Délit de faciès (1966) & Le Plateau de l’opium : l’Attaque de l’escadron de l’enfer (1966), Tai Katô

Note : 3.5 sur 5.

Le Plateau de l’opium : l’Attaque de l’escadron de l’enfer

Titre original : Ahendaichi jigokubutai totsugekseyo / 阿片台地 地獄部隊突撃せよ

Année : 1966

Réalisation : Tai Katô

Avec : Noboru Andô, Yin-Tze Pan, Kôji Nanbara

Note : 4.5 sur 5.

Délit de faciès

Titre original : Otoko no kao wa rirekisho

Aka : By a Man’s Face Shall You Know Him

Année : 1966

Réalisation : Tai Katô

Avec : Noboru Andô, Ichirô Nakatani, Sanae Nakahara

— TOP FILMS —

En parlant de ces deux films auxquels il faut ajouter Dix-Huit Ans de prison, la critique (à moins que ce soit une idée marketing des distributeurs) évoque une trilogie de la « Génération de guerre ». Cette terminologie est un peu forcée, mais je ne vais pas les en vouloir, je suis le premier à relier artificiellement des œuvres qui parfois ont moins de rapport que ça… Pourquoi parler ici de « trilogie » ? Même acteur, même réalisateur, mais, fait extraordinaire, studios différents (l’ancien chef yakuza devenu acteur semblait ne pas connaître les règles d’exclusivité auxquelles les acteurs étaient tenus, et il se raconte dans les biographies que les studios auraient passé l’éponge — peut-être aussi parce que les exigences sont revues à la baisse quand il est question d’ancien chef yakuza, non ?).

Paradoxalement, Le Plateau de l’opium est tellement mal écrit qu’il donne l’impression d’être le second volet d’une série (le film a de faux airs de Desperate Outpost de Kihachi Okomoto et, dans un autre registre, de Stalag 17). Arrivé à la toute fin d’une bataille où le soldat se voit sauvé par une adolescente chinoise, le spectateur se trouve embarqué dans une introduction cassant les règles de l’exposition : enjeux mal définis, rythme étrange, abrupt, suite d’événements curieusement intriqués, personnages principaux mal dessinés. Les symptômes d’un visionnage pris au milieu d’un récit, d’une trilogie (narrative) en l’occurrence, ou d’une série. C’est la différence entre commencer Star Wars par L’Empire contre-attaque et assister dans le tout premier volet à une bataille à laquelle suit immédiatement après une chute brutale d’intensité et de rythme (procédé que Lucas a peut-être emprunté à Ice Cold in Alex). La tendance de Katô à accélérer le rythme sur fond de musique pompière et de montages-séquences pour passer rapidement les événements qui ne l’intéressent pas n’a pas vraiment aidé pour l’occasion : il aurait mieux valu pour lui ici suivre les principes de contraste rythmique chers à Kurosawa (avec qui, dit-on, il ne s’était pas entendu sur Rashômon) afin de marquer une rupture de rythme entre une séquence introductive n’ayant pour but que de créer un point de tension culminant en une rencontre clé et le début réel de l’introduction. Le cinéaste montre pourtant assez souvent un réel talent dans la maîtrise de cet impératif narratif inspiré de la symphonie, mais à l’intérieur souvent plus d’une même séquence, pas à l’échelle du récit (dans Délit de faciès, il ose les ralentis et se montre expert dans l’art de retarder et contenir l’action pour accentuer la tension et l’attente).

