe.)

De manière générale, c’est assez cocasse de remarquer que ceux qui sont amenés à s’interroger sur nos méthodes de transmission du savoir, sont précisément toujours ceux qui sont les moins armés pour transmettre ces savoirs.

La formation à la française…

Je peux écouter des heures Étienne Klein sans comprendre le dixième de ce qu’il raconte, j’en tirerai toujours quelque chose, ne serait-ce que… du plaisir. Sans plaisir, on ne retient rien. Sans plaisir, pas de soif d’apprendre.

Et j’ai rien appris à l’école. Rien.


Jour de fête à l’hospice, Angelo Morbelli (Musée d’Orsay)

Culture de la rébellion et de l’insubordination dans une société non sexuée et égalitaire

Cinéma en pâté d’articles   

SUJETS, AVIS & DÉBATS   

Les capitales   

Violences de la société   

Pour répondre aux commentaires à la suite d’une réponse que j’avais écrite suite à ce tweet,

et qui disait : « Les femmes devraient surtout en tirer la leçon que ces hommes honnêtes dont vous parlez ne sont pas forcément ceux que l’on croit, et que la première chose à faire, c’est un coup de pied où ça fait mal et un dépôt de plainte. Dénoncer dans des médias poubelles : zéro efficacité. »

… voici donc quelques réponses en vrac pour préciser ma pensée : bien sûr qu’une agression, c’est traumatisant, mais ce que je dis c’est que toute alternative à la voie légale engendre plus de dommages encore. Les personnes faisant le choix d’une dénonciation publique sur le tard, plutôt qu’une plainte directe se déclarant des années après, se révèlent-elles satisfaites de la voie choisie ? Je crois assez peu au pouvoir de réparation de la justice, mais je suis quasi certain que ce pouvoir est bien plus réel par cette voie que par celle de la dénonciation publique. Chacun parle en fonction de son expérience, sans doute, ou de la mode du moment ; la mienne se nourrit des films que je vois, car oui, il n’y a peut-être rien de mieux que les leçons que les films nous apprennent pour pouvoir se faire une idée sur ce genre de sujet. Et le cinéma a souvent exploré ce sujet de la justice. Je renvoie à ce fil où j’énumère un certain nombre d’exemples de films illustrant cette idée :

Je reproduis mon texte ici (ça renverra vers certains commentaires des films en question) :

C’est dommage qu’on apprenne si peu des films qu’on regarde. Le cinéma est plein de films traitant de la question de la culpabilité (avérée, suspectée), de la difficulté de juger les monstres, de la puissance de la rumeur et de ses ravages sur les innocents, de notre facilité à lyncher ou à s’ériger comme juges. Et c’est souvent le cinéma de Hollywood qui a mis en scène ces problématiques humanistes et sociétales, donc on a assez peu d’excuses, ces films ne sont pas rares ou inaccessibles. Ces films ont été produits dans des sociétés probablement beaucoup plus polarisées que les nôtres, plus violentes, pourtant aujourd’hui où sont les films traitant de ces sujets, qui sont les individus qui n’ont pas peur d’aller contre le courant avilissant de la bien-pensance ? Étrange paradoxe ou lâcheté intellectuelle.

Le plus souvent, ce cinéma a mis en scène des innocents accusés à tort (L’Etrange Incident, Call 777, Fury, Je suis un criminel), parfois il s’est génialement situé dans un entre-deux à la fois pour nous démontrer que les choses sont rarement telles qu’elles apparaissent ou aussi manichéennes qu’on le voudrait par facilité de lecture du monde : dans La Rumeur, des accusations futiles prennent des proportions gigantesques, et si les accusations se révèlent presque exactes, ou partiellement exactes, les conséquences sont terribles, pour tout le monde. Dans Le Faux Etudiant, un garçon est coupable de s’immiscer frauduleusement dans une université, et parce qu’une fois démasqué, il devient suspect aux yeux de tous, il finit par être accusé de bien autre chose dans un contexte de révoltes étudiantes, et la société qu’il admirait finit par s’accommoder lâchement des agressions dont il est victime.

Une séparation est une expérience où chaque séquence contredit la précédente et vient faire vaciller nos certitudes et notre capacité à juger : on est témoins de tout, croit-on, mais on ne peut plus déceler qui ment. Le film nous démontre qu’on peut mentir tout en étant innocent. Le même procédé est utilisé dans Mystic River : placé en position qu’il croit être d’omniscience, donc de juge tout-puissant, le spectateur croit savoir qui est coupable. Avant de constater un peu penaud que tout n’est qu’illusion, manipulation et faux-semblants… Dans Le Bûcher des vanités, un type méprisable est accusé à tort d’être responsable de la mort d’un jeune Noir, la presse lui tombe goulûment dessus, et finit par mentir pour se sortir d’affaire. Qui est coupable ? Qui est victime ? Tout le monde.

Pour autant le cinéma ne s’est pas privé d’y montrer des monstres (et d’y insister ainsi souvent que les premiers monstres, ce sont ceux qui jugent et mettent eux-mêmes en scène leur indignation ou leurs accusations pour ne jamais être suspectés d’être du mauvais côté du manche), parce que le cinéma a bien montré que ce qui devrait nous distinguer des monstres (ou des coupables avant tout parce qu’il nous montre aussi bien que les monstres n’existent qu’au cinéma), c’est notre humanité. Et l’humanité a créé un truc dans son principe qui est assez cool : la justice, qui en principe doit être équitable. Tous les exemples démontrent qu’elle l’est rarement, qu’il est même impossible qu’elle le soit réellement, mais d’autres films, et je n’en citerai qu’un, démontre que la solution la moins mauvaise, c’est encore de lui faire confiance et de la suivre. Dans Le Fils du pendu, un homme se rend vite coupable d’un meurtre : aucun doute possible, on en est témoin. Tout le film consiste ensuite à mettre à l’épreuve notre capacité à entrer en empathie avec un meurtrier et son parcours qui le mènera à se rendre.

