L’Enfer d’Henri-Georges Clouzot, Serge Bromberg, Ruxandra Medrea (2009)

Les bonnes intentions

Note : 3.5 sur 5.

L’Enfer d’Henri-Georges Clouzot

Année : 2009

Réalisation : Serge Bromberg, Ruxandra Medrea

Avec : Romy Schneider, Bérénice Bejo, Serge Reggiani, Jacques Gamblin

Belle autopsie d’un désastre. La démarche est originale : réaliser un documentaire-enquête sur un film inachevé longtemps resté une légende en en expurgeant des rushes devenus aujourd’hui célèbres.

Rater un film pour un cinéaste de génie, ce n’est pas rare, ce qu’il l’est déjà plus, c’est d’être incapable de le finir, et de voir plusieurs décennies après un distributeur chercher à en recoller certains morceaux… Netflix avait déjà golemisé le film inachevé de Orson Welles, The Other Side of the Wind, avec un résultat contrasté. L’occasion en tout cas de découvrir pourquoi certains films peuvent tourner à la catastrophe. Ces films ont plus de valeur historique que réellement artistique.

Ayant pris un peu la grosse tête après quelques succès, Clouzot voit donc les choses un peu en grand pour un film psychologique. Au milieu des années soixante, la psychologie, du moins les troubles psychologiques, c’est un peu les effets spéciaux d’aujourd’hui : son recours est facile, souvent racoleur, coûte moins cher que la technologie ou les décors exotiques, donc beaucoup de cinéastes, y compris des vétérans, se lancent dans cette mode.

Le projet semble avoir pris des dimensions disproportionnées quand un studio américain s’en est mêlé, et on sait ce que l’argent des studios a fait de cette décennie à Hollywood… Le paradoxe, c’est que Clouzot cherchait, et pensait pouvoir faire, quelque chose d’innovant avec de gros moyens.

De ce qu’on peut voir de ces séquences en couleurs, « cinétiques », c’est plutôt réussi, reste à savoir si ça peut avoir sa place dans un film narratif. En 1964, date du tournage du film, c’est aussi l’année où Teshigahara tourne La Femme des sables : sans savoir si le réalisateur français avait eu les mêmes aspirations que le cinéaste japonais ou même si par hasard il avait vu le film que Teshigahara avait lui achevé, on peut deviner qu’autant sur le plan sonore que sur le plan des séquences d’hallucinations, c’était vers quoi Clouzot aurait sans doute voulu aller. Mais si cela marche dans La Femme des sables, c’est sans doute déjà parce que les effets sont très peu soulignés (rien que l’usage intermittent de la couleur aurait probablement proposé une accentuation trop marquée dans le film de Clouzot), mais aussi parce que, il me semble, dans le film japonais, les émotions que cherche à partager Teshigahara sont des émotions quasi primaires : le désir, l’incompréhension, l’inconfort, l’ennui, la peur… Alors que la jalousie, thème de L’Enfer, je n’ai pas beaucoup d’exemples en tête qui pourrait me laisser penser ou me convaincre que ce soit un sentiment particulièrement facile à rendre au cinéma.

La jalousie, d’une manière générale au cinéma, elle est éprouvée par les personnages, et le spectateur s’y identifie assez peu. Ce n’est d’ailleurs pas forcément toujours plaisant à suivre, puisqu’il s’agit d’un sentiment antipathique largement connoté négativement… C’est peut-être placé face à cette difficulté que Clouzot se trouve incapable de donner corps à ses personnages. On le voit bien d’ailleurs avec les plans qui nous restent : si Clouzot pense peut-être réinventer l’eau chaude avec ces séquences psychédéliques (alors qu’il ne fait que réinventer des effets quarante ans après de l’avant-garde), et si ces séquences prises séparément valent le détour (si personne ne peut savoir ce que ç’aurait pu donner montée dans un film, peut-être même en en gardant que des fragments infimes), le problème se situait probablement bien plus ailleurs.

Si aucune des séquences dialoguées n’est intégrée au montage par Bromberg (probablement parce qu’il manquait la piste sonore des séquences), restent les séquences en noir et blanc de la vie quotidienne que Clouzot aurait sans doute voulu monter en plans-séquences : les séquences sont muettes et le cinéaste y aurait sans doute ajouté une musique. Et le problème, c’est que ces séquences sont mal dirigées. Je veux bien croire que Clouzot était un réalisateur pointilleux qui préparait tout à l’avance, il avait manifestement des problèmes non seulement pour s’attirer la confiance de ses acteurs, mais aussi tout simplement pour les diriger. Que ce soit les premiers ou les seconds rôles. Tous surjouent affreusement là où, pour des séquences de la vie quotidienne, il faut en faire le moins possible. Plus encore, quand il est question de suggérer un sentiment naissant fait de suspicion, de peur de l’abandon, et de solitude. On ne montre pas tout ça avec si peu de délicatesse.

Je suis peut-être dur à juger Clouzot, et en faire presque la critique d’un film qui n’existe pas, mais après tout, le film a suivi le même sort que le film de Orson Welles, lui-même inachevé, monter des décennies plus tard, avec là encore une particularité : pouvoir faire non seulement la critique d’un film inachevé, mais aussi affirmer que le film dans le film, réalisé, là encore en couleurs, par la femme du réalisateur, était beaucoup plus intéressant que le film du réalisateur lui-même ; donc faire la « critique » d’un film inachevé, s’amuser à en deviner les faiblesses (quitte à se demander si le réalisateur lui-même, voire toute l’équipe, n’était pas tout aussi conscient des mêmes faiblesses), ça devrait rester possible. Comme à mon habitude, je prends mes aises avec les films des autres (et c’est d’autant plus facile si le réalisateur n’a pas fini son film et n’est plus de ce monde) : le spectateur a tous les droits.

Une étrangeté historique donc, pleine d’informations, qui diffère sans doute avec le film inachevé de Welles par la volonté d’en faire un film à part entière sur le film en question, pas prétendre achever l’œuvre ratée d’un cinéaste qui manifestement avait souhaité faire chier son monde plutôt que de faire son travail.


 

L’Enfer d’Henri-Georges Clouzot, Serge Bromberg, Ruxandra Medrea (2009) | Lobster Films, France 2 cinéma, Canal +


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Abre los ojos, Alejandro Amenábar (1997)

Odyssée post-mortem

Note : 4 sur 5.

Ouvre les yeux

Titre original : Abre los ojos

Année : 1997

Réalisation : Alejandro Amenábar

Avec : Eduardo Noriega, Penélope Cruz

Pas bien pressé de le voir. Je suis pourtant un grand amateur de son remake avec Tom Cruise… Et j’aurais sans doute inversé l’ordre de préférence si j’avais vu le film d’Alejandro à sa sortie. Son film marche parfaitement. Un scénario qui semble sorti de la tête d’un Tod Browning sous hypnose. Follement tiré par les cheveux, mais étonnement sans fausses notes.

C’est le genre de scénarios qui sort des essais d’étudiants de cinéma : tous les clichés y passent. On va de twist en twist (très à la mode dans les années 90), de fausses révélations en fausses révélations ; la musique copie ce qui se fait ailleurs pour bien diriger les émotions du spectateur ; on abuse des possibilités narratives et de mise en abîme du rêve ; contexte mal défini et personnages secondaires tout dévoués au premier (et pour cause) ; jeune héritier sans attaches ni travail ; le personnage défiguré dans un accident de voiture (rappelant Le Visage d’un autre qui faisait, lui, le choix d’une approche plus distante et expérimentale) ; le coup de foudre pur et sans arrière-pensée ; le double féminin (positif-négatif) ; la scène du réveil qui n’en est pas un suivi du montage-séquence de préparation au départ du nid ; le portrait dessiné qui servira de planting à un autre moment du récit, etc. Un vrai catalogue des poncifs du genre.

Mais voilà, l’étudiant Amenábar maîtrise son sujet : il fait tout ce qu’il ne faut pas faire, il se tend à lui-même piège sur piège, et pourtant, à l’image de son héros, par sa maîtrise, son bon goût (indispensable dans un thriller psychologique et d’anticipation), il parvient toujours à s’en relever. Le plus surprenant, c’est qu’on y croit. Et cette maîtrise, c’est un ensemble de choses (toujours les mêmes astuces de dissimulation des escrocs ou des magiciens) : le rythme du film, la musique donc aussi qui nous empêche de nous réveiller, une structure narrative capable de relances voire de retours, le recours à ces bons vieux montages-séquences pour nous refiler un peu de somnifères et nous empêcher de penser ou de perdre notre attention, etc.

