Le Ninja du vent, Tai Katô (1964)

Note : 3.5 sur 5.

Le Ninja du vent

Titre original : Kaze no bushi / 風の武士

Année : 1964

Réalisation : Tai Katô

Avec : Hashizô Ôkawa, Hiroko Sakuramachi, Naoko Kubo.

Du roman de gare comme on les aime. Le début tarde à se mettre en route : je ne me satisfais jamais autant que lorsque les personnages vagabondent, se traquent, se suivent à la trace, partent en quête, en itinérance… Ici, ça pioche, ça trépigne, ça tourne en rond avant de prendre enfin la poudre d’escampette (indispensable aux ninjas).

Cette aventure un peu tirée par les cheveux trouve ensuite un savoureux mélange entre La Forteresse cachée (une princesse qui doit revenir sur ses terres, un village isolé du shogunat qui pourrait tout aussi bien être les cités d’or de la série du même nom) et Le Sabre de la bête (recherche d’une mine d’or, la carte au trésor, les montagnes). Jeu de dupes garanti. Avec double ration s’il vous plaît (mission qui ne dit pas son nom, les traîtres qui se retournent tant de fois que l’on a renoncé à comprendre qui jouent les méchants).

Les dix dernières minutes fondent délicieusement en bouche. Durant tout le film, Katô se moque bien des acrobaties et des confrontations au sabre ou au shaken (au point de sombrer gentiment, et furtivement, dans des délires peu crédibles : marche sur les murs, accélérés). Même si l’on n’échappe pas au catalogue habituel des techniques du ninja, le réalisateur s’attarde surtout sur les rapports humains et en particulier amoureux. Le héros croise bien trois personnages féminins. Coureur et oisif, il se trouve même confronté au début à deux d’entre elles dans une séquence amusante. Une première fois, Katô joue de la sensibilité et de la lenteur en marquant le départ du héros. Elle qui l’aime le regarde partir en espérant de lui un dernier geste. C’est mignon et triste comme tout. Et l’ingrat file vers l’aventure (et son véritable amour) sans lui donner ce qu’elle attend.

Le ninja parti en mission croise alors un autre personnage féminin élevé par l’espion chargé de le suivre et de le surveiller. La jeune ninjaiko (?) est attachante (prise très tôt en formation par le « chat », elle rêve manifestement de se trouver un autre homme), mais à une ou deux reprises la relation capote faute d’avoir compris parfaitement les enjeux de la scène (c’est le travail de Katô de s’assurer que les acteurs rendent la logique de la situation au mieux).

Ce n’est pas plus mal : honneur aux princesses. Dans les romans de gare, pas de chichi, les prolétaires peuvent finir zigouillés comme des malpropres sans « jeter le moindre regard pour eux », le spectateur (lui-même simple roturier) n’a d’yeux que pour les personnages finement costumés et aux titres ronflants. Son menton prognathe et ses yeux vitreux n’y changent rien : c’est la princesse, et parce qu’elle a de l’allure, on lui courrait bien après aussi. Les sous-titres, bien puritains, ont sauté à un moment délicat : son chaperon à l’air rustre dévoile son palanquin vide au héros qui blêmit… Morte ? Disparue ? Suspense… Après vingt minutes de rafistolage, on aura le fin mot de l’histoire : déflorée ! (Toute la salle a poussé un grand « ah » de consternation feinte comme dans un film des frères Zucker.)

Que vaudraient mes petits commentaires sans déflorer un tant soit peu l’histoire, hein ?

Bref, aux futurs spectateurs putatifs, rassurez-vous : sa chasteté reste intacte. Mais pour combien de temps ?

Après moult péripéties, héros et princesse se retrouvent dans un final en apothéose. Action ralentie au maximum, retournement lacrymal, mot d’excuse au directeur, jolis mouvements de caméra…

C’est loin d’être un grand film, mais c’est fort sympathique. Surtout pour le côté résolument populaire, voire mélodramatique. L’acteur principal manque peut-être de charisme, mais allez en trouver un capable à la fois d’être drôle et séduisant… Tout le monde n’est pas Tatsuya Nakadai (qui n’avait pas d’ailleurs la carrure pour se glisser dans le costume d’un ninja).

Loin d’être convaincu également par certaines lumières fades d’extérieurs tournés en studio au début du film et plus généralement par certaines teintures claires ou trop bigarrées. On n’en arrive pas à certaines couleurs des films des années 50 (ou d’Inagaki), mais à ce compte, peut-être aurait-il été préférable de tourner en noir et blanc. Le vétéran Kô Matsui était à la manette (l’art director peut aussi être mis en cause). Katô réalisera des films bien mieux éclairés. Dans mon souvenir, c’est en partie grâce à quelques-uns de ses films que j’avais imaginé le qualificatif « opusculaires ». La Pivoine rouge par exemple était en partie éclairé par Osamu Furuya (je découvre qu’il sera pour son dernier film chef opérateur sur le minimaliste et excellent Okaeri) et Blood of Revenge, qui sortira l’année suivante, sera mis en lumière par un Motoya Washio, directeur de la photographie par ailleurs de nombreuses perles en couleurs : un épisode de La Pivoine, Yagyu bugeicho: Jubei Ansatsu-ken et la doublette Female Yakuza Tale/Sex & Fury qui mettait en scène Reiko Ike.

On ne peut pas disposer d’une équipe de rêve pour chaque film…

« Je t’offre une princesse, camarade, de quoi te plains-tu ? »

… Un peu de pivoine rouge, je dirais pas non…

« Immaculée, je te dis ! »

… Justement. Trop. Je préfère les teintes chaudes, ténébreuses aux lumières blafardes. Je citais les Shaw Brothers la dernière fois… Les plateaux en intérieurs inondés de lumières tout en faisant croire à des extérieurs, peu pour moi.

« T’es dur. Une bonne partie du film est tournée en extérieur. Des séquences de nuit comme tu les aimes. De la profondeur de champ, des visages en gros plans à la Leone… »

Peut-être. Mais ça manque de constance. Laisse-moi préférer mes opusculaires. Et espérer voir Katô mieux accompagné par la suite.


Le Ninja du vent, Tai Katô 1964 Kaze no bushi 風の武士 | Toei Company


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Problèmes d’épées et problèmes de femmes, Tai Katô (1951)

Note : 4 sur 5.

Problèmes d’épées et problèmes de femmes 1 et 2

Titre original : Kennan jonan: Dai ichi bu – Onna gokoro ruten no maki / – Kenkō ryūsei no maki

Année : 1951

Réalisation : Tai Katô

Avec : Yatarô Kurokawa, Musei Tokugawa, Yūji Kawakita.

Qu’est-ce que le cinéma ? Alinéa 45 : Qu’est-ce que le cinéma populaire ?

Le cinéma populaire réunit des personnages sans domicile fixe et parvient malgré tout, grâce à notre crédulité complice, à les faire se rencontrer à chaque halte sur la route de leur destin. « Le monde est petit ! » figure sans doute en bonne place dans le catalogue des plus vieilles répliques du monde.

Du bon cinéma populaire donc. Entre Le Poignard volant (et son côté imbitable à la manière du Grand Sommeil peut-être inspiré par son oncle Sadao Yamanaka qui usait déjà de cette densité dans son excellent Kôchiyama Sôshun) et, déjà, La Pivoine rouge (pour son côté feuilletonnesque et quelques-uns de ses personnages).

Daisuke Itô avait popularisé des jeux de caméra particulièrement savants au temps du muet dans les combats de samouraïs. Kâto suit cette inspiration en parvenant souvent à constituer à l’intérieur d’un même plan différents niveaux de profondeur et d’angles géniaux à force de bouger opérateur et acteurs. Comme Itô (et bien d’autres), Katô ne se refuse aucun angle de caméra (plongés et contre-plongés, obliques, corps coupés), et ne se donne aucune limite au gros plan (ou au montage répétitif à la Bioman). 1951, le grand spectacle est de retour au Japon.

Il y a quelques mois, la Cinémathèque exhumait les géniales histoires itinérantes de Misumi. Cette année, c’est autour de Katô. Et celui qui réalisera une partie des films de la série (itinérante) de La Pivoine rouge avait donc commencé sa carrière avec un récit de samouraï couard et vagabond à la manière de Miyamoto Musashi et de centaines d’autres histoires populaires de ce genre (le jidaigeki à lame en l’occurrence).