Je renvoie ensuite vers deux paragraphes de mon commentaire du Fils du pendu à partir de « Seuls le cinéma et la littérature » traitant en détail de ce sujet et auquel je ne changerai pas une ligne aujourd’hui.

Si les victimes ont toute légitimité pour dénoncer leur agresseur, et si tout doit être facilité pour ne rien entraver leurs plaintes, cela ne peut se faire qu’en suivant des processus mis en place par la société pour confondre et punir leur agresseur. Tous les films cités plus haut font la démonstration que chaque fois qu’on passe par une autre voie, on ne fait que compliquer les choses. On pourrait même affirmer que sans ces écarts, il n’y a pas de cinéma possible. Comme disait Hitchcock, si le héros allait à la police, il n’y aurait pas de film. Alors si, pour certains, le cinéma, c’est la vie. La vie, ce n’est pas le cinéma. En tout cas, ça ne devrait pas l’être. Les monstres, on les laisse sur l’écran. Et on laisse la justice se faire.

Fin de l’aparté.


Connaître ces films, et l’expérience qu’ils apportent, ferait peut-être changer l’idée qu’ont certains sur les vertus présumées de la voie médiatique prônée, et rappellerait encore à ceux-là les principes qui ont forgé nos sociétés.

Par ailleurs, je ne reproche rien aux victimes, du moins directement : je ne m’adresse pas à elles, car il serait en effet indécent de prétendre leur dire ce qu’il faut faire, ou en tout cas, ce qu’elles auraient dû faire. En revanche, s’il y a une culture du viol (et on ne serait pas tout à fait d’accord pour définir ce que c’est, certains semblant faire une distinction nette entre séduction et viol, alors que pour moi, cette culture ne peut être comprise que dans un cadre plus général de culture ou d’usage et d’acceptation des rapports de subordination et d’autorité : tant qu’on accepte que dans une société, il y ait un devoir de respect automatique, presque d’allégeance, à un supérieur, à un patron, à une autorité quelconque, sans que le dépositaire de cette autorité n’ait jamais à la gagner auprès des autres, on crée un environnement propice aux agressions), il faut alors accepter de créer ensemble une culture de la riposte. (Ainsi qu’une culture de la plainte, d’abord directe, ostensible et là oui, si possible, publique, mais immédiate : une main aux fesses ? Plaintes verbales immédiates et affichage public du tripoteur. Et la riposte, ça passe par une gifle immédiate ou un coup de pied aux couilles. Bien sûr, cela n’est possible que quand il y a des témoins. C’est bien pourquoi il faut éviter, quand il y a le plus souvent un rapport de subordination, qu’une femme se retrouve seule avec un supérieur. Point. Dans le cadre d’un travail, c’est inopportun et c’est potentiellement stressant pour une femme. Le simple fait d’insister pour être seul avec une subordonnée devrait mettre la puce à l’oreille à la hiérarchie. Et dans le droit du travail, il devrait être possible de faire valoir une sorte de droit de retrait si on est une femme et qu’on refuse de se retrouver seule avec un homme potentiellement « séducteur ».)

Pourquoi une culture de la riposte (immédiate) ? Parce que dénoncer individuellement des agresseurs longtemps après les faits quand ils ne sont souvent plus en mesure de les commettre (c’est le cas de beaucoup de dénonciations publiques), non seulement on ne change pas leur comportement, mais on ne change pas non plus celui de ceux qui continuent à profiter de leur autorité ou du pouvoir de subordination qu’ils possèdent sur d’autres pour agresser des femmes quand ils sont seuls avec elles. Par définition, si un homme de pouvoir profite de son pouvoir au moment où il sait qu’il ne risque pas grand-chose, il continuera de chercher à jouer de son autorité et de sa situation pour gagner les faveurs des femmes consentantes ou de futures victimes. C’est moins une question de culture du viol qu’une question de culture de subordination. Le viol ou l’agression sexuelle, ce sont des conséquences ; ces hommes cherchent à s’attirer les faveurs des femmes, point ; et ils se servent de leur statut pour arriver à ces fins ; ils ne veulent pas agresser, mais ils seront parfois prêts à l’être s’ils n’obtiennent pas ce qu’ils désirent. S’il est important de traiter la conséquence (l’agression et le viol), il est tout aussi important de traiter le mal à sa racine : et sa racine, ce n’est pas une culture supposée du viol (aucun homme ne cherche à agresser des femmes a priori), mais bien une culture de la subordination (parce que beaucoup d’hommes chercheront à profiter de cette situation pour acquérir des faveurs sexuelles ; s’il y a agression, c’est certes grave, mais le fait d’accepter des faveurs sexuelles parce que la personne qui les réclame est un supérieur ou joue de son statut, de son autorité, ce n’en est pas moins un problème ; ce n’est pas tout ou rien : un rapport de subordination est toujours l’origine de dérives que les hommes s’empresseront d’interpréter comme de la séduction, alors qu’il faudrait instaurer l’idée qu’il ne peut y avoir de rapport sain entre deux individus à partir du moment où il y a un rapport de subordination).

