Ma Cinémathèque, mon vaisseau

(Ode)

C’est quand je te vois malmenée par les flots renégats, moi qui n’étais autrefois qu’un bateau ivre échappant tout juste des flammes d’Orion, que souffle en moi tout à coup la plus élémentaire des évidences, et que j’aspire enfin à te l’avouer : ma Cinémathèque, mon vaisseau, ma femme, ma mère, ma fille, tu peux claquer là-haut dans tes voiles comme d’autres claquent des dents face aux remous du monde, tu peux craquer, en bas, sur le pont, quand tes flancs endurent la féroce pression des mères du Sud, t’embraser sous les foudres des dieux injustes, râper ta coque molletonnée sur les récifs les plus aiguisés… c’est quand tu vogues ainsi, toute ébrouée, pantelante mais toujours inébranlable, que je t’aime.

Ô ma française sens dessus dessous, mon vaisseau pour qui mon cœur chavire, c’est en ces temps tourmentés qu’il appartient à ceux qui t’aiment de dire combien tu nous es précieuse. Précieuse de nous dévoiler chaque jour tes joyaux ; précieuse de ne jamais succomber aux sirènes de l’indignation ; précieuse d’être infaillible dans ton devoir de mémoire et d’exhumation. C’est vrai, oui, que pour cent rétrospectives filant leurs hommages dans le mainstream du temps, là-haut, en soufflant sur tes voiles Langlois, quelques maigres introspectives projetées en fond de cale, pour nous, simples rats epsteiniens ; et pour nos amis sans visages aux yeux bouffis par la peur, les pires navets possibles projetés pareillement à l’abri du gros temps, en salle des machines. Mais n’y a-t-il pas que des amours contrariées ? Aimer, c’est apprendre à accepter celui que l’on aime avec ses défauts, se rapprocher de lui quand nos deux cœurs tanguent, insoumis, sous les mêmes assauts ennemis. Passerais-tu ton temps à déprogrammer nos rendez-vous, préférerais-tu passer tes soirées du vendredi devant un bis, me crier aux oreilles de tes haut-parleurs détraqués, me geler les coucouillards quand tu laisses ton traducteur dyslexique s’occuper de la clim’, que tous ces petits ratés alimenteraient encore l’amour que je te porte. Tes imperfections, c’est pour moi l’assurance vérifiée, la certitude pas encore cocufiée, que je t’aime chaque jour davantage.

Alors, prends tes amarres, ma dulcinée, ma tek, et fais-nous à chaque séance quitter ton quai !

Ô ma française, depuis le pont, Bercy est loin ! À l’abordage, là sur tes toiles : le cinéma. Tout le cinéma ! Ici siègent mille spectateurs sur lesquels, depuis tes coursives invisibles, veillent la bande à Bonnaud. Ici, c’est : « Haut les yeux ! », et depuis nos sièges vermeils, c’est toute la Cinémathèque qui fait main basse sur Paris. Paris est une île : personne ne bouge ! Désormais, ici ce sera… l’île de Costa-Gavras !

Paris à nouveau voit rouge : la commune, c’est nous ! À l’assaut, mon vaisseau ! ma femme, ma mère, ma fille ! À l’abordage ! Prends-moi cette mer déchaînée, filme-moi jusqu’au Zénith, à l’infini, et… au-delà !

L’invisible armada projetée sur tes toiles abat les étoiles, redécoupe les constellations ! Les trous noirs louchent à ta vue, les nébuleuses se redressent craintives pour honorer ton passage, les naines brunes rougissent et les galaxies cabrent leur bras vers leur œil enflammé de peur que tu les éclipses !

Mais…, seul, capable de te faire fléchir, je le dis car je le connais bien, c’est mon fidèle écuyer : abonné comme moi, toujours le premier assis tout en bas dans tes bras, range-toi à ton tour près de lui, c’est mon Samson Pancho. Ne le brusque pas, ma mie, ma femme, ma mère, ma fille, car lui seul connaît ton secret. Je lui ai dit. « Et si les géants viennent un jour à charger ses abords, toi seul (je parle à Samson Pancho) pourra saborder le vaisseau ! »

Nul ne viendra retarder le grain moulu tout droit sorti plein de lumière de tes machines ! Samson Pancho veille sur toi !

Oui, ma dulcinée, ma tek, prends garde aux zinzins de l’espace ! Il ne faudrait pas que mon fidèle Samson découvre aux yeux de tous ce qu’il cache sous son célèbre pancho — sa botte magique !

Allez, ma belle, les quarante rugissantes sont loin et Bernard se prépare déjà à nous présenter Le Quarante et Unième sous-titré en ingouche. Bientôt le seul détroit tortueux qu’il ne te faudra plus traverser comme l’étroit goulot d’un sablier, ce ne sera plus qu’août, ce mois maudit des quatre mardis…

Puisse Vivendi (et les cent autres partenaires) mettre ainsi de l’essence dans tes voiles pour que nous puissions, nous, nous enflammer avec elles. Le septième ciel nous y attend.

