Alpha, Albert Hughes (2018)

Note : 1.5 sur 5.

Alpha

Année : 2018

Réalisation : Albert Hughes

Avec : Kodi Smit-McPhee, Jóhannes Haukur Jóhannesson, Marcin Kowalczyk

Réaliser un film sur des personnages d’il y a 20 000 ans et arriver à perpétuer des stéréotypes strictement contemporains… Joli exploit.

Tous les aspects archéologiques me paraissent plus que suspects. Pas forcément ceux liés aux éléments matériels (ce sont les plus faciles à reproduire, ceux sur lesquels on dispose d’éléments factuels, bien que forcément parcellaires), mais ceux dont la recherche archéologique repose sur des éléments moins tangibles et sur des hypothèses plus ou moins établies : rapports et codes sociaux, manière dont le loup aurait été domestiqué…

Il suffit ainsi de quelques semaines auprès d’un homme pour que le loup devienne un chien. Cela ne s’est très certainement pas passé aussi simplement. Le scénario laisse entendre que le loup aurait « adopté » l’homme comme maître parce qu’il lui aurait montré qui était le chef, l’alpha… Pardon, mais c’est n’importe quoi. Il a sans doute fallu des années de cohabitation non coopérative pour envisager, déjà, un rapprochement. L’un dépendant probablement de l’autre. Beaucoup de spécialistes pensent aujourd’hui que la domestication du loup, contrairement à d’autres espèces, a commencé par une phase de commensalisme, voire une autre de mutualisme. On parle de coévolution, pas d’accident ou de relation opportuniste. Ainsi, la piste privilégiée actuellement me semble être celle des loups nourris de déchets, voire d’excréments humains : l’interdépendance permet d’initier autre chose. Or, dans le film, le loup appartient à une meute qui chasse, entre autres, l’humain. Un être humain ne peut par ailleurs pas faire partie d’une meute, et un loup ne peut donc pas le considérer comme un alpha… Des dizaines d’animaux ont été domestiqués par l’humain. Aucun (pas même le chat) ne réagit comme le chien. Des milliers d’années de coévolution ont sélectionné chez lui des traits spécifiques qui ont favorisé la communication entre les deux espèces. Pourtant, en quelques jours, dans le film, un loup adopte un comportement de docilité parfaite envers son « maître ». S’il y a probablement eu un individu qui était le maître de l’autre, cela n’a pas dû se faire dans la coopération, mais la soumission, comme toutes les autres bêtes domestiquées. Et cette soumission ne passe pas du tout en élevant la voix ou en fronçant les sourcils comme dans le film (c’est de la communication humaine ça, le chien ne l’a comprise que bien plus tard), mais par la contrainte. Il est assez peu probable que des comportements de coopération pour la chasse aient existé si tôt. Avant de coopérer, il y a sans doute eu le partage des proies (le charronnage n’entre pas vraiment dans l’archétype et le mythe du bon chasseur que veulent valoriser les auteurs de ces fantaisies sur les origines de l’humain et de leurs esclaves animaux).

Pour les rapports sociaux, c’est même pire. La tribu ne compte en son sein pratiquement que des adultes dans la force de l’âge et des jeunes adultes : maîtres et apprentis. Les anciens et les bambins brillent par leur absence. Seule la femme du chef peut jouir du privilège d’attendre son homme dans un camp ; les autres poussent sans doute dans des grottes (la grande prêtresse sert de contre-exemple). Visions quasi fascistes, virilistes, des sociétés humaines primitives : seuls les individus productifs méritent d’exister. Donc les adultes. Les faibles sont anéantis, voire battus, comme on le voit dans le film, pour les renforcer en guise de rite initiatique. « Passe-moi le gourdin. »

Or ce qui faisait probablement la spécificité des groupes humains de l’époque, c’était leur diversité : les enfants pouvaient bénéficier des anciens pour favoriser leur survie (hypothèse de la grand-mère). Ces deux groupes démographiques constituaient par conséquent des entités tout aussi indispensables que les adultes « productifs ». Dans l’image d’Épinal véhiculée par le film, les enfants ne sont certainement pas élevés par le groupe dans lequel les aînés joueraient un rôle majeur, mais par les femmes. C’est une hypothèse désormais assez bien répandue que la coopération intergénérationnelle a permis aux humains de la préhistoire de survivre dans un environnement qui ne leur était pas profitable. Dans le film, la virilité est la règle, la valeur suprême, pas la coopération. Il y a un alpha dans la meute comme il y a forcément un alpha dans le groupe humain. Ça, ce n’est pas de l’histoire, c’est de la fantasy masculiniste. Tout porte même à penser que les marqueurs sexuels n’étaient pas aussi figés que tous ces récits qui vantent une image d’une masculinité primitive tendraient à nous le faire croire. Dans le film, évidemment, comme les rapports humains ne sont pas inscrits dans le marbre, on reproduit des clichés qui permettent de valider des stéréotypes bien actuels en les faisant passer pour « naturels ».