Avant qu’il y ait des rapports toxiques entre hommes et femmes, il y a des rapports toxiques entre collègues, employeurs et employés. Quand on cherche l’équité, l’égalité, le respect de l’existence de l’autre pour lui-même et non pour sa seule fonction souvent subalterne, on n’accepte pas qu’un homme de pouvoir joue de sa situation par rapport à d’autres pour leur imposer quoi que ce soit qui puisse être de nature à affecter leur dignité. Un homme qui a appris qu’il n’a pas tous les droits envers des collègues, des employés, aura probablement moins de chance de se penser à l’abri quand il confond séduction, ses désirs avec la réalité, et qu’il fait valoir ses petites pulsions d’homme frustré ou de séducteur compulsif au détriment de la dignité et de l’intégrité d’une femme.

Pour répondre ensuite à « on ne peut pas savoir à l’avance qui se révélera être un violeur ». Ce commentaire répond directement à ma phrase quand j’évoque l’hypocrisie des « hommes honnêtes » et supposés comme tel. Je confirme ce que je disais : un violeur, un agresseur, un goujat, c’est souvent un homme qui présente bien, qui sait adopter tous les codes sociaux le mettant en valeur, justement parce que ça fait partie de l’attirail de séduction qu’il met en place pour s’attirer les faveurs des autres, et en particulier des femmes quand elles lui plaisent ou quand il estime qu’elles doivent lui rendre de petits services… Les femmes aiment à penser que les séducteurs sont de charmants garçons qui très honnêtement s’intéressent à elles quand en fait ils savent subtilement leur laisser penser qu’elles sont uniques et formidables, et cela dans le seul but d’attirer leurs faveurs. Pour être clair, un séducteur, un charmeur, est un escroc, il en adopte exactement les mêmes tours. Bien souvent aussi, un homme qui se présente un peu trop comme défenseur des femmes, et donc un féministe, toujours du côté « des femmes » ou « des victimes », sans discernement ou subtilité, est un tartuffe. Donc oui, un séducteur qui ne connaît pas les limites, un potentiel agresseur et violeur, à tout du gendre idéal, de l’homme honnête, parce qu’il a tout intérêt à s’en donner l’apparence. Exactement comme un escroc n’a aucun intérêt à passer pour un être désagréable. C’est ce qu’on entend toujours de la bouche des victimes, que ce soit d’un escroc ou d’un agresseur ou même d’un simple queutard (un homme qui cherche à multiplier les conquêtes en gagnant leur consentement avant de les laisser tomber) : « Il était si gentil ! ». Avant d’être agressif et insistant, un homme prétendra toujours n’être qu’un séducteur.

Et pour être franc, je pense même qu’une posture de séduction est presque toujours une posture de subordination et donc un premier pas vers une potentielle séduction. Mais il est certes difficile pour une femme de déceler chez un homme ce qui relève d’un intérêt réel qu’une manipulation visant à ne gagner d’elle que des faveurs sexuelles…

Est-ce que dénoncer publiquement dans les médias aide à ce que d’autres victimes se manifestent ? Probablement, oui. En espérant que cela débouche parallèlement sur des plaintes. Et là, j’ai un doute. On me signale que porter à la connaissance des médias ce genre d’affaires permet de faire sortir de nouveaux cas, d’accord, mais dans ce cas, on ne traite qu’une infime partie des agressions qui ont lieu : ces cas sont des faits divers concernant des personnalités publiques, s’il fallait chaque fois choisir la voie des médias pour que d’autres victimes se manifestent, et cela, quand cela ne concerne qu’un seul agresseur, on ne s’en sortirait pas, tout simplement parce qu’on ne s’attaque qu’à une infime partie du problème. La vaste majorité des agressions ne sont pas l’œuvre de personnalités publiques : si le seul recours des victimes est médiatique, qu’offre-t-on à toutes ces victimes n’impliquant pas des personnalités publiques et par conséquent n’intéressant pas les médias ? Le but, c’est de couper des têtes connues ou c’est de changer les mentalités, repérer les situations ou les personnes qui posent problème afin de s’attaquer aux racines du mal, et au final, diminuer les agressions et les viols ? Chacun ses priorités. Personnellement, je ne m’intéresse pas aux faits divers. Même symbolique. On n’agit par ou contre une minorité, même une minorité de privilégiés. On agit à la base des problèmes afin de les régler, au lieu d’agir après, symboliquement, contre une infime partie des agresseurs.

Est-ce que cela participe par ailleurs à changer ce que certains qualifient de culture du viol, autrement dit est-ce que ça participe à modifier ses rapports de subordination à l’origine de ce type d’agressions ? Je ne crois pas. Choisir la voie médiatique, c’est quasiment faire le constat que la voie judiciaire est impossible et sous-entendre ainsi que les hommes, que les puissants, sont protégés par l’institution : cela ne fait, à mon sens, que consolider des archétypes de genre présentant les hommes comme puissants et les femmes comme victimes. Changer une culture du viol par une culture de l’agresseur et de la victime, je n’y vois pas une grande différence. En revanche, face à la justice, plus aucun rapport de subordination, qu’il soit professionnel ou médiatique, ne tient : elle est censée juger équitablement. Ainsi, il ne faut pas chercher à changer les comportements en instaurant une culture de la dénonciation et de l’opprobre public, mais à améliorer tous les mécanismes de prise en charge des victimes, de recueils de plaintes, d’enquêtes, de principes de prescription, etc., et aussi s’appliquer à créer au travail et dans notre intimité de nouveaux rapports non plus basés sur la subordination ou l’autorité, mais sur une équité totale, si possible non bilatérale, franche et transparente.


