Satire + satire = 0

La Vallée des plaisirs
Titre original : Beyond the Valley of the Dolls
Titre français alternatif : Orgissimo
Année : 1970
Réalisation : Russ Meyer
Avec : Dolly Read, Cynthia Myers, Marcia McBroom, John Lazar,
De quelle manière peut-on voir aujourd’hui un film parodique dont son modèle est largement oublié ? J’ignore la lecture qu’en font les spectateurs qui méconnaissent La Vallée de poupée, quoi qu’il en soit, qu’on ait la référence en tête ou non, Beyond the Valley of the Dolls n’a rien de drôle.
Je me demande même si, à la limite, le film original ne l’était pas déjà assez (poilant malgré lui), tant les outrances y étaient nombreuses. Pour parodier un film ridicule, on se trouve comme coincé à pratiquer la surenchère. Autre problème : la parodie, sans son modèle, ne peut tenir que par lui-même. Si pendant deux heures le film multiplie les références en en adoptant pratiquement la même tonalité, la même grossièreté, la même échelle dans l’excès, il n’y apporte pas grand-chose de plus. Et si l’on me rétorque que c’est là toute la subtilité de la chose, je répondrai à mon tour qu’il n’y a jamais rien de bien subtil dans une parodie. Une parodie reste une comédie. Ça marche ou ça ne marche pas. Il faut revoir le film de Robson, tout y est reproduit en détail. La volonté parodique ne fait aucun doute. Le trio féminin arrive à Hollywood pour entamer une carrière, A Star is Born, puis elles déchantent. Tout n’est que vice et névrose dans la ville des anges, et bientôt, elles en deviendront les victimes. Le même trio de filles se retrouve sur des photos promotionnelles assises sur un lit comme sur une des images (et une des affiches) du film pris en référence. Les mêmes plans ridicules sur des pilules qui traînent sur une table de nuit réapparaissent quasiment à l’identique. L’affiche reproduit explicitement l’original en en adoptant le graphisme. Behond The Valley of The Dolls n’est pas une suite comme initialement il devait l’être, mais une parodie qui en récupère le schéma en en grossissant davantage les travers (la débauche arrive vite, la réussite tombe du ciel, les coïncidences grossièrement heureuses vous font opportunément hériter d’un joli pactole, la solitude vous guette, puis la détresse psychologique, etc.).
À la rigueur, seuls les extérieurs du film de Robson manquent à celui de Russ Meyer. En effet, une partie du succès de La Vallée de poupée provenait de la richesse de ses décors intérieurs et extérieurs. Le public de l’époque éprouvait peut-être déjà une gêne avec certains films tournés en studio qui sentaient le renfermé. Par conséquent, les grosses productions qui prenaient l’air s’en tiraient le mieux. Le spectateur n’a pas l’occasion de s’ennuyer : il profite des décours. Nul besoin de se lancer dans du David Lean : quelques « locations » diverses qui ne peuvent pas être reproduites en studio, un rapport entre intérieur/extérieur qui dynamise le montage et suggère un mouvement constant, imprime le hors-champ dans une forme de grand écran mental. (Bonnie and Clyde débute ainsi : Bonnie se lamente dans sa chambre, elle regarde par la fenêtre, puis interpelle son futur amoureux qui s’apprêtait à voler la voiture de sa mère. Clyde l’invite à le suivre, et l’aventure criminelle et géographique commence.) Or, ne profitant sans doute pas du même budget, le film de Meyer bénéficie beaucoup moins d’extérieurs que son film de référence. Dans un système de studio à l’époque, la logique de la surexposition de tous les plans s’impose (l’ombre, comme désormais le noir et blanc laissé au cinéma indépendant sont à bannir). Et sortir tout l’arsenal technique pour aller tourner des extérieurs même à quelques kilomètres, ce n’est pas anodin. Les équipes sont monstrueuses. On y préfère toujours les intérieurs des studios (on rappelle qu’à l’origine le monde du cinéma nord-américain s’installe en Californie pour la qualité de ses extérieurs…). Malgré le luxe que l’on aperçoit ainsi beaucoup dans le film, je doute que le film ait coûté grand-chose (le budget est estimé au cinquième de ce qu’était celui de La Vallée de poupée), probablement bien moins que The Party par exemple tourné un peu avant, essentiellement dans un espace unique.
Au-delà de ce côté plus cheap (on aurait insisté sur les décors intérieurs et la photographie pour retrouver la pâte du film de Robson), tout fait donc bien référence à La Vallée des poupées. Ebert peut se défendre d’avoir voulu écrire un simple spoof movie, je ne saisis pas l’intérêt de se placer sur le registre de la satire avec ce qui en était déjà une (mauvaise). Il est peut-être là le problème initial du film, d’ailleurs : ignorer qui en est aux commandes entre Ebert et Meyer… Ne filez jamais les clés d’un film à un critique.

