Les Doigts blancs de l’extase, Tôru Murakawa (1972)

Note : 3.5 sur 5.

Les Doigts blancs de l’extase

Titre original : Shiroi yubi no tawamure (白い指の戯れ)

Aka : Playful White Fingers

Année : 1972

Réalisation : Tôru Murakawa

Avec : Ichirô Araki, Hiroko Isayama, Yoshio Adachi

Roman porno assez déroutant, mais pas mauvais. À ranger dans la catégorie des films qui à force d’insister finissent par convaincre. L’obstination paie au cinéma. C’est pourquoi la règle des trois unités s’applique si souvent encore (dans ce contexte, il est question surtout d’unité d’action). Il y a peut-être aussi un peu de rhétorique dans ce principe. Martelez la même idée pendant une heure, et le spectateur finira par y adhérer. Le plaisir, c’est la répétition. Comme la torture. (Demandez à Jack l’Éventreur.)

Ainsi, à suivre cette petite sœur de Justine (ou les Malheurs de la vertu), on se demande si l’on en saura un peu plus sur elle. Et en fait, on cède, une fois devenu évident que ce n’est pas sa personne, pas son histoire, pas son passé qui compte. Pas de psychologie, pas même de personnages. Juste des archétypes, des fulgurances. Comme une illustration allégorique d’une plongée dans la petite délinquance.

Si Justine du marquis de Sade subit des violences encore et encore selon le même principe jusqu’à l’absurde, son passé importe peu : pas de passé traumatique, pas d’histoire familiale complexe, pas de passé ou de relations antérieures. Elle est l’incarnation d’une démonstration : un modèle de vertu à abattre. C’est le schéma plus que tout le reste qui nous raconte une histoire. Yuki n’est donc pas un personnage réaliste : pas de psychologie, pas de passé, pas de famille. Elle est l’archétype de la fille naïve. La seule différence avec le personnage de Sade, c’est qu’elle songe, beaucoup par survie, à rejoindre la bande de pickpockets. La démonstration ici consiste à présenter un modèle de vertu qui se laisse corrompre par ses mauvaises fréquentations. Bien qu’entraînée dans le « crime », l’idée illustrée pendant tout le film (et donc avec insistance), c’est qu’elle demeure victime de ces fichus hommes. « Qui joue au pachinko, fume et mâche des chewing-gums, qui mâche des chewing-gums aborde les filles naïves dans la rue, qui aborde les filles naïves dans les rues, vole des vélos, qui vole des vélos vole des portefeuilles, qui vole des portefeuilles déshonore l’empereur ! » Fuyez, jeunes filles ! Ici, on ne justifie pas et on n’explique pas le « grand » banditisme, on le démontre (tin-tin-tin).

Donc voilà, pendant un bon moment, on se demande où on a mis les pieds. Et à la longue, tout s’éclaire… Et c’est bien triste. Comme bien d’autres films du roman porno de la Nikkatsu, la solitude est partout. On ne sait rien de son passé, on ne sait rien d’elle, et cela l’isole un peu plus, comme coincée dans une impasse. Sur qui Justine peut-elle compter ? Personne. C’est le principe. Quand elle s’extirpe d’un épisode malheureux, un inconnu lui offre son aide, et elle se fait avoir en subissant de nouveaux sévices. Yuki expérimente un engrenage négatif similaire, celui de la misère. Sans proches, un individu (a fortiori une jeune femme) est une proie. Sade aurait adoré la société japonaise (comme le capitalisme prédateur).

Quand une histoire tient à si peu de choses, l’accent, comme dans un exercice de style, peut se porter sur la mise en scène. Rien de bien extraordinaire. Le film adopte d’étranges tonalités urbaines et pops issues du Nouvel Hollywood (scènes urbaines, longues focales, montages-séquences, musiques intra et extradiégétiques…).

Certaines séquences sont remarquables : une veille de passage à l’acte pour la bande qui se transforme en tour de chant et en orgie de bain moussant ; ou encore une incroyable scène de vol raté pleine de suspense et de culpabilité enfantine (on fera difficilement plus japonais). Cela donnerait presque envie de chialer.

Comme à l’accoutumée, les acteurs (en particulier les deux actrices principales) sont parfaits. Il faut voir la couleur mélancolique et résignée que l’ancienne petite amie (Yoko Ishido) offre à son personnage… Quant à Hiroko Isayama (Yuki), la Kinema Junpo lui décernera son prix d’interprétation l’année suivante pour ce film et pour Sayuri, strip-teaseuse, (manifestement considéré comme le film majeur de Tatsumi Kumashiro, réalisateur de La Rue de la joie et du Rideau de fusuma). Elle est toujours active au cinéma.

Pas conseillé aux dépressifs.


Les Doigts blancs de l’extase, Tôru Murakawa (1972) Shiroi yubi no tawamure (白い指の戯れ) | Nikkatsu


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Love Hotel, Shinji Sômai (1985)

Note : 4 sur 5.

Love Hotel

Titre original : Rabu hoteru (ラブホテル)

Année : 1985

Réalisation : Shinji Sômai

Avec : Noriko Hayami, Minori Terada, Kiriko Shimizu

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Pur film de mise en scène avec un scénario très ramassé, mais beaucoup moins qu’un roman porno classique. Un format de nouvelle, donc.

Sômai avait un talent inouï pour la lenteur, la précision et la direction d’acteurs. Là où bien des cinéastes scinderaient leurs séquences en divers plans pour de tirer le meilleur de chaque angle possible, profiter de l’instantanéité du montage, aller à l’essentiel, et choisir entre les rushes, Sômai arrive à produire quelques-uns des mêmes effets à travers un montage sans montage. Loin de la distance engendrée par nombre de plans-séquences, parfois statiques, les siens sont dynamiques. À l’image de certains réalisateurs qui usent d’un montage dans le montage par le biais d’un panoramique dans un contexte plus académique, (voir pour cela Partition inachevée pour piano mécanique de Nikita Mikhalkov par exemple), Sômai déplace sa caméra pour passer d’une situation A à une situation B. Ces situations sont autant de tableaux à l’intérieur du même plan dans lequel les acteurs semblent parfois prendre des « poses » (voire des « pauses »).