Comment ?! J’oubliais de saluer ton personnel de bord ? Moi, ingénieux Hidalgo qui n’oublie pourtant jamais rien ?! — Loué soit donc ton personnel, de ta cadette appelée chaleureusement « chaton botté » (parce que bien que minuscule, on l’entend à deux milles taper du talon) à ta doyenne Tati Nova (qui change d’humeur comme la lune de quartier), en passant par Alice qui depuis qu’elle a grandi joue les Lapin blanc en haut des terriers pour nous y aiguiller (à moins que ce ne soit, sous son imper, Marina, toujours offerte à la bruine et réticente à prendre la barre). Oui, ma tek, loeh soient-ils tous ceux-là qui s’invectivent par leur nom de corde quand ton gréement se file en coulisses avant que de se défaire chaque nuit comme une toile de Pénélope : andr, stas, riva, faya, lejo, tror, ferr, khar, miel, barb, vinc, rodr, gerv, noel, gomb, cham, vink… Merci à eux, et merci aussi à ceux de la bande à Bonnaud qui nous servent chaque jour leurs plats parfois un peu de guingois ; et surtout, merci à tous ceux qui se frottent les mains contre toi pour que les nôtres restent au chaud dans nos poches : à tous ces anonymes, du pont aux machines, de la proue à la poupe, de la quille au nid-de-pie, qui font que toi, ma mie, ma dulcinée, ma tek, ma femme, ma barbe, ma couille, mon essentielle, ma vie… puisse me tirer vers le haut davantage. Tendu, toujours, rivé, à tes toiles. Grimpé haut…

Rideau

 

Alonso Quinoa

Matière sourde et malentendante

Le mystère de la matière noire expliqué

Deux physiciens aveugles se retrouvent lors d’une conférence sur le mystère de la matière noire et font état de leurs découvertes :— Je crois avoir mis le doigt sur quelque chose, sinon ce qu’on entend de l’univers ne correspond pas aux prédictions de la théorie du petit touffu.

— Il y a forcément quelque chose qu’on ne peut entendre mais qui est là sinon l’harmonie de la musique du grand tout ne ressemblerait à rien. Comment décrire cette chose que nous ne pouvons entendre mais qui doit exister ?

— La matière sourde, c’est bien.

— Parfait. Maintenant allons demander des crédits aux grands maîtres.

— Comment leur expliquer le problème ?

— Oh, t’inquiète pas, ils sont tous durs de la feuille, ils n’y verront que du feu !

— Je vois, je vois…Vingt ans plus tard, les mêmes physiciens aveugles se réunissent pour comparer leurs recherches. Ils en viennent encore une fois à la même conclusion.

— En fait, c’est étrange, parce que selon la théorie du petit touffu, la musique du grand tout devrait s’arrêter, et ralentir, pourtant, c’est le contraire qui se produit…

— C’est vrai, j’ai entendu la même chose. Ce n’est pas conforme à nos attentes, mais c’est ce que j’ai dit à mon grand maître : la science des savants aveugles modélise un univers sonore harmonieux, mais ce n’est pas la réalité, or la grande musique du monde et la théorie du petit touffu visent justement à comprendre, ou à interpréter, en sons, ce que nous ne sommes pas capables d’entendre, et parfois, on se rend compte qu’on entend mal et c’est tout le modèle qui est à revoir…

— … Oui ! et c’est ça qui est passionnant ! Ce serait tellement ennuyeux si tout ce que nous écoutons de la grande symphonie du monde correspondait aux prédictions établies par la théorie du petit touffu…

— Chut ! quelqu’un vient…

— Ce n’est rien, il ne fait que passer. Je le connais, il n’a rien d’une lumière…

— Qu’est-ce qu’on disait ?… Ah oui, nos modèles ne sont pas bons. La musique du monde s’accélère au lieu de se ralentir, c’est donc qu’il y a un tempo qui nous est inconnu et que nous ne savons pas entendre, mais il existe…

— Bien vrai. Et il nous fait le trouver, l’écouter, l’entendre

— Y voir clair !

— Restons aveugles, tu veux bien…

— Pardon, je m’égare.

— Comment allons-nous nous y prendre pour y entendre quelque chose ? et comment nommer ce phénomène incompréhensible ?

— Hum… je penche pour… « énergie sourde ».

— Oui ou « tempo sourd » ça aurait été bien aussi. Mais à force de parler de “sourd” pour identifier quelque chose qu’on ne comprend pas, ça va finir par se savoir, non ?

— Tant que ça ne finit pas par se voir, on sauve les apparences.

— On y va pour « énergie sourde » ?

— Après tout Beethoven était bien sourd.

— Nous aussi on va finir par l’être à force de tripoter nos aveuglements.

Dix ans de plus, et les mêmes physiciens aveugles se retrouvent.

— Je n’y comprends rien, et je l’ai fait savoir de mon côté aux grands maîtres…

— J’en ai fait de même. On n’y entend rien !

— Peut-être devrions-nous remettre en question la grande théorie du petit touffu ?

— Mais que proposer à la place ?

— C’est ce que les grands maîtres m’ont demandé.

— Et qu’est-ce que tu leur as dit ?

— Qu’il me fallait cinquante porte-avions, trois mille orchestres symphoniques, trois cents vierges ukrainiennes, vingt millions de bâtons de pèlerins, deux diapasons et trois mille kilomètres de cheveux de dragons tissés, et peut-être alors aurions-nous une chance d’établir une nouvelle théorie de la musique de l’univers…

— T’es fou !…

— … Et ils ont accepté.

— On est dans la merde.

— Faisons comme si nous y entendions tout de même quelque chose.

— Pas la peine. Je leur ai déjà dit qu’on y entendait rien. Que plus on écoutait la musique de l’univers, moins y comprenait ce qui s’y joue. Et…

— Et… ils veulent absolument y entendre quelque chose, ça les titille, et ils nous font confiance !

— Mais on n’y entend goutte !

— Comment ?

— Je dis qu’on n’y entend goutte !

— Ah, on n’y entend rien, oui. Et moi je vieillis.

— Tant que tu n’y vois toujours rien, ce n’est pas un souci.

— Oui, et remettons-nous au travail.

— Les trois mille orchestres symphoniques nous attendent, je ne sais pas bien ce qu’on va bien pouvoir leur faire jouer…

— Et les petites Ukrainiennes… Je crois que j’aurais même plus la force.

— Ouvrons les yeux, tout cela n’est plus de notre âge.

— Tu vois, j’aurais jamais cru en arriver là.

— Où donc ?

— Là. Nulle part. On cherche pendant tout ce temps quelque chose dont on ne sait même pas s’il existe.

— … C’est un mystère…

— Le mystère de la matière sourde.

