La Balade de Jim

Petit exercice de style : patchwork de plusieurs textes composés à la suite du visionnage du film de James Gray, The Lost City of Z, pour en faire l’éloge (ah, non, ce n’est pas ça). Sont ainsi fabucompostés ici : Lord Jim, Les Mystérieuses Cités d’or (introduction), Au cœur des ténèbres, L’Île au trésor, Le Tour du monde en 80 jours, Les Racines du ciel, Tarzan, seigneur de la jungle. Je laisse au lecteur le soin de mettre un sens derrière cette fabulation.

publié sur le Net, oublié, laissé à l’abandon, puis retrouvé cinq ans après

(chacun ses trésors honteux)

The Lost City of Z, James Gray 2017 | Keep Your Head, MICA Entertainment, MadRiver Pictures

La Balade de Jim

Pour connaître l’âge de la terre, regardez l’Amazone depuis la mer des Caraïbes. Mais quelle tempête peut révéler le cœur de l’homme ? Entre Panama et la mer des Sargasses, bien des hommes sans nom préfèrent vivre et mourir inconnus.

Voici l’histoire d’un de ces hommes.

Parmi la collection de dévoyés et de héros échoués sur les côtes du fleuve Amazone nul ne fut plus respecté ou plus maudit que Percival Harrison Fawcett. L’histoire de Fawcett débute au temps où les navires de la Royal Geographical Society desservaient un vaste Empire colonial. Le jour où il reçut son ordre d’embarquement pour explorer des zones frontières inexplorées d’Amérique du Sud Fawcett était en excellente condition. C’était un jour sombre et sinistre mais pas pour Fawcett. Pour lui, c’était le début d’une glorieuse carrière. Il était d’une grande agilité dans l’escalade des agrès. La, il pouvait vivre ses rêves personnels comme nous en avons tous. Le jour de la remise de son brevet d’élève officier, on vit combien Fawcett était de ceux qui attirent la confiance. En somme, l’un d’entre nous. Un homme de confiance, mais assurément aussi, un loser. Bref, exactement le genre d’homme qu’il fallait pour intervenir au milieu de la jungle pour départager une frontière entre la Bolivie et le Brésil. Fawcett trouvait la vie exigeante mais ennuyeuse absorbante mais vide. Un sentiment imprécis nous pousse à explorer l’Amazone. Une merveilleuse soif d’aventure et de mystère. Il s’isolait dans un monde imaginaire. Lequel d’entre nous n’a pas rêvé de sauver une jolie maya sur un pittoresque radeau assailli par les piranhas et noyé sous les balles sifflantes des conquistadors ? Par son imagination débordante il gagnait la gloire, le bonheur, le respect découvrant la cité perdue de Z. Tout seul, naturellement. Fawcett était acclamé, aimé et surtout, on lui faisait confiance.

Puis, un jour d’une moiteur extrême, Fawcett connut pour la première fois les hasards de l’exploration. Nous le déposâmes au comptoir le plus proche afin qu’il reçût des soins à l’hôpital. Les autres malades étaient ravis d’avoir quitté la jungle. Mais Fawcett était impatient de retrouver l’Amazone, l’action. En attendant, il flânait, se tenait à l’écart de toutes les épaves humaines. Dès qu’il put se diriger sans canne, il signa un engagement sur le premier radeau en partance.

Ce radeau, c’était le mien.

Je m’appelle Henry Costin.

— Vous regardez le radeau de la mort.

Il faisait route vers Ponprica. Comme chargement 800 harengs fumés en route pour la cité de Z.

— Bonjour, je suis Henry Costin.

— Et moi, le futur grand explorateur de ce nouveau siècle.

— Depuis quand êtes-vous explorateur ?

— Deux ans.

— Anglais, hein ?

Le radeau était tranquille, solide. Le monde était ferme sous ses pieds. Il avait l’impression d’être seul responsable de toutes les âmes à bord. Il était à la hauteur de la situation. Il n’y avait rien qu’il ne puisse affronter.

Pour combien de temps ?

Jim, où es-tu ? As-tu achevé ta petite Odyssée ?

Le XVIᵉ siècle…

Des quatre coins de l’Europe, de gigantesques voiliers partent à la conquête du Nouveau monde. A bord de ces navires : des hommes, avides de rêves, d’aventure et d’espace, à la recherche de fortune.

Qui n’a jamais rêvé de ces mondes souterrains, de ces mers lointaines peuplées de légendes, ou d’une richesse soudaine qui se conquérait au détour d’un chemin de la Cordillère des Andes. Qui n’a jamais rêvé voir le soleil souverain guider ses pas au cœur du pays Inca, vers la richesse et l’histoire… des Mystérieuses Cités d’Or.

Ah, mince, c’est pas par là.

La rivière, sans repos, peuplée de souvenirs d’hommes, et de bateaux, des gens qui recherchent or et gloire. Quelles merveilles n’ont pas flotté sur cette rivière, vers une terre mystérieuse et inconnue ? Les rêves des hommes, l’héritage des différents États, les germes des Empires. La rivière est noire ce soir mes amis. Regardez, on dirait qu’elle débouche au cœur des ténèbres.