Souvent aussi, on doit cette maîtrise tout simplement aux acteurs. Vous me mettez Tom Cruise dans n’importe quel film et, j’y suis pour rien, cet escroc pourrait presque me faire croire en la scientologie… Eh bien ici, c’est pareil. Eduardo Noriega est solide, quant à Penélope Cruz, on peut difficilement espérer mieux dans ce rôle. Loin d’être un grand admirateur de l’actrice (contrairement au Cruise), force est de reconnaître qu’il y a dans ce film comme une évidence. Il ne suffit pas d’être jolie, elle a un quelque chose d’impalpable, d’à la fois mystérieux (ou insaisissable) et de poigne, d’autorité qui rejoint pas mal de la force, de l’intelligence et de la conviction de ces actrices qui, repérées très jeunes, peuvent surfer toute une carrière sur ces quelques années de grâce où elles apparaissaient pour la première fois et qui ont eu la chance d’apparaître dans un film dont le personnage qu’elles interprétaient leur correspondait parfaitement. C’est dommage sans doute que des actrices à la fois plus belles ou plus talentueuses n’aient jamais ce petit truc en plus, et c’est peut-être ça qu’on appelle le male gaze, mais leur truc en plus, il est bien là, se situer exactement à une forme d’intersection entre le talent, l’intelligence et la beauté. Juste ce qu’il faut des trois, et c’est là que le spectateur (mâle) ne s’en remet jamais. Des actrices superbes, il y en a des tas, trop, mais parce qu’elles n’ont pas l’intelligence et le talent au même niveau de leur physique, elles font pschitt. D’autres avec un grand talent, n’ont pas non plus ce qu’il faut ailleurs, etc. Et quand on est donc bien pourvu dans ces trois qualités premières sans être au max dans l’une des trois, ça fait les stars imparables qu’on connaît, de Louise Brooks à Barbara Stanwyck, de Ayako Wakao à Jennifer Lawrence, de Isabelle Adjani à Isabelle Huppert, de Sophia Loren à Audrey Hepburn, de Nicole Kidman à Penélope Cruz (en passant par Tom Cruise, what else).

Il n’y a pas forcément de grands secrets pour faire un bon film. On peut suivre tous les meilleurs cours du monde expliquant comment écrire le scénario parfait, définir ce qu’il faut éviter, le talent c’est peut-être aussi d’arriver à nous plonger dans une torpeur proche du rêve, nous enlever une part de notre conscience, de notre jugement, nous faire oublier tout le reste, et nous faire croire aux histoires les plus saugrenues. Le savoir-faire en somme. Celui d’un escroc, d’un magicien, d’un alchimiste, ou d’un artisan touché par la grâce le temps d’un film. Les miracles, ce qu’on peut définir comme événements inexplicables, on ne les rencontre que provoqués par les mains expertes ou chanceuses de quelques artistes. Des rencontres le plus souvent assurément. Des adéquations inespérées intervenant au bon moment avec les bonnes personnes.

Alejandro Amenábar avait vingt-cinq ans en réalisant ce film. Les Autres et Mar adentro suivront très vite. Beaucoup moins convaincants, la grâce du débutant s’estompera plus vite que celle de son actrice qui aura la chance de servir de muse à un autre cinéaste (ou d’avoir été une vedette avant lui)… Comme d’habitude, j’avais commencé par la fin (Tésis encore à voir). Étrange ou non, certaines cinématographies ne peuvent décoller sans acteurs : on connaît l’exemple du cinéma italien qui a cessé d’exister, pas seulement par manque de financements ou par le non-renouvellement de ses auteurs, mais bien à cause sans doute d’un manque d’acteurs de haut niveau. Étrange ou non donc, à travers mon prisme déformé, j’ai comme l’impression que le cinéma italien est mort aux pieds d’Ornella Muti, juste avant que le cinéma espagnol émerge à l’international grâce notamment à Almodovar et à Penélope Cruz.

Sinon, sérieusement, Internet en 1997 ?! Je n’ai eu Internet qu’en 2006. C’est dire si j’ai souvent un train de retard…


 

Abre los ojos, Alejandro Amenábar 1997 | Canal+ España, Las Producciones del Escorpión, Les Films Alain Sarde, Lucky Red, Sogetel


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Le Jeu de la dame, Scott Frank et Allan Scott (2020)

Note : 4.5 sur 5.

Le Jeu de la dame

Titre original : The Queen’s Gambit

Année : 2020

Réalisation : Scott Frank et Allan Scott d’après Walter Tevis

Avec :  Anya Taylor-Joy

Un format idéal pour l’adaptation d’un roman en cinq ou six heures à mi-chemin entre télévision et cinéma. J’espère voir beaucoup plus par la suite ce type d’adaptations de roman (peut-être que c’est devenu commun sur les nouvelles plateformes, mais comme je suis assez peu consommateur de séries, je suis un grand naïf en la matière).

Plusieurs éléments marquants. D’abord la reconstitution historique est parfaite : c’est devenu une habitude depuis vingt ans, la télévision se met au niveau du cinéma (du moins pour ce qui est des « drames », le cinéma populaire étant passé lui aux orgies de super-héros). C’est donc beau à voir, des costumes soignés aux décors parfois rafistolés par ordinateur, en passant par la lumière et la « pellicule ». C’est l’époque qui veut ça, mais comme souvent, que ce soit à la télévision ou au cinéma, je trouve qu’on tombe trop souvent dans la facilité des plans tournés caméra à l’épaule comme on disait à une époque, mais je pense que c’est désormais encore plus sophistiqué que ça : aucune coupure, ce qui permet de tourner autour du personnage, de regarder autour de lui avec parfois trop de fluidité. Ça pose bien un personnage dans le décor, c’est vrai, mais je pense que le récit n’est alors plus dirigé que par la musique. Je suis encore attaché aux notions d’échelle de plan, parce que quand on maîtrise son découpage, quand on coupe au bon moment, j’estime qu’on a non seulement des plans mieux structurés, mais aussi un récit plus efficace quand c’est réussi. Une caméra mobile, c’est à la fois beaucoup plus facile à filmer puisqu’il suffit de mettre les acteurs en situation et de varier s’il le faut entre le décor et l’acteur, mais ça offre aussi surtout beaucoup moins de possibilités narratives. C’est là qu’intervient la musique. Ce ne serait pas un problème si la musique servait toujours à illustrer ce qu’on voit, à donner le ton, à surligner ou diriger l’émotion d’une situation… Parce que oui, la musique peut aussi servir de contrepoint à ce qu’on voit, donner une autre couleur à la situation ; et ça me semble beaucoup moins possible de le faire avec une caméra mobile.

C’est un détail. La réussite de la série est ailleurs.

Autre réussite, le sujet. Il faut avouer qu’on n’avait sans doute pas vu les échecs autant au centre de l’attention depuis les grandes heures Karpov-Kasparov, des duels qu’on ne suivait pas à l’époque, mais parce qu’ils étaient sans doute légendaires venaient à l’oreille du bas peuple et même des petits jeunots comme moi dans les années 80. Kasparov d’ailleurs semble avoir été un conseiller sur le film. Le roman, selon la source des sans ressources, contenant certaines approximations techniques concernant le jeu, il est probable qu’on y échappe cette fois-ci dans la série grâce à sa participation. Et c’est bien cet apparent souci du détail, au niveau du rendu du jeu des échecs, qui constitue un des atouts majeurs de la série : sans rien y connaître aux échecs, on nous y plonge suffisamment pour qu’on en vienne par être fasciné par tout ce langage technique à peine compréhensible. Et c’est un pauvre bonhomme qui a déjà été victime du coup du berger (la plus grande honte pour un joueur même débutant) qui le dit — sans rancune.