— … Et de l’énergie sourde !


 

La jeunesse se fout du cinéma

Je me baladais un jour rue de (feu) la Cinémathèque française, et je m’étonnais de n’y voir que des passants aux tempes grisonnantes. Je croyais d’abord que l’obscurité du lieu altérait ma déficiente perspicacité, mais quand la lumière revint dans la rue, je fis un petit tour sur moi-même, scruta à droite et à gauche, pour ne voir, qu’effectivement, cette rue n’était fréquentée que par des vieux !

Étant plutôt du genre sceptique, la possibilité que les jeunes ne s’intéressent pas au cinéma, je veux bien y croire, mais il me faudra bien plus qu’une simple impression glanée un soir triste dans une rue il faut bien l’avouer déjà bien déserte. Je m’inscris donc sur un site de la rue critique, c’est un boulevard, une avenue, tout ou presque y passe, y circule, et c’est le lieu dit-on où se projette à nos pieds endormis les dernières bobines à la mode… Il suffirait alors de se pencher pour les cueillir. Un mythe sans doute, et ce qui expliquerait pourquoi le vieux préfère toujours se perdre dans sa ruelle obscure de la Cinémathèque où on préfère cueillir les curiosités en levant les yeux.

Et là, que vois-je ? Des jeunes, partout ! Là, et encore ici, et un peu plus loin ! Du jeune partout, de la chair fraîche ! de la barbe duveteuse, des voix fluettes ou criardes qui semblent tout droit sorties de la cocon pubère ! Des vieux aussi, des professeurs de collège pour la plupart, me dit-on ; des go-between, me dis-je. Mais surtout, surtout… du jeune, de partout.

J’en arrête un, 87 boulevard critique, je lui demande si un film de Capra le tenterait bien, un peu plus loin, rue (feu) de la Cinémathèque française. « Vous vous trompez de sens, mon vieux ! » qu’il me dit. « Et pourquoi donc ? » « De ce côté-ci, vous êtes côté bouche. Prenez un passage pour vous rendre de l’autre côté : côté oreille. » Je reste perplexe, mais je fais ce qu’il me conseille et me retrouve de l’autre côté du boulevard. « Suis-je du côté oreille ? que je demande à une jeunette toute maigrelette en casquette et soquette d’écolière. » « J’ai déjà répondu à trois sondages aujourd’hui ! » Elle claque ses chaussures l’une contre l’autre et disparaît. Bon, bon, bon, étrange monde que ce boulevard critique.

Je passe devant un bâtiment avec écrit dessus en lettres scintillantes façon Broadway « École de cinéma pour jeunes filles ». Un groupe s’approche de moi, l’air pas tout à fait amical, mocassins aux pieds, jupette et mitraillettes à chaque main. Une d’elle me met en joue : « Tu as trois secondes pour dire de laquelle d’entre nous est la plus jolie. Si ton top ne nous convient pas ou si tu ne likes pas notre activité, ne la publies pas sur ton mur, ou ne la relaies pas en un twitt, on te fait la peau ! Compris ? À toi, ton top ! »

Trou noir. Je me réveille deux jours plus tard dans la chambre d’un hôpital critique. L’infirmière qui arbore sur sa blouse toutes sortes de badges ridicules me dit que j’y ai échappé belle, me dit gentiment que ces « choses-là » ne sont plus de mon âge, et me conseille à l’avenir de rester dans les rues transversales de la capitale. Au bout de quelques jours, alors qu’on me remet sur pied en m’infligeant cruellement trois fois de suite La vie est belle de Roberto Benigni en m’expliquant que dans ma condition, seuls les vieux films pouvaient me requinquer, j’ose retenter ma chance avec un médecin qui semble avoir déjà un peu de bouteille, et je profite qu’il inspecte mon top 10 remis à jour pour la quatrième fois depuis sa dernière visite pour lui demander : « Dites, avez-vous déjà mis les pieds rue (feu) de la Cinémathèque française ? » Son œil s’illumine, je recommence à avoir de l’espoir, et il me répond : « J’y vais tous les jours ! C’est une de mes rues préférées. Je fais souvent des détours pour pouvoir l’emprunter, et cela dans les deux sens ! » J’en pleure tellement c’est beau, mais là ma joie retombe quand je lui demande : « Ne serait-il pas possible, pour ma santé mentale, d’arrêter de me projeter cet infâme film italien ? » Ne perdant pas son sourire, je comprends qu’il ne fait que feindre, et me répond que le film est régulièrement montré aux gens « de mon espèce » pour les empêcher de faire des bêtises, et que la méthode avait fait ses preuves. « Mais dans quel état suis-je ?! » « Dans un état… critique ! Vous ne participez pas aux sondages, vous refusez d’apprécier les critiques, vous oubliez de vous rappeler au bon souvenir de vos contacts, vous ne saluez jamais personne, vous ne mettez jamais en envie les films que l’on vous suggère, vous confondez allègrement la bouche à l’oreille et ne savez pas rester à votre place… » Et là, le coup de grâce : « Vous n’êtes pas un vrai cinéphile ! »

« Pardon !!!! »

« Les chiffres sont là, me dit-il. La moyenne des années de sorties de vos films vus est au plus bas. Sans vouloir vous faire peur, je crois que vous êtes un peu snob et bien trop éloigné des réalités. » Je ne sais quoi répondre, je dois devenir fou.

