S’abonner pour poursuivre la lecture
Abonnez-vous pour avoir accès à la suite de cette publication et au contenu réservé aux abonnés.
Abonnez-vous pour avoir accès à la suite de cette publication et au contenu réservé aux abonnés.
Abonnez-vous pour avoir accès à la suite de cette publication et au contenu réservé aux abonnés.

Titre original : Diplomatic Courier
Année : 1952
Réalisation : Henry Hathaway
Avec : Tyrone Power, Patricia Neal, Stephen McNally, Hildegard Knef, Karl Malden
Scénario à ranger du côté des récits d’espionnage extravagants, voire abracadabrantesques. On est juste après L’Attaque de la malle-poste où déjà Hathaway cassait les codes d’un genre, le western.
À choisir, je miserais plutôt sur des scénaristes ayant abusé des psychotropes. On pourrait être dans Hitchcock ou dans un film d’espionnage et d’action contemporain : courrier diplomatique américain qui doit retrouver une ancienne connaissance, Tyrone Power se voit contraint, bien malgré lui, de jouer les espions. Les artifices habituels du roman de gare ne manquent pas d’être utilisés : meurtre dans un train, femme fatale, blonde lumineuse en quête de rédemption émancipatrice qui expie sa soviétitude en passant à l’Ouest, militaires pas très finauds une fois mêlés à des affaires d’espionnage, et bien sûr, monsieur tout le monde qui se découvre une âme de patriote et des aptitudes insoupçonnées en boxe et en acrobaties diverses.
Au milieu de cette panoplie facile et ridicule, on rit aussi volontiers : la prime au comique, parfait imitateur de Bette Davis, qui reproduit au téléphone la voix d’un responsable militaire. Le MacGuffin usuel, retrouvé sur le tard après un concours de circonstances digne des vieux serials d’espionnage, vaut également le détour. Finalement, on y prend beaucoup de plaisir, parce que ça voyage beaucoup. En train notamment. Quoi de mieux que le bon vieux transport ferroviaire d’antan pour un thriller ? Les péripéties (souvent idiotes, sans tomber non plus dans la pure série B) s’enchaînent comme il faut.
On y retrouve aussi une brochette d’acteurs phénoménaux avec, par exemple, en hommes de main des rouges Charles Bronson et Albert Salmi à ce qu’il semble (génial dans Les Frères Karamazov, non crédité ici, j’ai donc peut-être eu une vision), puis, avec des petits rôles dialogués, Lee Marvin et surtout Karl Malden (un an après sa performance dans Un tramway nommé désir et dans un rôle ici d’abruti qu’il arrive comme d’habitude à rendre sympathique).
À côté de Tyrone Power, il faut surtout profiter du génie, du charme et de l’ironie de Patricia Neal, parfaite en femme fatale spécialiste des insinuations et du double jeu. Seul Tyrone Power ne la voit pas venir grosse comme une maison. Son personnage est peut-être mal ficelé, mais elle se régale (et nous avec) dans un rôle qui se colle aux guêtres de Power comme une chatte aux chevilles de son maître. Elle a déjà tourné dans Le Rebelle et sort du Jour où la Terre s’arrêta… En dehors des premiers acteurs cités qui n’apparaissent que brièvement à l’écran, la distribution réunit des stars, ce qui laisse suggérer une grosse production. À considérer les défauts du film, toujours à flirter avec la série B, il pourrait décevoir, mais mon amour pour les acteurs de l’ancienne génération me perdra. Voir Patricia Neal et Karl Malden au générique, c’est déjà plus de la moitié du plaisir espéré pour un cinéphile.



Courrier diplomatique, Henry Hathaway (1952) Diplomatic Courier | Twentieth Century Fox
Si vous appréciez le contenu du site, pensez à me soutenir !
Choisir un montant :
Ou saisir un montant personnalisé :
Merci.
Votre contribution est appréciée.
Votre contribution est appréciée.