Malgré ce sérieux défaut d’écriture, ces deux-là, je parle de Katô et d’Andô, parviennent à nous retenir par la manche. Le talent du premier à la mise en scène saute aux yeux, le style et les « trucs » du bonhomme commencent à être connus : beaucoup de personnages resserrés dans un même cadre, angles osés, caméras fétichistes des pieds, très gros plan d’une rare sensualité pour l’époque, longues focales toutes aussi peu systématiques avant Sergio Leone et le Nouvel Hollywood, généralement une excellente direction d’acteurs (avec des plans longs et beaucoup de mouvements pour trancher avec les très gros plans, on n’y échappe pas, même si ici, le réalisateur se heurte aux difficultés phonétiques de son actrice chinoise). Quant au second… Andô m’aurait proposé de le rejoindre dans le clan yakuza qu’il avait crée, je n’aurais pas hésité. Le bonhomme a quelque chose. Ce charisme et cette intelligence tranquille à la Bogart qui vous font croire soudain à la réalité de mâles alpha…

On retrouve l’acteur dans un bien meilleur film, Délit de faciès, présenté comme le premier volet de la trilogie. Potentiellement inspiré de West Side Story, la musique de Leonard Bernstein en moins, on frôle le chef-d’œuvre. L’arc narratif tiré de la romance entre Roméo et Juliette est réduit à peu de chose (même si elle existe). Ce qui intéresse davantage Seiji Hoshikawa (scénariste de quelques adaptations de romans pour Misumi) et Tai Katô, c’est l’aspect politique et l’opposition violente entre deux populations qui partagent un même environnement, mais pas la même identité. Il est vrai qu’entre Coréens et Japonais plane sur eux un petit quelque chose de la rivalité des Capulet et des Montaigu…

On pourrait craindre qu’en ce qui concerne les personnages coréens, le trait soit grossièrement tracé, en réalité, les deux scénaristes infusent rapidement de la nuance après avoir planté le décor : les Coréens sont organisés en bande (à part), déconsidérés pour leur origine, en retour foutent le bordel, et à côté de ça, l’État brille par son absence. Cela vous rappelle quelque chose ? Ces Capulet et Montaigu partagent en réalité un même territoire et cela devrait suffire à leur faire comprendre qu’ils appartiennent au même monde. Même pas séparés par un bras de mer que les uns appellent « mer du Japon » et les autres « mer de l’Est », ils sont ici voisins. Ils ont beau se disputer un marché, ils évoluent dans un environnement commun : la ville. Exactement comme dans West Side Story. C’est une guerre de quartiers et d’identités.

Et de fil en aiguille, Katô et Hoshikawa nous montrent que les identités finalement se mêlent. Les antagonistes s’aiment et se marient. Qu’est-ce qu’être Coréen quand on a grandi jusque-là au Japon, quand on a servi dans son armée, quand sa femme est Japonaise ? Plus encore, qu’est-ce que signifie être Japonais ou Coréen quand on est l’enfant d’un couple mixte, un enfant hâfu ? (Ou plus précisément « daburu » en ce qui concerne les enfants issus d’un couple mixte japonais-coréen.)

Le sujet sonne curieusement contemporain. Je doute que le problème ait souvent été posé en ces termes à l’époque. Hâfu et daburu sont deux termes apparus relativement récemment (le dernier terme serait plus positif en accentuant l’idée de double culture, pas au sens « double allégeance », alors que hâfu vient de l’anglais « half » signifiant « moitié »). Tout cela reste anachronique, et c’est ce qui arrive quand l’angle que l’on propose dépasse le seul cadre de l’histoire que l’on raconte. Quand les valeurs que vous exposez sont universelles, il suffit d’un rien pour que ce que vous montrez redevienne la norme : de Vérone à Trappes* en passant par Tokyo, c’est la même tragédie intercommunautaire qui se joue. (*Le film a été projeté quelques heures après un attentat raciste dans la ville.)

C’est bien l’intrusion de cette gamine « daburu » dans le récit qui lui donne tout son sens. Jusque-là, les différentes époques imbriquées en un puzzle complexe pouvaient parfois prêter à confusion. Elle apparaît (dans un angle de prise de vue fétiche du réalisateur : le « gambette shot ») alors que son père a eu un accident de voiture et que le docteur tente de le maintenir en vie. Le responsable de l’accident se présente alors à la clinique, un chef d’entreprise (l’inimitable Masao Mishima) armé d’un avocat afin de dédommager la victime. Le génie de mise en scène de Katô se met en place : la gamine écrit son nom… Silence, l’action ralentit, tension, incompréhension. Puis, le chauffard note avec un peu de condescendance qu’il s’agit d’un nom coréen. Et alors qu’il s’apprête à partir, le docteur l’interrompt brutalement et lui demande s’il a l’intention de s’excuser auprès de la fillette. On n’en saura pas plus, l’infirmière rappelle le docteur en urgence.