Non mais décidément, on n’en sort pas. Cette jungle !…

Pendant notre petite promenade le long des quais, il se montra le plus intéressant des compagnons, m’instruisant sur les différents navires que nous voyions, sur leurs gréements, leurs tonnages, leurs nationalités, m’expliquant les travaux en cours : on déchargeait la cargaison de l’un, on embarquait celle de l’autre, tandis qu’un troisième allait appareiller. Et à chaque instant, il me racontait une anecdote sur les navires ou les marins, ou il me répétait une phrase que j’apprenais par cœur. Je voyais de plus en plus que ce serait pour moi le meilleur des compagnons de bord.

Quand nous arrivâmes à l’auberge, le chevalier et le docteur Livesey étaient assis ensemble, attablés devant une pinte de bière et des rôties. Ils s’apprêtaient à aller sur la goélette faire une visite d’inspection.

Long John raconta l’histoire du commencement à la fin avec beaucoup d’esprit et la plus exacte vérité.

Long John ?! Dis, Jimmy, tu veux pas m’aider un peu à m’y retrouver dans ce puzzle d’histoires moisies ?!

La maison de Saville-row, sans être somptueuse, se recommandait par un extrême confort. D’ailleurs, avec les habitudes invariables du locataire, le service s’y réduisait à peu. Toutefois Percy Fawcett exigeait de sa femme une ponctualité, une régularité extraordinaires. Ce jour-là même, 2 octobre, Percy Fawcett avait donné congé à Madame Fawcett — celle-ci s’était rendue coupable de lui avoir apporté pour sa barbe de l’eau à quatre-vingt-quatre degrés Fahrenheit au lieu de quatre-vingt-six —, et il attendait sa future femme, qui devait se présenter entre onze heures et onze heures et demie.

En ce moment, on frappa à la porte du petit salon dans lequel se tenait Percy Fawcett.

Madame Fawcett, l’ex Madame Fawcett devrait-on dire, apparut.

« La nouvelle Madame Fawcett », dit-elle.

Une femme âgé d’une trentaine d’années se montra.

« Vous êtes Française et vous vous nommez Farrah ? » lui demanda Percy Fawcett.

— Brigitte, n’en déplaise à Monsieur, répondit la nouvelle épouse, Brigitte Fawcett, un nom qui je l’espère ne vous incitera pas à quelques jeux interdits…

— Soyez sans crainte, chère Brigitte. Je m’en irai aussitôt que vous m’aurez rasé la barbe.

— Tout cela est un peu rasoir, comme prémices de notre nuit de noce, j’espérais mieux.

— Je suis bien d’accord, c’est bien pourquoi j’ai décidé de partir seul.

— Mais où allez-vous, infidèle ?!

— En quête de gloire ! Au Brésil !

OK…

Fawcett pensa de toutes ses forces à son ami Costin et à la promesse qu’il lui avait faite, ou plutôt au marché qu’ils avaient conclu. Cela s’était passé il y avait déjà plusieurs années et depuis Fawcett continuait fidèlement à payer le prix convenu, une vache et une chèvre, chaque printemps. Fawcett se souvenait de son air rébarbatif, lorsqu’il était venu en parler à Costin, et combien il s’était fait prier, et comment à la fin Fawcett dut se mettre en colère, et menacer de le rosser, ce qui n’était qu’une manière de négocier, il le savait bien, d’autant plus que Fawcett dépendait entièrement de sa bonne volonté. Il était assis sur une natte, dans un coin de sa case, petit, nu, ratatiné et grognon, le poil blanc de ses joues et de son crâne seul visible dans l’ombre. Il dit à Fawcett qu’il avait mal au ventre et qu’il devait revenir un autre jour ; que d’ailleurs il ne savait pas du tout s’il pourrait faire ça pour lui ; Fawcett était un blanc et un chrétien, il n’était pas de sa tribu, pas de sa terre, et Costin n’avait plus la force qu’il fallait pour entreprendre la chose en faveur d’un mécréant. Fawcett lui rappela tous les services qu’il lui avait rendus depuis qu’ils se connaissaient. Quant à être un chrétien et un mécréant, Fawcett avait plus confiance en lui que certains jeunots de sa propre tribu, et il le savait. Il continua à lui dire, va-t’en avec les tiens, mais Fawcett savait que c’était uniquement pour faire monter le prix. Fawcett se mit enfin à gueuler, le menaçant, s’il refusait, de faire passer une route en plein pays Oulé et par son village encore ! Il savait que Fawcett ne le ferait jamais, mais que cela comptait tout de même dans le marché. Il gémit, leva les poings, jura qu’il n’avait jamais fait cela pour un blanc et que c’était une chose que personne n’avait faite avant lui : Fawcett sut ainsi qu’il acceptait. Ils convinrent du prix et Costin allait choisir un bon terrain. Mais Fawcett connaissait le sien depuis longtemps, il avait passé des mois à chercher, à comparer, à errer sur les collines à travers les bois. Il lui fallait beaucoup d’espace et, en même temps, il ne voulait pas être trop isolé, il lui fallait d’autres arbres autour de lui.

ZzzzzzzzzzZ…