Année : 2020
Réalisation : David Fincher
Avec : Gary Oldman, Amanda Seyfried, Lily Collins, Charles Dance
Le père d’un cinéaste connu qui écrit un scénario sur le frère d’un cinéaste connu écrivant le chef-d’œuvre d’un autre cinéaste connu… Étonnante faculté du cinéma à ne parler de rien d’autre que de lui-même. Ça pourrait résumer aussi la logique toute particulière de la politique des auteurs où les cinéastes finissent par être crédités comme les auteurs des films qu’ils réalisent au détriment de ceux qui les écrivent pour eux… les scénaristes. Une politique née précisément dans les années 50 dans la bouche de futurs aspirants cinéastes aux connaissances techniques inexistantes et vantant, notamment, le génie de Welles (puisqu’il est un peu question de lui). Welles les impressionnera d’autant plus qu’il sera rejeté et devenu un « auteur » maudit forcément incompris de tous sauf de ceux capables de louer les qualités assumées par d’autres. La politique des auteurs n’aime pas les auteurs, mais les destins de chef. Si Mank revient sur le scénariste de Citizen Kane, aura-t-on un jour un film sur son directeur photo, Gregg Toland, ou faut-il nécessairement être un artiste maudit pour avoir du talent ? Bref. Reste à savoir à quel Fincher le public donnera du crédit pour vanter ou critiquer le film… Louez, louez les héros de l’ombre, il n’en restera toujours pas grand-chose. Le cinéma est un sport d’incommunicabilité.
Je suppose que seul un cinéphile saura apprécier les références et le contexte évoqués. Le moindre personnage qui apparaît peut être un chef décorateur, nommé par un simple prénom (Cedric Gibbons ?), le plus respecté et le plus crédité sans doute d’un studio, et je doute de l’intérêt de jouer ainsi des références même pour les plus avertis. C’est au fond tout le problème des biopics. Et l’on n’échappe pas par ailleurs à tous les poncifs du genre, à commencer par le commentaire final pour évoquer l’épilogue de ce qu’on nous montre dans le film…
J’attends la phrase qui clôturera un jour un film en disant : « Ce film est issu d’une histoire vraie, mais tout ce que vous y avez vu est faux et tout ce qui s’y est passé après est laissé à votre imagination. » Ou bientôt peut-être : « Ce film n’a pas été écrit par une intelligence artificielle, les acteurs qui sont apparus à l’écran sont réels, leur voix n’a pas été trafiquée. Seuls les arrière-plans ont été composés par des outils de retouche contrôlés par des ordinateurs. Tous les éléments subversifs que vous auriez pu y rencontrer ont été développés à des fins illustratives ; la production décline toute responsabilité et s’excuse d’avance si certains propos, comportements ou actions exercés ou proférés par des personnages ont heurté la sensibilité des spectateurs. »
Au-delà de ces aspects « véristes » autosuffisants et un peu pénibles du film, notons quelques touches d’intérêt : le père de Fincher est mort au début du siècle, je ne sais donc pas à quelle époque il a écrit le script, mais celui-ci s’avère plutôt visionnaire. Si au milieu des années 40, raconter la vie de Hearst à travers une « fantaisie » relevait d’une logique allégorique qui s’inscrivait dans sa contemporanéité, force est de constater que l’évocation d’un monde en crise dans lequel les leaders se serviraient des médias pour influencer le peuple avait aussi quelque chose de prémonitoire. En 2020, cette critique du pouvoir se révèle encore plus juste qu’à l’époque où Fincher père a écrit le scénario. Peut-être que c’est le fils d’ailleurs qui a appuyé cet élément et qu’on n’en saura jamais rien parce qu’il a eu la délicatesse (contrairement à ce que l’on apprend du Welles du film) de laisser son père comme seul « auteur » crédité du film. Malheureusement, son scénario est peut-être un peu trop éclaté (à la Citizen Kane) pour qu’on s’attache réellement à son histoire : papa Fincher n’a pas songé que les personnages importent parfois plus que la manière dont on les met en scène. Ceux de Don Quichotte ont plus d’intérêt dans leur élément premier que mentionnés par leur auteur cloué au lit. Kane mourait en laissant échapper la bulle à neige qui allait bientôt prendre une forme narrative, rétrospective et en tout cas plus vivante que lui dans le film, mais Mank évoquerait plutôt Citizen… Kean ou Désordre et génie (1924) dans lequel le personnage passe deux heures à agoniser.
Dernière chose : les reconstitutions en extérieur, que je suppose en réalité tournées en studio, sont bien laides. On pourra dire ce qu’on veut, la luminosité du soleil dans les yeux, la densité de l’air, à cause notamment de la pixellisation des raccords entre différentes profondeurs de champ ou tout simplement trahit par le jeu des acteurs (un projecteur dans les yeux ne produit pas un même type de réaction que le soleil), aucune technique numérique ne peut encore parfaitement les rendre.
Content en revanche d’avoir pu voir à nouveau Charles Dance dans un film de David Fincher.


Mank, David Fincher 2020 | Blue Light, Flying Studio, Netflix Studios
Sur La Saveur des goûts amers :
Liens externes :
Si vous appréciez le contenu du site, pensez à me soutenir !
Choisir un montant :
Ou saisir un montant personnalisé :
Merci.
Votre contribution est appréciée.
Votre contribution est appréciée.

