SensCritique et la tentation autoritaire

SensCritique et la tentation autoritaire. Ou quand la cancel culture, initiée par la dénonciation gratuite d’idées d’un autre bord que le sien ou de membres supposément ou non extrémistes tourne au pugilat verbal, en vol de contenu et en suppression de compte.

L’extrémiste, c’est toujours l’autre.

Je m’arrête quelques lignes sur le billet à l’origine de ce joli shitstorm sur la plate-forme SensCritique et écrit par un baron du site : guyness. Mes principales remarques seront plus volontiers adressés aux plate-formes culturelles de ce genre, et donc en particulier ici à celle dont il est question, qui à mon sens posent de véritables problèmes en matière de respect du droit d’auteur (que l’on devient tous en créant du contenu chez elles) et de la maîtrise des données partagées pouvant être arbitrairement supprimées. (Il est vrai que ces plate-formes vivent en monnayant les données de leurs membres esclaves, il sera d’autant plus facile pour elles de supprimer des données si elles s’en sentent généralement propriétaires.)

Guyness records

Guyness publie son billet d’humeur sous forme de critique sur une œuvre, ce qui est une habitude dans le coin. Il écrit ce qu’il appelle un « texte d’avertissement » pour dénoncer à la fois la présence sur le site de membres qu’il relie à l’extrême-droite, mais aussi les membres, par ignorance ou copinage, les suivent et relayent ainsi leurs productions au plus grand nombre. Le texte d’avertissement n’est donc qu’une suite d’insinuation invérifiable pour qui comme moi ne fréquente plus le site, et c’est donc un manuel de bonne conduite adressé à toutes les personnes de bonne volonté cherchant à se racheter une nouvelle vertu, ou simplement aux curieux qui pourront toujours lui demander en message privé les noms des coupables et les preuves, fruits, il le laisse entendre, d’une grande enquête digne de Mediapart.

Inutile de dire que je me fous un peu de cette liste et de ce qu’elle contient, c’est plus la méthode qui interpelle. Elle est au mieux maladroite, au pire un peu dégueulasse quand on sait quel poids ont les barons sur ce réseau et donc les conséquences fâcheuses que cela pourrait occasionner aux fachos (et d’autres assimilés). Imaginons Piotr Pavlenski rameuter le tout Paris en prétendant disposer de vidéos d’un candidat à la mairie et prêt à en donner la preuve à qui lui demanderait gentiment en message privé… À se demander à quoi sert la formule magique affichée en haut de chaque rectangle de commentaires sur le site : « Ici on peut débattre de tout mais on le fait avec respect, sans insultes et autres comportements qui peuvent pourrir l’ambiance. Si vous ne jouez pas le jeu, vos commentaires peuvent être modérés, et même votre compte disparaître (une perte de mojo énorme, paraît-il). Si un comportement vous paraît déplacé, utilisez le feedback. »

Les barons du site ne doivent pas avoir à y passer par le feedback, une bonne humiliation sur la place publique fera l’affaire, et elle saura tout autant consolider leur place de barons de la cité. D’ailleurs, c’est de bonne guerre puisque les propriétaires du site, eux, se foutent bien aussi des règles de bonne conduite et du respect des lois. Et puis, c’est dans l’air du temps surtout ; dénoncer en privé ce qu’on juge déplacé, cela n’aurait que peu de répercussion en matière de réseau et de buzz, donc le but, c’est de parler de soi… en dénonçant les autres. Et attention, on ne dénonce pas les mamies qui donnent à manger aux pigeons, on vise gros : si ailleurs l’appel au cancel vise les pédocriminels ou les machos, ici ce sera les fachos (curieux retournement de l’histoire, à croire que c’est dans notre ADN de se trouver une certaine gloire à dénoncer les minorités en les faisant plus gros et plus influents qu’ils ne le sont en réalité). On appelle ça « diaboliser » paraît-il, à d’autres époques, c’était les sorcières qu’on chassait.

C’est donc un peu Jour de colère de Dreyer sur SensCritique ces derniers jours, et on y retrouve des procédés rhétoriques, ou des biais sélectifs et de confirmation, propres à la chasse aux sorcières. Pour convaincre son auditoire que ceux dont on ne veut pas dire le nom sont bien pourris, on dit : 1/ croyez-moi sur parole, sinon c’est pas grave mais je vous assure qu’ils existent 2/ si mes preuves ne sont pas top, eh bien on dira qu’ils jouent un double-jeu (celui du diable, parce que le diable est tellement habile qu’il arrive à nous convaincre, nous petites créatures naïves, que d’autres créatures avec l’apparence toute aussi naïves sont en fait des sorcières, et qu’elles adoptent justement cette apparence pour nous tromper ! = le manque de preuve devient la preuve de ce qu’on prétend… — On quitte un peu Dreyer, et on se retrouve plutôt ici dans Le Grand Inquisiteur. Guyness écrit même « Car en effet, presque tous les membres concernés refuseront d’avouer frontalement leur affiliation politique. » Je ris jaune, mais on en n’est pas encore à leur faire avouer leur lien avec le diable sous la torture ; ça prend même joliment la couleur d’un collabo dénonçant l’acteur Harry Baur parce qu’on ne peut pas avoir un nom pareil sans être juif ; d’ailleurs, même s’il n’avouera jamais en être le Harry, force est de constater qu’il joue si bien les juifs, c’est donc que…, etc.

Certains ne semblent pas avoir appris grand-chose des leçons tragiques de l’histoire.

Et puis un aveu assez révélateur, un éclair de lucidité peut-être, mais qui ne viendra pas pour autant semer le doute dans son étrange procédure de « révélations » : « le pire, sans doute, c’est que je ne suis pas persuadé que ces membres soient tous profondément ancrés dans cette forme de jusqu’au-boutisme politique ». Donc les preuves (qu’on ne voit pas), elles sont peut-être pas si évidentes que ça… Sont peut-être pas d’extrême droite, mais je ne les ai jamais vu en dire du mal, c’est donc que, etc.

Il y a un truc qui m’a toujours posé problème dans ce genre de dénonciation et d’attribution pour les autres à des cases ou des églises auxquelles ils ne se revendiquent pas (ou pas publiquement). J’ai déjà eu l’occasion de le dire, quand j’étais môme, un camarade m’avait soutenu que j’étais catholique parce que j’étais baptisé. Je lui répondais que non et que j’en avais rien à faire d’être baptisé et que j’étais athée que ça lui plaise ou non. Donc vous avez toujours quelqu’un qui décide pour vous qui vous êtes. Eh bien non, en matière d’idéologie, ce n’est pas ce que je dis ou ce que j’ai fait (ponctuellement ou non), qui détermine « qui je suis ». On est catholique si on se revendique comme tel, on est féministe (même en étant radical ou même un homme) si on se revendique comme tel ; on est dans l’appartenance idéologique, et le principe d’une idéologie, ben, c’est qu’on y adhère, ce n’est pas aux autres de le faire pour nous. J’en sais quelque chose, redéfinir ou non quelqu’un qui se définit lui-même comme quelque chose de plus flatteur, c’est jamais une politesse qu’on lui fait.

Pourquoi attribue-t-on des cases moins flatteuses dans lesquelles ranger les autres ? Eh bien parce qu’il y a des cases et des paroisses que chacun voudrait éviter comme la peste, c’est une marque d’indignation, une lettre à marquer au fer rouge, et plus généralement, une insulte : tu es ce que moi je décide de ce que tu es, tu n’es pas ce que tu prétends être. On sait très bien que quand on traite quelqu’un d’autre de fasciste, on en est pas à le suspecter d’adhérer à une mouvance idéologique ou même d’adhérer à des idées fascistes, non, dire à un autre qu’il est « fasciste », c’est une insulte pour le dénigrer aux yeux des autres. C’est lui renverser un baril de goudron sur la tête et le recouvrir de plumes afin que chacun dans la société vienne lui cracher au visage. Et ces insultes sont d’un genre particulier parce qu’elles sont autorisées par la morale : parce qu’entre nous, hein, c’est vraiment pas jojo d’être « fasciste », ou pas si grave de traiter un autre de ce qui dans notre société actuelle est sans doute ce qui est le comble de l’indignité, un peu comme il y a des racismes absolument à bannir (contre les Noirs ou les juifs), et d’autres bien acceptés voire encouragés (contre les Asiatiques). La morale à géométrie variable. L’intolérance vis-à-vis de ceux qu’on suspecte d’être affiliés à une idéologie d’intolérance. Absurde, mais efficace, populaire. Qui vous reprochera d’être dur avec les durs. Après la peste brune, voici la rage brune : quand on veut noyer son voisin, on dit qu’il a la rage ou qu’il est d’extrême-droite.

J’ai dans ma poche une liste de parias infréquentables : à qui voudra venir avec moi faire le ménage, j’en réserve l’exclusivité. Discrétion assurée.

Il y a donc bien ça qui pose problème à ce stade : ces pères la morale dénoncent des comportements fascistes, mais en réalité, ça tourne très vite à la dénonciation non plus de propos ou des comportements, mais d’appartenance supposée à tel ou tel groupe. J’ai dû rater un épisode ? La démocratie a pour de bon interdit le Front National, on craint à ce point les royalistes qu’on a eu l’idée de les envoyer au cachot ?… La peur brune comme il pouvait y avoir une peur juive. Les mêmes biais ayant mené aux idéologies que ces pères la morale dénoncent mènent aux mêmes stéréotypes et aux mêmes réflexes : d’abord la stigmatisation d’un groupe minoritaire (jugé « impur »), puis viens l’ostracisme (peut-être un jour arriverons-nous à l’extermination des nationalistes, des royalistes, puis tant qu’à faire les anarchistes, puis les anciens maoïstes et enfin peut-être les bernard-henri-lévistes). Le problème ne devient donc plus ce qu’aurait pu dire untel ou untel, mais son identité : on ne vise plus les propos fascistes, mais « le fasciste », voire, remarquez la nuance, « le fasciste qui s’ignore ». Chez tous les moralisateurs de gauche comme de droite rien de tel qu’un bon homme de paille pour discréditer avec des gants et le nez pincé ceux qu’ils exècrent.

Un peu plus loin, ça me fait rire, mais il dénonce un commentaire naïf d’un membre par ailleurs enseignant (ce qui semble le navrer en supposant ici qu’un professeur devrait être plus cultivé ou plus intelligent que la moyenne — ah, ah), qui semble être Aurea. Or ici, il fait un peu mine d’oublier que la personne en question envoie des formules types en guise de réponse à tous les membres du site depuis des années pour s’attirer leur sympathie. Et on ne peut pas suspecter à Aurea de faire dans la discrimination : elle lancerait des mercis énamourés au diable si celui-ci lui faisait coucou. C’est moins de la naïveté que de l’automatisme. Ç’a ses inconvénients, mais le problème dans tout ce que peut faire Aurea, ça n’a jamais été Aurea, mais les conséquences de ses innocentes paroles. La phrase citée est assez caractéristique du personnage : « Merci pour ce touchant et bel aperçu d’un auteur que je connais mal :-) » Le grand naïf ici (ou celui qui feint de l’être), ce serait plutôt lui, et il aurait mieux fait de trouver un exemple bien plus significatif pour dénoncer les membres s’accommodant de la présence invasive de ces « diables ». Qu’est-ce qui pose problème ? Que Aurea partage et participe à mettre en avant un contenu (et des gens) jugé extrémiste ou que ses (ces) usages, les outils du site, permettent une telle mise en avant à l’aveugle et à la chaîne ? Et si guyness pointe du doigt Aurea (sans la nommer) plutôt que l’usage qu’elle fait des outils du site, c’est bien parce que lui aussi use de ces outils de la même manière et en profite très largement. C’est un peu grossier de juger Aurea pour plus naïve qu’elle ne l’est : non, elle ne partage pas du contenu extrémiste (si tant est qu’il le soit) sans le lire, elle partage tous les contenus sans les lire. Donc faux problème.

Et est-ce que ce serait un problème si des activités qu’on ne veut pas voir sont relayées par ceux que l’on suit ? Ben, ceux que l’on suit suivent qui ils veulent, non ? Non, SensCritique, là, comme ça, on décrète qu’il ne peut pas y avoir de fascistes qui s’ignorent. Pourquoi pas les Noirs, pourquoi pas les gauchers, pourquoi par les shintoïstes ?… Donc je reprends, le problème c’est que nos contacts relayent des activités qu’on ne veut pas voir ou c’est que le site nous oblige à être notifié d’activités de membres qu’on a bloqué à travers l’interaction qu’ils peuvent avoir avec d’autres membres que l’on suit ? Donc pour moi, c’est SensCritique qui organise la merde, et cela je le redis encore et encore dans le plus grand mépris de nos données : quand on ne veut pas affaire à tel ou tel membre, c’est parfois pour s’en prémunir, c’est notamment très utile contre de potentiels ou anciens agresseurs, quand on veut que des activités soient vues par certains membres, seulement de nous-mêmes ou par tous, c’est un choix, et ce choix nous est interdit par le site. Parce que le site vit et monétise nos données et nos interactivités : pas question pour eux de respecter notre intimité ou notre confort. Donc le problème, ce n’est pas ceux qui relayent, le problème c’est qu’on ne peut configurer ce qu’on veut ou ne veut pas voir.

Et puis encore un aveu, je cite : « Si certains propos tenus sont parfois allés à l’encontre de nos lois (incitation à la haine, homophobie, notamment) et ont pu valoir à certains d’entre eux un bannissement du site, rien de ce que j’ai pu recueillir dans les sources que je vous propose n’est directement condamnable » Encore, il fait des insinuations, en est conscient, mais ce n’est pas grave, comme si on pouvait accuser quelqu’un d’être un extrémiste bien plus facilement que pour tout autre chose parce que la cause serait juste. Voilà donc ce qu’on pourrait bien nommer de… l’extrêmophobie… La peur de l’invasion extrémiste. Oui, moi non plus je n’aime pas trop les extrémistes, mais là ce qu’il fait c’est un appel au cancel (et un appel au cancel aveugle, mais je ne suis pas sûr qu’on puisse dire qu’il y ait des appels au cancel « juste) : ce qui veut dire autrement : « vous qui me suivez et qui suivez ces personnes que moi j’ai décidé d’étiqueter comme infréquentables, je ne décide pas seulement qu’ils sont infréquentables pour moi, j’exige de vous que vous ne les fréquentiez plus sinon ce sera le signe que vous les soutenez ». Vous vous rappelez du « si vous n’êtes pas avec moi, vous êtes contre moi » de Bush ? C’est la même logique binaire. Les gens sont soit tout blancs soit tout noirs, et si vous ne choisissez pas votre camp, vous êtes forcément du mauvais (ou au mieux, naïfs ou ignorants, ce qui autorise alors à venir vous « éduquer »). C’est un peu du chantage quand même…

« J’espère modestement que ce texte peut contribuer à cette connaissance ou développer les vigilances. » C’est beau. Moi, ce genre de pratique, ça me rappelle les comités de vigilances aux États-Unis qui rendent publique les adresses des pédophiles dans leur secteur. (Mais il doit y avoir des dénonciations de gauche qui sont acceptables, après tout, c’est pour la bonne cause. C’est vrai quoi, qui voudrait être envoûté par une sorcière.)

Pointer du doigt des propos, des comportements d’untel ou d’untel, quand ils nous emmerdent, perso je n’ai rien contre, je l’avais suffisamment fait à l’époque pour dénoncer les pratiques liées aux likes. Mais c’est à un autre niveau que de dénoncer des personnes, voire de faire passer des membres pour des sympathisants des mouvances extrémistes (forcément de droite). Ce qui m’étonne, c’est qu’en commentaires sous ce « texte », du peu que j’ai pu en lire (trop de messages), tout tourne autour du fait de suivre certains comptes et du fait qu’ils soient ou non de gros méchants infréquentables ; rien sur le fait que la modération, si ces contenus étaient aussi problématiques, n’ait pas réagi jusque-là ou que les outils du site posent problème. C’est pas important ça.

Bref, voilà pour le commentaire de ce « texte d’avertissement ». J’en viens maintenant à ce qui me pose réellement problème dans cette histoire : la suppression arbitraire des comptes et le vol de contenu personnel.

SensCritique, faut-il séparer le banni de son œuvre ? Faut-il exclure l’extrémiste de la société ? Faut-il appeler à l’invisibilité des cons ?

À l’époque où j’étais actif sur ce site « communautaire », j’avais pointé du doigt les dérives du site, et ce que j’ai pu lire ces derniers jours ne font que confirmer que rien n’a changé dans les pratiques à la limite de la légalité et de la morale sur ce site. Mais c’est loin d’être une exception : pour le vol de contenu, c’est propre à SensCritique, mais pour les suppressions de compte et la modération de « cour », c’est déjà beaucoup plus habituel.

Suite à ce « texte d’avertissement » l’équipe de SensCritique décide donc, et semble-t-il en urgence, de supprimer une dizaine de comptes (j’en connaissais qu’un seul).