Un tel découpage à l’intérieur d’un même plan met donc en place les acteurs dans l’espace et la caméra s’adapte à chaque position afin d’en proposer le meilleur angle. Les brefs basculements d’une « pose » à une autre deviennent des moments et des mouvements de suspension gracieux et générateurs d’attention. Dans un montage classique, ces mouvements de personnages servent à amorcer les raccords, donc les changements de plan. Les découper permet des ellipses et une suppression des moments de flottement inutiles. Là où certains plans-séquences paraissent froids, au service d’un dispositif plus que de la situation, l’approche de Sômai (comme Mizoguchi ou Kubrick avant lui) génère une certaine élégance et ne perd jamais de vue les personnages. Ce flottement, cette pesanteur superflue d’habitude coupée au montage, fait partie intégrante du style du cinéaste. Contrairement à d’autres pour qui le plan-séquence est une signature, un principe, un système, une sophistication, une préciosité, le cinéaste japonais semble au contraire adapter son style à une contrainte. Pas d’esbroufe. Un peu moins d’incommunicabilité, de maniérisme, plus d’empathie, de psychologie. Le dosage parfait qui résume la fonction de la mise en scène : se mettre au service d’une histoire.

Si Sômai transforme une contrainte en avantage en orchestrant, dans un même mouvement, la caméra et les acteurs, dicter l’attitude et l’emplacement de chacun avec autant de précision n’est pas sans risque. Des acteurs déstabilisés par cette danse auraient vite fait de proposer une interprétation mécanique, désincarnée. Pourtant, ils semblent mettre à contribution cette lenteur presque procédurale et ces moments de flottements millimétrés pour développer au contraire un espace de liberté, d’aisance et de justesse. Quand une mécanique censée être rigide donne lieu à une telle impression de légèreté, de grâce et de suspension du temps, le talent est évident.

Je vais pinailler en revanche. Le dispositif, s’il se révèle parfaitement efficace dans les séquences intimes, devient inutile lors des rares séquences de groupe et d’agitation. Il fallait certes trouver une activité nouvelle à cette prostituée éphémère pour servir de contrepoint et justifier son rapprochement avec son ancien client, mais lors de ces deux ou trois séquences, la dynamique change et le charme est rompu. Alors que dans toutes les autres séquences, le film bénéficie de cette étrange intemporalité qui marque les chefs-d’œuvre, ces scènes de groupe sentent bon les années 80. Quitte à produire des films fauchés, autant assumer sa radicalité en gardant une constance dans le minimalisme (comme le fera dix ans plus tard Makoto Shinozaki dans Okaeri). Ou peut-être que le récit ne pouvait se passer d’un tel contrepoint, on ne saura jamais…

Évidemment, cette lenteur n’a rien de gratuit. Elle illustre les doutes, les interrogations, la mélancolie, voire l’errance des personnages. Ces deux-là n’étaient pas destinés à se rencontrer au-delà d’une simple nuit tarifée. C’est la violence de cette séquence au love hotel qui les unit et singularise leur couple. Comme dans tout acte fondé sur la violence, leur couple n’est qu’une antithèse. Réunis pour la vie ? Ou pour et par le suicide ? L’intérêt de leur relation repose justement sur sa nature incertaine et opposée : une victime et son agresseur, un suicidaire et son ange gardien, une suicidaire et son sauveur ? Sans cette ambivalence, sans ce flottement sémantique et fonctionnel, la forme sonnerait creux.

Sorti la même année que Typhoon Club et neuf ans avant Jardin d’été, il serait réducteur de qualifier Love Hotel de roman porno. La Nikkatsu semble en avoir acquis les droits tardivement pour l’exploitation en salle et ne serait pas intervenue dans sa production. Les quelques séquences de nudité et de sexe s’inscrivent d’ailleurs dans une logique narrative, non dans le respect d’un cahier des charges. Et si le film n’échappe pas aux stéréotypes sexistes (victime masochiste, déshonneur du mari), son sujet ne tient pas que par la seule rencontre brûlante de deux corps dépravés, assoiffés de sexe. Le cœur de son récit repose davantage sur le télescopage de deux solitudes, de deux âmes en peine qui se sauvent autant qu’elles se tourmentent. Love Hotel n’est pas La Maison des perversités. Plutôt une Maison des mélancolies dans laquelle, au-delà des rapports sadomasochistes, les protagonistes qui se savent en sursis se cramponnent l’un à l’autre. L’ordre moral finira par triompher : dans un dernier jeu de miroir élégant et aérien, l’agitation candide d’une poignée de bambins viendra masquer le spleen de celle résignée, ba no kuuki wo yomu oblige, à partir. Quelques pétales de sakura en guise de poudre de perlimpinpin sur les maux d’hier, sur les dettes du passé, et tout peut recommencer.

Il est temps que Setsuko Hara retrouve son Ken Uehara de mari. « Déshonneur d’amour ne dure qu’un instant, chagrin d’amour dure toute la vie. » (George Bailey)


Love Hotel, Shinji Sômai (1985) Rabu hoteru (ラブホテル) | Directors Company, Nikkatsu


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La Maison des perversités, Noboru Tanaka (1976)

Note : 3.5 sur 5.

La Maison des perversités

Titre original : Edogawa Rampo ryōkikan: yaneura no sanposha (江戸川乱歩猟奇館 屋根裏の散歩者)

Aka : The Watcher in the Attic

Année : 1976

Réalisation : Noboru Tanaka

Avec : Junko Miyashita, Renji Ishibashi, Hiroshi Chō

Je surnote un chouia sans doute tant le premier film de cette rétrospective « roman porno de la Nikkatsu », Rue de la joie, était décevant. Je disais dans mon commentaire que je ne m’attendais pas à ce que l’histoire vole bien haut, mais que je serais beaucoup plus attentif à la forme. Sur ce plan, le pari ici est bien plus réussi. Le fond n’est d’ailleurs pas dénué d’intérêt (adapté d’Edogawa Ranpo) même si c’est assez expéditif. Véritable film d’ambiance en revanche. Et un certain savoir-faire pour la direction d’acteur, la précision dans les gestes, dans l’intensité contenue, la pesanteur, le mystère voire un brin d’onirisme, de surréalisme et de poésie.

Si le récit et l’aspect technique de Rue de la joie laissaient à désirer, c’est loin d’être le cas ici. Les séquences ne se suivent pas bêtement les unes après les autres, la musique déclenche parfois des intermèdes, des plans d’ambiance ponctuent les événements avec douceur et légèreté, et le voyeurisme permet un montage alterné presque continu d’une séquence à l’autre comme depuis que le cinéma est le cinéma ou presque… Qu’est-ce que le comble du cinéma ? Un spectateur qui regarde un personnage en plein voyeurisme alors que celui qu’il regarde sait qu’il est vu…

Cette ambiance « ère Taishô » joue pour beaucoup dans la réussite relative du film : elle évoque La Pivoine rouge, Une histoire immortelle, La Résidence et le porno chic. On trouvera peu d’époques qui se prêtent aussi bien au cinéma en costumes que ces décennies 1880-1929. L’exercice de style attendue et espéré est donc validé.