Titre original : Old Acquaintance
Année : 1943
Réalisation : Vincent Sherman
Avec : Bette Davis, Miriam Hopkins, Gig Young
Ironiquement, le film épingle les romans à l’eau de rose (et les auteurs qui les produisent à la chaîne « comme des saucisses ») alors qu’il ne propose lui-même rien d’autre qu’un jeu de chaises musicales amoureux. Quand on tricote un cadenas à cinq ou six prétendants autour d’un trio ou d’un carré passionnel, comment appelle-t-on ça ? L’impossible amoureux ?
Tiré d’une pièce de théâtre, le récit ponctue chaque partie d’une ellipse longue d’une dizaine d’années. Cette brutalité, admise sur scène et indispensable (faute de pouvoir multiplier les espaces comme au cinéma, tout est condensé en un même lieu et un même temps), casse bien trop souvent le rythme.
Miriam Hopkins en fait des tonnes, et on ignore si c’est de l’autodérision ou si Vincent Sherman la laisse faire n’importe quoi. Ces outrances correspondent bien au personnage, mais c’est parfois un chouia dérangeant. Bette Davis, comme toujours incroyable de justesse, parle trop fort. L’actrice, à l’arrivée du parlant, a contribué à « montrer la voix » en donnant à voir au spectateur tout l’attirail des nuances visuelles capables de ponctuer les moments d’écoute et le phrasé des répliques (des « trucs » qu’on devait probablement déjà bien retrouver au théâtre, mais que le cinéma parlant a rendus plus familiers jusqu’à faire des acteurs qui arriveront après des imitateurs de ce qu’ils avaient découvert à l’écran avec cette première génération d’interprètes). Malheureusement, en 1943, ce qui autrefois avait permis une forme de réalisme inédite devient théâtral. Les acteurs issus des cours new-yorkais qui avaient tout appris d’eux en les regardant assis dans des salles montrent le bout de leur nez. Le film semble ainsi avoir été tourné dix ans plus tôt.
Restent quelques répliques savoureuses.


L’Impossible Amour, Vincent Sherman 1943 Old Acquaintance | Warner Bros.
Liens externes :
Si vous appréciez le contenu du site, pensez à me soutenir !
Choisir un montant :
Ou saisir un montant personnalisé :
Merci.
Votre contribution est appréciée.
Votre contribution est appréciée.

Titre original : Black Legion
Année : 1937
Réalisation : Archie Mayo
Avec : Humphrey Bogart, Ann Sheridan, Dick Foran
Volontaire ou non, cinq ans plus tard, le film Échec à la Gestapo, de Vincent Sherman, avec le même Humphrey Bogart reprendra une scène où l’acteur se retrouve dans une réunion d’un groupe dangereux en sous-sol. La situation deviendra un cliché, peut-être déjà utilisée dans les films de série B de l’époque du muet, vu que ça tient un peu du fantasme et de la peur des rassemblements clandestins et des complots. Si ici et dans Échec à la Gestapo, ces groupes ont bien existé, on en reprend presque toujours un poncif principal : les « intrus » (ou comme c’est le cas ici, l’initié) arrivent au milieu de la séance. Dans d’autres films plus récents, la peur induite se focalise davantage sur de groupes inexistants ou inoffensifs comme dans Eyes Wide Shut, dans je ne sais plus quel Indiana Jones ou dans Un bourgeois tout petit, petit.
Pour le reste, La Légion noire fait partie de ces films politiques « humanistes » des années 30 qui mettent en garde contre les mouvements « séparatistes », dirait-on aujourd’hui. Il manque alors peut-être un peu de relief, mais certains films, s’ils ne tombent pas totalement dans les évidences, peuvent se révéler nécessaires. Ils décrivent une situation politique réelle et contiennent en eux un peu de l’histoire du pays et du contexte où ils ont été produits.
La fin (avec un retournement vite expédié du principal accusé) paraît facile, mais elle reste conforme aux usages des films d’époque qui s’encombraient rarement de détours psychologiques ou de mises en suspension du récit pour gagner en profondeur et en réalisme. De l’action, de l’action, de l’action. Et pas mal aussi de concision. On produit à la chaîne : les sujets politiques et sociétaux ne sont pas interdits, mais on ne s’attarde pas.
À noter que Bogart n’est pas encore une star quand il tourne le film, il vient seulement de s’assurer un rôle de second couteau sur les films de la Warner Bros. grâce à La Forêt pétrifiée du même Archie Mayo. Il sera ainsi employé par le studio jusqu’au Faucon maltais qui lui assurera une place en tête d’affiche le reste de sa carrière. Ceci explique pourquoi on l’y retrouve ici dans ce que l’on pourrait qualifier de contre-emploi (en rapport aux personnages bien installés et mythiques qui feront bientôt de lui une star et l’icône presque à la fois d’une période, voire d’une certaine forme de virilité appréciée ou reconnue des cinéphiles). Ce Bogart pas encore Bogey se révèle fragile, revanchard, et acculé avant de finir détruit par la culpabilité. On est loin de l’assurance et du charme qu’on lui connaîtra bientôt. Comme quoi, l’attitude, le statut, ça joue beaucoup dans le charisme et l’autorité que l’on croit naturels chez les acteurs ou les individus, dans la vie, capables ou soucieux de se mettre en avant.