Pour le reste, la direction d’acteurs est déplorable, car elle met en évidence tous les défauts du scénario. Tout est accentué et surjoué. Dans l’absolu, je pense que les auteurs de ce machin prennent comme référence le mythe du chasseur-cueilleur. Il se trouve que l’on dispose de multiples exemples de chasseurs-cueilleurs. Ils ne froncent pas les sourcils pour exprimer une inquiétude ou une difficulté. Ils intériorisent tout. Ce que l’on fait par ailleurs assez naturellement dans la vie d’individu urbain. Ici, chaque personnage doit lourdement surligner chaque geste, chaque émotion. La moindre situation reproduit un gimmick aperçu dans d’autres films et recraché depuis à la chaîne (« je lève ma lance parce que j’ai peur » « baisse ta lance, l’apprenti, ce n’est pas nécessaire », « on vocifère tous en chœur en attaquant le gibier comme un gémit dans un stade de football américain ou comme on l’a vu dans Braveheart », « je lève ce louveteau vers le ciel comme je l’ai vu faire dans Le Roi Lion », etc.).

Et bien sûr, la tribu est blanche… De mémoire, les peaux (relativement) claires apparaissent avec les vagues de migrations au Néolithique. Bien après. Le grand remplacement n’avait pas encore eu lieu…

Les images de synthèses sont par ailleurs d’une mocheté…


Alpha, Albert Hughes (2018) | Columbia Pictures, Fosun Group Forever Pictures, Studio 8


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Minding the Gap, Bing Liu (2018)

Note : 3 sur 5.

Minding the Gap

Année : 2018

Réalisation : Bing Liu

Assez partagé. Il y a un peu de Life of Crime là-dedans, mais aussi de Dear Zachary (documentaire détestable à la première personne).

Le montage est brillant, l’idée de départ d’un ado qui filme ses potes et qui au fil des années en fait un documentaire sur la difficulté de passer à l’âge adulte au milieu de familles « dysfonctionnelles », comme on dit aujourd’hui, est touchante, mais ça reste insuffisant.

Dans l’approche documentaire, se pose finalement toujours la question du degré de fabrication d’un film. Un documentaire truque et arrange la réalité, mais jusqu’à quel point ? Sur plus de dix ans, un film pourra difficilement être improvisé ou une commande. On y met forcément beaucoup de soi, mais dans Life of Crime, par exemple, le « je » reste malgré tout en retrait. Paradoxalement, les seules séquences qui m’ont touché sont les plus personnelles dans lesquelles le jeune cinéaste passe à l’écran ou derrière pour filmer sa mère.

J’adhère peut-être plus à ces passages personnels parce que ses potes ne m’éveillent pas la plus grande des sympathies. Difficile de susciter l’intérêt quand les gosses tuent le temps à faire des figures sur une planche entre les trottoirs ou à faire des barbecues en fumant des pétards et en riant trop fort. Dans Life of Crime, le mode de vie des trois protagonistes est rempli de tels excès qu’ils en deviennent monstrueux (au sens littéral) et donc pathétiques. Ici, ce n’est rien de plus que la réalité pathétique (au sens péjoratif) de l’American way of life. Comme dans Grey Gardens, les Américains qui y sont décrits ne sont ni riches ni pauvres, leur misère (ou leur errance) se manifeste autrement : on perçoit des êtres déracinés qui s’accrochent au mirage du rêve américain, victimes d’une culture déjà fin-de-siècle après quelques décennies d’existence. Quand tu te rends compte que ce rêve ne touche qu’une part infime de la population, tu dois tomber de haut. Perdre un rêve, un idéal, c’est comme se retrouver sans père et manquer de repères.

J’avais éprouvé le même type de malaise avec Le Journal intime de David Holzman : on y découvre une Amérique qui, perso, m’angoisse assez, remplie de personnages volubiles, bons vivants, sociables, mais aussi beaucoup névrosés et instables. C’est souvent ce qui est décrit dans les fictions, mais quand ça apparaît dans certains documentaires qui se veulent personnels, ça me met encore plus mal à l’aise. Je peux adhérer aux passages personnels du cinéaste avec sa mère par exemple parce qu’au contraire des autres, il paraît sain d’esprit, stable et posé… (On s’accroche à ce qu’on peut.)

