Réponses à la vidéo d’Osons causer « Pour le climat, faut-il la décroissance ? »

Les capitales

Science, technologie, espace, climat


Assemblage des divers commentaires apportés à la vidéo

 

Vidéo catastrophique.

« indicateurs économiques indicateurs physiques »

Même le prix de la baguette est un meilleur indicateur que le PIB. Il mélange les torchons et les serviettes. Ce qu’il faut découpler, c’est les baisses d’émissions globales avec les indicateurs économiques.

L’économie n’est pas l’alpha et l’oméga du monde dans lequel on vit. Quelle valeur a l’air ?

« Ma montre indique qu’il est 23 H, il continue de faire jour. C’est ma montre qui a raison. Les chiffres sont têtus ! »

Ta montre ne décrit pas la réalité. Le temps physique et le temps social sont deux choses différentes. Si ta montre ne décrit plus le monde dans lequel tu vis, change d’indicateur.

Donc on ne compare pas des indicateurs physiques (émissions de CO2) avec une construction comptable censée mesurer une certaine conception de l’économie. L’économie elle-même est une construction sociale, non physique.

Qu’est-ce que la croissance pour les économistes ? C’est décider arbitrairement qu’il est bon pour une société d’augmenter chaque année un peu plus son PIB. Ah ? Et pourquoi ne déciderait-on pas arbitrairement que le prix de la baguette augmente chaque année de 5 % ?

Un indicateur économique, c’est une construction abstraite du monde, il ne décrit qu’une fraction du monde réel, physique.

Tu dois diminuer tes émissions ? « Arrête ». Ne te cherche pas d’excuses. « Oui, mais moi, mon prix au kilo par tonne de soja a diminué le dimanche, je suis un bon citoyen… »

« le trompe-l’œil du PIB »

Il s’agit donc d’une vision géoéconomique sur une question et un enjeu physique. Les statistiques économiques ne traduisent parfois que ce que l’on veut voir. Une part de ces baisses sont dues à certaines améliorations, d’autres sont circonstancielles : quand tu délocalises tes industries, le PIB attaché à cette production passe du côté des pays émergents. Les biens restent. Tu te laves les mains parce que tu as transféré le problème à ton voisin. Mais le problème persiste.

Image d’illustration de la page Wikipédia du sujet du découplage

Pays ayant réduit leurs émissions tout en assurant leur croissance économique. (Le graphique présente les émissions de CO2 liées à la consommation, c’est-à-dire celles causées par des produits consommés localement mais fabriqués ailleurs. — Wikipédia)

Il faut arrêter de raisonner en termes de PIB. Ce n’est pas un indicateur pertinent pour la décarbonation.

Une maladie se développe, tu crées un médicament : hop, c’est de la « croissance ». Un incendie détruit tout un village, tu reconstruis, hop, c’est de la « croissance »… C’est un indicateur pernicieux pour quantifier la prospérité d’un territoire. Destruction créatrice…

Le PIB, ce n’est pas de l’activité, c’est de l’agitation : le monde n’est pas un joujou mathématique, cette agitation est soumise à des contraintes physiques, à des contraintes d’accès et de disponibilités des ressources. Ce n’est pas un jeu de meccano que tu peux construire et déconstruire à loisir.

Il y a tout à un tas de facteurs environnementaux et énergétiques que le PIB et l’économie décident d’ignorer parce qu’ils compliqueraient les calculs. Or, ces facteurs finissent toujours par varier. Une contrainte sur une ressource un jour peut complètement désorganiser les flux de production.

Comment tu recycles ? Comment est-ce que tu consommes dans un monde avec de plus en plus de contraintes environnementales ? Est-ce que tu as déployé assez de moyens de production bas carbone pour maintenir une « croissance » durable ? La marge prise n’était-elle pas trop optimiste ?

Donc dans le doute, tu essaies de faire au mieux et tu arrêtes à te chercher des statistiques pour te balancer des bons points. La décroissance telle qu’imaginée par les économistes doit aussi être une question mise sur la table. Parce que sans radicalité, on s’expose à des trajectoires mal conçues.

Et quand la fête est finie, on se retrouve avec des experts nous ayant dit : « on pensait que vous pouviez encore garder le même niveau de vie tout en faisant attention à éteindre la lumière, mais on n’avait pas pensé à intégrer ce facteur dans nos équations et du coup, on a trop de retard. »

C’est comme avec le nucléaire. Bien sûr que l’on peut décarboner en suivant une trajectoire parfaite dans le respect des accords de Paris sans forcément changer radicalement notre mode de vie. Mais c’est plus compliqué. Comme c’est plus compliqué de le faire sans nucléaire. Parce que, si, il y a urgence. Le dire ce n’est pas être fataliste.

C’est au contraire appeler à plus de radicalité. Parce qu’à l’heure actuelle, le réchauffement climatique est une réalité pour les personnes les plus fragiles et pour les écosystèmes dont le PIB n’a rien à faire. Un écureuil qui meurt : gratuit. L’eau insalubre : gratuit.

Tu troques un animal mort faute d’habitat contre une parcelle dédiée à un data center : croissance ! Tu dois traiter l’eau : croissance ! Il faut reloger des sinistrés : croissance ! Le PIB, c’est l’indicateur des pompes funèbres. C’est l’avenir que l’on enterre.

Il est urgent que l’on arrête d’intégrer des facteurs de croissance ou des indicateurs comme le PIB dans le discours sur la décarbonation.

(Et pour autant, oui, il faut aller vers une forme de « décroissance ». À tous les niveaux, pas vu uniquement à travers le PIB.)

« sophisme de composition »

(l’Europe a découplé > la planète entière peut donc le faire)

Sa vidéo montre qu’il s’est complètement laissé enfermer dans son sujet. En étudiant la trajectoire de l’Europe, il en conclut que ce n’est pas aussi catastrophique que prévu et cela le rend optimiste. Sauf que l’Europe n’est qu’un acteur de cette transition nécessaire.

Les autres, en dehors de la Chine, ne vont pas dans la bonne direction. Même l’Europe, avec une gouvernance désormais franchement à droite, va détricoter tous ces mécanismes et ces objectifs. Elle a aussi d’autres priorités (la guerre, l’immigration et le pire est à venir).

Le discours de Jancovici prend en compte la globalité des facteurs. Il n’est pas par ailleurs favorable à la décroissance : il dit qu’elle est déjà à l’œuvre, que les indicateurs du PIB (donc de la croissance) ne sont pas bons et que l’on a déjà basculé vers une décroissance subie.

La trajectoire globale reste très préoccupante. Même 2 degrés, c’est déjà une catastrophe et ils sont désormais inévitables. Il prétend que le risque du discours de Jancovici est l’inaction, je crois au contraire que l’optimisme de cette vidéo favorise l’inaction.

Le problème, c’est que le monde a ses aléas. L’économie ne prend pas en compte les facteurs énergétiques comme le rappelle justement Jancovici. On le voit avec les guerres actuelles : un grain de sable dans la machine, et toutes les données pourraient être appelées à être revues du tout au tout. Ce sont des prévisions, des hypothèses. Le monde réel suit ses propres logiques. Et des facteurs imprévus entrent toujours en jeu. Chaque jour, on entend de nouveaux scientifiques concéder que leurs prévisions étaient basées sur des modèles trop optimistes. Un peu parce qu’ils savaient d’avance qu’on les traiterait d’alarmistes. Les réalités actuelles dépassent les prévisions passées. Sortir une telle vidéo en présentant le problème par le bout de la lorgnette est donc lunaire.

En mettant le sujet de la décroissance au cœur de son sujet qui est en fait la décarbonation, il valide la pertinence de cet indicateur.

D’autres disent qu’il faudrait mieux penser en termes de croissance dans certains secteurs et de croissances dans d’autres. En tout état de cause, le PIB est out.

« niveaux de responsabilité et aspect politique »

C’est aussi une question morale et politique. En parlant des petits gestes sur la sobriété et des responsabilités individuelles, c’est oublier l’immonde part des inégalités dans le réchauffement climatique. Comme rappelé dans la vidéo, les pays pauvres sont moins concernés par la décroissance, mais c’est aussi le cas des pauvres des pays riches. Non seulement leur part de responsabilité active via la consommation est ridicule, mais ils portent moralement une responsabilité nulle dans le problème : ils n’ont ni les moyens de changer de mode de vie ni le pouvoir de faire changer les choses.

Ni même les informations pour ce faire.

La responsabilité incombe principalement, voire totalement, aux classes privilégiées des pays riches. Ils tirent leurs privilèges, leur richesse, de cette « croissance », de l’histoire d’une captation des ressources des pays pauvres par les riches.

Leur mode de vie n’a rien de vertueux (aller parler ensuite de petits gestes aux pauvres, c’est indécent). Et eux auraient la capacité de faire changer les choses au niveau décisionnel.

