Ma Cinémathèque, mon vaisseau

(Ode)

C’est quand je te vois malmenée par les flots renégats, moi qui n’étais autrefois qu’un bateau ivre échappant tout juste des flammes d’Orion, que souffle en moi tout à coup la plus élémentaire des évidences, et que j’aspire enfin à te l’avouer : ma Cinémathèque, mon vaisseau, ma femme, ma mère, ma fille, tu peux claquer là-haut dans tes voiles comme d’autres claquent des dents face aux remous du monde, tu peux craquer, en bas, sur le pont, quand tes flancs endurent la féroce pression des mères du Sud, t’embraser sous les foudres des dieux injustes, râper ta coque molletonnée sur les récifs les plus aiguisés… c’est quand tu vogues ainsi, tout ébrouée, pantelante mais toujours inébranlable, que je t’aime.

Ô ma française sens dessus dessous, mon vaisseau pour qui mon cœur chavire, c’est en ces temps tourmentés qu’il appartient à ceux qui t’aiment de dire combien tu nous es précieuse. Précieuse de nous dévoiler chaque jour tes joyaux ; précieuse de ne jamais succomber aux sirènes de l’indignation ; précieuse d’être infaillible dans ton devoir de mémoire et d’exhumation. C’est vrai, oui, que pour cent rétrospectives filant leurs hommages dans le mainstream du temps, là-haut, en soufflant sur tes voiles Langlois, quelques maigres introspectives projetées en fond de cale, pour nous, simples rats epsteiniens ; et pour nos amis sans visages aux yeux bouffis par la peur, les pires navets possibles projetés pareillement à l’abri du gros temps, en salle des machines. Mais n’y a-t-il pas que des amours contrariées ? Aimer, c’est apprendre à accepter celui que l’on aime avec ses défauts, se rapprocher de lui quand nos deux cœurs tanguent, insoumis, sous les mêmes assauts ennemis. Passerais-tu ton temps à déprogrammer nos rendez-vous, préférerais-tu passer tes soirées du vendredi devant un bis, me crier aux oreilles de tes haut-parleurs détraqués, me geler les coucouillards quand tu laisses ton traducteur dyslexique s’occuper de la clim’, que tous ces petits ratés alimenteraient encore l’amour que je te porte. Tes imperfections, c’est pour moi l’assurance vérifiée, la certitude pas encore cocufiée, que je t’aime chaque jour davantage.

Alors, prends tes amarres, ma dulcinée, ma tek, et fais-nous à chaque séance quitter ton quai !

Ô ma française, depuis le pont, Bercy est loin ! À l’abordage, là sur tes toiles : le cinéma. Tout le cinéma ! Ici siègent mille spectateurs sur lesquels, depuis tes coursives invisibles, veille la bande à Bonnaud. Ici, c’est : « Haut les yeux ! », et depuis nos sièges vermeils, c’est toute la Cinémathèque qui fait main basse sur Paris. Paris est une île : personne ne bouge ! Désormais, ici ce sera… l’île de Costa-Gavras !

Paris à nouveau voit rouge : la commune, c’est nous ! À l’assaut, mon vaisseau ! ma femme, ma mère, ma fille ! À l’abordage ! Prends-moi cette mer déchaînée, filme-moi jusqu’au Zénith, à l’infini, et… au-delà !

L’invisible armada projetée sur tes toiles abat les étoiles, redécoupe les constellations ! Les trous noirs louchent à ta vue, les nébuleuses se redressent craintives pour honorer ton passage, les naines brunes rougissent et les galaxies cabrent leur bras vers leur œil enflammé de peur que tu les éclipses !

Mais…, seul, capable de te faire fléchir, je le dis car je le connais bien, c’est mon fidèle écuyer : abonné comme moi, toujours le premier assis tout en bas dans tes bras, range-toi à ton tour près de lui, c’est mon Samson Pancho. Ne le brusque pas, ma mie, ma femme, ma mère, ma fille, car lui seul connaît ton secret. Je lui ai dit. « Et si les géants viennent un jour à charger ses abords, toi seul (je parle à Samson Pancho) pourras saborder le vaisseau ! »

Nul ne viendra retarder le grain moulu tout droit sorti plein de lumière de tes machines ! Samson Pancho veille sur toi !

Oui, ma dulcinée, ma tek, prends garde aux zinzins de l’espace ! Il ne faudrait pas que mon fidèle Samson découvre aux yeux de tous ce qu’il cache sous son célèbre pancho — sa botte magique !

Allez, ma belle, les quarante rugissantes sont loin et Bernard se prépare déjà à nous présenter Le Quarante et Unième sous-titré en ingouche. Bientôt le seul détroit tortueux qu’il ne te faudra plus traverser comme l’étroit goulot d’un sablier, ce ne sera plus qu’août, ce mois maudit des quatre mardis…

Puisse Vivendi (et les cent autres partenaires) mettre ainsi de l’essence dans tes voiles pour que nous puissions, nous, nous enflammer avec elles. Le septième ciel nous y attend.

Comment ?! J’oubliais de saluer ton personnel de bord ? Moi, ingénieux Hidalgo qui n’oublie pourtant jamais rien ?! — Loué soit donc ton personnel, de ta cadette appelée chaleureusement « chaton botté » (parce que bien que minuscule, on l’entend à deux milles taper du talon) à ta doyenne Tati Nova (qui change d’humeur comme la lune de quartier), en passant par Alice qui depuis qu’elle a grandi joue les Lapin blanc en haut des terriers pour nous y aiguiller (à moins que ce ne soit, sous son imper, Marina, toujours offerte à la bruine et réticente à prendre la barre). Oui, ma tek, loeh soient-ils tous ceux-là qui s’invectivent par leur nom de corde quand ton gréement se file en coulisses avant que de se défaire chaque nuit comme une toile de Pénélope : andr, stas, riva, faya, lejo, tror, ferr, khar, miel, barb, vinc, rodr, gerv, noel, gomb, cham, vink… Merci à eux, et merci aussi à ceux de la bande à Bonnaud qui nous servent chaque jour leurs plats parfois un peu de guingois ; et surtout, merci à tous ceux qui se frottent les mains contre toi pour que les nôtres restent au chaud dans nos poches : à tous ces anonymes, du pont aux machines, de la proue à la poupe, de la quille au nid-de-pie, qui font que toi, ma mie, ma dulcinée, ma tek, ma femme, ma barbe, ma couille, mon essentielle, ma vie… puisse me tirer vers le haut davantage. Tendu, toujours, rivé, à tes toiles. Grimpé haut…

Rideau

Alonso Quinoa

La Jeunesse de Maxime, Grigori Kozintsev, Leonid Trauberg (1935)

Révolution de biberons

Note : 4 sur 5.

La Jeunesse de Maxime

Titre original : Yunost Maksima

Année : 1935

Réalisation : Grigori Kozintsev & Leonid Trauberg  

Avec : Boris Chirkov, Valentina Kibardina, Mikhail Tarkhanov

Enfin un bon film dans cette rétrospective soviétique… Le meilleur film soviétique vu ces derniers jours à la Cinémathèque était présenté dans un autre cadre (Croc Blanc).

Une chose est certaine, pas besoin de vivre dans un État totalitaire pour faire de la culture de propagande. 1934-35, on est juste avant les Grande Purges, et aurait donc soufflé, paraît-il, un petit air de liberté dans la production soviétique aux premières heures du parlant. Sauf que pour un créateur à cette époque, pas besoin de sentir la pression de l’autorité totalitaire juste au-dessus de sa tête pour aller dans le sens du pouvoir, il y a un totalitarisme bien plus sournois qui parfois le précède et pousse à la propagande molle et convaincue (c’était sans doute le cas ici), qui est la bienséance, le politiquement correct ou le courant dominant de pensée suivant une révolution de grande ampleur (politique, morale, sociétale, etc.). Il n’y a pas esprit plus endoctriné et servile que celui qui pense agir librement et de bonne foi. La bonne foi, ou la lâcheté, de ceux qui se cachent dans la foule parmi les gueulards qui pensent encore faire la révolution parce qu’ils braillent alors qu’ils ne font qu’enfoncer des portes ouvertes et se mêler au nouveau courant dominant.

Voilà comment en 1934, quand on met en scène des directeurs d’usine, des patrons, des cosaques, des petits nobles à la campagne, des bourgeois, c’est toujours sans la moindre nuance, et on tire toujours dans la caricature facile et inutile, car elle contente la masse et le pouvoir dominant, ne gratte que ceux qui sont désormais passés de l’autre côté, de ceux des indésirables, des faibles ou des minoritaires. Alors non, ce n’est pas de la propagande, pire que ça, plus tendancieux, c’est de la petite haine gratuite et sincère qui parce qu’elle est gratuite et sincère se donne l’apparence d’une noble et légitime récrimination.

Heureusement que le film se concentre autrement sur la manière dont Maxime s’éduque et s’élève, s’oppose et finalement, lui, gagne des convictions qui le mettent réellement en danger face au pouvoir alors en place. L’exaltation de l’élan communiste, révolutionnaire, au moins il peut être accepté ici par le spectateur neutre, parce qu’il est justifié et qu’il lutte contre les courants dominants. La question des bourgeois et des ouvriers, finalement on s’en fout pas mal et ne ressort de cette histoire qu’une des plus vieilles histoires du monde : les faibles contre les forts, et parmi ces faibles, des héros qui ont commencé petits, parfois même pas du tout concernés (tournure à la Moïse presque), et on touche alors à la mythologie, on suit les archétypes d’une dramaturgie parfaitement exécutée, on oublie les détails faciles et caricaturaux comme on oublie les approximations sonores ou les raccords douteux.

Ce n’est plus un film illustrant une idéologie, c’est un film qui décrit le destin d’un petit héros de la révolution comme on aurait pu en raconter des milliers. Ce Maxime, c’est tout à la fois Lacombe Lucien, d’abord, puis Edmond Dantés, Rastignac et on le devine un jour Spartacus. L’idéal qui l’anime, c’est le seul qui vaille, c’est celui de la liberté. La liberté contre l’oppression et le totalitarisme. Et celui-là est commun à tous les peuples, toutes les époques.

Le plus étrange dans tout ça, c’est que le totalitarisme est aussi généré par des courants. Les mêmes qui servent d’abord à faire tomber les digues d’une précédente oppression, puis qui bâtissent sans qu’on s’en aperçoive d’autres remparts contre lesquels il faudra lutter.