Le plus déprimant naît de ces espaces urbains, construits dans ces banlieues caractéristiques du « rêve américain » : autour d’un périmètre fait de maisons de même standing, on « fait communauté », on s’invite, se côtoie poliment. Et puis, quand tu sors de ces territoires standardisés pour aller à l’école, à la piscine, au supermarché, tu traverses des agglomérations dans lesquelles il ne fait pas bon s’arrêter. En France, tu restes relativement toujours dans un même périmètre. Les différences de classes sociales sont relativement lissées à l’intérieur de ce périmètre. Il ne fait pas bon exposer ostensiblement la classe sociale à laquelle on appartient. Dans cette Amérique-là, tu habites le 17 ᵉ arrondissement, et pour faire tes courses, tu sors la vitrine roulante de ta réussite, et tu traverses la Grande Borne ainsi comme à Thoiry. Les routes balafrent les espaces urbains comme pour les rayer de la carte. On y roule aveugles comme dans un ascenseur qui fuit vers l’horizon. Et ils trouvent ça tout à fait naturel. Tu vois les différences de classes qui te sautent à la figure depuis la vitre de ta voiture, mais elle te laisse aussi indifférent que la violence déversée chaque jour sur les écrans de la télévision locale, et tu te sens relativement protégé de l’étrangeté des lieux tant que tu ne t’arrêtes pas. Pas étonnant que les gens y soient si névrosés. L’idée du « eux » contre « nous », il s’établit clairement dans l’aménagement de leur territoire.

Ce qui ajoute encore plus au malaise, c’est qu’au-delà de l’utilisation des espaces, il est probable que les séparations sociales auxquelles on assiste sans les voir soient les mêmes, tout aussi marquées, que celle que l’on connaît chez nous. Dans Life of Crime, la misère transpire en permanente sur l’écran, ça en paraît irréel. Regarder ces images suscite chez le spectateur une forme de sidération compassionnelle et de révolte citoyenne. Ici, le malaise que ça m’inspire est peut-être là encore personnel : les deux gusses qui y sont décrits pourraient être ceux que je croisais dans ma ville de banlieue. Des gosses que j’aurais pris soin d’éviter. Je préfère découvrir des choses dans les documentaires, sans doute moins y trouver de choses qui me paraissent trop familières ou ordinaires (surtout quand elles ne me paraissent pas éveiller quelque chose d’universel). Ça doit être ma drogue à moi : la découverte d’horizons exotiques et de temporalités alternatives pour m’extraire du temps et de l’espace présents.

Le montage reste brillant. Trop peut-être. Formaté, terriblement, parfaitement mis en récit. Du tout cuit pour Sundance.

Mes réserves sur les techniques employées dans les documentaires américains ne manquent jamais de se manifester : l’utilisation de la musique, comme le recours systématique à la fictionnalisation des événements, ici, ne déroge pas à la règle. Dans le dernier plan, par exemple, on suit la voiture de celui qui migre à Denver : plongée de loin de la voiture qui rentre en ville. Quand le plan arrive, tu as compris que c’est le dernier parce que c’est une technique habituelle dans le cinéma de fiction. Un plan qui n’a rien de naturel. Même problème que dans le dernier plan des Chasseurs de truffes. Les Chasseurs de truffes avait au moins cette qualité de ne pas mettre en scène cette Amérique qui m’angoisse et que je préfère voir en fiction sans doute, et cette qualité aussi d’offrir une approche plus européenne dans le rythme avec un jeu permanent de distanciation.

Dans le documentaire, une part de distanciation me paraît indispensable : en principe, la distanciation a été « théorisée » pour forcer le spectateur à réfléchir, à prendre de la distance avec le sujet. Les documentaires américains font souvent le contraire : ils te bombardent de sensations et d’émotions sans que tu aies le temps de réfléchir parce que la réflexion, c’est l’ennui. Et même dans le documentaire, en Amérique, l’ennui c’est le mal. On y joue donc sur l’identification à plein en fictionnalisant événements et « personnages » (parcours des « personnages », musique narrative, etc.). Sundance, c’est souvent un sésame pour les films qui jouent principalement sur l’émotion. Même la misère la plus crue doit y être saupoudrée de sucre glace. Dans un doc américain, je préfère quand le sujet, la cause, l’information rend secondaire, voire invisible, la forme. Dans Making a Murder ou Paradise Lost par exemple, ça n’empêche pas par ailleurs l’émotion et l’empathie envers ces autres antihéros de l’Amérique : ceux qui sont victimes du système judiciaire et répressif. Le thème de l’injustice me touche suffisamment en général pour que je prête peu d’attention à la forme. Le skate, c’est un sujet intéressant, il permet d’embrayer sur celui des violences conjugales ; mais traité de cette manière, avec les individus exposés et suivis, mon attention se fait volatile.