On peut ainsi se familiariser de plus en plus avec le jeu, ses codes ou ses traditions, ses règles un peu, son langage donc, les usages particuliers adaptés à telles ou telles personnalités : certaines sont présentées à Beth quand elle débute, d’autres sont plus obscures comme, par exemple, cette histoire d’ajournement, qui, je l’avoue, si on en comprend le principe, je n’avais pas compris la première fois pourquoi les joueurs se saisissaient d’une enveloppe et ce qu’ils pouvaient bien y faire figurer, et c’est seulement à la fin que j’ai compris qu’on y inscrivait à l’avance le coup qu’on comptait jouer le lendemain (cela pour éviter sans doute de prendre son temps pour réfléchir au meilleur coup et ainsi que les deux joueurs repartent à égalité). Ne pas l’expliquer est habile, inévitablement, même les spectateurs peu attentifs comme moi, finissent par le comprendre d’eux-mêmes, et ainsi, même les plus idiots des spectateurs peuvent se sentir intelligents en comprenant une chose par déduction…

D’ailleurs, c’est bien ce côté technique qui donne aussi un autre des aspects réussis de la série : le thème de l’entraide. Ce n’est pas un sujet si évident quand on pense aux échecs, qui passent pour être un jeu individualiste, mais à l’image du tennis, l’entraînement, ou le talent inné auquel je crois peu, ne suffisent pas, il faut des partenaires capables de vous éclairer et vous mettre sur la bonne voie pour augmenter vos chances de victoire. C’est surtout montré à la fin parce que c’est un ressort important de la série (désolé pour la petite gâchoterie, grand-mère), mais l’idée revient fréquemment au cours des épisodes : Beth reçoit souvent tour à tour des conseils des adversaires qu’elle a battus et qui lui viennent ensuite à l’aider pour élever son niveau et lui permettre ainsi d’être à la hauteur face à de nouveaux adversaires censés être meilleurs qu’elle. Ils savent que c’est ainsi que les Soviétiques jouent et gagnent, et ce que ça dit du monde, en extrapolant, me paraît assez juste. Ce sont souvent des valeurs louées dans les films sur le sport… d’équipe, et voir ça vanté dans un sujet dédié aux échecs, ça forme une jolie allégorie de la réussite de manière générale. Ce n’est d’ailleurs pas seulement valable que pour les partenaires de jeu de Beth, tous ses amis ont un rôle majeur dans sa vie pour l’aider également à avancer et à se sortir notamment de ses problèmes de dépendance aux drogues et à sa solitude : c’est bien pour ça que c’est important pour elle d’insister deux ou trois fois sur le fait que l’homme qui a probablement le plus compté pour elle, c’est ce concierge qui lui a appris dans ce sous-sol de l’orphelinat à jouer aux échecs. C’est aussi sa mère adoptive, bien plus touchante en étant comme Beth, une femme seule à la dérive et à la descente facile, parce que c’est peut-être plus intéressant de les voir se serrer les coudes toutes les deux pour ne pas sombrer plutôt que de faire de sa mère un personnage négatif qui chercherait à profiter de son « enfant prodige ». Même principe avec sa « sœur » d’orphelinat qui sait revenir à propos dans l’histoire pour l’aider quand et comme il faut. C’est peut-être un peu mélo et prévisible, mais je suis client de mélo quand c’est bien pesé.

Un autre aspect bien mené au fil du récit, c’est l’aspect politique, voire moral, de la mini-série. D’un côté, on a l’histoire d’une gamine orpheline issue d’un coin paumé du Kentucky qui suit toutes les réussites entendues d’une histoire à succès américaine (avec ses revers psychologiques qui rappellent les vieilles calamités des tragédies grecques — du genre « veux-tu une vie pleine de gloire mais courte ou une vie longue sans intérêt — voire les pactes passés avec le diable), mais d’un autre côté, on ne joue pas la surenchère vers le côté patriotique ou mélodramatique. Sur le plan politique, si on vante les vertus de l’entraide (à la communiste plus qu’à la chrétienne — et la série oppose bien les deux avec un regard beaucoup plus négatif sur la secte des chrétiens que sur les rouges), on se doute bien que ça ne va pas forcément dans un sens patriotisme exacerbé (son passage en URSS est marquant à ce niveau, puisque si on montre bien l’opposition de régime, les Soviétiques ne sont pas caricaturés, et ce serait même le chaperon que la CIA, ou on ne sait qui envoyé aux côtés de Beth, qui est très légèrement montré sous un angle négatif). Et à l’image du concierge que Beth cherchera toujours à honorer, à la fin, c’est bien vers les petites gens, amateurs comme elle des échecs, qu’elle viendra rejoindre dans leur monde et qui leur est commun, comme s’il y avait une communauté de joueurs capables de se reconnaître et de s’apprécier au-delà des nationalités, des âges ou des genres (même parmi ses adversaires, Beth jouit toujours d’un grand respect malgré son âge et son sexe ; on est loin d’une guerre d’influence entre deux blocs qu’on aurait pu craindre : la qualité politique de la série, c’est justement de ne pas trop verser dans la politique et d’y préférer les individus… quels qu’ils soient, quand ils se retrouvent autour d’une passion commune). Même sur la question du féminisme, la série reste sur une (bonne) réserve : certes, le personnage principal est une femme, elle vient à dominer tous les hommes, mais elle ne les bat pas « au nom des femmes ». Le fait qu’elle soit une femme est rarement abordé, et il suffit de l’évoquer parfois, comme quand à Moscou il est rappelé que la championne soviétique n’a jamais affronté d’hommes, pour en donner juste assez, mais surtout le fait qu’il n’y ait aucune revendication féministe chez elle, est presque en soi le meilleur argument… féministe du film : parce que sa présence devient évidente et incontestée, cela paraît tout autant évident pour le spectateur. Au lieu de forcer le trait et de montrer la victoire d’une femme sur les hommes, on montre les conséquences d’une femme qui réussit à faire sa place dans un milieu d’hommes. Et si ces conséquences sont loin d’être négatives, c’est donc que c’est perçu comme naturel. Une sorte de soft power féministe bien plus efficace qu’un dépliant idéologique pour remettre la « femme » au centre de l’échiquier. Quand la première adversaire de Beth vient d’ailleurs la voir des années après pour la remercier d’avoir montré la voie aux femmes (ou quelque chose comme ça), il faut voir la réaction de Beth : d’accord elle sort d’une gueule de bois à ce moment-là, mais c’est un sujet qui semble lui être totalement indifférent. Elle se bat pour elle, pour sa passion, pas pour que d’autres femmes la suive. C’est une individualiste qui… apprendra à accepter finalement l’aide des hommes de sa vie, pas une idéologue (et je suis sûr que ce dernier aspect du film ferait sans doute passer la série aux yeux de certains pour une série antiféministe ; or, ce serait oublier qu’ici, ce sont surtout des joueurs d’échec qui l’aide, pas des « hommes » ; mais peut-être qu’on peut voir cette aide non plus alors comme une aide indispensable des hommes qu’une femme aurait besoin pour réussir, mais plutôt comme des « services » : ces hommes ne viendraient pas « aider » une faible femme, mais se « mettraient à son service »… la nuance est fine, preuve une fois de plus qu’il suffit d’un rien pour interpréter une histoire sous un angle idéologique ou un autre).

Dernier aspect réussi de la série : le traitement de la drogue. On peut craindre souvent le pire à ce niveau (cf. le pitoyable La Vallée des poupées), et il faut reconnaître que non seulement la série évite tous les écueils possibles (en dehors peut-être de quelques séquences allumées montées en montage-séquence rappelant le début d’Apocalypse Now et les pirouettes en slip de Martin Sheen dans sa chambre d’hôtel), mais que le ressort dramatique fonctionne à merveille. D’abord, la drogue est présentée, aux yeux de Beth, comme un moyen pour accéder à une dimension presque parallèle où elle visualise un échiquier, parvient à résoudre mentalement des coups (et accessoirement plus seulement des problèmes d’échecs) et ainsi développer ses aptitudes au jeu. Pendant longtemps, au-delà d’une dépendance compréhensible, elle semble persuadée qu’elle est meilleure droguée, parce qu’elle aurait besoin, comme Alice passant de l’autre côté, d’une clé pour ouvrir une porte où tout serait résolu et possible. Puis, ses amis lui font remarquer qu’elle peut tous les battre sans avoir recours à ces « clés » ; et enfin, quand vient le duel final, cette logique narrative de dénouement (qu’elle peut se passer d’une drogue pour « passer de l’autre côté ») prend même une forme visuelle, une « révélation », illustrée magnifiquement par un geste qu’on aurait presque attendu depuis le début (ce regard vers le plafond et la visualisation des différents coups comme elle le faisait déjà la nuit toute petite à l’orphelinat) et qui perso me rappelle une autre « révélation » fameuse et visuellement géniale : celle de Matrix quand Neo comprend enfin comment, lui aussi, il peut « voir l’autre côté » tout en restant du bon et sans à avoir à prendre aucune pilule…

De la sobriété, une passion, et quelques amis pour la partager, et c’est tout ce dont on a besoin dans la vie. C’est peut-être la seule morale du film ; c’est en tout cas celle qui me convient.

Le Jeu de la dame, Scott Frank et Allan Scott 2020 The Queen’s Gambit | Flitcraft, Wonderful Films, Netflix


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Roseland, James Ivory (1977)

On achève bien les vieux

Note : 3.5 sur 5.

Roseland

Année : 1977

Réalisation : James Ivory

Avec : Teresa Wright, Lou Jacobi, Geraldine Chaplin, Helen Gallagher, Christopher Walken, Joan Copeland, Lilia Skala, David Thomas

Il y a des films qui, en dehors de toute considération dramatique, respirent le talent. Derrière la naphtaline et son sujet parfois sérieusement déprimant, on y trouve des acteurs-danseurs qu’on prend simplement plaisir à voir évoluer.