La Légion noire, Archie Mayo 1937 Black Legion | Warner Bros.
Sur La Saveur des goûts amers :
Liens externes :
Si vous appréciez le contenu du site, pensez à me soutenir !
Choisir un montant :
Ou saisir un montant personnalisé :
Merci.
Votre contribution est appréciée.
Votre contribution est appréciée.

Année : 1931
Réalisation : Roy Del Ruth
Avec : James Cagney, Joan Blondell, Louis Calhern, Noel Francis, Guy Kibbee, Ray Milland
C’est toujours un peu désolant de constater que nombre de films pré-Code qui mettent les femmes à l’honneur ne bénéficient pas aujourd’hui d’un meilleur statut au regard de leur rôle dans la construction des rapports homme/femme au vingtième siècle. Cette question, souvent évoquée ici, trouve avec Blonde Crazy un nouvel exemple fabuleux de traitement égalitaire comme il a pu en exister dans le cinéma muet jusqu’à l’application stricte du code Hays autour de 1935. Le code n’a pas seulement imposé plus de moralité au niveau de la représentation de la sexualité ou des crimes à l’écran, elle a surtout porté un frein à un type de relations qui se tendait à se généraliser à Hollywood après la guerre. Les femmes pouvaient désormais prendre les commandes et revendiquer les égales des hommes. Avec le code Hays, elles redeviendront leur faire-valoir, leur compagne ou leurs amantes. Ce stéréotype de rapport égalitaire que l’on identifie beaucoup plus à la révolution sexuelle des années 70 et à l’émancipation des femmes, illustré au cinéma par exemple par la relation princesse Leïa/Han Solo, prend ses racines entre 1920 et 1935 essentiellement à Hollywood. Au cœur de ces quinze années d’entre-deux-guerres, la courte période pré-Code, à travers des personnages qui gagnaient en réalisme, démontrait la faisabilité de ce type de relations mixtes sans nuire nécessairement à la séduction.
Il faut voir ces dix premières minutes pour se convaincre que tout en déployant un jeu de séduction classique, l’équilibre des rapports de force permet aux personnalités qui y sont opposées de gagner en densité et en véracité. Le parlant a sans doute facilité la chose. L’insolence de James Cagney, son génie à exprimer une certaine fantaisie, son audace bouffonne pleine d’autodérision et signe de son inoffensivité, tout cela est permis par la dimension sonore qu’apporte désormais le cinéma. À une autre époque, de tels dialogues et une telle repartie tiendraient de l’exception. Et en 1931, les personnages féminins faisaient preuve d’un même caractère.
On comprend mieux la nécessité pour les conservateurs qui assistaient à l’émergence du cinéma parlant de chercher à imposer un code de bonne conduite aux studios. Le son redistribuait les cartes et devenait, pour un public sidéré par cette révolution, une incroyable machine de propagande au service des idées libérales.
Encore aujourd’hui, à l’écran, une femme tient rarement ainsi tête à un homme pour le moins insistant. Au-delà du talent des auteurs capables de proposer des répliques en réponse au pot de colle qu’interprète James Cagney, la personnalité des actrices crédibles en incarnant un tel caractère joue beaucoup. Les petites Françaises qui voyaient le retour des hommes cabossés de la Première Guerre mondiale ne montraient probablement pas autant d’autorité et d’indépendance que ces actrices des premières heures du cinéma parlant à Hollywood. Le cinéma émancipe, éduque, trace des possibles, façonne des figures auxquelles s’identifier, des modèles à suivre. En dehors de la période du muet que j’évoque dans It Girl, en 1931, à l’orée de cette révolution de la représentation des relations à l’écran, et donc de l’imaginaire social auquel tout le monde se référera par la suite, le public peut s’identifier à de forts caractères féminins. Les actrices tiennent la dragée haute à des partenaires masculins. Le star-système avait établi une nouvelle norme : la réunion des stars à l’affiche. Celles-ci devaient alors apprendre à cohabiter et à se confronter sur un plan d’égalité. La vedette féminine du cinéma muet servait une vision conforme aux stéréotypes de son genre. Le duo devenait un manifeste égalitariste. Mae West (sorte d’éléphant blanc de la période), Barbara Stanwyck (dont j’évoque aussi l’importance dans Stella Dallas et dans L’Ange blanc), Jean Harlow, Joan Blondell, et quelques autres ont montré la voie à toutes les femmes. Ici, l’intelligence de l’actrice lui permet de se mettre au niveau (très haut en matière d’autorité, de charisme et d’intelligence) de James Cagney. Mae West passait, par son excentricité, pour une exception. Joan Blondell esquissait une norme accessible à toutes les femmes.

