Jusqu’à l’os (1966) & Dix-Huit Ans de prison (1967), Tai Katô

Note : 4 sur 5.

Jusqu’à l’os

Titre original : Hone-made shaburu / 骨までしゃぶる

Année : 1966

Réalisation : Tai Katô

Avec : Hiroko Sakuramachi, Naoko Kubo, Isao Natsuyagi.

— TOP FILMS —

Note : 4 sur 5.

Dix-Huit Ans de prison

Titre original : Choueki juhachi-nen / 懲役十八年

Année : 1967

Réalisation : Tai Katô

Avec : Noboru Andô, Hiroko Sakuramachi, Asao Koike

Deux films de « prison » pour le prix d’un. « Double séance » bien pensée à la Cinémathèque.

Le premier n’est pas du tout tendre avec le monde des quartiers des plaisirs. On y dépeint avant l’« interdiction » effective de la prostitution imposée par l’occupant américain, au tournant du siècle, des signes de contestation de la prostitution. Un réveil lointain et rapidement étouffé des féministes japonaises à l’époque des suffragettes ? Pas vraiment. C’est à l’Armée du salut que l’on doit cette remise en question.

Mais peu importe qui mène ou initie une ébauche de contestation, en exposant sans fard les manœuvres des gérants des maisons closes pour faire rouler les dettes des prostituées sur des années comme d’autres le font pour couler les services publics, le film fait la démonstration que cette exploitation d’une grande brutalité qui a bénéficié de la tolérance des autorités s’apparente à de l’esclavagisme.

Le récit nous permet de suivre le destin d’une de ces femmes de sa vente par sa famille jusqu’à son départ inespéré présenté comme un cas exceptionnel (un plan ne manque pas de montrer au loin les prostituées qui resteront cloîtrées dans leur hôtel de passe). Entre-temps, son patron aura vendu sa virginité une demi-douzaine de fois, elle verra quelques-unes de ses comparses tenter de fuir par tous les moyens possibles, et elle ne trouvera l’espoir qu’à travers un vulgaire artisan qui aura réussi à la séduire en étant le premier… à la laisser dormir. Les vingt dernières minutes se laissent savourer comme un film d’évasion millimétré : la fille qui savait à peine lire en intégrant le quartier des plaisirs finit par maîtriser les rudiments de la loi en l’ayant appris d’un simple prospectus et par faire valoir ses droits dans une scène d’un comique salvateur aussi inattendu qu’hilarant.

Dans la réalisation, avec son noir et blanc réaliste, ses longues focales et ses compositions tirant avantage de l’écran large, on se rapproche des films de Masumura de l’époque, et il faut sans doute créditer ici celui dont je louais précisément le travail dans mon commentaire précédent : Motoya Washio (qui je connaissais surtout pour son travail en couleurs). Dans le style, pour son côté baroque, sa capacité à toucher tous les genres, du drame bien cru à la comédie ou à la farce (voire au film de prison), je lui trouve également un côté Imamura.

Si je moquais (gentiment) le physique de Hiroko Sakuramachi dans Le Ninja du vent, elle propose ici une interprétation qui ne peut que me laisser admiratif. On la retrouve d’ailleurs aussi dans Dix-Huit Ans de prison, mais dans un rôle plus mineur.

Dix-Huit Ans de prison se range plutôt lui dans une veine qui a priori m’intéresse moins, mais là encore, le mélange des genres et la minutie de Katô dans sa mise en scène ne pouvaient que me séduire. L’aspect romantique devient accessoire et du film de marché noir d’après-guerre à la Cochons et Cuirassés, on bascule vite dans un film de prison pour finir par une sorte de film de yakuza (le genre commence à adopter sa forme moderne).

Comme Jusqu’à l’os, le film repose entièrement sur son acteur principal. Et quel acteur ! Noboru Andô. Si les yakuzas apparaissaient à l’écran dans des films de l’ère Meiji et si les films de gangsters s’inspiraient des films noirs, il est possible que le genre se soit modernisé avec l’apparition d’une série de films de la Shochiku avec Noboru Andô au début des années 60 inspirée… de sa propre vie. La série se termine en 1966 par un film de… Tai Katô, Délit de faciès, qui sera projeté demain… Les deux hommes se retrouvaient donc en 1967 à la Toei pour ce film où il crève l’écran : sans être lui-même yakuza, son personnage en revêt le code d’honneur et montre surtout le tempérament d’un chef. Dans la réalité, l’acteur a mené une bande de plusieurs centaines de yakuzas avant de passer par la case prison ; et dans la fiction, il s’attire le respect des détenus rapidement et devient leur « général ». Noboru Andô trouve face à lui un opposant remarquable qu’interprète avec nuances et intériorité Asao Koike (l’acteur arrive à mêler la veulerie à l’autorité, performance rare).

Ce personnage de leader charismatique se flanque d’un autre qui pourrait être son double et qui révélera sa qualité de yakuza dans une scène de dévoilement, au propre comme au figuré, particulièrement spectaculaire. Paradoxalement, ces deux vétérans de la distribution représentent un type de gangsters dépassés dans le film, mais leur charisme aurait pu inspirer la vague de films de yakuzas modernes dans lesquels l’honneur sera remis au cœur du récit (pour romantiser et idéaliser cette voie, le récit n’hésitera pas souvent à dépeindre ces principes de la mafia derrière des ambiances mélancoliques). Ce code d’honneur n’est pas sans rappeler la même prétendue respectabilité du bushido que le cinéma égratigne au même moment.

C’est un point de divergence important entre Jusqu’à l’os et Dix-Huit Ans de prison : l’un porte un message critique sur la société traditionnelle nipponne tandis que l’autre ne se cache pas de verser dans un divertissement au bord de l’apologie de la violence, nostalgique d’un idéal de gangsters disparus après la série de vauriens without a cause apparus dans les films noirs japonais (on en trouve ici d’ailleurs une caricature peu flatteuse avec le personnage du frère). Jusqu’à l’os est cru, brutal, dénonce les pratiques qu’il décrit. Dix-Huit Ans de prison glorifie le sens de l’honneur en prétendant qu’il y a les bons et les mauvais yakuzas. Entre un film de « geishas » et un autre de « yakuzas » quel est le plus dur ?