La première moitié du premier film (qui compte deux parties) est forte en résurrections improbables. On se croirait dans les Perils of Pauline (1914). Mais ça va tellement à cent à l’heure qu’à peine le sourcil levé qu’un deuxième vient lui tenir compagnie. Le plus amusant dans l’affaire, c’est que notre héros, pleutre et malhabile, finit, tel Ulysse, par séduire bien malgré lui toutes les femmes qui croisent sa modeste personne. Le syndrome du héros principal. Voilà en partie aussi pourquoi le spectateur se moque du manque de crédibilité des situations : il s’identifie à ce genre de couillons qui fuit autant les « problèmes » d’épées que les problèmes de femmes. Notre vie à tous telle qu’on la rêve, c’est Bourvil dans le Guépard. Visconti était trop distingué pour le simple peuple que nous sommes.

Et voilà pourquoi le cinéma populaire existe.

Maintenant, allez savoir pourquoi parfois c’est assommant et d’autres fois, c’est merveilleux… Une question de savoir-faire. Pas seulement de Katô, mais de toute une industrie.

J’ai déjà vu et adoré six films de Katô (les trois volets de La Pivoine rouge ne figurent même pas dans le meilleur de ce que j’ai vu). Hâte de découvrir ce que réserve le reste de sa filmographie. Ça promet.


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Alpha, Albert Hughes (2018)

Note : 1.5 sur 5.

Alpha

Année : 2018

Réalisation : Albert Hughes

Avec : Kodi Smit-McPhee, Jóhannes Haukur Jóhannesson, Marcin Kowalczyk

Réaliser un film sur des personnages d’il y a 20 000 ans et arriver à perpétuer des stéréotypes strictement contemporains… Joli exploit.

Tous les aspects archéologiques me paraissent plus que suspects. Pas forcément ceux liés aux éléments matériels (ce sont les plus faciles à reproduire, ceux sur lesquels on dispose d’éléments factuels, bien que forcément parcellaires), mais ceux dont la recherche archéologique repose sur des éléments moins tangibles et sur des hypothèses plus ou moins établies : rapports et codes sociaux, manière dont le loup aurait été domestiqué…

Il suffit ainsi de quelques semaines auprès d’un homme pour que le loup devienne un chien. Cela ne s’est très certainement pas passé aussi simplement. Le scénario laisse entendre que le loup aurait « adopté » l’homme comme maître parce qu’il lui aurait montré qui était le chef, l’alpha… Pardon, mais c’est n’importe quoi. Il a sans doute fallu des années de cohabitation non coopérative pour envisager, déjà, un rapprochement. L’un dépendant probablement de l’autre. Beaucoup de spécialistes pensent aujourd’hui que la domestication du loup, contrairement à d’autres espèces, a commencé par une phase de commensalisme, voire une autre de mutualisme. On parle de coévolution, pas d’accident ou de relation opportuniste. Ainsi, la piste privilégiée actuellement me semble être celle des loups nourris de déchets, voire d’excréments humains : l’interdépendance permet d’initier autre chose. Or, dans le film, le loup appartient à une meute qui chasse, entre autres, l’humain. Un être humain ne peut par ailleurs pas faire partie d’une meute, et un loup ne peut donc pas le considérer comme un alpha… Des dizaines d’animaux ont été domestiqués par l’humain. Aucun (pas même le chat) ne réagit comme le chien. Des milliers d’années de coévolution ont sélectionné chez lui des traits spécifiques qui ont favorisé la communication entre les deux espèces. Pourtant, en quelques jours, dans le film, un loup adopte un comportement de docilité parfaite envers son « maître ». S’il y a probablement eu un individu qui était le maître de l’autre, cela n’a pas dû se faire dans la coopération, mais la soumission, comme toutes les autres bêtes domestiquées. Et cette soumission ne passe pas du tout en élevant la voix ou en fronçant les sourcils comme dans le film (c’est de la communication humaine ça, le chien ne l’a comprise que bien plus tard), mais par la contrainte. Il est assez peu probable que des comportements de coopération pour la chasse aient existé si tôt. Avant de coopérer, il y a sans doute eu le partage des proies (le charronnage n’entre pas vraiment dans l’archétype et le mythe du bon chasseur que veulent valoriser les auteurs de ces fantaisies sur les origines de l’humain et de leurs esclaves animaux).

Pour les rapports sociaux, c’est même pire. La tribu ne compte en son sein pratiquement que des adultes dans la force de l’âge et des jeunes adultes : maîtres et apprentis. Les anciens et les bambins brillent par leur absence. Seule la femme du chef peut jouir du privilège d’attendre son homme dans un camp ; les autres poussent sans doute dans des grottes (la grande prêtresse sert de contre-exemple). Visions quasi fascistes, virilistes, des sociétés humaines primitives : seuls les individus productifs méritent d’exister. Donc les adultes. Les faibles sont anéantis, voire battus, comme on le voit dans le film, pour les renforcer en guise de rite initiatique. « Passe-moi le gourdin. »

Or ce qui faisait probablement la spécificité des groupes humains de l’époque, c’était leur diversité : les enfants pouvaient bénéficier des anciens pour favoriser leur survie (hypothèse de la grand-mère). Ces deux groupes démographiques constituaient par conséquent des entités tout aussi indispensables que les adultes « productifs ». Dans l’image d’Épinal véhiculée par le film, les enfants ne sont certainement pas élevés par le groupe dans lequel les aînés joueraient un rôle majeur, mais par les femmes. C’est une hypothèse désormais assez bien répandue que la coopération intergénérationnelle a permis aux humains de la préhistoire de survivre dans un environnement qui ne leur était pas profitable. Dans le film, la virilité est la règle, la valeur suprême, pas la coopération. Il y a un alpha dans la meute comme il y a forcément un alpha dans le groupe humain. Ça, ce n’est pas de l’histoire, c’est de la fantasy masculiniste. Tout porte même à penser que les marqueurs sexuels n’étaient pas aussi figés que tous ces récits qui vantent une image d’une masculinité primitive tendraient à nous le faire croire. Dans le film, évidemment, comme les rapports humains ne sont pas inscrits dans le marbre, on reproduit des clichés qui permettent de valider des stéréotypes bien actuels en les faisant passer pour « naturels ».

Pour le reste, la direction d’acteurs est déplorable, car elle met en évidence tous les défauts du scénario. Tout est accentué et surjoué. Dans l’absolu, je pense que les auteurs de ce machin prennent comme référence le mythe du chasseur-cueilleur. Il se trouve que l’on dispose de multiples exemples de chasseurs-cueilleurs. Ils ne froncent pas les sourcils pour exprimer une inquiétude ou une difficulté. Ils intériorisent tout. Ce que l’on fait par ailleurs assez naturellement dans la vie d’individu urbain. Ici, chaque personnage doit lourdement surligner chaque geste, chaque émotion. La moindre situation reproduit un gimmick aperçu dans d’autres films et recraché depuis à la chaîne (« je lève ma lance parce que j’ai peur » « baisse ta lance, l’apprenti, ce n’est pas nécessaire », « on vocifère tous en chœur en attaquant le gibier comme un gémit dans un stade de football américain ou comme on l’a vu dans Braveheart », « je lève ce louveteau vers le ciel comme je l’ai vu faire dans Le Roi Lion », etc.).

Et bien sûr, la tribu est blanche… De mémoire, les peaux (relativement) claires apparaissent avec les vagues de migrations au Néolithique. Bien après. Le grand remplacement n’avait pas encore eu lieu…

Les images de synthèses sont par ailleurs d’une mocheté…


Alpha, Albert Hughes (2018) | Columbia Pictures, Fosun Group Forever Pictures, Studio 8


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Twilight of the Warriors: Walled In/City of Darkness, Soi Cheang (2024)

Note : 3 sur 5.

Twilight of the Warriors: Walled In/City of Darkness

Titre original : Jiu Long cheng zhai: Wei cheng/九龍城寨之圍城

Année : 2024

Réalisation : Soi Cheang

Avec : Louis Koo, Sammo Kam-Bo Hung, Richie Jen

La France a l’art de sortir en salle des films asiatiques sans grand intérêt et sans grand potentiel commercial ailleurs que chez nous. Soit on est des pigeons, soit on aime le cinéma de niche. Le filon asiatique est tellement ancré que l’on nous ferait avaler n’importe quoi. Cela dure depuis trente ans. Et pourquoi ne pas distribuer non plus des films russes ou des films nigérians dont personne n’a rien à foutre ?

Illustration de ces films pop corn que la Chine produit à la chaîne par triades chaque année (tout en explosant les records domestiques, comme c’est le cas ailleurs pour les films occidentaux) : le film connaît deux titres… anglais différents. Probable que la bande dessinée originale avait déjà ce titre et que ça explique cette distinction. Mais alors, cette manie de filer des titres en anglais à des films asiatiques me dépasse. On ne va pas dans un restaurant japonais pour se faire faire la cuisine par des Chinois… ailleurs qu’en France. Le filon asiatique se laisse creuser sans fin dans le pays des fromages qui puent.