Elle dispose de toutes les qualités : l’insolence, la lucidité (fini les grandes naïves), la désinvolture, le détachement ou l’assurance qu’elle saura toujours faire face (c’est aussi ce qui donne cette impression d’autorité naturelle, car la personne, qu’elle soit un homme ou une femme, n’a jamais besoin de passer par l’agressivité ou de hausser le ton pour se défendre — sauf avec des baffes), et une certaine forme de bienveillance cachée derrière une froideur feinte. Sur ce dernier trait de caractère, c’est le même tempérament qui nous pousse à apprécier James Cagney malgré ses penchants agressifs et ses sautes d’humeur fréquentes, et ici, son goût pour la filouterie. Ils n’auraient pas tous deux des jeux de regards ou des sourires servant de contrepoint et de sous-texte, jamais on ne pourrait autant les aimer. C’est bien leur imprévisibilité, leurs retournements (il arrive au personnage de Cagney de reconnaître qu’il est allé trop loin) et leur capacité à produire des sous-entendus qui forcent le respect du spectateur. Personne ne s’identifie à des personnalités fades et toujours prévisibles dans leur constance molle.
Au-delà de ces traits de caractère qui prouvent une personnalité déjà bien affirmée, elle a aussi du répondant. Que ce soit au niveau du verbe parce qu’elle a en bagage autant de repartie que son acolyte masculin sinon plus, mais aussi au niveau physique : c’est peut-être un tour peu réaliste, voire carrément burlesque (et en l’occurrence, c’est un running gag assez efficace au début du film), mais je ne peux m’empêcher de penser que son audace physique, celle qui lui permet de filer des gifles à celui qui lui court après, a pu donner des idées aux femmes qui voyaient le film au début des années 30. Oui, on pouvait gifler un homme, non pas parce qu’on serait outré de ses agissements, non pas parce qu’on serait une garce, non pas parce que l’on chercherait à commencer une bagarre perdue d’avance, mais parce qu’on estime être son égal. Il y a dans ces gifles quelque chose qui ressemble bien plus à des claques que Titi pourrait filer à Gros Minet, d’une grande sœur à un petit frère turbulent : la violence n’en est pas une (elle ne l’est jamais dans le slapstick), c’est une tape symbolique sur les fesses de bébé, c’est une tape au cul qui va dire « t’es bien gentil, mon garçon, mais tu m’importunes : je te gifle et on est quitte, ça te fera fermer ton caquet ». Et l’on tourne les talons sans air hautain, sans agressivité, sûre de son fait et de son droit, et peut-être un peu aussi avec un œil en coin (amusé ou non) pour voir la réaction du Gros Minet (ceci, seulement ici parce que l’on comprend que la Joan Blondell en question pourrait tout autant être intéressée par le bonhomme s’il se comportait plus en gentleman). On peut adhérer à cette forme d’égalité parce que si le personnage de Cagney est lourd, il ne tombe jamais dans ce qu’on appellerait aujourd’hui du harcèlement. Au contraire de quoi, la réaction de Joan Blondell aurait toute légitimité à ne plus se contenter de petite claque amicale et symbolique. Et quand on est un public masculin, on se dit qu’on se laisserait bien faire la leçon par pareille femme : tout compte fait, si c’est pour nous apporter un « partenaire », plus qu’une docile concubine ou une esclave sexuelle, pourquoi s’en plaindre ? On le voit d’ailleurs par la suite : sans sa blonde crazy, le filou ne se sent pas d’arnaquer son monde.
C’est un paradoxe très « pré-Code » : le personnage de James Cagney est un effroyable filou, ne cherche surtout pas à être autre chose. Pourtant, derrière cette carapace de « gros dur », se cachent une sensibilité et un sens des limites… avec les femmes, en tout cas avec celle qui l’intéresse. Le danger de ces films, peut-être parfaitement identifiés par les conservateurs de l’époque ayant poussé à suivre un code de bonne conduite, c’était probablement moins la question de la représentation (positive) faite des criminels (il y a tout un abécédaire de l’escroquerie dans le film qui aurait pu faire naître bien des vocations) ou de la représentation de la sexualité à l’écran que celle de la place de la femme émancipée dans la société américaine d’alors. Par la suite, on aura bien des paires homme/femme qui apparaîtront ensemble à l’écran toujours complices, mais que ce soit dans la série des Thin Man par exemple ou dans les screwball comedies (et en premier lieu, les comédies de remariage, si typiques de cette ère du code Hays), il s’agira de couples mariés ou appelés à l’être (en tout cas, rarement des criminels).
Quand on sortira du cadre du mariage (si relation d’égalité, il y a), elle sera relative, et presque toujours avec des filles de mauvaise vie. La femme fatale n’est pas une égale, c’est une paria, une femme qui justement doit payer le prix de son émancipation, le prix d’avoir cherché à se faire l’égale des hommes.