Quelques passages sont de véritables moments de cinéma et de pure mise en scène : quand le personnage principal, avachi sur un futon avec une prostituée, rêvasse et perce avec désinvolture quelques feuilles de washi ou quand la domestique à la toute fin du film chantonne au puits de la maison juste après le séisme du Kantô alors que la ville est ravagée autour d’elle. Ambiance fin de siècle, comme souvent avec ces décennies (et plus qu’à la Belle Époque, on y est : on change d’ère bientôt au Japon et les anciens empires laissent place un peu partout dans le monde à des dictatures).

Un des meilleurs films de l’année selon la Kinema Junpo… On va dire que pour une fois, c’est mérité (en ce qui concerne ces tristes années 70).


La Maison des perversités, Noboru Tanaka (1976) Edogawa Rampo ryōkikan yaneura no sanposha, Watcher in the Attic | Nikkatsu


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Rue de la joie, Tatsumi Kumashiro (1974)

Note : 2.5 sur 5.

Rue de la joie

Titre original : Akasen tamanoi: Nukeraremasu (赤線玉の井 ぬけられます)

Année : 1974

Réalisation : Tatsumi Kumashiro

Avec : Junko Miyashita, Meika Seri, Naomi Oka

Les années 70 au Japon dans toute sa splendeur… Ou plutôt, son glauque. Film réputé, mais apprécié que par une poignée de snobinards. La trame tient à une bretelle en sursis sur une épaule nue, mais on s’en doutait un peu. Écrit pour chatouiller les stéréotypes et les fantasmes des spectateurs mâles de l’époque : les prostituées ne manquent pas de se révéler de véritables nymphomanes et les trajectoires… expéditives (presque aussi expéditives qu’une passe d’une des protagonistes qui tente de battre le record de 26 clients en une nuit établi par une autre). Du grand cinéma, on vous dit. J’avais un peu d’espoir pour la forme. Dès le premier plan, on comprend que c’est filmé le plus simplement du monde, à l’arrache, sans talent : lumière moche, espace unique, caméra à l’épaule au plus près de l’action, pas de montage. Caméra-stylow.

Quelques audaces narratives sans génie pour meubler entre les passes et forcer des ellipses. Et puis, pas grand-chose. Le film, comme son titre, vient un peu à rebours de son modèle, La Rue de honte, en promettant des personnages qui vivent pour et par le sexe. Certaines y prennent certes du plaisir, mais le plaisir n’est pas une joie. Ces femmes y sont surtout sevrées d’amour, conditionnées à devenir des esclaves sexuelles et rien d’autre. Tous les clients sont infréquentables, toutes les relations, toxiques. Et cela ne rend pas leur trajectoire plus intéressante. Cinq prostituées en un peu plus d’une heure. Pas de place ni à l’empathie ni à la subtilité. Aucune échappatoire. Même celle qui se résout à se marier préfère revenir « pour le plaisir » parce que son mari est nul au pieu (tellement crédible). La vocation d’une prostituée, c’est donc de rester une prostituée. Morale sinistre.

On comptait amadouer le spectateur avec ça dans les années 70 ou on venait uniquement guetter les tétons et les peaux luisantes de sueur ? Il avait suffi d’une image à Mizoguchi pour exprimer dans le dernier plan de son dernier film toute la réalité glauque de la condition des prostituées. La Nikkatsu en fait un film de 70 minutes comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons closes, des personnages inconsistants et à peine reconnaissables…

Seule note positive du film : ses actrices. Relativement talentueuses.

(Et dire qu’il y a encore des spectateurs qui profitent d’une telle projection pour s’astiquer la nouille. Ils disposent des meilleurs pornos en deux clics, mais il faut qu’ils viennent se tripoter en séance.)

(On note aussi le comportement débile de Jean-François Rauger qui achève sa présentation en précisant qu’on l’oblige à dire que ces séances « peuvent heurter la sensibilité des plus jeunes ainsi que des personnes non averties ». Et ça le fait marrer. Mesdames et messieurs, un bonhomme qui s’amuse des plus fragiles. Mec, on n’est pas entre potes, là. Tu représentes une institution qui a des obligations légales. Obligations qui visent à protéger les plus fragiles. Ces films comportent des scènes de viol, notamment. Évidemment, toi, il y a peu de chances que tu aies eu à subir de tels traumas… L’empathie et la responsabilité ne figurent pas au programme manifestement pour le directeur de la programmation.)


Rue de la joie, Tatsumi Kumashiro (1974) Akasen tamanoi Nukeraremasu | Nikkatsu


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Jardin d’été, Shinji Sômai (1994)

Note : 4 sur 5.

Jardin d’été

Titre original : (夏の庭) Natsu no niwa

Aka : The Friends

Année : 1994

Réalisation : Shinji Sômai

Avec : Rentarô Mikuni, Chikage Awashima

Une forme largement empruntée aux animes : un rythme de séquence rapide, des angles de caméra recherchés, des costumes travaillés qui répondent à une logique de carte postale ou d’images d’Épinal, une musique directive et un style général très expressif, très classique.

Cela a son efficacité, mais cela a aussi au début ses limites. Quand on a des cinéastes ainsi tout dévoué à la forme, le jeu d’acteurs laisse parfois à désirer. Les êtres humains ne suivent pas la même logique que les formes inanimées… : il ne suffit pas de les placer ici ou là pour avoir fait le travail. Résultat : les trois gosses agacent rapidement à crier leur texte comme d’autres le font en classe quand ils ont appris leur leçon ou comme les personnages d’animes. Aucune nuance, aucune logique à porter ainsi la voix dans des situations où les garçons doivent se cacher, aucune justesse dans les comportements. Ça jacasse jusqu’à donner mal à la tête.

Et puis, la présence de Rintaro Mikuni apporte plus de sérénité et un contrepoint bienvenu (d’autant plus que le récit manque d’inclusivité : avec les filles qui apportaient gentiment leur soutien et avec les deux camarades qui s’intéressaient à leurs « aventures », vites exclus par les trois « friends »).