Le lendemain, on me transfère dans une salle « Cinexpérience B54 : projection pour vieux céniles ». L’ambiance est plutôt apaisante, deux rangées de lits séparées par une “rue” Langlois. En m’installant, l’infirmière me dit : « Bienvenue à Bois d’Arcy. On vous projettera les films que vous avez connus dans votre enfance. » S’ils ne sont pas italiens tout me va, ai-je envie de lui répondre, mais je m’abstiens. Et en effet, pendant une semaine, on me sert à moi et à mes camarades alités une sorte de soupe composite de “vues” du cinéma primitif. Jamais le même film, mais aucune continuité narrative, comme si les bobines étaient projetées au hasard lors d’une séance sans fin. Je me familiarise avec les autres patients, et à ma grande surprise, je comprends vite que les plus atteints ne sont pas comme on pourrait le penser les plus vieux. Un d’eux attire plus particulièrement mon attention. Il me dit s’appeler TheBadBreaker, être en convalescence depuis plus d’un an depuis sa chute quasi mortelle après le visionnage d’un film intitulé « Happy End ». C’est du moins ce qu’il prétend, car à chaque fois qu’il vient à évoquer ce titre, il est pris tout à coup de convulsion et semble en proie à une terrible culpabilité ; il claque alors des dents, et entre ses lèvres je finis par comprendre quelque chose comme « non, ce n’est pas ça, je sais que c’est Memento que j’ai vu, je vous le promets, je ne le ferai plus, plus jamais ! laissez-moi revenir ! ». Un jour où il semble aller mieux, je tente une nouvelle fois LA grande question que je pose depuis que je suis dans la capitale : « Es-tu déjà allé rue (feu) de la Cinémathèque française ? » Je ne m’attendais pas à une réaction aussi épouvantée, car ne le voilà qui gesticule dans tous les sens et se met à transpirer tout en criant « Non, ce n’est pas moi, ce n’est pas moi qui y est mis le feu ! »

Mon examen de sortie, je l’ai passé hier. J’ai trafiqué mon top 10, dénoté plusieurs centaines de vieux films, répondus à des sondages ridicules, j’ai menti sur l’intérêt que je portais sur la filmographie d’une actrice nommée Felicity Jones (ou quelque chose d’approchant), j’ai complimenté l’équipe médicale pour la sélection de films italiens qu’on m’avait projetés à ma sortie de la cinexpérience, j’ai même ajouté le médecin et quatre autres membres de l’équipe à mes contacts en promettant de les suivre, j’ai feedbacké en dénonçant les écarts paranoïaques du patient TheBadBreaker, j’ai ajouté en envie les derniers films partenaires du boulevard critique, j’ai promis de participer à toutes les activités proposées… bref, j’ai menti sur toute la ligne et me voilà maintenant libre. Vieux, mais libre.

Mais comme j’ai décidé aussi de me venger. Je serai maintenant aussi con. Et je dénoncerai à la police critique tous les vieux films délaissés par la jeunesse des grands boulevards. Bientôt, d’un côté comme de l’autre, nos pieds ne pourront plus avancer sans se prendre dans ce que certains prendront d’abord pour des prospectus sans saveur, mais que d’autres peut-être finiront par lire. La jeunesse se cambre mais a refusé de lire, refusé de voir. Il est temps de ranimer en elle le feu de la passion. Cesse de regarder tes pieds, jeunesse, lève la tête, et contemple le chemin déjà parcouru par d’autres. La Cinémathèque te tend les bras. Projette-toi-z’y (va !).

Où sont passées les guinguettes d’antan ?

fabulations et autres histoires

En 1847, j’avais tout juste 5 ans et j’étais si sage que ma grand-tante Pauline me taquinait en me disant que j’étais déjà vieux. Quelque 168 ans plus tard, c’est avec nostalgie que je me rappelle des guinguettes aménagées sur les bords de Seine où nous nous réunissions en famille tous les dimanches. Quel âge aviez-vous en 1847 ? Il doit bien y en avoir parmi vous qui étaient contemporains des Renoir ? D’Auguste ou plus certainement de Jean ? Je n’ai pas bien connu cette période pour avoir été envoyé sur la lune pas mal de temps, mais j’ai cru comprendre que l’un et l’autre avaient bien restitué dans leurs toiles et leurs films l’ambiance des bals et cabarets populaires de mon enfance. Quand je suis rentré en 77, tout cela avait disparu. Où sont donc passées mes guinguettes d’antan ?! Chirac n’avait-il pas dit qu’il se baignerait dans la Seine, et alors que nos vieilles guinguettes pourraient venir repeupler nos rives, mais en dehors de quelques agglomérations à travers des opérations plus ou moins fantaisistes et rarement “populaires”, il est triste de constater qu’on préfère aujourd’hui s’enfermer le dimanche pour voir Michel Drucker sur son canapé, jouer à la WII avec des amis, recevoir la famille dans son chez soi pour tester la dernière recette de Master Chef ! ou regarder le « grand match » de Ligue 1 sur son téléviseur triple Axel.

C’est en 1871 que j’ai quitté la banlieue parisienne. J’ai donc largement pu profiter de ces ambiances durant mon enfance. J’ai même une fois entrepris avec un ami de faire le tour des enceintes de Paris voguant de bal en bal, samedis et dimanches, durant tout un été. Le frous-frous de Paris disions-nous. Les jupes de filles. L’ivresse des dimanches à la campagne…

Qu’avez-vous donc fait de mes guinguettes, ô jeunesse ?! Oh, je connais la musique… Certains de vos grands-parents me la chantaient déjà à mon retour quand à l’arrivée de Mitterrand j’avais naïvement pensé que c’était le retour du Front populaire que je n’avais pas eu la chance de connaître, et donc des bals et des barques, des cabarets et des goguettes du sud de Paris, des réunions improvisées autour des marchés, et donc, de mes bonnes vieilles guinguettes… Ils pouvaient bien rire, dire que c’était ringard, eux les enfants qui avaient connu la guerre et accueilli l’Amérique, ses chewing-gums, ses jeans et ses Elvis à bras tendus… Savent-ils seulement ce que vous pensez aujourd’hui de leur Paris occupée de G.I ? Tout est ringard, tout finit ringard, mais la guinguette est là, dans nos veines, prête à jaillir comme une eau de Seltz.