Je fais juste une volte rapide sur l’histoire, écrite par l’habituelle scénariste (et troisième mousquetaire de l’équipe en comptant Ismail Merchant à la production) de James Ivory. Parce qu’elle est assez particulière, et sans vérifier, on peut deviner qu’elle doit être pour beaucoup responsable de l’échec du film. C’est ce qui s’apparente ici à un mélange masochiste entre On achève bien les chevaux (voire La Fièvre du samedi soir, mais réservé aux têtes grises) et La croisière s’amuse. En pleine période du disco, Ruth Prawer Jhabvala fait un retour doux-amer sur la danse de salon, et elle n’y va pas de main morte, parce que ça n’a rien d’un retour nostalgique ou condescendant. Si pour les jeunes de ce dancing new-yorkais, cette danse où excellaient autrefois Fred Astaire et Ginger Rogers (et avant eux, je me répète au fil des évocations, mais le même Astaire et sa frangine Adele qui, alors adolescents, écumaient les dance floors du monde entier) est un repère de pommés mal adaptés à leur époque et jouant en toute franchise des rôles de gigolo aimants, le tableau est bien plus cruel pour toute une engeance nostalgique d’une jeunesse révolue et venant littéralement crever au dancing comme les éléphants dans leur cimetière.

Roseland, James Ivory (1977) Merchant Ivory Productions, Oregon Four

Le film est construit en trois volets (comme dans un film à sketches, et on connaît la difficulté que cela peut représenter en termes d’identification pour le spectateur), assez habilement d’ailleurs, car les personnages des trois récits se croiseront, obéissant ainsi pour la forme aux règles des trois unités : unité de temps et de lieu.

Le premier volet donne le ton. Teresa Wright (dont on se souvient surtout pour son rôle dans L’Ombre d’un doute) ne refuse jamais une danse, et pour cause, on nous explique qu’elle est dans son monde, encore un pied dans le présent, et un autre, en plus de ses regards, tourné vers le passé dont elle n’hésite pas à partager les anecdotes avec ses cavaliers du moment. Si les prétendants ne manquent pas, ça commence à se savoir qu’elle a un grain, car elle finit littéralement par voir des images de son passé dans un miroir disposé près de la piste… Ironiquement (puisqu’il faut souvent un peu d’ironie pour supporter ces histoires de petits vieux glissant vers l’autre monde), ces visions lui apparaissent quand elle danse avec un homme qu’elle juge grossier. De là commence une relation étrange, déprimante il faut bien le dire, mais aussi juste, drôle et attachante, comme le sera (comme en miroir…) celle de la troisième partie du film décrivant un couple de danseurs mal assortis, d’origines et de talents différents, et donc plaisant à voir évoluer (avec une astuce narrative d’exposition, en flashback, puisqu’un des deux revient sur leur brève histoire alors que l’autre s’en est allé finir sa sieste dans l’autre monde).

La seconde partie est sans doute la plus longue et la plus remarquable (même si elle est également, et paradoxalement, moins drôle et moins déprimante). On y retrouve Christopher Walken entiché d’une Géraldine Chaplin perdue dans Manhattan comme un cheveu de princesse échoué dans une soupe populaire : sans emploi, sans mari désormais (et pourtant si jeune, et jolie, ce qui ne manque pas de questionner), mais aussi, la seule véritable novice en termes de danse dans toute cette histoire. Bientôt, Chaplin tombe dans les bras de Walken (cette phrase sonne bizarrement), mais commence aussi à lui reprocher son entente un peu trop dévouée, et pourtant pas si intéressée que ça, avec celle dont il sert à la fois de gigolo, de cavalier, d’escort boy, de fils de substitution, de secrétaire, de psy ou d’infirmier, ou encore de celle, pas beaucoup moins tendancieuse, qu’il entretient avec la professeure de danse du Roseland.

Si ce second volet met, au contraire des deux autres, deux jeunes acteurs principaux sur le devant de la scène (en plus de deux autres plus âgés), peut-être que ça nous revigore, nous, devant notre écran, et qu’on se sent revivre d’un coup, comme tous ces personnages âgés se sentent revivre en se retrouvant sur la piste ; quoi qu’il en soit, le film vaudrait presque le détour pour les séquences entre ceux deux-là. Du talent brut, avec des séquences aux contours bien définis, des dialogues justes, et assez de temps pour développer son talent dans une scène (et parfois dans un même plan) : tout ce qu’on adore jouer quand on est acteur, et le type de scène typique qu’on aime répéter un peu plus loin à l’Actors Studio.

James Ivory se révèle là encore excellent directeur d’acteurs. Si l’histoire ne restera pas dans les annales, si on évite les écarts sur-expressifs (un peu à cause du format à sketches qui nécessite d’aller droit à l’essentiel sans tomber malgré les apparences dans le psychologique), la précision de la mise en scène et des acteurs, c’est de l’orfèvrerie digne d’une valse des adolescents Astaire… La grande qualité d’Ivory, par exemple, est de rendre des personnages sympathiques quand il serait si facile de les rendre soit ridicules (surtout pour les vieux acteurs) soit antipathiques (oui, c’est facile de rendre les vieux grincheux, laids, sans jeu de mots, puants, etc. surtout quand on ne se prive pas de les montrer au bord du précipice, et qu’on joue même à les y pousser le plus possible). Comme dit plus haut, le personnage du gigolo n’est pas loin d’être un bon samaritain (l’élégance semble presque avoir été inventée pour définir la classe de Christopher Walken, quel plaisir de le regarder évoluer, bouger, charmer ses dames…), les imprécations de Géraldine Chaplin n’ont pas le temps d’être trop insistantes pour qu’on s’en agace, la « patronne » de Walken malgré ses déboires avec sa santé et sa naïveté amoureuse aurait plutôt tendance à la rendre attachante (alors qu’en en faisant trop, c’est perdu, et on se verrait même alors prêts à la pousser du ravin), quant à Helen Gallagher, la prof de danse, je dois avouer que je suis estomaqué par sa présence : actrice peu prolifique au cinéma, elle a dû faire les beaux jours de Broadway. Elle perd le fil de sa pensée peut-être trop facilement lors d’une ou deux répliques, tout en restant juste et correct, mais avec une telle personnalité et une telle intelligence des yeux et du corps, ça compense largement.

Elle et Christopher Walken se ressemblent d’ailleurs beaucoup sur ce point : une aisance du corps, une précision et un poil de frime qui n’appartient qu’aux acteurs-danseurs. Si Helen Gallagher est si attirante et si charismatique, c’est pour beaucoup dû au fait, je pense, qu’elle correspond pour beaucoup à l’idéal féminin véhiculé par certaines sociétés occidentales progressistes de la seconde moitié du XXᵉ siècle. Des femmes qui n’ont pas besoin des hommes pour s’affirmer à la fois professionnellement, sentimentalement ou intellectuellement. Une indépendance à toute épreuve. Une assurance sans faille. Un détachement. Et une intelligence et une ambition vouées à un savoir-faire, une profession, jamais tournées contre des concurrents : quand il est question de se choisir des modèles ou des leaders, ces femmes font souvent l’unanimité derrière elles. Même les plus ambitieux ou les plus sexistes s’effacent devant l’évidence de telles cheffes de fil. Et cela sans jamais se départir de leur « féminité ». Ce ne sont plus des femmes dans des milieux d’hommes, mais des personnalités qui rendent absolument inopérant la nécessité de se définir comme un homme ou une femme : elles sont leaders, un point c’est tout. Dans un autre domaine et en France, je me réfère souvent à Françoise Giroud pour représenter ce type de femmes, mais il y en a probablement bien d’autres. Helen Gallagher en tout cas, avait ce quelque chose en plus, ce « it » arrivé à maturité, assez caractéristique.

Bref, le film n’est pas essentiel, mais comme à mon habitude, je peux me laisser séduire par une direction d’acteurs. Voilà des interprètes qui jouent autrement mieux que j’écris. C’est clair, net et précis. Tout ce qui inspire chez moi un respect infini.

… Et l’envie désormais de revoir Christopher Walken arpenter n’importe quelle scène rien que pour le plaisir de le voir bouger : remarquer le moindre de ses gestes et s’amuser à penser qu’en les faisant, il avait parfaitement conscience des effets produits sur le spectateur. On dit souvent que l’intelligence passe par les yeux, on oublie que la posture et la gestuelle, ce sont les premiers signaux qu’on partage avec nos semblables. Le corps parle avant nous. Les yeux viennent toujours après.