Je tiens également à répondre sur la différence avec 2018 quand Hulot avait été mis une première fois en cause. En 2018, une plainte avait été déposée, la plaignante, me semble-t-il, était restée anonyme. Le nom de cette plaignante est rendu public dans Envoyé spécial, est-ce que cela a été fait avec son accord ? Probablement pas, diffuser des choses au détriment des personnes étant la grande spécialité de cette TV poubelle. Protège-t-on ainsi les victimes quand on révèle leur identité malgré elles ou le fait-on par simple souci du buzz ? Et par ailleurs, oui, ces politiques ne s’honorent pas en commentant les accusations, voire défendre, l’un des leurs quand une plainte est déposée… Mais bon, peut-on encore croire qu’un politique puisse être intègre…


Je répondais également à un autre intervenant sur un autre fil évoquant le fameux « tout le monde savait et n’a rien fait » :

Les beautés de la démagogie. Eh bien, vous auriez fait quoi vous ? “Savoir”, ce n’est pas être témoin d’une agression. C’est bien pourquoi les agresseurs attentent ou s’arrangent pour être seul avec une femme. Ils ne peuvent d’ailleurs savoir que la personne en question est un séducteur ou un queutard. Cet agresseur séduit dix filles, sur dix, vous en avez quelques-unes qui auront été consentantes, et parmi elles certaines n’auront aucun problème pour le faire savoir. Et sur ces dix, quand il y en a des agressées, on l’a vu dans ces témoignages, elles se taisent. Donc, ils savent quoi ? Ils savent que ce qui se sait : la personne est vue comme un séducteur ou un queutard, point. J’ai une assez basse opinion des séducteurs, mais séduire, ce n’est pas encore agresser. Et même si vous entendez parler d’agressions, OK, vous savez. Du moins, vous croyez savoir parce que vous en avez entendu parler. Et après ? Vous voulez prévenir qui en dehors de potentielles futures victimes ? « Bonjour, Monsieur le juge, j’ai entendu dire que… » Y a une capacité à se présenter comme de parfaits chevaliers blancs sur ces réseaux qui est assez fascinante. Et je ne rappellerais jamais assez que les agresseurs ont tout intérêt à « bien présenter ». Chevaliers blancs et blancs chevaliers. Les agresseurs se cachent derrière les chevaliers blancs, les hypocrites béni-oui-oui trompeusement toujours du côté des victimes. On n’est jamais trompé et agressé que par des hommes qui se donnent l’allure de gendre idéal. Vous auriez fait quoi ? Rien. À part prévenir les femmes, voire dire au concerné ce qu’on pense de lui, il n’y a rien à faire. Mais ce n’est souvent pas ce qui est suggéré quand certaines personnes s’indignent. Les mêmes personnes d’ailleurs qui sont sans doute toujours les mêmes à se cacher, à ne rien faire, quand vient à parler en face des problèmes. On les connaît ces gens toujours prompts à dire ce qu’il aurait fallu faire, mais qu’on a jamais vu lever le petit doigt pour dire quoi que ce soit, avant, au risque de se mettre en danger. Certains savent bien humer le sens du vent.


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Violences de la société

Cinéma en pâté d’articles

Sujets, avis et débats




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Aimer, est-ce être intense dans l’amour porté à l’autre, souffrir à l’occasion parce qu’il n’y a pas d’histoires d’amour sans déchirements romantiques ou est-ce être aux côtés de l’être aimé, lui montrer une affection infaillible, à tous les petits et grands moments de la vie ?

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Relations personnelles

Qu’est-ce qu’aimer ?

ou trancept sur l’incapacité des êtres à se retrouver, s’aimer comme il faut, partager les mêmes conceptions de l’amour…

(un trancept, c’est un concept qui tente de voir au-delà de ce pour quoi il a été inventé)

(ce n’est pas loin d’un transat : il n’est utile que quand on s’assied dessus)

— Ma grande déception, c’est de ne pas avoir été aimé(e).

— Moi je t’ai aimé(e).

— Peut-être. Mais nous n’avons pas la même idée de ce qu’est l’amour. Pour certains, l’amour doit être intense, se faire attendre, appeler ; il se fait dans la souffrance, dans l’absence. Pour d’autres, comme moi, l’amour, c’est une présence, un réconfort de chaque instant ; c’est une personne avec qui partager sa joie, c’est être là quand on a besoin ou quand cette personne a besoin de toi, c’est une présence que l’on sait tout proche, là, quand on a aussi besoin d’être seul(e).

— Mais non, tu te trompes. Je pense pareil que toi. Si tu as besoin, je suis, là tu peux m’appeler.

— Quand tu as soif, tu ne prends pas ton téléphone pour commander un verre d’eau. L’amour, c’est aussi simple qu’un verre d’eau.

— Ce n’est pas de l’amour que tu décris là, c’est de la servilité, c’est de l’amour bourgeois… « L’amour, c’est aussi simple qu’un verre d’eau »… De l’aphorisme à l’aporie, il n’y a qu’une goutte.

— Eh bien, tu vois, on ne pense pas pareil. C’est pour ça que ça ne marche pas entre nous. On ne crée pas durablement une relation à distance. L’intensité des débuts peut le laisser penser, mais à la longue, la distance fracasse le lien qui nous unit, et entre l’intensité et l’attachement… bourgeois, c’est l’attachement bourgeois qui l’emporte. L’amour durable ne peut être fait que d’intensité — et ne doit pas l’être. L’intensité porte en elle les promesses d’un amour éternel, mais l’amour éternel ne peut être que dans la sécurité et le confort, la connaissance aussi, de l’autre. Oui, l’amour durable est bourgeois. L’intensité, c’est bon pour les Petit Poucet de l’amour : ils picorent les petits cailloux de l’amour, et n’ont aucune idée d’où cela les mène.