Sortez les bouteilles, samedi c’est bataille de Seltz avec les copains, et demain soir, c’est Champagne ! Rendez-vous dans vos mairies et exigez le retour des guinguettes, de bals musette et du beau peuple sur nos rives ! Le dimanche, la WII c’est fini !…

Reniflez, cet air pur de la campagne. Peut-être reverrez-vous les mille jupons de la grande-tante Pauline, la madeleine qu’elle vous plantait dans la bouche, et les trois cents délices sonores qui vous agitaient alors dans tous les sens jusqu’à finir dans les haies de roses du petit bar à Pierrot.

Le bar. Que reste-t-il de nos bars… d’antan ? C’est si français aujourd’hui de s’asseoir à la terrasse d’un café… – Et la guinguette n’est pas français ?!!! Sommes-nous tous les touristes de notre propre histoire ? n’accordons-nous au passé que ce résidu futile ?… Je me baladais tout à l’heure autour du bois de Vincennes, quasi désert. Les musiciens autrefois se réunissaient pour faire danser le peuple, aujourd’hui ils se cloîtrent dans les bosquets pour ne pas déranger les voisins en rêvant aux prochains arrangements qu’ils pourront faire sur Audacity ; et le petit peuple se réunit sur l’herbe autour de l’eau pour improviser un casse-croûte lancé sur Facebook. Les canards peuvent crever tranquilles, ça fait 40 générations qu’ils n’ont pas entendu la moindre note d’accordéon ou les grognements trébuchants d’un cocu aviné.

Alors, Mitterrand est passé et Jack Lang l’a fait… Il a relancé la fête de la musique. Relancé oui. Il y a un siècle, on disait… la guinguette et elle se tenait deux à trois fois par semaine dans tous les environs de Paris. Les bourgeois-même à une époque venaient incognito y dégourdir leur cocotte un peu comme on ramène une belle à son papa. Aujourd’hui, on se fait prendre un photo par le journal de la ville le jour d’inauguration de Paris-Plage et on retourne s’enfermer dans son palais neuilléen gardé par trois adolescents de la légion.

Messieurs Mitterrand, Chirac, messieurs les Américains qui avez importé chez nous baguettes et bérets, bars et petites voitures, qu’avez-vous fait de mes guinguettes d’antan ?

Coin-coin. Coin-coin… Coin-coin……… Coin-coin. Coin-coin…………… Coin-coin.

Nightfall, Jacques Tourneur (1957)

Dennis ou le Dernier Page Tourneur

NightfallNightfall, Jacques Tourneur (1957)Année : 1957

8/10 IMDb  iCM

Listes

Noir, noir, noir…

MyMovies: A-C+

Réalisateur :

Jacques Tourneur

Avec  :

Aldo Ray

Anne Bancroft

Brian Keith

Fabulation en guise de commentaire détourné

(Harry Cohn était le directeur historique de la Columbia, distributeur de Nightfall. À la même époque, Dennis Hopper peinait à trouver du travail en tant qu’acteur. Le second essaie de faire comprendre au premier que le cinéma est à un tournant et qu’on en sent les prémices dans ce film. Dix ans plus tard, c’est la Columbia qui distribuera Easy Rider, l’un des films phares du nouvel Hollywood.)

— Allô ? Dennis ?! Harry Cohn à l’appareil…

— Salut, chef !

— M’emmerde pas ! C’est quoi cette note de service que je viens de recevoir ?! Je t’ai demandé d’espionner sur les plateaux et tu me ponds… des commentaires sur le film avec quelques… conseils ?! Tu te foutrais pas un peu de ma gueule, gamin ? Qu’est-ce que tu as fait pendant tout ce temps ?!

— J’étais avec Elvis comme vous me l’aviez demandé, chef. J’ai pas pu aller sur le film de Tourneur parce qu’il y avait trop d’extérieurs…

— Comment ça le film de Tourneur ? C’est Tyron Power qui me l’a proposé…

— C’est Jacques Tourneur qui le réalise, chef, c’est son film. Tyron Power a crée la Copa dans cette optique, pour donner plus de libertés aux…

— Ah oui !, c’est ce que tu dis dans ton machin : la politique des auteurs ? c’est quoi ces conneries ?!

— C’est français, chef !

— Si c’est français, c’est des conneries ! Bref, qu’est-ce que je lis là : « Ne vous êtes vous jamais mis à regarder les couples dans le métro en essayant de deviner d’après la manière dont ils parlaient depuis combien de temps ils étaient ensemble ? » Mais bordel, Dennis, c’est quoi cette merde ?! tu crois que je prends le métro ?! Tu te crois à New York ?! Et puis, tu te prends pour un écrivain, c’est quoi cet immonde détour pour introduire une note de service ! Une putain de note de service où je te demande qui fait quoi sur un plateau !… Écoute-moi bien Dennis, je suis le dernier à t’offrir du travail, t’es sur la liste noire. En plus d’être un crétin de rouge à ce qu’on dit, il a fallu que tu ailles chercher des poux à Hathaway. T’es un malade, Dennis ! Donc si tu veux rester en Californie et éviter de retrouver dans ton putain de métro new-yorkais, tu fais ce que je te demande !

— Vous étiez bien pourtant heureux d’avoir reçu ma note de service sur la musique diégétique, chef !

— Si tu crois que j’y ai compris quelque chose à ta fichue note !… Mais je te reconnais au moins ça oui, Dennis. La musique pour Le Pont de la rivière Kwaï, ça marche du tonnerre. En plus du film, on vend à tour de bras cette musique qui nous a pas coûté un kopek… Et c’est bien parce que t’avais l’oreille musicale que je t’ai fourgué avec Elvis, qu’est-ce que tu crois !

— Mais Harry, il m’emmerde ce type. Je peux pas prétendre éternellement être son pote…

— T’étais bien pote avec ce pédé de James Dean, je pensais au moins te faire plaisir ! Et m’appelle pas Harry, connard !