Ce ne sont pas les pauvres qui écrivent les règles et dessinent les trajectoires. Ce ne sont pas les pauvres qui peuvent montrer l’exemple.

Le capitalisme valide cette vidéo. « Osons continuer sur notre trajectoire. Les indicateurs sont bons. C’est la réalité qui a tort. »

« Le Réveilleur contre Jancovici »

Objection du Réveilleur (qui a relu le script de la vidéo) à mes commentaires :

Pas tellement d’accord. Il y a la croyance (mal justifiée) chez JMJ que la décroissance adviendra pour des raisons strictement physiques. C’est dangereux et dépolitisant parce que cette croyance peut pousser à une posture attentiste.

Il ne s’agit pas du tout d’une croyance. Si je comprends Jancovici, il fait le constat que l’on n’a jamais réussi à concilier « croissance » autrement qu’avec les ressources fossiles. Justement grâce à leurs incroyables propriétés physiques. Il ne « croit » pas que c’est une règle absolue : Pour lui, c’est parce que c’est plus compliqué avec des renouvelables qu’il faut non seulement investir massivement dans ces solutions tant que l’on dispose encore de ces énergies fossiles, mais aussi se préparer à faire des choix de société parce que physiquement ce n’est pas tenable.

Là où Jancovici est politique, c’est qu’il pense nécessaire d’utiliser le dernier souffle des industries fossiles non pas pour produire des trucs à la con, mais pour bâtir un monde durable. Parce qu’il sera beaucoup plus dur de construire une usine d’éoliennes avec des éoliennes.

Dire « ça va être dur, il faut mettre toutes les billes de notre côté et changer de modèle de société, définir des priorités », c’est beaucoup moins dépolitisant, fataliste, dangereux ou attentiste que de dire « on fait notre part en UE, c’est possible, il suffit de délocaliser nos émissions ».

Tu refourgues le problème aux pays émergeant, tu leur interdis de suivre ensuite une croissance à deux chiffres, et en plus tu voudrais après coup qu’ils continuent de subvenir à ta consommation tout en ayant eux aussi une « croissance » décarbonée.

Ils vont la décarboner comment leur « croissance » les pays émergents qui sont appelés à être les dernières usines du monde ? En délocalisant en Afrique et sur Mars ?

Non, il faut arrêter avec les modèles basés sur la croissance. C’est un indicateur faussé qui favorise les pays riches. Le beurre et l’argent du beurre ; les poubelles, pour les pays pauvres.

Tu construis ta maison et une ferme avec trois briques, du ciment et beaucoup d’eau. De temps en temps, tu as besoin un peu des trois pour les réparer. Mais tu te rends compte que des briques, il n’y en a plus que deux, que le ciment est de mauvaise qualité, et de l’eau, tu en manques.

Arrive ton voisin, tu lui dis que ça va pas le faire et qu’il ne va pas pouvoir construire sa maison. Tu lui dis que maintenant, c’est un régime de paille pour tout le monde. Tu lui concèdes qu’il va pouvoir bâtir sa maison avec une brique et de la paille.

Mais comme il a besoin de ciment et d’eau, houla, ça ne va plus du tout ! Et à côté de ça, ce n’est pas normal, tu as délocalisé ta ferme chez lui, mais il devient beaucoup plus gourmand que toi en eau et en ressources ! On avait dit que c’était régime de paille pour tout le monde !

Parce que moi, bien au chaud dans ma maison en briques, à manger les trois carottes et le lait produit dans ta ferme polluante, je respecte mes engagements ! Fais un effort, c’est possible. Fais comme moi.

Désolé, ce n’est pas ma vision de l’équité.

Le Réveilleur :

Je suis désolé mais scientifiquement/physiquement cette idée (si tu préfères le terme à croyance) n’est pas si facile à défendre. Si on parle de JMJ ici et pas de la vision scientifique de la transition (GIEC/AIE… etc), c’est bien parce qu’il y a un gap entre les deux notamment sur ces points.

Le fait est qu’on n’a de toute façon pas d’autre exemple. Le monde a été durable, puis l’industrialisation s’est faite grâce aux énergies fossiles. Ce n’est pas une question scientifique, quand ton modèle est unique, c’est de l’histoire.

Le Réveilleur : 

Le problème n’est pas là. C’est l’extrapolation. X sera toujours vrai parce que X a été vrai jusqu’ici est irrationnel. Ex : Mon cœur battra toujours parce qu’il a battu jusqu’ici. (Et si c’est ton argument, le découplage absolu de pays en empreinte est déjà une réponse je pense.)

Dire que le monde industrialisé ne s’est jamais passé des énergies fossiles et qu’il faut alors prendre ça en compte pour préparer la décarbonation et organiser la société, ce n’est pas du tout dire qu’aucun monde industrialisé ne pourra jamais fonctionner autrement.

C’est une question de faisabilité, pas d’impossibilité. Vous trahissez mon propos. C’est dur (faisabilité), il faut donc se préparer à une transition plus douloureuse et faire le deuil d’une certaine idée de la prospérité.

Le Réveilleur : 

Les experts qui travaillent sur les scénarios de transition ont bien conscience qu’on part d’un monde fossile. Pour autant, la vision de JMJ & consort semble loin d’être majoritaire dans ces milieux.

(Aka, « de toute façon Jancovici, c’est pas un vrai expert. »)

« la croissance, l’indicateur qui cache la forêt »

Autre chose. Il n’y a pas que les questions économiques. La planète est un espace fini. Ne traiter la question du climat qu’à travers le prisme de la croissance (donc du PIB), c’est refuser de voir que le climat (et le CO2) n’est qu’un facteur parmi d’autres de la durabilité.

Très bien, les tenants de la croissance verte nous disent que c’est possible d’atteindre la neutralité carbone tout en augmentant chaque année des points de PIB. Super projet. L’espèce humaine est une espèce invasive, et on continue ?

Premier obstacle : il est moral. La croissance infinie ne peut se faire qu’au détriment des écosystèmes (je rappelle pour ceux qui n’en ont rien à battre qu’on est en bout de chaîne). La croissance mondiale infinie et la préservation des écosystèmes, des espèces ne sont pas compatibles.

Deuxième obstacle : la question des matériaux. Il n’y a pas que les énergies fossiles au rayon des ressources. On ne recycle pas à l’infini. Certains matériaux sont déjà critiques. Donc, quand il n’y en aura plus pour tout le monde, afin que tout le monde puisse croître librement,
on fera quoi ? La guerre ? On ira extraire les matériaux dans les fonds marins ? Sur la Lune ?

Notre mode de vie n’est pas durable. La décroissance va nous tomber dessus de gré ou de force. Mieux vaut s’y préparer et adopter dès aujourd’hui des modes de production et de consommation plus durables.

« Le pari de la croissance verte »

L’idée qu’une croissance verte est possible, c’est un pari. Un pari que l’on prend bien plus facilement que l’on ne veut pas renoncer à notre confort et à nos privilèges et que ceux qui devront en assumer l’échec seront nos enfants et nos petits-enfants.

On le fait, ce pari, sur le dos des générations futures donc, mais aussi sur celui des écosystèmes, héritiers de milliards d’années d’évolution et d’histoire. C’est une grosse responsabilité. Dessiner des trajectoires, parler de « faire sa part », c’est de l’inconséquence.

Un tel pari, c’est un suicide collectif que l’on tire à pile ou face au nom de tous les autres.

Il faut arrêter les paris économiques et politiques et accepter l’idée que la société de consommation hypothèque notre avenir et l’héritage de notre planète.

La seule réaction rationnelle face à un danger, ce n’est pas un « pari », mais la radicalité. Celle d’arrêter.

« “Nous, c’est nous” et épouvantail »

Objection de Samuel Leuenberger :

Ça tombe bien, la vidéo précise justement que le sujet c’est l’EU en partant du principe que ceux qui vont la regarder n’ont de capacité d’action qu’en EU.

« Pour le climat, faut-il la décroissance ? Est-ce que les décroissants ont raison sur leur diagnostic ? Et en particulier en France et dans l’UE ».

C’est très exactement le sujet de la vidéo. Il prend donc un exemple pour en tirer une conclusion.

Par ailleurs, il s’agit d’un homme de paille, voire une manipulation, parce qu’il coupe Jancovici pour lui faire dire ce qu’il ne dit pas.* Jancovici n’est pas un décroissant : pour lui, le PIB n’est pas un indicateur pertinent. C’est bien pourquoi il parle d’empreinte carbone. Mais soit, si on parle en termes de croissance, selon lui, on est déjà dans une phase de décroissance subie. Il n’est pas partisan de la décroissance, il dit que c’est déjà acté et que ça arrivera de toute façon et que la question devrait plutôt être de savoir comment s’organiser pour prioriser les secteurs importants.