Ce qui me gêne avec ce billet de guyness, je l’ai déjà dit plus haut, c’est que si des membres prétendument d’extrême-droite expriment des propos répréhensibles par la loi, sa démarche n’est pas d’en informer les propriétaires du site afin que leurs propos soient modérés, il s’en prend aux personnes qui les suivent et use de sa popularité pour appeler au lynchage ou au cancel de quelques comptes bien moins populaires que lui. Le souci pour lui, c’est donc que ces comptes deviennent ou soient de plus en plus populaires, pas que le site respecte la loi (ou ses propres règles) en effaçant leurs propos contrevenant à la loi s’ils existent. Sur ce genre de sites « communautaires », tout tourne bien plus autour de la popularité acquise et jugée illégitime de certains membres, pas des outils défectueux ou des comportements anodins permettant à ce genre de contenu d’apparaître et de circuler. Moins grave est de contrevenir à la loi en exprimant des propos haineux que de suivre de tels comptes stigmatisés ; on appelle donc en chœur à ses propres contacts de cesser de les suivre ou d’ouvrir les yeux sur ce qu’ils sont (pas ce qu’ils font). On retrouve ce principe d’appel au cancel sur les autres réseaux sociaux : puisqu’on n’a pas confiance (ou parce qu’on n’a pas envie de s’embarrasser avec) en la loi, on préfère dénoncer sur la place publique toutes sortes d’agissements invérifiables dont on aurait été victime en répondant en chœur à des hashtags ou en espérant en lancer de nouveaux populaires, faisant ainsi quasiment commerce de ses propres malheurs à des fins de publicité personnelle.

Les méthodes de « modération » sur ce site comme sur bien d’autres procède toujours de la même manière : l’autorité est presque toujours nominative, c’est-à-dire qu’elle est quasiment toujours représentée par un ou plusieurs gars pour leur propre compte, également membres de cette société virtuelle, très rarement sous une forme impersonnelle. C’est bien pourquoi il y a une grande différence entre ces sites, réseaux ou forums, par qui la modération passe presque toujours à travers son propriétaire ou d’autres membres actifs agissant en son nom. Et quand je dis des « gars », c’est parce que c’est quasiment toujours des gars qui assurent la prétendue modération. Pour s’en convaincre, il suffit de comparer l’expérience qu’on a probablement tous avec de grosses entreprises dont on est client et avec lesquelles on passe si besoin par un service client au téléphone ou par Internet : la sous-traitance dans ce cas sera beaucoup plus souvent assurée par des femmes (à la fois parce que ce sont des métiers sous-payés, parce qu’on estime à tort ou à raison qu’elles sont plus faites que les hommes à « modérer » des clients énervés).

Je résume donc la modération telle qu’on peut la recontrer sur ces plate-formes, une modération toujours non neutre (nominative) et où on sent bien non pas la volonté de comprendre et d’apaiser, mais, tels des mâles dominants, d’imposer ses décisions à ceux qu’on estime être ses dominés. Passage systématique par les messages privés (plus facile pour impressionner un membre et le menacer dans le secret de l’intimité alors qu’il s’agit le plus souvent de conflits entre membres) : « On a eu des plaintes te concernant, on t’a déjà prévenu, si tu ne cesses pas ton comportement, nous serons contraints de supprimer ton compte. » À ça, on répond en général ceci : « Pouvez-vous me préciser les propos gênants, merci. » Ce à quoi on se voit répondre : « On t’a déjà prévenu mille fois et on a pas mal de plaintes te concernant, on ne veut pas débattre, tu sais pertinemment de quoi on parle. » On insiste : « Je vous demande une chose simple : vous me reprochez mes commentaires, quels sont les commentaires qui font l’objet de plaintes ? » « On t’a déjà dit que nous n’étions pas là pour discuter, on ne va pas te laisser couler notre entreprise. » (?!) Et puis : « Tu fous une mauvaise ambiance sur le site. On a été trop patients avec toi jusque-là, on te demande maintenant d’arrêter. » « Arrêter quoi ? Quels sont les propos visés ? » Dialogue de sourds entre celui qui ne comprend pas (à tort ou à raison) ce qu’on lui reproche et celui qui jouit presque du pouvoir qu’il cherche à exercer sur l’autre. Et je paraphrase à peine. On appelle ça alors de la « modération ». Le genre de modération dont on peut s’attendre venant d’un propriétaire qui se ramène chez vous pour vous réclamer un loyer impayé.

Donc c’est toujours un jeu de pouvoir, des conflits personnels dans lesquels une équipe censée faire la modération s’insère parfois sans connaître le passif des différents partis. Et qui dit jeu de pouvoir dit question du droit mis de côté. C’est bien pourquoi guyness n’a pas besoin de preuves : les insinuations suffisent quand on est dans un jeu de pouvoir.

Aucune règle réelle ne régit la suppression d’un compte ou même des méthodes de modération : ce qui prime, c’est le fait d’être dénoncé par un certain nombre de comptes (plus ou moins importants ou d’être accusé de faits pas très cools). Parce que proférer des propos fascistes, c’est une chose, ça dépend probablement de la nature de ces propos, mais on peut imaginer que nombre d’entre eux puissent faire l’objet de poursuites judiciaires. Or, jamais aucun de ces propos ne fait jamais l’objet de poursuites. Vous avez déjà entendu parler de poursuites judiciaires vous ? Moi non. Et peut-être pour cause. Non seulement, on pourrait craindre que de propos fascistes, il n’en soit en fait rien, mais le but, contrairement à ce qui est prétendu n’est pas « d’assainir » moralement une communauté, peut-être de « l’informer », mais d’évincer, invisibiliser, voire supprimer, des comptes concurrents pour certains et qui donnent une mauvaise image du site pour d’autres. On a donc d’un côté de prétendus propos fascistes, et de l’autre, un totalitarisme communautaire avec les serviteurs de la morale œuvrant pour le compte du bien de tous (sic) et le pouvoir tout puissant des maîtres du lieu. Tu te fais éjecter ou « modérer », non pas à cause des propos tenus, mais parce que beaucoup de membres se plaignent de toi. Zont pas dû voir beaucoup de films sur le lynchage ces types-là.

Les preuves, les faits, tout ça ne sert donc à rien, et ça sert d’autant plus à rien qu’il est assez probablement difficile de déterminer ce qui est du domaine du propos fasciste, voire raciste, sexiste dans d’autres cas, ou même encore tout simplement d’insultes. C’est pas aussi facile que ça en a l’air, et je pense même que c’est un métier de le définir, de le caractériser ; et cela, ça se passe, au mieux, dans un tribunal. Or, ça, ça prend du temps, et personne ne veut en passer par là. Donc qu’est-ce qu’il arrive ? Il arrive que d’un côté les dénonciations et appels aux bans ou au cancel peuvent se multiplier, et de l’autre, les plate-formes cherchent à se dédouaner en rasant large : pour ne pas être accusées de laisser se propager des messages répréhensibles (souvent plus « impopulaires »), on préfère sévir quitte à empiéter sur le droit. Ce qui était « les propos extrêmes et les insultes sont interdits » devient « il est interdit d’être extrémiste ». Or, à ma connaissance, il n’est pas interdit d’être soit d’extrême-droite soit royaliste soit juste con. C’est juste assez mal vu. Et ce « assez mal vu », ce n’est pas du « droit ». Alors, comme ce n’est pas le « droit », pour trouver un semblant de légalité à notre autoritarisme ou à notre appel au cancel, on appelle alors ça « la bonne ambiance » (voir citation plus haut). Imaginons : (ce n’est pas un exemple réel) un membre insultant non pas seulement de « fasciste » mais de noms d’oiseaux bien plus fleuris un autre membre aux idées disons plutôt suspectes, et ce sera ce dernier qui sera sanctionné par la modération, pas le premier. Le premier, c’est le sauveur de la morale, et s’il a insulté le membre qu’il suspecte d’être extrême, c’était pour révéler la véritable nature de la bête brune qui allait bientôt sortir ses griffes. Ah oui, ça en fout une bonne d’ambiance à suspecter chacun d’être de tel ou tel camp… Et on aura tout gagner, parce qu’à son retour, le membre « banni » deviendra cette fois et à son tour agressif, ce à quoi le peuple répondra : « tu vois, tu es agressif et tu insultes, c’est la preuve qu’on a eu raison de te bannir ».

L’État (cette grande communauté constituée de gens honnêtes et droits) a d’ailleurs demandé à ces plate-formes de supprimer beaucoup plus facilement ces propos qu’elles ne le font actuellement. Ça coûte cher la justice, donc on la sous-traite à des entreprises. Et pour justifier une telle « surmodération », on a trouvé un nouveau mot pour qualifier ces propos, pour les supprimer et bâillonner leurs auteurs : ils sont « nauséabonds ». Ils ne sont plus illégaux, ils ne sont pas insultants, ils sont… nauséabonds. L’odeur, c’est presque aussi parlant que la fumée dans l’expression « il n’y a pas de fumée sans feu ».

L’insinuation comme règle de conduite, l’accusation comme verdict. Et c’est d’ailleurs pour ça qu’on a inventé le cancel et le bannissement : c’est parce que le droit, ça réclame du savoir, de la précaution, du temps et de l’argent. Tout ce qu’on n’a pas dans une société virtualisée.

On peut venir à se demander si les dénonciations auraient été faites par des randoms du site si elles auraient été prises en compte, ou même si elles ont été signalées à la modération avant de les signaler, pardon, avant de suggérer que certains membres pouvaient avoir des propos dangereux. Et le problème, c’est qu’on ne respecte aucune règle : c’est la loi des plus puissants, des plus populaires ou de la masse qui fait qu’on est ou non visé par des plaintes et que la « modération » s’en mêle. Ou quand l’autorité, représentée ici par la « modération », se range du côté du plus grand nombre, des lyncheurs et de la justice populaire plutôt que du côté du droit (ou d’un semblant de droit). SensCritique et le sens du vent…

Voilà comment les propriétaires du site répondent à un shitstorm organisé par un compte populaire par des bans autoritaires au lieu de mettre en place un système et des outils réellement efficients pour limiter certains propos, intervenir pour dire si oui ou non certains propos sont passés sous leurs radars. Et puis quid des poursuites : évincer quelqu’un pour des propos légalement répréhensibles, c’est pas, moralement, plus répréhensible de se garder de dénoncer aux autorités juste en supprimant son contenu ?

Plus grave encore, la disproportion de la sanction : à des suspicions de propos condamnables, voire à des suspicions d’appartenance à de vilains groupes, et en tout cas face à une communauté qui réclame votre tête, on répond purement et simplement par la suppression du compte, tout le compte.

Je ne sais pas si les personnes visées ont proféré les propos qui leur sont reprochés, en revanche il me semble qu’avant de passer par la suppression d’un compte, on pourrait passer par bien d’autres moyens, bien moins radicaux, pour restreindre leur capacité supposée à nuire : suspension temporaire du compte, suspension de la possibilité d’écrire des commentaires sous l’activité de membres qui ne nous suivent pas, puis interdiction temporaire ou non d’écrire toute sorte de commentaire, puis interdiction d’écrire des critiques, et enfin tout un panel de restrictions jusqu’à ce qu’un membre ne puisse plus faire que le minium sur le site : noter, liker, ranger, ajouter des contacts. C’est si compliqué que ça à mettre en œuvre ? Probablement pas, parce que la volonté de ces sites, ce n’est pas… l’inclusion, c’est au contraire la stigmatisation des éléments jugés perturbateurs ou indésirables par d’autres (représentant le plus souvent la masse). Au risque que ces membres reviennent… Et un membre qui revient, c’est souvent plus pénible et nuisible pour la communauté qui l’a rejeté que d’avoir simplement restreint sa capacité à nuire à travers des outils sur SON compte historique. Tu bannis un membre ? Tu supprimes tous les outils à ta disposition pour restreindre sa capacité à nuire.

Mais c’est tellement plus important de lui montrer qui est le chef, de lui montrer qu’il n’est rien, un paria, un renégat, un banni, un… nauséabond.

Le problème des types qu’on engloutit sous le goudron et les plumes, c’est qu’ils en foutent partout et qu’il faut nettoyer après avoir tout salopé.

La modération, ce n’est pas seulement écrire des messages privés à des gens pour les mettre en garde qu’on a des plaintes contre eux et les menacer de supprimer leur compte (et donc voler leur contenu même extrémiste) sils continuent à être aussi impopulaires (je plaisante à peine), ou de faire jouer encore sur lui son autoritarisme viril, c’est aussi venir publiquement faire la police sur les fils de discussion pour montrer qu’on est présent et concerné par la nature des débats, rappeler que certains propos pourraient tomber sous le coup de la loi (encore une fois, c’est parfois très très compliqué de déterminer si des propos sont réellement injurieux, réellement racistes, antisémites, etc.), venir calmer le jeu lors des conflits… Parce que oui c’est important. Beaucoup d’insultes naissent du dénigrement réel ou ressenti par certains à travers des commentaires, et beaucoup de discussions s’enveniment précisément à cause d’une absence totale de modération. Et je note qu’après quelques centaines de messages sous la publication de guyness, par exemple, que toujours aucune modération n’est venue interférer entre les nombreux partis venus discuter voire s’insulter.

C’est si nécessaire que ça de radier de la place publique certains membres en évitant de mettre des outils pour les empêcher soi-disant de nuire ou d’exprimer des idées… nauséabondes ? C’est si nécessaire de les humilier et de leur voler leur contenu ou se l’approprier ?

Parce que je rappelle également les conséquences induites, à la limite de la légalité, d’une suppression de compte : la suppression de tout votre contenu. On parle de quelques propos posant problème, et la sanction, c’est la suppression de toutes les activités, des commentaires, des écrits, des données, des contacts et des messages personnels. C’est pas faute d’avoir relevé ce problème quand j’avais été expulsé du site : quand on prétend que le contenu est remis au membre suspendu, c’est faux : on vous remet en format .txt quasi illisible l’ensemble de vos critiques, tout le reste des activités, les listes et commentaires, les messages personnels, tout cela est soit supprimé soit volé (certains commentaires notamment restent sur le site sans qu’on en soit désigné comme auteur avec notamment l’impossibilité qui nous est fait de les supprimer — un comble quand on sait ce qui prétendument a causé la suppression du compte).

Je rappelle à toutes fins utiles, parce que ce n’est toujours pas le cas, que les plate-formes de ce type sont tenues de permettre à leurs utilisateurs d’exporter leur contenu : c’est possible sur IMDb, sur Instagram, sur Twitter, me semble-t-il sur Facebook, mais sur SensCritique, sans doute parce que c’est français et pas une méchante entreprise américaine, on s’en bat les couilles.

Alors non, les crapules, ce ne sont pas de vulgaires utilisateurs avec des idées qui sentent le ranci et auxquelles plus personne n’adhère ; les crapules, ce sont celles qui ont le pouvoir et en abusent.

Une suppression de compte (et tout ce que cela implique), c’est quel niveau de violence dans une société virtualisée ? On va me faire croire que c’est la seule alternative ? Et la seule peut-être que mérite une bande de salauds ?… OK, mais, hum, est-ce que c’est efficace ? Parce que je vous parie que toutes les personnes qu’on stigmatise en faisant d’eux de méchants extrémistes, des ogres avançant masqués, de terribles sorcières, eh bien elles reviennent toujours, et ce n’est souvent pas pour faire profil bas. Elles reviennent plus radicalisées, toujours plus extrêmes, peut-être un peu plus masqués, et se foutent sans doute un peu plus des conséquences de leurs propos vu qu’on leur a déjà tout supprimé et qu’on les a déjà rangés dans la boîte des indésirables. On aura peut-être pas réussi à en faire de véritables sorcières, en revanche, on aura réussi à en faire des gens qui n’ont plus rien à perdre. C’est tout ce qu’on gagne à stigmatiser et ostraciser des personnes d’une communauté. Et pourquoi les en blâmer ? On vous stigmatise, on supprime votre contenu, on vous pille, vous expulse de la cité, tout cela est décidé par le roi avec l’agrément d’une partie de la population ou dans l’indifférence générale, et il faudrait en plus que si on revient masqué que ce soit pour planter des roses dans les allées ? Une autorité, donc une modération capable de vous couper la tête, si elle ne respecte ni ses membres ni les contenus qu’ils produisent, elle n’est pas, respectable et digne de « faire autorité ».

Et inutile d’aller sonder les petits comptes pour y déceler le moindre commentaire suspect pour trouver des extrémistes, car les extrémistes, ils sont là. Les coupeurs de tête.

La cancel culture (version soft de l’assassinat virtuel), c’était plutôt jusque-là des pratiques laissées aux partis politiques de droite, et sur les réseaux sociaux, ce genre de pratique d’exclusion, d’invisibilisation, devient désormais le fait des brigades d’épurement venues de la gauche. L’intolérance, c’est toujours celle de l’autre.

Bref, bien au-delà du problème des propos à modérer, ce qui me pose, moi, problème, c’est le pouvoir illégitime et non encadré de ces instances sur Internet qui hébergent du contenu sans le créer. Il y a un droit et une justice qui n’existent nulle par ailleurs. Un monde virtuel au temps du far west. La loi du plus fort. Parce que OK, les propos extrêmes, c’est pas bien, les injures, c’est pas bien… mais ces propos sont toujours le prétexte à régler des conflits personnels, et c’est toujours les plus puissants ou les plus manipulateurs qui en profitent. Certains pourront toujours en abuser sans voir venir de sanction, tandis qu’on les guettera chez d’autres. On dénonce les dérives extrêmes de certains membres quand c’est encore tout Internet qui est extrême. Une zone de non-droit, une cour d’un régime (certes virtualisé mais) autoritaire.