L’histoire n’a rien de bien original, mais elle est touchante bien que parfaitement prévisible. Le conte laisse assez peu de place aux développements personnels, aux détours, à la mise en profondeur des uns ou des autres. Le rythme se ralentit et le sujet se focalise alors sur l’unique sujet du film : une fois le jardin défriché et aménagé, c’est le vieux solitaire qui se dévoile.

La caméra semble toujours se désintéresser autant des petites subtilités de « l’âme » adolescente (en se refusant à laisser plus de place aux jeunes acteurs). Les trois bambins entrent en quelque sorte dans le terrier d’Alice, et c’est à travers leurs yeux que l’on découvre le monde du vieil ermite. Leur destin n’a alors plus vraiment d’importance.

Quand, sur la fin, le film tourne franchement au mélo, la force du récit l’emporte sur le reste, et ce sont les vieux (au centre du jardin secret se trouve évidemment une femme), avec leur lenteur, leur imagination, leurs défaillances et leurs doutes qui focalisent l’attention. Les enfants ne sont plus là, avec leur agaçante vivacité, que pour servir la fonction de contrepoint, au début assumée par le personnage du vieillard.

Magnifique dernière séquence pour illustrer le temps qui passe, l’effacement de l’humanité, de sa présence, de sa mémoire, derrière l’espace (celui du jardin). Elle nous ramène ainsi, d’une manière très poétique et désincarnée, à ce que nous sommes. Des passants, des êtres éphémères, face à la quasi-immuabilité des choses. Les bâtiments et les jardins gardent un temps les traces de notre passage, mais comme un verni, ils s’altèrent, se craquellent et tendent à disparaître pour nettoyer la terre et l’espace de toute présence humaine. Derrière ces artifices se cache la réalité du monde.

Je me suis soudainement souvenu du film après une séance ratée précédente. Il se compare aisément avec Un été chez grand-père d’Edward Yang qui vient de me laisser un goût d’inachevé. Je préfère d’un cil celui-ci pour l’efficacité de son écriture (sa radicalité — pour reprendre ma logique du moment — en assumant jusqu’au bout son côté anime/manga), mais les enfants du film de Yang (comme l’ensemble des personnages) me sont cent fois plus sympathiques. Un été chez grand-père prend également la forme du conte (estival, comme il en existe énormément, notamment dans le monde soviétique : on peut citer par exemple Le Jardin des désirs, La Belle ou Cent Jours après l’enfance), preuve que Shinji Sômai aurait très bien pu demander à ses jeunes acteurs de prioriser la justesse, la délicatesse (et une certaine forme d’attention à la tranquillité de l’autre et de respect toute japonaise) à la force et à la surexpressivité (d’autant que Sômai est déjà auteur de l’excellent Typhoon Club, épargné par ces outrances vocales). Tout n’est pas bon à manger dans l’anime.


Jardin d’été, Shinji Sômai (1994) Natsu no niwa | Yomiuri Telecasting Corporation


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MyMovies : A-C+

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Plan 75, Chie Hayakawa (2022)

Note : 3.5 sur 5.

Plan 75

Année : 2022

Réalisation : Chie Hayakawa

Avec : Chieko Baishô, Hayato Isomura, Stefanie Arianne

J’avoue n’avoir regardé que pour la présence de Chieko Baishô. Kiri no hata (et les autres Yamada) est bien loin, mais l’actrice possède toujours ce magnétisme et cette force intérieure et tranquille si précieuse dans les passages de séquences non dialoguées des drames (dans les comédies, ce serait plus son sourire et son humilité qui jouent, mais ça procède de la même intelligence de jeu, de la même écoute). Voir une femme que l’on a probablement un peu aimée dans un film quand elle avait vingt ans dans un autre où elle en a cinquante de plus, c’est un petit exercice sur le temps qui passe que seul le cinéma peut offrir. Apprendre à être vieux, avant de l’être. Parce que Chieko, je l’aime autant ici que dans mon film chéri.

Le sujet inhabituel du film permet d’explorer, comme seule l’anticipation peut le faire, les possibilités non souhaitables d’un avenir qui pourrait être le nôtre. Un avenir qui ne serait pas fait de propositions high-tech, mais de cauchemars législatifs avec comme dessein de réguler la population vieillissante en lui proposant une fin anticipée et prétendument heureuse. Plus qu’un remède, le « plan » qui vise surtout à faciliter le suicide assisté des personnes âgées souffrant de solitude se révèle plutôt être le symptôme d’une société individualiste en perte de sens (le respect des anciens, très ancré dans les cultures asiatiques, est ici supplanté par un capitalisme aliénant percevant les individus en fonction d’une logique de marge bénéficiaire).

La réalisatrice semble avoir parfaitement compris l’avantage et les pièges de l’anticipation. Le sujet ne sert souvent que de simple parabole pour évoquer une situation bien présente. Inutile alors de perdre son temps à décrire un monde qui n’existe pas. C’est le nôtre. (Pour s’en convaincre, il suffit par exemple de citer cette situation bien contemporaine : pour empêcher les sans-abris de dormir sur les bancs publics, on y place toutes sortes de gadgets interdisant de s’y allonger.) La réalisatrice construit ensuite son récit autour d’un triple montage parallèle en y faisant intervenir avec parcimonie les éléments entre eux. Une telle structure peine à trouver une réelle justification tout au long du film, mais elle permet à la réalisatrice de proposer une vision en surplomb, pleine de distance et d’ellipses. Le style semble lui correspondre parce que sa direction d’acteurs et sa mise en situation sont brillantes : à la fois détachées et naturalistes. Elle en montre et en dit juste le nécessaire.

Cette combinaison constitue la force et le point faible du film. Si la mise à distance permet d’éviter les écueils relatifs à l’anticipation (et aux illustrations laborieuses d’une société inexistante), il paraît difficile de trouver un sens, sinon là encore illustratif, à ces trois histoires parallèles. Pourquoi trois, pourquoi pas quatre ou cinq ? Pourquoi ces trois trajectoires-là ? Pourquoi les faire intervenir si brièvement sans en faire un jeu de destins croisés à la mode à la fin des années 90 ?

Le film n’est pas une grande réussite, mais quand la forme surpasse ainsi le fond, on serait tenté de dire que le maître d’œuvre est à suivre. Avec un tout autre sujet, il est possible que la réalisatrice fasse mouche…

Merci surtout pour le chocolat. Sans Chieko, j’aurais sans doute été moins indulgent.


Plan 75, Chie Hayakawa (2022)


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Nuée d’oiseaux blancs, Yasuzô Masumura (1969)

Note : 3 sur 5.