Minding the Gap, Bing Liu 2018 | ITVS International, Kartemquin Films, P.O.V. American Documentary


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Asako I & II, Ryusuke Hamaguchi (2018)

Soapopero

Note : 3 sur 5.

Asako I & II

Titre original : Netemo sametemo

Année : 2018

Réalisation : Ryûsuke Hamaguchi

Avec : Masahiro Higashide, Erika Karata, Sairi Itô

La passion des Français pour ce cinéma japonais plus proche du soap opera que du cinéma d’auteur m’étonnera toujours autant… Presque plus de notes sur SC que sur IMDb et dix fois plus que sur iCM, c’est dire si c’est un intérêt exclusif (quoique, à force de se faire mousser par la critique française, Hamaguchi semble avoir percé à l’international, on verra ça…).

Les personnages exécrables produisent rarement de bons films. Ici, la jeune fille est une caricature de fille timide, kawai, adulée par tous les hommes qui n’apprécient jamais autant les femmes que quand elles sont fragiles et réservées. Le premier jules, un connard, est un beau gosse sur qui l’on ne peut pas compter, mais qui représente justement le modèle d’homme idéal pour les jeunes filles mièvres parce qu’il est insolent et irrespectueux. Le second a le physique de beau gosse du premier (et pour cause, il s’agit là d’une ficelle surexploitée dans les mélos et invraisemblable dans un film sérieux), mais constitue l’autre face plus lumineuse des stéréotypes masculins nippons : le gendre idéal.

Le film ne manque pas par ailleurs de surfer sur nombre de clichés japonais pour éveiller l’intérêt des lecteurs de mangas habitués aux mêmes stéréotypes chez le public occidental. Lecteurs nippophiles qui sont sans doute les mêmes qui apprécient ce genre de niaiserie. Les films français s’exporteraient sans doute mieux si les « auteurs » français prenaient soin un peu plus de mettre à l’honneur vins et champagnes ou sacs Vuitton dans leurs films…


Asako I & II, Ryusuke Hamaguchi 2018 | C&I Entertainment, Bitters End, Comme des Cinémas, Elephant House


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The Haunting of Hill House, 2018

Note : 3.5 sur 5.

The Haunting of Hill House

Année : 2018

On comprend aisément ce qui a pu plaire à Mike Flanagan dans cette histoire… Le bonhomme semble obnubilé par Shining… Beaucoup d’éléments similaires ici. Je suis bien étonné de ne pas voir de référence à la hache…

Le début avance poussivement, puis le puzzle temporel qui se met en place dans la seconde moitié de la mini-série (ou « confetti temporel », devrait-on dire) ne manque pas d’efficacité. Il y a une fascination certaine à voir les morceaux de l’intrigue s’agencer un à un.

Il faut aussi reconnaître au dernier épisode notamment une indéniable qualité… littéraire (oui, oui) dans les dialogues, très probablement des emprunts directs au roman initial.

Joli épisode 6, également, dans lequel l’emploi de miettes de plans-séquences permet de s’échapper le temps d’un épisode au ronron pénible et habituel des mises en scène léchées. Voir comme jamais les acteurs en pied, se perdre dans des détails du décor, profiter de la continuité et du souffle donnés seuls par les acteurs, ça fait du bien. Parfois. Sans compter que Flanagan n’en fait pas pour autant un exercice de style tape-à-l’œil. Vu la spécificité de l’épisode, c’était parfaitement justifié (dans un ou deux épisodes précédents, le recours un peu trop systématique aux raccords entre séquences tournait là au contraire à l’exercice de style un peu vain).

Bon, sinon, les flics, ils n’ont pas eu l’idée de l’ouvrir cette satanée chambre rouge après le suicide de la mère ? La dame se jette du haut de l’escalier donnant accès à cette pièce, mais personne n’aura l’idée d’y jeter un coup d’œil ? (Mince, je viens de faire appel à la police et ç’a mis un grand coup de pied dans le joli tas reconstitué de confettis. Principe hitchcockien qui vaut donc à la fois pour les thrillers et les films d’horreur : ne jamais faire appel à la police.)