*La phrase d’Osons causer : « Parmi les tenants de la décroissance, citons Jean-Marc Jancovici, c’est le plus visible. » Et il encapsule cette phrase (qui déjà est loin de montrer que son auteur est pour la décroissance) : « Je crois, moi, que ça nous plaise ou que ça ne nous plaise pas, que la décroissance, on ne va pas y couper. ».

La suite immédiate de Jancovici sur la question de la décroissance au Figaro est parfaitement éclairante et sans ambiguïté. Juste après cette phrase, l’interviewer lui demande en parlant de la croissance : « Vous la souhaitez ? » Réponse de Jancovici : « Ce n’est même pas le sujet pour moi. […] La décroissance, elle est inexorable. Je crois que de dire qu’il ne tient qu’à nous de faire en sorte que l’avenir soit de la décroissance ou de la croissance, je pense que malheureusement, c’est une mauvaise manière de voir le problème. »

Il n’est donc pas favorable à la croissance, il dit qu’elle est inéluctable. C’est discutable, mais c’est ça sa position. Et puisque selon lui elle est inexorable, il faut s’y préparer.

Quand tu fais dire à quelqu’un quelque chose qu’il ne dit pas et que tu prends un exemple pour tirer une généralité, c’est déjà que les prémices de ton discours sont caduques. Avec une conclusion claquée au sol : il faut être optimiste, notre exemple montre que c’est possible. Ben, non.

Et si on oubliait nos déchets nucléaires ?, Linguisticae (2024)

Une fois n’est pas coutume. Petit commentaire sur un documentaire YouTube :

Je suis souvent avare de compliments, mais là, chapeau. J’ai toujours préféré les épisodes décalés de X-Files parce qu’ils arrivaient à sortir d’un cadre bien codifié et attendu tout en parvenant à garder un « (x)fil » directeur propre. Ici, c’est un peu la même chose.

Le sujet est déjà inattendu, on comprend la part personnelle qu’il peut avoir pour son auteur ; auteur qui essaie de le recadrer pour revenir sur ce qu’il maîtrise. Puis, finalement, l’angle s’affine pour évoquer un angle mort de la question des déchets — tous les déchets.

Je ne sais pas si l’art est politique (il l’est probablement toujours — surtout pour celui qui le regarde). En tout cas, il arrive que certains documentaires le soient réellement. Et cela, sans pour autant tomber dans l’amateurisme militant ou le complotisme (à la Arte).

Tout simplement parce qu’ils soulèvent des questions qui concernent toute la société, voire notre mode de vie et notre civilisation, et parce qu’il me semble bien cadrer les enjeux qui devraient être les nôtres pour que notre confort d’aujourd’hui ne crée pas les conditions de l’inconfort que l’on impose aux générations futures…

L’accent a peut-être été plus mis sur les déchets (et leur oubli) que sur les accidents industriels et environnementaux inhérents à l’exploitation que l’on croit infinie des ressources, mais le doc n’en reste pas moins profondément, captivant, honnête et nécessaire.

Puis, réponse à ce commentaire : « Justement, l’enfouissement catastrophique de Stockamine concerne d’autres déchets que les déchets nucléaires, avec le risque en ce moment que la plus grande nappe phréatique d’Europe en soit contaminée. On triche, puis on dit qu’on ne peut plus rien y faire : fait accompli. »

Il n’y a pas de solution parfaite. Actuellement, l’enfouissement semble le procédé le moins hasardeux. Le documentaire pointe du doigt excellemment bien le fait que ces difficultés de stockage chimique sont autrement moins médiatisés et donc normés que ceux des déchets nucléaires.

C’est un angle mort de notre société et, accessoirement, cela pose surtout la question de la durabilité d’une civilisation basée sur la surexploitation minière de notre environnement. L’extraction de ressources pour satisfaire notre consommation irréfléchie produit irrémédiablement des déchets et provoque parfois des accidents industriels et environnementaux.

C’est une chose de condamner un site ou là, mais à force de prélever ces ressources et de tout mettre sous le tapis avec le risque d’accident (souvent plus que pour le nucléaire), c’est tout notre environnement qui finit par être affecté, et par ricochet notre santé.

Il arrivera sans doute un moment où l’on basculera vers une forme de saturation et où l’on ne pourra plus faire face. Surtout dans un monde appelé par ailleurs à répondre à la menace du réchauffement climatique.

On parle de 300 ans ou de 500 ans dans le documentaire, mais au rythme où l’on va, on n’aura peut-être même pas besoin de se poser la question de la mémoire parce que la société aura autrement plus de difficulté à faire face à des problèmes de toxicité des sols, d’inondations ou d’autres phénomènes climatiques extrêmes capables de mettre à bas une société malade.

Cela voudra dire qu’elles ont survécu à bien pire. Et si l’on ne s’applique pas aujourd’hui à remettre en question la soutenabilité de notre place sur Terre, il est même probable que jamais personne n’ait un jour à devoir déplorer que la mémoire se soit perdue.


Et si on oubliait nos déchets nucléaires ?, Linguisticae/Monté (2024)


Extrapolations, Scott Z. Burns (2023)

Techno-confusionnisme

Note : 2 sur 5.

Extrapolations

Année : 2023

Réalisation : Scott Z. Burns

Avec : Kit Harington, Sienna Miller, Daveed Diggs, Tahar Rahim, Diane Lane, Edward Norton, Marion Cotillard, Meryl Streep

C’est beau le confusionnisme. L’idée de départ part d’une bonne intention : proposer une série d’anticipation sous l’angle écologique. Chaque épisode concerne une époque précise de la seconde moitié du siècle, et le générique y égraine quelques variables climatiques et environnementales qui annoncent la couleur pour ce qui est des intentions de la série. On y retrouve quelques personnages récurrents dont Mister Capitalisme vaillant représentant des aspirations écocidaires de l’humanité et détenteur opportun de l’antidote à la fin du monde.

De belles ambitions qui feront plouf dès que les épisodes accumuleront les faux pas. Quand on traite un sujet, la moindre des choses est d’abord de bien en cerner les enjeux : l’évolution de la planète au cours de ce siècle (une extrapolation, comme le titre l’indique) suivra inexorablement les prévisions annoncées par les scientifiques, comment la société se transformera-t-elle face au défi de la modification de son environnement et quelles solutions y proposera-t-elle ? C’est bien d’écouter les experts pour le constat, ce serait mieux d’en faire de même concernant l’adaptation au problème : la série ne fait jamais que mettre en scène la technologie pour répondre à ces défis existentiels alors même que la science se dit très sceptique sur la question (justement parce qu’elle vient en contradiction avec la première des mesures qu’on se refuse à prendre, celle de la sobriété).

À partir de cet angle trompeur, en creux, Extrapolations illustre l’idée que si la planète se réchauffe, si nous ne réagissons pas, c’est à cause des politiciens véreux, des populations lobotomisées et des entreprises cupides. Bravo, il y a un peu de tout ça, c’est vrai. Seulement, ce joli préambule ne sert qu’à nous présenter le technosolutionnisme comme alternative crédible et à nous dire que c’est un peu une faute collective si l’humanité n’emprunte pas cette voie-là. Quelques images furtives illustrent ce problème : face à la montée des eaux, on construit de gigantesques digues (on peut le concevoir dans une série comme The Expanse, pas dans une autre qui se veut attachée à la science), pour répondre au manque d’eau dans certains territoires, on fait confiance à un dessalinisateur d’eau inventé par la société Alpha de Mister Capitalisme (avec quelle énergie ?), et pour remplacer les transports polluants, on adopte des véhicules électriques miracles (avec quelle énergie ? avec des éoliennes ?). Seul l’épisode tourné en Inde présente une solution adaptative qui n’est pas liée à la technologie ou à un miracle énergétique : les populations vivent la nuit et dorment le jour.

Il y a un côté « effet Tueurs nés » dans cette démarche, ce n’est pas en mettant en scène ce qu’on dénonce qu’on le combat efficacement. Le Tarantino de Tueurs nés, comme la SF en général, propose des images sans poser un regard critique sur elles. C’est d’ailleurs souvent la force de l’anticipation : ne pas avoir besoin de forcer un angle critique, car il suffit d’illustrer les conséquences sur le monde d’une « avancée » technologique pour susciter une réaction chez le spectateur. La série, ici (comme autrefois Oliver Stone chargé de traduire l’esprit de Tarantino à l’écran), s’essaie à la satire, sauf qu’aucune satire ne peut convaincre qui que ce soit quand elle invisibilise une solution connue au profit d’une autre miraculeuse. Difficile d’adhérer à une telle démarche quand on est, en plus, à la fois juge et partie.