Nuée d’oiseaux blancs

Titre original : (千羽鶴) Senba zuru

Aka : Thousand Cranes

Année : 1969

Réalisation : Yasuzô Masumura

Avec : Ayako Wakao, Machiko Kyô, Mikijirô Hira, Eiko Azusa, Eiji Funakoshi, Tanie Kitabayashi

À tourner dix films par an, on finit fatalement par ne plus savoir ce que l’on tourne et par oublier l’essentiel de la mise en scène : diriger des acteurs pour que leur interprétation soit cohérente et trouver exactement la bonne distance en ce qui concerne le ton ou le rythme du récit. Un professeur de théâtre disait toujours que dans une pièce « si la lumière n’était pas allumée dans les premières secondes du film, l’intérêt du public sera toujours éteint ». Au cinéma, c’est pareil. Si, dans les premières minutes, l’approche, le ton, la distance ne conviennent pas, on sait que l’on va passer un mauvais moment.

Dans un univers de studio, avec des réalisateurs et des équipes rodés, la facture générale du film peut faire forte impression : le spectateur habitué des films de Masumura reconnaît son talent pour la composition des plans, placer ses personnages et découper tout ça au montage (c’est de l’orfèvrerie, j’ai probablement dédié mon meilleur article au sujet). Mais très vite aussi, on sent que quelque chose cloche. L’introduction sort un peu de l’ordinaire. On reconnaît le minimalisme de Kawabata, son goût pour les ellipses, pour le formalisme des situations, mais je ne sais pas si c’est son récit qui manque de chair dans cette entame, si l’adaptation de Kaneto Shindô n’a pas saisi le danger d’un récit à l’introduction trop rapide, ou enfin la faute à Masumura, incapable de restituer les subtilités de l’entrée en matière de l’auteur… Quoi qu’il en soit, l’intrigue commence, et au bout de quelques minutes, non seulement l’affaire est pliée et une liaison se noue entre les deux protagonistes, mais on se demande aussi si ce récit ne constituerait pas la suite d’une précédente histoire qui nous aurait échappé. Les personnages agissent ainsi plutôt comme dans un développement, voire un dénouement, avec des excès émotifs qui ne paraissent pas être à leur place. Certes, Madame Ota est censée en faire toujours un peu trop (selon mademoiselle Kurimoto), mais le bonhomme n’est pas obligé de tomber si facilement sous le charme de l’ancienne maîtresse de son père… Lui a peut-être le temps d’être séduit, nous, non. Et pourtant, c’est une des plus belles femmes du cinéma en face. On n’est pas des spectateurs faciles, hein. On ne se couche pas le premier tiers du film !

La cohérence du récit est une chose, la tonalité, encore une autre. Ce qui donne la tonalité, l’atmosphère d’un film, c’est parfois sa musique. Et une musique peut livrer sa propre logique et éclairer le sens d’une histoire. On travaille en petit comité : le coupable se trouve être Hikaru Hayashi, autrement dit un habitué non seulement des films de Masumura (pas forcément les meilleurs), mais aussi de Kaneto Shindô (et les bons, Onibaba et L’Île nue, pour citer les meilleurs). Possible que Hayashi se soit trouvé un peu dépourvu en voyant le montage du film, parce que sa musique semble plus traduire sa perplexité qu’autre chose…

Hikaru, ayant chanté tout l’été, se trouva fort dépourvu quand la bise fut venue et que madame Ota son pantalon… « Quoi ? Quoi ?… Vite : musique mystérieuse. »

Les notes de musique reflètent un mystère tout aussi forcé que les excès de Madame Ota et nous voilà comme projetés dans un film de Yoshida chez qui la musique expérimentale fait écho à l’incompréhension du spectateur face aux propositions crypto-esthétiques du réalisateur.

« Tu aimes les films avec de la musique mystérieuse, Kikujisa ? »

Est-ce la bonne approche, la bonne tonalité ? Instinctivement, Kawabata, je l’associerais davantage et dans un premier temps à la nostalgie, et seulement après, au mystère, à la solitude, conséquence inéluctable de l’incommunicabilité. De mémoire, Pays des neiges procédait de la même façon avec des ellipses obsessionnelles, des décors restreints, un temps chaotique et inconsistant renforçant l’idée d’isolement, de solitude et de désorientation. J’imagine qu’une adaptation des Belles Endormies fonctionnerait de la même manière : d’abord, la découverte d’une situation, la répétition, l’étrangeté, puis l’obsession d’une idée fixe, d’un vice… Plonger ainsi à brûle-pourpoint dans une forme de mystère pas encore nécessaire, reposer sur des dialogues plus que sur des non-dits, un jeu hiératique ponctué soudain d’excès incompréhensibles ne fait qu’ajouter de l’incrédulité aux incohérences de départ.

Le développement ne parvient pas plus à faire jaillir un peu de lumière dans ce spectacle étrange et éteint. L’alliance du côté solennel, procédural de la cérémonie du thé et des excès émotionnels ou comportementaux des personnages donne l’impression d’assister à un spectacle de robots poussés à se divertir en imitant les humains après leur disparition. Ce serait dans leurs incohérences et leurs maladresses qu’ils révéleraient leur nature. Un tel angle peut toujours avoir son intérêt dans un film dédié à la « vallée de l’étrange » (comme dans Stepford Wives), dans une adaptation de Kawabata, un peu moins.

Effet d’une introduction ratée ou non, difficile pour moi de me passionner pour une telle histoire de fétichisme à la limite de la nécrophilie. Quant à l’héritage amoureux, cet étrange ménage à quatre transgénérationnel, je sais que l’on est dans l’univers d’un homme qui a imaginé des rapports avec de « belles endormies », mais la maîtresse éplorée qui devient la maîtresse du fils de son amant avant que ce fils ait des rapports avec la fille de la maîtresse de son père, voilà un type de téléphone arabe pour le moins déconcertant… Imamura aurait fait de ces personnages alambiqués des monstres et l’on s’en serait amusés (comme l’on se serait amusés d’un réalisateur insistant sur la symbolique sexuelle du fusil dans Winchester ’73). Mais attention, on est chez les kawabatophiles, les rapports tordus, pervers, fétichistes représentent une forme d’idéal ou de normalité dans les cercles intellectuels. Qu’auraient-ils à raconter autrement à leur psychanalyste ?