Si plus tard, le récit met en évidence des luttes qui mèneront à des blessures infligées à l’arme blanche, Katô ne manque pas de montrer subtilement que le boom économique des années 60 connaît aussi ses brutes capables d’infliger d’autres types de blessures mortelles : le chef d’entreprise !

Autre effet parfaitement réussi dans cette scène : dans la conclusion, on se moque finalement du sort du père à ce moment. (Toute la narration du film tourne autour de cet accident. Le film commence avec l’arrivée de cet homme aux urgences que le docteur reconnaît, l’occasion de déclencher une première vague de flashbacks. Le récit nous révèle par la suite qu’avec parcimonie les liens que le docteur a entretenus avec lui à diverses époques.) Ellipse. La scène n’avait qu’un but. Pas du tout traiter de l’urgence de l’accident (on le voit sous tous les angles à différents moments du récit), mais illustrer comme dans la plupart des séquences du film, plus qu’une situation de conflit épisodique, une logique de conflits qui se répète toujours avec les mêmes ingrédients.

On retrouve ici l’universalisme de la fable. Katô applique à son récit sa logique de mise en scène : à la manière de Sergio Leone, il ne connaît que les plans larges qui concentrent divers personnages ou objets et les très gros plans. Ici, le gros plan, c’est l’accident d’un personnage clé nippo-coréen pour comprendre la futilité (un mot qu’il utilisera lui-même pour qualifier les horreurs de la guerre) de la logique de conflits intercommunautaires ; le plan large, c’est l’universalisme du sujet qui dépasse le cadre des rapports entre Coréens et Japonais.

Un carton introduisait le film et évoquait la nécessité des communautés, quelles que soient leurs origines, à vivre en harmonie. Si après quelques minutes, on pouvait craindre une mise en garde hypocrite pour justifier le traitement des Coréens dans le film, cette séquence illustre beaucoup mieux pourquoi il était en fait question de l’introduction d’une fable. Une fable sur le constat amer d’une impossibilité des communautés à vivre ensemble.

Avant ça, le film donnait quelques indices en arrière-plan pour en comprendre le sujet derrière le flou habituel qu’aime appliquer le cinéaste à ses premiers plans. La première agression réelle du film concerne des Japonais qui s’en prennent à l’infirmière du docteur avant que ceux-ci deviennent amants. Katô joue ici sur la confusion en introduisant la menace que font peser les Coréens réunis en bande. C’est plus tard que l’on comprend que l’agression venait bien de yakuzas japonais. Le passé du docteur dans l’armée offrira au spectateur une autre piste. Bien qu’officier, le docteur a pris sur lui le fait de s’opposer à la hiérarchie en déposant les armes. Ce n’est ni une question de lâcheté ni une question d’honneur. Les massacres avaient juste trop duré. À la guerre comme à la ville, les conflits n’apportent qu’une violence à laquelle seule la violence finit par répondre… Quelqu’un doit bien accepter d’interrompre ce cycle infernal. Cet argument, le docteur l’avait opposé à celui qu’il tente aujourd’hui de sauver d’un accident de voiture.

Ces violences, on le comprend, ne sont pas le seul fait des auteurs qui les commettent. Une autre violence, plus insidieuse, creuse aussi en silence ses cicatrices sur ceux qui ne cessent d’être perçus comme des étrangers. Pour s’intégrer, il faut être bien accueillis. Cela vous rappelle quelque chose ? Je ne parle pas de Shakespeare… Les violences sont peut-être plus visibles chez les Coréens, parce qu’ils sont organisés, identifiables, volontaristes, mais les Japonais ne sont pas les derniers à mettre le désordre : entre eux, pour se venger ou simplement aller narguer les voisins en claquant des doigts sous leur nez, et cela sans compter toute la violence institutionnelle et les stigmatisations auxquelles ces « étrangers de l’intérieur » doivent faire face.