— Nous ne serons pas d’accord. Il ne tient qu’à l’un et à l’autre d’entretenir cet amour, faire qu’il soit intense et durable. La vie, et par conséquent la vie amoureuse, c’est en effet un long chemin tortueux et l’on s’accroche aux cailloux que l’on dépose à l’intention d’un(e) autre qui saura les ramasser et nous retrouver. Si certain(e)s se perdent en route, un ou une autre saura les retrouver et vivre avec nous le temps qu’il faut l’intensité d’un chemin parcouru à deux. Refuser de jeter les cailloux d’un bonheur présent ou futur, c’est s’asseoir à la table de l’ogre de l’ennui avant qu’il nous dévore ou qu’on en soit esclave.

— J’ai l’impression qu’il est temps que l’on prenne chacun nos cailloux et que l’on se sépare pour de bon cette fois.

— Oh, ça fait longtemps que j’avais déjà pris un autre chemin, tu ne pensais tout de même pas que tu étais la/e seul(e) à picorer de mes cailloux !


Nouvelles vagues metoo (inceste et gays), pour quelle efficacité ?

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Violences de la société

Assez dubitatif face à cette nouvelle vague « metoo ». Et toujours pour les mêmes raisons.

Si les victimes trouvent, dans l’instant et sur les réseaux sociaux, une forme de réconfort qui leur avait manqué lors de leur(s) agression(s), et si pour certaines ça peut être l’occasion d’en parler à ses proches ou à un professionnel, voire, si c’est encore possible, de porter plainte, je vois aussi une ribambelle de risques potentiels liés à cette « libération de la parole ».

D’abord, certaines victimes pourraient se sentir un peu plus enfermées dans leur secret si, par exemple, elles avaient trouvé jusque-là la force d’en parler en privé et de ne pas rendre cela public : il y a dans ce « mouvement » une forme d’injonction quand on est victime à « se libérer » alors qu’on a pu tout autant se reconstruire sans avoir à passer par une telle libération. L’injonction à participer au mouvement et à dévoiler les abus dont on a été victime peut alors faire naître chez des victimes une nouvelle forme de (fausse) culpabilité. La culpabilité de ne pas vouloir ou ne pas être capable de participer au mouvement. C’est peut-être une situation rare, mais inciter des victimes à se dévoiler publiquement, ça peut être un type de pression social pas évident à gérer. Après, si cela a des vertus cathartiques pourquoi pas, mais si ça réveille des plaies et en crée de nouvelles, oui, ça me semble potentiellement dangereux.

Ensuite, comme avec toutes ces manifestations de soutien et d’échanges de témoignages, je lis souvent que ça sert à changer les mentalités, franchement, j’ai un gros doute là-dessus. Ça change peut-être l’approche des victimes, les incitant plus à porter plainte sur le moment, et même pour commencer, par se défendre avec plus de véhémence quand surgissent les premiers écarts ; et si c’est le cas, ce serait une bonne chose, surtout si elles (les victimes) sont mieux accueillies quand elles portent plainte. Ce serait aussi penser qu’il y ait une porosité parfaite entre le monde virtuel et le monde réel. Ce dont je doute. Les comportements en ligne, et ça concerne aussi notre compréhension du monde, nos déclarations, c’est loin d’être le reflet de nos comportements dans la vie.

Mais ça ne change pas du tout le cœur du problème : les agresseurs. On a déjà vu des agresseurs se repentir ? Est-ce qu’on constate un réel changement dans le comportement de ces prédateurs problématiques depuis la première vague metoo ? J’en doute. Même quand ils sont pris sur le fait si on peut dire, ils ne reconnaissent jamais la gravité de leurs actes, justement parce que le pouvoir, leur autorité, est basé sur cette reconnaissance et cet affichage de puissance. Reconnaître ses torts, c’est se rabaisser, et donc perdre tout ce sur quoi ils ont bâti leur être.

C’est qu’un exemple, mais on a vu DSK s’excuser publiquement de ce qu’il avait fait ? Vous profitez de la faiblesse d’une autre personne, eh bien vous entendez bien profiter de ce pouvoir même après l’avoir exercé sur l’autre. Dans une logique de dominant, il n’y a que les faibles qui s’excusent. Quelqu’un qui compte jouir de la faiblesse de l’autre n’entend pas se rabaisser à s’excuser ou même à reconnaître l’abus de pouvoir, l’agression, le viol. Prenez sur le fait un agresseur, dénoncez-le, ça n’a aucune conséquence sur sa logique de domination.

Il faut donc dénoncer leur(s) crime(s), oui. Mais pas sur les réseaux sociaux (encore moins dans un livre). On peut le faire si on espère y trouver temporairement une forme de réconfort. Mais si, comme je le vois souvent dire, on espère, par une suite de mouvements de dénonciation, changer les mentalités, j’ai peur que le résultat soit au final très décevant dans quelques années quand les victimes feront le compte de ce qui a été fait à la suite de ce mouvement et se demanderont si cela a été efficace. Efficace, pas seulement, sur un plan personnel, mais si socialement, politiquement, cela a permis de changer les choses, si les comportements ont évolué. Et là, j’aurais plutôt tendance à penser que seul le comportement de gens (des hommes) déjà convaincus et sensibles à la douleur des victimes changera, à l’égard des femmes, toutes les femmes. Sauf que s’ils étaient déjà convaincus, c’est qu’il est assez peu probable qu’ils aient jamais été ou cherché à être en position de profiter d’une situation de domination. Les agresseurs en question, et surtout les nouveaux agresseurs en puissance, eux ne se sentiront probablement pas concernés. C’est un peu ce qui arrive quand on se laisse gouverner par les émotions. La catharsis potentielle qui en résulte peut être bénéfique, mais la capacité des émotions à réduire les problèmes à la source est quasi nulle.