Oui, même les cons, mêmes les personnes avec qui on n’est pas d’accord, même ceux exprimant des idées extrêmes, doivent pouvoir garder un compte et continuer à être auteur et propriétaire de leur contenu. Un repris de justice, quand il a purgé sa peine, il redevient un citoyen comme tout le monde, on ne lui retire pas ses droits civiques, ses droits de s’exprimer, de se soigner ou d’être actif s’il respecte les lois de la société dans laquelle il vit toujours et si on encadre correctement sa « liberté surveillée ». On peut tout autant être pote avec un repris de justice qu’avec un autre type infréquentable… si par ailleurs on lui reconnaît d’autres qualités. Oui, on peut être pote ou intéressé par des types qui peuvent être par ailleurs des connards ; oui, on peut acheter son pain chez son boulanger même si c’est un ancien pédophile. Non, nous ne sommes pas monolithiques. Un bannissement, c’est une pratique antique et barbare qui te dit « gars, va faire ta vie ailleurs, on garde ta maison, ta femme, ton chien et tous tes biens, mais toi, va voir ailleurs ». Naïvement, j’ai toujours pensé que la seule réponse possible à un groupe qui nous dit « tu n’es plus le bienvenu parmi nous, dégage », c’était la haine et la violence. Donc on s’abstient de toute radicalité, on laisse le droit aux supposés extrémistes de s’exprimer s’il respecte la loi, on les tolère, on les modère, bref, on vit avec, parce qu’ils font partie de la société, on les en fera pas partir et ils ne s’évaporeront pas par enchantement. Bannir des comportements, des usages, c’est autre chose que bannir des individus. Oui, il y a sans doute des comportements et propos inadmissibles, mais cela n’a rien d’honorable de chercher à nuire à leurs auteurs. C’est très largement contre-productif, et le signe qu’on s’autorise à faire ce qu’on reproche justement à d’autres.

Les paroles peuvent blesser ou nuire, certes, mais il y a un degré dans la violence, entre des propos injustifiés, injustifiables et légalement répréhensibles, et la violence induite par la suppression d’un compte et le vol du contenu affilié. À l’injustice, répondra toujours une nouvelle violence, et une radicalité toujours plus forte. Les actes sont plus dangereux que les paroles ou les affinités.

 

 

 

Échanges passés sous ‘Silence’, de Martin Scorsese

Questions d’interprétation : visions vs opinions

Cinéma en pâté d’articles

SUJETS, AVIS & DÉBATS

Ayant vu mon intervention sur une vidéo Youtube mise « sous silence » à cause de sa longueur (on ne rit pas), je rapatrie l’ensemble de ma discussion (avec trineor, essentiellement sur SC) ici. Trop compliqué pour en faire un article, je me contente de reproduire les quelques échanges qui avaient commencé en bas d’un « post » sur SensCritique traitant des méprises historiques exprimées par un youtubeur sur une de ses vidéos-critiques consacrée au film de Martin Scorsese, Silence. M’étant comme d’habitude un peu emballé sur la longueur de mes réponses, et  habitué encore à supprimer le plus souvent mes commentaires sur ce site, je reprends mes billes après en avoir prévenu le principal intéressé (quant à ma réponse sur la vidéo Youtube, n’étant pas visible, je l’ai également supprimée).

Le sujet m’étant particulièrement cher (la question de l’interprétation des œuvres cinématographiques), mes deux ou trois interventions se sont résumés (si on peut dire) à des longs monologues. Le présent « article » a donc surtout un intérêt personnel et me servira de notes pour y retrouver les idées à l’occasion d’un improbable et futur article relié à cette même question de l’interprétation des œuvres…

L’article n’ayant là encore pas vocation à prolonger le débat, les commentaires y sont comme d’habitude fermés. Après quelques jours en « privé », la retranscription de ces « changes » est désormais publique (et partagée sur les lointains réseaux). À ceux, les improbables lecteurs et/ou contradicteurs, qui liraient cette enfilade et qui trouveraient un intérêt à y répondre, ils trouveront encore toujours moyen de le faire ailleurs… Que chacun dépose ses monologues dans son coin, c’est encore peut-être la meilleure manière de changer le monde…

Non ? Question de vision… du monde.


Pour moi, tout à donc commencé en réaction à un « post » de trineor et de Pilusmagnus dont voici la longue introduction (le lien pour l’ensemble du fil est un peu plus loin) :

Le 10 février 2017, le youtubeur Durendal a publié un vlog faisant état de son « ennui profond » ainsi que de sa vive réprobation face à ce qu’il estime être la japanophobie caractérisée du film Silence de Martin Scorsese. Cette vidéo a été visionnée plusieurs dizaines de milliers de fois, sur une audience globale de plus de 184.000 abonnés.

Après visionnage, il nous apparaît que les incompréhensions innombrables que traduisent ses propos – que ceux-ci regardent les intentions de Martin Scorsese ou, plus simplement, l’intrigue elle-même – ainsi que les contrevérités historiques ou religieuses sur lesquelles prétend s’appuyer son argumentation, l’amènent à formuler des contresens profonds. Étant donné l’ampleur de son public, nous avons jugé salutaire de reprendre son argumentation, et d’expliciter dans le détail pourquoi elle constitue, selon nous, un amas de désinformation qui ne ressort pas du cadre de la simple opinion, et qui tend à l’abêtissement général.

Nous pourrons être amenés à mentionner notre propre avis sur le film, que nous avons tous deux apprécié, mais ne considérons pas que cet avis soit d’une réelle importance ici. Nous pourrions aussi bien avoir nous aussi trouvé le film plat ou ennuyeux que nous n’en considérerions pas moins la vidéo de Durendal hautement critiquable : nous désirons avant toute chose nous inscrire en faux contre l’idée selon laquelle un discours sur l’art ne serait qu’affaire de subjectivité ou de relativité des goûts, et selon laquelle la liberté d’opinion garantirait un droit à proférer des contrevérités.

Pour la suite de la démonstration et les commentaires, c’est ici : ancien post senscritique


Mon premier commentaire : Je n’irai pas voir la vidéo, ce que je peux dire en revanche, c’est qu’il me paraît bien naïf de croire, de prétendre même, qu’il y aurait des contrevérités exposées par un spectateur-critique face à des faits bien objectifs que seuls quelques spectateurs avisés ou cultivés sauraient voir. Durenmachin n’est pas critiqué pour ses goûts comme vous le dites, ni même pour ses propos, mais parce qu’il est écouté, or comme tout le monde il a le droit à la connerie et surtout droit au privilège accordé à chaque spectateur d’offrir à ceux qui l’écoutent une vision qui ne saurait être autre chose que personnelle sur une œuvre en particulier. Pas une opinion, pas un goût, mais une vision.

Que Durenmachin ou d’autres puissent balancer ce qui semble à d’autres des contrevérités ne sont que des interprétations qui sorties de leur contexte auraient encore moins de sens. Même l’histoire (celle du Japon ou des religions) peut être vu à travers le prisme de l’interprétation ; parler de faits historiques objectifs auraient encore un sens s’il était question précisément d’histoire ; or il n’est pas question ici de faits historiques mais d’événements narrés, autrement dit des faits historiques (ou présentés comme tels, supposés) qui sont vus (je parle bien de « vision »), présentés, et donc déformés par les différents regards ou auteurs ayant produit l’œuvre (ou œuvres) en question.

Le regard original de Shusaku Endo présente peut-être déjà (je ne l’ai pas lu) une vision personnelle éloignée de la réalité (les « faits » non alternatifs, « l’Histoire »), celle de Shinoda ayant réalisé une première adaptation au cinéma à sans doute proposé une autre vision et interprétation, et celle de Scorsese est forcément encore différente. Laquelle est la « bonne » ? La moins… « alternative » ? Celle qui présenterait le moins de contrevérités ? La plus cohérente ? La plus conforme à l’originale ? Chaque vision est légitime pourtant elles sont différentes voire contradictoires ou même contraires aux faits historiques. Les auteurs ont tous les droits, y compris de réinterpréter l’histoire, adapter, tordre une vision « originale ». Et si les auteurs ont tous les droits en matière de présentation ou de « vue » de l’histoire, le spectateur-critique aussi. Shinoda interprète l’interprétation de Endo de l’histoire, Scorsese fait de même et retord peut-être en fonction de ce qu’il sait ou voudrait savoir de l’histoire, et nous spectateur, on retord notre interprétation de l’interprétation de l’interprétation de l’histoire en fonction de ce qu’on sait, voudrait savoir, etc.De la même manière qu’un auteur n’a aucun devoir de respect envers l’histoire (la grande), le spectateur-critique n’a aucun devoir de connaissance historique, même s’il est amené comme ici à utiliser ses mé/connaissances (soumises à interprétation/s) pour appuyer pas un propos, mais une vision. Parce que le spectateur à tous les droits, il exprime sa vision, sa compréhension d’un objet critiquable, à savoir une œuvre d’art baignant dans une savante soupe dramatique et narrative. Une histoire, ce n’est pas l’histoire.

Tout est vision. Vision contre visions. Celle que propose un ou des auteurs (celui qui met en scène fait sienne la vision d’un autre, mais elle peut déjà ne plus rien à voir avec l’originale, comme l’originale peut parfaitement maltraiter l’histoire, la grande…). Et tout est matière dans l’art à l’incompréhension et au malentendu, c’est presque le propos même, l’utilité de l’art : nous présenter ce qui nous sépare pour nous forcer en quelque sorte à nous rapprocher par le biais de nos différences. Jamais l’art ne prétend à la vérité ou forcer un droit, une légitimé, de ce qui est « vrai ». C’est même il me semble tout le contraire comme quand dans un même récit un auteur nous présente un même événement vu par différents personnages. Et là encore, ce n’est pas qu’un privilège des auteurs mais aussi celui des spectateurs : dans un récit à la Rashomon par exemple, il n’y a pas que l’interprétation faite par les différents points de vue des personnages, il y a aussi celle qu’en fera chaque spectateur. Ni contrevérité ni faits alternatifs, mais des visions différentes.

Laissez donc Durenmachin offrir à ceux qui le suivent pour des raisons qui leur sont propres son avis, sa vision, son interprétation d’une œuvre d’art, parce que si l’œuvre en question n’est pas soumise à un devoir de véracité historique, les spectateurs non plus. Si l’auteur a tous les droits, celui qui le critique aussi.

Si Durenmachin peine à utiliser des arguments historiques qui vous auriez de toute façon un peu tort de vouloir lui reprocher dans un contexte créatif, c’est une chose. Il s’exprime mal, il est plus inculte que vous, peut-être. Reste qu’il cherche à exprimer son expérience, sa vision, sur un film, et que ça, ça lui appartient. Dans l’art, la fiction, tant au niveau de sa représentation que dans sa compréhension, il n’y a pas de « vérité », pas de « faits historiques ». Tout ce qui est lié à la « fable » (l’histoire, le canevas, les événements dramatiques) est subjectif, quel que soit les éléments historiques ou prétendument réels auxquels ils « semblent » se référencer. L’ennui de Durenmachin, s’il y fait référence, il est bien réel, lui. Peu importe s’il ne sait pas étayer « son ressenti », sa « vision » de la « bonne » manière. Il est dans son droit et chacun pourra juger de la cohérence, de la pertinence, de ce qu’il balance. Ça lui appartient. Et on ne détord pas ce qui par nature est (et doit resté) tordu. On ne partage pas une « vision », on ne fait que des « tentatives de partage ». Oui, il est question de subjectivité. Ça commence quand un auteur place une histoire dans un cadre historique. Le contexte pourrait être le mieux documenté du monde, les personnages qu’il y introduit sont fictifs. L’interprétation commence là, et elle ne s’arrête plus. Parce que l’art, ce n’est pas une opinion, c’est une expérience, c’est une simulation du réel (ou d’un réel) justement pour expérimenter à peu de frais (une fiction comme un rêve – qui partage les mêmes propriétés – on y vit par procuration des événements qui sont censés nous apporter une expérience qu’il est préférable de « vivre » à travers ces simulations qu’en les vivant « pour de vrai ») le réel. Le contresens, il serait plutôt de chercher à resituer ce qui n’est qu’interprétatif, fictif, dans la réalité. C’est vain, insensé, et sans doute un peu ridicule.

Dernière chose. On n’explique pas une œuvre. On peut bien sûr, mais ce n’est pas une nécessité. Surtout, quel que soit le niveau d’érudition de ceux qui s’en chargeront, on ne pourra là encore éviter de faire de l’interprétation. On ne voit que ça : les exégètes se plaisent à « expliquer » des œuvres, à nous présenter ce qu’à voulu« dire » l’auteur. C’est de la mascarade bien souvent, tout aussi ridicule, mais sans doute plus habile que celle dénigrée ici de Durenmachin. Parce qu’on n’explique pas une œuvre, on l’interprète. On offre des pistes, on propose un cadre historique, un contexte pour aider les lecteurs ou spectateurs à « comprendre », mais il n’y a pas « une » compréhension possible comme il pourrait y avoir des « faits historiques non alternatifs », car tout est alternatif, tout est interprétatif, dans une fiction. Les œuvres s’offrent à tout le monde. Un auteur n’impose pas sa « lecture » ; au contraire même, les œuvres les plus fascinantes sont souvent celles qui offrent le plus de possibilités d’interprétations et de lectures. Elles ne s’offrent donc pas seulement aux érudits. C’est encore un droit du spectateur : ne pas comprendre ce qu’a voulu dire l’auteur. Parce qu’un auteur ne « dit » rien, son œuvre ne « dit » rien. Il(s) raconte(nt). Comme quand on rêve, aucun coryphée ne vient nous dire au creux de l’oreille ce que tout ce bazar va bien pouvoir nous servir. Tout récit, par essence, est soumis à l’interprétation de chacun. Parce que depuis toujours, on se raconte des histoires pour l’ « expérience » qu’on en tire : c’est à la fois ludique et didactique, mais il n’y a que celui qui les reçoit qui peut en tirer des conclusions, une morale. C’est donc un droit du spectateur oui, comme l’auteur a tous les droits de ne pas comprendre ou de travestir, lui aussi, sciemment ou par ignorance, l’histoire (la grande). Vous confondez la liberté d’opinion (que vous voudriez donc voir restreinte pour les cons en somme, puisque c’est bien ce « droit » de s’exprimer, et donc le droit de Durenmachin à exprimer des « contrevérités » que vous voudriez restreindre, belle leçon) et l’expérience cinématographique, critique. Cette expérience, c’est plus une « vision » qu’une « opinion ». On peut toujours discuter, confronter nos expériences, parler d’histoire, mais chercher à interdire un spectateur-critique à s’exprimer va à l’encontre même de tous les principes en art. Et l’art, ce n’est pas de l’Histoire.

Perso je n’irai pas voir le film (pas plus que je n’irai voir la vidéo du bonhomme en question). J’ai vu la version de Shinoda et je n’ai aucune raison de penser qu’un tel sujet puisse m’intéresser. Même traité autrement (avec une « vision » différente). En revanche, je ne sais si c’est fait, même je vous conseille, vous, de la voir cette version initiale, pour que vous compreniez un peu mieux peut-être qu’avec un même sujet, on puisse tirer des œuvres différentes, voire contradictoires. Et comprendre alors, que si on peut offrir deux visions d’une même histoire évoluant dans un même contexte historique et que l’une semble plus « fidèle » dans sa « reconstitution » que l’autre, c’est bien que la question de la fidélité à l’histoire reste hautement subjective, et parfaitement accessoire dans une œuvre de fiction. Vous pouvez confronter votre vision, avec celle de Durenmachin, puis avec celle de Scorsese ou de Endo (ou de Shinoda), aucune ne serait identique, et ce que vous pourriez juger dans un autre domaine comme étant des « incompréhensions », ou une « méconnaissance » du sujet, n’aurait aucun sens ici puisqu’on a affaire à une fiction. Je le répète : vision contre visions. Pas une question de goûts ou de propos, mais bien de « vision ». Comparer comme vous le faites dans votre dernière phrase les vérités alternatives de Trump avec les contrevérités de Durenmachin n’est-ce pas là plutôt un contresens ? Est-ce que vous ne confondez pas interprétations et désinformations ? Est-ce que l’art, la fiction, a un devoir d’information, de vérité historique ? Non. La fiction tord la réalité, prend l’histoire en otage justement pour apporter un peu de relativisme dans la connaissance de l’histoire. Et le relativisme, ce n’est pas forcer des « vérités alternatives ». Si le Shinoda ne vous convient pas par ailleurs, je vous conseille alors sur le même sujet, et pour rester au Japon, le Samouraï de Okamoto traitant de l’incident de Sakuradamon : ou comment la fiction peut illustrer l’idée que l’Histoire peut s’écrire, potentiellement, sur des mensonges.


Réponse de trineor

@limguela Merci pour ton riche message et pour tes recommandations !

Que d’emblée j’éclaircisse notre intention – parce qu’il est tout à fait possible que nous l’ayons mal exprimée, ou même que nous ayons, fût-ce involontairement et malgré la bonne volonté que nous avons tenté de mettre à les réprimer, laissé s’exprimer de plus mauvaises intentions sous-jacentes, une forme de mépris sans doute, qui en effet n’aurait rien de louable. Pour ce qui est de l’intention que nous nous sommes intentionnellement fixée, toutefois : d’aucune façon nous ne souhaitons « clouer le bec » de ce garçon ; d’aucune façon nous ne désirons qu’il cesse de publier des vidéos et d’exprimer librement sa sensibilité et, comme tu le dis justement, de produire une vision qui lui est propre. (Simplement : qui serions-nous pour souhaiter une chose pareille ? Toute sensibilité a sa part à porter à la richesse du réel – celle de Durendal y compris, si incongrue puisse-t-elle régulièrement nous paraître.)

Ce que nous souhaitons, c’est qu’il continue bien sûr à faire ce qu’il aime (il n’attendra de toute façon pas notre aval, et aura bien raison) mais que, si possible, il réalise combien il gagnerait à travailler et à préparer davantage sa prise de parole, à méditer et enrichir un point de vue avant de l’énoncer d’un ton définitif et autoritaire devant plus d’une centaine de milliers de jeunes dont beaucoup l’écoutent comme un prophète.

