Alpha, Albert Hughes (2018)

Note : 1.5 sur 5.

Alpha

Année : 2018

Réalisation : Albert Hughes

Avec : Kodi Smit-McPhee, Jóhannes Haukur Jóhannesson, Marcin Kowalczyk

Réaliser un film sur des personnages d’il y a 20 000 ans et arriver à perpétuer des stéréotypes strictement contemporains… Joli exploit.

Tous les aspects archéologiques me paraissent plus que suspects. Pas forcément ceux liés aux éléments matériels (ce sont les plus faciles à reproduire, ceux sur lesquels on dispose d’éléments factuels, bien que forcément parcellaires), mais ceux dont la recherche archéologique repose sur des éléments moins tangibles et sur des hypothèses plus ou moins établies : rapports et codes sociaux, manière dont le loup aurait été domestiqué…

Il suffit ainsi de quelques semaines auprès d’un homme pour que le loup devienne un chien. Cela ne s’est très certainement pas passé aussi simplement. Le scénario laisse entendre que le loup aurait « adopté » l’homme comme maître parce qu’il lui aurait montré qui était le chef, l’alpha… Pardon, mais c’est n’importe quoi. Il a sans doute fallu des années de cohabitation non coopérative pour envisager, déjà, un rapprochement. L’un dépendant probablement de l’autre. Beaucoup de spécialistes pensent aujourd’hui que la domestication du loup, contrairement à d’autres espèces, a commencé par une phase de commensalisme, voire une autre de mutualisme. On parle de coévolution, pas d’accident ou de relation opportuniste. Ainsi, la piste privilégiée actuellement me semble être celle des loups nourris de déchets, voire d’excréments humains : l’interdépendance permet d’initier autre chose. Or, dans le film, le loup appartient à une meute qui chasse, entre autres, l’humain. Un être humain ne peut par ailleurs pas faire partie d’une meute, et un loup ne peut donc pas le considérer comme un alpha… Des dizaines d’animaux ont été domestiqués par l’humain. Aucun (pas même le chat) ne réagit comme le chien. Des milliers d’années de coévolution ont sélectionné chez lui des traits spécifiques qui ont favorisé la communication entre les deux espèces. Pourtant, en quelques jours, dans le film, un loup adopte un comportement de docilité parfaite envers son « maître ». S’il y a probablement eu un individu qui était le maître de l’autre, cela n’a pas dû se faire dans la coopération, mais la soumission, comme toutes les autres bêtes domestiquées. Et cette soumission ne passe pas du tout en élevant la voix ou en fronçant les sourcils comme dans le film (c’est de la communication humaine ça, le chien ne l’a comprise que bien plus tard), mais par la contrainte. Il est assez peu probable que des comportements de coopération pour la chasse aient existé si tôt. Avant de coopérer, il y a sans doute eu le partage des proies (le charronnage n’entre pas vraiment dans l’archétype et le mythe du bon chasseur que veulent valoriser les auteurs de ces fantaisies sur les origines de l’humain et de leurs esclaves animaux).

Pour les rapports sociaux, c’est même pire. La tribu ne compte en son sein pratiquement que des adultes dans la force de l’âge et des jeunes adultes : maîtres et apprentis. Les anciens et les bambins brillent par leur absence. Seule la femme du chef peut jouir du privilège d’attendre son homme dans un camp ; les autres poussent sans doute dans des grottes (la grande prêtresse sert de contre-exemple). Visions quasi fascistes, virilistes, des sociétés humaines primitives : seuls les individus productifs méritent d’exister. Donc les adultes. Les faibles sont anéantis, voire battus, comme on le voit dans le film, pour les renforcer en guise de rite initiatique. « Passe-moi le gourdin. »

Or ce qui faisait probablement la spécificité des groupes humains de l’époque, c’était leur diversité : les enfants pouvaient bénéficier des anciens pour favoriser leur survie (hypothèse de la grand-mère). Ces deux groupes démographiques constituaient par conséquent des entités tout aussi indispensables que les adultes « productifs ». Dans l’image d’Épinal véhiculée par le film, les enfants ne sont certainement pas élevés par le groupe dans lequel les aînés joueraient un rôle majeur, mais par les femmes. C’est une hypothèse désormais assez bien répandue que la coopération intergénérationnelle a permis aux humains de la préhistoire de survivre dans un environnement qui ne leur était pas profitable. Dans le film, la virilité est la règle, la valeur suprême, pas la coopération. Il y a un alpha dans la meute comme il y a forcément un alpha dans le groupe humain. Ça, ce n’est pas de l’histoire, c’est de la fantasy masculiniste. Tout porte même à penser que les marqueurs sexuels n’étaient pas aussi figés que tous ces récits qui vantent une image d’une masculinité primitive tendraient à nous le faire croire. Dans le film, évidemment, comme les rapports humains ne sont pas inscrits dans le marbre, on reproduit des clichés qui permettent de valider des stéréotypes bien actuels en les faisant passer pour « naturels ».

Pour le reste, la direction d’acteurs est déplorable, car elle met en évidence tous les défauts du scénario. Tout est accentué et surjoué. Dans l’absolu, je pense que les auteurs de ce machin prennent comme référence le mythe du chasseur-cueilleur. Il se trouve que l’on dispose de multiples exemples de chasseurs-cueilleurs. Ils ne froncent pas les sourcils pour exprimer une inquiétude ou une difficulté. Ils intériorisent tout. Ce que l’on fait par ailleurs assez naturellement dans la vie d’individu urbain. Ici, chaque personnage doit lourdement surligner chaque geste, chaque émotion. La moindre situation reproduit un gimmick aperçu dans d’autres films et recraché depuis à la chaîne (« je lève ma lance parce que j’ai peur » « baisse ta lance, l’apprenti, ce n’est pas nécessaire », « on vocifère tous en chœur en attaquant le gibier comme un gémit dans un stade de football américain ou comme on l’a vu dans Braveheart », « je lève ce louveteau vers le ciel comme je l’ai vu faire dans Le Roi Lion », etc.).

Et bien sûr, la tribu est blanche… De mémoire, les peaux (relativement) claires apparaissent avec les vagues de migrations au Néolithique. Bien après. Le grand remplacement n’avait pas encore eu lieu…

Les images de synthèses sont par ailleurs d’une mocheté…


Alpha, Albert Hughes (2018) | Columbia Pictures, Fosun Group Forever Pictures, Studio 8


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