Enfin et surtout, à mon sens, ces manifestations cachent les actions réellement nécessaires qu’il faudrait mettre en place pour réduire les comportements problématiques, les agressions ou les crimes « sexués ». Si des victimes trouvent leur compte avec un tel mouvement, très bien, mais le but ultime, c’est de chercher à savoir comment réduire ces problèmes. L’émotion, la reconnaissance, si les victimes y ont bien sûr droit, ça ne résout pas la question essentielle, la seule qui devrait dominer quand on regarde ces drames sous un angle social et politique : comment changer les mœurs et réduire les agressions ? Le but, ce n’est pas qu’il y ait plus de victimes, c’est qu’il y en ait moins — après avoir vu l’intervention la semaine dernière de la présidente d’une association de victimes, ça ne semblait pas si évident.

Et là, c’est plus sur les réseaux sociaux qu’il faut agir. Il y a deux choses : le législatif et l’éducation.

Il y a encore un certain nombre de lois qui laissent assez pantois. En particulier sur la protection des mineurs.

Au niveau de l’école, au lieu de nous foutre des heures d’éducation civique de nouvelle génération parce qu’il y aurait paraît-il une crise identitaire dans le pays…, c’est bien une éducation sexuelle (voire sociale et comportementale) qui est absolument indispensable. Parce que ces problèmes concernent tout le monde. Il ne faut aucun tabou et confronter la parole des potentiels futurs agresseurs (ou aspirants mâles dominants) à celle des autres. C’est leur parole à eux qu’il faut éprouver le plus tôt possible pour que ce soit eux qui soient mis en face de leurs déviances futures potentielles, de leurs tentations à la manipulation et à la domination, pour qu’ils apprennent à les gérer avant qu’elles ne s’installent, et comprennent très tôt leurs conséquences néfastes et inacceptables sur et au sein du « groupe » (la petite société qu’est déjà la classe).

Le meilleur outil éducatif pour ça, c’est probablement le théâtre, à travers des jeux d’improvisation et de mise en situation : on joue des rôles, on agit, et puis on en discute. Le jeu, c’est une si-mulation qui permet d’explorer les situations potentiellement problématiques de la vie ; on se met à la place de l’autre, les rapports de force sont plus évidents ; et la parole après le « jeu » force une mise à distance et une réflexion indispensables. Il ne faut rien éluder, aucun sujet, parce que le premier allié des agresseurs, c’est l’ignorance. La leur, comme celle de leur victime.

Courtermisme et défaussement du politique sous épidémie de Covid-19

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Politique(s) & médias

Je me permets de rebondir dans mon coin sur cet article de Christian Lehmann dans Libération, puisqu’il est moins question de sciences que de politique. Et malheureusement, je suis assez d’accord avec ce papier. Les « élites » gèrent l’épidémie comme ils gèrent le dérèglement climatique et l’ensemble des problèmes qu’ils sont censés chercher à résoudre à leur échelle : la prime va toujours au court terme, et persiste au sein de cette classe dirigeante une forme de pensée magique qu’une solution tombera toujours du ciel.

Le non-agir à la sauce française ; la peur qu’en arrangeant les choses on prenne le risque de tout aggraver.

Il y a ainsi, bien ancrée chez ces leaders, mais aussi dans l’ensemble du personnel sortant des grandes écoles de l’administration, une culture du défaussement. On laisse à d’autres le soin de trouver des solutions, prendre des décisions, tout en s’agitant pour faire croire le contraire (d’où l’importance non seulement de communiquer, mais aussi de se montrer sur le « terrain »). Si une situation s’améliore, on pourra se faire valoir d’une gestion parfaite (ce sera grâce à ce qu’on aura « fait » ; il y a une perception de l’action politique comme il y a un sentiment d’insécurité : le rapport de cause à effet est parfois tordu, et le but pour de tels professionnels de la communication, c’est de profiter des apparences), et si ça ne marche pas, ce sera parce que le contexte a changé ou que les gens n’ont pas compris la teneur de nos non-décisions.

Depuis trente ans que ces agitations gouvernent nos dirigeants, rien n’est à mettre à leur crédit. Ce qui n’est pas bien étonnant ; quand il y a des problèmes à résoudre, il ne faut pas s’étonner qu’à moyen et long terme, le problème persiste et finisse même par pourrir. Et quand arrive une crise exceptionnelle (d’autant plus problématique que tout est pensé dans un monde sans aléas exogènes et dans une logique des flux tendus), ils sont incapables de changer leur logique de défaussement, et sortir de leur obstination courtermiste.

Plus que trouver des solutions, comprendre une situation, prendre des décisions, ils espèrent encore que la crise se réglera d’elle-même et continuent de s’agiter pour donner le change. Leur idée fixe, dans un monde où le PIB est la seule valeur baromètre de la santé du pays, c’est la productivité et donc la reprise et le retour à la normale. Et ils espèrent que le port du masque devienne cette panacée tant espérée, tombée du ciel, capable de leur offrir ce retour à la normale ; ou que le nombre de tests (puisque c’est une solution « vue à la TV ») participe également à ce retour (qu’importe si les tests ne sont pas adressés aux bonnes personnes ou si les tests répondent à une logique de gestion de l’épidémie sur le moyen et long terme).