Tu as tout à fait raison lorsque tu soulignes ce point : si l’on prête attention à ce que dit Durendal, c’est parce qu’il a de l’audience. Durendal faisant du Durendal chez lui avec trois potes, ça ne prêterait à aucune conséquence, et ça ressemblerait probablement au mode d’expression que tous, il doit nous arriver de nous autoriser en petit comité. Où je diverge toutefois avec toi, c’est quand tu évoques à ce propos un « droit à la connerie » : d’accord concernant la parole non-publique en petit comité. Mais le grand nombre, ou parfois aussi le statut du locuteur (s’il est, admettons, un représentant élu, ou dans le cas qui nous intéresse un prophète des jeunes âmes), confèrent à la prise de parole une autorité, et l’autorité ne va pas sans responsabilité. Cette responsabilité consiste justement, il me semble, à ne pas s’abandonner confortablement à un droit à la connerie : l’autorité confère la responsabilité d’une tenue dans la parole, d’une hauteur minimale du propos – laquelle hauteur peut n’avoir strictement aucun rapport avec l’érudition, tant il est vrai qu’on peut faire un usage infect de l’érudition, comme l’on peut sur une base d’ignorance, amorcer de la pensée, dialectique, réflexive, humble, respectueuse, riche…

Pour ce qui est de la valeur de vérité des faits, je m’avoue surpris (agréablement surpris…) qu’on en vienne à un débat épistémologique sur la nature même du “fait”. Et sur le principe, je serais le premier partant pour affirmer avec toi, et contre les néopositivistes notamment, qu’opérer une distinction nette entre les faits et les jugements de valeur est en dernier ressort une illusion, en ceci même que le “fait” est toujours défini / délimité / sélectionné / décrit selon des partis pris interprétatifs sur le réel qui, en eux-mêmes, dénotent déjà du jugement de valeur. Au niveau le plus élémentaire, ne serait-ce qu’au moment de nommer ce qui est physiquement présent, dire que ceci est « un pot de fleurs » ou « des fleurs dans un pot » ou « du myosotis dans une jardinière de briquette rouge » représente déjà trois perspectives sur le réel qui sous-tendent des registres de valeurs différents ; de même que, par la perception, ne serait-ce que commencer à découper des objets à vocation humaine dans la substance informe qui nous environne, c’est déjà interprétation, apposition de vision. En ce sens, je suis bien d’accord : le fait brut, le fait nu, n’existe nulle part.

Mais revenons-en moins abstraitement à ceci : si je pointe les myosotis dans la jardinière de briquette rouge et que je dis : « ceci est un caniche », alors il est quand même manifeste (contre tout relativisme et tout perspectivisme possibles) qu’il y a là une contre-vérité à laquelle on est en droit d’opposer le “fait” – dût-ce ne pas être du fait pur, brut, mais du fait conventionnel. Car il se peut tout à fait qu’en regardant ces myosotis, je capte par quelque découpage interprétatif secret propre à ma sensibilité, une certaine “canichité” du réel, mais en disant qu’il y a là un caniche et non un pot de fleurs, je romps la possibilité d’une compréhension intelligible du réel partageable avec mes semblables, et, pire, si je suis un prophète, se profile le risque que les jeunes âmes s’en aillent par toute la société après cela pointer les pots de fleurs en s’écriant : « un caniche ! »

Je plaisante un peu, bien sûr. Mais un peu, seulement, je t’assure : je ne grossis qu’à peine le trait au regard de certaines des énormités que peut proférer le garçon dont il est ici question.

Après je ne vais pas faire semblant de ne pas comprendre ce que tu dis : on parle de sujets historiques, religieux, artistiques – bien sûr, la part qu’y tient l’interprétation est plus grande que lorsqu’il s’agit de désigner nommément un objet concrètement présent, puisqu’il ne peut s’agir là que d’objets rapportés (pour l’histoire) ou d’objets abstraits (pour la religion et l’art). Et tout ce qui dans cette part que tient l’interprétation ressort du strict jugement de valeur (dire trouver telle œuvre ennuyeuse ou telle autre laide, admettons) est entièrement libre et n’est pas ici ce que nous avons voulu reprocher à Durendal. En revanche, ce qui, dans cette part d’interprétation, prétend s’appuyer sur un fond factuel, donne par là même un droit opposable à la réfutation par les faits – fût-ce, donc, ce que j’appelais du « fait conventionnel », en l’absence de « fait brut ».

Et je sais bien que l’affaire est problématique, car le fait conventionnel que ce soit en matière d’art, d’histoire ou de religion, ne sera pas du tout établi d’après les mêmes conventions selon qu’il le soit par un matérialiste historique marxiste ou par un identitaire tenant de l’appartenance et de la nation (pour prendre en exemple une opposition volontairement un peu grossière, ça délimite de façon plus nette). Mais toute problématique que soit l’affaire, ça n’empêche pas que certaines affirmations, quel que puisse être le référentiel conventionnel éventuel dans lequel on les considérerait, sont purement et simplement indéfendables, car contraire à tout fond factuel disponible.

En ce sens, nous n’aurions jamais idée de prétendre qu’il n’y ait qu’une unique lecture juste, une lecture vraie – que ce soit de l’histoire, de la religion ou plus éminemment encore de l’œuvre d’art, dont tu exprimes quelque chose de très juste, je trouve, quand tu pointes combien elle a à voir avec l’incommunicabilité et le malentendu) ; mais nous prétendons néanmoins qu’il y a des lectures incontestablement fausses, parce qu’insoutenables. C’est un peu la fonction élémentaire du “fait” dans l’épistémologie moderne, d’ailleurs, que de dire que s’il ne peut jamais suffire à “vérifier” une théorie valide (et c’est pourquoi il peut coexister simultanément des théories valides aux affirmations contradictoires entre elles, comme tu le montrais pour la “vision” portée sur l’histoire, la religion ou l’art), du moins le fait suffit à falsifier une théorie invalide. Que le fait soit conventionnel (et non brut comme le pensaient les néopositivistes) ne fait que rendre ce travail de réfutation plus difficile et plus incertain, car plus sujet au malentendu – malentendu en quoi consiste précisément le côté parfois bouffon des mauvais « facts checkings ». Mais n’enlève rien, à mon sens, au devoir de mener ce travail de réfutation face à un discours.

Entendons-nous : je parle du discours.

Une œuvre d’art est un espace d’absolue liberté : on doit pouvoir y exprimer absolument tout, n’importe quel sentiment ou n’importe quelle vision, et c’est pourquoi la censure est la mort de l’art. Mais en l’occurrence, le vlog de Durendal n’est pas une œuvre d’art – quoique, si l’on découvrait qu’en fait, le mec fait une performance depuis tout ce temps, ce serait savoureux… –, c’est un discours sur l’art.

Et le discours pour qu’il y ait ne serait-ce que possibilité logique d’un discours et signification dans le discours, doit garder une vocation à la vérité. (Je suis sans doute en cela kantien.) Ou bien, sinon vocation à la vérité, du moins vocation à ne pas se livrer effrontément à la fausseté. Sauf à tomber dans un perspectivisme nihiliste où la vérité même serait une valeur dépassée et où tout ce qui importerait serait d’imprimer au discours la marque de mon désir, de ma volonté, de mes valeurs, même si ce que je désire dire est factuellement insoutenable et manifestement faux. On entrerait là, ce me semble, dans une espèce de célébration irrationaliste de la volonté, très nietzschéenne, qui rendrait le discours absurde et où le relativisme (initialement voué à la tolérance du point de vue d’autrui) finirait par rendre inopérante la profession même d’un quelconque point de vue, parce qu’affirmer n’aurait plus de sens, parce que parler n’aurait plus de consistance logique. Or c’est ce qu’opère la post-vérité : la prise de pouvoir absolue de l’opinion sur les faits, sans possibilité de recours logique puisque le recours logique a d’avance été désavoué.


Moi : Je ne vais pas faire simple et concis, j’en suis désolé.

« d’aucune façon nous ne désirons qu’il cesse de publier des vidéos »

C’est qu’il y a dans votre présentation une phrase qui le suggère : « (…) nous désirons avant toute chose nous inscrire en faux contre l’idée selon laquelle un discours sur l’art ne serait qu’affaire de subjectivité ou de relativité des goûts, et selon laquelle la liberté d’opinion garantirait un droit à proférer des contrevérités. »

« S’inscrire en faux contre » = s’opposer à l’idée que. Quelle idée ? celle que la liberté d’opinion garantirait un droit à la connerie (je paraphrase) ? C’est peut-être mal exprimé, ou peut-être il y a-t-il une subtilité de langage qui m’échappe. Probable par exemple que cette subtilité se situe au niveau de la définition même d’une critique, d’un avis, d’un commentaire, que tout cela soit écrit, vlogué (?!), public et massivement vu. Vous parlez de discours, voire d’opinion. Or en matière d’art, il me semble plus juste de parler de « vision », « d’expérience », pour insister sur la nature, oui, subjective du commentaire de film. Parce que l’objet discuté, ce n’est pas un fait historique, mais une œuvre d’art qui pose elle-même un regard (donc un premier niveau de subjectivité) sur l’Histoire. Quelle que soit la qualité ou le respect de ce contexte historique, dans l’œuvre, le seul regard de l’auteur anéantit par la suite toute possibilité de ramener le sujet, en commentaires, aux faits historiques, sinon à titre indicatif ; en aucun cas cela pourrait appuyer une argumentation, un discours… critique. L’objet discuté est biaisé par nature : une œuvre, ce n’est pas un discours, c’est une vision. Et le commentaire qu’on en fera, ne sera jamais rien d’autre elle aussi qu’une vue. À partir du moment où on estime que Durenmachin propose un discours, une opinion, et si au contraire on ne voit là comme partout ailleurs que des vues, on risque de se heurter sans cesse aux mêmes incompréhensions.

Ce ne serait que des opinions, d’ailleurs, que je dirais la même chose. Toutes les opinions doivent pouvoir s’exprimer, même les plus extrêmes, mêmes les plus insupportables. Parce que les opinions, les idées, les propos, les commentaires, etc. on peut toujours les combattre avec des mots. Un droit à la connerie, oui, et un droit à proférer des contrevérités. Parce qu’on est tous libres de s’opposer, avec les mêmes armes (les mots), à ce qu’on juge être des contrevérités. Que Durenmachin exprime des opinions ou des vues n’y change pas grand-chose : vous jouissez de cette même liberté pour le contredire. Votre vision, contre la sienne (ou votre opinion, contre la sienne). C’est bien cette phrase qui me titillait. Parce qu’autrement, même s’il faut saluer l’effort, je… m’inscris en faux contre ce que vous écrivez ici : « Ce que nous souhaitons, c’est (…) que, si possible, il réalise combien il gagnerait à travailler et à préparer davantage sa prise de parole, à méditer et enrichir un point de vue avant de l’énoncer d’un ton définitif et autoritaire devant plus d’une centaine de milliers de jeunes dont beaucoup l’écoutent comme un prophète. » Un vœu pieu, non ? Je reviens toujours à mon « droit à la connerie » : qu’est-ce qui l’obligerait (ou l’aiderait) à dire moins de conneries ? En quoi est-ce si problématique qu’un idiot, ou un inculte, offre au monde son opinion, ou sa vision, d’un film ? Ne devrait-on pas laisser chacun libre de juger de ce qu’il lit, écoute ou voit ? Est-ce que regarder un vlog du Durenmachin c’est adhérer à ses idées ? Les visionneurs sont-ils dépourvus d’esprit critique, de liberté de juger et de contredire ce qu’ils voient ? À l’école, j’étais fasciné par les professeurs qui disaient qu’il ne fallait avoir aucune honte à se tromper parce qu’il y avait comme une vertu à se faire corriger. J’adorais cette idée, et elle m’amusait d’autant plus que jamais aucun professeur (et les élèves avec eux) n’était en mesure de l’appliquer, parce qu’en pratique, dès qu’un élève disait une connerie, il se faisait ridiculiser, réprimander. Non seulement c’est contradictoire, mais surtout, c’est improductif. D’une certaine manière, Durenmachin me fait penser à un de ces élèves que je n’ai jamais eu l’occasion de voir, capable de balancer toute sortes de bêtises avec le privilège certain de ne jamais avoir à être moqué. D’un côté, il est possible qu’il n’entende jamais les critiques qui lui sont adressées, d’un autre côté, je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a là aussi une forme de vertu à le voir s’exprimer, se tromper, librement. Les élèves sont partout, les professeurs plutôt rares, désolé de le penser. Nous sommes alors tous nos propres maîtres. Alors, s’il est tout à fait louable de chercher à déniaiser le bonhomme, pourquoi ne pas le laisser apprendre de lui-même, de ses erreurs ? Il est beaucoup écouté, et alors ? est-ce que les personnes qui le regardent n’ont encore une fois aucun sens critique ? Qu’il continue de dire ses bêtises, s’il n’arrive pas à être son propre professeur, il en y a sans doute parmi ses spectateurs beaucoup qui se font leur propre leçon et iront vérifier par eux-mêmes. On apprend parfois à exprimer une idée… contre une autre. Apprendre à exprimer ce qu’on pense, que ce soit une opinion ou une vue, ce n’est pas forcément aisé, or commencer par dire « je ne suis pas d’accord avec ça », ou penser « ce qu’il dit me paraît être n’importe quoi je vais vérifier » ça peut aider à exprimer des idées que l’on pense juste. Durenmachin n’est pas un prophète. Inutile de s’émouvoir du nombre de ses spectateurs, après tout, la vaste majorité des spectateurs de Cinquante Nuances de Grey va voir le film pour se moquer du résultat. Je pense qu’il y a un peu de ça dans le succès du Durenmachin. Pour nous rassurer, nous avons peut-être besoin de nous définir dans la contradiction : on ne saurait pas précisément pourquoi on n’adhère pas, pourquoi c’est mauvais, mais c’est évident, alors on fonce, et on l’exprime. » Ça en dit peut-être long sur la culture critique de notre société, mais c’est sans doute un début. Et la capacité de contredire, c’est bien aussi ce que nous exerçons tous ici. Il doit y avoir là une forme de cercle vertueux. Qu’aurions-nous à dire sérieusement si les imbéciles devaient se taire à jamais ? Les professeurs ont raison et devraient être capables beaucoup mieux de l’appliquer dans leurs classes : se tromper, c’est bien. Le droit à la connerie est préférable à une absence de liberté d’opinion ou d’expression.

Vous l’aurez compris, je ne serais pas « pour » l’idée de responsabilité du propos une fois un certain statut acquis. C’est un peu comme dire que les footballeurs ont un devoir de respectabilité parce que des jeunes les vénèrent. Je ne comprends pas cette position, sauf si on comprend, et adhère, à l’idée que certaines personnalités puissent être vus comme des héros, autrement dit des demi-dieux et que ce « statut » leur procurerait à la fois des pouvoirs et des devoirs que d’autres citoyens n’auraient pas. Je n’aime pas les exceptions, je n’aime pas les super-héros fabriqués, je préfère l’égalité. Un footballeur, ça joue au foot, tout le reste, c’est du domaine privé, et lui aussi, s’il venait à s’exprimer, devrait pouvoir jouir d’un droit à la connerie, à l’erreur, au moins tout autant que les autres, parce qu’il est un footballeur, rien de plus, rien de moins. Même chose donc pour les vedettes de Youtube ou d’ailleurs. Aucun statut ne vous procure droits ou devoirs supplémentaires. Durenmachin a tout autant le droit de déblatérer les conneries qu’il souhaite, qu’il soit vu par deux personnes ou deux millions. Je ne vois pas bien comment on pourrait justifier le fait qu’il ait l’obligation de raconter moins de conneries. À partir de quel niveau d’autorité, déciderait-on qu’un individu se doive de faire attention à ce qu’il dit ? « Maintenant que tu fais autorité mon petit gars, fais attention à ce que tu dis ! » Dans ce droit à la connerie, j’y place aussi un droit à l’erreur, à la folie, au doute, à la subversion, à la rébellion… Parfois, la connerie, c’est simplement sortir des usages communs, prendre des risques (de se tromper), proposer de nouvelles voix, remuer la société (proposer une voix « contre » sur laquelle les bien-pensants pourront alors confortablement se reposer). Parce que rien n’est jamais né de l’académisme, de la bonne conscience, de l’autorité établie… et même si ces esprits réfractaires à la rigueur, à la logique, au bon goût n’ont « raison » qu’une fois sur un million, j’ai foi en l’idée que cette seule fois peut être nécessaire. Si on ne nous laisse pas la possibilité que cette « fois » vienne chambouler notre univers, c’est la mort des idées, la mort de l’art, de la critique, de l’opinion et du reste. Face à tous ces déchets, cette connerie insupportable, il reste cette possibilité qui vaut la peine qu’on laisse tout le reste demeurer.