Difficile ainsi de passer le fait que la série est distribuée par Apple TV. D’un côté, la série écorne les magnats à la Job/Musk/Bezos (ce qui rappelle une autre tentative Don’t Look Up), d’un autre, elle va dans leur sens parce qu’elle prétend que la technologie finira par trouver une solution au réchauffement climatique. Le problème ne serait pas le réchauffement climatique, mais les solutions dont pourrait disposer la planète et que certains pourraient chercher à vouloir monnayer. Il fallait bien instiller un peu de complotisme pour expliquer pourquoi les sociétés humaines étaient incapables de répondre au plus grand défi de son histoire…

Il est là le confusionnisme. Partager un constat scientifique sur un problème qui ne cessera de s’amplifier à mesure qu’on refusera d’y faire face, mais au lieu de suivre les recommandations de la science pour atténuer les effets de la catastrophe à venir, suggérer à la fois que la technologie a réponse à tout, mais aussi que si cette solution technologique n’émerge pas, c’est la faute des sociétés intrinsèquement formatées à rejeter les initiatives géniales. On nage en pleine rhétorique complotiste. Je suis même étonné qu’on n’en ait pas eu évoqué Galilée ou Einstein pour justifier la logique de l’inventeur de génie brimé par la société. On y trouve même certains relents randiens quand Mister Capitalisme, à la manière de l’architecte dans Le Rebelle, plaide sa cause lors de son procès. D’une certaine manière, on peut voir le geste de Mister Capitalisme cachant au monde la technologie capable de supprimer le carbone dans l’atmosphère comme un acte de résistance qui fait écho à la grève des élites dans La Grève d’Ayn Rand. Pas sûr que les scientifiques adhèrent à ce passe-passe idéologique. Apple a la solution face au réchauffement climatique : faites confiance au génie technologique dont nous sommes les détenteurs.

Allez vous faire foutre.

Le technosolutionnisme est un mirage. Un épisode central en deux volets poussait pourtant à nous laisser penser que la série prenait ce sujet sous le bon angle avant que le second prenne un tournant totalement inattendu en parlant de tout autre chose : une John Galt au féminin s’élance dans les airs avec l’idée de bombarder la planète d’un produit chimique qui limiterait le rayonnement sur Terre. La géo-ingénierie, c’est niet. Le technosolutionnisme, c’est oui (on n’est pas sur BASF TV).

Après ces deux épisodes étranges, la série poursuit sur une vague confusionniste avec deux épisodes, presque hors sujet (paradoxalement les meilleurs de la série). On semble alors s’être perdus au milieu de deux épisodes remâchés de Black Mirror ; le réchauffement climatique semble un peu loin.

Avant ça, dès les premiers épisodes, la série surfe sur une logique high-tech tout à fait profitable à l’imaginaire que cherche à développement Apple et préparait le terrain pour la question du technosolutionnisme arrivant plus tard (ce n’est pas un procès d’intention qu’imaginer que le but d’une entreprise consiste à vendre ses produits). On se déplace tranquilou en hélicoptère électrique pour aller au boulot à l’autre bout de la planète. On dispose d’écrans partout. Des implants pour communiquer. On papote même avec la dernière baleine parce que la technologie a résolu la question de la communication entre espèces. On papote avec des IA. Le futur comme on en rêve. En tout cas, le futur tel que Apple se résigne à nous offrir parce que c’est le futur qu’on lui demande (c’est beau, ce sens du service). Autrement dit, Apple est en train de nous dire : « le monde va s’écrouler, mais ce n’est pas grave, car la technologie vous accompagnera toujours pour répondre à vos besoins ».

D’accord, mais avec quelle énergie, tocards ?

Je vais faire ma Greta en répétant ce que dit la science, encore et encore. L’enjeu, c’est la sobriété. La géo-ingénierie, ça commence par cesser les émissions à effet de serre. Les émissions, c’est de l’énergie consommée, donc le problème, c’est bien notre consommation d’énergie et notre surconsommation tout court. Vous prétendez disposer d’une solution énergétique miracle ? Très bien, faites-en la preuve, mais d’abord, arrêtons les énergies fossiles. Et ça, ça ne peut se faire sans sobriété. Parce qu’aucune énergie n’est aussi puissante et facile à mettre en œuvre que les énergies fossiles. La sobriété, tocards, vous en parlez quand ?

La science pose un problème sur la table, dit que la première solution pour y remédier c’est la sobriété ; les technologistes arrivent et disent : « on a la solution, on va consommer encore plus grâce à ce nouveau machin ». L’arnaque : on ne parle pas du réchauffement de la planète sans parler de sobriété ou de décroissance. La planète a des limites, le monde qu’on cherche à préserver dans la série alors qu’on imagine autour de lui s’effondrer se fait encore en hypothéquant toujours plus les parcelles de vie et d’habitabilité du monde réel. La série donne l’impression en fait de chercher à se centrer sur des individus qui adoptent un mode de vie que l’on sait aujourd’hui insoutenable et ne jamais chercher à décrire ce qui se passe à l’extérieur de ce monde préservé : ce mode de vie prisé et mis à l’honneur dans la série ne peut plus être, au fil des décennies, un mode de vie adopté par le plus grand nombre, mais celui, au contraire, d’un petit nombre de privilégiés, ceux que l’on voit dans la série.

Bref, faire une série sur les conséquences et les enjeux du réchauffement climatique et parler du technosolutionnisme plutôt que la sobriété, c’est tout de même un contresens phénoménal et une véritable faute de goût, voire une imposture politique. Comme on le dit si bien, la série, « elle dessert la cause qu’elle prétend défendre ».

Pas étonnant alors de trouver Marion Cotillard déguisée dans ce grand bal des hypocrites. Pourtant (ô ironie), elle a hérité peut-être du meilleur épisode. Elle est bien entourée d’ailleurs, signe que la qualité du script a été suffisante à réunir quelques stars plus que l’idée de participer à une série militante (sic). Contrairement à tous les autres épisodes, on traite le sujet en faisant un pas de côté, et on s’enferme chez soi un soir de réveillon. Dehors, c’est un peu la fin du monde (enfin une image crédible du futur), chacun semble avoir déserté la ville (pour les cimetières sans doute) ou plus probablement les rues littéralement irrespirables : la population, si elle existe, se cloître chez elle. L’épisode décrit bien une certaine problématique à se sentir piégé : faire semblant de ne rien voir du monde qui s’écroule autour de soi ou rejoindre un programme de lobotomisation où telles des graines préservées en Arctique, on vous endort pour échapper à la réalité. Grâce au huis clos, clairement ici, on réussit l’approche de la satire. Illustrer un problème en faisant mine de parler d’autre chose. La soirée ne met pas longtemps à dérailler et ça se transforme presque en vaudeville apocalyptique. Sur certains sujets, seuls l’humour et la mise à distance marchent. Le réchauffement climatique est sans doute de ceux-là. Le technosolutionnisme, il aurait mieux valu en rire, hein. Cet épisode restera comme le plus fidèle à décrire un monde qui s’effondre et disparaît, à l’image de l’orchestre du Titanic. Comparé aux autres, il aura sans doute coûté par un rond. La sobriété…


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Masque chirurgical et plume de chaleur

Les capitales

Science, technologie, espace, climat

Pour mémoire : réponse à ce témoignage d’une personne devant porter le masque pour préserver sa santé, confrontée aux regards et à l’intolérance des autres :

Les conséquences de l’individualisme à l’occidentale. On a vu avec la pandémie (et plus encore aujourd’hui que plus personne n’en a rien à faire) en quoi la mentalité occidentale est problématique. En Asie, on pense d’abord aux autres : mettre un masque, c’est respecter l’autre.

Parler d’ailleurs des différences entre cet esprit occidental et asiatique, c’est souvent aussi se heurter à un racisme anti-asiatique, qui sera d’autant plus accepté que les Asiatiques, c’est lointain, on n’en a pas chez nous, et de toute façon leur mode de vie est différent. Ben oui, on prend soin des autres, et on n’aime pas trop les gens qui sortent de la norme. C’est vrai, mais que ce soit l’héritage d’une culture d’une sorte de piété filiale ou de conservatisme social, le résultat c’est qu’en cas de crise, ils se serrent les coudes.

Nous, on s’arrache les rouleaux de PQ et les masques quand il n’en a pas, et on l’arrache à son voisin quand il y en a trop et qu’on y voit un signe d’asservissement au pouvoir.

Et le problème des crises, c’est qu’en plus de ne rien apprendre de celles dont on sort à peine, c’est qu’elles se multiplient si on n’apprend pas à les déjouer. C’est exactement ce qu’on fait avec le réchauffement climatique.