 


 

 

 

 

 

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Les Secrets d’une âme, Georg Wilhelm Pabst (1926)

Note : 2.5 sur 5.

Les Mystères / Secrets d’une âme

Titre original : Geheimnisse einer Seele

Année : 1926

Réalisation : Georg Wilhelm Pabst

Avec : Werner Krauss, Ruth Weyher, Ilka Grüning

Amusant de voir, presque un siècle après, toutes les vertus qu’on pouvait alors prêter à la psychanalyse…

Moins amusant, et hasard des programmations, le film est projeté à la Cinémathèque française (rétrospective Pabst) le jour d’une manifestation contre ce que certains appellent désormais des féminicides. Or, le film commence précisément par le meurtre d’une femme, hors champ, qui semble avoir réveillé un instinct de tueur chez un mari bien comme il faut. Un bon petit-bourgeois donc, qui prendra lui-même conscience que point en lui, depuis le meurtre de cette voisine, une étrange attirance pour les couteaux, et une perverse pulsion à chercher à les fourrer dans le ventre de sa femme… Joli symbole phallique, on est bien chez docteur Freud…

Là où ça devient assez original, il faut le reconnaître (mais hautement improbable), c’est qu’après avoir exposé les troubles et pulsions meurtrières de ce bon monsieur, celui-ci a la bonne idée, assez rapidement comme on décide d’aller chez le coiffeur, de faire appel à la psychanalyse pour le soigner. Est-ce qu’on a déjà vu un meurtrier courir chez le psy lui avouer ses pulsions intimes ? Hum… Autre chose amusant à cet instant, c’est que la raison pour la laquelle ce bon petit-bourgeois part courir voir le psy, c’est qu’il a pris conscience des conséquences que ça entraînerait pour lui de tuer sa femme. Incommodant, c’est sûr, un meurtre, ce n’est jamais innocent, ça doit être en tout cas plus problématique que de perdre son salaire aux jeux. Un crime est si vite commis… Le type n’a pas une petite poussée moralisante lui disant que tuer c’est mal, non, ce qui lui fait prendre conscience de la situation, c’est, bon sang… qui repassera mes chemises et me préparera la soupe si je la tue ! C’est certain, il y a plein de maris violents qui ne se sont jamais posé la question comme ça… Tous les assassins d’ailleurs ont des pulsions de meurtre qu’ils répriment comme une mauvaise envie de pisser, et les nouvelles sciences du comportement nous expliquent que tout cela est lié à des causes bien déterminées enfouies profondément dans notre subconscient (sic).

Attention, on pourrait penser que le film, ou la société dépeinte d’alors, celle qui estime que ce serait vraiment trop bête de se passer d’une repasseuse de chemises, soit un chouïa sexiste, notons qu’à un moment, dans un flash-back censé expliquer les sources enfantines de ce mal meurtrier, la future femme de notre petit-bourgeois, alors âgée de six ou sept ans, a préféré donner une poupée à son cousin et non à son futur mari ! Une… poupée. Une poupée… à un garnement, à un mâle ! Et sans que cela ne pose problème ni à la société d’alors, ni… à notre docteur Freud de circonstance qui écoute tout ce récit depuis l’hypnose qu’il est en train de mener sur son patient. Bref, le féminisme n’est pas le sujet ici, mais plutôt le traitement psychanalytique qui va dès lors se mettre en place : de cet événement réveillé par l’hypnose, on en déduira que le mari souffre depuis cet épisode traumatisant d’une jalousie inconsciente vis-à-vis du cousin tant aimé par sa petite femme ; et peut-être même que ce traumatisme a eu un effet castrateur sur lui devenu adulte, puisque, voyez-vous, la psychanalyse (comme l’astrologie autrefois) a toujours réponse à tout. Alors, si notre bonhomme, assassin refoulé et conscient de l’être, n’arrive pas à avoir d’enfant avec sa femme, s’il a des envies de meurtres à son attention, et s’il est un peu jaloux inconsciemment de son cousin, tout cela n’est que la conséquence logique de ce traumatisme enfantin durant lequel sa future épouse offrait une progéniture symbolique à son cousin plutôt qu’à lui-même… La vie est tellement simple, merci à la psychanalyse d’éclairer le monde, et ainsi depuis un siècle de guérir les meurtriers ou autres patients de divers troubles désireux de faire chuter les statistiques de la criminalité… Oh, wait.

Heureusement, puisque la psychanalyse est là, tout est bien qui se finit bien. Le mari violent, ou psychopathe, ou… on ne sait pas trop parce que sa pathologie est hautement imaginaire (je doute que la jalousie pathologique se manifeste de cette façon…, réveillée par la connaissance un peu troublante d’un meurtre commis chez des voisins…), guéri, à la fois de ses pulsions de meurtre, mais aussi (ô gloire à la psychanalyse !) de son impuissance, puisque l’épilogue nous le montre tout ragaillardi par un « heureux événement ». Voilà un bambin qui ne manquera pas à son tour de refouler ses banales pulsions meurtrières après une non pas moins banale déception amoureuse, histoire que la psychanalyse puisse sauver le monde et les gros frustrés encore pendant des siècles…

(On remarquera encore avec amusement qu’un psychanalyste peut aussi avoir du bon sens et proposer des idées qu’un siècle après on n’arrive toujours pas à mettre en œuvre : la mesure d’éloignement du mari susceptible de…, ben, de tuer sa femme. Un mari violent, c’est lui qui dégage et retourne chez maman. Pas le contraire. Et ça, je ne sais pas si c’est une idée du docteur Freud, j’en doute même, mais s’il y avait une bonne idée à tirer de tous ces tours de charlatans, c’est bien celle-là.)



 

 

 

Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1926

 

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Swallow, Carlo Mirabella-Davis (2019)

Note : 3 sur 5.

Swallow

Année : 2019

Réalisation : Carlo Mirabella-Davis

Avec : Haley Bennett

Étrange objet acidulé qu’on goberait volontiers comme un bonbon sans confession avant de finir étouffé par une fausse route à force de ne plus voir le bout de l’alambic narratif.

L’actrice est remarquable en revanche. C’est sur elle qui repose tout le film et l’essentiel de l’intérêt du film (autant qu’un film puisse reposer entièrement sur la performance de son acteur principal). Entre dépression retenue susceptible de la faire craquer à tout instant, et légèreté, et même une certaine fantaisie (qui est à mon sens souvent une marque de talent), c’est un grand écart difficile à réaliser. Une sorte de Bill Murray au féminin.

C’est très correctement réalisé, avec un bon sens du rythme, un excellent sens de la musique, une volonté appréciable de passer par des montages-séquences en guise d’amuse-bouche narratif, ou par la fantaisie (par le biais de son actrice principale donc) pour illustrer une histoire. Malheureusement, c’est bien par là que le bât blesse. Le sujet est bon, mais il ne part en fait d’aucun contexte préexistant susceptible de nourrir la suite, et une fois exposé, on sent trop que le récit cherche une issue. Il en trouve un quand, dans la seconde partie du film, elle décide de s’échapper et de rejoindre son père afin de le mettre face à ses responsabilités, mais cela devient un tout autre sujet que celui exposé au début. Parce que oui, une histoire, c’est un peu comme avec le pica (trouble de nutrition dont est affecté notre personnage principal et qui consiste à avaler tout et n’importe quoi) : ça commence par un objet, celui-ci évolue dans le tube digestif, et ce même objet doit ressortir, après pas mal de pérégrinations, intact. Ici, comme par magie, on passe d’un sujet à l’autre… Si le pica était un prétexte à en venir à une histoire personnelle (au demeurant assez originale elle aussi), il aurait fallu l’amener d’une tout autre façon, à commencer par ne pas le mettre au centre du film pendant si longtemps.

Parce qu’au final, d’un sujet assez bien vendeur car original, on en vient rapidement à se demander s’il ne faudrait pas le mettre au rayon des fausses bonnes idées, de celles qui allèchent les babines mais qui révèlent peu à peu un potentiel dramaturgique faible. Ce qui me fait dire assez souvent que l’originalité n’a rien d’une qualité en soi, c’est un atout qu’il faut savoir sortir habilement de sa manche et arriver à transcender assez rapidement sans quoi on s’appuie trop sur lui en oubliant les qualités principales du jeu narratif. Sans compter que si on réduit l’originalité à une capacité à choisir des sujets, à l’imagination parfois aussi, eh bien cela est, me semble-t-il, donné à beaucoup de monde. Tout le monde dispose d’une imagination, et tout le monde est original. La grande difficulté, toujours, c’est de transcender ce premier état, de structurer ses bonnes idées pour qu’elles donnent l’impression d’aller toutes vers la même direction. L’art, il est là. Pas à choisir ses sujets (même si c’est un début).