Concernant la question de la nature du fait, là encore, j’ai peur qu’on ne parle pas de la même chose. Reprocher à Durenmachin qu’il parle de moines au lieu de prêtres comme il parlerait de caniche pour un pot de fleurs, ç’aurait beaucoup plus de sens, oui, si on se limitait à la question historique et si c’était même l’objet de la discussion. Or c’est un peu accessoire, Durenmachin s’en sert pour exprimer sa vision du film. Si son but ici par exemple était d’expliquer au fond pourquoi il s’était ennuyé que ce soit des prêtres ou des moins y changera pas grand-chose. Certes, cela montrera en quoi, il a pu passer à côté d’un film (celui que d’autres ont vu), mais chacun se représente une image, une vue, une vision, une reproduction personnelle de l’œuvre, car elle est bien plus là la question d’interprétation qu’au niveau des pots de fleurs et des caniches. On pourrait alors lui reprocher pourquoi pas de voir un film probablement très éloigné du film écrit et réalisé, ou même vu par les autres spectateurs, mais encore une fois, le spectateur a toujours raison, il voit le film avec ses connaissances, avec ses armes, avec sa sensibilité, et personne ne peut lui dire quel film il devrait voir. L’expérience reste personnelle. Est-ce qu’il faudrait éduquer tous les spectateurs, les prendre par la main, faire tourner les explications à la fois de l’auteur puis celle du réalisateur voire du distributeur ou d’un historien pour mettre en perspective tout ce qu’on ne saurait pas voir dans le film ? Je ne crois pas. Là encore, je tiens à la liberté du spectateur, qui avant d’être con, avant de pouvoir s’exprimer, doit pouvoir jouir du droit de faire l’expérience d’un film qu’il verra avec ses armes à lui. On ne dirige pas le regard du spectateur sinon à l’intérieur-même du film. Cela serait d’autant plus incompréhensible que comme je l’ai dit dans mon précédent message, la vision de Scorsese n’est pas forcément celle de Endo, et le tout ne l’est pas forcément non plus avec ce qu’on sait de l’histoire. Il y a un droit au travestissement de l’histoire pour les auteurs (et en réalité, une fiction l’est toujours), et il y a un droit d’incompréhension du spectateur. Une œuvre qui est trop démonstrative, voire trop désireuse de respecter ou de reconstituer un contexte historique, est rarement intéressante pour le spectateur, parce qu’une partie du plaisir qu’il en tire, c’est justement d’imaginer par lui-même les intentions cachées derrière ce qu’il voit. Et souvent, plus les interprétations sont multiples, plus c’est le signe que l’œuvre est réussie. Qu’est-ce qu’il fait qu’un film ait parfois autant de succès ? Son message est clair, tout le monde y adhère ? Je ne crois pas. Au contraire, c’est très souvent parce qu’il propose des lectures (donc de possibilité de « visions) très variées. On peut après, chacun de notre côté chérir des œuvres à la fois plus méconnues et qui font moins l’unanimité, mais la puissance des grands chef-d’œuvre, il est bien là, à savoir convaincre le plus grand nombre en laissant à chacun l’impression qu’ils ont vu le même film alors qu’ils n’ont jamais vu que celui qu’ils s’étaient chacun reconstitués dans leur tête. L’intérêt de la discussion, des échanges de « vues », il est aussi de comprendre comment certains peuvent être amenés à voir des caniches quand on n’y voit nous que des pots de fleurs. Vision contre visions. Pots-aux-roses contre poteaux roses.

Tout est soumis à interprétation, encore plus dans la fiction, où elle est à mon sens, toujours la bienvenue. Mais il arrive aussi que les méprises se rencontrent à travers le langage dans des discussions, des argumentations… C’est peut-être moins amusant, le tout est là en revanche de ne pas s’y laisser prendre. Comme quand on use de l’adjectif « insoutenable » dans la phrase : « nous prétendons néanmoins qu’il y a des lectures incontestablement fausses, parce qu’insoutenables. » Cela pourrait tout autant dire « insupportable » que « indéfendable ». Il n’y a pas que dans l’art où le méprise peut être induite, volontairement même sans doute, par le langage. Et si on est tolérant avec les méprises probables suscitées par votre propre démonstration, on devrait l’être tout autant pour celles de Durenmachin. Mais j’ai une tolérance plutôt vaste dans le domaine, parce que si j’estime qu’on peut être tolérant à l’égard de la connerie (ou de la méconnaissance) des autres « visionneurs », je pense que ça peut aller jusqu’à la dépréciation voire l’insulte tant qu’elle reste dans le cadre des idées, non des personnes. Même si l’idée peut se révéler alors très sommaire, du genre « t’es qu’un bouffon si tu aimes ce film ». Ce qui est « insoutenable », c’est de sortir du cadre des valeurs. De ce que je comprends, Durenmachin s’en tient à exprimer sa « vision », et vous exprimez la vôtre (qui n’est pourtant pas strictement identiques puisque vous êtes « deux ») « contre » la sienne. C’est lui faire, au fond, beaucoup d’honneur, puisque c’est « sa » vision qui est mise en valeur. Comme disait l’autre, qu’importe que l’on parle de moi en bien ou en mal tant qu’on parle de moi. C’est peut-être même là tout le succès de Durenmachin. Moins parce que ceux qui le suivent le regardent comme un Prophète que parce qu’à l’image d’un Cinquante Nuances de machin, on aime à se bidonner devant ce que tout le monde admet être ridicule. À une autre époque, la tête de turc qui faisait le buzz, c’était Michael Vendetta. Et d’une certaine manière, oui, c’est un spectacle, pas un discours.

« C’est un peu la fonction élémentaire du “fait” dans l’épistémologie moderne, d’ailleurs, que de dire que s’il ne peut jamais suffire à “vérifier” une théorie valide (et c’est pourquoi il peut coexister simultanément des théories valides aux affirmations contradictoires entre elles, comme tu le montrais pour la “vision” portée sur l’histoire, la religion ou l’art), du moins le fait suffit à falsifier une théorie invalide. »

Je ne suis pas sûr de bien saisir et pour être franc, ce n’est pas mon domaine. De ce que je comprends, en particulier en sciences, c’est que quand il y deux théories contradictoires sur un même sujet, c’est précisément qu’on a encore affaire à des hypothèses. On peut aussi parler de théories contradictoires quand le champ d’application n’est pas parfaitement identique comme la question qui oppose physique quantique et relativité. Pour ce qui est de l’histoire, en tout cas celle dont il est question ici, la question du doute est me semble-t-il encore plus présente même si rarement évoquée : on parle de ce qui est référencé, documenté, en oubliant parfois sans doute que tout cela ne retrace qu’une partie connue d’une histoire, d’un contexte, mais on prend tout ça pour acquis tant qu’aucun élément contradictoire ne vient réveiller le doute dans l’affaire (c’est peut-être ce que vous dites d’ailleurs : « le fait suffit à falsifier une théorie invalide »). Mais encore une fois, c’est pas mon domaine, et ce n’était pas précisément sur ce point que j’insistais. Mon message était beaucoup plus tourné sur la nature non pas de l’histoire et des faits rapportés mais sur la fiction réinterprétant certains événements pour en reconstituer une image. L’histoire reconstituée, ce n’est pas l’histoire. Si on peut avoir des doutes sur certains pans de l’histoire, il n’est même pas question de ça ici, car une fois remâché par le prisme de l’imagination d’un homme (ou de plusieurs auteurs comme ici), il ne fait aucun doute (en tout cas dans mon esprit) que les faits rapportés ne sont pas l’Histoire. Même si ces événements étaient décrits par un historien avec la plus grande rigueur en matière de reconstitution, la fiction, par essence, est un travestissement du réel. Ces rappels à l’histoire faits à Durenmachin pourraient alors tout aussi bien être faits par vous ou des spécialistes à Scorsese (voire déjà à Endo). L’intérêt ne pourrait être alors qu’informatif, encore une fois. Pourquoi devrait-on reprocher à Durenmachin, à son échelle, de ne pas comprendre ou connaître l’histoire, quand les auteurs, pas seulement ceux de Silence, mais tous, par nature, ne « connaissent » pas l’histoire, mais la reproduisent, travestie. C’est une illusion, une fiction. Et ce qu’il y a de beau justement dans cette notion, c’est que si l’univers d’un auteur reproduit ou s’inspire d’une réalité (historique), le spectateur aura tous les droits, armé de sa connerie et de ses connaissances, pour retraduire à sa manière ce qu’il voit. Une vision. Pas une connaissance. Quand Shakespeare met en scène Richard III, il ne met pas en scène le duc de Gloucester historique, il en fait un personnage de fiction, un personnage qu’ensuite chaque metteur en scène sera chargera de présenter à sa manière, comme chaque spectateur sera libre d’en réinterpréter la nature. Est-ce que Shakespeare respecte l’histoire quand il met en scène Jeanne d’arc dans Henry VI ? Sa Jeanne étant plutôt ridicule, on aurait plutôt tendance à penser qu’un spectateur anglais ne la percevra pas de la même manière qu’un spectateur français. Le personnage historique devenu historique propose une « vision » de l’histoire du personnage, et à son tour le spectateur voit autre chose, avec ses préjugés, ses connaissances ou sa sensibilité.

Discours ou pas, c’est pour moi l’expression d’une vision. Le langage n’est là que pour la mettre en forme, la rendre intelligible pour celui qui nous écoute ou nous lit. On ne peut jamais se mettre à la place de l’autre pour comprendre pleinement comment il perçoit une œuvre. Est-ce que c’est pourtant vain d’essayer ? est-ce à dire que tout est permis ? Non. Parce qu’en place de la « vérité », quand on propose une vision personnelle d’une fiction (et non de l’histoire), ce qui compte me semble-t-il, c’est l’honnêteté et notre capacité à partager cette vision. Bien sûr qu’il peut être nécessaire de replacer des éléments factuels et historique au cœur d’un « discours », mais cela vaut, à leur échelle, autant pour Durenmachin que pour les auteurs de fiction, car chacun étant plus spécialiste qu’un autre, on trouvera toujours à redire de la manière dont les uns et les autres reconstituent et voient, une histoire. Il ne faudrait pas s’y tromper : si certaines laissent à croire qu’elles sont respectueuses de l’histoire, elles ne le sont jamais. Elles le sont peut-être même d’autant moins qu’elles semblent reconstituer fidèlement un contexte historique et donnent alors l’illusion que ce qui est présenté est réel quand une reconstitution ouvertement infidèle, inspirée de, au moins ne jouerait pas avec l’illusion d’une reconstitution dont seuls les érudits seraient capables de déceler ce qui est reconnu, probable mais non vérifié, faux, etc. Est-ce que c’est le sens de l’art de jouer avec cette illusion ? Même pas. Ne pouvant être spécialistes et historiens, il faut prendre pour acquis le fait que toute fiction est un travestissement de l’histoire. Ce qui n’interdirait pas de jouer au jeu des sept erreurs, mais ça ne resterait… qu’un jeu. On ne serait toujours pas dans le discours.

S’interroger comme vous le faites sur les risques de travestissements ou de la méconnaissance de certains locuteurs avec un fort suivi quand il est question précisément d’histoire, de faits et d’événements historiques, d’accord. Le faire dans un domaine artistique où dès le départ, l’objet concerné, l’œuvre, est par essence un travestissement du réel, une illusion, je n’en comprends pas bien le sens. On pourrait même dire que reprendre l’inculte qu’est Durenmachin, c’est un peu facile ; on ne prend guère beaucoup de risques en disant qu’il se trompe et en s’appliquant à rappeler ce qu’est l’histoire… Ce qui serait plus louable, moins évident, ce serait de pointer du doigt les inexactitudes de Scorsese. Voir l’histoire, la reconstituer, c’est la trahir. Traduire, c’est trahir. Eh ben, on pourrait attendre des érudits qu’ils mettent ces différences en lumière, sans les juger ou en faire des éléments dépréciatifs du film, mais simplement pour amener à la connaissance du spectateur des éléments dont la plupart lui sont inconnus. Que Durenmachin confonde « prêtre » et « moine », est-ce que c’est si important dans sa vision ? Est-ce qu’il n’y a pas plus de tolérance envers Scorsese quand dans sa propre vision, ses personnages censés être portugais parlent avec la langue de Shakespeare ? On peut le souligner, mais en quoi cela rendrait moins légitime sa « vision » ? Ben pour Durenmachin, c’est pareil : on peut souligner ses méconnaissances, mais sa vision reste, malgré ces errances, parfaitement légitime. De la même manière qu’on ne demande pas à un auteur de changer sa vision, on ne le demande pas à un idiot qui n’a rien compris au film. Dans le domaine de la critique, ce n’est pas tant le film qu’il faut « comprendre », c’est le regard « de l’autre ». Avec sa bêtise et sa méconnaissance. Parce que le film, puisqu’on le vit comme une expérience, on le comprend toujours. « L’autre », beaucoup moins.


Ma réponse adressée sur la vidéo (considéré par Youtube comme du « spam ») :

Un « petit » commentaire histoire d’essayer humblement de vous éclairer, me semble-t-il, sur ce qui sépare vos différentes perceptions des choses et de la cinéphilie en particulier.

Je ne regarde jamais les vlogs, mais contrairement aux deux auteurs de l’article dont la présente vidéo se propose de répondre, je ne vois que des avantages à cette nouvelle manière de communiquer. Je ne regarde jamais les vlogs en question, mais je les ai souvent vus critiqués sur SensCritique. Or je pense pouvoir être plutôt objectif en défendant ni la position des uns ou des autres, et je voudrais en profiter pour revenir sur ce qui est évoqué en conclusion de cette vidéo parce que ça me semble bien illustrer le malentendu (ou l’incompréhension) qui vous oppose (moi aussi je n’ai regardé que l’intro et la conclusion de la vidéo).

Concernant d’abord la cinéphilie, et de la définition plus ou moins de ce qui se cache derrière cette pratique étrange. Vos « cinéphilies » ne sont certes pas du tout les mêmes, mais pour être franc, de la définition qui en est faite ici, je la trouve encore trop réductrice et révèle en fait un peu pourquoi vos perceptions de la pratique, de sa définition, peinent tant à se rencontrer. L’évocation d’Autant en emporte le vent par exemple laisse à penser qu’un film ne doit être perçu, jugé, évalué, ressenti, qu’en fonction de sa mise en scène. Peut-être y a-t-il autre chose, mais ça m’a un peu surpris, parce que de mon côté par exemple (et c’est bien pourquoi ça m’a étonné), je n’ai aucun problème à laisser de côté les considérations techniques et esthétiques dans un film si le sujet m’intéresse et si le développement de l’histoire, son traitement, trouve grâce à mes yeux. Ce qui m’importe avant tout, moi, spectateur, c’est l’histoire. Donc, pour essayer de schématiser, il me semble que ce qui vous sépare ici, c’est que d’un côté, pour l’un, c’est la mise en scène qui importe, et que pour les deux autres, c’est le sujet et les idées évoqués (pour d’autres, comme pour moi, ce sera encore autre chose).

La cinéphilie est multiple. On ne juge pas en fonction de critères objectifs, parce que même si on pouvait nous mettre d’accord sur ces critères à évaluer, on privilégierait toujours des critères par rapport à d’autres. Je ne crois pas du tout à l’idée qu’on puisse argumenter, échanger des « opinions » ou des « avis », encore moins des « thèses », car tout cela laisserait à penser qu’on puisse discuter de ce qui parmi ces critères devraient être prioritaire. Or, c’est à chacun me semble-t-il de décider pour lui ce qui lui importe en priorité : ça peut être l’histoire, le sujet, les idées, la réalisation donc, parfois aussi ce sera le seul critère du plaisir. Au fond, ce qui fait qu’on « aime » plus ou moins un film est déterminé au moment du film à travers une sorte de contrat passé avec lui (le film, voire le réalisateur, celui qui fait souvent office d’auteur ou de « narrateur »). On ne décide alors pas après coup en évaluant chacun des éléments dont on sait qu’ils importent pour nous ; on décide au fur et à mesure pendant le film d’y adhérer ou pas ; et parfois, de simples éléments, des thèmes, des approches, des critères à évaluer, peuvent nous faire basculer définitivement vers l’adhésion ou le rejet. Mais ces éléments nous seront bien souvent parfaitement personnels et déjà ici toute notre histoire de cinéphile, notre expérience avec ce qu’on tolère par habitude ou par choix, ce qu’on attend aussi d’un film, rentre en compte dans notre décision d’accepter ce « contrat ». Tout ce qu’on vient à penser, réfléchir, étudier, argumenter, par la suite, ne vient alors que conforter l’impression qu’on s’est faite pendant le visionnage du film. Et très rarement, en y repensant nous sommes capables de revoir notre « jugement ». Peut-être justement parce qu’il n’est pas question de « jugement », mais plus de « ressenti », de réminiscence d’un ressenti, ou plus encore comme je l’évoquais dans ma réponse sur l’article, de « vision ».

Une vision (voire une « expérience »), on peine souvent à la partager, probablement d’abord parce qu’on trouvera difficilement les termes ou les clés pour la comprendre nous-mêmes. Nous adoptons des réflexes pour l’exprimer, on en vient à parler « d’argumentation », « d’avis », « d’opinion », mais c’est là à mon avis où on se trompe. Je pense qu’il est vain de penser qu’on puisse partager ces « visions ». Par nature, elles touchent à la sensibilité, à l’inconscient, et le langage, la raison, ne pourra jamais toucher ce qui est au fond reste impalpable et mal incompris de nous-mêmes. Ne regarde-t-on pas des films (ou ne partageons-nous pas notre intérêt pour l’art) justement pour en apprendre un peu plus sur nous et pour baliser toujours mieux un territoire abstrait tout autour de nous qui serait censé nous définir ? Quand on juge et se pose dans une salle, commente, un film de Scorsese ou d’un autre, est-ce que c’est le film qu’on va voir ou est-ce que c’est l’image de nous-mêmes qu’on sera bientôt capable (on l’espère) de pouvoir projeter à notre tour à nos proches et/ou à nous-mêmes ? Comme disait l’autre, dis-moi ce que tu aimes je te dirai qui tu es.

Bref, je m’égare. Tout ça pour essayer de mesurer tout ce qui vous sépare et ne vous fera sans doute jamais adopter une même posture « cinéphile ».

