Pauvrophobie et complot des riches

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En matière de complot, il y a les vrais complots, et les faux complots. Les premiers sont difficiles à appréhender (on regarde souvent ailleurs), et les seconds servent des récits imaginaires (parfois au profit des comploteurs bien réels).

Il y a deux impensés dans nos sociétés modernes : la pauvrophobie et le complot des riches contre le peuple (et contre les démocraties).

La haine des pauvres, l’invisibilité des pauvres, les clichés sur les pauvres, la moquerie envers les pauvres… tout cela est accepté, banalisé et transmis par les classes visibilisées de la société. C’est la dernière discrimination de l’ombre. Elle n’a ni leader, ni représentant, ni syndicat, ni études à son propos ou presque.

La haine des pauvres ne peut pas exister parce que l’on ne peut pas la nommer. Elle peut d’autant plus passer inaperçue que ceux et celles qui en souffrent sont victimes d’autres discriminations. Les clichés, ça vole en escadrilles, comme pourrait dire un fameux ancien maire de Paris. Les désavantages se cumulent. Parfois, une stigmatisation remplace la pauvreté (ou la perception d’être pauvre) : quand l’extrême droite crache sa haine des « étrangers », il s’agit moins en réalité des « étrangers » dont il est question, mais des « étrangers pauvres » et des « musulmans ». On accueille volontiers les expatriés de la classe moyenne, de culture judéo-chrétienne (sic), les touristes ou les émirs richissimes. Le chef du parti d’extrême droite français s’est mis en couple avec une étrangère… « L’étrangeté » est donc sélective, mais la stigmatisation aussi de « l’étranger » sert davantage à cacher la nature de ceux qui sont visés. Ici, la pauvreté.

(Notes : comme alternative au terme « pauvrophobie », on trouve parfois « aporophobie » ou « prolophobie » selon le Wikitionnaire. Tous sont considérés comme des néologismes. Leur usage est très limité et ils ne figurent par conséquent pas dans les dictionnaires.)

S’agissant du complot des riches contre le peuple, d’abord, une précision. Il ne faut bien sûr pas prendre le terme de « complot » au pied de la lettre. Les élites ne se réunissent pas en fédération pour nuire spécifiquement aux pauvres ou à la société. En revanche, la machine sociétale sert bien spécifiquement ses intérêts au détriment de l’intérêt collectif. Il y a une société des élites comme il y a une société patriarcale. Le complot est insidieux, il vise à maintenir et à acquérir un capital qui se fait précisément sur le dos des plus démunis. Peut-être pas directement, mais puisque la puissance publique, selon les principes républicains, vise à défendre l’intérêt collectif, un de ses objectifs consiste à ne pas augmenter les inégalités et la pauvreté. Si en dépit de ces principes, l’action de la puissance publique est toute entière tournée vers un autre objectif qui est de servir les plus riches, c’est que la société sert leurs intérêts. Appelons ça « oligarchie » ou « complot », c’est de la sémantique. Mais quand un des outils de cette domination est la haine des pauvres, je n’ai aucun souci à privilégier le terme de « complot » à celui d’« oligarchie ».

Ensuite, je voudrais citer quelques extraits de cette émission de Mediapart de juin 2026 dans laquelle Aurélie Trouvé, ancienne membre d’Attac et députée insoumise, qui explique certains mécanismes de captation de la richesse globale par les élites :

« 2008, il y a eu un semblant au moins d’un peu de régulation des banques. Bah là, ces fonds prédateurs qui sont des fonds d’investissement, des fonds vautours, des holdings familiales, des family offices, eh ben ces fonds-là, ils n’ont absolument aucune règle. C’est le Far West. Et donc, ils ont les capacités de sortir des taux de rentabilité ahurissants pour les grandes fortunes qui placent leur argent. Alors, les grandes fortunes ne le placent pas directement. Ils passent par des fonds de pension, des assurances et des banques qui elles-mêmes placent cet argent dans ces fonds d’investissement. Et le boulot de ces fonds d’investissement, il y en a un seul, c’est de dégager le maximum de fric. C’est-à-dire 15 % à peu près de taux de rentabilité. Donc, quand vous, vous faites un malheureux 1,5 % sur votre livret de développement durable, sachez que ces fonds, ils assurent aux grandes fortunes du 15 %. Et pour sortir du 15, on fait comment ? Eh ben, on va désosser, piller, saccager les entreprises françaises en allant accaparer la valeur créée par les travailleurs. […] C’est le nouveau lieu de pantouflage des élites de la Macronie et de la droite. Avant, ils allaient dans des banques parce que ça payait bien. Maintenant, (c’est) le grand lieu de pantouflage où on retrouve François Fillon, Nathalie Kosciusko-Morizet, Fleur Pèlerin, mais aussi tout un aréopage d’anciens DG trésor de Bercy. On retrouve par exemple le fils du patron de la banque publique d’investissement. Enfin voilà, on retrouve tout un aréopage de directeurs de cabinet, d’ex-directeurs, et cetera. Et donc cette finance prédatrice, elle s’en prend à des entreprises, des entreprises absolument stratégiques. […] Tout ça est en train d’être mis sous la coupe de ces fonds prédateurs. »

