L’histoire du canard à trois pattes qui voulut se faire plus gros que le bœuf.

… Ou l’histoire du complotiste retourné

Je reproduis ici les commentaires laissés sur Twitter à propos du retournement (ou retournements successifs) d’un complotiste particulièrement suivi sur le réseau social.

J’avais commencé par en réagissant à la « révélation » de cette personne affirmant prendre conscience qu’il avait fait fausse route :

Puis, fasse aux réactions contradictoires, beaucoup de « sceptiques » ont commencé à douter de la sincérité du garçon et craint une manipulation de sa part : Toute la communauté sceptique est en train de se demander s’ils viennent pas de rentrer malgré eux dans la tête d’un complotiste avec sa logique défaillante, ses bouffées mythomanes, sa parano à fleur de peau… Ce qui se passe dans la tête de ce garçon doit être un grand bazar…

Face aux réactions négatives de sa communauté, et même au doute qu’il soit à l’origine de ces « révélations », le complotiste fait une vidéo où il donne la preuve de son identité…

Le lendemain, j’écris donc ce fil (reproduit ici avec moins de fautes) :

Ce profil me fascine. La fragilité de ce garçon ne semble pas que psychologique ou intellectuelle, il semble complètement obnubilé par un des maux de notre société hyperconnectée : la réputation en ligne.

Ce garçon sort de nulle part, il est spécialiste de rien, mais il a engrangé 20 000 followers en moins d’un an en étant hyperactif et polémique et jouant un rôle que les réseaux adorent : celui du Don Quichotte. Plus il disait de la merde, plus il était approuvé par les pseudo-résistants et plus il était repris par ceux de l’autre camp toujours avides et friands aussi de se faire un nom ou de la publicité en remuant eux-mêmes ce qu’ils dénoncent.

Alors que ce garçon n’aurait jamais dû attirer l’attention de qui ce soit, spécialistes et complotistes n’ont cessé de le nourrir comme un monstre fragile n’ayant d’autre identité que celle que lui renvoyait les réseaux sociaux. Au moment de prendre conscience qu’il allait trop loin, celui-ci, au lieu de prendre du recul des réseaux sociaux, a voulu guérir son mal par le mal : se tourner SUR LES RÉSEAUX vers des influenceurs de l’autre bord.

Flatté sans doute par l’attention qu’il arrivait à avoir auprès d’autres influenceurs dont il devait savoir au fond de lui-même qu’ils avaient plus de légitimité que lui, il a été conforté dans cette idée que c’était auprès d’eux qu’il fallait se tourner. Et de l’autre côté, ne rêvons pas, ces influenceurs scientifiques ou vulgarisateurs ont sans doute vécu ça comme une forme de reconnaissance de leur propre statut, et lui ont donné toute l’attention qu’ils refusent en général de donner à de simples pékins peut-être tout aussi avides d’attention et d’aides que ce garçon.

Depuis un an au moins (depuis la crise sanitaire donc), parmi ces vulgarisateurs sceptiques (tout autant actifs sur Youtube que sur Twitter de ce que j’ai pu voir) circule une question : comment parler aux complotistes. Peut-être que cette opportunité leur a permis de mettre en pratique les méthodes que certains avaient essayé d’ébaucher dans leurs travaux de vulgarisation.

Les premiers doutes du garçon ont alors laissé place à quelques convictions molles, celle qu’il avait peut-être bien pu faire fausse route depuis le début, et celle aussi qu’il n’avait sans doute pas les armes pour évaluer, juger, interpréter, apprécier tout le flot d’informations lui passant sous le nez depuis un an sur la pandémie. Jusque-là, ces échanges s’étaient pourtant fait de manière publique (c’est un peu le principe des réseaux), et il a manifestement fallu attendre un certain temps pour que ses premiers doutes viennent à s’exprimer en ligne.

Le travail pour lui commençait alors : avoir des doutes, c’est bien, mais accepter de changer de rôle, faire profil bas, admettre s’être trompé, face à tous ces contacts liés depuis un an et qui lui donnaient depuis tout ce temps matière à se faire une représentation positive de lui-même, une reconnaissance, c’est déjà plus difficile.

Avant hier déjà (date de ses aveux de « retournement »), il avait lancé les premiers indices de ce revirement à sa communauté. Et les réactions des autres “leaders” complotistes du moment n’ont pas dû l’aider à franchir un peu plus le pas. Il a dû comprendre qu’admettre ses doutes, ce serait se couper de toute sa communauté, et remettre en question du même coup toute la reconnaissance gagnée depuis le début de la pandémie.