 

 


 

 

 

 

 

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Joker, Todd Phillips (2019)

Faire la grimace et coller au mythe

Note : 3 sur 5.

Joker

Année : 2019

Réalisation : Todd Phillips

Avec : Joaquin Phoenix, Robert De Niro, Zazie Beetz

Petite précision liminaire : comme à mon habitude, mais encore plus dans ce commentaire, ceci n’est pas une critique du film. Je cherche avant tout à comprendre l’origine de ma (relative) déception lors du visionnage du film.

Je dois d’abord préciser que le film a une réussite, bienvenue à notre époque, et qui pour moi, beaucoup plus à une époque (où je m’évertuais à atteindre une sorte d’art, ou d’œuvre, « universaliste ») mais encore aujourd’hui, relève parfois du Graal en matière de création cinématographique, qui est celle d’arriver à conjuguer (pour le dire vite fait) « film d’auteur » et « film à grand spectacle ». À en lire les commentaires critiques et l’accueil du public, à ce niveau, la réussite est totale. Ma déception vient d’ailleurs.

Il y a deux angles en fait que j’aborderai ici et qui me semblent être à l’origine de cette déception. Deux angles probablement issus d’une même face et d’un même problème : la figure du Joker. D’abord, j’ai été extrêmement gêné de voir que le Joker de Todd Phillips et de Joaquin Phoenix s’émancipait trop de l’image habituelle qu’on se fait de l’ennemi traditionnel de Batman. Ensuite, l’écart (ou la liberté prise avec le sujet originel) ne me semble pas être cohérent, psychologiquement parlant, avec le type de personnage qu’est le Joker : une victime, un imbécile, ne se mue pas en psychopathe de masse ou en leader de la mafia.

Si je rappelle que ceci n’est pas une critique, mais une analyse introspective presque, qui serait celle avant tout d’un spectateur, c’est surtout pour une raison qu’il faut éclaircir à défaut de quoi je pourrais ne pas être compris. Je suis un ancien acteur raté, et si ce personnage me tient à cœur, c’est que j’étais précisément attiré (et voué semble-t-il si j’avais eu du talent), à ce type de personnages. Les fous, les désaxés, les déprimés, les névrosés exubérants…, et en même temps les leaders (oui, j’aime à le penser). En somme, Joker, c’est le rôle idéal que j’aurais voulu pouvoir endosser dans mes rêves, au théâtre, dans une cour de récréation, à la télévision ou sur le grand écran. On pourra donc y voir, si on est mal intentionné à mon égard (y en a beaucoup, je suis persécuté sur les réseaux sociaux — je me mets dans la peau du personnage), une certaine forme de jalousie…, sauf que ce serait un peu idiot, ma « carrière », ou ma vocation, d’acteur étant maintenant loin derrière moi. Je n’évoque pas non plus ce passé glorieux de clown raté pour user d’un quelconque biais d’autorité (seuls les acteurs peuvent juger des performances d’autres acteurs, gnagnagnagna) ; je le fais, je pense, par honnêteté, pour éclairer ma perception toute personnelle du film.

Les libertés prises donc. Étant issu d’une culture théâtrale, je pense (plus que d’autres en tout cas), être ouvert aux interprétations différentes d’un même mythe, aux adaptations d’un sujet devenu iconique… Aucun souci. Toutes les propositions de ce genre sont les bienvenues dans un univers connu, et en particulier dans celui de Gotham, DC, Batman et compagnie. La question est de savoir jusqu’où, et éventuellement dans quel but, peut-on pousser le curseur des libertés prises avec un sujet, un personnage secondaire en l’occurrence ici, original. Il faut reconnaître que j’aurais ici sans doute moins de souplesse quant aux libertés prises, non pour être un puriste ou un fin connaisseur de l’univers DC, mais plutôt pour la raison évoquée plus haut : le Joker est un personnage en or. Et parce que c’est une pépite, y avait-il seulement de la pertinence à s’éloigner autant de l’image habituellement admise du Joker ?

Qu’est-ce qu’un personnage en or ? Non pas en valeur absolue. Je parle toujours en tant qu’ancien acteur raté à qui étaient réservés les rôles de fou, de clown débraillé du bulbe ou de leader de la pègre (celui-ci, je l’ai surtout joué dans mes rêves). Eh bien, un personnage en or, c’est un personnage trouble, traumatisé, méchant, exubérant, manipulateur, sadique, impulsif, autoritaire, charismatique, etc. Ça, je souligne, en gros, c’est le Joker. Mais c’est aussi à des degrés divers et en fonction des interprétations : Richard III, Macbeth (version de Welles, grimé à un point qu’il ressemble à un clown), Arturo Hui, Néron, Alex DeLarge dans Orange Mécanique, pour rester chez Kubrick, Docteur Folamour, le père Karamazov (interprétation de Lee J. Cobb dans le film de Richard Brooks). Qu’ont en commun ces archétypes par rapport à la proposition faite pour ce Joker version 2019 ? Ce sont des hommes aussi de pouvoir. Est-ce qu’avant cette version, le Joker avait déjà dérogé à la règle, avait-on suggéré un passé où il n’aurait pas fait preuve de puissance ou déjà exercé son pouvoir quasi démoniaque, en tout cas névrotique, égotique, et de manière efficace, tel un gourou, sur les autres ? Sans être spécialiste de l’univers DC, je pense pouvoir dire que jamais n’a été évoqué, à travers les différentes interprétations et apparitions du personnage, cette possibilité. L’écart, et la proposition faite, d’un Joker victime de la société, en tout cas à ce niveau, c’est-à-dire, incapable de réagir avec ses moyens (puisqu’il est faible), ne passe pas. Pour moi, c’est incohérent. Si bien qu’à chaque instant du film, j’étais en permanence intoxiqué par cette idée, celle que le personnage interprété par Joaquin Phoenix ne pouvait pas devenir le Joker.

Pourquoi Arthur Fleck peut difficilement devenir le Joker ? (Celui que je m’imagine, toujours.) Je devrais me dire au fond que cette barrière, cette impossibilité, je suis le seul à me l’imposer, et que je devrais au contraire être plus ouvert. Après tout, on trouve fréquemment dans l’univers DC (et autres univers de ce type), des incohérences, des propositions parfois très éloignées de leur modèle, et qui toutes tendent malgré tout à enrichir le personnage et le modèle initial. Je pourrais. Mais quand tout dans le film ramène en permanence à l’univers connu de Batman, quand tout est fait pour nous y lier, en quoi est-ce que cela devrait être cohérent de penser que cette incompatibilité puisse être acceptable ? Tout le reste est cohérent : Bruce Wayne jeune, Gotham gangrenée par le crime, les révoltes antiriches (proposition que je trouve plutôt réussie en revanche dans le cadre de l’univers préexistant). Alors pourquoi faudrait-il que je force cette possibilité que ce pauvre type, un vieux clown victime de son manque de talent, de ces névroses, et encore plus des sévices que lui infligent divers parasites glorifiés par la société, puisse devenir le psychopathe que l’on sait ? Richard III ne se réveille pas un matin en se disant qu’il allait tout péter pour prendre le pouvoir, ni même après une énième moquerie à son intention. Les monstres de ce type mûrissent très tôt leur vengeance sur le monde et ne se laissent pas longtemps oppresser par des bourreaux : ils prennent tout de suite le pouvoir, s’organisent pour le récupérer au détriment des petits surtout, et cela sans laisser couler aucune larme sur leur sort. S’ils sont psychopathes, c’est qu’ils ont appris très tôt à se couper de leurs souffrances, en rejetant toute émotion susceptible de les enfermer dans une bulle, celle les identifiant comme des victimes, rien que des victimes, dans laquelle Arthur Fleck, lui, est enfermé depuis des années !