Boire dans les tasses centenaires qui ont vu passer des générations d’amants, celles que portaient aux lèvres papa et maman, est-ce tromper, docteur ? Les briser, est-ce mettre fin au cercle incestueux de notre héritage pervers ?

J’ai beau apprécier passionnément Ayako Wakao, je suis loin de partager ces tendances fétichistes. Si le thé n’est pas bon, si la cérémonie déraille, et si Ayako me paraît répéter une séquence de dénouement d’un film qu’elle tourne entre deux prises sur le plateau d’à côté, je me lève et je me casse.

Mais brisons là.

La tasse séculaire.

Et allons nous coucher.

Seul.

Repus de médiocrité.

Et de tessons amoureux.

(À relire mon commentaire pour Le Temple des oies sauvages, je me dis que je pourrais réécrire exactement la même critique. Et c’est d’ailleurs un peu ce que j’ai fait. Moi aussi, je fais dans le transgénérationnel. Ah, c’est encore dans les vieilles tasses que ça part toujours en déconfiture.)


Nuée d’oiseaux blancs, Yasuzô Masumura 1969 (千羽鶴) Senba zuru | Daiei Studios



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Sandakan N°8, Kei Kumai (1974)

Note : 3.5 sur 5.

Sandakan N°8

Titre original : Sandakan hachiban shōkan: Bōkyō

Année : 1974

Réalisation : Kei Kumai

Avec : Komaki Kurihara, Yôko Takahashi, Kinuyo Tanaka

Sujet intéressant et nécessaire ; exécution moins idéale qu’espérée.

Il est question des karayuki-san, ces prostituées envoyées aux quatre coins de l’Asie du Sud-Est jusqu’à la fin de l’ère impériale japonaise. Le plus souvent, ces femmes étaient kidnappées ou on les trompait sur la nature de leur travail. Le cinéma japonais a toujours volontiers mis en scène des prostituées, mais ces histoires sont souvent vues à travers les yeux des hommes et des clients. Encore aujourd’hui, le Japon profite du mélange des genres pour cacher des activités en réalité illicites. Ici, la dénonciation se risque à plus de franchise. Aucune confusion possible, on ne déporte pas des femmes à qui l’on a appris un art spécifique, ne serait-ce que celui de la conversation afin de tromper les apparences : quand il est question de femmes pauvres des îles, chacun peut se représenter de quoi il retourne. Une fois la prostitution devenue illégale (du moins officiellement), certaines de ces femmes méprisées par le Japon restèrent sur place. Quand elles revinrent, elles durent faire face à un fort mépris de la population. Les Japonais refoulent tout individu qui ne se conforme pas à la normalité du groupe. La société japonaise a ainsi du mal à accepter de reconnaître les victimes de tous horizons. C’est le cas des karayuki-san comme des hibakusha, ces victimes d’Hiroshima discriminées. Et ce qu’on reproche surtout au fond à ces femmes, ce n’est pas la prostitution (largement tolérée dans l’archipel), mais c’est d’être de condition misérable, de s’être données à des étrangers, et de n’être identifiables qu’à travers leur activité.

Rien à dire sur le fond. En revanche, la forme m’oblige à porter quelques réserves. Si l’écriture en flashback est à la mode (Le Détroit de la faim, Sous les drapeaux, l’enfer, les thrillers de Yoshitarō Nomura), il y a une tendance dans le cinéma japonais qui n’a jamais quitté les acteurs et les réalisateurs : discerner l’origine modeste, voire misérable, d’un individu à travers toute une série de stéréotypes qui relèvent du mépris de classe. Le Japon fait un premier pas vers la reconnaissance de ces karayuki-san, mais la représentation de leur condition de vie ne témoigne pas encore du plus grand respect : on identifie ainsi aisément un pauvre à la manière dont il tient ses baguettes et mange son riz, à ses expressions criardes et déplaisantes ; dernier signe distinctif, sa paillasse et sa demeure sont invariablement mal tenues. Bref, le pauvre a une hygiène et une éducation douteuses : il n’est pas comme nous autres.

Dans l’histoire (bien réelle), la chercheuse, Tomoko Yamazaki cache ses intentions qu’elle ne révèle à l’ancienne prostituée qu’avant de partir : elle a beau s’en excuser, cela démontre là encore une nouvelle forme d’exploitation, plus paradoxale. Si l’écrivaine permet de dévoiler cette histoire des femmes « partant au loin », et si le succès de son livre la sort, elle, du besoin, on devine dans son éducation qu’elle n’appartient pas au même monde que son sujet d’étude. Un peu perfidement d’ailleurs, la page Wikipédia de l’auteure pointe du doigt le fait que le succès de ses livres lui permettra de s’acheter une maison, quand Osaki, l’ancienne prostituée, continuera sa vie dans la misère. On retrouve un peu de ce mépris de classe dans l’interprétation de Kinuyo Tanaka et de Yoko Takahashi. L’aînée semble s’être profondément investie au point de présenter une peau parfaitement hâlée, mais si l’on peut imaginer une certaine correspondance avec son interprétation de O’Haru femme galante, l’origine des personnages diffère et l’actrice ne manque pas de le souligner. Un peu plus de réserve et de dignité (qui ne manquent pourtant pas quand de tels acteurs interprètent des personnages de classes aisées tombant dans la misère) n’auraient pas été de refus. S’agissant de Yoko Takahashi, c’est peut-être davantage encore ses insuffisances qui la poussent vers certains excès peu naturels.

La photographie et les décors du film témoignent d’un budget serré. Et dans ces conditions, adopter une approche résolument documentaire, beaucoup moins mélodramatique aurait aidé à mieux servir le sujet du film. Mais sauf erreur de ma part, ce cinéma très naturaliste, modérément fauché, à la Pialat ne s’est manifesté qu’occasionnellement au Japon. Ça ne tient parfois à rien : Sous les drapeaux, l’enfer, n’avait pas du tout ce problème alors qu’il était confronté aux mêmes écueils (sujet réaliste, flashbacks, moyens limités). La différence entre Kinuyo Tanaka et Sachiko Hidari sans doute. Peut-être conscient de cette difficulté, Kei Kumai privilégiera le noir et blanc dans La Mer et le Poison. Choix plus judicieux, dans mon souvenir, dans un registre politique et historique quasiment identique.


Sandakan no 8, Kei Kumai 1974 Sandakan hachibanshokan bohkyo | Toho, Haiyuza


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Les indispensables du cinéma 1974

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Linda Linda Linda, Nobuhiro Yamashita (2005)

Note : 4 sur 5.