C’est toujours à l’autre de faire le premier pas, parce que dans une vision individualiste du monde où le bien commun est accessoire, voire un défaut, ce ne sont pas aux collectivités d’émettre de nouvelles normes d’usages pour régler un problème, c’est au particulier. Même discours qu’avec la pandémie : c’est de la responsabilité de chacun. Avec l’idée que les riches de toute façon échapperont encore le temps de leur existence aux conséquences du réchauffement climatique, et que les pauvres n’ont qu’à prendre des douches moins souvent.

Nos enfants et petits-enfants, ce sont les fragiles de demain, ce sont eux qui devront subir les conséquences du réchauffement climatique, d’une société grippée, alors pourquoi s’emmerder à se restreindre à « porter un masque » aujourd’hui. Pour nous, tout va bien.

Même à la météo, on l’a dit : « le temps se gâte ». Ah ? Il va encore faire grand soleil avec pas une goutte de pluie ?… Ah, non, au contraire : le temps se gâte = il tourne à l’orage. L’inverse existe : le temps s’améliore = il fait beau (sic).

Le culte du bien-être personnel toujours. Et temporaire. On est littéralement dans le « l’important c’est pas la chute, c’est l’atterrissage ». On sait que l’atterrissage, c’est surtout les générations suivantes qui vont se le prendre dans le pif. On sait qu’on a les moyens de réduire les dégâts à l’atterrissage, mais comme ce serait précipiter en quelque sorte notre chute en devant adopter des usages plus respectueux pour nos prochains (voisins ou prochains occupants sur la planète) et que ça limiterait nos libertés, on s’en tape.

Donc on en est là. On n’a pas réussi à s’en sortir ensemble face à une pandémie. Il n’y a aucune raison de penser qu’on fera mieux avec le réchauffement climatique.

Et ce n’est pas la faute des politiques : les politiques disent ce qu’on veut entendre. Ce n’est pas une question politique, mais une question culturelle, de mode de vie et de pensée. Le fait par exemple que la politique du zéro covid n’ait jamais été débattue est représentatif d’un manque de volonté de changer de mode de pensée. On ne prend pas soin des plus fragiles et on se fout du sort de la planète (et donc du devenir des générations futures) parce que c’est ce qu’on souhaite. C’est notre société qui est intrinsèquement égoïste. On la veut ainsi.

Coup de chaleur

Ça commence vers 7h. D’habitude, quand il fait chaud, je suis debout avant le lever du soleil pour rafraîchir un peu la chambre. Alors qu’il faisait 40° la veille, j’avais 26 à l’intérieur.

En aérant trop tard, j’ai tout de suite vu passer la température monter à 30°. Elle n’augmentera pas de la journée, pourtant il semblerait que j’ai commencé à souffrir de la chaleur sans m’en rendre compte avant le gros coup qui viendra plus tard.

À 17h, je me dis qu’il fait pas trop chaud pour remuer ma vieille carcasse de sédentaire. Je bois un bon verre d’eau et, au lieu d’aller marcher sous 40°, je me dis que je ferai un peu d’exercices de gym. Je mets le souffleur d’air devant moi, et je commence à m’agiter. Je prévois de boire. Mais au bout de quelques minutes, j’ai sans doute forcé un peu trop (je sautillais avec un poids spécial crevette de cinq kilos), et brusquement, ma vision se brouille, je me sens lourd, juste le temps de comprendre que je vais m’évanouir parce que j’ai déjà eu cette sensation avec des grippes notamment. Et donc, je tombe dans les pommes.

Aucune idée de combien de temps je suis resté inconscient, mais je me réveille allongé dans le machin qui sert à étendre le linge à deux doigts du coin de la margelle de la douche (si j’ai amorti ma chute et me suis couché, ça va, si je suis tombé comme un sac, la tête aurait pu se fracasser contre ce bord de douche, et ç’aurait fait une belle mort : quoi de mieux que de clamser inconscient ; ç’aurait été moins drôle pour les voisins qui auraient commencé à sentir l’odeur six mois après).

Aucune force pour me relever, j’ai la tête qui tourne, et je pisse la sueur comme il m’est arrivé rarement de le faire (je pense qu’il y a que les crises d’angoisse qui m’ont fait autant suer, sans doute pour les mêmes raisons, l’hyperventilation, sauf là, je respire sans doute pas à fond pour rien). Je suis conscient, je panique pas, je laisse couler la sueur, je cherche pas à bouger parce que ça m’accapare des forces que je n’ai pas, et je comprends que j’ai encore fait une connerie avec mes limites donc je fais profil bas (je fais des sprints parfois dans le bois, comme ça, pour rien, parce que j’aime bien la sensation presque de voler quelques instants, je sais que c’est dangereux et que j’ai l’air con, mais je le fais quand même).

J’ai même pas la force de me traiter de couillon, dans ces moments, on écoute son corps, et on attend.

Au bout de quelques minutes, j’arrive à m’asseoir contre le mur. Je sue encore un max, mais ma respiration semble être moins profonde. Le pouls, lui, n’a pas arrêté de monter les escaliers. Je peux toujours pas me lever, ça servirait à quoi d’ailleurs.

Après quelques instants où je perds manifestement la notion du temps, je rampe vers un fauteuil, et je vois l’heure : si on imagine que j’ai gigoté vingt minutes ma graisse, je suis resté couché plus d’une heure parce qu’il était 18h45 passé.

Après m’être reposé quelques secondes, je grimpe sur le fauteuil, je lève les jambes sur une chaise de bar parce que je me dis qu’il vaut mieux que le sang aille vers le cerveau, et je me repose. Je suis dans les vapes, je m’endors peut-être, me réveille quelques fois. Et puis je crains d’être en hypoglycémie, donc je me dis qu’il serait peut-être pas idiot d’aller bouffer un sucre (c’était idiot, mais je ne le savais pas encore). Il doit être un truc comme 20h, j’arrive à marcher, j’ai pas faim, pas mal à la tête, juste aucune force.

Je retourne m’asseoir. Je mets bien dix minutes à avaler le morceau de sucre. Je me rendors sur le fauteuil (ou tombe dans les vapes, mais je suis pas sûr de faire la différence, contrairement à ma chute, je ne me “sens” pas perdre conscience).

21h et des poussières, ça semble aller mieux. Avec toute la sueur que j’ai perdue, je me dis qu’il serait sage de boire un peu. J’ai toujours pas mal à la tête, et j’ai aucun problème musculaire (ce qui m’étonne parce que j’ai des troubles musculo-squelettiques, et il faut pas grand-chose pour que mes muscles s’enflamment). Je vais boire, aucune soif. Je commence à avoir des nausées, des vertiges. Je connais ça encore bien, ça ressemble à une migraine… sans mal de tête.

Je vais dans la salle de bains : première série de vomis. Je me vide pas mal, et en voyant tout mon déjeuner passer à peine digéré, je commence à comprendre que le coup de chaud n’est pas venu d’un coup : à une époque, manger par fortes chaleurs, ça me provoquait des migraines. Et quand j’ai des migraines… je ne digère pas.

Vomir a comme conséquence de me sentir mieux (avec effet immédiat comme pour les migraines). Je comprends encore pourquoi je n’ai ni faim, ni soif : avec la chaleur, je digère au ralenti, donc à 17h, c’était comme si j’avais tout juste commencé mon repas. Le sucre servait à rien.

Je pense que c’est fini, je prends une douche, et retourne me reposer.

Quelque temps après, j’essaie de boire à nouveau et rebelote : nausée, vertiges, nouvelle série de vomis. Toujours un plaisir de voir un déjeuner vieux d’une dizaine d’heures à peine digéré. Mais c’est bien, l’occasion une fois encore de me rendre compte que je ne mâche pas assez et me demander pourquoi le vomi trouve un moyen de passer par les narines. Je suis mal fichu ou c’est pareil pour tout le monde ?

La prochaine fois, je prends des photos et je fais un catalogue de morceaux.

Dernière chose. Quand je me balade à 35° dans un air ultra-sec, j’ai aucune sensation de soif (ça, c’est pas nouveau), mais surtout il semblerait qu’il fasse tellement chaud et sec que je ne sue pas : en réalité, je sue, mais la sueur sèche de suite. Conséquence, je dois perdre plus d’eau que je l’imagine, et le manque de sueur n’aide pas à m’alerter sur les premiers signes de coup de chaleur. À savoir pour la suite. Parce que ça ne va pas aller en s’améliorant.