Étrillez les apparences, cassez les codes, encore et toujours…

Bref, deux réussites. Le premier passe dans mes favoris.


Dix-Huit Ans de prison, Tai Katô (1967) Eighteen Years in Prison, Choueki juhachi-nen | Toei Company


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Le Ninja du vent, Tai Katô (1964)

Note : 3.5 sur 5.

Le Ninja du vent

Titre original : Kaze no bushi / 風の武士

Année : 1964

Réalisation : Tai Katô

Avec : Hashizô Ôkawa, Hiroko Sakuramachi, Naoko Kubo.

Du roman de gare comme on les aime. Le début tarde à se mettre en route : je ne me satisfais jamais autant que lorsque les personnages vagabondent, se traquent, se suivent à la trace, partent en quête, en itinérance… Ici, ça pioche, ça trépigne, ça tourne en rond avant de prendre enfin la poudre d’escampette (indispensable aux ninjas).

Cette aventure un peu tirée par les cheveux trouve ensuite un savoureux mélange entre La Forteresse cachée (une princesse qui doit revenir sur ses terres, un village isolé du shogunat qui pourrait tout aussi bien être les cités d’or de la série du même nom) et Le Sabre de la bête (recherche d’une mine d’or, la carte au trésor, les montagnes). Jeu de dupes garanti. Avec double ration s’il vous plaît (mission qui ne dit pas son nom, les traîtres qui se retournent tant de fois que l’on a renoncé à comprendre qui jouent les méchants).

Les dix dernières minutes fondent délicieusement en bouche. Durant tout le film, Katô se moque bien des acrobaties et des confrontations au sabre ou au shaken (au point de sombrer gentiment, et furtivement, dans des délires peu crédibles : marche sur les murs, accélérés). Même si l’on n’échappe pas au catalogue habituel des techniques du ninja, le réalisateur s’attarde surtout sur les rapports humains et en particulier amoureux. Le héros croise bien trois personnages féminins. Coureur et oisif, il se trouve même confronté au début à deux d’entre elles dans une séquence amusante. Une première fois, Katô joue de la sensibilité et de la lenteur en marquant le départ du héros. Elle qui l’aime le regarde partir en espérant de lui un dernier geste. C’est mignon et triste comme tout. Et l’ingrat file vers l’aventure (et son véritable amour) sans lui donner ce qu’elle attend.

Le ninja parti en mission croise alors un autre personnage féminin élevé par l’espion chargé de le suivre et de le surveiller. La jeune ninjaiko (?) est attachante (prise très tôt en formation par le « chat », elle rêve manifestement de se trouver un autre homme), mais à une ou deux reprises la relation capote faute d’avoir compris parfaitement les enjeux de la scène (c’est le travail de Katô de s’assurer que les acteurs rendent la logique de la situation au mieux).

Ce n’est pas plus mal : honneur aux princesses. Dans les romans de gare, pas de chichi, les prolétaires peuvent finir zigouillés comme des malpropres sans « jeter le moindre regard pour eux », le spectateur (lui-même simple roturier) n’a d’yeux que pour les personnages finement costumés et aux titres ronflants. Son menton prognathe et ses yeux vitreux n’y changent rien : c’est la princesse, et parce qu’elle a de l’allure, on lui courrait bien après aussi. Les sous-titres, bien puritains, ont sauté à un moment délicat : son chaperon à l’air rustre dévoile son palanquin vide au héros qui blêmit… Morte ? Disparue ? Suspense… Après vingt minutes de rafistolage, on aura le fin mot de l’histoire : déflorée ! (Toute la salle a poussé un grand « ah » de consternation feinte comme dans un film des frères Zucker.)

Que vaudraient mes petits commentaires sans déflorer un tant soit peu l’histoire, hein ?

Bref, aux futurs spectateurs putatifs, rassurez-vous : sa chasteté reste intacte. Mais pour combien de temps ?

Après moult péripéties, héros et princesse se retrouvent dans un final en apothéose. Action ralentie au maximum, retournement lacrymal, mot d’excuse au directeur, jolis mouvements de caméra…

C’est loin d’être un grand film, mais c’est fort sympathique. Surtout pour le côté résolument populaire, voire mélodramatique. L’acteur principal manque peut-être de charisme, mais allez en trouver un capable à la fois d’être drôle et séduisant… Tout le monde n’est pas Tatsuya Nakadai (qui n’avait pas d’ailleurs la carrure pour se glisser dans le costume d’un ninja).

Loin d’être convaincu également par certaines lumières fades d’extérieurs tournés en studio au début du film et plus généralement par certaines teintures claires ou trop bigarrées. On n’en arrive pas à certaines couleurs des films des années 50 (ou d’Inagaki), mais à ce compte, peut-être aurait-il été préférable de tourner en noir et blanc. Le vétéran Kô Matsui était à la manette (l’art director peut aussi être mis en cause). Katô réalisera des films bien mieux éclairés. Dans mon souvenir, c’est en partie grâce à quelques-uns de ses films que j’avais imaginé le qualificatif « opusculaires ». La Pivoine rouge par exemple était en partie éclairé par Osamu Furuya (je découvre qu’il sera pour son dernier film chef opérateur sur le minimaliste et excellent Okaeri) et Blood of Revenge, qui sortira l’année suivante, sera mis en lumière par un Motoya Washio, directeur de la photographie par ailleurs de nombreuses perles en couleurs : un épisode de La Pivoine, Yagyu bugeicho: Jubei Ansatsu-ken et la doublette Female Yakuza Tale/Sex & Fury qui mettait en scène Reiko Ike.

On ne peut pas disposer d’une équipe de rêve pour chaque film…

« Je t’offre une princesse, camarade, de quoi te plains-tu ? »

… Un peu de pivoine rouge, je dirais pas non…

« Immaculée, je te dis ! »

… Justement. Trop. Je préfère les teintes chaudes, ténébreuses aux lumières blafardes. Je citais les Shaw Brothers la dernière fois… Les plateaux en intérieurs inondés de lumières tout en faisant croire à des extérieurs, peu pour moi.