The Haunting of Hill House, 2018 | Netflix


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Poutine, l’irrésistible ascension, Vitaly Mansky (2018)

Un cheval… !

Note : 4 sur 5.

Poutine, l’irrésistible ascension

Titre original : Svideteli Putina

Année : 2018

Réalisation : Vitaly Mansky

On dirait l’ascension de Richard III : Eltsine obligé de lui céder le pouvoir pour qu’il le blanchisse, l’amertume le soir de l’élection quand Poupou oublie de lui passer un coup de fil, jusqu’au « ça sent le rouge » lâché au réveillon 2001 quand il entend la resucée de l’hymne soviétique. Eltsine avale toutes les couleuvres que Gloucester avait fait avaler aux futurs « fantômes » qui hanteront son sommeil la nuit de la bataille de Bosworth. Il n’y avait qu’une crapule pour le blanchir, il l’a compris bien trop tard.

Il y a même en arrière-plan tous les autres coups tordus de Gloucester, comme les tentatives pour amadouer les médias et le peuple (« Regardez, il a un livre de prières à la main ! ») ou le FSB qui planque des bombes (manipulation grossière comme l’emprisonnement, puis le meurtre des enfants à la Tour). On remarquera par exemple aussi toutes les futures « disparitions » des alliés de Poutine le soir de son élection : tous les alliés de Gloucester assassinés méthodiquement une fois qu’il se sera attaché leurs services. Après l’agression de l’Ukraine, il n’y a plus qu’à se demander qui tiendra la vedette dans le dernier acte et viendra charcuter les jarrets de ce salopard.

Le soir même où Eltsine passe le relais à Poutine, la femme du réalisateur a déjà tout compris. Un soir du réveillon. Shakespeare n’aurait pas fait mieux. Le roi abusé offre un cadeau empoisonné au peuple à qui il avait, dix ans auparavant, rendu la liberté. Du grand art.

Ce qui est fou aussi, c’est de percevoir les fragilités de Poutine. On est dans la même classe des Zemmour, Goebbels et compagnie, de tous ces mâles complexés avec des rêves de puissance. Le réalisateur a presque pitié pour lui quand il cherche à obtenir sa sympathie ou de le convaincre que le retour de l’hymne soviétique c’est une bonne chose, que le peuple a besoin de se rattacher à la fierté du passé. On sent un petit garçon déçu, pas très sûr de ses opinions, mais follement aussi contrarié de voir qu’un « intellectuel » dont il essaie de gagner le respect trouve ce qu’il fait parfaitement idiot, voire dangereux. Ces épisodes révèlent un gamin, un personnage avec un gros problème d’ego. Et avec zéro empathie pour les gens : le passage fabriqué chez son ancienne prof où on le voit presque aussi timide et froid qu’une Lady Di, puis faussement touché quand il se rend à l’anniversaire d’un attentat… C’est de la communication au ras des pâquerettes, pas encore de la propagande pure parce que l’on devine que les médias gardent un esprit critique. Mais la population n’est pas armée pour apprécier l’exercice. Les larmes de crocodile, là encore, rappellent Richard III. Le type joue tellement grossièrement l’émotion qu’il ne peut pas être pris au sérieux. Et pourtant si, un peu comme si l’on décelait déjà dans cette émotion feinte le tyran impossible à contredire qui se développera peu à peu.


 

Poutine, l’irrésistible ascension, Vitaly Mansky 2018 | Vertov SIA, GoldenEggProduction, Hypermarket Film


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Top des meilleurs films documentaires

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An Elephant Sitting Still, Bo Hu (2018)

Elephant

Note : 5 sur 5.

An Elephant Sitting Still

Titre original : Da xiang xidi erzuo

Année : 2018

Réalisation : Bo Hu

Avec : Yu Zhang, Yuchang Peng, Uvin Wang

Le film résume presque à lui seul une certaine mouvance du cinéma de ces dernières décennies.

Dans la forme : distanciation et immersion dans la durée. On se situe entre Bela Tarte et Gus van Sant, voire Haneke.