‘Le chat qui fume’ édition et DVD durables

Les capitales

Réseaux sociaux

Il n’est jamais bon de se lancer dans des discussions sur Twitter (ou ailleurs sur les réseaux sociaux). D’habitude, quand je pose des questions innocentes, on ne me répond tout simplement pas. Au mieux, on ne me lit pas, au pire, on me prend pour un troll. Mais quand on me répond, j’avoue que je ne retiens jamais cette promesse que je peux me faire à moi-même quand je me retrouve embarqué dans des discussions qui n’en sont en fait pas vraiment. Les gens défendent leur gagne-pain. Leur cerveau est configuré en fonction de leur porte-monnaie. Donc quand on ose remettre en question une partie de ce qu’ils font, ils n’hésitent pas à raconter n’importe quoi, et au lieu de vous répondre, finissent par utiliser la méthode classique du retournement (entre autres) pour déplacer le problème que vous soulevez dans votre jardin. Vous pourriez leur opposer tous les arguments du monde, ils ont leur bifteck à défendre, et ils déploieront toute la mauvaise foi imaginable pour ne pas voir la réalité à laquelle vous tentez de les soumettre.

Je devrais essayer une fois de plus de me rappeler qu’aucune discussion n’est possible, où que ce soit, avec qui que ce soit, et que la réalité des échanges entre personnes sur les réseaux ou ailleurs doit strictement se constituer d’amabilités. Et comme c’est loin d’être mon truc, il serait bon que j’arrête tout bonnement de discuter. Cependant, je me connais, je suis curieux, et je pense malgré tout que certaines questions méritent d’être posées (tandis que les réponses profitent toujours in fine à celui qui ne veut pas y répondre).

Gardons ça là, pour mémoire.

Ici, il est question de l’utilisation du terme « durable » dans une pétition regroupant le monde de l’édition physique de films DVD. Je n’ai rien, a priori, contre les éditeurs de DVD, la plupart sont également distributeurs dans des cinés d’art et d’essai, mettent en lumière certaines œuvres rares ou méconnus, et participent ainsi à faire connaître des auteurs, des univers, des cinéphilies en marge ou du « patrimoine ». Quand ils se contentent d’être des marchands en profitant du talent des autres, c’est déjà moins ma tasse de thé, mais impossible de faire un tel procès d’intention quand on ne connaît pas les structures ou les personnes qui les constituent — et même à ce stade, je veux bien concevoir que leur profit particulier puisse également bénéficier à ceux qu’ils mettent en lumière ou à qui ils « délivrent » leurs produits.

Là où ça commence à me poser problème, c’est quand on prétend, en plus de ce que je viens de mentionner et qui est louable (salut à toi, feu Vidéo Futur), qu’on est un secteur « durable ». La phrase qui attire mon attention, c’est « [La vidéo physique] propose de beaux objets, durables, transmissibles et qui répondent à une envie unique, à l’opposé de la culture au débit ».

« Durable », c’est quoi ? Depuis quelques années déjà, quand on parle de « durable », que ce soit les produits ou leurs moyens de production, c’est relatif à l’environnement. Et sans trop être spécialiste, on comprend depuis un moment déjà que c’est pour qualifier un produit ou un moyen de production vertueux, à opposer à un autre qui serait polluant, énergivore ou rapidement obsolète.

Je pose donc ma question en toute innocence, adressée au compte de celui qui a partagé la page de la pétition où tout ce petit monde de la distribution demande de l’aide en ces temps de crise :

Juste une question : « Elle propose de beaux objets, durables, transmissibles » En quoi, le support physique est-il durable ?

Le chat qui fume, c’est le nom de l’éditeur DVD, répond :

Ah bon, c’est une si étrange question de demander en quoi un DVD est-il un produit durable ? Ça coule de source, non ?

Là, je lui explique qu’un DVD, c’est fait principalement en plastique, et ironiquement, je lui dis que s’il est « durable », c’est dans le sens où il peut potentiellement rester durablement dans la nature. Autrement dit, ce n’est pas biodégradable. Bref, je lui dis que ça se recycle mal (les boîtiers sans doute plus que les DVD eux-mêmes qui sont constitués de plastique et de métaux, et là, aucune technologie n’est capable de recycler à 100 % un tel produit, et si c’était possible, ce serait immensément cher et énergivore ; et puis, loi de l’entropie oblige, on ne revient jamais à un état précédent, c’est irréversible, donc en soi, le recyclage, c’est mieux, mais ce n’est pas la panacée qui rendra la société de consommation… « durable »). Et j’insiste sur le fait que, que ce soit après dix jours ou dix ans, un tel produit, on va bien finir par s’en débarrasser, et pour la planète, ça revient strictement au même. Tu stockes trente ans ton plastique sur des étagères, tu meurs, ben, à l’échelle géologique, c’est comme si ça retournait tout de suite dans la nature. Et le pétrole, il ne va pas retourner à la nature sous forme de nappe d’hydrocarbure piégée dans un sous-sol saoudien, il va se répandre dans l’air ou sous forme de microparticules dans les océans. Tu regardes ton film de deux heures, tu le laisses vingt ans dans ta bibliothèque, avec un peu de chance, il suit un cycle de recyclage, puis peut-être, ô miracle, un autre, au final, ton produit d’origine, il ne va pas retourner bien au chaud dans la poche où il était piégé depuis des millions d’années. Donc oui, ironiquement, on peut dire que c’est « durable ». Une pollution durable.

Il ne comprend pas l’ironie, donc pour lui il n’y a pas débat : je reconnais que c’est « durable ». OK.

Là, je deviens moins poli, Esther.

Ici, le petit pollueur en herbe repousse sa responsabilité écologique sur le grand épouvantail de notre époque, la Chine.

Oui, parce que si le racisme, c’est moche, j’aimerais bien comprendre un jour pourquoi le racisme anti-jaune est toujours aussi bien accepté. Parce qu’ils sont loin et ne peuvent se défendre s’en doute. Plus t’es loin, plus t’as tort. Après, je veux bien croire que la Chine soit le plus gros pollueur du monde, mais non seulement c’est pas le sujet, mais ce n’est pas ce qui est dit. Et pour faire dans le personnel, des t-shirts chinois, j’en ai justement renouvelés mon stock, il y a quatre ou cinq ans, et ils sont d’excellente qualité (après, c’était pas tout à fait 3 €, mais à ce prix-là, faudrait que je teste dans dix ans pour ma prochaine garde-robe… — oui, parce que chez moi, les t-shirts, même chinois, ça me fait vingt ans ; il me reste même quelques affaires achetées il y a 30 ans et qui font pour certaines un lavage tous les mois).

Ma réponse :

Je le traite de pollueur et de xénophobe, normal de ne pas apprécier. En retour, il paraît que ça le fait marrer de voir un mec aussi stupide que moi.

Je le fais peut-être marrer, mais là il a raison. Faudrait que j’arrête de tweeter.

En revanche, il faut oser dire que mes tweets et mon site polluent plus que son usine à plastique. Oui, mes activités polluent, j’en suis le premier désolé. Mais 1/ j’essaie tous les jours de réduire mon impact et je crois pas trop me tromper en disant qu’il est relativement faible en comparaison avec les hommes de mon âge vivant dans la même région… 2/ c’est pas ma consommation d’énergie qui pose problème, je suis pas à prétendre que je fais du « durable » (sauf si on considère que les longs articles, c’est « durable »…).

Je réponds :

(Quand je commence à appeler un mec « mec », c’est pas bon signe, mais on est d’accord pour dire qu’un « mec » qui se fout aussi ouvertement de ma gueule, ça mérite pas beaucoup de considérations, si ?)

Non, je ne le dis pas, parce que :

Dans l’article en question, ça dit bien qu’il y a des voies pour tenter de recycler les DVD, mais d’une part, c’est très limité, ce n’est pas obligatoire, et surtout, ben… c’est pas effectif. Dire qu’un objet est recyclable, ça ne veut pas dire qu’il sera recyclé. Et encore une fois, même si une bonne part de ces objets « non durables » était recyclée, elle ne pourrait pas l’être ni en totalité, ni à l’infini.

Mais je pense qu’il n’apprécie pas mes aphorismes récessionnistes.

Le pollueur qui dégrade la planète sans le savoir doit apprécier Molière pour balancer autant d’apartés. Ce sera sans doute le seul point commun qu’on pourrait se trouver.

Après, sa question m’interroge… On peut vraiment penser qu’il faut polluer pour se cultiver ?! On se cultive seulement depuis la révolution industrielle ? Depuis l’apparition du… DVD ? Depuis qu’on pollue ?… Ah.

Et puis, jolie tentative d’attaque ad hominem concernant ma culture personnelle. On dirait un gamin dans une cour de récré qui tente de filer un coup de pied aux couilles d’un camarade, le rate, et se retrouve les fesses au sol. Même Milou a plus de repartie.

Mais d’accord, ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est le « durable », hein. Mais comme je suis stupide, je me fais piéger par son concours de bites, et je continue sur sa lancée au lieu de revenir au point initial :

Ensuite, c’est lui qui pose une question intéressante :

C’est beau cette naïveté, feinte ou non, du pollueur qui demande comment sauver le monde s’il ne peut pas le polluer. Mais oui, comment ?!