Et là, on n’est plus en 1917, en 35, mais en 2017. Il est affligeant de voir à quel point un petit nombre d’individus peuvent prendre plaisir à foutre le bordel autour d’une institution comme la Cinémathèque française (La Jeunesse de Maxime est projeté en même temps que le nouveau film de Roman Polanski et des intégristes féministes se mêlent à la fête), non pas pour défendre la cause qu’ils prétendent mais parce qu’ils se rêvent en grands héros oppressés et se complaisent dans une fausse idée de l’héroïsme et du courage en singeant leurs glorieux aînés. La jolie révolution de crocodiles avec ses tartes à la crème et ses nibards à l’air. Ceux-là devraient comprendre une chose : les révolutionnaires n’ont pas de pères, elles naissent de l’oppression, pas de l’indignation (bourgeoise). Il serait terrifiant de voir combien tous ces fous qui répandent des messages stupides sur les réseaux sociaux, ou devant la machine à café, en parlant à leurs copines, avec le même degré de défaut d’intelligence, de mesure ou d’à-propos en venaient tout à coup à assumer la bêtise de leur opinion et oser sortir dans la rue affronter l’épouvantable régime patriarcal (sic) sous lequel nous vivons. On sent tout de même que beaucoup qui affichent publiquement leur soutien à une cause idiote et déplacée le font par petit intérêt, précisément de cette manière molle d’adhérer à une idéologie dominante contre laquelle on n’ose trop encore élever la voix, protester, qui est précisément l’état d’esprit qu’on ressent dans ce film et qui n’est rien d’autre que de la complaisance à l’égard de la pensée qui domine et qui tend peu à peu vers l’inquisition. Il y a un petit totalitarisme vicieux là-dessous qui sent pas très bon et qui heureusement a peu de chance de tourner au totalitarisme femen. Car papa veille. Ces petits élans totalitaires poussés par les vagues molles de notre bêtise finissent presque toujours par faire pschitt. C’est bien la logique de l’indignation, sentiment si populaire en ce début de XXIᵉ siècle. On montre ses seins au méchant loup, on lui tire la langue, et on se rhabille en rentrant chez papa. Le jeune Maxime en serait affligé. Des petites-bourgeoises jouant les effarouchées alors qu’on manque tant de bonnes femmes pour embrasser la carrière politique (que rien ni personne ne les interdit de suivre).

Tous ceux-là étaient donc venus jouer les Spartacus d’opérette devant le temple du cinéma de papa, pour le seul motif qu’un certain Roman Polanski y était invité pour présenter son nouveau nanar (mesdames, vous pourrez revenir mercredi, la rétro, donc les hommages, c’était pas encore pour ce soir). Et moi, comme à mon habitude quand il y a tout un tas de films chiants projetés, j’y étais enfermé depuis le début de l’après-midi.

Eh ben, elles m’ont bien fichu les pétoches ces grognasses. Tout à coup, c’est vrai, je me sens moins l’envie d’aller violer des jeunes filles. Faut dire que je me laisse facilement impressionner. L’une d’elles est passée sous mon nez, m’a mis laittéralement son téton sous les yeux avant de brailler : « Mes tétons ou la vie ! » Qu’est-ce que c’est que cette nouvelle invective ? Et elle insiste, elle prend à pleines mains sa poitrine hâlée au miel de mai, et répète : « Mes tétons ou la vie ! » Il me serait trop difficile de répondre à une question aussi saugrenue (non, c’est vrai quoi ?), alors je réponds en foutant élégamment une main à mes parties : « Prends plutôt mes bourses, ma mie ! » « Et allez donc, t’es pas mon père ! », qu’elle me rétorque en levant une jambe en l’air (où c’est qu’elle a bien pu aller chercher ça ?!), et là elle lâche ses nibards carrossés comme les ailes d’un camion volé et me fout une main là où la mienne venait juste de lâcher l’affaire : « Plutôt deux pois qu’un·e, bonhomme ! » Je m’égosille (un peu à sa manière) sans chercher plus avant à comprendre son vocabulaire, et je me surprends tout à coup à prendre un accent, moi aussi, inclusif : « Agression·e ! Agression·e ! » Pour le reste, je ne m’en rappelle plus. Je me suis réveillé en Epstein. Pas le réalisateur, la salle. (Parce que moi je distingue les hommes de leurs productions.)

Vive la révolution, la vraie. Contre l’oppression. La vraie… (Ou contre le totalitarisme, le petit, celui de la pensée dominante qui fait loi et contre lequel rares sont ceux qui osent s’ériger.)


Sur La Saveur des goûts amers :

Top films russo- soviétiques

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L’obscurité de Lim

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Matière sourde et malentendante

Scénettes et dialogues

Science, technologie, espace, climat

 

Vue d’ensemble de la distribution de matière noire dans une tranche d’Univers d’un milliard d’années-lumière de côté.

Le mystère de la matière noire expliqué

Deux physiciens aveugles se retrouvent lors d’une conférence sur le mystère de la matière noire et font état de leurs découvertes :

— Je crois avoir mis le doigt sur quelque chose, sinon ce qu’on entend de l’univers ne correspond pas aux prédictions de la théorie du petit touffu.

— Il y a forcément quelque chose qu’on ne peut entendre mais qui est là sinon l’harmonie de la musique du grand tout ne ressemblerait à rien. Comment décrire cette chose que nous ne pouvons entendre mais qui doit exister ?

— La matière sourde, c’est bien.

— Parfait. Maintenant allons demander des crédits aux grands maîtres.

— Comment leur expliquer le problème ?

— Oh, t’inquiète pas, ils sont tous durs de la feuille, ils n’y verront que du feu !

— Je vois, je vois…Vingt ans plus tard, les mêmes physiciens aveugles se réunissent pour comparer leurs recherches. Ils en viennent encore une fois à la même conclusion.

— En fait, c’est étrange, parce que selon la théorie du petit touffu, la musique du grand tout devrait s’arrêter, et ralentir, pourtant, c’est le contraire qui se produit…

— C’est vrai, j’ai entendu la même chose. Ce n’est pas conforme à nos attentes, mais c’est ce que j’ai dit à mon grand maître : la science des savants aveugles modélise un univers sonore harmonieux, mais ce n’est pas la réalité, or la grande musique du monde et la théorie du petit touffu visent justement à comprendre, ou à interpréter, en sons, ce que nous ne sommes pas capables d’entendre, et parfois, on se rend compte qu’on entend mal et c’est tout le modèle qui est à revoir…

— … Oui ! et c’est ça qui est passionnant ! Ce serait tellement ennuyeux si tout ce que nous écoutons de la grande symphonie du monde correspondait aux prédictions établies par la théorie du petit touffu…

— Chut ! quelqu’un vient…

— Ce n’est rien, il ne fait que passer. Je le connais, il n’a rien d’une lumière…

— Qu’est-ce qu’on disait ?… Ah oui, nos modèles ne sont pas bons. La musique du monde s’accélère au lieu de se ralentir, c’est donc qu’il y a un tempo qui nous est inconnu et que nous ne savons pas entendre, mais il existe…

— Bien vrai. Et il nous fait le trouver, l’écouter, l’entendre

— Y voir clair !

— Restons aveugles, tu veux bien…

— Pardon, je m’égare.

— Comment allons-nous nous y prendre pour y entendre quelque chose ? et comment nommer ce phénomène incompréhensible ?

— Hum…, je penche pour… « énergie sourde ».

— Oui ou « tempo sourd » ça aurait été bien aussi. Mais à force de parler de “sourd” pour identifier quelque chose qu’on ne comprend pas, ça va finir par se savoir, non ?

— Tant que ça ne finit pas par se voir, on sauve les apparences.

— On y va pour « énergie sourde » ?

— Après tout Beethoven était bien sourd.

— Nous aussi on va finir par l’être à force de tripoter nos aveuglements.

Dix ans de plus, et les mêmes physiciens aveugles se retrouvent.

— Je n’y comprends rien, et je l’ai fait savoir de mon côté aux grands maîtres…

— J’en ai fait de même. On n’y entend rien !

— Peut-être devrions-nous remettre en question la grande théorie du petit touffu ?

— Mais que proposer à la place ?

— C’est ce que les grands maîtres m’ont demandé.

— Et qu’est-ce que tu leur as dit ?

— Qu’il me fallait cinquante porte-avions, trois mille orchestres symphoniques, trois cents vierges ukrainiennes, vingt millions de bâtons de pèlerins, deux diapasons et trois mille kilomètres de cheveux de dragons tissés, et peut-être alors aurions-nous une chance d’établir une nouvelle théorie de la musique de l’univers…

— T’es fou !…

— … Et ils ont accepté.

— On est dans la merde.

— Faisons comme si nous y entendions tout de même quelque chose.

— Pas la peine. Je leur ai déjà dit qu’on n’y entendait rien. Que plus on écoutait la musique de l’univers, moins y comprenait ce qui s’y joue. Et…

— Et… ils veulent absolument y entendre quelque chose, ça les titille, et ils nous font confiance !

— Mais on n’y entend goutte !

— Comment ?

— Je dis qu’on n’y entend goutte !

— Ah, on n’y entend rien, oui. Et moi je vieillis.

— Tant que tu n’y vois toujours rien, ce n’est pas un souci.

— Oui, et remettons-nous au travail.

— Les trois mille orchestres symphoniques nous attendent, je ne sais pas bien ce qu’on va bien pouvoir leur faire jouer…

— Et les petites Ukrainiennes… Je crois que j’aurais même plus la force.

— Ouvrons les yeux, tout cela n’est plus de notre âge.

— Tu vois, j’aurais jamais cru en arriver là.

— Où donc ?

— Là. Nulle part. On cherche pendant tout ce temps quelque chose dont on ne sait même pas s’il existe.

— … C’est un mystère…

— Le mystère de la matière sourde.

— … Et de l’énergie sourde !