Voilà ce que l’on doit aux films pré-Code dans ce qui est devenu une norme dans les relations en Occident (une norme appelée à tirer davantage encore vers l’égalité). Toute notre manière de nous comporter en société est née de cette représentation des rapports homme/femme à l’écran après la Première Guerre mondiale, essentiellement à Hollywood, mais destinée à un public de masse sur toute la planète. Le cinéma muet n’était pas seulement muet, il était encore à la limite de ce qu’il était possible de faire en matière de représentation et de réalisme à l’écran. Avec le cinéma parlant, apparaissait sous nos yeux une manière d’être, de se comporter, de parler qui était devenue presque naturelle, en tout cas suffisamment vraisemblable pour qu’on puisse chercher à en imiter les codes, à en explorer les limites et les possibilités dans la vie réelle. Parfois, peut-être pour le pire (si l’on reproduit les savantes escroqueries du personnage de James Cagney), mais surtout pour le meilleur : la perspective pour le public féminin de se représenter un monde où les femmes tiendraient tête aux hommes sans crainte d’en subir les conséquences (puisque je l’ai encore en mémoire, Bette Davis se fait défigurer pour son audace dans Femmes marquées en 1937 : fini l’égalité ; on châtie plus tard ses agresseurs, mais on suggère un peu aussi qu’elle l’aurait un peu cherché en exerçant un tel métier) et d’affirmer ainsi un statut, égal à celui des hommes, prétendre au même culot, qualités ou excès, etc.
Le film devient plus conventionnel par la suite. Le personnage de Joan Blondell s’adoucit, rentre dans le rang, mais ces premières minutes du film illustrent peut-être à elles seules l’époque du pré-Code. Une époque de possibilités, d’ouverture, d’égalités acquises ou à prendre, et qui annoncera les luttes menées par les femmes des années 60 et 70.
J’insiste beaucoup sur ce sujet. Je ne connais peut-être pas autant la période que je voudrais le croire. On ne voit les choses peut-être qu’à travers ce que l’on connaît ou croit connaître. J’attends que l’on vienne me convaincre que cette période ne serait qu’un épiphénomène auquel je porterais depuis des années trop d’importance historique.
En absence de contradiction, je me permets alors de dire, presque un siècle plus tard, à cette petite blonde potelée que je l’adore. Je l’adore pas seulement pour sa beauté, sa douceur toute féminine…, mais pour son intelligence, sa dureté aussi, sa constance, et pour l’assurance et l’audace dont fait preuve son personnage dans ce film (et qu’elle a parfaitement su transmettre au spectateur). Dommage que ses films suivants (même en vedette) ne soient pas restés autant dans l’histoire que ceux du pré-Code.
Des actrices mentionnées plus haut, seule Barbara Stanwyck fera figure de rescapée à l’ère du « code », et cela, dans un style plus policé. Toutes deux se sont croisées d’ailleurs sur L’Ange blanc. James Cagney, lui, se fait remarquer la même année avec Jean Harlow dans L’Ennemi public, et à nouveau avec Joan Blondell, deux ans plus tard, dans le formidable Footlight Parade. Lui aussi restera un acteur de premier plan après 1935. Mais comme il y a eu un plafond de verre pour les acteurs du muet à l’arrivée du parlant, il y a eu plafond de verre pour les actrices attachées à des personnages émancipés au moment de l’application du code. Les hommes n’ont pas eu à souffrir de ce problème, semble-t-il. Après avoir montré la voie pendant vingt ans, Hollywood devenait presque une arme de soft power au profit des conservateurs, alors même que c’était désormais les démocrates avec Roosevelt qui dirigeaient le pays…




Blonde Crazy, Roy Del Ruth 1931 | Warner Bros.
Liens externes :
Si vous appréciez le contenu du site, pensez à me soutenir !
Choisir un montant :
Ou saisir un montant personnalisé :
Merci.
Votre contribution est appréciée.
Votre contribution est appréciée.