Le docteur n’est pas un saint pour autant. Une serveuse lui fait remarquer son égoïsme : quand il s’agit de défendre ses proches voisins, il a refusé de prendre part au conflit. Logique de guerre. Quand les Coréens s’en prennent à son frère, il n’envisage aucune autre réponse que la vengeance… Logique de vendetta.

À ce dispositif déjà efficace, les deux scénaristes ajoutent un angle romantique inattendu (l’aspect particulier, le très gros plan, qui s’oppose à l’universalisme du conflit intercommunautaire). Si nos jeunes premiers inspirés des amants de Vérone sont laissés aux herbes flottantes, c’est le sempiternel triangle amoureux qui s’invite sur la scène narrative et que l’on regarde avec de gros yeux intimidés et incrédules comme devant la statue du Commandeur. On sait depuis un moment déjà qui est le père de sa petite, on sait que sa mère est Japonaise, mais son identité précise… Une fois le triangle amoureux évoqué, on a tout dit… J’ai vu la statue du Commandeur, d’autres, plus futés, y auront peut-être vu un soufflet qui retombe…

Le film mériterait que chaque séquence fasse l’objet d’une révision et d’une analyse tant il est riche en détails subtils et en époques parfois complexes à traduire dans une logique chronologique ordonnée et claire. L’idée de passer par un docteur qui sort de l’ordinaire offre aussi à cette histoire une singularité toute particulière. Et cela permet en creux également d’évoquer le dilemme du docteur confronté à une forme de violence une fois placé dans l’obligation de sauver la vie d’un homme qui lui a tout pris…

De l’universalisme à l’internationalisme, il n’y a qu’un pas. « Qu’importe où nous vivons. Japon, Corée… L’important est que nous soyons ensemble. »

Les couleurs chaudes (rouges, particulièrement, j’ai dit « rouge » ?) du film saturent l’image comme les tatouages d’un yakuza. En revanche, je ne me ferais pas à ces lumières presque chromées, ces ciels laiteux et ces extérieurs d’une crudité que je ne m’explique pas… Surtout que ça devient une constante et que jusqu’à présent, c’était ici pour moi des marqueurs chromatiques de la décennie suivante.

« Maki ! Fais sortir ta fille », en s’apprêtant à passer à l’intervention délicate du père. « Je veux que dans un tel moment ma fille voie le visage de son père… », répond-elle. Plan… du docteur.

Toujours finir sur une note ambiguë. (Titre anglais du film : By a Man’s Face Shall You Know Him.)

(Commentaire en puzzle épars et confus pour rendre hommage à ce dernier film.)


Délit de faciès, Tai Katô (1966) Otoko no kao wa rirekisho | Shochiku


Sur La Saveur des goûts amers :

— TOP FILMS —

Top films japonais

Liens externes :


Si vous appréciez le contenu du site, pensez à me soutenir !


Jusqu’à l’os (1966) & Dix-Huit Ans de prison (1967), Tai Katô

Note : 4 sur 5.

Jusqu’à l’os

Titre original : Hone-made shaburu / 骨までしゃぶる

Année : 1966

Réalisation : Tai Katô

Avec : Hiroko Sakuramachi, Naoko Kubo, Isao Natsuyagi.

— TOP FILMS —

Note : 4 sur 5.

Dix-Huit Ans de prison

Titre original : Choueki juhachi-nen / 懲役十八年

Année : 1967

Réalisation : Tai Katô

Avec : Noboru Andô, Hiroko Sakuramachi, Asao Koike

Deux films de « prison » pour le prix d’un. « Double séance » bien pensée à la Cinémathèque.