La Balade de Jim

Petit exercice de style : patchwork de plusieurs textes composés à la suite du visionnage du film de James Gray, The Lost City of Z, pour en faire l’éloge (ah, non, ce n’est pas ça). Sont ainsi fabucompostés ici : Lord Jim, Les Mystérieuses Cités d’or (introduction), Au cœur des ténèbres, L’Île au trésor, Le Tour du monde en 80 jours, Les Racines du ciel, Tarzan, seigneur de la jungle. Je laisse au lecteur le soin de mettre un sens derrière cette fabulation.

publié sur le Net, oublié, laissé à l’abandon, puis retrouvé cinq ans après

(chacun ses trésors honteux)

The Lost City of Z, James Gray 2017 | Keep Your Head, MICA Entertainment, MadRiver Pictures

La Balade de Jim

Pour connaître l’âge de la terre, regardez l’Amazone depuis la mer des Caraïbes. Mais quelle tempête peut révéler le cœur de l’homme ? Entre Panama et la mer des Sargasses, bien des hommes sans nom préfèrent vivre et mourir inconnus.

Voici l’histoire d’un de ces hommes.

Parmi la collection de dévoyés et de héros échoués sur les côtes du fleuve Amazone nul ne fut plus respecté ou plus maudit que Percival Harrison Fawcett. L’histoire de Fawcett débute au temps où les navires de la Royal Geographical Society desservaient un vaste Empire colonial. Le jour où il reçut son ordre d’embarquement pour explorer des zones frontières inexplorées d’Amérique du Sud Fawcett était en excellente condition. C’était un jour sombre et sinistre mais pas pour Fawcett. Pour lui, c’était le début d’une glorieuse carrière. Il était d’une grande agilité dans l’escalade des agrès. La, il pouvait vivre ses rêves personnels comme nous en avons tous. Le jour de la remise de son brevet d’élève officier, on vit combien Fawcett était de ceux qui attirent la confiance. En somme, l’un d’entre nous. Un homme de confiance, mais assurément aussi, un loser. Bref, exactement le genre d’homme qu’il fallait pour intervenir au milieu de la jungle pour départager une frontière entre la Bolivie et le Brésil. Fawcett trouvait la vie exigeante mais ennuyeuse absorbante mais vide. Un sentiment imprécis nous pousse à explorer l’Amazone. Une merveilleuse soif d’aventure et de mystère. Il s’isolait dans un monde imaginaire. Lequel d’entre nous n’a pas rêvé de sauver une jolie Maya sur un pittoresque radeau assailli par les piranhas et noyé sous les balles sifflantes des conquistadors ? Par son imagination débordante il gagnait la gloire, le bonheur, le respect découvrant la cité perdue de Z. Tout seul, naturellement. Fawcett était acclamé, aimé et surtout, on lui faisait confiance.

Puis, un jour d’une moiteur extrême, Fawcett connut pour la première fois les hasards de l’exploration. Nous le déposâmes au comptoir le plus proche afin qu’il reçût des soins à l’hôpital. Les autres malades étaient ravis d’avoir quitté la jungle. Mais Fawcett était impatient de retrouver l’Amazone, l’action. En attendant, il flânait, se tenait à l’écart de toutes les épaves humaines. Dès qu’il put se diriger sans canne, il signa un engagement sur le premier radeau en partance.

Ce radeau, c’était le mien.

Je m’appelle Henry Costin.

— Vous regardez le radeau de la mort.

Il faisait route vers Ponprica. Comme chargement 800 harengs fumés en route pour la cité de Z.

— Bonjour, je suis Henry Costin.

— Et moi, le futur grand explorateur de ce nouveau siècle.

— Depuis quand êtes-vous explorateur ?

— Deux ans.

— Anglais, hein ?

Le radeau était tranquille, solide. Le monde était ferme sous ses pieds. Il avait l’impression d’être seul responsable de toutes les âmes à bord. Il était à la hauteur de la situation. Il n’y avait rien qu’il ne puisse affronter.

Pour combien de temps ?

Jim, où es-tu ? As-tu achevé ta petite Odyssée ?

Le XVIᵉ siècle…

Des quatre coins de l’Europe, de gigantesques voiliers partent à la conquête du Nouveau monde. À bord de ces navires : des hommes, avides de rêves, d’aventure et d’espace, à la recherche de fortune.

Qui n’a jamais rêvé de ces mondes souterrains, de ces mers lointaines peuplées de légendes, ou d’une richesse soudaine qui se conquérait au détour d’un chemin de la Cordillère des Andes. Qui n’a jamais rêvé voir le soleil souverain guider ses pas au cœur du pays Inca, vers la richesse et l’histoire… des Mystérieuses Cités d’Or.

Ah, mince, c’est pas par là.

La rivière, sans repos, peuplée de souvenirs d’hommes, et de bateaux, des gens qui recherchent or et gloire. Quelles merveilles n’ont pas flotté sur cette rivière, vers une terre mystérieuse et inconnue ? Les rêves des hommes, l’héritage des différents États, les germes des Empires. La rivière est noire ce soir mes amis. Regardez, on dirait qu’elle débouche au cœur des ténèbres.

Non mais décidément, on n’en sort pas. Cette jungle !…

Pendant notre petite promenade le long des quais, il se montra le plus intéressant des compagnons, m’instruisant sur les différents navires que nous voyions, sur leurs gréements, leurs tonnages, leurs nationalités, m’expliquant les travaux en cours : on déchargeait la cargaison de l’un, on embarquait celle de l’autre, tandis qu’un troisième allait appareiller. Et à chaque instant, il me racontait une anecdote sur les navires ou les marins, ou il me répétait une phrase que j’apprenais par cœur. Je voyais de plus en plus que ce serait pour moi le meilleur des compagnons de bord.

Quand nous arrivâmes à l’auberge, le chevalier et le docteur Livesey étaient assis ensemble, attablés devant une pinte de bière et des rôties. Ils s’apprêtaient à aller sur la goélette faire une visite d’inspection.

Long John raconta l’histoire du commencement à la fin avec beaucoup d’esprit et la plus exacte vérité.

Long John ?! Dis, Jimmy, tu veux pas m’aider un peu à m’y retrouver dans ce puzzle d’histoires moisies ?!

La maison de Saville-row, sans être somptueuse, se recommandait par un extrême confort. D’ailleurs, avec les habitudes invariables du locataire, le service s’y réduisait à peu. Toutefois Percy Fawcett exigeait de sa femme une ponctualité, une régularité extraordinaire. Ce jour-là même, 2 octobre, Percy Fawcett avait donné congé à Madame Fawcett — celle-ci s’était rendue coupable de lui avoir apporté pour sa barbe de l’eau à quatre-vingt-quatre degrés Fahrenheit au lieu de quatre-vingt-six —, et il attendait sa future femme, qui devait se présenter entre onze heures et onze heures et demie.

En ce moment, on frappa à la porte du petit salon dans lequel se tenait Percy Fawcett.

Madame Fawcett, l’ex Madame Fawcett devrait-on dire, apparut.

« La nouvelle Madame Fawcett », dit-elle.

Une femme âgée d’une trentaine d’années se montra.

« Vous êtes Française et vous vous nommez Farrah ? » lui demanda Percy Fawcett.

— Brigitte, n’en déplaise à Monsieur, répondit la nouvelle épouse, Brigitte Fawcett, un nom qui je l’espère ne vous incitera pas à quelques jeux interdits…

— Soyez sans crainte, chère Brigitte. Je m’en irai aussitôt que vous m’aurez rasé la barbe.

— Tout cela est un peu rasoir, comme prémices de notre nuit de noces, j’espérais mieux.

— Je suis bien d’accord, c’est bien pourquoi j’ai décidé de partir seul.

— Mais où allez-vous, infidèle ?!

— En quête de gloire ! Au Brésil !

OK…

Fawcett pensa de toutes ses forces à son ami Costin et à la promesse qu’il lui avait faite, ou plutôt au marché qu’ils avaient conclu. Cela s’était passé il y avait déjà plusieurs années et depuis Fawcett continuait fidèlement à payer le prix convenu, une vache et une chèvre, chaque printemps. Fawcett se souvenait de son air rébarbatif, lorsqu’il était venu en parler à Costin, et combien il s’était fait prier, et comment à la fin Fawcett dut se mettre en colère, et menacer de le rosser, ce qui n’était qu’une manière de négocier, il le savait bien, d’autant plus que Fawcett dépendait entièrement de sa bonne volonté. Il était assis sur une natte, dans un coin de sa case, petit, nu, ratatiné et grognon, le poil blanc de ses joues et de son crâne seul visible dans l’ombre. Il dit à Fawcett qu’il avait mal au ventre et qu’il devait revenir un autre jour ; que d’ailleurs il ne savait pas du tout s’il pourrait faire ça pour lui ; Fawcett était un blanc et un chrétien, il n’était pas de sa tribu, pas de sa terre, et Costin n’avait plus la force qu’il fallait pour entreprendre la chose en faveur d’un mécréant. Fawcett lui rappela tous les services qu’il lui avait rendus depuis qu’ils se connaissaient. Quant à être un chrétien et un mécréant, Fawcett avait plus confiance en lui que certains jeunots de sa propre tribu, et il le savait. Il continua à lui dire, va-t’en avec les tiens, mais Fawcett savait que c’était uniquement pour faire monter le prix. Fawcett se mit enfin à gueuler, le menaçant, s’il refusait, de faire passer une route en plein pays Oulé et par son village encore ! Il savait que Fawcett ne le ferait jamais, mais que cela comptait tout de même dans le marché. Il gémit, leva les poings, jura qu’il n’avait jamais fait cela pour un blanc et que c’était une chose que personne n’avait faite avant lui : Fawcett sut ainsi qu’il acceptait. Ils convinrent du prix et Costin allait choisir un bon terrain. Mais Fawcett connaissait le sien depuis longtemps, il avait passé des mois à chercher, à comparer, à errer sur les collines à travers les bois. Il lui fallait beaucoup d’espace et, en même temps, il ne voulait pas être trop isolé, il lui fallait d’autres arbres autour de lui.