J’en viens à mon dernier point, évoqué en fin de vidéo aussi, et le lien avec ce qui précède sera facile à faire. Il est question du site SensCritique, et puisque l’auteur de la vidéo s’est montré particulièrement critique à l’encontre du site (et de manière générale aux sites de notation et d’échanges « d’avis » si je comprends la logique), je vais un peu le défendre (et je suis pourtant un des membres les plus critiques du site, mais je suis un gros consommateur « d’outils d’évaluation ou de check » de ce genre comme IMDb ou icheckmovies.com).

J’écris plus haut qu’il me semble vain de penser qu’on peut partager nos « visions » des films. Pour autant, je ne pense pas qu’il soit vain d’essayer de le faire. Cela peut paraître paradoxal, pourtant reconnaître une certaine forme d’incommunicabilité ou d’impossibilité de faire ressentir aux autres ce qu’on a « vu » ou « ressenti » ou « expérimenté », c’est une chose, et essayer de le faire en est une autre. Toute la différence se situe en fait dans l’effort produit à essayer de comprendre et à aller vers l’autre, vers sa « vision », parce que si on ne pourra jamais adopter la « vision » de cet autre étranger, je pense qu’on ne cesse d’élargir « notre de vision » en nous forçant à regarder ailleurs, en particulier en dehors de cette zone de confort qu’on cherche le plus souvent à défendre, à délimiter, et à, vainement donc, expliquer. Essayer de se mettre à la place de l’autre, c’est une forme d’empathie, et je suis peut-être naïf ou idéaliste, mais je pense que l’art, ou plus précisément ici le « spectacle », s’il a une utilité, c’est bien de nous pousser à aiguiser cette qualité qui a fait de notre espèce fragile, l’espèce dominante sur cette terre (et au-delà !!! – avec la voix de Buzz l’éclair pour les vieux). (Attention, tunnel explicatif barbant, ou comme disent les savants : « pileux »). Oui, l’empathie a sans doute été le moteur poussant notre espèce à développer un monde abstrait, le forçant à se projeter d’abord au-delà de son temps (prévoir) pour préserver ses congénères les plus faibles, en lui réclamant sans cesse plus d’habilité pour concevoir des procédés lui permettant de se rendre maître de son espace face aux menaces des espèces concurrentes, et enfin, et c’est sans doute le plus important, lui ouvrant en grand les portes des mondes imaginaires, mêlant alors le cultuel au culturel. L’homme est une espèce sociale qui a besoin de se tourner vers l’autre, y trouve du plaisir à échanger, objets et idées, et tout cela s’est marié avec une capacité à communiquer hors du commun (une souris me souffle à l’oreille que d’autres espèces ont développé des modes de communication plus élaborés et sans doute plus efficaces, mais on s’en tape, quelle emmerdeuse). Une capacité à communiquer utile à faire dire à ceux auxquels on tient qu’on les aime, aux autres qu’ils nous insupportent, et d’autres fois, quand on fait quelques efforts d’intelligence, aux étrangers combien leur « vision » nourrit la nôtre et combien on espère aussi un peu nourrir la leur (en réalité, les insultes sont apparues bien avant le mode « diplomatique » mais j’essaie de simplifier mon cours car c’est en général à ce stade qu’on finit de me lire et qu’on commence à me traiter d’emmerdeur péteux, insolant, inculte et moche). De cette empathie, nécessaire à notre survie (je me préoccupe en fait pas du tout de la survie de notre espèce, j’en ai rien à foutre, mais on va prétendre pour les âmes sensibles), sont donc nés à la fois le langage et l’imagination. Or il y a deux « phénomènes » propres à notre espèce (encore) qui utilisent l’un et l’autre pour ne cesser de nous mettre à l’épreuve et nous rendre plus performant : c’est le rêve et l’art de la représentation. Tous deux sont des phénomènes qu’on pourrait imaginer être bien différents, qu’on pourrait aussi penser être accessoires dans nos vies, or ce sont deux phénomènes qui « simulent » le monde, nous plonge dans des situations dangereuses à travers lesquelles, toujours grâce à notre empathie, on est capable de nous plonger intensément au point de ressentir souvent les émotions des « êtres imaginés » rencontrés, de comprendre les conflits qui les animent, leurs peurs, les enjeux qui les poussent à avancer. Le langage intervient assez peu dans nos rêves, mais pour ce qui est de l’art de la représentation (les vieilles histoires qu’on se racontait dans les cavernes, les vieilles légendes, les mythes pour expliquer le monde, etc.) c’est presque un langage à lui seul, avec une structure, des codes qu’on retrouve d’un bout à l’autre de la planète et qui n’ont sans doute pas évolué depuis la nuit des temps. Si on en vient aujourd’hui depuis un siècle à parler parfois de langage pour le cinéma, c’est en réalité depuis cette époque que plusieurs « langues » cohabitent, se nourrissent, pour favoriser et entretenir l’avantage évolutif, voire sociale très vite, à disposer d’un langage ou d’un savoir riche et varié. L’art se communique, il est fait pour ça, ce qui veut dire qu’il se structure à travers un émetteur (un auteur ou un récitant, un metteur en scène), qu’il se transmet et se reçoit, mais aussi qu’il se… commente. (Toutes ces conneries sur l’évolution à dormir debout pour en arriver là.) Pas d’art (ni de langage d’ailleurs) sans dialogue.

Le langage n’a pas été créé dans le but (façon de parler, pas de déterminisme ici) de donner des ordres, dire ce qui est, mais au contraire pour poser des questions et y répondre : « Quelle est cette pierre ? est-ce que tu l’échangerais contre cette plume ? » « Ma foi, vois-tu, étranger, c’est que cette pierre est précieuse, je l’ai échangé avec un émissaire du dieu Peta Houch-Snock ; en échange de ta fille en revanche, je dis pas non ! » « It’s a deal ! ». (Remarquez combien très tôt on maîtrisait l’art du point-virgule et le bilinguisme cool).

L’art, si pour moi ne « dit » rien (il est absurde de se demander ce qu’un « auteur » a voulu dire, en revanche il me semble plus juste de nous demander ce qu’une histoire, une « représentation » nous dit, nous raconte, à la fois sur nous-mêmes, les autres ou le monde) a cette fonction de nous faire parler, nous pousser à l’échange, nous questionner, nous opposer, nous étonner des « visions » étrangères à la nôtre, et au bout du compte nous force à adopter un point de vue sans cesse moins rigide et intolérant. L’imagination pousse au langage, le langage pousse à la confrontation des idées et des « visions », la confrontation pousse à l’imagination de solutions ou de visions étrangères, et « l’étrange(r) » devient ainsi familier. D’un monde obscur, étrange, craint, on a fait un nouvel espace, on se l’est approprié, et on compte bien venir y faire camper des amis (nos ouailles, parfois). Dans les cours d’école, on a tout compris, parce qu’on résume très bien tout ça, on y explique « qu’on finit moins con ». On entretient son « pré carré » ou on développe son « champ de visions », c’est au choix.

Toute cette démonstration abrutissante pour essayer d’expliquer (pas vainement j’espère) en quoi il me semble que tout partage de ces « visions » est bienvenu, nécessaire, pour tous, même si on ne fait jamais que lâcher des pistes que pour que ceux qui nous lisent, nous écoutent ou nous regardent, comprennent par eux-mêmes ce qu’ils ont « vu » ou trouvent des « angles » pour les exprimer à leur tour. Cela vaut autant pour les « critiques » ou « commentaires » exprimés sur des sites comme SC que dans des vlogs, car les deux ont la même finalité depuis l’avènement d’Internet rendant accessible et possible le partage massif de ces « visions » (et des « visions » exprimées pas forcément « instantanées » comme cela a été reproché, puisque tout ce qui est sur le Net a plus ou moins vocation à le rester sur la durée). À côté du regard critique « professionnel » (dont les usages cachent souvent en fait une manière tout aussi personnelle de « voir » un film), ce qui est parfois nommé « avis », « commentaires » voire « critiques » sur SensCritique ou tout autre site de ce type, c’est une richesse dont on devrait se féliciter plus que s’offusquer ou s’inquiéter. Que nous soyons ensuite maladroits, passablement intolérants avec les « visions » des uns ou des autres, importent finalement peu, car nous sommes tous là à faire la même chose, même avec un minimum d’effort : nous échangeons, nous rentrons plus ou moins en empathie avec des « étrangers » pour comprendre leur position (ne serait-ce que pour la caricaturer et pour balancer des ad hominem faussement aveugles), nous exprimons la nôtre de « vision », et tous ça participe malgré tout à une société intelligente qui fait l’effort de se construire un imaginaire commun, une culture commune, des clés de compréhension communes… C’est là où je ne rejoins pas du tout les deux auteurs de l’article. La vision académique, rigoureuse, que peut porter certains « commentaires » érudits, sera toujours important, mais la possibilité qui nous est offerte depuis vingt ans de démultiplier les rencontres, nos paroles et le partage de nos « visions » de simples béotiens, c’est aussi une richesse dont on aurait tort de se passer. Il me semble que c’est un fait historique (les grands connaisseurs me corrigeront si nécessaire) : chercher à réduire les échanges, la communication, le dialogue n’a jamais été le signe d’une société bien portante. Au contraire, mieux les échanges se portent, mieux la société se porte, et la culture avec. Internet me fait l’effet d’un grand caravansérail où se rencontrerait le pire comme le meilleur des échanges du monde : pour qu’un plus grand nombre puisse accéder au « meilleur », il faut accepter aussi que transpire par les mêmes réseaux le « pire ». Sinon c’en serait à en perdre son latin (comprendre : on ferme la clé, on reste entre grands érudits, on ne partage plus, on n’échange plus, on ne se force plus à aller vers l’autre, et au bout du compte, on meurt avec nos certitudes, notre expertise, et on laisse derrière soi un grand désert).

Notes, collections, listes, sont aussi utiles dans cette optique d’échange. Ce ne sont que des outils, je ne pense pas que beaucoup les prennent autant au sérieux. Ils servent d’amorce en quelques sortes pour les échanges, les découvertes, les discussions, même si le plus souvent il faut l’avouer, ces échanges sont très limités. Mais rien que pour soi, ces outils permettent de mettre de l’ordre dans ce qu’on a vu : avoir une meilleure « vision » de ce qu’on a « vu ». Voyez l’idée ?…

Celui-dont-je-ne-sais-ni-écrire-ni-prononcer-le-nom-ou-le-pseudo n’est peut-être pas brillant, il est peut-être maladroit, inculte ou je ne sais quoi, mais il exprime une « vision », la sienne, et par la popularité de ses vlogs transmet, cultive, une passion, une pratique vieille comme l’art, comme la critique, comme le langage, comme la religion (ou le « mysticisme, le « cultuel »). C’est une vieille tradition nécessaire. Elle n’est sans doute pas parfaite, mais elle pousse, oui oui, à l’intelligence de chacun, à la rencontre, à l’empathie, à la compréhension… Est-ce que d’un côté comme l’autre (vlogeur comme hum… « articuleurs » – je me qualifierais humblement pour ma part de « marmonneur ») vous n’avez pas l’impression d’avoir appris quelque chose de ces échanges, d’avoir… agrandi votre propre « champ de vision » ? d’avoir, après quelques empoignades et égarements, fait un pas vers l’autre, pour le comprendre ?… Comprendre « sa vision » ?

Je repars. Je m’étais toujours dit que ça ne sentait pas suffisamment le pâté sur Youtube. Voilà qui est réparé.

lien vers la réponse au « post » du youtubeur

Un grand merci à trineor pour ses efforts et sa compréhension, ainsi qu’un big up (?!) à l’algorithme de Youtube ayant mis ma réponse à la poubelle.

Je m’en vais tailler ma haie.


D’autres sujets et avis :

Cinéma en pâté d’articles 


SensCritique, ou la Communauté de l’annale

Dis-moi combien de fois ils ont cliqué l’année dernière et je te donnerai ta valeur en bourse.

« SensCritique, La communauté du cinéma… en France »… beurk.

Bien content d’avoir été viré de ce site. On y parle « communauté du cinéma » au lieu de « cinéphilie », et on s’attache à se focaliser sur ce qui est susceptible le plus de plaire et de buzzer : l’actualité, et la village français. Rien à voir avec la cinéphilie, encore moins avec le « sens critique », ni sur le plan de la « critique » (on parle de nombre de notes plus que du contenu) ni sur celui de la vision critique du cinéma.

SC est leader sur les « notes de films sortis en 2015 », mais sur la pertinence de la ligne éditoriale, sur le « nombre de notes des films péruviens sortis en 1965 » ? Du flan, de la semoule, du trompe-l’œil. Merci de m’avoir viré.

Remerciez-moi en retour d’avoir enrichi, comme d’autres utilisateurs naïfs, une base de données de l’ombre qui ne compte que pour du beurre, car n’est légitime auprès des fondateurs et des utilisateurs de cette « communauté » (beurk) que les données des quatre cent un films sortis l’année précédente. Qui c’est l’idiot numéro 1 ?

Merci d’avoir supprimé, avec mon compte, autant de listes poubelles, si contraire au « senscritique » et à la ligne éditoriale du site :
Tadao_Sato_ses_300_Films_Japonais
Golden_Horse_Film_Festival_Les_100_Meilleurs_Films_en_Langue_chinoise
Une anthologie du cinéma français (Claude Beylie)
Les 365 westerns à voir avant de tomber de sa selle
The Hollywood Rush
Les_meilleurs_films_du_siecle_selon_Telerama
(Pour ne citer que les plus insultantes)

Merci aussi d’avoir refusé de me donner accès à mes innombrables top perso laissés, ô insulte, en privé sur le site au lieu de les partager dans des sondages utiles à la communauté.

Merci d’avoir refusé de me filer un fichier avec tous mes commentaires avant de les supprimer, ainsi que mes annotations, véritables insultes au « senscritique », alors pourtant que la loi française les y oblige (merci pour le fichier à peine lisible des critiques cela dit). Parce que oui, les commentaires, peut-être pas pour l’utilisateur moyen, mais pour moi si, ça a de la valeur, et jusqu’à preuve du contraire, j’étais propriétaire de ce contenu. J’ai dû en retrouver certains à la main, les plus récents, mais le plus important, toutes mes notes de visionnage, scotchées en commentaire de film ont disparu en supprimant mes notes.

Merci d’avoir volé tous mes messages personnels.

Merci d’interdire aux utilisateurs de régler la configuration de leurs activités pour décider eux-mêmes ce qui tient du privé et ce qui tient du public. Ils n’ont probablement pas assez de sens critique pour juger eux-mêmes de ce qui doit l’être. Quand j’avais demandé à ce que, par exemple, je n’ennuie pas certains ou une partie de mes contacts s’il me venait l’idée de noter les chansons de la Compagnie créole, je me suis vu répondre qu’il fallait assumer… Bien sûr… Je décide de me balader à poil chez moi, et il faut assumer ? Réseau social ou pas, Senscritique est tout comme facebook régie par les mêmes règles concernant la vie privée. Tout comme le droit à l’oubli, quand le site nous interdit de supprimer une activité particulière ou en la passant en privée. Peut-être bien qu’à l’avenir, la CNIL ira se pencher sur la question pour que les droits des utilisateurs soient respectés, et que, pour le mieux, comme dans tout réseau social qui se respecte (ce qu’est SensCritique, on est d’accord ? ce n’est pas un site culturel, mais bien un réseau social prenant la culture en otage, ou comme prétexte) ses utilisateurs puissent décider avec qui discuter et décider quel type d’activités doit être relayé en notification.

Merci enfin de ne gérer aucun modérateur sur le site. Les attaques de trolls sont fréquentes, on peut être amenés à côtoyer des utilisateurs bloqués sur d’autres pages quand sur le moindre forum par exemple leurs messages seraient masqués. Qu’on ne s’étonne donc pas, quand certains qui se font sans cesse attaquer… pour la longueur de leurs messages, finissent par en avoir marre d’être raisonnable, de devoir répondre par cent lignes à des emmerdeurs qui se contentent d’une seule. Ça servira toujours de prétexte à virer celui qui demande à ce que ses droits soient respectés et que le site respecte ce pourquoi il semblait être dédié pour certains. Un joli nom « senscritique » pour un site. C’est surtout une jolie supercherie : le sens critique y est non seulement mal vu, il est en permanence traîné dans la boue, et la règle, c’est le mépris et les jeux de cour laissant peu de place à l’intérêt réel que pourrait avoir certains pour des œuvres ou des échanges. D’échanges, sur « sens critique », j’en ai rarement eu. Et c’est pas faute d’avoir essayé.

Une preuve de la bêtise et de l’absence de « sens critique » de ses membres : je poste une nouvelle en critique sur un film. Celle-ci reçoit cinq likes pour cinq dislikes avant d’être tout bonnement supprimée avec le compte. Une nouvelle. Certainement pas un chef d’œuvre. Combien des utilisateurs ayant liké ou disliké la page ont pris le temps de la lire ? Probablement aucun. Et la longueur est une insulte. Fini de réclamer l’exigence et de me faire agresser pour cela. À présent, mes longueurs et mes petites exigences d’emmerdeur pathologique, c’est ici et pas ailleurs. Je m’en veux presque de ne pas y avoir pensé avant et rien que pour ça…

Merci senscritique.


SensCritique l’émission (2015)

Bienvenue à La Bite-aux-Culs, éminent petit quartier culturel

 

Premier lâché :

Franchement pas au point. Mais c’est une première, c’est donc plus facile de partir de très bas… À l’équipe de ne pas se dire « ah c’est franchement mauvais, on arrête ». Ce serait le contraire qu’il faudrait faire à mon sens. SC a fait quoi en fait ici à part donner son aval, foutre son logo sur le bidule et relayer le bousin ? Pas grand-chose. Ça part sans doute du désir de laisser la liberté à plug de faire son truc. Et maintenant, on sait. On sait qu’il ne suffit pas d’être lu pour x raison sur SC pour être digne de confiance. Suffirait pourtant de peu de chose. On le sent tout à fait capable d’organiser des débats. Pas forcé d’être un spécialiste, il faut (juste) travailler un minimum. Là, il a préparé quoi avec les invités ? il leur a filé la liste des nominés et basta. Y a moyen de structurer un peu mieux tout ça sans pour autant en faire quelque chose de pro et y passer toute sa journée.