Alors d’accord. Imaginons qu’Arthur Fleck puisse sortir de cette bulle, renoncer à toute souffrance pour lui-même, et les imposer d’un coup à tous les autres, dans le but de se venger de ses souffrances antérieures et de répandre le chaos (c’est bien la proposition faite ?). Où se situe le moment de bascule dans le film où Fleck décide de ne plus subir et d’enfin agir contre ses agresseurs (le Joker s’attaquera à tout le monde) ? Logiquement, ça devrait être la séquence du métro où il finit par abattre ses agresseurs. D’accord. Mais n’y a-t-il pas un souci ici (et si c’est la possibilité faite pour qu’une cohérence se dessine dans la trajectoire d’Arthur Fleck pour qu’elle colle au Joker) ? Fleck lors de cette séquence tue trois golden-boys : deux par légitime défense (même si on peut toujours en discuter), et le dernier de sang-froid. Le basculement, il devrait être là. S’il est légitime (ou compréhensible) de buter deux gars qui vous massacrent les tripes à coups de pied, ça l’est déjà moins quand on pourchasse le troisième et l’achève. Pourtant, rien dans la mise en scène, ou dans la suite, ne vient mettre en relief ces deux situations. Plus grave, je n’ai pas franchement ressenti une différence en termes de comportement chez Arthur Fleck après ce qui devrait être un moment de bascule. On pense un temps qu’il est devenu un autre homme, débarrassé des inhibitions passées qui l’enfermaient dans sa bulle et dans l’inaction, mais soit tout ce qui est proposé à ce moment relève (on l’apprendra après) du fantasme, soit le récit se verra obligé d’en finir avec un dernier axe narratif auquel il faudra bien mettre un terme et qui brouille un peu les pistes quant au développement psychologique du personnage : la mort de sa mère, les révélations successives sur ses origines… Alors qu’on aurait pu espérer voir le Joker psychopathe débarquer après un crime qui devrait faire de lui un autre homme, un fou dangereux, on reste dans un entre-deux bizarre qui interdira jusqu’à la fin Fleck de basculer véritablement vers une folie criminelle de masse, vers un sadisme quasi-hystérique et jouissif. Il faudra attendre une invitation à un show où il a été une nouvelle fois humilié, quelques danses (fort jolies, mais qui révèlent quoi au fond de l’évolution du personnage ?), et surtout le meurtre de son ami clown venu lui rendre visite, et enfin, celui, plus convaincant, du présentateur vedette.

Donc, non. Aucun basculement réellement cohérent vers la folie criminelle du Joker. Le parti pris reste le même : Fleck est une victime, entrez en empathie avec lui, sa révolte est légitimée par ses souffrances passées. Aucune morale là-dedans, et c’est plutôt un bon point, sauf que ça ne rejoint toujours pas le personnage du Joker, censé être un psychopathe. Et assimiler la révolte des victimes à de la psychopathie criminelle, là en revanche, je trouve ça un peu, moralement, douteux (en plus d’être incohérent). Un psychopathe, c’est un fou furieux à qui il manque des cases. Si on peut imaginer des éléments traumatiques déclencheurs, c’est rarement des motifs sociaux qui en sont à l’origine. Un schizophrène par exemple pourrait ne pas avoir accès à son traitement, oui, mais ce n’est pas la société (ni même un traumatisme neurologique lointain…) qui est la cause de son trouble psychiatrique. Autrement dit, oui, Fleck peut parfaitement réagir lors d’une nouvelle agression, il serait même cohérent de le voir pourchasser et abattre son dernier agresseur ; mais est-ce que ce serait suffisant pour faire de lui le Joker ? J’en doute. Et c’est ce doute-là qui moi m’a envahi tout du long et qui m’a empêché d’adhérer pleinement aux propositions du film.

En passant, j’ai pu lire qu’une des inspirations de Arthur Fleck, de sa dérive psychotique criminelle, c’était Taxi Driver. J’avoue encore être assez sceptique quant à la référence. Rien n’est jamais suggéré dans le film de Martin Scorsese que Travis puisse avoir été à un moment ou un autre de sa vie une quelconque victime de la société. Pour le coup, il représente pour moi la parfaite image du psychopathe. Pas vraiment du genre du Joker qui est plus exubérant, plus dominateur et leader, mais tous deux sont bien des psychopathes. Autrement dit, ils n’éprouvent aucune empathie pour la souffrance d’autrui et prennent plaisir même à les voir souffrir. L’une des réussites du film, c’est même bien de ne montrer aucune explication au comportement de Travis, surtout pas sociale. C’est froid, distant. À la fois dans la manière dont le personnage agit, mais également dans celle de le mettre en scène. Tout le contraire de Joker 2019 où les nombreuses séquences musicales tendent plutôt à faire partager la folie, voire l’enthousiasme criminel, de Fleck, avec le public (ce qui provoque apparemment chez des critiques un certain malaise). On est dans l’immersif, le cathartique. Ce qui, somme toute, est cohérent avec la proposition de départ : rentrer en empathie avec les souffrances d’un homme. Rien à redire sur ce point, au fond, faire le pari de l’approche cathartique au lieu de la distanciation, ç’aurait été cohérent cette fois avec le personnage du Joker.

J’en viens donc à ce qui me chagrine le plus dans le personnage interprété par Joaquin Phoenix et qui pousse selon moi un peu trop loin l’effort réclamé pour fermer les yeux sur les libertés d’interprétation du Joker : Fleck, en plus d’être un souffre-douleur, est un débile mental (ceci expliquant d’ailleurs peut-être cela). Rien dans le script ne semble évoquer une intelligence, au moins, moyenne, au contraire, et Joaquin Phoenix tend en permanence son interprétation vers une sorte de garçon attardé qui ne serait jamais sorti de l’enfance. Et cela, non pas parce qu’il vit encore chez maman (ce qui n’est pas non plus à mon sens comme j’ai pu le lire une dérive homophobe du personnage le rattachant à une tradition de vilains hollywoodiens forcément déviant sexuellement — parce qu’à ce niveau, paradoxalement, Fleck me semble avoir des fantasmes tout ce qu’il y a de plus basique pour un célibataire hétérosexuel : the girl next door…), mais parce qu’il me semble tendre en permanence vers ça. On s’en émeut d’autant plus sans doute qu’il nous rappelle dans son comportement un enfant (ou un débile). Peut-être dans son esprit (celui de Joaquin Phoenix), y a-t-il vu, pour suggérer la vulnérabilité, un moyen facile de le faire en tendant vers la puérilité, la naïveté. Pourquoi pas. Sauf qu’un tel débile mental ne pourrait jamais devenir Joker. Même plongé dans je ne sais quel bain d’acide. Quel que soit le Joker proposé. Parce qu’aucun Joker ne saurait être, en plus d’être un souffre-douleur… stupide. Si le fait de faire d’une victime un bourreau de masse tient déjà du tour de force, faire d’un imbécile un génie du mal relève du miracle. Todd Phillips en rêvait, DC l’a fait ? Non. Je n’arrive pas à y croire.

Une solution aurait peut-être pu me séduire, celle de jouer sur la réalité de la bêtise de Fleck comme on peut jouer sur la folie réelle ou feinte d’Hamlet. La bêtise feinte, voilà qui aurait collé, un peu, aux manipulations possibles du Joker. Mais ce n’est évidemment pas une des pistes proposées dans le film. Fleck est une victime et un imbécile, ça ne fait pas un pli. (Pourquoi d’ailleurs ? Parce qu’il fait partie du petit peuple. Il y a une forme d’évidence un peu douteuse, d’ailleurs, qui me rappelle la vision assez complaisante des pauvres de Preston Sturges dans Les Voyages de Sullivan. Bref, passons, on est bien chez DC, peut-être plus qu’il n’y paraît au fond…)

Parce qu’il faut rappeler qui est le Joker. Je pourrais une nouvelle fois évoquer la brochette de psychopathes qui l’ont précédé dans la culture populaire, on pourrait également citer les deux sources qui semblent avoir inspiré les créateurs du Joker : d’une part L’Homme qui rit de Hugo (surtout l’interprétation qui en avait été faite à la fin du muet avec Conrad Veidt) et la carte à jouer, elle-même inspirée des bouffons. On pourrait imaginer que c’est assez conforme aux originaux, sauf que ce bouffon, il est plein de malice, il se joue des rois… Pour se jouer des puissants, il ne faut pas être bête. Je verrais même une autre influence, à laquelle les auteurs n’ont peut-être pas pensé : celle d’Arlequin. Les habits bariolés du Joker tiennent à mon avis plus d’Arlequin que du bouffon ; et l’intention d’Arlequin, loin d’être fou cependant, est de se jouer de ses maîtres. Une version noire et torturée d’Arlequin en somme. Bref, j’ai du mal à me faire à l’idée du Joker stupide. Pour diriger la pègre, pour mettre au point des plans sadiques, on ne peut être ni faible, ni victime, ni stupide.