ZzzzzzzzzzZ…
 

De l’utilité des fous

Scénettes et dialogues

— C’est qui ce zouave au milieu de la piste ?
— C’est Lim.
— Et vous le laissez faire n’importe quoi là ? il pourrait se blesser.
— Oh, non ! il est solide.
— Et le ridicule, il s’en préoccupe pas ? Peut-être qu’il se pense brillant.
— Oh, si, il a tout à fait conscience d’être ridicule… 98 % du temps.
— Ben pourquoi il fait le guignol alors ?
— Pour les 2 % qu’il reste… Attends, il arrive…
—… Il est con.
— OUI JE SUIS CON ! C’est pour ça que je suis nécessaire !!!!!!!
— Putain, t’es grave toi.
— Vous n’avez aucune pitié pour lui, vous le laissez faire n’importe quoi… Enfin tant pis pour lui en même temps…
— Mais non, vraiment. Il est utile.
— Tu crois ça, toi.
— Oui.
— Tu peux m’expliquer ? Moi je lui envoie un bon coup de pied au cul, je ne veux pas en entendre parler des zouaves de ce genre.
— C’est quoi le dernier film que tu es allé voir ?
— Celui de Danny Boon.
— Aïe. Regarde-le encore. Au milieu de ce vacarme, de ces gesticulations ridicules, qu’est-ce qu’au fond, tu crois qu’il est en train de faire ?
— Je sais pas. Tu fais quoi là toi à rester dans le coin, tu le regardes vraiment ?
— Non, je ne le regarde pas. C’est qu’à force de tourner dans tous les sens, à marcher sur les mains, à faire n’importe quoi, quelque chose tombe parfois de ses poches…
— Quelque chose ?
— Des clés. Et c’est pas ses clés de bagnole.
— Ah… merde, c’est beau, tu deviens lyrique, mais je suis toujours pas convaincu. Moi il me casse les pieds, les oreilles, il me pompe l’air, et ça fait que dix minutes que je suis là. C’est quoi donc ces formidables clés, ces dernières clés que ta poule aux jeux d’or t’a lancées ?
— Regarde par toi-même et fais le tri. Il vient de pondre tout un trousseau de films qu’il va voir (ou pas) la première semaine de mars. Regarde ! C’est un receleur de première ! Y a pas que du bon, mais il n’est pas responsable de la qualité. Mais y a souvent de quoi faire…
— Hum. Y a aucun Danny Boon dans tout ça. Ça me dit rien, y a pas trop matière à taper le box-office. Ce type est à la fois snob et complètement détraqué. Un dégénéré même. Ça doit être ça qui te plaît.
— J’aime les clés au jeu d’or. Alors le reste, je laisse faire, c’est du vent. Il remue beaucoup mais il n’est pas méchant. Tiens, le v’là qui rapplique, fais-lui un sourire.
— Fais pas cette tête de trou de balle, l’étranger !!!!! C’est quoi ta dernière recommandation ?!!!!!!!!!
— Hein ?! S’il te plaît, tu me laisses tranquille ?…
— C’est koi ta dernière rec, mec !!!!!!!
— Parle moins fort, t’es gentil.
— C’est koi ta dernière rec, MEC !!!!
— Tu sais que tu es un peu insistant comme garçon ?
— C’est koi ta dernière rec, MEEECC !
— Tin tu crains.
— Attends, laisse-moi faire. Hé, Lim… ! Lim, regarde ici. Là ! Lim, c’est quoi le dernier documentaire que tu pourrais me conseiller ?
— …
— Énorme, tu l’as calmé direct !
— Laisse, laisse. Alors, Lim ?
— CHÉ PAS !
— Il va pas se mettre à pleurer au moins !
— Non, regarde. C’est sa manière d’échanger. Lim, Lim ? Si tu veux, j’ai des recommandations à te donner. Tiens, j’ai tout un jeu ici.
— Je rêve, toi aussi tu te trimbales avec un jeu de clés d’or dans la poche ?… Hé, mais fais gaffe, il est en train de partir avec !!!!
— Et maintenant, tu es tranquille.
— Ah ouais. Tu sais y faire.
— J’ai toujours sur moi aussi quelques tranches déjà coupées d’un bon pain de campagne.
— Ah, et c’est pourquoi ?
— Pour mieux y étaler ses pâtés.
— Moi je l’attacherais à un piquet, je lui filerais jamais à manger et j’attendrais qu’il crève. Il est pas humain ce “mec”.
— Mais non, regarde comme il est joyeux à sauter dans tous les sens !
— Tant qu’il reste au loin et qu’il vient pas foutre sa truffe dans mes affaires, il peut sauter comme il veut. Hé, comment tu vas faire pour rentrer sans tes clés ?
— Je vais rentrer avec les siennes. Regarde. Il y a bien assez de clés. L’une d’elle ouvrira forcément sur un trésor.
— Je crois que t’es dingue toi aussi. T’es même peut-être plus dingue que lui.
— C’est vrai. Aujourd’hui, tu sais ce que je me suis appliqué à faire ?
— Non.
— J’ai créé tout un jeu de clés… ouvrant sur le box-office de la semaine.
— Ah ouais ! mais c’est cool tu me files le lien !

(Quand personne n’écrit de jolies histoires sur vous. Écrivez-les vous-mêmes.)

La jeunesse se fout du cinéma

Je me baladais un jour rue de (feu) la Cinémathèque française, et je m’étonnais de n’y voir que des passants aux tempes grisonnantes. Je croyais d’abord que l’obscurité du lieu altérait ma déficiente perspicacité, mais quand la lumière revint dans la rue, je fis un petit tour sur moi-même, scrutai à droite et à gauche, pour ne voir, qu’effectivement, cette rue n’était fréquentée que par des vieux !

Étant plutôt du genre sceptique, la possibilité que les jeunes ne s’intéressent pas au cinéma, je veux bien y croire, mais il me faudra bien plus qu’une simple impression glanée un soir triste dans une rue il faut bien l’avouer déjà bien déserte. Je m’inscris donc sur un site de la rue critique, c’est un boulevard, une avenue, tout ou presque y passe, y circule, et c’est le lieu dit-on où se projettent à nos pieds endormis les dernières bobines à la mode… Il suffirait alors de se pencher pour les cueillir. Un mythe sans doute, et ce qui expliquerait pourquoi le vieux préfère toujours se perdre dans sa ruelle obscure de la Cinémathèque où on préfère cueillir les curiosités en levant les yeux.

Et là, que vois-je ? Des jeunes, partout ! Là, et encore ici, et un peu plus loin ! Du jeune partout, de la chair fraîche ! De la barbe duveteuse, des voix fluettes ou criardes qui semblent tout droit sorties de la puberté ! Des vieux aussi, des professeurs de collège pour la plupart, me dit-on ; des go-between, me dis-je. Mais surtout, surtout… du jeune, de partout.

J’en arrête un, 87 boulevard critique, je lui demande si un film de Capra le tenterait bien, un peu plus loin, rue (feu) de la Cinémathèque française. « Vous vous trompez de sens, mon vieux ! » qu’il me dit. « Et pourquoi donc ? » « De ce côté-ci, vous êtes côté bouche. Prenez un passage pour vous rendre de l’autre côté : côté oreille. » Je reste perplexe, mais je fais ce qu’il me conseille et me retrouve de l’autre côté du boulevard. « Suis-je du côté oreille ? que je demande à une jeunette toute maigrelette en casquette et socquettes d’écolière. » « J’ai déjà répondu à trois sondages aujourd’hui ! » Elle claque ses chaussures l’une contre l’autre et disparaît. Bon, bon, bon, étrange monde que ce boulevard critique.

Je passe devant un bâtiment avec écrit dessus en lettres scintillantes façon Broadway « École de cinéma pour jeunes filles ». Un groupe s’approche de moi, l’air pas tout à fait amical, mocassins aux pieds, jupette et mitraillettes à chaque main. Une d’elles me met en joue : « Tu as trois secondes pour dire de laquelle d’entre nous est la plus jolie. Si ton top ne nous convient pas ou si tu ne likes pas notre activité, ne la publies pas sur ton mur, ou ne la relaies pas en un tweet, on te fait la peau ! Compris ? À toi, ton top ! »

Trou noir. Je me réveille deux jours plus tard dans la chambre d’un hôpital critique. L’infirmière qui arbore sur sa blouse toutes sortes de badges ridicules me dit que j’y ai échappé belle, me dit gentiment que ces « choses-là » ne sont plus de mon âge, et me conseille à l’avenir de rester dans les rues transversales de la capitale. Au bout de quelques jours, alors qu’on me remet sur pied en m’infligeant cruellement trois fois de suite La vie est belle de Roberto Benigni en m’expliquant que dans ma condition, seuls les vieux films pouvaient me requinquer, j’ose retenter ma chance avec un médecin qui semble avoir déjà un peu de bouteille, et je profite qu’il inspecte mon top 10 remis à jour pour la quatrième fois depuis sa dernière visite pour lui demander : « Dites, avez-vous déjà mis les pieds rue (feu) de la Cinémathèque française ? ». Son œil s’illumine, je recommence à avoir de l’espoir, et il me répond : « J’y vais tous les jours ! C’est une de mes rues préférées. Je fais souvent des détours pour pouvoir l’emprunter, et cela dans les deux sens ! » J’en pleure tellement c’est beau, mais là ma joie retombe quand je lui demande : « Ne serait-il pas possible, pour ma santé mentale, d’arrêter de me projeter cet infâme film italien ? » Ne perdant pas son sourire, je comprends qu’il ne fait que feindre, et me répond que le film est régulièrement montré aux gens « de mon espèce » pour les empêcher de faire des bêtises, et que la méthode avait fait ses preuves. « Mais dans quel état suis-je ? » « Dans un état… critique ! Vous ne participez pas aux sondages, vous refusez d’apprécier les critiques, vous oubliez de vous rappeler au bon souvenir de vos contacts, vous ne saluez jamais personne, vous ne mettez jamais en envie les films que l’on vous suggère, vous confondez allègrement la bouche à l’oreille et ne savez pas rester à votre place… » Et là, le coup de grâce : « Vous n’êtes pas un vrai cinéphile ! »

« Pardon ! »

« Les chiffres sont là, me dit-il. La moyenne des années de sorties de vos films vus est au plus bas. Sans vouloir vous faire peur, je crois que vous êtes un peu snob et bien trop éloigné des réalités. » Je ne sais quoi répondre, je dois devenir fou.