(Et puis, maintenant, je sais qu’on écrit DVD avec des capitales, parce que c’est CULTUREL.)

Les DVD, c’est du plastique et du métal, y a besoin de quoi d’autre comme argument pour lui faire comprendre que c’est pas « durable » ? C’est si difficile à comprendre ou on est à niveau de greenwashing qui ne convaincrait même pas un actionnaire Total.

Alors comme je ne suis pas un troll, mais un emmerdeur attaché au sens des mots, soucieux du devenir de la planète (un peu plus que les hommes — et quand je dis « planète », je pense surtout aux autres animaux, à toutes les richesses végétales, voire minérales, qu’on est en train de saloper en un clin d’œil), je lui réponds :

Et pour compléter, honnêtement, je ne vois pas où pourrait être son piège. Si c’est le détail écolo-bobo qu’il fournit par la suite, c’est, disons… assez pathétique : ils vendent leurs DVD donc… dans des boîtiers en carton. D’un coup, je me sens transporté dans un magasin Nature & Environnement, je suis impressionné.

Maintenant, c’est lui qui trolle :

C’est amusant, quoi qu’on fasse sur cette planète, c’est toujours « utile ». C’est probablement ce qu’ont toujours essayé de dire ceux qui travaillaient dans des secteurs dépassés pour convaincre leurs contemporains de continuer à faire appel à eux. « Utile. »

Le bonhomme essaie de me tendre des pièges sur ma propre consommation. Je rappelle que c’est un type qui parle au nom d’une boîte de produits de consommation, et qu’il répond à un particulier qui lui demande en quoi son secteur est « durable » en lui demandant, à lui, si sa consommation est vertueuse…

« Monsieur Total, vous polluez ! » « Et toi, petit Africain, tu crois que tu pollues pas ! »

Pour répondre, je sors ma plus belle paire de grolles :

Bon, les normes de grandeur sont un peu exagérées. Tout le monde n’est pas forcément capable de garder des chaussures si longtemps ou de rafistoler à l’infini comme je le fais… Mais l’idée est là. Un DVD, il est « utile » combien de temps à celui qui l’achète comparé à une paire de chaussure ?… Sans compter que, si de plus en plus souvent on se chausse en pétrole, le cuir est encore très largement utilisé, et pour plusieurs raisons : c’est de meilleure qualité, ça dure bien plus longtemps et ça peut être rafistolé. Mais pour sûr, on trouve moins de bonus avec des grolles confectionnées bêtement en cuir.

J’ai ensuite droit à du haut niveau :

Réponse :

Sa réponse :

Ne pas voir la différence entre le papier et le DVD, c’est un peu flippant quand même.

Et puis j’ai droit à la plaidoirie habituelle (quoi que j’ai échappé à d’autres arguments du genre parfois utilisés : « je suis entrepreneur, je fais travailler des gens, nous sommes dans le local, si vous ne nous aidez pas, ce sont les multinationales qui gagneront », etc.) :

C’est très bien tout ça, mais ça répond à la question ? Est-ce que c’est pour autant durable ? J’ai aucun problème avec le fait de dire qu’il faut qu’il y ait des animateurs de la vie culturelle. Mais est-ce que c’est « durable » ? Si je vends du pâté, je vais pas en plus prétendre que c’est bon en lotion énergétique pour le corps. Ici, le problème, c’est pas de polluer dix ou cent, mais de dire ou non si c’est « durable ». Oui, je suis chiant. Mais on peut faire des trucs (par ailleurs légitimes) sans raconter de la merde, non ?

Je réponds donc :

Je pose une question légitime : en quoi est-ce “durable” de faire de l’édition de DVD. Tu vis sur une autre planète pour ne pas être concerné par les enjeux environnementaux ou ça te fume et tu préfères regarder ailleurs en prétendant que le problème vient… des Chinois ?

Et c’était ma dernière intervention. Ses réponses étaient tellement crétines que j’ai commencé à me dire que j’allais surtout recopier tout ça dans un article pour me calmer, tout en me promettant d’essayer à l’avenir d’arrêter de mettre les gens dans leur caca. Je suis mal élevé, non seulement ça ne se fait pas, mais surtout ça ne change rien et je passe pour un troll (doit y avoir du vrai, maman troll m’ayant toujours dit qu’il y avait pas grand-chose d’humain en moi).

Ses réponses pour finir, la première (celle en bas sur la capture) m’a tout de même fait éclater de rire.

Je le laisse deviner.

Bref, non seulement, pas question pour moi d’aider un secteur qui lâche des déchets dans la nature en prétextant qu’ils sont « la culture », mais si en plus je venais à tomber sur un film distribué par ce chat fumant, j’irais directement aller le télécharger pour avoir accès au film source (moi, j’aime la culture, l’originale) et pour boycotter des pollueurs qui nous enfument en prétendant faire du « durable ».

Les Trois Petits Cochons climatique et le Grand Méchant…

Il y a catastrophes naturelles et catastrophe naturelle. Comme dans Les Trois Petits Cochons, on est peut-être mieux armés pour faire face aux catastrophes climatiques qui s’annoncent, mais la véritable catastrophe naturelle, c’est l’extinction massive des espèces. Si les trois petits cochons ont les moyens de construire des maisons toujours plus solides contre les catastrophes, le vrai drame, c’est qu’il n’y a plus de grand méchant loup pour souffler.


La problématique du réchauffement climatique n’a aucun sens si elle n’est pas immédiatement reliée à une autre, celle de l’extinction massive des espèces

Les capitales

Science, technologie, espace, climat

Fatigué de voir toutes ces polémiques concernant le réchauffement climatique. Faire du réchauffement climatique une urgence absolue est un piège. Parce que ses conséquences et ses implications ne sont pas comprises. Le citadin, l’homme consumériste du XXIᵉ siècle, le réchauffement climatique, ça ne peut avoir dans sa représentation du monde qu’un impact anecdotique, ça se limite à modifier quelques habitudes de consommation histoire d’être citoyen, un peu comme on donne aux bonnes œuvres. Il n’y a alors pas plus d’urgence pour lui que pour la faim dans le monde ; c’est pour lui une sorte de marronnier citoyen, une problématique dont il a vaguement conscience, mais dont il refusera toujours de comprendre à long terme les réelles conséquences. Et presque à raison on pourrait presque dire. La planète se réchauffe ? On s’adaptera pense-t-il ; on ira moins dans certaines régions du monde ; on créera un budget climatisation pour les heures chaudes de l’été comme on a un budget chauffage en hiver ; et puis on acceptera en fonction de son implication des « petits » sacrifices de consommation pour « faire un geste pour la planète », un peu comme on décide de manger plus de légumes pour sa santé.

Parce qu’au fond, cet homme-là, il n’en a rien à foutre du réchauffement climatique. Et s’il s’en moque, c’est que les conséquences d’un tel dérèglement lui échappent.

Et là, c’est la faute des écologistes, des scientifiques, qui peinent à fixer les priorités de notre époque, à traduire pour l’imaginaire collectif, pour ce citadin du XXIᵉ siècle qui s’est forgé des habitudes de vie héritées du siècle passé, non pas l’urgence, mais la catastrophe environnementale déjà opérée grosso modo depuis l’ère industrielle. Quand on parle de « nature », de « planète », ou même comme je le fais ici « d’environnement », on ne parle pas de la catastrophe bien réelle qui se déroule sous nos yeux et pour laquelle on ne fait rien à force de parler du réchauffement climatique. « Nature », « planète », « environnement », ça sonne creux pour l’homme des villes, ce sont des concepts creux car éloignés de son propre environnement.

Cette catastrophe qu’il faudrait plus mettre en lumière, c’est l’extinction massive des espèces. Ce n’est plus une « urgence », c’est un fait, c’est une catastrophe, et la seule chose que l’homme peut encore faire, c’est en limiter l’impact à l’avenir. Et dans cette perspective, la lutte contre le dérèglement climatique, ce n’est qu’un aspect du problème. Le climat, il a toujours changé, oui, c’est un drame, oui, on peut agir sur lui, oui on peut espérer changer la tendance au prix d’énormes efforts, mais si on ne comprend pas l’enjeu bien plus dramatique qui se cache derrière, c’est une lutte perdue d’avance. L’enjeu, c’est le ralentissement de la disparition des espèces animales et végétales. Le climat change, les espèces les plus adaptées changeront avec lui. Seulement au rythme où nous allons, la seule espèce capable de s’adapter à une telle crise environnementale, c’est la nôtre. Le citadin n’a aucun souci à se faire, il est en haut de l’échelle, et au prix d’éventuelles crises sociales, il y a peu de chances qu’il disparaisse à moyen ou long terme. En revanche, c’est pour la diversité que c’est dramatique, pour les autres espèces, et là il ne faudrait pas croire que la disparition des espèces ça se limite à préserver les lions ou autres animaux de cirques ou de zoos. Parce que si encore une fois on se réfugie derrière des symboles, des arbres-écrans, c’est toute la forêt en péril qu’on ignore.