Quelques propositions donc :

– Oublier l’idée des intervenants distants. Ce n’est pas qu’une question de technologie. Il y a tout un langage du corps qui ne passe pas en visio, comme le fait de préciser à un intervenant qu’il prendra la parole, faire signe à celui qui cause (et qui boit, fume, éructe, johnfordise…) d’en finir. Ça provoque aussi souvent des cafouillages avec des intervenants qui parlent en même temps ou qui se coupent mais c’est moins problématique qu’un truc faussement technologique qui vaut pas un kopek.

– SC a ses bureaux à Paris ? Eh bien il serait utile de les utiliser justement pour aménager entre la machine à café et le bureau de Jean-Marc un petit studio avec trois ou quatre webcams, une table et quelques verres en plastique. Ce sera toujours mieux (sachant que si nécessaire, il y a toujours moyen de prendre un intervenant extérieur.. voire interroger des intervenants spécifiques, des “spécialistes” concernant le sujet du soir, prévenus à l’avance, et qui pourraient intervenir via un chat interne ; la richesse de la communauté SC, c’est là qu’elle peut intervenir – encore faut-il prévoir le coup).

– Tout en gardant le bousin totalement amateur, il serait fort possible de trouver du monde pour aider plug à préparer ses émissions. Mais ça, c’est encore à lui d’en prendre conscience et que même amateur, une émission ça se prépare. Et c’est plus facile quand on sait s’entourer. Ça vaut aussi pour le choix des intervenants. Inviter Torpenn pour parler des Oscars, ça n’a pas beaucoup de sens. C’est la grande difficulté d’une telle émission : il y a les “stars” qui sont lues, déposent des critiques, et d’autres qui lisent et connaissent qui est spécialiste de quoi sur le site. S’il est question seulement de faire intervenir des membres qui sont actifs et lus pour de bonnes ou mauvaises raisons, et parfois n’étant pas spécialistes du sujet en question, le bouche à oreilles va pas aller loin. On ne fait qu’exposer les « membres influents » du site, le laisser se faire lyncher comme c’est pas possible parce que rien n’est préparé ou qu’ils ont des difficultés à exprimer ce qu’ils auraient à dire.

– Multiplier les émissions. Si c’est pour ne rien préparer, il peut y en avoir tous les soirs… Je ne sais pas quel est le rythme prévu, mais plus on en fait, plus on apprend. Et vu le niveau actuel, ça ne peut que progresser (si on a le désir de proposer autre chose).

Ce serait intéressant que l’émission ne se cantonne pas seulement aux œuvres. Il serait utile parfois de faire une spéciale “feedback”. Ne pas en faire une émission dans laquelle les membres de l’équipe viendrait s’auto-congratuler comme un blog d’entreprise, mais en répondant sérieusement à des questions revenant souvent dans le feedback, répondant aux questions qui fâchent (l’équipe est déjà rodée pour répondre à l’écrit, ça ne devrait pas poser trop de problème de le faire à l’oral). D’où l’intérêt de préparer ses émissions : quand on sait de quoi on va parler, on peut alors dire « ça, on n’en parle pas » (mais je doute qu’il y ait tant que ça de questions taboues).

La démarche est malgré tout louable et a potentiellement de l’avenir. Avec le développement des nouvelles technologies, cela devrait être toujours plus facile. Seulement, il ne faut pas oublier que le plus simple est aussi souvent le plus efficace. Avant de passer directement à une émission “vidéo”, il y a les rendez-vous chats qui existent sur certains médias, qui sont techniquement moins problématiques. Ils permettent de créer des événements, de réunir une communauté, et tout ça à petits frais et risques… Plusieurs possibilités : soit un chat fermé composé d’un ou deux maîtres de cérémonie, une dizaine d’invités capables de répondre sur le sujet et une équipe autour pour recueillir des commentaires ou questions apparaissant sur un chat parallèle où les membres sans distinctions pourraient intervenir ; soit comme ça se fait en général, avec quelques invités et une équipe menée par un mdc chargée de sélectionner des commentaires ou questions venant du chat. La première est moins “démocratique” mais sans doute meilleure parce qu’elle se situerait à cheval entre un rendez-vous chat et une émission radio par exemple.

Bon courage…

(envoyé initialement aux intéressés)

Deuxième lâché :

Du mieux dans la technique. Reste les problèmes de sons à régler. L’idée du plateau évite de devoir passer par skype, plutôt une bonne chose, même s’il ne faudrait pas s’interdire quelques interventions de ce genre avec des intervenants habitant les lointaines villes à tirets. Peux pas juger du contenu, j’ai rien entendu. Passer par un service vidéo fiable serait le minimum (ça plante chez tout le monde et nos connexions sont parfaites). À souligner le gros plus au montage même si je doute que ce qui est possible avec des jeux le soit avec des films, des séries ou de la musique (avec des livres ça doit faire joli remarque). Si l’idée du plateau est maintenue, faudrait donc penser aux micros cravates et à une caméra pour les gros plans (la distanciation avec le présentateur qui papote en arrière scène ça le fait pas, on n’écoute pas – même avec un son parfait).

Il y aura sans doute du mieux dans les prochaines émissions, mais je crains aussi que l’intérêt, ou la curiosité, s’essouffle. Je peine à comprendre le but de ce machin tel qu’il semble avoir été conçu pour ces deux premières émissions. La technique, c’est une chose, une fois que ce sera réglé, il faudra bien regarder le contenu. L’idée du site, c’est, on l’a compris, partager des centres d’intérêt et donc suivre le mouvement, et donc suivre les leaders de foule… Le twitter culturel, ok… C’est presque un oxymore. La culture, en tout cas ma vision de la culture, ce n’est pas le bouche à oreille. I don’t follow your ass, me manque le flagelle de la compétition, je me sens donc assez peu concerné par tous ces tas de bites filant le grand amour dans la sphère Internet. La culture se savoure d’abord en solitaire, parce que les œuvres ne sont pas des memes qu’on se refile de bouches à oreilles comme des microbes. La culture virale non merci. C’est donc assez désolant de voir qu’un site qui se prétend culturel ose mêler ça à des comportements primaires et honteusement nocifs pour la société (culturelle ou non). Qu’il y ait des impératifs publicitaires, ça peut se concevoir, mais l’attrait permanent vers « le truc à la mode », ce n’est pas de la culture. La culture tabloïd, le buzz, l’actualité de ce qui marche, c’est le contraire la culture de l’éphémère. Une œuvre n’est pas faite pour être appréciée, digérée, discutée, voire découverte, éclairée, elle est faite pour être consommée par le plus grand nombre. Seules les œuvres obéissant aux standards de la consommation de masse, de l’éphémère ont droit de cité dans le monde magique de SC où seule la crème bien sucrée nourrie ses habitants. Je le redis, je conçois assez mal qu’on puisse légitimer une telle approche. J’ai déjà en horreur les usages de likes ou d’éclaireurs qui pourrissent toutes les activités des membres sur le site, et même si on peut tout à fait utiliser SC uniquement comme un outil pour tenir à jour un journal de vision et de lecture, on doit pouvoir espérer autre chose pour échanger que de devoir passer systématiquement par « ce qui marche », « ce qui fait le buzz ». Y a-t-il au moins des membres, de véritables éclaireurs, des connaisseurs, des lecteurs-dénicheurs, capables de mettre en avant des critiques intéressantes de membres obscurs, des œuvres de qualité qui n’apparaissent dans aucun de ces tops qui finissent par donner la nausée ? Qui sont ces éclaireurs, ces connaisseurs ? Ils éclairent quoi à part leur gros derche pour qu’on y découvre finalement qu’il n’y a rien à l’intérieur que du gras et du vent ? Est-ce que la culture, c’est aller voir le dernier navet à la mode ? participer au lynchage “culturel” ?… Que le site doive un peu passer par ça pour faire sa propre tambouille, je peux le comprendre. Mais qu’on puisse mettre, aussi, à disposition de ceux qui ont un minimum d’exigence (et les gens sont moins cons qu’on voudrait le faire croire en ne faisant d’eux que des culs prêts à recevoir la dernière bouillie prémâchée par le dernier gland à la mode) quelques outils simples pour partager autre chose que… des memes vites remplacés par d’autres, et encore d’autres ? Cette émission était l’occasion de prouver que SC pouvait, aussi, aller vers cette direction-là. Occasion (pour l’instant) manquée. Parce que se faire le relais de ce qui marche et donc pratiquer le savoureux bouche à oreille tant vanté par le site, on en tire quel mérite si on ne tient compte, au dernier niveau, que des derniers… memes ? On ne recycle sans cesse que la même merde. Tout le monde sait que c’est de la merde et pourtant parce que ce tout le monde fait la différence, c’est de cette merde qu’il faut parler ? Est-ce que le site se fait le relais d’autre chose que ce qui circule déjà ailleurs ? est-ce que le site et ses membres ont participé déjà à mieux faire connaître une œuvre ? Il est là le principe du bouche à oreille. Mettre en avant des œuvres bonnes à défendre, et qui ensuite pourraient profiter de la force de frappe d’un tel site pour passer au niveau supérieur. Quelles sont ces œuvres dont “on” aurait cherché à déclencher un tel engouement ? Probablement aucune. Parce qu’on ne like pas dans ce sens, on ne monte pas une émission en ce sens. Il y a pour mettre en avant des critiques avec peu de likes le système des « critiques découvertes ». Je ne sais pas comment c’est foutu, je doute qu’il y ait autre chose qu’un robot derrière pour décider de quelles critiques obscures mettre tout à coup en avant parmi les habituelles lampadaires de nos chères autoroutes, mais le principe mérite d’exister. Il serait bon d’inventer un outil similaire pour les œuvres ou pour les “éclaireurs”. Beaucoup de membres ont des listes personnelles d’œuvres obscures à conseiller ; le plus souvent ces listes ne servent qu’à remplir le panse de l’inutile. Mieux vaut une ou deux œuvres régulièrement mise en valeur pour que tous puissent en même temps profiter de la découverte, lancer un buzz légitime, des discussions curieuses et enrichissantes, qu’un vaste boxon où les gagnants seraient toujours les mêmes/memes.

L’ascenseur culturel est en panne. Et ce n’est manifestement pas SC ou cette émission qui y changera quoi que ce soit. Bouche à oreille… c’est pas vraiment à l’oreille que j’y vois mettre la langue…

Bon courage, donc.

(Désolé ne pas me relire, je fais pas dans le culturel – moines n’ont plus – mais dans la diarrhée sans tâche. Je vous aime.)


La cooptation des cloportes

En bon transmetteur culturel (de la bouche à oreille, de l’oreille au cul, du cul à la bouche et de la bouche à l’oreille…), SensCritique nous suggère des listes “appréciées” quand on navigue sur d’autres listes. Un petit encart popup s’affiche à droite, et quand ce n’est pas des sondages, on peut s’étonner de ne voir toujours que les mêmes listes. Des listes assez anciennes mais on peut surtout s’amuser à voir qui les a composées. C’est tout mignon.

La bouche, tout le monde en a une, mais on s’arrange quand même que les oreilles de la plèbe écoutent parfaitement toujours les mêmes bouches. Et ça marche, puisque le peuple balance innocemment profusion de “likes” à ces listes, le plus souvent idiotes, inutiles voire incomplètes (ce qui n’est pas tant que ça un problème étant donné que le petit peuple piaille d’une liste à une autre pour se convaincre qu’il existe et qu’il ne fout jamais les pieds en page 2 — si tant est qu’il est au moins jeté un oeil à la première).

Ces éléments, servent-ils réellement à promouvoir les listes “appréciées” du moment ?

Liste non exhaustive.

Liste de Clément (fondateur du site), autopromo :

http://www.senscritique.com/liste/Films_que_tu_sais_que_ca_va_etre_pourri_mais_que_tu_mattes_q/72

http://www.senscritique.com/liste/Une_fin_qui_twiste/106

http://www.senscritique.com/liste/Je_suis_un_homme_je_pleure_pas_ou_alors_un_tout_ptit_peu/95

http://www.senscritique.com/liste/Y_a_du_dialogue_mec/96

Liste de Coriolano :

http://www.senscritique.com/liste/Les_romans_historiques_valables_qui_n_ont_pas_ete_ecrits_jus/3298

et

http://www.senscritique.com/liste/Ceux_qui_pensent_que_la_SF_est_un_sous_genre_n_ont_pas_lu_ce/2991

et

http://www.senscritique.com/liste/Litterature_beat_et_deglingos_des_livres_qui_sentent_sous_le/6810

Liste de RlndGrn :

http://www.senscritique.com/RlndGrn

http://www.senscritique.com/liste/Si_a_50_ans_on_n_a_pas_lu_ce_bouquin_on_a_rate_sa_vie/9456

Liste de anna:

http://www.senscritique.com/Anna

Liste de fabprems

http://www.senscritique.com/fabprems

http://www.senscritique.com/liste/Les_films_dont_on_aimerait_ne_plus_entendre_les_repliques_en/563

Liste de Prodigy

http://www.senscritique.com/Prodigy

http://www.senscritique.com/liste/Les_films_coup_de_poing/791

Liste de nanark

http://www.senscritique.com/liste/Je_n_aime_pas_par_principe_D_ailleurs_je_ne_l_ai_pas_vu_j_ai/682

et

http://www.senscritique.com/liste/Encore_un_film_francais_ou_on_se_demande_comment_ils_ont_pu/256

http://www.senscritique.com/liste/Mes_navets_cultes/126

Khomille http://www.senscritique.com/khomille

liste promue via fb

https://www.facebook.com/senscritique/posts/260924554013755

http://www.senscritique.com/liste/Les_208_films_qu_il_faut_avoir_vus/14250

Echange de bons procédés, puisque Camille est journaliste à Libé et a reçu Clément à son émission 56Kast:

http://ecrans.liberation.fr/ecrans/2014/06/06/le-56kast-28-du-droit-a-l-oubli-au-senscritique_1035036

Plug_In_Papa

http://sens.sc/Q5q4pl

enilua http://sens.sc/RThqug

20 bonnes raisons de ne pas avoir d’enfant


L’anthologie du pire SensCritique

Tu likes ou tu raques.

Petit manuel des usages et comportements qui pourrissent SensCritique

 

sc

 

L’auréole on peut se la foutre au cul. Manger le pain des apôtres pour qui tout est amour ou le vomir, il faut choisir.

Like me if you can :

SensCritique est un site communautaire dit-on. La règle est donc de jouer du « like » pour en avoir en retour. Notez qu’il vaut mieux avoir un niveau d’anglais, au moins collège, pour saisir le sens du like.

La pratique de la mère Ubu : liker trois cents fois par jour pour voir fleurir en retour les likes dans son jardin.

Et ça marche, pourquoi s’en priver ?

Les likes permettent une visibilité pour ses critiques et ses listes. La visibilité offre des likes gratuits en retour. L’assurance d’une rente future.

La bonne pratique :

  • Liker sans boutonner, à l’invisible.
  • Utilisation parcimonieuse du like.
  • Blocage des membres assujettis aux likes ; blocage des élèves qui suivraient les traces de leur(s) professeur(s).

Le témoin de Jéhovah :

Quand on s’est déjà aguerri dans l’art du like, on doit se construire un domaine. Il est évident qu’on ne saurait être lié qu’aux autres seigneurs du like. En quête d’abonnés, donc, tu iras. Certes, la pratique de l’échange de like est une valeur sûre pour faire apprécier son activité, mais il faut surtout prêter attention au petit peuple, celui qui n’use pas de ces pratiques, ou qui se connecte vingt minutes par jour. Il faut donc être à l’affût des nouveaux (qui seront toujours flattés de voir un roi ou une reine à leur chevet), mais aussi parcourir le fil d’actualité « tout le monde » pour courir les membres qu’on n’aurait pas encore brossés dans le sens du poil.

La pratique de la mère Ubu : c’est de la merdre.

La bonne pratique : on ne mesure pas une quéquette à la longueur de ses abonnés (masquer ces informations n’est pas prévu).

Une obole pour les pauvres :

Une fois qu’on a tout plein d’abonnés, il faut savoir donner la béquée à la plèbe. Ça n’oblige pas à la lecture, faut pas pousser, un like c’est vite fait. Mais il faut toutefois laisser penser qu’on lit ce qu’on like. Il ne faut donc pas seulement liker la dernière critique ou la liste la plus en vue, il faut fouiner dans les archives. Tout ce qui ressort de l’ordinaire doit être apprécié. Inutile de s’attarder, faut pas pousser, une visite officielle à l’hôpital, c’est de la com'(munauté). Et le malade pourrait même avoir la lèpre et ne jamais montrer de considération en retour — tous ces efforts ne garantissent pas contre l’ingratitude coutumière des petites gens.

La pratique de la mère Ubu : Command & Conquer. Laisser deux ou trois minutes entre chaque like, le contraire paraîtrait suspect.

Bonne pratique : parcourir le site pour trouver des membres partageant des goûts similaires ou pouvant nous éclairer, pas le contraire.