Et si Meyer a réalisé le film tel que pensé par Ebert, sa conception de la mise en scène n’en est pas beaucoup plus savante. J’apprends à la projection que le bonhomme aurait choisi de diriger ses acteurs sans leur révéler la nature réellement parodique du film. Erreur majeure. C’est ce qu’on pense être la solution quand on ne sait pas comment marche un acteur. Un mauvais acteur manquera toujours de crédibilité dans un rôle… de mauvais acteur. Une parodie, c’est rire aux dépens d’un modèle, la connivence est totale avec le spectateur. Si on rit des acteurs choisis pour leur incompétence, à leurs dépens, il n’y a plus de parodie. À la même époque, le cinéma italien multiplie les parodies ou les satires essentiellement grâce à ses acteurs de génie. Ces acteurs peuvent jouer ce qu’il y a de plus dur : la bêtise. Il faut une énorme dose de sincérité pour jouer les imbéciles, or les mauvais acteurs en sont totalement dépourvus, c’est même souvent à ça qu’on les reconnaît au premier coup d’œil. Prendre de mauvais acteurs pour jouer de mauvais acteurs pour une parodie, c’est s’assurer surtout d’avoir… de mauvais acteurs. Verhoeven reproduira la même erreur avec Show Girl, et peut-être dans une moindre mesure avec Starship Troopers. Parodie ou satire, tout est question toujours de dosage, de finesse. Beaucoup moins qu’avec un drame, on a droit à l’erreur. C’est drôle, c’est piquant, ou ça ne l’est pas.
Ainsi, même en connaissant le film adapté d’un grand succès de librairie américain aujourd’hui oublié, même en en reconnaissant les références, le film n’a, à cause du manque de finesse et de savoir-faire de Meyer, de Ebert et des acteurs, rien d’amusant. C’est même seulement un peu vers la fin où les outrances sont les plus osées que l’on commence tout juste à frétiller. On pouvait certes imaginer une lente montée vers la parodie en se contentant jusque-là d’une satire, le problème, c’est que le film original était déjà une satire du monde du spectacle. Une satire de la satire d’un miroir aux alouettes, on ne sait plus où donner de la tête. On peut imaginer également que Meyer n’ait pas osé (ou n’ait pas suffisamment eu les coudées franches pour) proposer un scénario ouvertement parodique du film de Robson, mais avoir Roger Ebert (le plus fameux critique de cinéma américain) comme scénariste (et donc dialoguiste, on peut l’imaginer), ça ne laisse pas présager d’une grande rigolade. Meyer n’est pas Myers. Ni même Jerry Lewis. Or, à part une franche parodie, je ne vois pas quelle autre possibilité Meyer pouvait avoir en proposant une fausse suite à La Vallée de poupée. (Cette manière de croire que l’on peut réaliser des comédies autour d’un scénario écrit par quelqu’un qui n’a rien de drôle, ça rappelle une pratique bien française, cf. La Loi de la jungle. Vous voulez produire une comédie à la fin des années 60 ? Faites plutôt confiance à Woody Allen qu’à un critique de cinéma.)
Dernière chose, pour le coup ironique, voire tragique : dans le film original, la seule allignée avec le ton de la satire, avec une forme de second degré implicite qui parvenait tout à la fois à moquer l’archétype qu’elle représentait, sans pour autant le faire méchamment, car elle le faisait avec humanité, c’était Sharon Tate. Elle diposait de cette sincérité, de cette fraîcheur au premier degré qui, paradoxalement, ouvrait la voie à un second degré. Donc à la satire. Registre auquel le film n’avait jamais réussi à coller en lui préférant le mélodrame grotesque (une satire qui manque d’humanité et de distance, de second degré, c’est au choix, un film réactionnaire ou un mélodrame inoffensif et grossier). Et pour le coup, les excès sanglants présageant peut-être un peu les slasher movies à venir, sachant que le film a été tourné quelques mois après l’assassinat de Sharon Tate, peut-être que Ebert a un humour particulier, mais ça ne fait pas vraiment rire. Ces excès malvenus font beaucoup plus directement référence à une réalité tragique qu’aux outrances ridicules du film original. On peut rire du « je vais te faire goûter le sperme noir de ma vengeance » ; on rit déjà beaucoup moins quand la vengeance surgit sous la forme d’un massacre cathartique, transphobe et idiot.
Beyond the Valley of the Dolls, Russ Meyer 1970 La Vallée des plaisirs / Orgissimo | Twentieth Century Fox
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