— Très bien, connard…

— Ni Harry, ni chef, ni connard, espèce de trouduc !!!…

— Très bien…

— Je reviens à tes commentaires : tu m’expliques les figures de style en moins ?

— Voyez-vous, il s’est comme passé un truc sur ce film. Je suppose que vous l’avez vu comme moi, lors de la première rencontre entre Anne Bancroft et Aldo Ray dans le bar…

— J’espère que tu plaisantes, elle n’en finit pas cette scène ! J’ai cru mourir !

— Elle est nécessaire pour exposer les personnages, développer leur psychologie…

— Attends, Dennis, j’ai raté un wagon : t’es acteur, pas scénariste, ça aussi c’est une idée de ta… politique des auteurs ? tu veux te convertir, tu veux être le nouveau Dalton Trumbo ?!

— Mais écoute, la psychologie, c’est très important, c’est l’avenir du cinéma. Laisser plus de champ aux acteurs, créer des personnages plus complexes, s’attarder sur les détails de la vie, les incertitudes…

— C’est ce que je dis : tu te fous de ma gueule ! Le cinéma, c’est l’action. L’action, c’est tout ce dont le public demande. Et ce que le public demande, c’est à nous de lui donner. L’offre. Et la demande.

— Mais Harry, si tu lui offres toujours ce qu’il attend, ton public va se lasser… Et puis merde, c’est de l’art aussi…

— J’ai rien entendu. Bon, explique-moi ce truc avec Aldo…

— En fait, je crois que ça tient plus d’Anne Bancroft. Aldo est très bon, mais il est encore meilleur dans cette scène parce qu’elle l’élève à un niveau que peu d’acteurs peuvent atteindre. Jimmy m’en parlait déjà, ce sont les nouvelles techniques de jeu à New York…

— Je ne compte pas importer dans mon studio ce jeu chiant à mourir où les acteurs se grattent les fesses en regardant les étoiles ! Ici, c’est Hollywood, c’est l’action qui détermine le rythme. À l’écran, dès que tu baisses le rythme, le spectateur s’endort et la prochaine fois, il ira voir ailleurs. J’ai vu ça pour Sur les quais : c’est bon pour décrocher des Oscars, mais je n’ai pas aimé le travail qu’a fait ce Français avec un accent bolchevik sur le film de Kazan. Ces scènes en extérieurs sont mal éclairées, ça fait vrai, mais est-ce que le public demande à ce que ça fasse vrai ? Non. On vend du rêve. Pas cette lèpre néoréaliste…

— Et pourtant, je sens un truc, j’ai vu ça en rêve, Harry ! Je suis sûr qu’on va y venir.

— Mes couilles ! L’écran large, Technicolor, musique et action ! Le Pont de la rivière Kwaï ! Bon sang, Dennis, même quand tu as raison, t’es incapable de t’en rendre compte. Et tu veux devenir scénariste, ou critique, ou je ne sais quoi…

—… Réalisateur ! Un jour, je serai un putain de réalisateur ! Je serai aussi scénariste et je jouerai aussi dans mon putain de film, Harry ! et tu sais quoi, Harry ? c’est toi qui le distribueras ! Je ferai tout pour t’emmerder, mais tu finiras par le distribuer mon putain de film !!!

— Plutôt crever !

— Tu ne comprends pas, Harry ! T’es un dinosaure, le vieux Hollywood va s’effondrer et tu vas t’effondrer avec ! Tu vas crever espèce de fossile fasciste !!!

— Bon sang, mais c’est vrai ce que disait Hathaway ! t’es un véritable emmerdeur ! Et moi qui te file un job !… Qu’est-ce que tu en sais qu’on va crever ?! Que ton tour viendra ?! T’es rien ! tu ponds des notes de service, tu t’encanailles avec des têtes d’affiche, mais toi t’es rien ! t’es qu’un emmerdeur !

— J’ai raison, Harry ! et tu verras ! Tu verras que tous les acteurs passés par New York s’imposeront à Hollywood, et si Hollywood ne leur laisse pas les clés, il n’y aura plus rien ici ! Ce sera la Floride, il n’y aura plus que des vieux à siroter leur martini dans un transat !

— Eh bien parlons-en de ces acteurs de la « méthode »… Qu’est-ce que tu lui trouves à cette Anne Bancroft ?! Elle est censée être une actrice caméléon, comme ils le prétendent tous, et elle est pas fichue d’être crédible en mannequin ! Tu l’as pas vu marcher ?! ils ne vous apprennent pas ça les Français ?! On dirait une gourde qui avance !… Ils me font rire ces acteurs de Lee Strasberg… J’ai vu ce Paul Newman dans Marqué par la haine : si c’est ça l’Actor studio, donner un rôle d’Italien à un Irlandais, ça va vite capoter cette histoire ! D’ailleurs, ça l’est déjà… on dit qu’il tourne un western avec un type venu de la télévision. C’est déjà fini pour lui. Et tiens, ton Anne Bancroft, je la renvois illico à la télévision, elle aussi : ma « méthode » ! Et dans dix ans, je la sors du placard, et j’en fais une mère juive !

— Elle est Italienne.

— C’est donc qu’elle est déjà ringarde ! Les Italiens, c’est fini pour eux à Hollywood. Capra, Minnelli, Sinatra. On a eu note dose. Le temps est à l’Amérique profonde. Regarde Elvis, c’est lui l’avenir du cinéma. Il me faut des types comme Elvis !

— Je te le promets… tu la reverras. Parce que les choses vont changer. Quand je suis défoncé, je vois le monde tel qu’il sera dans quelques années. Et je la vois, Harry. Je la vois, Paul Newman, et ce réalisateur…

— Arthur Penn… la télévision… quel cauchemar… Je veux Elvis ! Je veux du rêve sinon on va tous crever à cause de cette salope de télévision !