Le premier n’est pas du tout tendre avec le monde des quartiers des plaisirs. On y dépeint avant l’« interdiction » effective de la prostitution imposée par l’occupant américain, au tournant du siècle, des signes de contestation de la prostitution. Un réveil lointain et rapidement étouffé des féministes japonaises à l’époque des suffragettes ? Pas vraiment. C’est à l’Armée du salut que l’on doit cette remise en question.

Mais peu importe qui mène ou initie une ébauche de contestation, en exposant sans fard les manœuvres des gérants des maisons closes pour faire rouler les dettes des prostituées sur des années comme d’autres le font pour couler les services publics, le film fait la démonstration que cette exploitation d’une grande brutalité qui a bénéficié de la tolérance des autorités s’apparente à de l’esclavagisme.

Le récit nous permet de suivre le destin d’une de ces femmes de sa vente par sa famille jusqu’à son départ inespéré présenté comme un cas exceptionnel (un plan ne manque pas de montrer au loin les prostituées qui resteront cloîtrées dans leur hôtel de passe). Entre-temps, son patron aura vendu sa virginité une demi-douzaine de fois, elle verra quelques-unes de ses comparses tenter de fuir par tous les moyens possibles, et elle ne trouvera l’espoir qu’à travers un vulgaire artisan qui aura réussi à la séduire en étant le premier… à la laisser dormir. Les vingt dernières minutes se laissent savourer comme un film d’évasion millimétré : la fille qui savait à peine lire en intégrant le quartier des plaisirs finit par maîtriser les rudiments de la loi en l’ayant appris d’un simple prospectus et par faire valoir ses droits dans une scène d’un comique salvateur aussi inattendu qu’hilarant.

Dans la réalisation, avec son noir et blanc réaliste, ses longues focales et ses compositions tirant avantage de l’écran large, on se rapproche des films de Masumura de l’époque, et il faut sans doute créditer ici celui dont je louais précisément le travail dans mon commentaire précédent : Motoya Washio (qui je connaissais surtout pour son travail en couleurs). Dans le style, pour son côté baroque, sa capacité à toucher tous les genres, du drame bien cru à la comédie ou à la farce (voire au film de prison), je lui trouve également un côté Imamura.

Si je moquais (gentiment) le physique de Hiroko Sakuramachi dans Le Ninja du vent, elle propose ici une interprétation qui ne peut que me laisser admiratif. On la retrouve d’ailleurs aussi dans Dix-Huit Ans de prison, mais dans un rôle plus mineur.

Dix-Huit Ans de prison se range plutôt lui dans une veine qui a priori m’intéresse moins, mais là encore, le mélange des genres et la minutie de Katô dans sa mise en scène ne pouvaient que me séduire. L’aspect romantique devient accessoire et du film de marché noir d’après-guerre à la Cochons et Cuirassés, on bascule vite dans un film de prison pour finir par une sorte de film de yakuza (le genre commence à adopter sa forme moderne).

Comme Jusqu’à l’os, le film repose entièrement sur son acteur principal. Et quel acteur ! Noboru Andô. Si les yakuzas apparaissaient à l’écran dans des films de l’ère Meiji et si les films de gangsters s’inspiraient des films noirs, il est possible que le genre se soit modernisé avec l’apparition d’une série de films de la Shochiku avec Noboru Andô au début des années 60 inspirée… de sa propre vie. La série se termine en 1966 par un film de… Tai Katô, Délit de faciès, qui sera projeté demain… Les deux hommes se retrouvaient donc en 1967 à la Toei pour ce film où il crève l’écran : sans être lui-même yakuza, son personnage en revêt le code d’honneur et montre surtout le tempérament d’un chef. Dans la réalité, l’acteur a mené une bande de plusieurs centaines de yakuzas avant de passer par la case prison ; et dans la fiction, il s’attire le respect des détenus rapidement et devient leur « général ». Noboru Andô trouve face à lui un opposant remarquable qu’interprète avec nuances et intériorité Asao Koike (l’acteur arrive à mêler la veulerie à l’autorité, performance rare).