« T’es dur. Une bonne partie du film est tournée en extérieur. Des séquences de nuit comme tu les aimes. De la profondeur de champ, des visages en gros plans à la Leone… »

Peut-être. Mais ça manque de constance. Laisse-moi préférer mes opusculaires. Et espérer voir Katô mieux accompagné par la suite.


Le Ninja du vent, Tai Katô 1964 Kaze no bushi 風の武士 | Toei Company


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Problèmes d’épées et problèmes de femmes, Tai Katô (1951)

Note : 4 sur 5.

Problèmes d’épées et problèmes de femmes 1 et 2

Titre original : Kennan jonan: Dai ichi bu – Onna gokoro ruten no maki / – Kenkō ryūsei no maki

Année : 1951

Réalisation : Tai Katô

Avec : Yatarô Kurokawa, Musei Tokugawa, Yūji Kawakita.

Qu’est-ce que le cinéma ? Alinéa 45 : Qu’est-ce que le cinéma populaire ?

Le cinéma populaire réunit des personnages sans domicile fixe et parvient malgré tout, grâce à notre crédulité complice, à les faire se rencontrer à chaque halte sur la route de leur destin. « Le monde est petit ! » figure sans doute en bonne place dans le catalogue des plus vieilles répliques du monde.

Du bon cinéma populaire donc. Entre Le Poignard volant (et son côté imbitable à la manière du Grand Sommeil peut-être inspiré par son oncle Sadao Yamanaka qui usait déjà de cette densité dans son excellent Kôchiyama Sôshun) et, déjà, La Pivoine rouge (pour son côté feuilletonnesque et quelques-uns de ses personnages).

Daisuke Itô avait popularisé des jeux de caméra particulièrement savants au temps du muet dans les combats de samouraïs. Kâto suit cette inspiration en parvenant souvent à constituer à l’intérieur d’un même plan différents niveaux de profondeur et d’angles géniaux à force de bouger opérateur et acteurs. Comme Itô (et bien d’autres), Katô ne se refuse aucun angle de caméra (plongés et contre-plongés, obliques, corps coupés), et ne se donne aucune limite au gros plan (ou au montage répétitif à la Bioman). 1951, le grand spectacle est de retour au Japon.

Il y a quelques mois, la Cinémathèque exhumait les géniales histoires itinérantes de Misumi. Cette année, c’est autour de Katô. Et celui qui réalisera une partie des films de la série (itinérante) de La Pivoine rouge avait donc commencé sa carrière avec un récit de samouraï couard et vagabond à la manière de Miyamoto Musashi et de centaines d’autres histoires populaires de ce genre (le jidaigeki à lame en l’occurrence).

La première moitié du premier film (qui compte deux parties) est forte en résurrections improbables. On se croirait dans les Perils of Pauline (1914). Mais ça va tellement à cent à l’heure qu’à peine le sourcil levé qu’un deuxième vient lui tenir compagnie. Le plus amusant dans l’affaire, c’est que notre héros, pleutre et malhabile, finit, tel Ulysse, par séduire bien malgré lui toutes les femmes qui croisent sa modeste personne. Le syndrome du héros principal. Voilà en partie aussi pourquoi le spectateur se moque du manque de crédibilité des situations : il s’identifie à ce genre de couillons qui fuit autant les « problèmes » d’épées que les problèmes de femmes. Notre vie à tous telle qu’on la rêve, c’est Bourvil dans le Guépard. Visconti était trop distingué pour le simple peuple que nous sommes.

Et voilà pourquoi le cinéma populaire existe.

Maintenant, allez savoir pourquoi parfois c’est assommant et d’autres fois, c’est merveilleux… Une question de savoir-faire. Pas seulement de Katô, mais de toute une industrie.

J’ai déjà vu et adoré six films de Katô (les trois volets de La Pivoine rouge ne figurent même pas dans le meilleur de ce que j’ai vu). Hâte de découvrir ce que réserve le reste de sa filmographie. Ça promet.


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Les Doigts blancs de l’extase, Tôru Murakawa (1972)

Note : 3.5 sur 5.

Les Doigts blancs de l’extase

Titre original : Shiroi yubi no tawamure (白い指の戯れ)

Aka : Playful White Fingers

Année : 1972

Réalisation : Tôru Murakawa

Avec : Ichirô Araki, Hiroko Isayama, Yoshio Adachi

Roman porno assez déroutant, mais pas mauvais. À ranger dans la catégorie des films qui à force d’insister finissent par convaincre. L’obstination paie au cinéma. C’est pourquoi la règle des trois unités s’applique si souvent encore (dans ce contexte, il est question surtout d’unité d’action). Il y a peut-être aussi un peu de rhétorique dans ce principe. Martelez la même idée pendant une heure, et le spectateur finira par y adhérer. Le plaisir, c’est la répétition. Comme la torture. (Demandez à Jack l’Éventreur.)

Ainsi, à suivre cette petite sœur de Justine (ou les Malheurs de la vertu), on se demande si l’on en saura un peu plus sur elle. Et en fait, on cède, une fois devenu évident que ce n’est pas sa personne, pas son histoire, pas son passé qui compte. Pas de psychologie, pas même de personnages. Juste des archétypes, des fulgurances. Comme une illustration allégorique d’une plongée dans la petite délinquance.

Si Justine du marquis de Sade subit des violences encore et encore selon le même principe jusqu’à l’absurde, son passé importe peu : pas de passé traumatique, pas d’histoire familiale complexe, pas de passé ou de relations antérieures. Elle est l’incarnation d’une démonstration : un modèle de vertu à abattre. C’est le schéma plus que tout le reste qui nous raconte une histoire. Yuki n’est donc pas un personnage réaliste : pas de psychologie, pas de passé, pas de famille. Elle est l’archétype de la fille naïve. La seule différence avec le personnage de Sade, c’est qu’elle songe, beaucoup par survie, à rejoindre la bande de pickpockets. La démonstration ici consiste à présenter un modèle de vertu qui se laisse corrompre par ses mauvaises fréquentations. Bien qu’entraînée dans le « crime », l’idée illustrée pendant tout le film (et donc avec insistance), c’est qu’elle demeure victime de ces fichus hommes. « Qui joue au pachinko, fume et mâche des chewing-gums, qui mâche des chewing-gums aborde les filles naïves dans la rue, qui aborde les filles naïves dans les rues, vole des vélos, qui vole des vélos vole des portefeuilles, qui vole des portefeuilles déshonore l’empereur ! » Fuyez, jeunes filles ! Ici, on ne justifie pas et on n’explique pas le « grand » banditisme, on le démontre (tin-tin-tin).