— Voilà ! tu comprends rien Harry. Tous, nous allons prendre le pouvoir ! et plus jamais rien ne sera comme avant ! Tu verras comment les acteurs qui sont capables d’improviser vont imposer une nouvelle manière de jouer. Le rythme sera ralenti, moins systématique, et ce sera la psychologie contrariée des personnages qui fera avancer ta putain d’action ! Pas ton putain d’Elvis ! Tu verras que c’en sera fini des tunnels de dialogues bien écrits ponctués par une musique de fanfare. La musique sera présente, oui, mais pour illustrer les états d’âmes des personnages. Ou elle sera diégétique…

— Comme dans Le Pont de la rivière Kwaï

— Parfaitement !

— Et comme Elvis, bonté divine !!!

— Non, ce sera le temps du rock’n’roll non pas parce que vous voudrez mettre aux goûts du jour vos musicals, mais parce que le rock, c’est la vie, c’est la rue, et parce que c’est la vie, c’est naturel de l’entendre à travers la vision des personnages. Les vieux genres hollywoodiens, que sont les musicals, les westerns et les films noirs vont disparaître et réapparaître sous de nouvelles formes, que nous, déciderons de remettre au goût du jour… Comme dans L’Équipée sauvage… L’avenir est au western mécanique, aux musiques électriques, et aux paradis artificiels…

— Mais putain, Dennis, tu dis n’importe quoi ! Je comprends plus rien : c’est quoi… les films noirs !

— Tes putains de « crime films », Harry ! Ce sont les Français qui les appellent comme ça !

— Tu m’emmerdes avec tes Français ! Qu’ils s’y mettent à faire des films ces losers ! Ceux qui sont encore capables de faire quelque chose, ils sont ici, à Hollywood ! Tourneur, c’est bien lui qui a dirigé ta Bancroft !

— On ne dirige pas Anne Bancroft, Harry ! Tu n’as pas bien vu le film ! Je te le redis : pense à mes couples dans le métro…

— Très bien, monsieur je-vois-l’avenir, explique-moi ça deux secondes !

—… c’est pourtant simple. Elle parle dans cette scène comme si elle connaissait Aldo Ray depuis une éternité…

— Ah, voilà ! elle est là ta crédibilité ! ton génie !… C’est leur première rencontre ! ça tient pas la route !

— Elle est là la nuance, Harry. Et c’est ça que toi et tes congénères de l’ancien monde ne pourront jamais comprendre. C’est parfaitement délibéré de sa part : c’est une approche psychologique. On s’adresse ainsi aux gens quand on a déjà plus rien à attendre d’eux, quand on a des certitudes et la première d’entre elles : qu’on est déjà un loser…

— Je comprends mieux maintenant pourquoi elle porte un prénom français…

— As-tu remarqué comment elle parlait ? Il n’y a pas cinquante pancartes lumineuses qui s’éclairent à chaque fois qu’elle s’apprête à parler. Ça coule tout seul. Les acteurs de demain seront capables d’improviser, mais ils seront aussi capables de jouer avec simplicité le texte imposé : le corps disposera de sa vie propre, et les mots ne seront l’expression que d’une puissance intérieure, l’une et l’autre s’opposant aussi naturellement que je m’oppose à toi.

— Cette saloperie qui te fait parler a donc un nom ?! c’est un putain de « naturalisme » ?!

— C’est une nouvelle ère qui s’ouvre. Et ton Aldo fait pareil. C’est un acteur correct, mais il ne sera jamais aussi bon que dans cette scène… Parce qu’il a en face de lui une actrice qui lui facilite le travail.

— Dennis ?!

— Harry ?

— Je veux plus te voir. T’es viré. Ne compte plus travailler à Hollywood, ne pense même plus foutre les pieds en Californie. Henry avait raison. Tu es fou à lier. Je peux faire une dernière chose pour toi : je te paie ton voyage pour New York. Je suis sûr qu’on apprend beaucoup de choses sur la psychologie du personnage dans une rame de métro. J’ai eu ma dose.

— C’est la chose la plus sensée que tu aies jamais dite à mon attention, Harry. J’irai à New York, et je suivrai les mêmes cours qu’Anne Bancroft. Et que Jimmy…

— Jimmy est mort Dennis, fais-toi une raison et reviens à la réalité…

— Jimmy avait raison et vous avez tort ! L’avenir est aux auteurs, aux réalisateurs, aux acteurs, à la liberté et à la vie. La révolution viendra d’Europe, et Hollywood sera obligée de suivre en nous laissant les clés. Hollywood, Harry. Pas toi, parce que tu ne seras plus là malheureusement à l’heure de notre sacre pour venir nous embrasser le cul. Tu seras le premier à laisser ta place, mais tous les autres suivront. Un nouvel Hollywood est en marche : Anne Bancroft et Arthur Penn travailleront ensemble. Anne Bancroft, toujours, en ton honneur, baisera un jeune juif avant de le voir s’échapper avec sa fille : tout le monde baise tout le monde. Pas de bons, pas de méchants, ce sera ça le nouvel Hollywood. Parce que c’est ainsi qu’est la vie. J’ai eu une vision durant Nightfall. Tu vois, ces bus à la fin du film ? Ne trouves-tu pas choquant de faire ça en studio ?

— Ça coûtait moins cher ! Il y avait déjà trop d’extérieurs !