L’échange de bons procédés :

Il est clair que sur un site communautaire, on finit malgré tout à créer des liens. C’est vrai que ça prend un peu sur le temps qu’on devrait passer à liker, mais tout n’est pas perdu parce qu’on tend naturellement à adopter les mêmes pratiques quel que soit le membre en face. « Like ! » « ah, ah ! merci ! Like ! » « Ah ! j’en étais sûr, like ! » « Like ! like ! » « Vous êtes trop like les copains ! ».

Il paraît qu’on appelle ça la convivialité. C’est peut-être aussi le niveau zéro de la discussion et de l’échange.

Les notifications qui tuent :

Rien n’est plus agréable quand on rentre du boulot, de trouver sur son profil une cinquante de notifications qu’on espère être en rapport avec la critique publiée au petit matin. Cela permet de compter ses petits, voir avec la minutie d’un percepteur des impôts s’il ne manque personne à l’appel. Reste qu’il y a des membres un peu sournois. Certains, les goujats, au lieu de liker listes ou critiques, se permettent de liker une activité annexe. Du fait d’un trop grand nombre de roulages d’yeux derrière les écrans, cette pratique serait à l’origine des déboîtements du nerf optique rapportés ces derniers mois : « tu as aimé ma critique, j’aime ça ! » Ah oui, Gérard, on s’en fout ! Viens plutôt liker une critique en retour !

Autre exemple pas moins exaspérant quand on attend une pluie de likes productifs : « J’aime que tu aimes Peter Brook ! » C’est un peu comme se retrouver dans une foule étrangère, recevoir tout plein de sourires bienveillants, écouter compliments et bonnes intentions, sans en comprendre un mot et ne pouvoir répondre qu’un « Oui, oui bien sûr… » tout en pensant « Qu’est-ce qu’il me veut celui-là ? »

Comment te dire ?…

On aurait tort de croire qu’un like suffit à amadouer nouveaux membres ou abonnés. Si on n’attire pas les mouches avec du vinaigre, reste aussi qu’on ira pas loin avec deux ou trois gouttes de miel. Pour gagner gros, il faut miser haut. Les pertes sont rares, donc garanties. Pour assurer le coup, la politique du grand seigneur, c’est de l’accompagner d’un petit commentaire bienveillant. Et comme il est quelque peu ennuyeux de lire les critiques, ou pire, les listes en détail, il faut savoir s’entourer d’une armée de compliments prêts à l’usage. Plus diversifiés sont ces soldats de miel, mieux ce sera. C’est tout un art inspiré du coucou. Le coucou pond dans le nid d’une victime pour lui laisser le soin de nourrir sa progéniture. That’s money in the bank.

Le terme est identique : pour que le subterfuge réussisse, il faut encore que le coucou passe pour autre chose qu’un vulgaire « coucou ! »

Attention, c’est un travail sérieux. Certains se lèvent aux aurores pour être les premiers à duper leurs victimes.

Alors, comme je suis beau joueur, je proposerai en commentaires de cet article toute une panoplie de commentaires coucoufiants. Libre à chacun d’y venir déposer les fientes coucouiées par hasard sur son balcon.

L’appel à la Reine :

Il y a au tarot, quand il se pratique à cinq, ce qu’on appelle pour le preneur, « l’appel au roi » qui consiste à désigner au hasard un joueur qui aidera le preneur à accomplir son contrat. Or, il arrive, rarement, quand le preneur dispose d’un jeu du tonnerre, qu’il possède les quatre rois. Il se voit alors contraint d’appeler une reine. Eh bien, sur SensCritique, c’est pareil. Quand on a su se rendre maître de son domaine, qu’on possède le meilleur jeu qui soit, que les points tombent tout seuls, on ne veut laisser aucun pli à l’adversaire. Alors quand on perd un abonné, il faut tout de suite partir à la conquête du petit et s’enquérir poliment de la raison de cette coupe franche. C’est un des revers de la fortune. Quand on gagne trop, certains se mettent à quitter la partie ou à faire leur propre écart — les chiens !…

Là, inutile de se perdre dans un long message personnel. Le message type est de rigueur. Il n’a pas pour but de convaincre le renégat de rejoindre la cour. Non, mais il est utile d’avoir une réponse pour comprendre les motifs d’un tel écart. C’est qu’on peut être seigneur et chercher à bien gérer son domaine. Il en va encore de l’honneur de la reine.

Exemple de mp standard :

« Salut Lâcheur,

c’est tout à fait par hasard que j’ai vu que tu m’avais supprimé(e) de tes éclaireurs, ce qui est ton droit le plus strict bien sûr, mais

Puis-je juste te demander pourquoi ?

Merci d’avance et bonne nuit,

La Reine, lauréate du concours Éclaire mon cul ma tête est malade»

Les relances :

La qualité des postes étant ce qu’elle est, mieux vaut s’assurer qu’une critique envoyée il y a quelques mois ait bien été reçue. La date est traître, mais la plupart des membres lisant à peine ce qu’on leur envoie, ça passera comme une lettre… Et mieux vaut être confondu par une date qu’une critique perdue dans les limbes. Une broutille certes, reste qu’il faudrait voir si tout le monde faisait la même chose.

La méthode de Jean du Rocher, petit seigneur sans domaine depuis sa dernière retraite, est simple mais efficace (il faut bien vivre : quand on n’a ni écuyer ni femme de chambre, on a des idées) : revenir à la poste, demander l’oblitération de sa précieuse, revenir sur sa décision, là, parler du temps qu’il fait à la directrice des postes, qui distraite, accepte sa précieuse et la dépose même en haut de pile en oubliant de la lui faire payer.

La conclusion de l’histoire, c’est Jean du Rocher qui nous la révèle lui-même : « Vous pouvez vous lisser la moustache, le tour s’est joué sans patin ni roulette. »

C’est beau l’amour.

Si t’as Sion, t’es pas con :

Quand on a rien à dire, on le fait dire par d’autres. La citation peut être un art, mais la source vaut tout autant que le texte partagé entre guillemets. Or certains, certune, ce sont spécialisés dans l’art du pillage de tombes en collectant dans leurs listes, ou parfois même en ouvrant une galerie complète (comprendre, en critiques), toute une suite de citations sans référence, parfois même sans guillemets. On croira que le texte est le sien, et dans le cas contraire, on pourra toujours prétexter l’oubli ou les guillemets. L’art ici du faussaire étant de jouer sur les apparences et sur la naïveté de ceux qui le suivent. Et c’est d’autant plus regrettable quand ces listes sont en tête de gondole sur les trois quarts des films du site.

La sainte recommandation :

La communauté se renouvelant sans cesse, il est donc nécessaire pour augmenter son nombre de followers d’aller à la chasse aux jeunots. Mais comme nos seigneurs sont assez faignants, ils se tiennent rendez-vous le dimanche pour une chasse à courre durant laquelle on chasse la même cible et on la harcèle de recommandations et de messages bienveillants.

Ça commence en général par un like de son top10. On fait alors tourner sa carte de visite dans tout le Live. C’est le signe d’attroupement attendu. La cible a intérêt à être active ce jour-là pour pouvoir répondre aux propositions. Tout content de cet afflux inattendu, elle baisse la garde et en redemande encore. Elle vient renifler les profils de ses nouveaux amis, et là, flattée de voir de tels membres si éminents venir lui dire bonjour, elle mord à l’hameçon. La panse pleine de films qu’elle ne verra sans doute jamais, elle tombe directement dans le panier de nos grands seigneurs.

Une fois fait, le bouton « ajouter comme éclaireur » est activé. Ça correspond pour le nouvel “éclaireur” à un « merci et au revoir ».

Si les cibles ainsi harcelées prennent rarement part par la suite aux orgies de likes entre grands seigneurs, elles restent toutefois un atout pour eux. Cinq minutes à peine passé sur le compte d’un nouveau membre, et c’est le nombre « d’abonnés » qui explose si on reproduit la chasse plusieurs fois.

La course entre grands seigneurs peut ainsi continuer.

De son côté, le nouvel abonné se trouve avec une cinquante de likes dans la journée, autant de films à voir et de nouveaux éclaireurs. Ce qu’il ne sait pas encore, c’est qu’il va retourner très vite à sa petite vie de grand anonyme du site. Tu peux toujours trimer dur, cher abonné, pour intéresser le peuple à ton activité. Si tu ne pratiques pas les mêmes usages aristocratiques, c’est peine perdue.

Du contenu et du vide [participatif] :

SensCritique, c’est un peu Facebook, mais c’est aussi un peu Twitter avec sa quête du contenu viral. Si on n’est pas grand seigneur parce qu’on a rien à vendre, on fait comme dans la vie : on vend quand même, mais du vide. Les grands seigneurs qui méprisent ces usages de petits peuples (mais qui daignent participer au buzz pour montrer à leurs gens que eux aussi aiment les chansons paillardes et les blagues obscènes), ont une expression pour ces méthodes de parvenus : l’incontinence virale.

À Nulle part ailleurs, Jérôme Bonaldi présentait des inventions rigolotes et finissait ses camelotages par un « C’est totalement inutile et donc rigoureusement indispensable ». Le principe est le même. Une idée “géniale” de liste, et, le contenu étant totalement inutile, il faut s’arranger pour la rendre rigoureusement indispensable.

Il faut donc un concept, de la bonne humeur, puis remplir sa liste avec des films qu’on n’as pas vus mais qui illustrent vaguement l’idée (un peu comme là) de chacun des points fabuleusement inutiles mais rigoureusement trop fun vendus par le concept de la liste. Plus important encore : se référer aux membres sur qui on compte pour répandre sur le réseau l’indispensable liste : les membres “éminents” (la private joke pas si private que ça), les membres qui nous suivent (plus à même de liker donc d’initier l’épidémie), et les éclaireurs (toujours bien de flatter ceux qui refusent toujours de nous porter un peu d’attention, on sait qu’ils feront tourner en trouvant enfin là une “bonne” raison de les remercier de les suivre).

Résultat ? Une liste où on se marre comme au pub. On a rempli le vide de son existence inutile par un autre vide, lui, indispensable. L’auteur de la liste est content, son concept a tourné un peu partout.

Belle allégorie du monde moderne. Où on demande à chacun d’être “créatif” pour vendre du vide et accéder à son quart d’heure de célébrité.

L’occasion donc pour moi de remercier ces créateurs de l’invisible. Ces magnifiques escrocs. Oui, votre contenu est parfaitement inutile, mais votre présence est aussi rigoureusement indispensable. Grâce à vous, steka peut lire tranquille, et oso remplir le site de contenu critique dans la plus totale indifférence.

Notez qu’on se demande bien pourquoi le site s’appelle SensCritique en voyant sur le compte Twitter du site les listes promues par l’équipe*. À croire que Bonaldi est leur mentor.

*voir la Cooptation des cloportes

La mitraille de l’ombre

Il y a ceux qui mitraillent de likes les listes et critiques, il y a les rochers qui mitraillent dans le vent, et il y a les mitrailleurs de l’ombre. Qu’ils soient spécialistes des intrigues politiques ou dealers d’égoglobine, la finalité est toujours la même : se composer un petit capital d’abonnés capable de vous apporter du crédit auprès de la communauté.

La méthode est d’une facilité déconcertante, et à grande échelle (on parle bien de mitraillage), le gain est assuré. Bien sûr, plus votre profil est complet (critiques, nombre imposant d’œuvres, nombres d’abonnés) plus votre coefficient de pénétration dans le vide critique sera important.

Vous avez une critique dont vous êtes fiers ? même plusieurs ? vous avez noté une œuvre moyennement connue ? Ruez-vous sur la fiche de l’œuvre en question et mitraillez de likes les membres ayant produit une activité récente sur l’œuvre (de préférence ceux susceptibles de lire votre critique ou ayant noté pareil). Le champ est grand et à couvert, les balles fusent, personne ne vous regarde tirer. Personne ? à part ceux sur qui vous tirez. Pourquoi ? Parce que votre fil d’actualité ne relève que vos appréciations de critiques ou de listes. Pas celles lancées sur les notes ou les appréciations (mise en abîme du rocher du type « j’aime que tu aimes », seulement le rocher ne s’adresse qu’à ses éclaireurs). Sur cent likes prodigués en une vingtaine de minutes, c’est donc autant (cent) de membres qui viendront se présenter à vous pour vous dire « on m’a tiré dans le dos, t’aurais pas vu qui c’est ? » « Ah non… Attends, je vais t’aider. » « Ah merci t’es sympa ». Pour draguer, il y a le coup de la panne, mais il y a aussi l’astuce du bienfaiteur. Ici c’est encore mieux : pas besoin d’associé. Vous tirez dans le dos, votre victime ne verra pas vos basses intentions.

Vous pouvez tester. Argent facile.

– Mort aux likes — du spam rien de plus) –

L’opportuniste :

Tiens, Hôtel Rwanda repasse à la télévision ? Si je réactualisais ma critique et la faisais passer pour une nouvelle ? Le recyclage est une bonne chose.

Ah… des likes ! Ils adorent ! Viendez mes amis ! entrez dans le monde fantastique de mes passions astiques !

Demain, je distribue mes bons points : mes Gérard d’Or ! Viendez voir la lumière !

La parade des parvenus :

Un bon seigneur sait avant tout s’entourer de bons paysans pour produire ressources et chair à canon. Un bon seigneur sait aussi qu’il faut travailler son éducation pour en imposer en public, et qu’il faut autant être habile de la plume que de l’épée. Mais il faut aussi savoir faire bonne figure à la cour et savoir quand et comment s’entourer. L’art de la diplomatie. Montre-moi ton carnet de bal, je te dirai combien tu pèses. C’est bien d’être l’élu de ton fief, d’être suivi par la plèbe ; si on est maître qu’en son royaume, on ne restera jamais qu’un vulgaire seigneur de province. Il faut monter à Paris, jouer alors d’intrigues, déjouer les complots, fomenter les pires alliances pour se tracer une voie qui ne pourrait être que royale pour notre noble personne.

Être courtisan, ce n’est pas s’entourer des seigneurs avec lesquels on s’entend le mieux, ceux avec qui on fait commerce, avec qui on a des affinités. Non, il faut avancer ses pièces, toujours, et savoir qui ajouter et quand sur son carnet. User de certaines familiarités un peu trop tôt avec un courtisan de haut rang quand on n’est qu’un petit parvenu et tout est perdu. Le temps, l’intimité, sont ses meilleurs alliés. Il faut d’abord former un petit cercle d’autocongratulateurs, on grandit ensemble, tes gens sont les miens… Et puis alors, l’autorité se faisant petit à petit, on gagne le droit de s’asseoir à la table des grands. Il faut y aller d’abord avec humilité, déférence, et les plus haut courtisans daigneront peu à peu à intégrer l’idée qu’ils auraient aussi intérêt à accepter ces parvenus parmi leurs contacts. D’un étage à l’autre, les mêmes règles. Et bientôt l’autorité, la légitimité, arrivent toutes seules.

Le parfait courtisan, s’il veut rester alors un favori, devra savoir intégrer les seigneurs les plus influents du moment, les plus à la mode, pour rester à sa place. Certains font souvent preuve ici de légèreté, de paresses, ou pire, d’arrogance. Et c’est naturellement que certains seigneurs cherchent à leur prendre la place, plutôt que s’allier… Mais c’est du travail. Plutôt qu’entretenir un grand carnet de bal, il faut parfois faire des choix. Au risque de passer soi-même pour un opportuniste ou un béni oui oui à force d’être toujours d’accord avec tout le monde et de s’asseoir à toutes les tables. Il faut ainsi savoir se délaisser parfois de certains amis encombrants. Il ne faudrait pas prendre le risque de se compromettre. La réputation avant tout.

Les saintes écritures

Être un bon souverain, c’est une chose, on se fait respecter par son autorité, on reste en place grâce à ses relations, mais pour avoir l’appui du peuple, il faut aussi savoir le divertir, ou le détourner de l’essentiel, lui épater les yeux, lui faire croire en des choses qu’il n’imagine même pas mais qui lui feront passer toute envie de se révolter ou d’aller voir ailleurs. Alors pour cela, le souverain doit montrer la Lumière, la dire, et comme la lumière ne vient pas en chantant, parfois, il arrive qu’on en vienne à la chercher ailleurs, sans le dire. Si certains politiques se font écrire leurs discours par d’autres, il arrive parfois que parmi nos dignes souverains certains partent surfer quelques heures sur des plages privées, et munis d’une pelle et d’un seau en retirent quelques parcelles de sable fin et riche. Après tout, l’océan est vaste, personne n’y verra rien, et si la plage, elle, est privée, ce n’est pas un ou deux seaux de ce joli sable qui nous fera perdre notre honneur. Alors pourquoi s’en priver ? Voilà de la poudre aux yeux qui fera son petit effet sur la plèbe qui attend les lumières de son maître.

Alors certes, les plagiaires semblent plutôt rares, mais la pratique existe, et elle est d’autant plus sournoise qu’on imagine que « voler un peu », ce n’est pas si grave. Des annotations dans des listes pillées sans les citer dans des critiques trouvées sur le Net ; des critiques “institutionnelles” qu’on partage tout à fait honnêtement sous son propre compte mais c’est « une bonne chose de partager ce qu’on apprécie (mais pas au point d’y foutre une source, non » ; et ça va même jusqu’à l’inspiration en panne qu’on aiguille en allant piocher syntagmes ou phrases entières parce que « merde tu rigoles c’est pas du plagiat ça, je reprends que les idées ».

Inutile alors de le faire remarquer. En France, c’est celui qui dénonce qui passe sur le billot. Souverain ou simple plébéien ayant passé un petit séjour à la plage s’en sortiront toujours, avec l’assentiment bienveillant (accompagné d’un petit air outré à l’égard des vils dénonciateurs) de leurs “contacts”.

Souriez, plagiez. Tout le monde s’en fout.

avril 2014