Linda Linda Linda

Titre original : リンダ リンダ リンダ

Année : 2005

Réalisation : Nobuhiro Yamashita

Avec : Bae Doona, Aki Maeda, Yû Kashii, Shiori Sekine

— TOP FILMS

Formidable comédie estudiantine et musicale dans laquelle un groupe se constitue autour de la dernière venue choisie comme un défi lancé au hasard, un coup de tête mélancolique et superstitieux : « La prochaine qui passe devant nous sera la chanteuse du groupe. » Après un premier refus (« c’est nous qui posons les conditions »), le sort désigne une Coréenne en échange « interculturelle » dans leur classe. On sait à peine si la lycéenne comprend ce que ses camarades lui demandent et voilà maintenant ce groupe qui semble sortir d’une parodie de film d’Antonioni (les joies de l’incommunicabilité) se préparer pour jouer un morceau à la fête de l’école.

L’histoire ne propose rien de bien original. On prend un peu de Jeunes Filles en uniforme, de Typhoon Club, de Sunny (Kang Hyeong-Cheol, 2011), de Whiplash, et de je ne sais quoi, avec un enjeu couru (connu) d’avance et un crescendo parfaitement familier avec tous ses passages obligés : premières répétitions, découragement, entraînement solitaire au milieu de son environnement familial, conseils extérieurs, jalousie ou circonspection des camarades, rencontres amoureuses, progrès stimulants, deniers écueils et finale en apothéose. Une forme d’exercice de style en somme. Et qu’est-ce qui produit la réussite d’un exercice de style ? L’exécution, l’atmosphère, l’interprétation. Contrat rempli : on ressort du film avec la banane et la larme à l’œil.

C’est surtout dans les détails que Yamashita vise juste : les plans de coupe sur les lycéennes offrent toujours un spectacle tendre, complice et réjouissant, les gestes ou petites attentions sans dialogues illustrent cette idée (assez japonaise) que le langage non verbal, les non-dits importent plus que les vaines paroles (comme les plans sur le prof que l’on devine vivre seul et solitaire, mais qui autorise les filles à venir répéter la nuit ou à laisser les élèves — lui-même peut-être un peu envieux — s’accorder en harmonie sans trop y mettre son grain de sel). La fantaisie douce-amère, presque ozuéenne, joue également son rôle (le choix superstitieux du début, la séquence du rêve, celle de la déclaration d’amour), signe souvent d’un bon film quand les effets sont bien dosés entre comédie et drame. Distance et équilibre parfaits : cette mise à distance ironique, absurde aiguise la curiosité du spectateur. Jean qui pleure et Jean qui rit. L’incertitude profite toujours au récit.

Le montage, déjà bluffant au sein des séquences (en relevant le meilleur des regards, des attitudes et des mimiques des actrices), à l’échelle plus globale de l’écriture (tout en montage alterné et en montage-séquence), nous permet de suivre le parcours du quatuor vers le finale attendu, entre académisme d’un récit sans surprises et juste prise de risque qui vous évite de tomber dans l’effet tape-à-l’œil.

La grande idée du film consiste bien sûr à faire d’une Coréenne avec qui la communication n’est pas facile le moteur du groupe et l’élément épicé qui donne en réalité tout le sens de cette quête initiatique. On n’assiste pas seulement à la naissance d’un groupe cherchant à tirer le meilleur de lui-même pour répondre aux attentes, mais à une rencontre de l’altérité, à l’altérité vue comme un atout. On réussit ensemble, avec nos différences, nos différends. Une idée lumineuse et universelle, mais les relations Japon/Corée étant ce qu’elles sont, cette promotion de la différence exogène, de la singularité (contraire aux principes d’unité de l’esprit japonais, que ce soit au sein de la nation, de l’entreprise ou du lycée), doit avoir une saveur particulière pour les spectateurs des deux pays. Depuis 2005, l’industrie de la Kpop et des dramas a inondé l’archipel (du moins dans les jeunes générations).

(Je suis en train de lire Claudine à l’école, le ton se fait plus mélancolique, plus réservé, là où le caractère vif et rebelle du personnage principal anime le récit de Colette, mais l’un, chez moi, a sans aucun doute infusé dans l’autre…)

On y retrouve ici une interprète qui participera à pas mal de films coréens ou internationaux du début du siècle (des navets surtout) : Bae Doona (Sympathy for Mr. Vengeance, Cloud Atlas, The Host, A Girl at My Door, Je suis là, avec Alain Chabat). À mon sens, c’est de loin la meilleure performance de l’actrice (même si dans le film de July Jung, dans un registre opposé à celui qu’elle tient ici, elle était déjà remarquable malgré la faiblesse du film) : le handicap de la langue l’a sans doute obligé à s’exprimer davantage à travers les yeux et le corps. N’en faisons pas pour autant une spécificité : toutes les actrices du groupe (et les acteurs du film) semblent communiquer davantage de cette manière qu’à travers la parole. L’actrice nous dévoile par exemple son sens comique dans la scène dans laquelle un adolescent lui déclare sa flamme (à la japonaise, de manière très formelle, assez peu subtile) : d’un côté, on sent le gouffre culturel qui sépare les deux lycéens, un ou deux détails absurdes accentuent le ridicule de son aveu (il la croise près des poubelles, et elle n’a jamais prêté attention à lui) ; d’un autre, elle n’a qu’une envie, aller retrouver ses copines pour répéter (rock sororité, mec, n’encombre pas le passage).

Quelques astuces de scénario révèlent également un petit brun d’humanité (ou d’humilité) qui va bien. Après avoir répété toute la nuit, les adolescentes tombent de sommeil juste avant de passer leur chanson. Et pour couronner le tout, il pleut à verse. Dans un film américain, on aurait placé la réussite au cœur de tout. Ce qu’on honore ici au contraire, ce sont plus les clubs de musique (et tous les autres) auxquels les Japonais participent l’après-midi et les événements auxquels ils doivent prendre part tout au long de l’année dans un esprit à mille lieues de l’individualisme occidental. Le public suivait ainsi très sporadiquement les performances musicales qui se tenaient sur scène (c’est une kermesse, chaque « club » propose des activités différentes au public dans l’ensemble du lycée). Puis, avec la pluie, les visiteurs s’abritent dans la salle/gymnase. Se succèdent alors deux filles à la guitare et a cappella en attendant le groupe. Après un premier groupe de rock capté sur le tard (avec l’effet chez nous de les faire passer pour des nuls hurleurs), les deux adolescentes (que l’on avait déjà brièvement croisées au cours du récit) se pointent sur scène, et c’est dans leur simplicité qu’elles sont émouvantes. Quand le quatuor arrive enfin, le public s’est massé devant la scène, prêt à les écouter. Après une intro tranquille, le rythme s’accélère d’un coup et les spectateurs deviennent bouillants. L’art du contrepoint et de la douche écossaise (c’est le cas de le dire). La fin attendue, en apothéose. L’humanité en plus. Ce n’est pas la réussite d’un groupe, mais la réussite du vivre ensemble. Avec un brin de nostalgie : l’amour attendra.