Le lendemain, on me transfère dans une salle « Cinexpérience B54 : projection pour vieux séniles ». L’ambiance est plutôt apaisante, deux rangées de lits séparées par une “rue” Langlois. En m’installant, l’infirmière me dit : « Bienvenue à Bois d’Arcy. On vous projettera les films que vous avez connus dans votre enfance. » S’ils ne sont pas italiens, tout me va, ai-je envie de lui répondre, mais je m’abstiens. Et en effet, pendant une semaine, on me sert à moi et à mes camarades alités une sorte de soupe composite de “vues” du cinéma primitif. Jamais le même film, mais aucune continuité narrative, comme si les bobines étaient projetées au hasard lors d’une séance sans fin. Je me familiarise avec les autres patients, et à ma grande surprise, je comprends vite que les plus atteints ne sont pas comme on pourrait le penser les plus vieux. Un d’eux attire plus particulièrement mon attention. Il me dit s’appeler TheBadBreaker, être en convalescence depuis plus d’un an depuis sa chute quasi mortelle après le visionnage d’un film intitulé « Happy End ». C’est du moins ce qu’il prétend, car à chaque fois qu’il vient à évoquer ce titre, il est pris tout à coup de convulsion et semble en proie à une terrible culpabilité ; il claque alors des dents, et entre ses lèvres je finis par comprendre quelque chose comme : « Non, ce n’est pas ça, je sais que c’est Memento que j’ai vu, je vous le promets, je ne le ferai plus, plus jamais ! laissez-moi revenir ! ». Un jour où il semble aller mieux, je tente une nouvelle fois LA grande question que je pose depuis que je suis dans la capitale : « Es-tu déjà allé rue (feu) de la Cinémathèque française ? » Je ne m’attendais pas à une réaction aussi épouvantée, car ne le voilà-t-il pas qui gesticule dans tous les sens et se met à transpirer tout en criant « Non, ce n’est pas moi, ce n’est pas moi qui y ai mis le feu ! »

Mon examen de sortie, je l’ai passé hier. J’ai trafiqué mon top 10, dénoté plusieurs centaines de vieux films, répondus à des sondages ridicules, j’ai menti sur l’intérêt que je portais sur la filmographie d’une actrice nommée Felicity Jones (ou quelque chose d’approchant), j’ai complimenté l’équipe médicale pour la sélection de films italiens qu’on m’avait projetés à ma sortie de la cinexpérience, j’ai même ajouté le médecin et quatre autres membres de l’équipe à mes contacts en promettant de les suivre, j’ai feedbacké en dénonçant les écarts paranoïaques du patient TheBadBreaker, j’ai ajouté en envie les derniers films partenaires du boulevard critique, j’ai promis de participer à toutes les activités proposées… bref, j’ai menti sur toute la ligne et me voilà maintenant libre. Vieux, mais libre.

Mais comme j’ai décidé aussi de me venger. Je serai maintenant aussi con. Et je dénoncerai à la police critique tous les vieux films délaissés par la jeunesse des grands boulevards. Bientôt, d’un côté comme de l’autre, nos pieds ne pourront plus avancer sans se prendre dans ce que certains prendront d’abord pour des prospectus sans saveur, mais que d’autres peut-être finiront par lire. La jeunesse se cambre mais a refusé de lire, refusé de voir. Il est temps de ranimer en elle le feu de la passion. Cesse de regarder tes pieds, jeunesse, lève la tête, et contemple le chemin déjà parcouru par d’autres. La Cinémathèque te tend les bras. Projette-toi-z’y (va !).

La République des dingues, ou l’Intégration par la guerre

Violences de la société

— B’jour, c’est pour venir travailler, m’sieur. Vous pouvez me laisser entrer ?

— Allez-vous-en, la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde, alors on en accueille aucune.

— C’est moi que vous traitez de misérables, mon frère ? Je suis juste venu travailler. Vous croyez que je viens pour le plaisir ? Voler votre pain ? Je suis pas un criminel…

— Dehors.

— Dehors ? c’est curieux, c’est c’que d’autres avaient dit à des Français dans mon pays et il a fallu une guerre pour que les Français s’en aillent. J’ai le droit d’être là, selon les lois de la république française, m’sieur, j’ai le droit… Regroupement familial.

— J’croyais que tu venais travailler…

— Les deux. Vous croyez quoi ? Que j’suis un parasite ?

— Y a de ça.

— Eh ben… on peut dire que vous tirez les leçons de votre propre histoire.

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— Papiers, s’il vous plaît.

— Vous vous croyez où, là ? Ça fait trois fois qu’on me les demande aujourd’hui. J’ai vraiment besoin de vous les montrer trois fois pour m’inscrire à l’université ?

— T’es pas content, tu peux retourner dans ton… lycée. C’est l’administration française.

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— Papiers, s’il vous plaît.

— J’ai une phobie administrative, j’en ai marre de votre fichue paperasse.

— Et vous comptiez vous inscrire à l’ANPE comment ?

— Je sais pas…

— Si vous voulez devenir ministre, la phobie administrative, c’est pas possible.

— J’avais déjà compris, merci.

— Ah, c’est inscrit que vous êtes Français ?

— J’ai l’air de parler chinois ? Je suis né en France. Mais pas avec les bons papiers, apparemment.

— En fait, vous vous êtes trompé de guichet. Vous auriez pu me donner le fichier employeur tout de suite…

— Ah, désolé, c’est la première fois que je viens. Je suis pas un habitué.

— Sachez-le pour la prochaine fois.

— Je compte pas rester longtemps, ne vous en faites pas.

— Oui, c’est sans doute déjà ce qu’avait dit votre père en arrivant en France.

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— M’man, il est où papa ?

— Je sais pas Kevin. Il est parti.

— Il nous aimait pas ?

— Je sais pas Kevin. Je crois déjà qu’il avait déjà du mal à s’aimer lui-même. Difficile cela dit quand les autres vous renvoient sans cesse une image désastreuse de vous.

— La maîtresse, à l’école, elle dit qu’il me faudrait une figure paternelle pour que je puisse idéalement construire mon propre moi. Sans quoi, je risque de manquer de repère et me révolter un jour contre l’autorité. Je crois que c’est une adepte de la psychanalyse. Je n’ai jamais porté beaucoup de crédit à ces idioties. C’est comme l’astrologie, un peu de bon sens saupoudré de croyances ridicules…

— Il y aurait donc du bon sens derrière les prétentions niaises de ta maîtresse ?

— Je sais pas. Si je dérape, ce sera sans doute plus à cause du nom stupide que tu m’as donné. C’est une chose de devoir subir les railleries de tous les Jean-Michel, mais devoir en plus être moqué par les Mohammed, ça fait peut-être un peu trop…

— C’est un nom très commun en France de nos jours. Tu ne t’inséreras que mieux quand tu seras grand.

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— Kevin, c’est le vrai nom de ton père, Rachid ? Il est Américain ?

— Il est Français. Rends-moi mes papiers…

— Si tu veux aller à la mosquée, ça va pas le faire.

— Samira, j’ai pas dit que je voulais aller à la mosquée, j’ai dit que je voulais étudier le Coran. Mon père peut bien s’appeler Kevin ou Marie-Joseph, ça change rien à l’affaire.

— Tu parles l’arabe ?

— Non, seul mon grand-père le parlait et je suis trop peu allé au bled pour le comprendre seulement.

— Si tu veux étudier le Coran, il faut le faire en arabe, sinon c’est pas pareil… Va voir l’imam, il pourrait mieux te l’expliquer que moi.

— Je te l’ai déjà dit, Samira. Je ne veux pas aller à la mosquée.

— Pourquoi ?

— Parce que… Je cherche… à comprendre. Je fais déjà mes prières, j’ai arrêté les conneries, j’essaie d’être sérieux… Mais la mosquée, non, je m’y sens pas chez moi.

— Y a trop d’Arabes sans doute.

— Très drôle.

— Rachid, ça veut dire que tu veux qu’on arrête de sortir ensemble ?

— Pour rien au monde, Samira. Je t’aime. C’est parce que je t’aime que je veux me rapprocher de la religion. Mes parents n’étaient pas pratiquants, c’est le moins qu’on puisse dire. Et regarde où ça les a menés.

— T’es pas obligé. Moi-même, je ne suis pas très pratiquante. Je crois en Dieu, je vais à la mosquée, mais ça va pas plus loin. Ce que je veux, c’est être avec toi, c’est tout. Et… que tu continues de m’apprendre à nager !

— D’accord, Samira, mais il va falloir songer à aller là où tu n’as papier.

— Dans le grand bain ! Comme Bonnie and Clyde !

— Ça se voit que t’as vu le film…

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— Nous allons faire un plan pour la banlieue. C’est scandaleux que certains parents réclament que dans les écoles, il y ait des groupes séparés de garçons et de filles pour la piscine. On va les noyer au Karcher, vous allez voir !

— Oui, qu’on leur enlève leur badge d’entrée à la piscine municipale ! Racaille !

— Déchéance de navigabilité pour tous les Laurent Gbagbo !

— Euh…

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— Rachid, appelle-moi. On avait rendez-vous devant la piscine samedi dernier et je n’ai plus de nouvelles.

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— C’est quoi ce bruit assourdissant, t’as entendu ?

— Non. Ça devait être le plan banlieue.

— Je rigole pas, j’ai entendu un truc.

— C’est ton imagination. Je te trouve un peu à cran ces derniers temps, calme-toi.

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— Ce soir, la France a peur. Il faut avoir peur. Car notre nation a été attaquée par un ennemi venu de l’extérieur. Un ennemi plus dangereux que le chômage, que la décroissance et la dette réunie. Plus dangereux que la petite cuillère attaquant le Flanby. (Même.) Mes chers compatriotes : j’ai peur. Ayez peur avec moi. Communion dans la peur et gouttons, ensemble, cet instant rare où jamais plus vous ne me regarderez autant comme un chef incontestable. Ayez peur. Et votez pour moi. Voilà mon programme. N’écoutez pas le Premier Ministre avec ses dérives extrémistes : moi seul vous protège contre les méchants à tête de Sith.

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— @GensDansLeBesoin Si vous êtes sur Paris et ne savez pas où coucher, je connais quelqu’un. #OpérationPortesOuvertesPourlesFrères

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— Français, nous sommes en guerre ! Les musulmans intégristes (je ne parle pas des musulmans, notez bien) nous ont déclaré la guerre. Nous sommes en guerre. Et cette guerre, vous allez la gagner. Parce qu’on va être encore plus méchants qu’eux. Il faut terroriser les terroristes. Désintégrer les intégristes. Et quand on en trouvera plus assez pour faire prout, ou quand d’autres péteront sans crier gare, nous en créerons d’autres pour que la fête contenue. C’est ainsi que je déclare l’état d’urgence. Elle nous permettra de lancer des rafles sur tout le territoire sans devoir passer par toute une paperasse ennuyeuse que tous ces gens-là de toute façon ont trop bien appris à se moquer. Et si ce n’est pas suffisant, on leur confisquera leur badge de piscine municipale ! La guerre contre les intégristes désintégrateurs non-intégrés est sans limite ! C’est la guerre !