Puis, plus tard : « Sachez qu’à peu près la moitié des moyens de la banque publique ne va pas vers les industries en difficulté. Il y a absolument que dalle pour les industries en difficulté. Vous savez vers où elle va ? Pour la moitié de son argent, vers les fonds d’investissement. Là, votre argent sert à financer les fonds d’investissement. […] Et c’est tout un système. Il y a des avantages fiscaux extrêmement importants pour investir dans les fonds d’investissement. Il y a une justice commerciale et des tribunaux de commerce qui favorisent la reprise des fonds des entreprises par les fonds d’investissement. »

On pourrait émettre des réserves sur l’utilisation de certaines expressions qui mélangent tout et n’importe quoi ou sur la rhétorique employée (c’est comme avec le réchauffement climatique, les chercheurs alertent, on leur reproche ensuite de ne pas avoir été assez véhéments pour prévenir les catastrophes annoncées ; militants et responsables politiques prennent donc le relais…). On pourrait également douter de ce chiffre de 15 % ou de l’ampleur de la participation de la BPI aux fonds d’investissement spécifiquement nocifs. Mais le mécanisme est là. C’est un mécanisme de prédation des élites par et pour les élites. Je doute que des personnes avec moins de visées politiques (appelées à briguer des postes de représentants du peuple, je veux dire), mais avec un discours plus académique comme Thomas Piketty ou Gabriel Zucman utilisent un vocabulaire beaucoup plus tendre.

Ces mécanismes s’apparentent même à ceux employés par la mafia : aider et servir les intérêts de cette classe sociale quand vous accédez aux responsabilités, c’est y être accueilli à votre tour. On n’élit pas des personnalités politiques censées représenter nos intérêts (principe de la démocratie représentative), on élit les futurs gagnants de Qui veut gagner des millions ? Ils prennent votre voix pour vous rendre muet, vous infantiliser, vous asservir. Et le pouvoir qu’on leur donne à travers la représentation sert directement les élites qui leur tendent la main. Quand un tel système de représentation est dévoyé à ce point, cela signifie la mort de la démocratie représentative. On ne peut plus dire que le pouvoir appartient au peuple. Et il est urgent qu’il lui revienne. Si cela n’advient pas à travers un changement de république ou de constitution, inévitablement cela se passera dans la violence. Les élites tirent sur la corde tant que ça ruisselle de leur côté. Mais in fine, ils n’ont pas intérêt non plus à ce que les inégalités se creusent et éprouvent à ce point nos institutions.

Et pour conclure mon propos : ces deux aspects invisibilisés de nos sociétés globalisées autour des pouvoirs financiers et politiques que sont le complot des riches contre le peuple et la pauvrophobie forment un tout et procèdent de la même logique. Les élites font sécession. Dans un contexte de raréfaction des ressources, elles s’organisent, consciemment ou inconsciemment, parce que rien ne les y arrête et parce que les mécanismes de la puissance publique (réglementations, main d’œuvre de la haute administration) servent leurs intérêts plutôt que de servir l’intérêt public. On l’a fait parce que c’était possible. Parce que le peuple désinformé regardait ailleurs. Parce que nos médias détournaient leur attention.

Pour eux, l’extrême droite n’est pas un danger. Elle est une opportunité. L’extrême droite ne cherchera pas à supprimer leurs acquis, leurs avantages, leur captation des richesses mondiales. Elle les transformera en privilèges. Et la force publique se mettra encore plus à leur service. Contre le peuple. Les pauvres en seront les premières victimes. Et quand il faudra détourner l’attention pendant que les riches siffleront les dernières ressources dans les poches des classes moyennes, c’est sur pauvres qu’ils pointeront du doigt. On ne parlera alors toujours pas de « pauvres », mais « d’étrangers », de « migrants », « d’OQCF », de « délinquants », de « cassos », de « racaille ».


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