L’histoire n’a aucun intérêt. On cherche les meufs. Depuis Matrix, les bastons ont pris du plomb dans l’aile en cédant à toutes les possibilités. On passe de Martha Graham au Crazy Horse ou au Lido. Ce n’est plus de la chorégraphie, mais de l’obscénité scénographique. Le décor, c’est peut-être d’ailleurs paradoxalement le seul intérêt que personnellement je peux y trouver. J’ai toujours été amateur des espaces labyrinthiques au cinéma, des dédales sans queue ni tête, des toits en terrasses enjambées comme des sauts d’obstacle. Ils sont très bien structurés et assez bien mis en lumière, même si les teintes dorées vous feraient presque parfois vous sentir dans un garage interlope où Donald Trump cacherait tous ses fantasmes.

Le réalisateur compte faire des suites. Ah. Mais les vedettes du film ne sont pas toutes déjà octogénaires ? Ce sera sans moi a priori. Le meilleur personnage du film reste la Citadelle. Si l’on gagne en simplicité et si des filles y prennent une plus grande place, alors pourquoi pas. (Les meilleures séquences du film, on les doit à la gamine d’ailleurs. Pas besoin toujours de filins ou d’effets spéciaux. La candeur d’une môme, c’est sans filet.)

Je me disais que je n’allais pas publier d’article, mais je ne sais pourquoi, je me suis rappelé que je ne m’étais pas gêné pour Dragon Tiger Gate, il y a maintenant… vingt ans. Association d’idées ? Wilson Yip coproduit ici le film. Vingt ans supplémentaires et je crée une fiche dédiée à ses chefs-d’œuvre.


Twilight of the Warriors: Walled In, Soi Cheang 2024 | Entertaining Power; HG Entertainment Film Company; Lian Ray Pictures; Media Asia Films; One Cool Film Production


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Les Mendiants de la vie, William A. Wellman (1928)

Note : 4 sur 5.

Les Mendiants de la vie

Titre original : Beggars of Life

Année : 1928

Réalisation : William A. Wellman

Avec : Wallace Beery, Richard Arlen, Louise Brooks

Le « calcul » aux échecs consiste ni plus ni moins à envisager et à simuler diverses suites de coups afin de voir laquelle finit gagnante au bout d’échanges, de prises, des parades et d’attaques successives. Quelque chose me dit, pour un réalisateur, qu’imaginer une scène de film (dans le cinéma muet, de surcroît) procède de la même logique de « calcul ».

Un bon réalisateur n’improvisera pas au moment du tournage : il devra prévoir au moment de l’écriture diverses manières de placer ses acteurs ou sa caméra ; imaginer des échanges de regards ; faire intervenir de nouveaux éléments dans le champ ; jouer sur la profondeur ; opter pour un angle lui offrant la meilleure stratégie possible ; forcer un « tempo » ou prendre de l’avance sur un plan, en gagnant du terrain et en se rapprochant des personnages ou en prévoyant un emplacement avant de commencer un champ-contrechamp ; définir à l’avance la grosseur des plans adéquats ; placer ses personnages dans des situations illustrant au mieux les menaces et les conflits auxquels les personnages sont confrontés (user d’un même plan large ou d’un champ-contrechamp) ; imaginer les expressions et les gestes des acteurs ; calculer la longueur des plans et des séquences ; etc.

Le cinéma parlant, le cinéma muet possédait ce petit quelque chose de millimétré comme un roman-photo ou une bande dessinée en mouvement. Certains s’aident d’ailleurs d’un storyboard pour mieux calculer leur(s) coup(s). Si Wellman s’est révélé si efficace dans les deux périodes du cinéma (parlant et muet), c’est peut-être qu’il avait (comme les quelques dizaines de génies qui ont passé la barrière du son) cette capacité de « calcul ». Avant de parler, les plus judicieux tournent leur langue sept fois dans leur bouche, les grands réalisateurs tournent sept fois le film à faire dans leur tête. Ils pensent le film en imaginant la stratégie gagnante qui illustrera de la meilleure des manières le sujet ; ils confrontent différentes approches afin d’en faire ressortir celle qui remportera le plus aisément possible l’adhésion du public ; grâce à leurs simulations imaginatives et à leurs « calculs », ils auront identifié les principaux écueils de l’histoire et de sa réalisation.

Si l’histoire des Mendiants de la vie n’a rien de follement imaginatif ou de passionnant, rien dans sa construction, son découpage, ses placements et ses déplacements d’acteurs, ses expressions ne dépasse. Aucun temps mort, aucune situation développée à la hâte ou mal agencée ; les regards comme il faut qui sont comme des attaques à la découverte (« Je te regarde, je te menace. Comment vas-tu parer ça parce que tu sais que tu es à ma merci si tu bouges le petit doigt ? »), histoire de préparer le plan suivant et de maintenir une menace constante ; des gestes francs et précis qui illustrent en une seconde une prise de décision, une pensée, une réaction, une attention vis-à-vis d’une menace, etc.

Il est vrai, en revanche, que si le sujet ne brille pas pour son originalité, les rapports de force qui s’y trament se prêtent à une telle logique de la confrontation et de la menace rappelant les échecs : Wallace Beery se retrouvera d’ailleurs impliqué dans une adaptation célèbre reprenant ce jeu de menaces et d’alliances à plusieurs coups, L’Île au trésor. « Je te tiens, tu me tiens par la barbichette, le premier des deux joueurs qui fera un faux pas aura une tapette. »

« N’importe quel pion avancé doit monter à la promotion. Et pour ce faire, être protégé. Si ce n’est par une tour, ce sera par un cavalier. Au bout du chemin, le pion deviendra dame. »

Le cinéma muet arrive tout juste à la perfection avec ses codes, quelques audaces formelles sont encore permises si elles servent le récit (ici, Wellman s’autorise un passage en surimpression pour décrire le récit du meurtre qui sert d’hamartia, de faute initiale, obligeant les personnages à la fuite), mais les meilleurs réalisateurs ont de manière générale compris les « trucs qui marchent » : des montages alternés constants entre les divers groupes d’une histoire (les gentils, les méchants, les alliés – même si tous ces archétypes sont ici inversés) ; un rapport continu entre extérieurs et intérieurs (le théâtre, en cinq mille ans d’existence, n’en a jamais été capable, donc on se régale de cette nouvelle opportunité qui donne l’impression de voir des romans mis en images en privilégiant les sujets offrant des décors variés) ; et enfin, une densité dans le découpage technique pour illustrer des histoires rarement plus longues que deux ou trois jours (si l’on marie densité et temps diégétique long, il faudra que le film soit allongé en conséquence, autrement, ça passera pour une facilité, une facilité que l’on commence déjà beaucoup à rapprocher du mélodrame).

Le cinéma parlant s’imposera bientôt, et tout sera à refaire. Ou presque. Car si vous changez quelques règles aux échecs (comme le meilleur d’entre eux s’est amusé récemment à le faire en reprenant une vieille idée de Bobby Fischer), les capacités de « calculs » des réalisateurs qui s’étaient déjà montrés plus habiles que d’autres à se représenter des films avant de les réaliser demeurent. Après, je veux bien croire que certains filmaient sous tous les angles et laissaient ensuite le monteur « calculer » à leur place. Mais ce n’est clairement pas le cas ici. Tout est trop bien découpé, les gestes et les regards participent si bien au montage que ça ne peut être fait après coup.

La seule paresse ou négligence que je peux reprocher à Wellman, c’est le manque de réalisme dans certains espaces intérieurs. De mémoire, dans ses films parlants, il n’aura aucun problème à tourner des séquences censées prendre place en extérieur… en studio. Pour les plans de nuits, les plans rapprochés, ça peut parfois se révéler inévitable, mais Wellman, pour diverses raisons, n’a jamais trop pris au sérieux la parfaite reproduction ou logique dans la représentation de certains espaces qu’ils soient extérieurs ou intérieurs (sans doute justement parce qu’il était issu du muet où les exigences n’étaient pas au même niveau). Ses extérieurs sont ici parfaits, spectaculaires (trains en mouvement, ravins), mais certains intérieurs laissent trop apparaître qu’il s’agit d’un plateau dans un studio avec le recul nécessaire et suffisant pour y placer une caméra. C’est un peu, aux échecs, comme disposer d’un fou attaqué et hésiter à le déplacer de quelques cases ou l’envoyer le plus loin possible… Les calculs sont pas bons, William.

Je te pardonne. Ça se laisse mater sans difficulté.