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— Bonjour, c’est pour une demande d’asile. Je suis Syrien. Je parle un peu le français. J’ai Bac +4. J’ai tous les papiers… je crois.

— Désolé. On a dépassé notre quota de 24 pour l’année. Revenez l’année prochaine peut-être.

— Je ne comprends pas. J’ai des droits.

— Vous avez le droit de partir. Personne ne vous a demandé de venir.

— J’ai été chassé par les bombes…

— Pas les nôtres.

— C’est la guerre là-bas.

— Ici aussi.

— Je vois ça oui. Vous vous trompez de cibles.

— Rentrez chez vous. La foudre ne tombe pas deux fois au même endroit.

— J’ai plus d’argent. J’ai tout dépensé pour venir ici. Je suis coincé maintenant. Ça aurait été plus simple de m’accueillir et de dépenser tout mon argent dans une boulangerie, vous croyez pas ?

— Ça, c’est raciste… Tous les Français ne vont pas chercher leur baguette…

— Et tous les Syriens ne se promènent pas avec des bombes dans les poches. Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Votre refus d’asile.

— Encore des papiers… Je suppose que je dois en faire un avion et retourner chez moi avec ?

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— Bonjour Serge Lama.

— Bonjour.

— Ça n’a pas l’air d’aller…

— Je suis malade.

— Ce n’est pas drôle.

— Je sais. Mais c’est la guerre qui me rend malade.

— C’est pas si grave, Serge.

— Je sais. Il est bien là le problème.

— Je ne comprends pas.

— Allah guerre, comme allah guerre.

— Serge… je…

— Ça n’a aucun sens. Voilà ce que je veux dire.

— Ainsi va le monde, Serge.

— Et c’est ça qui me rend malade. On dit « c’est la guerre » comme on dit « comment ça va ? », et puis on va faire ses courses et… On dit à nouveau « c’est la guerre ».

— Et ?

— J’ai un ami qui est mort d’un cancer la semaine dernière.

— Serge ? Ça va aller ? Je ne suis pas sûr de suivre.

— Est-ce que vous avez peur ?

— Euh, non.

— Moi non plus. Et pourtant, on meurt. Tout le monde meurt. Alors pourquoi s’amuse-t-on à dire que c’est la guerre ?

— Ce n’est pas un jeu, Serge.

— Je voulais dire… Pourquoi s’amuse-t-on à se faire peur ?

— Il faut avoir peur, Serge, c’est la guerre.

— La guerre ? Pas la mienne. Vous me recevez pour une interview, vous dites « c’est la guerre », vous allez faire votre papier, vous direz à nouveau « c’est la guerre », et puis vous rencontrerez quelqu’un d’autre pour une interview, et…

— Je vois.

— Mais vous pensez toujours que c’est la guerre.

— Oui. Quand il y a des morts, quand on est attaqués, c’est la guerre.

— Quand on meurt, c’est la guerre ? De quoi meurt-on ? Je suis malade, je pourrais en crever, est-ce la guerre ? Vous avez perdu des personnes proches récemment ?

— Heu… oui.

— Beaucoup ?

— Oui, enfin, ça dépend jusqu’à quand…

— Combien sont morts de la guerre ? Certains sont peut-être morts… terrorisés ?

— Non. Aucun.

— Vous disiez également que vous n’aviez pas peur.

— Non.

— Mais c’est la guerre ?

— Oui, contre les terroristes. Ceux qui… se font exploser.

— D’accord.

— C’est la réalité, Serge. Des gens meurent. C’est… l’état d’urgence.

— Oui, c’est comme ça qu’on appelle le nouveau plan banlieue, j’ai vu. Et le plan cancer, il devient quoi ?

— Le quoi ?

— Le plan cancer. Vous ne saviez pas qu’il y avait un plan cancer ?

— Non.

— On en parle peut-être pas assez. Le cancer, ça ne fait peut-être pas assez peur.

— Serge ?

— On n’est pas en guerre contre le cancer ? Moi si. Vous un jour aussi peut-être.

— Vous me faites peur, Serge.

— Vous ne cessez donc jamais d’avoir peur ?

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— Salut, tu attends depuis longtemps ici ?

— Plusieurs millions d’années, on m’a jamais laissé rentrer.

— Sérieux ? Ils laissent rentrer personne !

— Oh, si ! La peur, la terreur, le mépris…

— J’ai pu rentrer par intermittence, mais j’ai tellement de travail ailleurs… Content de vous avoir rencontré, moi, c’est La Guerre.

— Enchanté, et à bientôt peut-être. Je ne bouge pas de toute façon. Peu de chances qu’ils me fassent rentrer. Je suis Dieu.

— C’est bien ce qui me semblait. On ne vous laisse rentrer nulle part, mais j’ai souvent travaillé pour vous.

— Les gens vont finir par croire que je n’existe qu’à travers vous, c’est plutôt embarrassant.

— Tant qu’ils croient encore en quelque chose.

— Oui. Allez…

— Adieu.

Où sont passées les guinguettes d’antan ?

Fabulations et autres histoires

 

En 1847, j’avais tout juste 5 ans et j’étais si sage que ma grand-tante Pauline me taquinait en me disant que j’étais déjà vieux. Quelque 168 ans plus tard, c’est avec nostalgie que je me rappelle des guinguettes aménagées sur les bords de Seine où nous nous réunissions en famille tous les dimanches. Quel âge aviez-vous en 1847 ? Il doit bien y en avoir parmi vous qui étiez contemporains des Renoir, non ? D’Auguste ou plus certainement de Jean ? Je n’ai pas bien connu cette période pour avoir été envoyé sur la lune pas mal de temps, mais j’ai cru comprendre que l’un et l’autre avaient bien restitué dans leurs toiles et leurs films l’ambiance des bals et cabarets populaires de mon enfance. Quand je suis rentré en 77, tout cela avait disparu. Où sont donc passées mes guinguettes d’antan ? Chirac n’avait-il pas dit qu’il se baignerait dans la Seine, et alors que nos vieilles guinguettes pourraient venir repeupler nos rives, mais en dehors de quelques agglomérations à travers des opérations plus ou moins fantaisistes et rarement “populaires”, il est triste de constater qu’on préfère aujourd’hui s’enfermer le dimanche pour voir Michel Drucker sur son canapé, jouer à la WII avec des amis, recevoir la famille dans son chez-soi pour tester la dernière recette de Master Chef ! Ou regarder le « grand match » de Ligue 1 sur son téléviseur triple Axel.

C’est en 1871 que j’ai quitté la banlieue parisienne. J’ai donc largement pu profiter de ces ambiances durant mon enfance. J’ai même une fois entrepris avec un ami de faire le tour des enceintes de Paris voguant de bal en bal, samedis et dimanches, durant tout un été. Les frous-frous de Paris, disions-nous. Les jupes de filles. L’ivresse des dimanches à la campagne…

Qu’avez-vous donc fait de mes guinguettes, ô jeunesse ? Oh, je connais la musique… Certains de vos grands-parents me la chantaient déjà à mon retour quand, à l’arrivée de Mitterrand, j’avais naïvement pensé que c’était le retour du Front populaire que je n’avais pas eu la chance de connaître, et donc des bals et des barques, des cabarets et des goguettes du sud de Paris, des réunions improvisées autour des marchés, et donc, de mes bonnes vieilles guinguettes… Ils pouvaient bien rire, dire que c’était ringard, eux les enfants qui avaient connu la guerre et accueilli l’Amérique, ses chewing-gums, ses jeans et ses Elvis à bras tendus… Savent-ils seulement ce que vous pensez aujourd’hui de leur Paris occupée de G.I ? Tout est ringard, tout finit ringard, mais la guinguette est là, dans nos veines, prête à jaillir comme une eau de Seltz.

Sortez les bouteilles, samedi c’est bataille de Seltz avec les copains, et demain soir, c’est champagne ! Rendez-vous dans vos mairies et exigez le retour des guinguettes, de bals musette et du beau peuple sur nos rives ! Le dimanche, la WII, c’est fini !…

Reniflez, cet air pur de la campagne. Peut-être reverrez-vous les mille jupons de la grand-tante Pauline, la madeleine qu’elle vous plantait dans la bouche, et les trois cents délices sonores qui vous agitaient alors dans tous les sens jusqu’à finir dans les haies de roses du petit bar à Pierrot.

Le bar. Que reste-t-il de nos bars… d’antan ? C’est si français aujourd’hui de s’asseoir à la terrasse d’un café… — Et la guinguette, ce n’est pas français ? Sommes-nous tous les touristes de notre propre histoire ? N’accordons-nous au passé que ce résidu futile ?… Je me baladais tout à l’heure autour du bois de Vincennes, quasi désert. Les musiciens autrefois se réunissaient pour faire danser le peuple, aujourd’hui ils se cloîtrent dans les bosquets pour ne pas déranger les voisins en rêvant aux prochains arrangements qu’ils pourront faire sur Audacity ; et le petit peuple se réunit sur l’herbe autour de l’eau pour improviser un casse-croûte lancé sur Facebook. Les canards peuvent crever tranquilles, ça fait 40 générations qu’ils n’ont pas entendu la moindre note d’accordéon ou les grognements trébuchants d’un cocu aviné.

Alors, Mitterrand est passé et Jack Lang l’a fait… Il a relancé la fête de la musique. Relancé oui. Il y a un siècle, on disait… la guinguette et elle se tenait deux à trois fois par semaine dans tous les environs de Paris. Les bourgeois même, à une époque, venaient incognito y dégourdir leur cocotte un peu comme on ramène une belle à son papa. Aujourd’hui, on se fait prendre en photo par le journal de la ville le jour d’inauguration de Paris-Plage et on retourne s’enfermer dans son palais neuilléen gardé par trois adolescents de la légion.

Messieurs Mitterrand, Chirac, messieurs les Américains, vous qui avez importé chez nous baguettes et bérets, bars et petites voitures, qu’avez-vous faits de mes guinguettes d’antan ?

Coin-coin. Coin-coin… Coin-coin……… Coin-coin. Coin-coin…………… Coin-coin.

Nightfall, Jacques Tourneur (1957)

Dennis ou le Dernier Page Tourneur

Note : 4 sur 5.