Donc voilà, pendant un bon moment, on se demande où on a mis les pieds. Et à la longue, tout s’éclaire… Et c’est bien triste. Comme bien d’autres films du roman porno de la Nikkatsu, la solitude est partout. On ne sait rien de son passé, on ne sait rien d’elle, et cela l’isole un peu plus, comme coincée dans une impasse. Sur qui Justine peut-elle compter ? Personne. C’est le principe. Quand elle s’extirpe d’un épisode malheureux, un inconnu lui offre son aide, et elle se fait avoir en subissant de nouveaux sévices. Yuki expérimente un engrenage négatif similaire, celui de la misère. Sans proches, un individu (a fortiori une jeune femme) est une proie. Sade aurait adoré la société japonaise (comme le capitalisme prédateur).

Quand une histoire tient à si peu de choses, l’accent, comme dans un exercice de style, peut se porter sur la mise en scène. Rien de bien extraordinaire. Le film adopte d’étranges tonalités urbaines et pops issues du Nouvel Hollywood (scènes urbaines, longues focales, montages-séquences, musiques intra et extradiégétiques…).

Certaines séquences sont remarquables : une veille de passage à l’acte pour la bande qui se transforme en tour de chant et en orgie de bain moussant ; ou encore une incroyable scène de vol raté pleine de suspense et de culpabilité enfantine (on fera difficilement plus japonais). Cela donnerait presque envie de chialer.

Comme à l’accoutumée, les acteurs (en particulier les deux actrices principales) sont parfaits. Il faut voir la couleur mélancolique et résignée que l’ancienne petite amie (Yoko Ishido) offre à son personnage… Quant à Hiroko Isayama (Yuki), la Kinema Junpo lui décernera son prix d’interprétation l’année suivante pour ce film et pour Sayuri, strip-teaseuse, (manifestement considéré comme le film majeur de Tatsumi Kumashiro, réalisateur de La Rue de la joie et du Rideau de fusuma). Elle est toujours active au cinéma.

Pas conseillé aux dépressifs.


Les Doigts blancs de l’extase, Tôru Murakawa (1972) Shiroi yubi no tawamure (白い指の戯れ) | Nikkatsu


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Love Hotel, Shinji Sômai (1985)

Note : 4 sur 5.

Love Hotel

Titre original : Rabu hoteru (ラブホテル)

Année : 1985

Réalisation : Shinji Sômai

Avec : Noriko Hayami, Minori Terada, Kiriko Shimizu

— TOP FILMS —

Pur film de mise en scène avec un scénario très ramassé, mais beaucoup moins qu’un roman porno classique. Un format de nouvelle, donc.

Sômai avait un talent inouï pour la lenteur, la précision et la direction d’acteurs. Là où bien des cinéastes scinderaient leurs séquences en divers plans pour de tirer le meilleur de chaque angle possible, profiter de l’instantanéité du montage, aller à l’essentiel, et choisir entre les rushes, Sômai arrive à produire quelques-uns des mêmes effets à travers un montage sans montage. Loin de la distance engendrée par nombre de plans-séquences, parfois statiques, les siens sont dynamiques. À l’image de certains réalisateurs qui usent d’un montage dans le montage par le biais d’un panoramique dans un contexte plus académique, (voir pour cela Partition inachevée pour piano mécanique de Nikita Mikhalkov par exemple), Sômai déplace sa caméra pour passer d’une situation A à une situation B. Ces situations sont autant de tableaux à l’intérieur du même plan dans lequel les acteurs semblent parfois prendre des « poses » (voire des « pauses »).

Un tel découpage à l’intérieur d’un même plan met donc en place les acteurs dans l’espace et la caméra s’adapte à chaque position afin d’en proposer le meilleur angle. Les brefs basculements d’une « pose » à une autre deviennent des moments et des mouvements de suspension gracieux et générateurs d’attention. Dans un montage classique, ces mouvements de personnages servent à amorcer les raccords, donc les changements de plan. Les découper permet des ellipses et une suppression des moments de flottement inutiles. Là où certains plans-séquences paraissent froids, au service d’un dispositif plus que de la situation, l’approche de Sômai (comme Mizoguchi ou Kubrick avant lui) génère une certaine élégance et ne perd jamais de vue les personnages. Ce flottement, cette pesanteur superflue d’habitude coupée au montage, fait partie intégrante du style du cinéaste. Contrairement à d’autres pour qui le plan-séquence est une signature, un principe, un système, une sophistication, une préciosité, le cinéaste japonais semble au contraire adapter son style à une contrainte. Pas d’esbroufe. Un peu moins d’incommunicabilité, de maniérisme, plus d’empathie, de psychologie. Le dosage parfait qui résume la fonction de la mise en scène : se mettre au service d’une histoire.

Si Sômai transforme une contrainte en avantage en orchestrant, dans un même mouvement, la caméra et les acteurs, dicter l’attitude et l’emplacement de chacun avec autant de précision n’est pas sans risque. Des acteurs déstabilisés par cette danse auraient vite fait de proposer une interprétation mécanique, désincarnée. Pourtant, ils semblent mettre à contribution cette lenteur presque procédurale et ces moments de flottements millimétrés pour développer au contraire un espace de liberté, d’aisance et de justesse. Quand une mécanique censée être rigide donne lieu à une telle impression de légèreté, de grâce et de suspension du temps, le talent est évident.