Titre français : Bruits de coulisses
Année : 1992
Réalisation : Peter Bogdanovich
Avec : Michael Caine, Carol Burnett, Denholm Elliott, Julie Hagerty, Marilu Henner, Mark Linn-Baker, Christopher Reeve, John Ritter, Nicollette Sheridan
Du théâtre filmé tout ce qu’il y a de plus impossible à filmer.
Pourtant, on s’y laisse prendre peu à peu, sans jamais atteindre pour autant des sommets : ça commence comme un vaudeville, ou plutôt, déjà, une pièce de boulevard mettant en scène un vaudeville avec portes qui claquent et amant (ou presque) dans le placard, et puis une fois le premier acte passé (dans tous les sens du terme), qui est en fait ici la répétition générale (ou la technique, on ne sait plus bien) avant la première, on retrouve les mêmes acteurs lors d’une représentation en province…, toujours pour le premier acte, mais depuis les coulisses. C’est clair ?
C’est sans doute là que la pièce, jouée sur une scène, prenait déjà toute sa saveur, et a attiré l’attention du cinéaste. On imagine un plateau tournant pour permettre au dispositif de se mettre en place, et puisqu’on connaît déjà un peu le « revers du décor », le premier acte, on peut s’amuser du style en coulisse qui a d’excellentes raisons de tourner au slapstick, au burlesque ou au n’importe quoi : eh oui, en coulisses, les acteurs sont censés faire silence. Jolie chorégraphie qui serait un joli hommage au film muet de la première époque (même si la difficulté de la répétition des “slaps” — surtout pour des acteurs de cinéma — oblige à une sorte de chorégraphie absurde souvent plus que réellement drôle).
À de nombreuses reprises, pourtant, l’humour fait mouche. Mais c’est sans doute plus dans l’absurdité de certaines situations, l’outrance des relations entre personnages qui finissent par un troisième acte (reproduisant une nouvelle fois le premier acte…) lors d’une dernière représentation où rien ne va plus.
Le crescendo est parfait, on peut juste regretter que ce soit difficile à voir avec des sous-titres : les répliques, donc les sous-titres, s’enchaînent à une vitesse folle, et on sature souvent d’informations. Le problème serait sans doute tout autre en français.
Bel hommage aux acteurs et aux personnes qui font tourner les représentations depuis les coulisses en tout cas. Les couacs, les représentations ratées, la pagaille, l’impréparation, l’improvisation, l’improvisation ratée, les inimitiés et les amours qui se font ou se défont, en coulisses, c’est aussi ça qui font les bons souvenirs d’acteurs… et les jolies pièces.


Noises Off, Peter Bogdanovich (1992) | Touchstone Pictures, Amblin Entertainment, Touchwood Pacific Partners 1