Nightfall

Année : 1957

Réalisation : Jacques Tourneur

Avec : Aldo Ray, Anne Bancroft, Brian Keith

Fabulation en guise de commentaire détourné

(Harry Cohn était le directeur historique de la Columbia, distributeur de Nightfall. À la même époque, Dennis Hopper peinait à trouver du travail en tant qu’acteur. Le second essaie de faire comprendre au premier que le cinéma est à un tournant et qu’on en sent les prémices dans ce film. Dix ans plus tard, c’est la Columbia qui distribuera Easy Rider, l’un des films phares du nouvel Hollywood.)

— Allô ? Dennis ? Harry Cohn à l’appareil…

— Salut, chef !

— M’emmerde pas ! C’est quoi cette note de service que je viens de recevoir ? Je t’ai demandé d’espionner sur les plateaux et tu me ponds… des commentaires sur le film avec quelques… conseils ? Tu te foutrais pas un peu de ma gueule, gamin ? Qu’est-ce que tu as fait pendant tout ce temps ?

— J’étais avec Elvis comme vous me l’aviez demandé, chef. Je n’ai pas pu aller sur le film de Tourneur parce qu’il y avait trop d’extérieurs…

— Comment ça le film de Tourneur ? C’est Tyron Power qui me l’a proposé…

— C’est Jacques Tourneur qui le réalise, chef, c’est son film. Tyron Power a créé la Copa dans cette optique, pour donner plus de libertés aux…

— Ah oui ! C’est ce que tu dis dans ton machin : la politique des auteurs, c’est quoi ces conneries ?

— C’est français, chef !

— Si c’est français, c’est des conneries ! Bref, qu’est-ce que je lis là : « Ne vous êtes-vous jamais mis à regarder les couples dans le métro en essayant de deviner d’après la manière dont ils parlaient depuis combien de temps ils étaient ensemble ? » Mais bordel, Dennis, c’est quoi cette merde ? Tu crois que je prends le métro ? Tu te crois à New York ? Et puis, tu te prends pour un écrivain, c’est quoi cet immonde détour pour introduire une note de service ! Une putain de note de service où je te demande qui fait quoi sur un plateau !… Écoute-moi bien Dennis, je suis le dernier à t’offrir du travail, t’es sur la liste noire. En plus d’être un crétin de rouge à ce qu’on dit, il a fallu que tu ailles chercher des poux à Hathaway. T’es un malade, Dennis ! Donc si tu veux rester en Californie et éviter de retrouver dans ton putain de métro new-yorkais, tu fais ce que je te demande !

— Vous étiez bien pourtant heureux d’avoir reçu ma note de service sur la musique diégétique, chef !

— Si tu crois que j’y ai compris quelque chose à ta fichue note !… Mais je te reconnais au moins ça oui, Dennis. La musique pour Le Pont de la rivière Kwaï, ça marche du tonnerre. En plus du film, on vend à tour de bras cette musique qui ne nous a pas coûté un kopeck… Et c’est bien parce que t’avais l’oreille musicale que je t’ai fourgué avec Elvis, qu’est-ce que tu crois !

— Mais Harry, il m’emmerde ce type. Je peux pas prétendre éternellement être son pote…

— T’étais bien pote avec ce pédé de James Dean, je pensais au moins te faire plaisir ! Et m’appelle pas Harry, connard !

— Très bien, connard…

— Ni Harry, ni chef, ni connard, espèce de trouduc !!!…

— Très bien…

Nightfall, Jacques Tourneur 1957 Copa Productions (1)

Nightfall, Jacques Tourneur 1957 | Copa Productions

— Je reviens à tes commentaires : tu m’expliques les figures de style en moins ?

— Voyez-vous, il s’est comme passé un truc sur ce film. Je suppose que vous l’avez vu comme moi, lors de la première rencontre entre Anne Bancroft et Aldo Ray dans le bar…

— J’espère que tu plaisantes, elle n’en finit pas cette scène ! J’ai cru mourir !

— Elle est nécessaire pour exposer les personnages, développer leur psychologie…

— Attends, Dennis, j’ai raté un wagon : t’es acteur, pas scénariste, ça aussi c’est une idée de ta… politique des auteurs ? Tu veux te convertir, tu veux être le nouveau Dalton Trumbo ?

— Mais écoute, la psychologie, c’est très important, c’est l’avenir du cinéma. Laisser plus de champ aux acteurs, créer des personnages plus complexes, s’attarder sur les détails de la vie, les incertitudes…

— C’est ce que je dis : tu te fous de ma gueule ! Le cinéma, c’est l’action. L’action, c’est tout ce dont le public demande. Et ce que le public demande, c’est à nous de lui donner. L’offre. Et la demande.

— Mais Harry, si tu lui offres toujours ce qu’il attend, ton public va se lasser… Et puis merde, c’est de l’art aussi…

— J’ai rien entendu. Bon, explique-moi ce truc avec Aldo…

— En fait, je crois que ça tient plus d’Anne Bancroft. Aldo est très bon, mais il est encore meilleur dans cette scène parce qu’elle l’élève à un niveau que peu d’acteurs peuvent atteindre. Jimmy m’en parlait déjà, ce sont les nouvelles techniques de jeu à New York…

— Je ne compte pas importer dans mon studio ce jeu chiant à mourir où les acteurs se grattent les fesses en regardant les étoiles ! Ici, c’est Hollywood, c’est l’action qui détermine le rythme. À l’écran, dès que tu baisses le rythme, le spectateur s’endort et la prochaine fois, il ira voir ailleurs. J’ai vu ça pour Sur les quais : c’est bon pour décrocher des Oscars, mais je n’ai pas aimé le travail qu’a fait ce Français avec un accent bolchevik sur le film de Kazan. Ces scènes en extérieurs sont mal éclairées, ça fait vrai, mais est-ce que le public demande que ça fasse vrai ? Non. On vend du rêve. Pas cette lèpre néoréaliste…

— Et pourtant, je sens un truc, j’ai vu ça en rêve, Harry ! Je suis sûr qu’on va y venir.

— Mes couilles ! L’écran large, Technicolor, musique et action ! Le Pont de la rivière Kwaï ! Bon sang, Dennis, même quand tu as raison, t’es incapable de t’en rendre compte. Et tu veux devenir scénariste, ou critique, ou je ne sais quoi…

—… Réalisateur ! Un jour, je serai un putain de réalisateur ! Je serai aussi scénariste et je jouerai aussi dans mon putain de film, Harry ! et tu sais quoi, Harry ? c’est toi qui le distribueras ! Je ferai tout pour t’emmerder, mais tu finiras par le distribuer mon putain de film !!!

— Plutôt crever !

— Tu ne comprends pas, Harry ! T’es un dinosaure, le vieux Hollywood va s’effondrer et tu vas t’effondrer avec ! Tu vas crever espèce de fossile fasciste !!!

— Bon sang, mais c’est vrai ce que disait Hathaway ! t’es un véritable emmerdeur ! Et moi qui te file un job !… Qu’est-ce que tu en sais qu’on va crever ?! Que ton tour viendra ?! T’es rien ! tu ponds des notes de service, tu t’encanailles avec des têtes d’affiche, mais toi t’es rien ! t’es qu’un emmerdeur !

— J’ai raison, Harry ! et tu verras ! Tu verras que tous les acteurs passés par New York s’imposeront à Hollywood, et si Hollywood ne leur laisse pas les clés, il n’y aura plus rien ici ! Ce sera la Floride, il n’y aura plus que des vieux à siroter leur martini dans un transat !

— Eh bien parlons-en de ces acteurs de la « méthode »… Qu’est-ce que tu lui trouves à cette Anne Bancroft ?! Elle est censée être une actrice caméléon, comme ils le prétendent tous, et elle est pas fichue d’être crédible en mannequin ! Tu l’as pas vu marcher ?! ils ne vous apprennent pas ça les Français ?! On dirait une gourde qui avance !… Ils me font rire ces acteurs de Lee Strasberg… J’ai vu ce Paul Newman dans Marqué par la haine : si c’est ça l’Actor studio, donner un rôle d’Italien à un Irlandais, ça va vite capoter cette histoire ! D’ailleurs, ça l’est déjà… on dit qu’il tourne un western avec un type venu de la télévision. C’est déjà fini pour lui. Et tiens, ton Anne Bancroft, je la renvois illico à la télévision, elle aussi : ma « méthode » ! Et dans dix ans, je la sors du placard, et j’en fais une mère juive !

— Elle est Italienne.

— C’est donc qu’elle est déjà ringarde ! Les Italiens, c’est fini pour eux à Hollywood. Capra, Minnelli, Sinatra. On a eu note dose. Le temps est à l’Amérique profonde. Regarde Elvis, c’est lui l’avenir du cinéma. Il me faut des types comme Elvis !

— Je te le promets… Tu la reverras. Parce que les choses vont changer. Quand je suis défoncé, je vois le monde tel qu’il sera dans quelques années. Et je la vois, Harry. Je la vois, Paul Newman, et ce réalisateur…

— Arthur Penn… la télévision… quel cauchemar… Je veux Elvis ! Je veux du rêve sinon on va tous crever à cause de cette salope de télévision !

— Voilà ! tu comprends rien Harry. Tous, nous allons prendre le pouvoir ! et plus jamais rien ne sera comme avant ! Tu verras comment les acteurs qui sont capables d’improviser vont imposer une nouvelle manière de jouer. Le rythme sera ralenti, moins systématique, et ce sera la psychologie contrariée des personnages qui fera avancer ta putain d’action ! Pas ton putain d’Elvis ! Tu verras que c’en sera fini des tunnels de dialogues bien écrits ponctués par une musique de fanfare. La musique sera présente, oui, mais pour illustrer les états d’âme des personnages. Ou elle sera diégétique…

— Comme dans Le Pont de la rivière Kwaï

— Parfaitement !

— Et comme Elvis, bonté divine !!!

— Non, ce sera le temps du rock’n’roll non pas parce que vous voudrez mettre aux goûts du jour vos musicals, mais parce que le rock, c’est la vie, c’est la rue, et parce que c’est la vie, c’est naturel de l’entendre à travers la vision des personnages. Les vieux genres hollywoodiens, que sont les musicals, les westerns et les films noirs vont disparaître et réapparaître sous de nouvelles formes, que nous, déciderons de remettre au goût du jour… Comme dans L’Équipée sauvage… L’avenir est au western mécanique, aux musiques électriques, et aux paradis artificiels…

— Mais putain, Dennis, tu dis n’importe quoi ! Je comprends plus rien : c’est quoi… les films noirs !