Je vais pinailler en revanche. Le dispositif, s’il se révèle parfaitement efficace dans les séquences intimes, devient inutile lors des rares séquences de groupe et d’agitation. Il fallait certes trouver une activité nouvelle à cette prostituée éphémère pour servir de contrepoint et justifier son rapprochement avec son ancien client, mais lors de ces deux ou trois séquences, la dynamique change et le charme est rompu. Alors que dans toutes les autres séquences, le film bénéficie de cette étrange intemporalité qui marque les chefs-d’œuvre, ces scènes de groupe sentent bon les années 80. Quitte à produire des films fauchés, autant assumer sa radicalité en gardant une constance dans le minimalisme (comme le fera dix ans plus tard Makoto Shinozaki dans Okaeri). Ou peut-être que le récit ne pouvait se passer d’un tel contrepoint, on ne saura jamais…

Évidemment, cette lenteur n’a rien de gratuit. Elle illustre les doutes, les interrogations, la mélancolie, voire l’errance des personnages. Ces deux-là n’étaient pas destinés à se rencontrer au-delà d’une simple nuit tarifée. C’est la violence de cette séquence au love hotel qui les unit et singularise leur couple. Comme dans tout acte fondé sur la violence, leur couple n’est qu’une antithèse. Réunis pour la vie ? Ou pour et par le suicide ? L’intérêt de leur relation repose justement sur sa nature incertaine et opposée : une victime et son agresseur, un suicidaire et son ange gardien, une suicidaire et son sauveur ? Sans cette ambivalence, sans ce flottement sémantique et fonctionnel, la forme sonnerait creux.

Sorti la même année que Typhoon Club et neuf ans avant Jardin d’été, il serait réducteur de qualifier Love Hotel de roman porno. La Nikkatsu semble en avoir acquis les droits tardivement pour l’exploitation en salle et ne serait pas intervenue dans sa production. Les quelques séquences de nudité et de sexe s’inscrivent d’ailleurs dans une logique narrative, non dans le respect d’un cahier des charges. Et si le film n’échappe pas aux stéréotypes sexistes (victime masochiste, déshonneur du mari), son sujet ne tient pas que par la seule rencontre brûlante de deux corps dépravés, assoiffés de sexe. Le cœur de son récit repose davantage sur le télescopage de deux solitudes, de deux âmes en peine qui se sauvent autant qu’elles se tourmentent. Love Hotel n’est pas La Maison des perversités. Plutôt une Maison des mélancolies dans laquelle, au-delà des rapports sadomasochistes, les protagonistes qui se savent en sursis se cramponnent l’un à l’autre. L’ordre moral finira par triompher : dans un dernier jeu de miroir élégant et aérien, l’agitation candide d’une poignée de bambins viendra masquer le spleen de celle résignée, ba no kuuki wo yomu oblige, à partir. Quelques pétales de sakura en guise de poudre de perlimpinpin sur les maux d’hier, sur les dettes du passé, et tout peut recommencer.

Il est temps que Setsuko Hara retrouve son Ken Uehara de mari. « Déshonneur d’amour ne dure qu’un instant, chagrin d’amour dure toute la vie. » (George Bailey)


Love Hotel, Shinji Sômai (1985) Rabu hoteru (ラブホテル) | Directors Company, Nikkatsu


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La Maison des perversités, Noboru Tanaka (1976)

Note : 3.5 sur 5.

La Maison des perversités

Titre original : Edogawa Rampo ryōkikan: yaneura no sanposha (江戸川乱歩猟奇館 屋根裏の散歩者)

Aka : The Watcher in the Attic

Année : 1976

Réalisation : Noboru Tanaka

Avec : Junko Miyashita, Renji Ishibashi, Hiroshi Chō

Je surnote un chouia sans doute tant le premier film de cette rétrospective « roman porno de la Nikkatsu », Rue de la joie, était décevant. Je disais dans mon commentaire que je ne m’attendais pas à ce que l’histoire vole bien haut, mais que je serais beaucoup plus attentif à la forme. Sur ce plan, le pari ici est bien plus réussi. Le fond n’est d’ailleurs pas dénué d’intérêt (adapté d’Edogawa Ranpo) même si c’est assez expéditif. Véritable film d’ambiance en revanche. Et un certain savoir-faire pour la direction d’acteur, la précision dans les gestes, dans l’intensité contenue, la pesanteur, le mystère voire un brin d’onirisme, de surréalisme et de poésie.

Si le récit et l’aspect technique de Rue de la joie laissaient à désirer, c’est loin d’être le cas ici. Les séquences ne se suivent pas bêtement les unes après les autres, la musique déclenche parfois des intermèdes, des plans d’ambiance ponctuent les événements avec douceur et légèreté, et le voyeurisme permet un montage alterné presque continu d’une séquence à l’autre comme depuis que le cinéma est le cinéma ou presque… Qu’est-ce que le comble du cinéma ? Un spectateur qui regarde un personnage en plein voyeurisme alors que celui qu’il regarde sait qu’il est vu…

Cette ambiance « ère Taishô » joue pour beaucoup dans la réussite relative du film : elle évoque La Pivoine rouge, Une histoire immortelle, La Résidence et le porno chic. On trouvera peu d’époques qui se prêtent aussi bien au cinéma en costumes que ces décennies 1880-1929. L’exercice de style attendue et espéré est donc validé.

Quelques passages sont de véritables moments de cinéma et de pure mise en scène : quand le personnage principal, avachi sur un futon avec une prostituée, rêvasse et perce avec désinvolture quelques feuilles de washi ou quand la domestique à la toute fin du film chantonne au puits de la maison juste après le séisme du Kantô alors que la ville est ravagée autour d’elle. Ambiance fin de siècle, comme souvent avec ces décennies (et plus qu’à la Belle Époque, on y est : on change d’ère bientôt au Japon et les anciens empires laissent place un peu partout dans le monde à des dictatures).

Un des meilleurs films de l’année selon la Kinema Junpo… On va dire que pour une fois, c’est mérité (en ce qui concerne ces tristes années 70).


La Maison des perversités, Noboru Tanaka (1976) Edogawa Rampo ryōkikan yaneura no sanposha, Watcher in the Attic | Nikkatsu


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Rue de la joie, Tatsumi Kumashiro (1974)

Note : 2.5 sur 5.