Année : 1934
Réalisation : Lloyd Bacon
Avec : Al Jolson, Kay Francis, Dolores del Rio, Dick Powell, Guy Kibbee
Comédie musicale sans grandes prétentions tournée juste après la trilogie à succès de la Warner des Gold Diggers. On profite des chorégraphies kaléidoscopiques de Busby Berkeley, mais bien plus encore des pitreries chantées d’Al Jolson, l’interprète du Chanteur de jazz. Ses numéros de cabaret, typiques du music-hall de l’époque, consistent à proposer différentes vignettes chantées et dansées des cultures du monde (le bar en question possède une enseigne lumineuse écrite en plusieurs langues, ça donne le ton cosmopolite du film).
À noter quelques sketches en russe pleins de jeux de mots malheureusement incompréhensibles (un côté Marx Brothers), ainsi qu’un duo sadomasochiste de domination du mâle sur la femme dans lequel Dolores del Rio danse et se soumet au fouet avant de poignarder son amoureux… Et surtout un finale où Al Jolson reprend son numéro qui l’a rendu célèbre, dit-on, celui du blackface : les visionneurs contemporains qui ne comprennent rien à cette représentation positive (c’est souvent le cas au cinéma) des Noirs du Sud pourront être scandalisés parce qu’on y trouve un numéro rempli de centaines de blackfaces façon Busby Berkeley (disponible ici).
En réalité, ces artistes, dès l’époque du ragtime, puis avec le jazz, n’ont jamais cessé de servir de ponts entre les cultures. Si certains minstrel shows dans le Sud reposaient indubitablement sur une approche raciste (moqueries, visées péjoratives), ragtime et jazz appartenaient à un registre différent et ont définitivement cassé les barrières culturelles d’alors : si l’environnement demeurait fortement raciste, chacun empruntait aux autres pour ne finalement plus constituer qu’une culture commune, qu’une histoire commune. Celle des artistes. Les rapports de dominations restaient une constante évidente, et l’on peut dans ce cadre interroger la part d’appropriation culturelle de ces numéros. Mais la situation de l’époque n’était pas aussi binaire qu’on se la représente, surtout vu de France où de tels schémas d’influences n’existaient pas sous cette forme et où le racisme trouvait son origine essentiellement dans l’histoire colonialiste du pays.
Sur d’autres extraits, Jolson adopte les gants blancs rapportés aux grooms ou aux gentlemen, costume repris quelques années plus tard par Eleanor Powell, puis des années encore après par Michael Jackson, qui poursuivra et finira d’achever cette tradition de passerelles culturelles entre diverses strates de la société américaine.
Sacré interprète que cet Al Jolson : un formidable chanteur, une autorité certaine.




Wonder Bar, Lloyd Bacon 1934 | First National Pictures
Liens externes :
Si vous appréciez le contenu du site, pensez à me soutenir !
Choisir un montant :
Ou saisir un montant personnalisé :
Merci.
Votre contribution est appréciée.
Votre contribution est appréciée.

Le fascisme afro-américain guidant le peuple : Black Panther : Wakanda Forever, Ryan Coogler 2022 | Marvel, Disney

Un ministre de la Défense s’insurge de l’image faite de l’armée française dans un film de fiction (Black Panther), on ironise en rappelant que depuis Shakespeare la fiction se permet de telles « irrévérencieuses » historiques. Je réponds :
C’est bien d’ironiser, sauf que c’est une forme de soft-power qui a ses effets. Même quand Billy se moquait de Jeanne d’Arc, ça avait ses conséquences. On nourrit ainsi des stéréotypes qui peuvent avoir des conséquences bien réelles. Si des idiots peuvent s’appuyer sur le Coran et adopter tout un narratif antifrançais pour faire des attentats, un narratif Disney a ce même pouvoir.
En revanche, effet Streisand oblige, la remarque du ministre est stupide parce qu’on répond à du soft-power défavorable en développant son propre soft-power, surtout pas en remettant une pièce dans la machine qui nous est défavorable.
En matière de soft-power, la vérité a peu d’importance. Seules comptent les cibles. L’Amérique se rachète une conscience en tapant sur ceux que Bill moquait déjà : les Français. Après les stéréotypes sur les Noirs, les Noirs américains se vengent sur les “Français”. Les Blancs américains tapaient sur les Noirs parce qu’ils les savaient sans défense. Le Noir américain (ou Wakandien) se doit désormais d’adopter les mêmes stéréotypes virilistes de ses frères US en tapant sur un bouc-émissaire sans défense : le Français. On ne rit pas. Dans l’imaginaire culturel américain, le Français, c’est le stéréotype du soft (pas power) et du guerrier qui bat retraite. C’est dire si l’imaginaire Disney pue du cul : le Wakanda, c’est une promotion pour les Noirs du fascisme.
Au lieu de s’en prendre, dans leur imaginaire, à des cultures qu’on associe à la puissance comme la Russie ou la Chine, on s’attaque à une autre qui a la réputation d’être faible. Le Wakanda n’a rien d’une nation africaine colonisée, c’est une version noire de l’Amérique fasciste rêvée par l’extrême-droite. Comme son pendant réel (l’Amérique, mais comme toutes les nations fascistes), le Wakanda a besoin d’ennemis pour justifier de son existence. Elle n’a même pas le courage de s’inventer des ennemis à sa mesure. On tape sur la pucelle d’Orléans comme on tapait sur les Noirs dans le Sud américain. Le fasciste est toujours très courageux.
Qu’un ministre réponde à ça, c’est ridicule. Reste que la critique des stéréotypes antifrançais dans ces séquences reste justifiée. Comme on peut trouver justifié de ne pas rire de la Jeanne d’Arc de Shakespeare après plusieurs siècles ou du traitement fait des Arabes et des Chinois au cinéma.