— Bientôt, on hésitera plus à prendre la route et aller là où est la vie. On partira aussi pour être libérés de votre bêtise : laisser une équipe partir en extérieurs quelques semaines et imposer que les scènes du bus soient tournées en studio pour avoir plus de contrôle sur le tournage ?!!… Eh bien, j’ai eu cette vision, Harry, et un nouvel âge commencera, là, à l’instant où deux mômes irresponsables prendront la route à bord d’un bus vers une destination inconnue. Celle qui restera derrière et qui leur aura en même temps montré la voie, représentant le vieil Hollywood, ce sera elle, Anne Bancroft. Et ils partiront, loin de tout ça et d’eux-mêmes. Lonesome Cowboy, Harry. Easy Riders. Nos racines sont là : sur la route. Et nous allons y retourner pour de bon. Accompagnés, mais seuls, perdus. En recherche de quelque chose qui ne vient pas. Parce que c’est ça la vie. Et parce que bientôt, la vie qui s’imposera au cinéma sera celle des enfants de la guerre. Cette glorieuse génération de baby-boomers qui demandera sa place dans le monde et qui refusera de faire la guerre. Ils s’opposeront à leurs parents en faisant le choix de l’éternel jeunesse, c’est-à-dire de l’irresponsabilité. Fini les happy end où chaque chose doit revenir à sa place. Au contraire, tout devra remuer, et c’est cette agitation, cette incertitude, qu’on se doit de montrer au cinéma et qui ne se fait pas encore. Une errance. Une quête. Un abandon à soi-même et une attirance fatale vers le vide. On vous attirera ainsi vers le fond quand vous serez tout fatigués et nous seuls remonterons pour être les nouveaux géants. De nouveaux tyrans animés par leur seule irresponsabilité. Et quand les chefs de studios recevront des notes de service de la part des auteurs, ce ne sera que pour répondre « OK ».

— Je sais tout ça, Dennis. Et tu sais pourquoi ?

— Non.

— Parce que je fais aussi partie de ton rêve. Je suis déjà mort. Tu ne m’as jamais envoyé de note de service parce que tu es incapable d’écrire quoi que ce soit, Dennis. Ta vision du futur est exacte, mais elle reste incomplète. Tu feras Easy Rider, oui, et nous le distribuerons. Et ce sera un succès. Et puis, tu continueras à être ce que Dennis Hopper a toujours été. Un fou et un emmerdeur. Certains d’entre vous prendront le pouvoir. Anne Bancroft connaîtra le succès tel que tu en as eu la vision… Mais ceux qui prendront notre place la prendront et la garderont en appliquant nos méthodes. Et ceux qui comme toi refuseront de les appliquer en prétendant faire un cinéma de la méthode resteront en marge. Comme toutes les révolutions, Dennis : ton nouvel Hollywood ne durera qu’un temps. Le… néoclassicisme arrivera pour s’imposer dans la longueur sans même que vous vous en aperceviez. Il y a des opportunistes qui prendront la main quand nous partirons, et il y a les losers. Tu es un loser, Dennis. Et c’est ce que tu as toujours voulu être.

— FUCK YOU, Harry ! fumier !

— Easy, easy, Dennis. Je ne suis que le rêve d’un fou. Alors réveille-toi. Et que tombe la nuit.

Les Partouzeurs de l’aube

Ode aux amis qui se lèvent tôt

À deux mains, dès l’aube, à l’heure où blanchit la compagne
J’épouillerai la raie. Vois-tu, je sais que tu me tends.
Je jouirai par ta forêt, je lierai tes montagnes.
Je marcherai les yeux fixés sur cent autres triques.
Sans rien voir au-dehors, sans entendre vos bruits.
Seul avec toi, et toi, et toi, et toi, au milieu de tous, le dos courbé, les reins rossés,
Cuistre, et vos joues pour moi seront comme des huîtres.
Je ne me fierai ni à la croupe du soir qui tombe
Ni aux poils obliquent descendant sur vos sœurs.
Et quand je jouirai, je lâcherai ma bombe
Sur vos gouttières de mous verts et vos jarretelles en sueur.

Les Partouzeurs de l’aube.

— Allô, service des cooptations bonjour !

Il se murmure aussi qu’ils sont échangistes, se donnent en spectacle depuis leur club « Le Bouche à oreille », et ne font jamais rien sans les autres. La haute société du like. L’amour industriel. Le talent, le vrai, le nique. Les plus beaux, les plus chauds. Ceux auxquels la plèbe rêve de ressembler. Ceux qui en sont. Ceux qui font la pluie et décident de l’heure du levé. Ceux qu’on regarde et qu’on lit. Ceux qu’on admire et qu’on peep. Ceux qui pourraient sauver le monde depuis les coulisses de leur gouvernement sélect.

Tu niques ?

On n’y échappe pas, ils sont partout les partouzeurs. Ils nous lisent, nous aiment, permettent d’un geste que nous nous reproduisons. Il faut les aimer parce qu’eux nous aiment de tout leur être. Avec leurs fesses, leurs lèvres, leurs seins. Avec la pulpe des doigts, ils chatouillent notre petit bout et c’est du matin au soir notre profil qui s’anime tout autour. Un amour, suivi d’un autre, qui se susurre entre toutes les bouches et jusqu’aux oreilles dans une giclée de neige irrépressible. Il faut être là au levé, quand les œufs sont frais et les rosebuds prêts à se faire chatouiller, quand tous dans le beau « Bouche à oreille » s’enlacent, et quand derrière la vitre nous les voyons jouir au milieu de la rosée, et quand d’un soupirail s’évade, défèque, cet agréable remugle propre à ceux qui s’aiment dans la courtoisie.

Partouzeur pour la vie. Dans l’arène lubrique de nos amours. Un jour peut-être ma queue s’y déroulera. Un jour peut-être ma queue s’y roulera. Un rêve, une espérance, un nœud pieux. La bande n’est pas encore pour moi. Pas assez de chatouilles. Trop d’oreille et pas assez de bouche. Pas de pieu suffisamment noué sous mes fesses pour que je m’y couche. Alors, caresse-toi en attendant. Tripote ton voisin de queue qui t’y fera rentrer peut-être. Lèche celui qui te précède et tends les deux fesses à celui qui te suit. Partout les partouzeurs. Bientôt tu en seras.