William composerait une symphonie (un film) avec trois bouts de ficelles (un sujet sans grand intérêt), mais aucun réalisateur ne pourrait jouer à la place de ses acteurs. Louise Brooks rayonne comme il faut en garçonne en fuite ; Richard Arlen convainc sans mal dans un rôle parfaitement crédible (non) de bon samaritain sans le sou ; mais quand Wallace Beery passe quelque part, toute l’assistance se tait et regarde… L’acteur se montre tout aussi précis dans son « découpage » que le réalisateur, et propose en permanence un geste ou une expression qui vous laisse béat d’admiration. S’il y a une forme d’intelligence à tramer à l’avance tout un film dans son découpage et dans les mouvements, les gestes, les expressions des acteurs… que dire des acteurs qui, quel que soit le type de personnage joué, lui offriront toujours cette impression frappante de facilité, de charisme, d’autorité… L’intelligence de l’apparence. L’œil alerte, les mains qui dirigent ou commentent l’action et les autres personnages, l’imagination active qui s’exprime en un instant avant de rebondir pour donner à voir quelque chose de différent… Et cela, sans surcharger les cases de son échiquier : chez Feydeau, il faut laisser le spectateur « recevoir » les répliques afin qu’il ait le temps de rire ; avec les acteurs qui jouent la menace, la logique est la même : « Je joue un coup, à ton tour. Sauras-tu parer cette menace ? (Petit temps.) Pas grave. J’ajoute un attaquant. »

À regarder Beery, il est plus facile de comprendre comment certaines crapules arrivent à tirer à eux des alliés et des victimes. Roublards, voleurs, magouilleurs…, il rend tous ses personnages à la fois… calculateurs et tout à fait inoffensifs. Pire, le sachant même du côté des fripouilles et des escrocs, à cause de son bagout, de son charme, de ce je-ne-sais-quoi, il compte parmi les hommes que l’on pourrait suivre les yeux fermés. Et à la fin, ceux qui en ont été victimes trouveront toujours un moyen pour dire : « Il n’était pas si méchant dans le fond. » Edward G. Robinson ou James Cagney avaient cette même faculté à attirer le regard, à rendre sympathiques des crapules (Harrison Ford avait aussi ce talent, mais il a vite cherché à profiter de son statut de star pour ne plus interpréter que les bons samaritains, sans comprendre justement que quand les mecs roublards et charismatiques apparaissaient à l’écran, les spectateurs ne voyaient plus qu’eux, jusqu’à éclipser le gentil de l’histoire… « La Rebellion s’est ruinée par ce Han Solo, mais au fond, c’est un chic type. »).

Les deux pièces principales du plateau quittent l’écran sans que l’on se préoccupe beaucoup de leur sort ; le roi adverse meurt au dernier plan et recueille tous les suffrages du public en imaginant plusieurs décennies à l’avance le coup de Mais où est passée la septième compagnie : « J’ai glissé, chef ! ». Littéralement, la meilleure chute possible. Roque and roll.

Beau travail, William & Wallace. Back to back W.


Les Mendiants de la vie, William A. Wellman (1928) Beggars of Life | Paramount Pictures


Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1928

Listes sur IMDb : 

✓L’obscurité de Lim

✓Le silence est d’or

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Capricorn One, Peter Hyams (1977)

Note : 3 sur 5.

Capricorn One

Année : 1977

Réalisation : Peter Hyams

Avec : Elliott Gould, James Brolin, Brenda Vaccaro, Sam Waterston, Karen Black

Il m’arrive de tomber sur des films surprenants, relativement connus, qui avaient jusque-là échappé à ma connaissance. Non pas que je sois censé connaître tous les films « surprenants » de l’histoire, mais disons que… je fais mon âge. Et a priori, quand cela arrive, l’explication qui saute après-coup aux yeux de mon ignorance…, c’est que c’est un navet. (C’est aussi parfois juste ma mémoire : le film figurait dans ma liste de films à voir.) J’ai souvent échappé aux navets à la télévision (mon hebdomadaire TV m’incitait à privilégier les grands films ; ça laissait relativement peu de place aux navets du vendredi soir sur M6), et dans certains domaines, les navets passent tout simplement à la trappe de l’histoire.

Ce n’est pourtant pas tout à fait le cas de Capricorn One : on pourrait le qualifier de film de science-fiction, un domaine dans lequel précisément, les navets peuvent rêver se faire une place dans notre mémoire collective. Pour une raison simple : l’accroche du film est tellement tentante qu’on s’y laisse souvent prendre avant de regretter que le genre nous habitue à tant de déconvenues.

Le truc, c’est que l’on pourrait tout autant (et mieux d’ailleurs) le voir comme un thriller paranoïaque typique des années 70. Et puisque le genre est très marqué à son époque, puisque l’argument du film ne vaut pas celui des films SF (Stephen King arrivera à mêler les deux), je suppose que c’est ainsi qu’un tel film a pu passer sous mes radars pendant tout ce temps. J’avoue un attrait certain pour ces films parfois oubliés des années 70 qui proposent un mix entre complot, paranoïa, technologie, catastrophe, politique. Et j’avais découvert Le Cerveau d’acier, appartenant à cette veine de « grands films » ratés à l’occasion de ma liste des Indispensables de 1970. Sept pages plus tard, je me laisse tenter par cet objet inconnu qu’est Capricorn One.

Qui résisterait à une telle accroche ?… « Et si l’événement le plus important de notre histoire n’avait en réalité jamais existé ? » L’événement en question, ce sont les premiers pas sur Mars.

En dehors de ce slogan commercial digne des meilleurs écrivains racoleurs, une fois vu, pourquoi le film est-il si surprenant à mes yeux ? Cela me saute peut-être trop aux yeux alors que j’intègre précisément ces films dans des articles dédiés à l’histoire du cinéma ; pourtant, en le voyant, impossible de ne pas se dire qu’il est parfaitement le produit de son époque (on peut lire par exemple que c’est le Watergate qui a permis la production du film). En dehors du fait que je vois sans aucun doute l’année 1977 comme une année charnière plus que d’autres parce qu’il s’agit de l’année qui m’a vu naître, c’est aussi et surtout l’année de sortie de La Guerre des étoiles. On peut discuter de la place du film dans l’histoire si George Lucas n’en avait pas fait des suites et façonné ainsi notre univers commun sur des générations, le fait est que le film marque un basculement dans l’histoire du cinéma américain : la fin du Nouvel Hollywood, et par conséquent, le début d’une nouvelle ère, l’ère des blockbusters, des films tournés vers le public adolescent, des fantaisies, etc. Les Dents de la mer peut être vu comme le premier « tube de l’été », il n’était ni une fantaisie (quoique) ni un film tourné vers un public jeune (quoique). Un autre film de Spielberg représente tout aussi bien cette époque de transition, en y mêlant des éléments paranoïaques et d’autres de fantaisie : Rencontres du troisième type. Bref, le film de Lucas a fait passer (ou repasser) le cinéma hollywoodien dans une autre dimension, opérant une sorte de contre-réforme dans la production en évacuant de la fiction tous les sujets politiques, sociaux ou contestataires. The show must go back.

Après 1977, les films se feront également moins « paranoïaques » (Reagan au pouvoir, ce sera les « années fric », les années du mirage de l’entrepreneuriat et de la dérégulation avant le retour de bâton la décennie suivante et la nouvelle éphorie du numérique au tournant du siècle, illustré au cinéma par l’explosion des effets spéciaux numériques). On comptera cependant quelques exceptions avec un retour sporadique des thèmes « paranoïaques », « catastrophes » et « technologiques » insérés dans des histoires dans lesquels le héros est mineur. Vous aurez alors Wargames ou D.A.R.Y.L par exemple…

Je ne m’attarde pas sur les défauts ou les trous d’air dramaturgiques qui font glisser Capricorn One dans le navet malgré l’argument prometteur. Remarquons juste qu’au cinéma, suivant la logique de « suspension volontaire de l’incrédulité », le spectateur n’a aucun problème à gober une proposition de départ aventureuse à condition de s’y prendre plus ou moins habilement pour présenter la chose ; en revanche, il sera beaucoup moins conciliant avec les incohérences dans un scénario, les portes jamais refermées, les psychologies hasardeuses, les rapports de cause à effet bidonnés ou faciles, les coïncidences heureuses, etc. Une histoire de complot « trop gros pour être vrai » posera moins de souci au public (on est là pour ça) que certains enchaînements dramatiques qui relèvent paresseusement de l’affabulation. « On n’a pas marché sur Mars ! Découvrez cet incroyable complot ! » « Ah ?… Dites…, le journaliste sort miraculeusement indemne d’une tentative d’assassinat, il se trimballe nonchalamment vers la femme d’un astronaute pour poursuivre comme si de rien n’était son enquête, donne son nom à un agent fédéral, et il n’est pas inquiété ? Mais, prenez-moi pour une buse aussi ! »

C’est rigolo, mais d’autres points attirent bien plus aujourd’hui notre attention. Si le film a pu se faire grâce à la mode des films paranoïaques et au Watergate, le moins que l’on puisse dire, c’est que depuis l’avènement d’Internet et la pandémie, l’atmosphère de suspicion, les complots sont partout. Peter Hyams ne pensait d’ailleurs sans doute pas viser si juste en imaginant un voyage bidonné pour Mars et diffusé des mois durant sur les écrans de télévision. Si la remise en question de ce qui apparaît dans les médias ne date pas d’hier (Un homme dans la foule, Le Gouffre aux chimères, Network, Medium Cool, etc.), les doutes sur la réalité de la conquête spatiale n’avaient encore jamais fait l’objet d’un film (à ma connaissance). Or, ces « interrogations » reviendront en boucle dans l’esprit de certains, jusqu’à traverser le mur de la fiction, bien alimentées en cela, parfois, par des éléments entre-deux, pas ouvertement « complotistes », mais participant à écarter la fenêtre des possibles (d’Overton) comme X-Files ou Opération Lune.