Depuis qu’il a exprimé son revirement, il se retrouve au milieu de l’attention à la fois des complotistes et des « scientifiques/sceptiques », et c’est trop lourd à porter pour lui. Certains shitstorms vous font amasser de nouveaux appuis, d’autres vous coupent d’une communauté qui vous suivait jusque-là.

Le déni a d’abord été total parmi ses anciens “amis”, voyant encore dans ce nouvel épisode matière à alimenter leurs penchants paranoïaques, jusqu’à ce que certains se détournent tout bonnement de lui.

Trop dur à assumer, et une situation qui n’est pas pour autant contrebalancée par l’attention nouvelle qu’il avait fait naître auprès de la communauté des vulgarisateurs sceptiques. On peut le voir dans les commentaires, quand il répond, c’est souvent uniquement à d’autres personnes influentes, réagissant à l’intérêt que son cas avait pu leur inspirer, et pouvant alors les traiter d’hypocrites. Je peux me tromper, mais le garçon a principalement appelé à l’aide des vulgarisateurs sceptiques, pas des soignants pour qui il semble encore garder une certaine défiance.*

*en fait, le premier qu’il ait joint semble-t-il, c’est Doc Primum, un chirurgien dentiste.

Ce garçon cherche des amis, des abonnés, donc de l’attention et de la reconnaissance. Pas la vérité. Comprendra-t-il un jour que sa popularité ici n’est que le résultat de son hyperactivité et de la grossièreté des arguments déployés ? J’en doute.

Reste qu’un tel retournement, résultat de doutes évidents, s’il est certes spectaculaire et rare, ne peut qu’inspirer le respect. Si l’empathie a ses limites, au-delà de l’émotion et de la curiosité déplacées, restera une bonne leçon sur les travers de notre société.

Et puisque mon attention a aussi ses limites, je bloque tout désormais de cette histoire. Une histoire certes représentative d’une époque, mais une histoire qui reste une histoire personnelle. Fin du drama pour moi. Personne d’ailleurs ne gagnerait à nourrir un peu plus ses démons…


On était début janvier, peut-être une bonne résolution de sa part. La veille, et puisqu’il ne faut jamais me prendre au sérieux, j’avais balancé une autre suite de tweets plus fantaisistes que je reproduis ici :

Nous sommes le 31 décembre 2019, je prédis que dans un an un virus respiratoire aura foutu le dawa partout dans le monde, touchant principalement les pays riches. Chacun aura été plus ou moins invité à rester chez lui pour éviter la propagation du virus. De nombreux crétins refuseront d’admettre la gravité de la situation sanitaire gonflant ainsi le nombre de tarés complotistes de par le monde, et ce en dépit d’un nombre assez parlant de morts :

Pile dans un an, les seuls États-Unis compteront près 4000 morts en une seule journée, durant la même journée des pays comme la Grande-Bretagne, le Mexique, le Brésil, l’Allemagne auront des nombres de morts oscillant autour de mille morts. En un an, il y aura 500 000 morts rien qu’en Europe.

Ironiquement (ou pas), les pays dirigés par l’extrême-droite verront leur dirigeant respectif infecté par le virus, certains d’entre eux feront même des petits séjours aux urgences : Boris Johnson, Donald Trump, Jair Bolsonaro ou Emmanuel Macron. Ces mêmes dirigeants qui ne seront pas parmi les derniers à nier les risques d’une telle pandémie pour préserver ce qui leur est le plus cher : le capital et leur popularité.

Des politiques sanitaires bancales voire inexistantes aux conséquences non seulement funestes, mais économiquement catastrophiques. 2020, je vous le prédis sera une année formidable pour le développement et l’expression des thèses antisciences, complotistes et révélera la véritable nature en chacun de nous : sommes-nous guidés par un réel élan collectif visant le bien commun ou est-ce tout pour notre gueule, tout le temps, tout de suite. 2020 sera le couronnement d’un concept né avec la présidence Trump : les faits alternatifs.

Ainsi, en 2020, à toute réalité sera systématiquement opposé son fait alternatif : une pandémie ? « Il n’y a pas de pandémie » Un différent politique ? « Il n’a pas compris ce qu’on a voulu faire » Un traitement inefficace contre un virus sorti du chapeau ? « On veut faire taire cet éminent spécialiste parce que son traitement coûte rien » Une seconde vague épidémique ? « Aucune épidémie n’a jamais connu de seconde vague » Une crise climatique ? « En ces temps de crise sanitaire, vous pensez sérieusement que c’est une priorité ? »

Voilà, 2020 vous salue.

— Tu dis n’importe quoi pour changer.

— Tais-toi, mon moi alternatif du temps passé alternatif. Je dis peut-être n’importe quoi, mais tout ce bullshit ne tue, lui, personne. C’est ma manière à moi d’enterrer une année de merde.