Ce personnage de leader charismatique se flanque d’un autre qui pourrait être son double et qui révélera sa qualité de yakuza dans une scène de dévoilement, au propre comme au figuré, particulièrement spectaculaire. Paradoxalement, ces deux vétérans de la distribution représentent un type de gangsters dépassés dans le film, mais leur charisme aurait pu inspirer la vague de films de yakuzas modernes dans lesquels l’honneur sera remis au cœur du récit (pour romantiser et idéaliser cette voie, le récit n’hésitera pas souvent à dépeindre ces principes de la mafia derrière des ambiances mélancoliques). Ce code d’honneur n’est pas sans rappeler la même prétendue respectabilité du bushido que le cinéma égratigne au même moment.

C’est un point de divergence important entre Jusqu’à l’os et Dix-Huit Ans de prison : l’un porte un message critique sur la société traditionnelle nipponne tandis que l’autre ne se cache pas de verser dans un divertissement au bord de l’apologie de la violence, nostalgique d’un idéal de gangsters disparus après la série de vauriens without a cause apparus dans les films noirs japonais (on en trouve ici d’ailleurs une caricature peu flatteuse avec le personnage du frère). Jusqu’à l’os est cru, brutal, dénonce les pratiques qu’il décrit. Dix-Huit Ans de prison glorifie le sens de l’honneur en prétendant qu’il y a les bons et les mauvais yakuzas. Entre un film de « geishas » et un autre de « yakuzas » quel est le plus dur ?

Étrillez les apparences, cassez les codes, encore et toujours…

Bref, deux réussites. Le premier passe dans mes favoris.


Dix-Huit Ans de prison, Tai Katô (1967) Eighteen Years in Prison, Choueki juhachi-nen | Toei Company


Sur La Saveur des goûts amers :

— TOP FILMS —

Top films japonais

Liens externes :


Si vous appréciez le contenu du site, pensez à me soutenir !


Le Ninja du vent, Tai Katô (1964)

Note : 3.5 sur 5.

Le Ninja du vent

Titre original : Kaze no bushi / 風の武士

Année : 1964

Réalisation : Tai Katô

Avec : Hashizô Ôkawa, Hiroko Sakuramachi, Naoko Kubo.

Du roman de gare comme on les aime. Le début tarde à se mettre en route : je ne me satisfais jamais autant que lorsque les personnages vagabondent, se traquent, se suivent à la trace, partent en quête, en itinérance… Ici, ça pioche, ça trépigne, ça tourne en rond avant de prendre enfin la poudre d’escampette (indispensable aux ninjas).

Cette aventure un peu tirée par les cheveux trouve ensuite un savoureux mélange entre La Forteresse cachée (une princesse qui doit revenir sur ses terres, un village isolé du shogunat qui pourrait tout aussi bien être les cités d’or de la série du même nom) et Le Sabre de la bête (recherche d’une mine d’or, la carte au trésor, les montagnes). Jeu de dupes garanti. Avec double ration s’il vous plaît (mission qui ne dit pas son nom, les traîtres qui se retournent tant de fois que l’on a renoncé à comprendre qui jouent les méchants).

Les dix dernières minutes fondent délicieusement en bouche. Durant tout le film, Katô se moque bien des acrobaties et des confrontations au sabre ou au shaken (au point de sombrer gentiment, et furtivement, dans des délires peu crédibles : marche sur les murs, accélérés). Même si l’on n’échappe pas au catalogue habituel des techniques du ninja, le réalisateur s’attarde surtout sur les rapports humains et en particulier amoureux. Le héros croise bien trois personnages féminins. Coureur et oisif, il se trouve même confronté au début à deux d’entre elles dans une séquence amusante. Une première fois, Katô joue de la sensibilité et de la lenteur en marquant le départ du héros. Elle qui l’aime le regarde partir en espérant de lui un dernier geste. C’est mignon et triste comme tout. Et l’ingrat file vers l’aventure (et son véritable amour) sans lui donner ce qu’elle attend.