Autres points saisissants du film : son aspect visuel et ses collaborateurs. Une des qualités du film et de sa production reste d’avoir su rendre à l’écran de manière plutôt crédible (rare pour de la science-fiction — qualifions cette histoire de « soft SF » ou d’anticipation de premier degré…) l’aspect technique et politique du film. Les scènes de foule sont réduites, mais on y croit ; la production a pu bénéficier de quelques éléments prêtés par la NASA ; et les décors remplissent parfaitement leur mission. De la même manière, la photographie s’ancre très bien dans cette époque dans laquelle Hollywood (ce n’est pas un film hollywoodien, même si tout tend à nous le faire penser) s’arme désormais de tous les outils démocratisés par les cinéastes du Nouvel Hollywood (la prise de son laisse à désirer en revanche). Il se trouve que le directeur de la photographie a travaillé sur Conversation secrète et sur… Les Dents de la mer. La teinte du film semble en effet être composée des caractéristiques de ces deux films (choix des focales et grande luminosité). Bref, techniquement parlant, à côté, La Guerre des étoiles paraît fauché et composé en papier mâché.

Le film de Lucas est sorti au milieu de l’année 77 alors que le tournage de Capricorn One était déjà probablement fini (il sortira en toute fin d’année au Japon, c’est du moins ce que montre IMDb). On trouve pourtant quelques éléments dans le finale qui laissent furieusement penser au film de Lucas. La jolie poursuite entre l’avion et les deux hélicoptères évoquent aujourd’hui l’attaque de l’Étoile de la mort. Enfin, le happy end paraît un peu tiré par les cheveux et n’est pas sans rappeler le côté protocolaire (remise de médailles contre enterrement des astronautes) de La Guerre des étoiles. Bien réaliser un mauvais scénario basé sur une seule bonne idée, c’est donc du domaine du possible. Et les films pouvant être bientôt vendus en passant par le département marketing des majors sans passer par la case scénario, peut-être voit-on là qui s’amorce ce fameux tournant des années suivantes, largement inspiré ou provoqué par les succès faussement faciles et puérils de George Lucas et de Steven Spielberg.

Autre personnalité notable présente sur le film : Jerry Goldsmith. Sur plus de cinq décennies à écrire des bandes originales, le parcours du compositeur impose le respect. Il se fait d’abord remarquer avec des musiques de westerns (Seuls sont les indomptés, Rio Conchos) et de thrillers (Sept Jours en mai). Et déjà, en 1966, Goldsmith se met au service de la « soft science-fiction » (invisible, sans high-tech) avec L’Opération diabolique. Deux ans après, il dirige la musique de La Planète des singes. On le retrouve au générique de gros succès de Steve McQueen. Il compose ensuite la musique de Chinatown en 1974, puis celle de La Malédiction et de L’Âge de cristal en 1976. Goldsmith était tout indiqué pour ce film : le garçon ne prenait pas de haut les séries B vendues comme des séries A ; et il a sans doute participé, à sa manière, à donner ses lettres de noblesse à des genres autrefois méprisés (le western a, lui, toujours bénéficié d’excellentes partitions). Et en 1979, l’espace ne diffuse qu’un seul son : les musiques de Jerry Goldsmith sur Alien et sur Star Trek. (Inutile d’évoquer le reste, « ça calme ».)

Quant au réalisateur-scénariste, Peter Hyams, il s’agit de son premier succès. Potentiellement son meilleur film d’ailleurs. De quoi pouvoir, à coup de navets successifs, surfer d’une décennie à l’autre tout en trouvant les moyens de faire financer ses films. À son casier, citons principalement : la suite de 2001 et quelques entre-jambes de Jean-Claude Van Damme. L’occasion de finir tout de même sur une autre qualité du film : sa distribution. Très Nouvel Hollywood pour le coup. Moins belge.

La NASA semble vouloir confirmer ses objectifs pour la Lune et Mars. Tout en taillant dans le budget. N’y mijoterait-on pas quelque chose ?…


Capricorn One, Peter Hyams 1977 | Associated General Films, ITC Films


Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables de 1977

Liens externes :


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Larry le dingue, Mary la garce, John Hough (1974)

Note : 2.5 sur 5.

Larry le dingue, Mary la garce

Titre original : Dirty Mary Crazy Larry

Année : 1974

Réalisation : John Hough

Avec : Peter Fonda, Susan George, Adam Roarke

Mix pathétique entre tous les road movies pétaradants de l’année 1971 (Vanishing Point, Macadam à deux voies, Duel, THX 1138, eux-mêmes tous plus ou moins petits frères de Bullitt) et Bonnie and Clyde.

Le Nouvel Hollywood n’a pas encore achevé la mue de l’ensemble de l’industrie du cinéma en Californie que les studios commencent déjà à reprendre la recette des films de cette nouvelle génération, voire à s’autoparodier. Quelques éléments de la contre-culture sont bien mis en évidence, sauf ceux réellement moteurs de ces films ayant initié le nouveau tournant de la production américaine. Qu’est-ce qui faisait le sel par exemple de Vanishing Point et de Macadam à deux voies ? Pour l’un, le panache solitaire et jusqu’au-boutisme, pour l’autre, le nihilisme. Et cela passait toujours par une forme de mutisme et par un refus de passer par les traditionnelles séquences dialoguées, les bons mots. Aucune trace de cette incommunicabilité ou de cette désillusion ici.

Au contraire, on vole dans les caisses d’un magasin et on prend la famille du gérant en otage sans l’excuse de la fatalité d’un monde sans lendemain. Seul motif des criminels : l’argent (nécessaire à se payer une place aux 500 miles d’Indianapolis ou je ne sais où). Un retour des bons vieux crime films dans lesquels le destin se charge de donner une leçon aux malfaiteurs ? Oui et non. Ils seront bel et bien punis, mais avant ça, c’était comme si l’acte fondateur et criminel de cette virée présentée comme un simple amusement n’avait jamais existé. Leurs mentors roulaient pour oublier, pour en finir ou pour survivre. Larry et son comparse évincé du titre du film roulent pour l’or. Ils semblent nous dire : « Have fun, l’existentialisme est un onanisme ».

Le public appréciera la mauvaise plaisanterie et se ruera dans les salles. Signe qu’il est prêt au retour d’un cinéma plus « optimiste », plus distractif. On garde les techniques du cinéma héritées du cinéma européen (le réalisateur ici est britannique) et ça repart vers le tout commercial. Le code Hays en moins.

La même année, avec son premier film (après le succès télévisuel de Duel), Steven Spielberg, empruntait peut-être déjà la même voie de la « contre-contre-culture » avec Sugarland Express. Et Disney donnera une suite à un film qui annonçait également dès 1968 cette mouvance contre-contre-culturelle : Un amour de Coccinelle. On est en 1974, et un vent nouveau souffle sur Hollywood pour balayer la morosité ambiante et insuffler un air d’optimisme à cette génération de boomers : La Guerre des étoiles enterrera complètement cette époque. Voilà pourquoi Larry le dingue, Mary la garce, représente assez bien cette ère pleine de paradoxes et n’inspirera finalement pas grand-chose (tout en étant relativement oublié aujourd’hui), sinon les amateurs du genre et d’une certaine manière le peu mémorable Shérif fais-moi peur qui a « bercé » mon enfance. Globalement, les séries des années 80 et 90 voyaient dans cette étrange resucée des chase films du début du cinéma une importante source d’inspiration : Chips, K2000, Riptide, Magnum, Starsky et Hutch, Deux Flics à Miami, Supercopter, L’Homme qui tombe à pic, Tonnerre mécanique, Hooker, L’Agence tous risques. Si plus tard, les films et séries seront basés sur la fantaisie et des superpouvoirs, à l’époque, la route était l’élément central de toutes les productions. Une véritable épidémie. Appelons ça de la « roadploitation ». Plus personne ne revient sur terre après le trip routier Easy Rider. On a certes plus ou moins délaissé les épouvantables studios (on y retournera une fois que les effets spéciaux seront capables de faire illusion), mais Hollywood, maintenant qu’elle a trouvé le filon pour se relancer, ne l’abandonnera plus. Somme toute, c’est assez logique : l’industrie du cinéma américain avait migré en Californie pour son soleil et ses grands espaces, il était naturel de profiter à nouveau de tout ce que le pays offrait en extérieurs. Parfois donc jusqu’à la caricature.