Dans le fond : encore un peu de Haneke pour la violence (souvent hors-champ ou ponctuelle, inattendue quand elle se manifestement physiquement, brutalement) qui jaillit surtout après une souffrance contenue, résultat d’injustices, façon coup de boule de Zidane. Et puis, il y a la violence morale aussi, psychologique, constante, avec ces gens qui s’aboient dessus en permanence, qui vomissent leur mépris sur leurs voisins ou les membres de leur famille. On y reconnaît là la noirceur de Haneke, la même désespérance (« vous pouvez partir, mais vous ne trouverez rien de différent ailleurs » dira finalement le vieux à ses compagnons fatigués, harcelés comme lui par les emmerdes relationnelles).

Enfin, dans la construction, on y retrouve le génie d’Asghar Farhadi par exemple qui s’attache à structurer des histoires autour de leitmotivs et de détails significatifs parfois imperceptibles, et à travers des croisements permanents de tranches de vie qui s’opposent, se supportent, se mêlent, se contredisent même souvent dans ce que l’on croit en comprendre. On pense aussi à la distance crue et lancinante de Jia Zhangke, en particulier pour ce qui est de la violence et de l’incommunicabilité, à la A Touch of Sin.

La recherche de références, c’est peut-être ce qui nous sauve quand on reste béat devant un tel chef-d’œuvre. Ils nous échappent souvent et nous laissent une rare et étonnante impression de finitude, d’accomplissement. On sent (ou l’on sait) que le film (ou son auteur) dépasse (ou ignore, digère) toutes ces références passées, mais on n’a plus que ça pour étalonner, jauger, identifier, ou verbaliser ce qui paradoxalement ne prend jamais aussi bien une forme finie, accomplie, que dans un chef-d’œuvre. On le voit, il est là, il nous assommerait presque, mais c’est comme si notre entendement ne pouvait faire le point sur lui. Alors, on tâche de le regarder et de l’identifier autrement. À travers ce que l’on connaît déjà. D’où les références. Avec la conviction, bien sûr, que ce n’est qu’effleurer l’objet. Le trahir aussi.

Bref, ce portrait du monde, ce constat absolument déprimant de ce que sont aujourd’hui nos sociétés, avec des élites et des institutions défaillantes, faisant régner la loi du plus fort et de l’individualisme sur des populations désorientées et livrées à elles-mêmes, représente à la fois ce que j’ai pu voir de plus juste et de plus désespérant au cinéma ces dernières années… Brillant.


 

An Elephant Sitting Still, Bo Hu 2018 Da xiang xidi erzuo | Dongchun Films


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Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des barbares, Radu Jude (2018)

Note : 3 sur 5.

Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des barbares

Titre original : Îmi este indiferent dacă în istorie vom intra ca barbari

Année : 2018

Réalisation : Radu Jude

Avec : Ioana Iacob, Alex Bogda, Alexandru Dabija

Radu Jude reproduit ici un dispositif assez similaire à celui qu’il avait mis en place sur La Fille la plus heureuse du monde : ma mise en scène dans la mise en scène. La promesse d’un joli bazar. On quitte cette fois le monde de la publicité et les promesses ridicules faites à une gamine venue de la campagne avec ses parents pour une mise en scène d’un événement plus imposant devant prendre place pour une fête nationale. La metteuse en scène au milieu de toute cette affaire bancale essaie d’imposer un angle qui ne semble convenir à personne, à certains figurants comme à la « censure ». Paradoxalement, sur un malentendu, son spectacle ravira le public. Sur ce dernier point au moins, Radu Jude touche juste.

C’est bien rendu, les acteurs sont formidables, c’est du naturalisme convaincant, mais le sujet semble un peu trop appuyer son message, et aller finalement dans le sens de son personnage pour qui le travail des Roumains vis-à-vis de leur implication dans le massacre des juifs n’aurait pas été fait. Si le film répond à une situation bien réelle en Roumanie, ç’aurait sans doute un sens d’appuyer autant le message, mais sans la connaître on ne peut que regretter un sujet qui enfonce autant les portes ouvertes.

Souvent avec ce genre de sujets, manque peut-être la légèreté, l’absurde. Ils sont plus capables à mon sens d’apporter une nuance dans des sujets lourds et complexes ; le cinéma roumain (et Radu Jude même) l’a déjà montré à l’occasion. (Même si avec la dérision, on peut, c’est vrai, frôler la faute de goût.)


Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des barbares, Radu Jude (2018) | ZDF/Arte, Les Films d’Ici


Solo: A Star Wars Story, Ron Howard (2018)

Solo: A Star Wars Story

Note : 3.5 sur 5.