Le ninja parti en mission croise alors un autre personnage féminin élevé par l’espion chargé de le suivre et de le surveiller. La jeune ninjaiko (?) est attachante (prise très tôt en formation par le « chat », elle rêve manifestement de se trouver un autre homme), mais à une ou deux reprises la relation capote faute d’avoir compris parfaitement les enjeux de la scène (c’est le travail de Katô de s’assurer que les acteurs rendent la logique de la situation au mieux).

Ce n’est pas plus mal : honneur aux princesses. Dans les romans de gare, pas de chichi, les prolétaires peuvent finir zigouillés comme des malpropres sans « jeter le moindre regard pour eux », le spectateur (lui-même simple roturier) n’a d’yeux que pour les personnages finement costumés et aux titres ronflants. Son menton prognathe et ses yeux vitreux n’y changent rien : c’est la princesse, et parce qu’elle a de l’allure, on lui courrait bien après aussi. Les sous-titres, bien puritains, ont sauté à un moment délicat : son chaperon à l’air rustre dévoile son palanquin vide au héros qui blêmit… Morte ? Disparue ? Suspense… Après vingt minutes de rafistolage, on aura le fin mot de l’histoire : déflorée ! (Toute la salle a poussé un grand « ah » de consternation feinte comme dans un film des frères Zucker.)

Que vaudraient mes petits commentaires sans déflorer un tant soit peu l’histoire, hein ?

Bref, aux futurs spectateurs putatifs, rassurez-vous : sa chasteté reste intacte. Mais pour combien de temps ?

Après moult péripéties, héros et princesse se retrouvent dans un final en apothéose. Action ralentie au maximum, retournement lacrymal, mot d’excuse au directeur, jolis mouvements de caméra…

C’est loin d’être un grand film, mais c’est fort sympathique. Surtout pour le côté résolument populaire, voire mélodramatique. L’acteur principal manque peut-être de charisme, mais allez en trouver un capable à la fois d’être drôle et séduisant… Tout le monde n’est pas Tatsuya Nakadai (qui n’avait pas d’ailleurs la carrure pour se glisser dans le costume d’un ninja).

Loin d’être convaincu également par certaines lumières fades d’extérieurs tournés en studio au début du film et plus généralement par certaines teintures claires ou trop bigarrées. On n’en arrive pas à certaines couleurs des films des années 50 (ou d’Inagaki), mais à ce compte, peut-être aurait-il été préférable de tourner en noir et blanc. Le vétéran Kô Matsui était à la manette (l’art director peut aussi être mis en cause). Katô réalisera des films bien mieux éclairés. Dans mon souvenir, c’est en partie grâce à quelques-uns de ses films que j’avais imaginé le qualificatif « opusculaires ». La Pivoine rouge par exemple était en partie éclairé par Osamu Furuya (je découvre qu’il sera pour son dernier film chef opérateur sur le minimaliste et excellent Okaeri) et Blood of Revenge, qui sortira l’année suivante, sera mis en lumière par un Motoya Washio, directeur de la photographie par ailleurs de nombreuses perles en couleurs : un épisode de La Pivoine, Yagyu bugeicho: Jubei Ansatsu-ken et la doublette Female Yakuza Tale/Sex & Fury qui mettait en scène Reiko Ike.

On ne peut pas disposer d’une équipe de rêve pour chaque film…

« Je t’offre une princesse, camarade, de quoi te plains-tu ? »

… Un peu de pivoine rouge, je dirais pas non…

« Immaculée, je te dis ! »

… Justement. Trop. Je préfère les teintes chaudes, ténébreuses aux lumières blafardes. Je citais les Shaw Brothers la dernière fois… Les plateaux en intérieurs inondés de lumières tout en faisant croire à des extérieurs, peu pour moi.

« T’es dur. Une bonne partie du film est tournée en extérieur. Des séquences de nuit comme tu les aimes. De la profondeur de champ, des visages en gros plans à la Leone… »

Peut-être. Mais ça manque de constance. Laisse-moi préférer mes opusculaires. Et espérer voir Katô mieux accompagné par la suite.