(L’acteur jouant le flic poussant le pilote d’hélicoptère à prendre des risques dans le final finira huit ans plus tard décapité dans un accident d’hélicoptère sur le tournage de La Quatrième Dimension…)


Larry le dingue, Mary la garce, John Hough 1974 | 20th Century Fox, Academy Pictures


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Civil War, Alex Garland (2024)

Assaut sur la capitale

Note : 2.5 sur 5.

Civil War

Année : 2024

Réalisation : Alex Garland

Avec : Kirsten Dunst, Wagner Moura, Cailee Spaeny, Nick Offerman, Stephen McKinley Henderson

Les récits de road movie apocalyptiques se multiplient ; j’ai l’impression de ne plus voir que ça en ce moment (Finch, la série The Last of Us, rien que ces dernières semaines). Celui-ci se distingue des autres : la réalité sombre d’une société assistant à l’ultime chapitre de son effondrement proposée ici ne paraît désormais plus si éloignée de ce qui pourrait advenir dans un futur proche. Chaque année, une nouvelle région du monde plonge dans le chaos (Syrie, Gaza, l’Est de l’Ukraine, Birmanie, Soudan…), alors pourquoi pas la plus grande puissance du monde ?

Alex Garland a de toute évidence écrit son film en écho à l’assaut du Capitole en janvier 2021. Avec les menaces et tensions liées à la candidature de Trump et avec son retour éventuel à la Maison blanche ou à une contestation des résultats, rien n’interdit plus de penser à la possibilité d’une guerre civile. Le film du réalisateur d’Ex Machina propose un monde dans lequel le Rubicon aurait sans doute déjà été franchi avec le maintien au pouvoir du président et la sécession de la Californie et du Texas. Avouons-le : dans n’importe quelle production du genre (que ce soit un film apocalyptique, d’horreur ou de science-fiction), le spectateur se rue dans les salles, appâté par la promesse que lui soit soumise une série d’événements, d’évocations ou de simples images illustrant un théâtre des « possibles ». Dans la série B ou le cinéma de genre, le contexte et le sous-texte priment presque toujours sur le texte. Le temps du récit n’est pas le futur, mais bien le conditionnel. On examine d’un œil un peu obscène ces histoires terribles, et l’on évalue ensuite dans ces propositions des possibles, celles qui valent le coup d’œil. La curiosité de celui qui regarde prime cette fois sur la qualité de l’objet ainsi « jugé ». C’est cette même appétence pour le gouffre qui nous attend et nous angoisse, mais auquel on espère encore échapper, qui nous incite sur les réseaux sociaux à partager des fausses nouvelles : là encore, nos réactions conditionnent notre inclination naturelle envers tout ce qui nous fait peur, en sécurité derrière nos écrans. « Si c’est vrai, c’est grave. »

Peu importe alors si un film s’égare dans ses incohérences, si les personnages répondent un peu trop facilement à des stéréotypes. On veut en avoir pour notre argent.

Moi, mon argent, je le gagne à démonter les films.

(Comme une seule fleur ne fait pas une Garland, merci de penser à remplir mon assiette en faisant un don.)

Or, après avoir suivi le cahier des charges des propositions apocalyptiques faites et comptabilisées dans le film, j’avoue rester quelque peu sur ma faim. Se livrer à l’exercice du road movie immersif en compagnie d’un groupe de photographes pouvait représenter la solution idéale pour se faufiler à hauteur d’homme dans l’univers chaotique d’une guerre civile. En réalité, en dehors de quelques séquences-chocs mettant en lumière la violence absurde de la situation, les propositions faites censées contextualiser l’effondrement de la société en cours s’avèrent pour le moins décevantes.

Le récit ne se risque pas à trop en révéler sur la situation politique, et les allusions pour se l’imaginer restent rares : j’ai même eu du mal à saisir au début si les deux États sécessionnistes le faisaient chacun de leur côté ou s’ils s’unissaient contre le gouvernement fédéral (et quand on comprend qu’ils se sont unis, on se demande par quel miracle un des États les plus conservateurs se serait allié à un autre parmi les plus progressistes). Un road movie, qu’il soit apocalyptique ou non, sert habituellement à développer des personnages forts et des histoires personnelles qui illustreront ce précieux contexte pour lequel on a payé notre place.

Mettant ainsi de côté toutes les allusions des possibles et la curiosité mal placée, la structure mal fagotée du récit, son incohérence ou l’élaboration défaillante des personnages, que nous reste-t-il à nous glisser sous la dent ? Eh bien, un autre genre qui s’impose de lui-même et finit par prendre toute la place : le film de guerre. De nombreux films de guerre font reposer leur trame sur une forme de road movie (à travers une mission ou une opération militaire, une incursion en territoire dangereux, etc.). Mais paradoxalement, l’action y reste en arrière-plan, et les confrontations, les attaques ponctuent le récit à des moments clés. Pas lors de chaque séquence. Si la violence armée, militaire, assure le séquençage du récit, ce n’est plus spécifiquement un film de guerre, encore moins un « récit de voyage », mais un film d’action. Et tout le temps que vous perdrez à faire exploser des voitures ou à vous cacher des balles ne sera pas alloué au développement des relations entre les personnages et par conséquent à la contextualisation attendue des « propositions politiques et apocalyptiques ». Le chaos ne se montre pas ; il s’illustre par le dialogue, par la crainte et les attentes des personnages, il se commente et s’évoque dans un récit à l’intérieur d’un récit qui n’est plus cette fois au conditionnel, mais au passé.

Et tout cela devient d’autant plus préjudiciable pour la cohérence du film que Garland s’essaie à un dernier genre. Entre deux fusillades, c’est la poésie qui pointe le bout de son nez lors de séquences plus lentes et volontairement hors du temps. Quand un film dure moins de deux heures et qu’on s’attarde sur les pâquerettes au lieu de retourner à ses personnages et les faire interagir, j’aurais tendance à penser qu’on fait plutôt fausse route.

Se pose aussi la question de la cohérence avec laquelle ces photographes se retrouvent plongés dans l’enfer de la guerre : non seulement, cette guerre, telle qu’elle est illustrée, échoue à convaincre (ce n’est pas comme si l’on manquait de modèles de guerre civile dans le monde), mais j’ai du mal à saisir comment des troupes peuvent accepter d’intégrer la presse à leur assaut contre la Maison blanche alors qu’ils y multiplient les crimes de guerre. Je veux bien croire au chaos et à la possibilité des exécutions sommaires (une manière hypocrite de dire pour Garland qu’il ne prend pas parti dans les événements récents alors que son film ne peut évidemment que faire écho aux dérives qui sont exclusivement le fait des partisans de Trump) ; dans ce cas, pourquoi rester attaché à la préservation du droit de la presse ? Dans une guerre qui ne respecte plus le droit, la première chose qui disparaît, me semble-t-il, c’est le droit d’informer.

Et que dire de cette fin pathétique en forme de passage de relais à la fois cynique, prévisible et plutôt hors de propos ? Qu’est-ce qu’a pu se dire Garland encore à ce moment : « Ah, tiens, il faudrait que ce soit un film initiatique et de passage de relais aussi. » On dirait moi quand j’écris une critique. À force de partir dans tous les sens, ça ne ressemble plus à rien.

Vous venez voir l’illustration de toutes sortes de propositions sur l’avenir craint des États-Unis ? Vous serez servis, mais rationnés. Il y a plus de sous-genres dans Civil War qu’un « théâtre des possibles » réellement stimulant, effrayant, révélateur ou un tant soit peu créatif. Gageons que la réalité se montrera plus féconde…, au moins pour éviter le pire. Jusqu’à présent, le pays a connu des tentatives d’assassinat, des menaces, un assaut avorté contre la démocratie. Avant de tomber dans le chaos, le réel peut encore nous inventer bien des stratagèmes.