Solo: A Star Wars Story

Année : 2018

Réalisation : Ron Howard

Avec : Alden Ehrenreich, Woody Harrelson, Emilia Clarke, Thandie Newton

J’ai l’impression d’être le seul à aimer ce film, et j’avoue que ça me fait bien rire. Je m’attendais au pire film depuis… il y a très longtemps, et passé le choc des premières minutes ridicules, une fois accepté que ce jeune Solo n’avait en réalité pas grand-chose en commun avec le charisme de Harrison Ford et semblait semblé même être le fils caché de Luke, une fois encore accepté l’actrice tout aussi embarrassante choisie pour le rôle féminin principal, eh bien, le film compte pas mal de jolies trouvailles qui ne font pas que satisfaire les fans en leur montrant pêle-mêle (et il faut bien l’avouer assez peu de vraisemblance) l’origine de nombre d’éléments iconiques et parfois accessoires vus dans la trilogie initiale.

Ainsi, l’aspect politique est plutôt bien amorcé (avec, d’une certaine manière, la naissance d’une frange probable de la rébellion future) ; les revirements incessants ont tout leur sens dans un tel milieu de bandits. Je me doute que certains spectateurs doivent trouver cette ronohouarderie risible, mais le film joue clairement sur la note humoristique, et je ne pense sincèrement pas que ça rende le film plus involontairement risible ; ça en fait surtout un film qui joue totalement cette carte de la fantaisie comme Star Wars l’avait au fond toujours fait. Et si on ne met pas soixante twists et filouteries dans un film sur un chasseur de prime comme Han Solo, on ne le fait jamais. En faisant un film sur Solo, on sait que les jedis ne seront pas présents (ou peu, loin de sa portée) parce qu’on sait que dans la trilogie initiale, c’est affirmé clairement que le Corellien n’avait jamais rencontré encore, dans son monde bien à lui (celui des hors-la-loi), de tels personnages, tout aussi étrange que cela puisse paraître à la vue de la première trilogie. C’est donc l’occasion, et l’obligation, de montrer autre chose. Et franchement, voir un film Star Wars oublier totalement pour une fois la magie pour se concentrer sur d’autres aspects plus « western » et « gangster », tout en s’exemptant enfin des gégécadrabrammesseries, c’est pour le moins rafraîchissant.

Le film est de plus assez dense, pas si laid en dehors des premières séquences ratées (ou traumatisantes) et des autres dans le repère du chef de l’Aube chéplukoi, et si pour le charisme et la tonalité (malgré l’humour) un peu renfermée de Solo on repassera, cet humour, parfois maladroit et gaffeur, plein d’arrogance attachante, eh bien, je le trouve très bien rendu ici.

Bref, on a le droit d’aimer, j’espère — ou d’être agréablement surpris.


 
Solo: A Star Wars Story, Ron Howard 2018 | Lucasfilm, Walt Disney Pictures, Allison Shearmur Productions

Les Chatouilles, Andréa Bescond et Eric Métayer (2018)

Les Chatouilles

Note : 1.5 sur 5.

Les Chatouilles

Année : 2018

Réalisation : Andréa Bescond et Eric Métayer

Avec : Andréa Bescond, Karin Viard, Clovis Cornillac

Quel cauchemar. Gros malaise dès la première séquence de viol. Le recours par la suite à la mise en abîme quand viennent les scènes de la psychanalyste est digne des Clés de bagnole de Laurent Baffie. La psychanalyste, puis l’ostéopathie, pour en remettre une couche dans les pseudo-sciences. Viennent ensuite la vulgarité globale de l’actrice, le retour des scènes de viol, l’opposition caricaturale entre le comportement du père et celui de la mère. Le déni de la mère toujours est tellement caricatural qu’il en devient réaliste, seulement au cinéma, ça ne peut pas passer (ce qui peut par ailleurs être vrai n’est pas pour autant vraisemblable dans un film).

Alors, on pourrait se dire que tout horrible que le film puisse être, il pourrait au moins avoir l’intérêt de dévoiler des comportements révoltants et criminels avec des répercussions sur des individus sur toute une vie, mais même pas en fait, parce que toutes ces situations, on les connaît déjà, elles ont été maintes fois décrites par ailleurs à travers le récit des victimes, et les montrer dans toute leur horreur n’apporte absolument rien sinon de l’exaspération et du dégoût. Le film pourrait-il avoir un rôle au moins éducatif ? Là encore, même pas, d’ailleurs le film est interdit aux moins de 12 ans, et je ne pourrais même pas dire si c’est justifié ou non en voyant à quel point je suis choqué par le film et par conséquent jusqu’à quel point le film pourrait être déstabilisant à voir pour un enfant (il y a une différence entre informer contre des risques et mettre en scène ses risques dans un film mal maîtrisé).