Et puis, ils voient les cas remonter, et comme en mars, pensée magique : ça va bien s’arrêter à un moment, quelqu’un va bien trouver une solution à temps…

Le plus cynique dans tout ça, c’est que même s’ils n’y comprennent pas grand-chose en crise sanitaire (on rappelle que c’est un politique — futur premier ministre — qui a été chargé du déconfinement, pas un épidémiologiste, parce que lui, il serait peut-être historien des épidémies, et il se rappelerait sans doute que déjà lors de la grippe espagnole, il y avait de nombreux exemples de déconfinements hâtifs suivis de nouvelles vagues d’infections), ils ont fini par comprendre que ne pas viser l’éradication d’un virus en contrôlant strictement les entrées sur le territoire et le traçage des positifs, ça voulait dire quelques dizaines de milliers de morts, mais ils ont compris que grâce à certaines mesures soufflées par des spécialistes, il y aurait sans doute un lissage des morts qui permettrait aux hôpitaux de gérer les malades. Ça, ils l’ont bien assimilé, et c’est ce qu’on est en train de vivre : l’épidémie repart depuis des mois, mais les contaminations et les hospitalisations ne montent pas en flèche d’un coup comme en mars. Sauf qu’en réalité, personne n’en sait rien ; personne ne sait jusqu’où ça peut aller ; la seule chose qu’on sait, c’est que sans éradication visée (« vivre avec le virus »), ça monte. Certes, moins fort que lors de la première vague, mais, irrémédiablement, ça monte. Ce qui implique quand même une montée des cas graves et surtout des morts, c’est pas abstrait.

Il y a donc quelques inconnus concernant les réalités épidémiques (de moins en moins), et il y a surtout une décision, là bien réelle, qui est de laisser mourir plusieurs dizaines de milliers de Français pour espérer que l’activité du pays n’en soit pas trop affectée. L’espoir toujours, celle exprimée par le Président il y a quelques mois dans un journal américain (en parlant de foi ou de destin, de mémoire). Et la même vision partagée avec tous les autres gouvernants de droite de la planète. L’idée que les crises sanitaires ne doivent pas infléchir les impératifs économiques. Pensée magique. Au lieu de se rendre compte que leurs croyances sont en train de voler en éclat à cause d’un événement pas si imprévisible que ça (dans une logique à long terme), on préfère se réfugier dans le déni et dans l’espoir qu’une solution arrivera par tomber du ciel. D’où la croyance que la science sera capable de proposer rapidement un vaccin efficace (on attend toujours un vaccin contre le rhume — provoqué par des coronavirus —, c’est dire si les espoirs aveugles placés en un vaccin peuvent paraître optimistes).

Et là, j’ai peur que ces derniers six mois, le Président ait été tenté en permanence d’écouter certaines personnes avec des influences contraires. D’un côté, le Ministre de la santé et l’ancien Premier ministre, qui, me semble-t-il, comprenaient les difficultés et les enjeux de cette crise sanitaire (et notamment, je le pense, la nécessité non pas de contrôler le virus avec l’optique de « vivre avec », mais de l’éradiquer parce que l’activité ne saurait reprendre durablement, la confiance revenir, y compris dans un secteur important en France qui est le tourisme et la culture, avec des mesures contraignantes et durables) ; et de l’autre, sa femme et nombre de personnalités de droite dont on sait aujourd’hui, avec les deux extrêmes, qu’elle est assez perméable à l’idée du « vivre avec le virus ». Avec le nouveau Premier ministre, il semblerait qu’on ait changé de braquet et décidé de naviguer sans freins… quoi qu’il en coûte.

Notes Sur l’épidémie de Covid-19

Neutralité du professeur

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Éducation

Intéressant ce nouveau hashtag pour dénoncer les profs sur Twitter. En dehors des anecdotes relevant de la justice, ces petites histoires illustrent bien le malaise qu’on peut vivre durant sa scolarité.

Quand je lis les réponses rappelant qu’il y a des profs sympas qui peuvent changer votre vie, ben, c’est un peu le problème selon moi. Les profs souffrent de cette volonté de devenir des phares dans la vie de leurs élèves, et ce faisant personnalisent à outrance le rapport aux élèves. Quand les profs se permettent des remarques, des conseils, ils sortent toujours de leur domaine de compétence ou de leur mission et se mêlent de ce qui ne les regarde pas. Si ça peut venir d’une volonté de bien faire, en personnalisant ces rapports, ils en viennent naturellement à créer des affinités avec certains et en rejetteront d’autres même sans s’en apercevoir. On ne peut pas être le phare de centaines de bambins. Quelques-uns pourront être réceptifs à une attention soudaine, mais ça se fera le plus souvent au détriment des autres. Quand on veut faire ami-ami avec des gamins, quand on réduit la distance neutre que chaque professeur devrait adopter pour s’approcher de quelques-uns, on se détourne de tous les autres, et en réduisant cette distance, on ne se pose plus en professeur mais en être humain, donc, potentiellement, en connard ou en imbécile.

Si certains élèves peuvent apprécier de voir des adultes se mettre à leur hauteur, d’autres n’apprécient guère que des adultes profitent de leur statut d’adulte et de professeur pour réduire cette distance : même si cela part souvent d’une bonne intention encore une fois, un adulte qui donne son avis perso sur ce qui ne le regarde pas, perso, et j’imagine ne pas être le seul, ça me donnait surtout envie de faire le contraire de ce qu’on pouvait me dire. Parler à un enfant quand on est adulte, ça peut vite être invasif et être perçu, selon le ton ou ce qui est dit, comme illégitime. C’est souvent parce que des adultes se mêlent de ce qui ne les regarde pas que des élèves se sentent mal dans le milieu scolaire, se sentent parfois (mal) jugés, que de la jalousie et du ressentiment commencent à poindre chez certains, et que tant d’enfants se sentent blessés par des réflexions d’adultes grisés par la position qu’ils prennent en sortant de leur neutralité. Sortir de cette neutralité, c’est en réalité exercer sur l’enfant une forme de soumission et un rapport de domination contraint auquel l’enfant ne pourra plus se défendre que par la violence verbale voire physique et par un rejet de ceux qui ne restent pas à leur place et de l’institution tout entière.