Reste un détail tout bête : si la réalité est amenée à ressembler de plus en plus à la fiction, Alex Garland ne pourra pas profiter de la situation en voyant le titre de son film cité en référence comme on peut le faire avec Idiocracy. Au moins, tirer son épingle du jeu du chaos, merde. En français, on parle de « guerre de sécession ». « The new Alex Garland’s film, soon, in theater! Secessionny! »

— Where are you from? Are you unionist or sesesse… cesesseson, sessessessecon…

— Just shoot him.


Civil War, Alex Garland 2024 | A24, DNA Films, IPR.VC


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My Young Auntie/Lady kung-fu, Liu Chia-liang (1981)

Vaudeville martial

Note : 4 sur 5.

Lady kung-fu

Titres originaux : My Young Auntie/Zhang bei

Année : 1981

Réalisation : Liu Chia-liang

Avec : Liu Chia-liang, Kara Hui, Hou Hsiao

— TOP FILMS —

Quel régal… Je me répète, j’ai un faible pour les genres à la croisée des chemins, pour les prises de risque stylistiques, ou pour le simple goût du baroque (au sens premier du terme presque, quand divers genres ou thématiques peuvent cohabiter sans problèmes dans un même univers). Dans ce contexte, la dernière fois que je me suis autant régalé, c’est sans doute avec Pékin Opera Blues et Swing Kids. L’alliance du burlesque, de la screwball (où les femmes imposent leur présence ; or, ici, on frôle la comédie de remariage) et de la chorégraphie (qu’elle soit exécutée à travers un art martial comme ici ou une danse comme dans Swing Kids) fonctionne pour mon plus grand plaisir.

Notons un dénominateur commun à ces films « d’humour baroque » ou de fantasme assouvi de « théâtre total » : la liberté prise avec l’impératif narratif connu sous le terme de « suspension volontaire de l’incrédulité ». Le burlesque (qui tient ça des apartés de la commedia dell’arte) s’autorise une mise à distance avec ce principe de vraisemblance et d’immersion dans le récit. C’est même souvent cette mise à distance qui provoque l’étrangeté et le rire. Dans un vaudeville, les acteurs apprennent à laisser le spectateur recevoir les répliques débordantes de reparties qui s’enchaînent à une allure soutenue. Ne pas répondre à cet impératif peut noyer le public sous un trop-plein de bons mots ou de situations hilarantes censées monter crescendo. Ce principe se retrouve dans d’autres types de comédies (quand elles sont réussies). Grâce à des ruptures de rythme et à de brèves pauses, le spectateur digère, assimile et profite des effets comiques à travers une forme de contentement de son propre rire. Un certain talent est nécessaire pour savoir se détacher d’une situation pour ne jamais donner l’air de se prendre au sérieux et, au contraire, pour provoquer une connivence avec le public. Cette mise à distance produit paradoxalement un rapprochement vers lui (principe de l’aparté).

Ne pas se prendre au sérieux n’est qu’un premier pas. Si du scénariste aux figurants, tout le monde doit être sur la même longueur d’onde, les acteurs (essentiellement) doivent aussi laisser penser qu’ils s’amusent réellement sur le plateau. Une réussite à mettre sans doute au crédit de Liu Chia-liang. C’était déjà la marque de son précédent film projeté dans le cadre de cette rétrospective sur le kung-fu à la Shaw Brothers : Le Singe fou du kung-fu. Si l’on reconnaît cette tonalité pince-sans-rire et généreusement facétieuse chez Liu (acteur), on se doute que c’est bien grâce à sa virtuosité à diriger ses interprètes autrement que par les chorégraphies que tous s’accordent pour proposer une même vision à base d’autodérision. Tous suivent une partition identique et renoncent à cette logique de vraisemblance stricte au profit d’un apparent « plaisir de jouer », d’un détachement ironique constant (œil qui frise, fantaisie) et de l’abandon pur et simple de toute psychologie.

La principale réussite de ce tour de force burlesque est d’avoir placé au centre de cet humour une femme (ce sera le cas également dans Pékin Opera Blues). Derrière la volonté de Liu d’imposer Kara Hui, peut-être est-ce l’influence directe (ou une influence à trois bandes) de La Guerre des étoiles qui se fait ressentir : le film de Lucas venait tout juste de remettre au goût du jour la dérision typique des années 30 à Hollywood. Les incarnations féminines (et l’humour) faisaient défaut par exemple aux Cinq Venins mortels ; beaucoup de ces films d’action ou de comédies hongkongais réduisaient les rôles de personnages féminins à des héroïnes potiches (quand ils n’étaient pas tout bonnement absents). Si l’emploi de Liu tend plutôt vers le père sage et un peu lunaire, toujours bienveillant, et si celui d’Hou Hsiao se rapproche du fils exubérant, manque à cette jolie affaire familiale une figure dominatrice, un « yang ». Et c’est donc à une femme qu’incombe cette fonction de cheffe indiscutée. Dans une farce, cette inversion des valeurs traditionnelles et des stéréotypes, c’est du pain béni. Le comique de situation repose sur ce type de retournement inattendu ou incongru comme sur le quiproquo, le malentendu, l’escalade incontrôlée, la répétition. Une fois ce comique de situation établi, le ressort humoristique peut alors s’appuyer sur un comique de caractère (accentuation d’un trait). Véritable matamore au féminin, ce rôle central qui tient son petit-neveu par le bout du nez et qui tient en respect son aîné grâce à son caractère inflexible n’est pas pour autant épargné par l’esbroufe grotesque et la défiance puérile qui renvoie à la réalité de sa jeunesse. Comme les deux autres, et grâce à ses nobles intentions, son personnage demeure ridicule, mais savoureux. Et son talent martial ne perd pas de son authenticité malgré ses fanfaronnades. On rit de ce trio comme on rit d’un enfant qui jouerait à botter les fesses de méchants imaginaires avec un bâton de fortune et qui finirait à terre.

On remarque donc d’un côté une connivence de rupture (avec le spectateur), et de l’autre, la connivence d’une fausse opposition entre deux personnages. Celui qu’interprète Kara Hui est censé être la tante, on comprend pourtant qu’un jeu de séduction se met vite en place entre elle et le fils de son « neveu ». La première rencontre est basée sur un quiproquo (nouvel héritage de la commedia dell’arte). La relation repose ensuite sur une confrontation joyeuse qui ne trompe personne : les deux personnages surjouent la concurrence pour cacher leur attirance mutuelle, et cette concurrence qui passe par le kung-fu fait un peu ici office de parade nuptiale. Les coups pleuvent, mais dans tous les sens du terme, cela reste du cinéma. Leur connivence est implicite, et le spectateur participe, amusé, à ce petit jeu de faux-semblants sans être dupe de la nature « réelle » de cette confrontation.

Quand dans un film d’action les enjeux purement dramatiques reposent relativement toujours sur des schémas éprouvés, le défi consiste alors à porter un regard original sur les autres éléments du récit. Dans une comédie, cela passe encore une fois par une forme de mise en distance. Dans My Young Auntie, lors des face-à-face avec l’ennemi, s’en joue un autre, cette fois entre la tante et le fils pour savoir qui mène aux poings. Il nous faut ainsi répondre à cette question infantile de première importance : qui possède le meilleur kung-fu entre les deux tourtereaux. Qui « a la plus grosse… » ? (Là encore, il s’agit d’un type d’écart — d’un pas de côté —, d’une dérision, déjà présente dans La Guerre des étoiles.)

Après l’humour, restent les chorégraphies phénoménales de Liu, exécutées à une vitesse folle et pleines de trouvailles amusantes. Mais si, dans ce mariage réussi, devait être désigné un vainqueur, ma préférence irait définitivement à l’humour. J’adore les cabrioles spectaculaires et mixtes, mais en termes de farce et d’autodérision, on se demande parfois ce qu’on regarde (sinon un vaudeville à la sauce cantonaise) ; les audaces sont nombreuses, et Liu ne se refuse rien.

Communément, la comédie naît des travestissements ou des chocs de cultures. Précisons que le récit se déroule au début du XXe siècle dans la Chine profonde, que le fils revient de Hongkong (où il étudie) avec une savoureuse manie à tout tourner ridiculement à « l’américaine », et que la tante vient au contraire de la campagne découvrir les bonheurs (et le bon goût) vestimentaires de l’Occident : toute la matière explosive de la farce se trouve là à disposition. De Molière à Goldoni, de Feydeau à Billy Wilder, jusque dans la screwball comedy et au-delà, il est souvent question de travestissement, de déguisement, de dépassement des classes sociales, de mariage à faire (ou à déjouer) et de « voyage en terres inconnues ». On force le trait beaucoup, mais puisque la caricature s’accomplit avec détachement, et puisqu’on s’amuse, tout est permis. En tant que spectateur, on met bien volontiers de côté la suspension d’incrédulité parce qu’on voit bien que rien n’est réel et que la finalité est de divertir (en allant au bout dans la logique absurde de départ). On retrouve là le même nonsense que dans la screwball, la même opposition de sexe factice que dans la screwball (en guise de séduction masquée, de comédie de remariage et de parade nuptiale), les mêmes images arrêtées loufoques en rupture avec les stéréotypes que dans la screwball, les mêmes travestissements (ici aussi bien culturels, avec des Chinois qui imitent les Occidentaux, que régionaux ou sociétaux, avec la fille de la campagne mariée avec un riche propriétaire bientôt confrontée à la « modernité » du monde) que dans la screwball.

