Les Aventures de Genji Kurô 1 & 2, Tai Katô (1957-58)

Note : 3 sur 5.


Les Aventures de Genji Kurô 1 & 2

Titre original : Genji Kurô Sassôki: Nuregami Nitoryu & Genji Kurô Sassôki: Byakko nitôryû

Année : 1957-58

Réalisation : Tai Katô

Avec : Kinnosuke Nakamura, Keiko Okawa, Kôtarô Satomi, Sôji Kiyokawa, Masao Mishima

Premier roman de gare dont le scénario a été publié dans une revue scientifique à comité de lecture. Vous n’y comprenez rien, perdu entre les 83 péripéties, les 47 rônins, les 53 retournements, les quintuples agents doubles, les cinq twists, les 42 enjeux simultanés, les 12 mystères tous réalisés trois fois de manière différente au cours du récit ? C’est normal. Même la révision par les pairs a recommandé une seconde lecture pour y voir plus clair. Résultat, Katô se colle au scénario d’un second opus. On abandonne alors un triste noir et blanc qui fait bien son temps pour de magnifiques couleurs dignes de Pandora ou des Dix Commandements.

Le film alterne l’excellent et le consternant. Dans le positif, en plus de certains plans dans le second volet d’une toute beauté qui donne un aperçu de ce que le cinéaste pourra proposer plus tard, notons quelques passages obligés réussis au rayon des histoires populaires. On pourrait être chez Alexandre Dumas : l’usage d’une botte secrète (qui, comme toutes les bottes, va par paire, un méchant éphémère dispose ainsi vaguement de sa propre botte), le trésor habilement dissimulé dans une carte atypique (une sorte de double MacGuffin : deux sabres qui livrent, une fois réunis, le secret de l’emplacement du trésor), un couple d’antagonistes humoristique (parmi les dizaines de groupes d’opposants) qui se ralliera au héros (et que le héros protège pour une raison obscure), un ancien amour qui sert une noble cause (et dont je serais bien incapable d’en expliquer la nature)… Quand on y comprend quelque chose, c’est foutrement séduisant et efficace.

Par séquence, à travers sa mise en scène ralentie, son découpage parfois resserré et précis très peu conforme au classicisme qui est encore de mise un peu partout dans le monde, à travers certaines compositions de plan (même si l’on peut préjuger que le directeur de la photo y est pour quelque chose ; pas de « gambette shots », par exemple, et juste un ou deux plans avec des objets au tout premier plan), ça touche à la perfection. Et puis d’autres fois…

Katô montre un goût déjà assez prononcé pour le baroque. Tous les genres s’y trouvent réunis ou presque. Et au lieu de planter son histoire bien sagement au milieu de la période Edo ou de nous raconter pour la dixième fois les 47 rônins et la chute du shogunat, les événements se situent juste avant cette chute. La présence d’Européens à Osaka ne passe pas inaperçue. Cette intrusion d’éléments européens dans l’imaginaire féodal trop souvent esclave d’une représentation figée vaut le détour. Il n’y a que Katô pour privilégier autant ces mélanges détonants (il s’évertuera par la suite à raconter des histoires qui prendront plutôt place en pleine ère Meiji, connue pour son côté hybride et en perpétuelle transition). De manière surprenante, l’actrice qui joue une Européenne se montre assez douée à l’écran et nous propose un flamenco sorti de nulle part (c’est avec elle que les images évoquent Pandora).

Malheureusement, certaines caractéristiques de Katô le desservent aussi souvent. Son audace, son intervention aux scénarios, son style extrêmement expressif et baroque, lui font faire à l’occasion n’importe quoi.

L’écriture peut paraître parfois tellement mauvaise que je suspecte Katô et son acolyte scénariste d’avoir fait de cette histoire incompréhensible une allégorie du travail de créateur. Le trésor représenterait la quête de l’écrivain qui dispose de deux idées géniales (les sabres) prises séparément. Une fois réunies, elles révéleraient des sens et un trésor cachés. Les obstacles seraient si nombreux que les auteurs eux-mêmes peineraient à s’y retrouver. Face à la première critique d’un éditeur ou d’un studio qui s’opposerait au résultat de votre travail, vous trouveriez forcément qu’il fait un peu preuve de mauvaise foi et que ses arguments sont déloyaux (les méchants n’hésitent pas à recourir aux armes à feu, mais vous êtes imperméable à la critique, et aux balles). Quand les commanditaires de votre travail vous laissent tranquille, il vous reste encore à résister à la tentation, au recel, à la malice : cet amour de jeunesse qui réapparaît au mauvais moment et qui travaille pour un écrivain en concurrence avec vous, des auteurs qui pillent des idées que vous avez eu la bêtise de partager avec eux (ou pire, des coquins qui viennent jusque dans votre sommeil pour tirer le nectar de vos rêves nocturnes), l’auteur original qui n’apprécie pas l’adaptation toute personnelle que vous êtes en train de préparer… Un vrai chemin de croix irréel et complexe, mais contre lequel vous disposez bien sûr d’une dernière botte secrète… La technique du papillon : d’un simple coup de lame, je résiste aux critiques, d’un bond, je change de studio.

L’interprète principal n’est autre que Kinnosuke Nakamura, celui qui incarnera peut-être le meilleur Miyamoto Musashi (la longue série d’Uchida). Bien qu’exceptionnel dans les duels (à un contre cinquante), sa manière très cinéma muet de rehausser ses sourcils n’aide pas à le rendre plus humain. L’intérêt de la série d’Uchida sera justement d’en faire un homme quelconque, banal et réaliste. De mémoire, on l’y verra baigner dans le sang de ses victimes au milieu des herbes folles. Ici, le héros a beau découper méthodiquement tous les futurs cadavres qui se dressent sur son chemin, son kimono reste d’un blanc immaculé. Les personnages féminins (tous les archétypes y passent) sont en revanche parfaitement réussis et très bien servis par leur actrice respective.

Pour finir, je citerai deux autres réussites. Les premières minutes presque impressionnistes et très picturales du second volet dans lesquelles le studio met en avant avec ostentation le passage à la couleur. Enfin une saynète qui aurait pu être tirée de Shakespeare (le goût du baroque, encore) dans laquelle des « citoyens » se disputent sur la voie publique. Il fallait bien une minute de farce dans ce film qui touche à tous les genres…


Les Aventures de Genji Kurô 2, Tai Katô (1958) Genji Kurô Sassôki: Byakko nitôryû | Toei

Les captures sont issues du trailer disponible sur YouTube.


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