L’enjeu, c’est donc bien l’extinction massive des espèces. Pour une espèce qui s’adapte au stress environnemental, il y a cent, mille, dix mille, qui disparaissent, qui ont déjà disparu et qui disparaîtront encore. La terre se réchauffe ? « On » s’adapte. Mais les espèces disparues ne s’adaptent plus. Ce qui est perdu est perdu. Et ce qui est perdu, ce sont des espèces qui ont évolué en même temps que nous, qui sont parfois plus anciennes que la nôtre, qui sont les héritières d’une longue évolution, les survivants des précédentes extinctions de masse et les témoins du miracle de la vie.

Préserver la biodiversité, ce n’est pas non plus œuvrer pour maintenir une ressource éventuelle dans le cycle du vivant : les espèces ne sont pas au service de l’homme. Que nous puissions tirer profit à tous les niveaux et cela déjà depuis des dizaines de milliers d’années, de certaines espèces, c’est pour beaucoup ce qui nous a permis de nous élever en tant qu’espèce au-dessus de toutes les autres, oui. Mais si cette exploitation est réelle et doit pouvoir se maintenir dans des proportions raisonnées, elle n’est pas la finalité de la préservation des espèces. On mange de la viande, des végétaux, toute notre pharmacopée est tirée et dépend de cette richesse, mais on ne préserve pas la nature à notre seul profit. Autrement, on ne chercherait qu’à préserver les espèces dont on tire profit. Difficile à concevoir pour un homme citadin du XXIᵉ siècle que tout l’environnement de la planète ne doit, et ne peut être, formaté à son seul usage et profit. Ici, l’ennemi, c’est l’urbanisme grandissant. On ne préservera pas les espèces dans une logique de « réserves naturelles ». L’exception, il faudra le comprendre, c’est l’urbanisme. La règle devrait être la préservation des espaces naturels pour garantir l’habitat des espèces dans leur milieu d’origine. Le dérèglement climatique impose des migrations. Les hommes peuvent migrer. Les espèces séquestrées dans des réserves, non.

L’enjeu, il est là. L’intérêt supérieur de toutes les espèces peuplant encore ce monde. Des espèces, tout comme la nôtre, qui sont le fruit de millions d’années d’évolution, de crises, de catastrophes. Le danger, il n’est pas pour demain, il n’est même pas pour nos générations futures qui ne peuvent craindre que pour leur confort de grands consuméristes ; le danger, il est de voir disparaître toujours plus d’espèces de la surface de la planète et d’être continuellement au chevet d’une poignée d’autres qu’on aura décidé de préserver pour notre seul profit. Continuons à avancer avec des œillères, et ce ne sera pas notre environnement climatique qui sera chamboulé, mais bien la surface de la terre, ce qu’on appelle biomasse, biodiversité, le « vivant », et qui pourra alors se conformer à l’idée anthropocentriste qu’on se fait d’elle : entre les villes, il n’y aura plus que des routes et des terrains vagues stériles.

Une vérité qui dérange, Davis Guggenheim (2006)

« Je vous l’avait bien dit ! » leurre dira-t-il

Une vérité qui dérange

An Inconvenient Truth

Note : 3 sur 5.

Titre original : An Inconvenient Truth

Année : 2006

Réalisation : Davis Guggenheim

Heureusement que l’Amérique est là pour nous prévenir que la Terre est en danger. Vous verrez que dans cinquante ans, ils auront réécrit l’histoire :

« L’Amérique était la seule puissance internationale à dénoncer les abus de l’hyper-consommation. Nous allions droit dans le mur et nous avons été les premiers à réagir. Puisque tout le monde envie notre manière de vivre et nous écoute, tous les pays se sont finalement rangés de notre côté pour sauver la planète. »

Les USA ont au moins cette qualité de pouvoir changer radicalement de cap quand c’est nécessaire, mais aussi de s’approprier les idées des autres pour en tirer le meilleur. Je parie donc que dans 50 ans, les USA seront plus écolos que n’importe qui, et auront — eux — réussi à convaincre de changer les règles…

Ou pas. À mesure qu’un pays s’encroûte et s’embourgeoise, l’inertie politique augmente (selon le théorème Pitigros). L’autocongratulation aussi. Depuis le film, les démocrates sont repassés au pouvoir et rien n’a changé. Globalement, le réchauffement climatique, l’Américain n’en a rien à foutre. Quand on a toujours foi en l’avenir, on croit aussi qu’on sera toujours en capacité de s’adapter. C’est le problème de la question posée : on parle de réchauffement climatique et non de ses conséquences directes. La réponse de l’Amérique pourrait tout aussi bien être : « La clim’ pour tous ! ». Quand certains se chamaillent pour savoir s’il est légitime de lancer l’alerte ou oublie la conséquence principale du réchauffement : la perte de la diversité biologique. Même dit comme ça, ça ressemble à une revendication écolo, alors on va essayer une autre expression : sixième extinction massive des espèces.

Le début de l’extinction massive des espèces coïnciderait avec le développement des civilisations humaines. Elle s’est accentuée au rythme de l’expansion de l’homme sur la planète. Vue du ciel, l’empreinte de l’homme semble minime. La part des villes est ridicule. Seulement, partout les zones urbaines ne cessent d’augmenter. La vérité (qui dérange ou pas), elle se situe plutôt là. Est-on prêts à nous interroger sur le modèle de développement et en particulier sur le principe de croissance ? Parler uniquement du réchauffement climatique permet un peu trop facilement de pointer du doigt les industriels quand ils ne font que prospérer selon les règles établies par les sociétés. Il y a quelque chose de bien hypocrite là-dedans. La responsabilité, elle est politique, commune. Il n’y a pas d’un côté les méchants industriels qui seraient des profiteurs et des pollueurs, et d’un autre côté, des populations victimes. Jamais il n’y a eu autant de systèmes démocratiques, jamais la connaissance n’a été aussi facilement accessible, et c’est paradoxalement aujourd’hui que l’inertie est la plus grande. La mondialisation et la démocratie diluent les responsabilités et développent la bonne conscience individuelle face à la reconnaissance de notre propre incapacité à changer les choses. Alors, à y réfléchir, croire que l’Amérique puisse être ce guide attendu nous menant à la vertu c’est croire au Père Noël. L’Amérique, c’est une pisseuse qui voudrait se libérer de toutes les contraintes possibles. Comment croire que des décisions soient prises pour le bien commun dans un pays où cette notion est perçue comme le diable, et où pour beaucoup moins d’État, moins de politique, est toujours la meilleure option possible ? Est-ce qu’on imaginerait une Athènes antique rêvant de moins de politique ?… Est-ce que l’Amérique de Gore peut donc devenir tout à coup écolo ? Peu probable.

Peut-être justement parce qu’il y a deux Amériques. Irréconciliable. Les Lumières ont illuminé le monde en déchargeant leur carbone dans l’atmosphère… comment faire comprendre ce paradoxe aux obscurantistes qui profitent eux aussi de ces lumières ?…

Une vérité qui dérangerait, ce serait de voir que finalement, ceux qui seraient les mieux placés pour opérer et imposer ce changement, ce sont les Chinois. Parce qu’entendre Gore dire, dix ans après, qu’il y a une vérité qui dérange, ça ressemble plus à l’aveu du gosse de riches ayant repris l’affaire de papa révélant que son rêve aurait été d’être musicien. Ah oui putain, la vérité qui tue !… Dire que le monde va mal et qu’on ne va nulle part, ça dérange, Al ? C’est bien d’enfoncer les portes ouvertes. L’écologie de bobo, c’est l’écologie d’une élite éclairée, celle qui prétend détenir la vérité et les clés d’un monde meilleur. L’écologie elle s’impose à tous ou à personne. Si elle n’est pas une évidence pour tous, eh bien qu’on crève. Mais qu’on crève les yeux bien ouverts sur le monde qu’on est en train de créer. Qu’on en souffre jusqu’à notre dernier souffle. Et comme on plonge un doigt mouillé dans un verre d’eau en nous écriant « tempête ! », on pourrait aussi à l’image de ce qui se fait pour le tabac, planter le message « voter tue » sur les urnes électorales, « consommer tue » sur chaque ticket de caisse, « se reproduire tue » sur le cul de bébé. On pourrait aussi adopter comme devise « tout ce qui nous rend plus forts nous tue ». Bref, merci pour toute cette bonne conscience. On ne peut pas chercher à être Priam et Cassandre à la fois, ou à tour de rôle. « Après moi le déluge ». Oui, oui merci.


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