Un bonheur.


My Young Auntie/Lady kung fu, Liu Chia-liang (1981) | Shaw Brothers



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La Princesse aveugle, Kenji Misumi (1959)

Ton vice est une forteresse cachée dont moi seule ai la clé

Note : 3.5 sur 5.

La Princesse aveugle

Titre original : Kagerô-gasa (かげろう笠)

Année : 1959

Réalisation : Kenji Misumi

Avec : Kyôko Kagawa, Kazuo Hasegawa, Michiyo Aratama, Ganjirô Nakamura

Certains des premiers opus réalisés par Misumi ont bien une tonalité commune : le cinéaste se révèle spécialiste déjà des comédies vagabondes et des jolies histoires populaires. Un genre (la comédie vagabonde) qui définit assez bien la série qui le fera connaître en Occident : Zatoïchi. (Hanzo continue sur le registre de la comédie, voire de la farce, mais on est moins dans celui du vagabondage. Quant à Baby Cart, c’est le contraire, on touche un peu moins à la comédie — même si l’humour n’y est jamais bien loin — et on vagabonde plus volontiers. Même chose pour Nemuri Kyoshiro et Le Passage du grand bouddha qui sont des « séries » vagabondes, mais où l’humour y est quasi absent.). Comme autres comédies vagabondes, on peut ainsi citer : Les Deux Gardes du corps, Les Carnets secrets de Senbazuru, Les Carnets de route de Mito Kômon.

D’une manière plus générale, on est dans le registre affirmé du récit populaire. L’histoire d’amour entre une princesse et un vagabond, c’est un récit des Mille et Une Nuits, personne ne peut y croire sinon le public qui peut se reconnaître dans ce vagabond et qu’on caresse dans le sens du poil en le ramenant à la hauteur d’une classe dominante (dont on fait croire qu’elle ne le méprise pas). Et puisque j’ai mon côté pouilleux, je suis moi-même amateur de ce genre de réjouissances loin d’être réalistes.

La fable est adorable parce qu’elle est agitée par les contradictions du héros. Il se sait être un homme malhonnête (dans sa séquence introductive, il vole de pommes de terre), mais il est assez honnête pour en avoir honte face à la princesse et se pense surtout indigne de l’amour qu’elle lui porte. Les puissants aiment à raconter des histoires où les humbles restent à leur place ; et les pauvres aiment se voir ainsi dépeints. Le dévouement que le vagabond manifeste tout au long du film en dit pourtant long sur la capacité des gens simples à respecter un sens du devoir qui fait défaut aux personnes de rang supérieur souvent épinglées au contraire dans ces contes justement qualifiés de populaires. On gratte le vernis des nobles, mais on est loin de remettre en cause leur fonction première : asservir les plus pauvres. Un conte sera d’autant plus efficace qu’il traduit l’immuabilité du monde et transmet sans fin les stéréotypes de domination qui imprègnent nos sociétés depuis toujours. L’asservissement volontaire au coin du feu.

Quoi qu’il en soit, c’est formidablement construit. À tous les niveaux.

Au niveau du sujet, d’abord avec une histoire simple répondant aux codes et usages habituels de la fable :

Un conte populaire ne se réclame pas du réalisme, en revanche, il obéit à une structure commune, depuis des siècles, à toutes les cultures : un début avec une catastrophe, une rencontre heureuse ; un développement dans lequel les personnages cherchent à résoudre les problèmes et les conflits ; et enfin une résolution qui trouvera son apogée lors des séquences où les acteurs de l’histoire se retrouvent pour mettre un point final à leurs conflits. Du grand classique.

Au niveau, ensuite, des séquences (ou du récit devrait-on dire parce que si le cinéma, c’est le montage, on ne structure pas son film en séquences comme au théâtre, on profite des possibilités du montage alterné) et du découpage :

Un art dans lequel Misumi est maître (il laisse peut-être ses directeurs de la photo régler et définir les cadres, mais on retrouve certains tics de découpage comme l’usage des plans rapprochés en début de séquence qui ne trompent pas). Un plan rapproché en introduction donc, permet d’illustrer une situation en entrant presque symboliquement dans le sujet de la scène (comme je l’ai précisé ailleurs, c’est un moyen de jouer par énigme et d’attirer l’attention en faisant précéder les effets aux causes). Misumi élargit ensuite, use de montage alterné si c’est possible, à défaut, de champ-contrechamps (voire de montage-séquences) ; et il fait ainsi dialoguer toutes les ressources disponibles que le cinéma a inventées pour introduire des éléments dont on ne comprend pas forcément dans un premier temps la nature et dans quel cadre et dans quel contexte ils évoluent. Cela a une vertu : quand le spectateur picore ainsi des indices, il cherche à comprendre, son attention est toujours en alerte, et il ne lui faut pas attendre longtemps pour avoir la satisfaction d’avoir bientôt une vue plus large qui donne une meilleure idée de la situation — une forme de suspense permanent en somme.

Enfin, au niveau de l’espace scénique comme on dit au théâtre, donc au niveau de ce qui est destiné à apparaître dans le champ :

Ce n’est pas tout de savoir maîtriser toutes ces techniques purement cinématographiques si on ne sait pas mettre les acteurs en place. Cela implique d’être capable sur le tournage de les faire évoluer sans contredire la situation, mais aussi souvent d’essayer de raconter à travers le jeu des acteurs une dimension supplémentaire venant renforcer l’idée de départ en lui donnant de la profondeur, de la crédibilité et des contradictions. Bien sûr (surtout dans un jeu encore loin d’être réaliste puisque Misumi bénéficie d’acteurs de Kyoto souvent issus du kabuki), il faut encore définir chaque geste, chaque expression à l’avance (même quand on se contente de laisser les acteurs apprendre leur texte, si on ne travaille pas en amont et le laisse faire sur le tournage, ça n’a souvent ni queue ni tête). Tout ça se fait rarement sans répétition. Il y a des styles de jeu qui s’appuient sur la force du moment, l’attente de l’inattendu, sur l’improvisation, et il y a des styles de jeu qui comme avec Misumi sont dictés dans le moindre geste. Cela se remarque assez facilement : pas un geste de trop, pas une proposition hasardeuse, rarement un effet mal exécuté par un acteur. On perd en spontanéité ce qu’on gagne en pertinence et en précision. L’idéal pour un conte populaire et pour une comédie. On ne fait pas du naturalisme.

On prend ainsi plaisir à retrouver certains acteurs, dont l’étonnante Michiyo Aratama que je connaissais peu dans ce registre très codifié du jidaigeki comique (il faut la voir minauder comme il n’est pas permis, c’est adorable) et que Misumi retrouvera dix ans plus tard après une carrière remplie de chefs-d’œuvre sur Le Temple du démon.

Tout aussi étonnante, la présence de Kyôko Kagawa, grande habituée des maîtres nippons et qui semble avoir déjà travaillé avec Misumi dès 1955.

Enfin, on peut remarquer Kazuo Hasegawa dans un registre plus comique que d’habitude, registre qui sera en réalité bientôt celui de Shintarô Katsu (on est encore dans la tradition des « emplois », comme les acteurs de l’ancienne génération en France : on apprend des emplois, et on joue des archétypes, donc c’est un peu étonnant, mais d’une génération à l’autre, les mimiques, les expressions sont strictement identiques). L’acteur est peut-être la seule réserve que je pourrais avoir sur le film : l’acteur de Nuits de Chine ou de Tsuruhachi et Tsurujiro, star depuis des décennies, s’écarte non seulement de son registre habituel, mais paraît aussi vieillissant. À noter en revanche une magnifique séquence de rêve de la princesse où elle imagine son bienfaiteur vagabond parader en habit royal dans un décor assez conceptuel pouvant faire penser à ce que l’acteur connaîtra pour son dernier rôle dans La Vengeance d’un acteur de Kon Ichikawa. Ce sera seulement quatre ans plus tard, alors qu’un gouffre stylistique sépare les deux films (l’un est très classique, l’autre, rempli des expérimentations de son époque).

On profite que Kyôko Kagawa soit encore en vie pour lui dire combien on l’admire…


Photo de tournage, La Princesse aveugle, Kenji Misumi (1959) Kagerō-gasa | Daiei