Le Ninja du vent, Tai Katô 1964 Kaze no bushi 風の武士 | Toei Company


Listes sur IMDb : 

✓MyMovies : A-C+

✓Jidai-geki à lame

Liens externes :


Si vous appréciez le contenu du site, pensez à me soutenir !


Problèmes d’épées et problèmes de femmes, Tai Katô (1951)

Note : 4 sur 5.

Problèmes d’épées et problèmes de femmes 1 et 2

Titre original : Kennan jonan: Dai ichi bu – Onna gokoro ruten no maki / – Kenkō ryūsei no maki

Année : 1951

Réalisation : Tai Katô

Avec : Yatarô Kurokawa, Musei Tokugawa, Yūji Kawakita.

Qu’est-ce que le cinéma ? Alinéa 45 : Qu’est-ce que le cinéma populaire ?

Le cinéma populaire réunit des personnages sans domicile fixe et parvient malgré tout, grâce à notre crédulité complice, à les faire se rencontrer à chaque halte sur la route de leur destin. « Le monde est petit ! » figure sans doute en bonne place dans le catalogue des plus vieilles répliques du monde.

Du bon cinéma populaire donc. Entre Le Poignard volant (et son côté imbitable à la manière du Grand Sommeil peut-être inspiré par son oncle Sadao Yamanaka qui usait déjà de cette densité dans son excellent Kôchiyama Sôshun) et, déjà, La Pivoine rouge (pour son côté feuilletonnesque et quelques-uns de ses personnages).

Daisuke Itô avait popularisé des jeux de caméra particulièrement savants au temps du muet dans les combats de samouraïs. Kâto suit cette inspiration en parvenant souvent à constituer à l’intérieur d’un même plan différents niveaux de profondeur et d’angles géniaux à force de bouger opérateur et acteurs. Comme Itô (et bien d’autres), Katô ne se refuse aucun angle de caméra (plongés et contre-plongés, obliques, corps coupés), et ne se donne aucune limite au gros plan (ou au montage répétitif à la Bioman). 1951, le grand spectacle est de retour au Japon.

Il y a quelques mois, la Cinémathèque exhumait les géniales histoires itinérantes de Misumi. Cette année, c’est autour de Katô. Et celui qui réalisera une partie des films de la série (itinérante) de La Pivoine rouge avait donc commencé sa carrière avec un récit de samouraï couard et vagabond à la manière de Miyamoto Musashi et de centaines d’autres histoires populaires de ce genre (le jidaigeki à lame en l’occurrence).

La première moitié du premier film (qui compte deux parties) est forte en résurrections improbables. On se croirait dans les Perils of Pauline (1914). Mais ça va tellement à cent à l’heure qu’à peine le sourcil levé qu’un deuxième vient lui tenir compagnie. Le plus amusant dans l’affaire, c’est que notre héros, pleutre et malhabile, finit, tel Ulysse, par séduire bien malgré lui toutes les femmes qui croisent sa modeste personne. Le syndrome du héros principal. Voilà en partie aussi pourquoi le spectateur se moque du manque de crédibilité des situations : il s’identifie à ce genre de couillons qui fuit autant les « problèmes » d’épées que les problèmes de femmes. Notre vie à tous telle qu’on la rêve, c’est Bourvil dans le Guépard. Visconti était trop distingué pour le simple peuple que nous sommes.

Et voilà pourquoi le cinéma populaire existe.

Maintenant, allez savoir pourquoi parfois c’est assommant et d’autres fois, c’est merveilleux… Une question de savoir-faire. Pas seulement de Katô, mais de toute une industrie.

J’ai déjà vu et adoré six films de Katô (les trois volets de La Pivoine rouge ne figurent même pas dans le meilleur de ce que j’ai vu). Hâte de découvrir ce que réserve le reste de sa filmographie. Ça promet.


Liens externes :


Si vous appréciez le contenu du site, pensez à me soutenir !