— Tes putains de « crime films », Harry ! Ce sont les Français qui les appellent comme ça !

— Tu m’emmerdes avec tes Français ! Qu’ils s’y mettent à faire des films ces losers ! Ceux qui sont encore capables de faire quelque chose, ils sont ici, à Hollywood ! Tourneur, c’est bien lui qui a dirigé ta Bancroft !

— On ne dirige pas Anne Bancroft, Harry ! Tu n’as pas bien vu le film ! Je te le redis : pense à mes couples dans le métro…

— Très bien, monsieur je-vois-l’avenir, explique-moi ça deux secondes !

—… c’est pourtant simple. Elle parle dans cette scène comme si elle connaissait Aldo Ray depuis une éternité…

— Ah, voilà ! elle est là ta crédibilité ! ton génie !… C’est leur première rencontre ! ça tient pas la route !

— Elle est là la nuance, Harry. Et c’est ça que toi et tes congénères de l’ancien monde ne pourront jamais comprendre. C’est parfaitement délibéré de sa part : c’est une approche psychologique. On s’adresse ainsi aux gens quand on a déjà plus rien à attendre d’eux, quand on a des certitudes et la première d’entre elles : qu’on est déjà un loser…

— Je comprends mieux maintenant pourquoi elle porte un prénom français…

— As-tu remarqué comment elle parlait ? Il n’y a pas cinquante pancartes lumineuses qui s’éclairent à chaque fois qu’elle s’apprête à parler. Ça coule tout seul. Les acteurs de demain seront capables d’improviser, mais ils seront aussi capables de jouer avec simplicité le texte imposé : le corps disposera de sa vie propre, et les mots ne seront l’expression que d’une puissance intérieure, l’une et l’autre s’opposant aussi naturellement que je m’oppose à toi.

— Cette saloperie qui te fait parler a donc un nom ?! c’est un putain de « naturalisme » ?!

— C’est une nouvelle ère qui s’ouvre. Et ton Aldo fait pareil. C’est un acteur correct, mais il ne sera jamais aussi bon que dans cette scène… Parce qu’il a en face de lui une actrice qui lui facilite le travail.

— Dennis ?!

— Harry ?

— Je veux plus te voir. T’es viré. Ne compte plus travailler à Hollywood, ne pense même plus foutre les pieds en Californie. Henry avait raison. Tu es fou à lier. Je peux faire une dernière chose pour toi : je te paie ton voyage pour New York. Je suis sûr qu’on apprend beaucoup de choses sur la psychologie du personnage dans une rame de métro. J’ai eu ma dose.

— C’est la chose la plus sensée que tu aies jamais dite à mon attention, Harry. J’irai à New York, et je suivrai les mêmes cours qu’Anne Bancroft. Et que Jimmy…

— Jimmy est mort Dennis, fais-toi une raison et reviens à la réalité…

— Jimmy avait raison et vous avez tort ! L’avenir est aux auteurs, aux réalisateurs, aux acteurs, à la liberté et à la vie. La révolution viendra d’Europe, et Hollywood sera obligé de suivre en nous laissant les clés. Hollywood, Harry. Pas toi, parce que tu ne seras plus là malheureusement à l’heure de notre sacre pour venir nous embrasser le cul. Tu seras le premier à laisser ta place, mais tous les autres suivront. Un nouvel Hollywood est en marche : Anne Bancroft et Arthur Penn travailleront ensemble. Anne Bancroft, toujours, en ton honneur, baisera un jeune juif avant de le voir s’échapper avec sa fille : tout le monde baise tout le monde. Pas de bons, pas de méchants, ce sera ça le nouvel Hollywood. Parce que c’est ainsi qu’est la vie. J’ai eu une vision durant Nightfall. Tu vois, ces bus à la fin du film ? Ne trouves-tu pas choquant de faire ça en studio ?

Nightfall, Jacques Tourneur 1957 Copa Productions (2)

— Ça coûtait moins cher ! Il y avait déjà trop d’extérieurs !

— Bientôt, on hésitera plus à prendre la route et aller là où est la vie. On partira aussi pour être libérés de votre bêtise : laisser une équipe partir en extérieurs quelques semaines et imposer que les scènes du bus soient tournées en studio pour avoir plus de contrôle sur le tournage ?… Eh bien, j’ai eu cette vision, Harry, et un nouvel âge commencera, là, à l’instant où deux mômes irresponsables prendront la route à bord d’un bus vers une destination inconnue. Celle qui restera derrière et qui leur aura en même temps montré la voie, représentant le vieil Hollywood, ce sera elle, Anne Bancroft. Et ils partiront, loin de tout ça et d’eux-mêmes. Lonesome Cowboy, Harry. Easy Riders. Nos racines sont là : sur la route. Et nous allons y retourner pour de bon. Accompagnés, mais seuls, perdus. En recherche de quelque chose qui ne vient pas. Parce que c’est ça la vie. Et parce que bientôt, la vie qui s’imposera au cinéma sera celle des enfants de la guerre. Cette glorieuse génération de baby-boomers qui demandera sa place dans le monde et qui refusera de faire la guerre. Ils s’opposeront à leurs parents en faisant le choix de l’éternelle jeunesse, c’est-à-dire de l’irresponsabilité. Fini les happy ends où chaque chose doit revenir à sa place. Au contraire, tout devra remuer, et c’est cette agitation, cette incertitude, qu’on se doit de montrer au cinéma et qui ne se fait pas encore. Une errance. Une quête. Un abandon à soi-même et une attirance fatale vers le vide. On vous attirera ainsi vers le fond quand vous serez tout fatigués et nous seuls remonterons pour être les nouveaux géants. De nouveaux tyrans animés par leur seule irresponsabilité. Et quand les chefs de studios recevront des notes de service de la part des auteurs, ce ne sera que pour répondre « OK ».

— Je sais tout ça, Dennis. Et tu sais pourquoi ?

— Non.

— Parce que je fais aussi partie de ton rêve. Je suis déjà mort. Tu ne m’as jamais envoyé de note de service parce que tu es incapable d’écrire quoi que ce soit, Dennis. Ta vision du futur est exacte, mais elle reste incomplète. Tu feras Easy Rider, oui, et nous le distribuerons. Et ce sera un succès. Et puis, tu continueras à être ce que Dennis Hopper a toujours été. Un fou et un emmerdeur. Certains d’entre vous prendront le pouvoir. Anne Bancroft connaîtra le succès tel que tu en as eu la vision… Mais ceux qui prendront notre place la prendront et la garderont en appliquant nos méthodes. Et ceux qui comme toi refuseront de les appliquer en prétendant faire un cinéma de la méthode resteront en marge. Comme toutes les révolutions, Dennis : ton nouvel Hollywood ne durera qu’un temps. Le… néoclassicisme arrivera pour s’imposer dans la longueur sans même que vous vous en aperceviez. Il y a des opportunistes qui prendront la main quand nous partirons, et il y a les losers. Tu es un loser, Dennis. Et c’est ce que tu as toujours voulu être.

— FUCK YOU, Harry ! fumier !

— Easy, easy, Dennis. Je ne suis que le rêve d’un fou. Alors réveille-toi. Et que tombe la nuit.


Nightfall, Jacques Tourneur 1957 Copa Productions (3)

Les Partouzeurs de l’aube

Ode aux amis qui se lèvent tôt

À deux mains, dès l’aube, à l’heure où blanchit la compagne
J’épouillerai la raie. Vois-tu, je sais que tu me tends.
Je jouirai par ta forêt, je lierai tes montagnes.
Je marcherai les yeux fixés sur cent autres triques.
Sans rien voir au-dehors, sans entendre vos bruits.
Seul avec toi, et toi, et toi, et toi, au milieu de tous, le dos courbé, les reins rossés,
Cuistre, et vos joues pour moi seront comme des huîtres.
Je ne me fierai ni à la croupe du soir qui tombe
Ni aux poils obliquent descendant sur vos sœurs.
Et quand je jouirai, je lâcherai ma bombe
Sur vos gouttières de mous verts et vos jarretelles en sueur.

Les Partouzeurs de l’aube.

— Allô, service des cooptations bonjour !

Il se murmure aussi qu’ils sont échangistes, se donnent en spectacle depuis leur club « Le Bouche à oreille », et ne font jamais rien sans les autres. La haute société du like. L’amour industriel. Le talent, le vrai, le nique. Les plus beaux, les plus chauds. Ceux auxquels la plèbe rêve de ressembler. Ceux qui en sont. Ceux qui font la pluie et décident de l’heure du levé. Ceux qu’on regarde et qu’on lit. Ceux qu’on admire et qu’on peep. Ceux qui pourraient sauver le monde depuis les coulisses de leur gouvernement sélect.

Tu niques ?

On n’y échappe pas, ils sont partout les partouzeurs. Ils nous lisent, nous aiment, permettent d’un geste que nous nous reproduisons. Il faut les aimer parce qu’eux nous aiment de tout leur être. Avec leurs fesses, leurs lèvres, leurs seins. Avec la pulpe des doigts, ils chatouillent notre petit bout et c’est du matin au soir notre profil qui s’anime tout autour. Un amour, suivi d’un autre, qui se susurre entre toutes les bouches et jusqu’aux oreilles dans une giclée de neige irrépressible. Il faut être là au levé, quand les œufs sont frais et les rosebuds prêts à se faire chatouiller, quand tous dans le beau « Bouche à oreille » s’enlacent, et quand derrière la vitre nous les voyons jouir au milieu de la rosée, et quand d’un soupirail s’évade, défèque, cet agréable remugle propre à ceux qui s’aiment dans la courtoisie.

Partouzeur pour la vie. Dans l’arène lubrique de nos amours. Un jour peut-être ma queue s’y déroulera. Un jour peut-être ma queue s’y roulera. Un rêve, une espérance, un nœud pieux. La bande n’est pas encore pour moi. Pas assez de chatouilles. Trop d’oreille et pas assez de bouche. Pas de pieu suffisamment noué sous mes fesses pour que je m’y couche. Alors, caresse-toi en attendant. Tripote ton voisin de queue qui t’y fera rentrer peut-être. Lèche celui qui te précède et tends les deux fesses à celui qui te suit. Partout les partouzeurs. Bientôt tu en seras.