Rue de la joie

Titre original : Akasen tamanoi: Nukeraremasu (赤線玉の井 ぬけられます)

Année : 1974

Réalisation : Tatsumi Kumashiro

Avec : Junko Miyashita, Meika Seri, Naomi Oka

Les années 70 au Japon dans toute sa splendeur… Ou plutôt, son glauque. Film réputé, mais apprécié que par une poignée de snobinards. La trame tient à une bretelle en sursis sur une épaule nue, mais on s’en doutait un peu. Écrit pour chatouiller les stéréotypes et les fantasmes des spectateurs mâles de l’époque : les prostituées ne manquent pas de se révéler de véritables nymphomanes et les trajectoires… expéditives (presque aussi expéditives qu’une passe d’une des protagonistes qui tente de battre le record de 26 clients en une nuit établi par une autre). Du grand cinéma, on vous dit. J’avais un peu d’espoir pour la forme. Dès le premier plan, on comprend que c’est filmé le plus simplement du monde, à l’arrache, sans talent : lumière moche, espace unique, caméra à l’épaule au plus près de l’action, pas de montage. Caméra-stylow.

Quelques audaces narratives sans génie pour meubler entre les passes et forcer des ellipses. Et puis, pas grand-chose. Le film, comme son titre, vient un peu à rebours de son modèle, La Rue de honte, en promettant des personnages qui vivent pour et par le sexe. Certaines y prennent certes du plaisir, mais le plaisir n’est pas une joie. Ces femmes y sont surtout sevrées d’amour, conditionnées à devenir des esclaves sexuelles et rien d’autre. Tous les clients sont infréquentables, toutes les relations, toxiques. Et cela ne rend pas leur trajectoire plus intéressante. Cinq prostituées en un peu plus d’une heure. Pas de place ni à l’empathie ni à la subtilité. Aucune échappatoire. Même celle qui se résout à se marier préfère revenir « pour le plaisir » parce que son mari est nul au pieu (tellement crédible). La vocation d’une prostituée, c’est donc de rester une prostituée. Morale sinistre.

On comptait amadouer le spectateur avec ça dans les années 70 ou on venait uniquement guetter les tétons et les peaux luisantes de sueur ? Il avait suffi d’une image à Mizoguchi pour exprimer dans le dernier plan de son dernier film toute la réalité glauque de la condition des prostituées. La Nikkatsu en fait un film de 70 minutes comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons closes, des personnages inconsistants et à peine reconnaissables…

Seule note positive du film : ses actrices. Relativement talentueuses.

(Et dire qu’il y a encore des spectateurs qui profitent d’une telle projection pour s’astiquer la nouille. Ils disposent des meilleurs pornos en deux clics, mais il faut qu’ils viennent se tripoter en séance.)

(On note aussi le comportement débile de Jean-François Rauger qui achève sa présentation en précisant qu’on l’oblige à dire que ces séances « peuvent heurter la sensibilité des plus jeunes ainsi que des personnes non averties ». Et ça le fait marrer. Mesdames et messieurs, un bonhomme qui s’amuse des plus fragiles. Mec, on n’est pas entre potes, là. Tu représentes une institution qui a des obligations légales. Obligations qui visent à protéger les plus fragiles. Ces films comportent des scènes de viol, notamment. Évidemment, toi, il y a peu de chances que tu aies eu à subir de tels traumas… L’empathie et la responsabilité ne figurent pas au programme manifestement pour le directeur de la programmation.)


Rue de la joie, Tatsumi Kumashiro (1974) Akasen tamanoi Nukeraremasu | Nikkatsu


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Jardin d’été, Shinji Sômai (1994)

Note : 4 sur 5.

Jardin d’été

Titre original : (夏の庭) Natsu no niwa

Aka : The Friends

Année : 1994

Réalisation : Shinji Sômai

Avec : Rentarô Mikuni, Chikage Awashima

Une forme largement empruntée aux animes : un rythme de séquence rapide, des angles de caméra recherchés, des costumes travaillés qui répondent à une logique de carte postale ou d’images d’Épinal, une musique directive et un style général très expressif, très classique.

Cela a son efficacité, mais cela a aussi au début ses limites. Quand on a des cinéastes ainsi tout dévoué à la forme, le jeu d’acteurs laisse parfois à désirer. Les êtres humains ne suivent pas la même logique que les formes inanimées… : il ne suffit pas de les placer ici ou là pour avoir fait le travail. Résultat : les trois gosses agacent rapidement à crier leur texte comme d’autres le font en classe quand ils ont appris leur leçon ou comme les personnages d’animes. Aucune nuance, aucune logique à porter ainsi la voix dans des situations où les garçons doivent se cacher, aucune justesse dans les comportements. Ça jacasse jusqu’à donner mal à la tête.

Et puis, la présence de Rintaro Mikuni apporte plus de sérénité et un contrepoint bienvenu (d’autant plus que le récit manque d’inclusivité : avec les filles qui apportaient gentiment leur soutien et avec les deux camarades qui s’intéressaient à leurs « aventures », vites exclus par les trois « friends »).

L’histoire n’a rien de bien original, mais elle est touchante bien que parfaitement prévisible. Le conte laisse assez peu de place aux développements personnels, aux détours, à la mise en profondeur des uns ou des autres. Le rythme se ralentit et le sujet se focalise alors sur l’unique sujet du film : une fois le jardin défriché et aménagé, c’est le vieux solitaire qui se dévoile.

La caméra semble toujours se désintéresser autant des petites subtilités de « l’âme » adolescente (en se refusant à laisser plus de place aux jeunes acteurs). Les trois bambins entrent en quelque sorte dans le terrier d’Alice, et c’est à travers leurs yeux que l’on découvre le monde du vieil ermite. Leur destin n’a alors plus vraiment d’importance.

Quand, sur la fin, le film tourne franchement au mélo, la force du récit l’emporte sur le reste, et ce sont les vieux (au centre du jardin secret se trouve évidemment une femme), avec leur lenteur, leur imagination, leurs défaillances et leurs doutes qui focalisent l’attention. Les enfants ne sont plus là, avec leur agaçante vivacité, que pour servir la fonction de contrepoint, au début assumée par le personnage du vieillard.

Magnifique dernière séquence pour illustrer le temps qui passe, l’effacement de l’humanité, de sa présence, de sa mémoire, derrière l’espace (celui du jardin). Elle nous ramène ainsi, d’une manière très poétique et désincarnée, à ce que nous sommes. Des passants, des êtres éphémères, face à la quasi-immuabilité des choses. Les bâtiments et les jardins gardent un temps les traces de notre passage, mais comme un verni, ils s’altèrent, se craquellent et tendent à disparaître pour nettoyer la terre et l’espace de toute présence humaine. Derrière ces artifices se cache la réalité du monde.