À de rares occasions, vers la fin, quand on essaie de coller semble-t-il à l’image plus conforme du Joker, on a vu, par petites touches, le personnage de Fleck se confondre avec celui du Joker. Brièvement, quand il quitte le métro après que les deux flics à sa poursuite se sont fait lyncher par la foule : on y décelait une forme de satisfaction froide et malsaine. Et lors de son entrée en scène sur le plateau de l’émission dont il assassinera le présentateur vedette : une entrée pleine d’assurance et un geste, une audace, qui est celle des psychopathes désinhibés de tout, débarrassés des contraintes, barrières et limites qui régissent notre vie en société (une audace et une assurance qu’il perdra vite en interview pour recouvrer les hésitations passées — teintées cette fois, c’est vrai, d’une arrogance qu’on ne lui connaissait pas encore). Je jubilais presque à ces instants, parce que je pensais voir une ouverture vers un Joker idéal. Un Joker manipulateur, brillant dans ses crimes, pervers, insaisissable… Mais l’écart était trop grand. Impossible pour Joaquin Phoenix et Todd Phillips de renier tout ce qui précédait.

 

Reste à voir si une suite pourrait mieux me convaincre que cet Arthur Fleck puisse un jour devenir le Joker…



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Sadie McKee, Clarence Brown (1934)

Note : 3.5 sur 5.

Sadie McKee

Année : 1934

Réalisation : Clarence Brown

Avec : Joan Crawford, Gene Raymond, Franchot Tone, Edward Arnold

Le charme des productions hybrides au sortir du muet (on est pourtant en 1934). Clarence Brown, qu’on imagine plutôt adepte du classicisme (comme tout-venant de la MGM en fait), qui se mue ici, du moins dans la première partie du film, en prince du naturalisme. Aucune musique d’accompagnement sinon le Auld Lang Syne final à la Capra (toutes les autres musiques sont diégétiques).

Audace aussi d’un débutant avec pour le coup un procédé loin du naturalisme : le passage d’une pièce à une autre en travelling latéral d’accompagnement en cassant le mur (et forcément réalisé en studio) : une proposition qu’on retrouvera maintes fois par la suite mais un procédé plutôt incongru dans une production MGM.

Cedric Gibbons (directeur artistique de la major) est de la partie, et si toute la première partie naturaliste ne lui ressemble pas, c’est par la suite dans les riches décors intérieurs qu’on reconnaît la marque des productions du studio.

Edward Arnold est exceptionnel en nouveau riche alcoolique sauvé par sa précieuse : c’est son personnage de La vie est belle, en plus positif, bouffé par la bonne humeur (et l’ivresse) de Falstaff.

Joan Crawford & Edward Arnold

On retrouve le rythme hybride, lent, du naturalisme (là encore, loin des exigences de rapidité qui est souvent la règle dans l’univers des studios) : les séquences s’éternisent, ce qui laisse, au contraire des productions qui se font au montage (et autour des raccords, afin de formater les avancées dramatiques en cours), la possibilité aux acteurs de prendre le pouvoir et d’imposer leur rythme (si cette lenteur semble parfois coupable, car illégitime dans les séquences de routines, comme si on attendait un rebondissement important, elle sert au contraire à marquer l’intensité lors des moments importants de l’intrigue).

Étrange objet.


 


 

 

 

 

 

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From the Journal of Jean Seberg, Mark Rappaport (1995)

Note : 4 sur 5.

From the Journals of Jean Seberg

Année : 1995

Réalisation : Mark Rappaport

Film-essai touchant, parfois brillant, prêtant à l’actrice, puisqu’on assiste comme le titre le laisse entendre au récit de son journal fictif, une certaine dose d’autodérision. La force de l’aphorisme filmé, « à la Godard »,

Parce que comme chez Godard, la rhétorique est toujours plus forte que la vérité, que les diverses assertions… La tentation de certains qui se prennent parfois un peu au sérieux. On triture la matière du réel pour en présenter une histoire, plus jolie, plus touchante ; on tord le sujet à son profit en le reléguant au rang d’objet.

Ç’aurait été plus simple de faire une biographie bien sûr, même avec des images d’archives, mais c’est tellement plus « arty », gartyfiant, d’écrire un texte (une dissertation presque) dans lequel on se prend au « je », et où on imagine ce qu’aurait pu nous dire Jean Seberg de sa carrière après son suicide. C’est plus là l’œuvre, ou la démarche, d’un cinéphile énamouré d’une des icônes du cinéma, que d’un critique ou d’un essayiste ; et c’est aussi sans doute ça qui est appréciable dans cet étrange objet filmique (en plus des véritables talents d’écriture et la fantaisie de Mark Rappaport).

Le parallèle avec Vanessa Redgrave et Jane Fonda est bien vu, cependant on aurait tort d’y voir autre chose qu’un simple « truc » reléguant la démarche au niveau précisément de la fantaisie, et qui ne peut être acceptée qu’à partir du moment où on se prête au jeu d’un journal écrit par Jean Seberg. Aucune pertinence historique dans cette mise en parallèle (quoique, les similitudes sont nombreuses, voire les coïncidences, qui à elles seules mériteraient certainement un film, pour l’anecdote au moins), mais un simple prétexte à évoquer les sujets de la vie de l’actrice.


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Antichrist, Lars von Trier (2009)

S∀W

Note : 2.5 sur 5.

Antichrist

Année : 2009

Réalisation : Lars von Trier

Avec : Charlotte Gainsbourg, Willem Dafoe

Déchet publicitaire sans queue ni tête.

L’hommage final à Tarkovski est risible, il faudrait peut-être que Lars relise Le Temps scellé, parce que tous les effets de ralenti ou autres procédés pour faire joli et qui dénature le rythme et la beauté intrinsèque de l’image, Tarkovski avait fini par renier certains de ces effets présents dans Le Miroir par exemple, pour leur manque d’authenticité et leurs facilités.

L’effet plutôt que les faits. Ça, c’est le péché mignon de Lars depuis trente ans. Ses histoires sont souvent vides de propos, décousues et prétexte seulement à proposer des images ou des tableaux qu’il voudrait saisissants. Seule la mise en forme l’intéresse, c’est pas nouveau. C’est d’ailleurs bien pourquoi il est toujours aussi tourné vers le scandale et la provocation. Quand le sujet manque de consistance ou d’honnêteté, on le cache à travers une forme de violence instantanée qui prendra l’allure d’un discours subversif, quand ce ne sera au mieux que du vent dans les forêts. Le talent visuel de Lars von Trier se rapproche de celui d’un Gaspar Noé par exemple, avec la même vulgarité pour cacher l’absence patente de fond.

Alors Lars commence à nous chatouiller les neurones du compassionnel avec la mort du môme, ça devient un film sur le deuil, mais c’est trop chiant de se contenter de ça, pas assez provocant, alors il faut envoyer ses personnages dans les bois et leur faire croiser leurs loups intérieurs. Qu’est-ce que le loup intérieur pour un homme qui au mieux, et c’est triste à dire, vomit ses propres peurs et fantasmes sur pellicule ? Ben, la femme. La femme, ce monstre. Le môme est bien loin, il a servi d’amorce, de prétexte encore à embrayer sur autre chose, et maintenant on plonge gland en tête dans une histoire de sorcière bien misérable mais suffisamment vulgaire pour faire croire à notre Danois provocateur qu’il tient là son sujet.

On est désormais dans le film d’horreur, le Projet Blair Witch avec quelques élans d’images publicitaires au ralenti qu’on voudrait faire passer pour du Tarkovski. Récit et dialogues sont charcutés et jetés au rebut. Ne reste plus que la violence en action, la pornographie sanglante : la dernière demi-heure est pathétique, du Grand-Guignol puant dans lequel Lars von Trier perd totalement son sujet (ou ses sujets, vu qu’il a toujours été incapable de s’imposer un sujet dont il n’a que faire) et ne fait plus que du gore, du survival ou ché pas quoi.

La rigueur, la simplicité, l’audace et oui, le génie, de Breaking the Wave, sont bien loin. C’était là l’objet improbable et presque miraculeux d’un cinéaste qui avait perdu son temps depuis dix ans à ne proposer qu’un cinéma d’effets et d’images sensationnelles, et qui semblait s’en repentir en invoquant avec des potes la nécessité de tuer tout effet, tout artifice. Cette recherche d’épure ne le correspondait pas, mais transgressant le dogme 95, déjà, avec Breaking the Waves , demeurait la nécessité de trouver le ton juste, idéal, la forme parfaite entre simplicité et audace, et cela au service d’un sujet, d’une histoire. Breaking the Waves, le titre disait tout… Briser en soi cette volonté permanente de vouloir se faire passer pour « une nouvelle vague »… Le fracas et la douceur, la dualité composée, le juste milieu, l’art de l’harmonie… Et tout ça Lars l’a perdu en ne devenant plus qu’un vilain garçon, vulgaire et gâté, dont la seule ambition est d’attirer l’attention sur lui, quitte à utiliser les artifices les plus grossiers.


 

Antichrist, Lars von Trier 2009 | Zentropa International Köln, Slot Machine, Memfis Film, Trollhättan Film AB


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