A-t-on besoin d’un film aussi peu subtil pour parler de ces choses-là ? Si on en est à ce point, c’est tout de même grave. Or, on le sait, l’éducation sexuelle, avec ses composantes criminelles, n’est pas faite là où elle devrait d’abord être faite : à l’école, voire chez les parents. Est-ce que c’est le rôle du cinéma de montrer ce genre de situations ? Suggérer ce n’est pas montrer. Je suis dubitatif. Avec beaucoup plus de tact, d’insinuation, de complexité, de dilemmes, de retenue, bref de génie, certainement oui, parce que le cinéma doit jouer avec les limites pour nous questionner, nous mettre face à nos contradictions, à notre aveuglement, nos petites compromissions, pour nous dire ce que le père pourtant dit très bien à un moment : ça ressemble à quoi un pédophile ? Ben oui, ça ressemble à quoi ? Celui-ci, puisqu’unidimensionnel, il ne fait aucun doute qu’il ne passe que pour être l’autre, l’étranger. Ça saute tellement aux yeux que ça devient irréel, que les parents ne voient rien.

La vraie difficulté, et le défi dans ce genre de films, c’est de nous forcer à nous identifier à lui, nous le rendre sympathique, nous mettre comme dans la peau des parents pour comprendre leur aveuglement, et s’interroger sur notre propre déni, sur notre propre capacité à voir, comprendre les bons signaux. Elle est là, la véritable problématique d’un film de ce genre, pas de poser une évidence qui est celle que l’agresseur est un monstre ; qu’est-ce qu’on aurait à y apprendre ? Quel dialogue peut-on nouer avec nous-mêmes si tout paraît et devient tellement si évident ? Un sujet dur ne doit pas nous le rendre pénible à voir en cherchant à nous identifier à la victime, au contraire, il doit nous questionner, nous surprendre à ne pas nous mettre dans la position forcément enviée de celui qui juge.

Il ne peut y avoir que deux approches avec ce type de films avec en son cœur un monstre : montrer les conséquences, donc prendre le parti de ne faire que suggérer les agressions (citer deux exemples, mais c’est de loin l’angle le plus largement adopté : Du silence et des ombres, Le Fils du pendu), ou s’identifier au monstre pour comprendre ses motivations, ses déviances, sa monstruosité (approche plus difficile, souvent source de films ratés — Tueurs nés —, mais parfois aussi de chefs-d’œuvre : The Intruder).

En fait, on retrouve dans Les Chatouilles les mêmes ingrédients forcés et vulgaires de Hope. Le film n’apporte ni plaisir (c’est le moins qu’on puisse dire, une torture à tous les niveaux), ni informations nouvelles, ne pose absolument par les bons problèmes, ne soulève aucun dilemme, et joue sur l’évidence stérile des stéréotypes. Bref, un cauchemar.


 
Les Chatouilles, Andréa Bescond et Eric Métayer 2018 | Les Films du Kiosque, France 2 Cinéma, Orange Studio

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Cold War, Pawel Pawlikowski (2018)

Note : 3 sur 5.

Cold War

Titre original : Zimna wojna

Année : 2018

Réalisation : Pawel Pawlikowski

Avec : Joanna Kulig, Tomasz Kot

Histoire d’amour plutôt banale et tristement académique. Les péripéties s’enchaînent au gré des sauts de puce géographique du couple, des séparations ou des retrouvailles.

Deux défauts majeurs dans cette construction : d’abord l’introduction des personnages est bâclée, voire inexistante (et on pourrait en dire autant de leur amour naissant auquel on ne croira par conséquent jamais) ; ensuite, les péripéties et les personnages secondaires sont totalement délaissés au profit du couple, ce qui ne poserait problème si le récit nous faisait entrer en profondeur dans leur intimité, comme ce n’est pas le cas, tout paraît sec et vain.

Si dramaturgiquement, c’est assez vide, en revanche, techniquement, la qualité est là. Direction d’acteurs parfaite, réalisation et montage idem, jolies reconstitutions et photo. 1h20 pour un tel sujet, ça en dit long sur les manques du film.


Cold War Zimna wojna, Pawel Pawlikowski 2018 Opus Film, Polski Instytut Sztuki Filmowej, MK2 Films

 


 

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