Se sentir le droit, ou le devoir, de donner des avis sur tout, même ce que l’on croit être des conseils, c’est un rapport de domination qu’on impose à l’autre. L’éducation, ce n’est pas ça. Étant extrêmement rétif à toute forme de domination, pour me parler, il fallait le faire avec une certaine dose d’humilité, car mon niveau d’acceptabilité de ce système avait très vite atteint ses limites. Alors je n’ose même pas imaginer le rejet que peuvent éprouver certains élèves devant faire face à un type d’intrusion et d’écarts à cette neutralité bien supérieure à ce que j’avais pu rencontrer (racisme, sexisme, remarques physiques, etc.). Je n’ai jamais accepté que ceux qui me paraissaient rarement légitimes à m’en donner, me donnent des ordres, surtout quand j’estimais que ces « ordres » sortaient de cadre scolaire ; je n’ai par ailleurs jamais bien reçu les remarques et conseils venant d’adultes pour qui j’avais très rarement du respect en tant que personnes (pour une grande partie parce que j’estimais que le respect n’était pas dû à un statut d’adulte ou de professeur, mais se gagnait avant tout ; et curieusement, ceux qui me reprochaient mon insolence étaient souvent ceux qui tutoyaient leurs élèves et s’amusaient le plus à nous faire part de leurs commentaires incessants). Dès qu’un professeur sortait de ce cadre, que ce soit avec moi mais plus souvent avec d’autres, ça me donnait moi l’envie de devenir insolent (voire toute légitimité à l’être), ou à foutre le bordel en classe : quitte à sortir du cadre et du respect de chacun, autant que les élèves imitent leurs professeurs, je pensais. Alors, j’étais sans doute un emmerdeur, j’ai peut-être aussi une répugnance particulière à toute forme d’autorité, mais c’est aussi parce qu’on me permettait d’affirmer ma part personnelle en classe, avec des professeurs désireux de sortir du rapport informel professeur/classe que cela était possible. Quand un professeur se donne le droit de faire des remarques qu’elles soient justes ou non, de donner des avis sur ce qui ne le regarde pas, de venir prodiguer ce qu’il croit être des conseils, on permet aux élèves de s’affirmer tout autant en dehors de l’ensemble impersonnel de la classe, et c’est rarement le meilleur qui ressort alors des élèves. Une bonne partie du manque d’autorité de certains professeurs doit venir de là ; et probable que ce manque de neutralité de la part des professeurs soient encore plus évidents quand ils exercent dans des milieux sociaux différents du leur : en cherchant à aider, paradoxalement, ceux qu’ils savent ou pensent être en difficulté sociale, ils ne réussiront qu’à exacerber un peu plus le sentiment d’inégalité des élèves en reproduisant les inégalités dont ils peuvent être victimes dans la société au sein de la classe (certains pauvres par exemple n’ont pas envie qu’on leur rappelle à l’école qu’ils le sont). Aucun professeur n’avouera qu’il délaisse certains élèves au profit de certains autres, seulement chercher à personnaliser chaque cas, en aider certains, donner des avis ou livrer des commentaires pour d’autres, c’est de fait créer une inégalité dans la classe.

Un professeur n’est ni un ami, ni un clown, ni un parent de substitution, ni un conseiller, ni un guide, ni un psychologue, ni un juge. Sa neutralité doit être quasi absolue. On souhaite sortir de cette neutralité ? On prend le risque que son autorité soit remise en question. J’ai toujours perçu le professeur comme une sorte de coryphée dont le rôle serait de délivrer des informations au public : il est seul sur scène, il s’adresse à lui sans prendre tel ou tel spectateur à témoin (distance), et il ne porte aucun jugement sur le drame qui se joue sur scène (neutralité). Peut-être une vision vieillotte de l’enseignement, mais les professeurs devraient prendre conscience qu’ils ne sont pas là pour interférer dans la vie des élèves. Je sais que depuis longtemps déjà, on incite les professeurs à impliquer les élèves un à un et tour de rôle dans leurs cours, j’ai toujours vu ça comme des bons et des mauvais points qu’on lançait gratuitement aux élèves, une manière aussi de leur apprendre à devenir dociles et accepter d’être en permanence jugés, de répondre comme il faut, tout en apprenant sagement à ne jamais interrompre. Dans l’idéal, même quand les élèves répondent à côté, on positive et tout le monde apprend des erreurs de chacun, mais dans une grande majorité des cas, c’est vécu comme une punition, comme une humiliation, comme une mise à nu de nos failles ou plutôt de ce que ces adultes décident être des failles. Et très souvent, les professeurs sont maladroits (ou cons) et sortent encore plus de ce cadre et se laissent aller à des commentaires blessants ou inappropriés. Ce qui n’arriverait pas si on décidait d’une neutralité quasi totale.

On me rétorquera alors que les professeurs ne sont pas des robots, et je serai d’accord. Mais s’ils sont des êtres humains, raison de plus pour réduire le plus possible leur capacité à nuire en tant qu’être humain et en tant qu’adulte face à des personnes mineures.