Je me suis soudainement souvenu du film après une séance ratée précédente. Il se compare aisément avec Un été chez grand-père d’Edward Yang qui vient de me laisser un goût d’inachevé. Je préfère d’un cil celui-ci pour l’efficacité de son écriture (sa radicalité — pour reprendre ma logique du moment — en assumant jusqu’au bout son côté anime/manga), mais les enfants du film de Yang (comme l’ensemble des personnages) me sont cent fois plus sympathiques. Un été chez grand-père prend également la forme du conte (estival, comme il en existe énormément, notamment dans le monde soviétique : on peut citer par exemple Le Jardin des désirs, La Belle ou Cent Jours après l’enfance), preuve que Shinji Sômai aurait très bien pu demander à ses jeunes acteurs de prioriser la justesse, la délicatesse (et une certaine forme d’attention à la tranquillité de l’autre et de respect toute japonaise) à la force et à la surexpressivité (d’autant que Sômai est déjà auteur de l’excellent Typhoon Club, épargné par ces outrances vocales). Tout n’est pas bon à manger dans l’anime.


Jardin d’été, Shinji Sômai (1994) Natsu no niwa | Yomiuri Telecasting Corporation


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Plan 75, Chie Hayakawa (2022)

Note : 3.5 sur 5.

Plan 75

Année : 2022

Réalisation : Chie Hayakawa

Avec : Chieko Baishô, Hayato Isomura, Stefanie Arianne

J’avoue n’avoir regardé que pour la présence de Chieko Baishô. Kiri no hata (et les autres Yamada) est bien loin, mais l’actrice possède toujours ce magnétisme et cette force intérieure et tranquille si précieuse dans les passages de séquences non dialoguées des drames (dans les comédies, ce serait plus son sourire et son humilité qui jouent, mais ça procède de la même intelligence de jeu, de la même écoute). Voir une femme que l’on a probablement un peu aimée dans un film quand elle avait vingt ans dans un autre où elle en a cinquante de plus, c’est un petit exercice sur le temps qui passe que seul le cinéma peut offrir. Apprendre à être vieux, avant de l’être. Parce que Chieko, je l’aime autant ici que dans mon film chéri.

Le sujet inhabituel du film permet d’explorer, comme seule l’anticipation peut le faire, les possibilités non souhaitables d’un avenir qui pourrait être le nôtre. Un avenir qui ne serait pas fait de propositions high-tech, mais de cauchemars législatifs avec comme dessein de réguler la population vieillissante en lui proposant une fin anticipée et prétendument heureuse. Plus qu’un remède, le « plan » qui vise surtout à faciliter le suicide assisté des personnes âgées souffrant de solitude se révèle plutôt être le symptôme d’une société individualiste en perte de sens (le respect des anciens, très ancré dans les cultures asiatiques, est ici supplanté par un capitalisme aliénant percevant les individus en fonction d’une logique de marge bénéficiaire).

La réalisatrice semble avoir parfaitement compris l’avantage et les pièges de l’anticipation. Le sujet ne sert souvent que de simple parabole pour évoquer une situation bien présente. Inutile alors de perdre son temps à décrire un monde qui n’existe pas. C’est le nôtre. (Pour s’en convaincre, il suffit par exemple de citer cette situation bien contemporaine : pour empêcher les sans-abris de dormir sur les bancs publics, on y place toutes sortes de gadgets interdisant de s’y allonger.) La réalisatrice construit ensuite son récit autour d’un triple montage parallèle en y faisant intervenir avec parcimonie les éléments entre eux. Une telle structure peine à trouver une réelle justification tout au long du film, mais elle permet à la réalisatrice de proposer une vision en surplomb, pleine de distance et d’ellipses. Le style semble lui correspondre parce que sa direction d’acteurs et sa mise en situation sont brillantes : à la fois détachées et naturalistes. Elle en montre et en dit juste le nécessaire.

Cette combinaison constitue la force et le point faible du film. Si la mise à distance permet d’éviter les écueils relatifs à l’anticipation (et aux illustrations laborieuses d’une société inexistante), il paraît difficile de trouver un sens, sinon là encore illustratif, à ces trois histoires parallèles. Pourquoi trois, pourquoi pas quatre ou cinq ? Pourquoi ces trois trajectoires-là ? Pourquoi les faire intervenir si brièvement sans en faire un jeu de destins croisés à la mode à la fin des années 90 ?

Le film n’est pas une grande réussite, mais quand la forme surpasse ainsi le fond, on serait tenté de dire que le maître d’œuvre est à suivre. Avec un tout autre sujet, il est possible que la réalisatrice fasse mouche…

Merci surtout pour le chocolat. Sans Chieko, j’aurais sans doute été moins indulgent.


Plan 75, Chie Hayakawa (2022)


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Nuée d’oiseaux blancs, Yasuzô Masumura (1969)

Note : 3 sur 5.

Nuée d’oiseaux blancs

Titre original : (千羽鶴) Senba zuru

Aka : Thousand Cranes

Année : 1969

Réalisation : Yasuzô Masumura

Avec : Ayako Wakao, Machiko Kyô, Mikijirô Hira, Eiko Azusa, Eiji Funakoshi, Tanie Kitabayashi

À tourner dix films par an, on finit fatalement par ne plus savoir ce que l’on tourne et par oublier l’essentiel de la mise en scène : diriger des acteurs pour que leur interprétation soit cohérente et trouver exactement la bonne distance en ce qui concerne le ton ou le rythme du récit. Un professeur de théâtre disait toujours que dans une pièce « si la lumière n’était pas allumée dans les premières secondes du film, l’intérêt du public sera toujours éteint ». Au cinéma, c’est pareil. Si, dans les premières minutes, l’approche, le ton, la distance ne conviennent pas, on sait que l’on va passer un mauvais moment.