Parmi tous les films cités, dans sa tendresse, sa simplicité, sa description des amitiés féminines, c’est encore à Sunny que le film ressemble le plus (Sunny, étant un film d’époque, il jouait davantage encore sur la fibre nostalgique).


Linda Linda Linda, Nobuhiro Yamashita 2005 | Bitters End, Covers & Co, Vap/Cave


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Top films japonais

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Albator, corsaire de l’espace (2013)

Note : 0.5 sur 5.

Albator, corsaire de l’espace

Titre original : Kyaputen Hârokku

Année : 2013

Réalisation : Shinji Aramaki

Consternant. Je ne veux rien savoir du pourquoi du comment, mais on peut imaginer le scénario, on l’a déjà subi des centaines de fois. Un studio qui ne fait plus d’animation traditionnelle depuis belle lurette se lance dans le développement de technologies animées à la mode, et parce qu’un studio, c’est un peu comme un navire, s’il reste à quai, tout le monde est au chômage. Les cadres se mettent en quête d’un projet susceptible d’agiter le box-office… : tu regardes ce que tu as en catalogue, et tu décides d’adapter un classique déjà bien amoché à force de repasser dessus comme d’autres descendent dans leur cave pour violer la victime qu’ils ont enlevée il y a des années de ça. Pic et pic et choléra, c’est le tour de ce bon vieil Albator. Voilà donc le chef-d’œuvre de ma jeunesse (je suis né avec, j’ai littéralement appris à écrire sur une pochette de disque Albator, la musique et les images font partie de mes plus anciens souvenirs) pris en otage par de vulgaires branleurs dans un bureau qui, après un inventaire des fonds de tiroir et une étude d’impact, ont établi qu’un classique de l’animation, patrimoine mondial de la culture, jalon important de l’imaginaire collectif, pouvait être le vecteur idoine pour vendre de la soupe 3D.

Tu réunis des créateurs chargés de remodeler la chose au goût du jour, et tu leur expliques bien gentiment comment ça va se passer : « Ne vous préoccupez pas, le succès est garanti, le film n’est qu’un prétexte à montrer ce qu’on sait faire en matière d’animation. » On applaudit parce qu’on assure le travail de pas mal d’employés pour quelques années, on fait fuiter les premières informations après consultation du service marketing dont le budget dépasse largement celui de l’écriture, et même les fans semblent se réjouir parce qu’un fan, c’est presque aussi con qu’une figurine qui jette un fulguropoing à ressort quand on appuie sur un bouton. Tout se passe bien : continuons sur cette voie et suivons le plan.

Dix ans après, le film est achevé. Tout le monde a été payé. La campagne internationale de publicité porte ses premiers effets. À l’étranger, ces petits cons d’Occidentaux mordent à l’hameçon : la nostalgie est un capital, un veau d’or. Les premiers chiffres des sorties augurent du meilleur. On se frotte les mains. On rentre dans nos frais. Le studio va pouvoir lancer de nouveaux projets piqués à d’autres, même si nos équipes techniques ont pris du retard sur la 3D des concurrents. On a du fric à dépenser avec le succès du film et après les dividendes lâchés aux actionnaires, malgré les mauvaises critiques et la chute spectaculaire des entrées en deuxième semaine (la curiosité, le marketing et la nostalgie, ça limite toujours les catastrophes industrielles). On se tourne alors vers le département scénarios, on demande ce qu’ils ont en stock, on nous propose des trucs qui n’ont jamais été faits avant. Mais flûte, non, on va quand même pas prendre de risques. Manque de bol, on a adapté tous les mangas à la mode. Faut-il développer le secteur acquisition au détriment des soirées organisées dans une maison de thé pour les cadres et les clients ? Dilemme. Faut-il exhumer une nouvelle icône ? Et puis, on se tourne vers le département juridique, et on se résout à trouver un autre machin du patrimoine (même chez les autres) à prendre en otage et qui coûterait pas trop. Il faut remettre le personnel sur le pont, surtout le directeur technique 3D coréen qu’on vient de débaucher et qui va devoir superviser les équipes qui travaillent depuis trente ans sur Atari 6128.

Deux ans après, la maison mère du studio se délaisse de sa branche animation parce que tout le monde fait de la merde et parce que personne, parmi les publicitaires et les directeurs de chaîne, n’achète plus nos machins hideux écrits avec les pieds. Toe-i Animalcon.

Le capitalisme tue la création et vandalise le patrimoine.

Tout y passe. L’esprit mutique et androgyne du personnage passe à la trappe. L’humour (un peu lourd) qui faisait office de contrepoint n’est plus qu’un vieux souvenir. Les femmes sont hypersexualisées (désolé, l’original n’est peut-être pas un modèle, mais on n’y voit personne en string double bande) alors qu’elles avaient à l’origine un côté sainte-nitouche, évanescent, tout à fait charmant. On a de manière vulgaire forcé sur le high-tech en gommant le plus possible l’esthétique multicolore, presque claire, et en en faisant un univers brut, très masculin plein de cambouis et de vrombissements virilistes. La 3D, en plus d’entretenir une certaine idée de la laideur, pose un réel problème de la représentation des corps : si dans un dessin animé, les stéréotypes grossophobes (notamment) peuvent être atténués par le relatif caractère conceptuel des formes, avec des dessins qui recherchent le réalisme des contours, ces silhouettes féminines uniformément filiformes interrogent. Et surtout, qu’est-ce que c’est que ce scénario écrit en trois heures ? Quand dans une histoire qui se veut un peu épique, le tableau de tes péripéties s’étale sur à peine 48 heures, c’est qu’il y a un souci. J’en finis avec le plus risible et le nombre de revirements soudains des personnages qui tient plus de l’acrobatie que de la science de la narration.

Bref. Une catastrophe. Une honte. Un massacre.


Albator, le corsaire de l’espace, Shinji Aramaki 2013 Harlock Space Pirate | Tōei animation