Dans un univers de studio, avec des réalisateurs et des équipes rodés, la facture générale du film peut faire forte impression : le spectateur habitué des films de Masumura reconnaît son talent pour la composition des plans, placer ses personnages et découper tout ça au montage (c’est de l’orfèvrerie, j’ai probablement dédié mon meilleur article au sujet). Mais très vite aussi, on sent que quelque chose cloche. L’introduction sort un peu de l’ordinaire. On reconnaît le minimalisme de Kawabata, son goût pour les ellipses, pour le formalisme des situations, mais je ne sais pas si c’est son récit qui manque de chair dans cette entame, si l’adaptation de Kaneto Shindô n’a pas saisi le danger d’un récit à l’introduction trop rapide, ou enfin la faute à Masumura, incapable de restituer les subtilités de l’entrée en matière de l’auteur… Quoi qu’il en soit, l’intrigue commence, et au bout de quelques minutes, non seulement l’affaire est pliée et une liaison se noue entre les deux protagonistes, mais on se demande aussi si ce récit ne constituerait pas la suite d’une précédente histoire qui nous aurait échappé. Les personnages agissent ainsi plutôt comme dans un développement, voire un dénouement, avec des excès émotifs qui ne paraissent pas être à leur place. Certes, Madame Ota est censée en faire toujours un peu trop (selon mademoiselle Kurimoto), mais le bonhomme n’est pas obligé de tomber si facilement sous le charme de l’ancienne maîtresse de son père… Lui a peut-être le temps d’être séduit, nous, non. Et pourtant, c’est une des plus belles femmes du cinéma en face. On n’est pas des spectateurs faciles, hein. On ne se couche pas le premier tiers du film !

La cohérence du récit est une chose, la tonalité, encore une autre. Ce qui donne la tonalité, l’atmosphère d’un film, c’est parfois sa musique. Et une musique peut livrer sa propre logique et éclairer le sens d’une histoire. On travaille en petit comité : le coupable se trouve être Hikaru Hayashi, autrement dit un habitué non seulement des films de Masumura (pas forcément les meilleurs), mais aussi de Kaneto Shindô (et les bons, Onibaba et L’Île nue, pour citer les meilleurs). Possible que Hayashi se soit trouvé un peu dépourvu en voyant le montage du film, parce que sa musique semble plus traduire sa perplexité qu’autre chose…

Hikaru, ayant chanté tout l’été, se trouva fort dépourvu quand la bise fut venue et que madame Ota son pantalon… « Quoi ? Quoi ?… Vite : musique mystérieuse. »

Les notes de musique reflètent un mystère tout aussi forcé que les excès de Madame Ota et nous voilà comme projetés dans un film de Yoshida chez qui la musique expérimentale fait écho à l’incompréhension du spectateur face aux propositions crypto-esthétiques du réalisateur.

« Tu aimes les films avec de la musique mystérieuse, Kikujisa ? »

Est-ce la bonne approche, la bonne tonalité ? Instinctivement, Kawabata, je l’associerais davantage et dans un premier temps à la nostalgie, et seulement après, au mystère, à la solitude, conséquence inéluctable de l’incommunicabilité. De mémoire, Pays des neiges procédait de la même façon avec des ellipses obsessionnelles, des décors restreints, un temps chaotique et inconsistant renforçant l’idée d’isolement, de solitude et de désorientation. J’imagine qu’une adaptation des Belles Endormies fonctionnerait de la même manière : d’abord, la découverte d’une situation, la répétition, l’étrangeté, puis l’obsession d’une idée fixe, d’un vice… Plonger ainsi à brûle-pourpoint dans une forme de mystère pas encore nécessaire, reposer sur des dialogues plus que sur des non-dits, un jeu hiératique ponctué soudain d’excès incompréhensibles ne fait qu’ajouter de l’incrédulité aux incohérences de départ.

Le développement ne parvient pas plus à faire jaillir un peu de lumière dans ce spectacle étrange et éteint. L’alliance du côté solennel, procédural de la cérémonie du thé et des excès émotionnels ou comportementaux des personnages donne l’impression d’assister à un spectacle de robots poussés à se divertir en imitant les humains après leur disparition. Ce serait dans leurs incohérences et leurs maladresses qu’ils révéleraient leur nature. Un tel angle peut toujours avoir son intérêt dans un film dédié à la « vallée de l’étrange » (comme dans Stepford Wives), dans une adaptation de Kawabata, un peu moins.

Effet d’une introduction ratée ou non, difficile pour moi de me passionner pour une telle histoire de fétichisme à la limite de la nécrophilie. Quant à l’héritage amoureux, cet étrange ménage à quatre transgénérationnel, je sais que l’on est dans l’univers d’un homme qui a imaginé des rapports avec de « belles endormies », mais la maîtresse éplorée qui devient la maîtresse du fils de son amant avant que ce fils ait des rapports avec la fille de la maîtresse de son père, voilà un type de téléphone arabe pour le moins déconcertant… Imamura aurait fait de ces personnages alambiqués des monstres et l’on s’en serait amusés (comme l’on se serait amusés d’un réalisateur insistant sur la symbolique sexuelle du fusil dans Winchester ’73). Mais attention, on est chez les kawabatophiles, les rapports tordus, pervers, fétichistes représentent une forme d’idéal ou de normalité dans les cercles intellectuels. Qu’auraient-ils à raconter autrement à leur psychanalyste ?

Boire dans les tasses centenaires qui ont vu passer des générations d’amants, celles que portaient aux lèvres papa et maman, est-ce tromper, docteur ? Les briser, est-ce mettre fin au cercle incestueux de notre héritage pervers ?

J’ai beau apprécier passionnément Ayako Wakao, je suis loin de partager ces tendances fétichistes. Si le thé n’est pas bon, si la cérémonie déraille, et si Ayako me paraît répéter une séquence de dénouement d’un film qu’elle tourne entre deux prises sur le plateau d’à côté, je me lève et je me casse.

Mais brisons là.

La tasse séculaire.

Et allons nous coucher.

Seul.

Repus de médiocrité.

Et de tessons amoureux.

(À relire mon commentaire pour Le Temple des oies sauvages, je me dis que je pourrais réécrire exactement la même critique. Et c’est d’ailleurs un peu ce que j’ai fait. Moi aussi, je fais dans le transgénérationnel. Ah, c’est encore dans les vieilles tasses que ça part toujours en déconfiture.)


Nuée d’oiseaux blancs, Yasuzô Masumura 1969 (千羽鶴) Senba zuru | Daiei Studios



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