Pourvu que ce soit une fille, Mario Monicelli (1986)

Note : 2 sur 5.

Pourvu que ce soit une fille

Titre original : Speriamo che sia femmina

Année : 1986

Réalisation : Mario Monicelli

Avec : Liv Ullmann, Catherine Deneuve, Giuliana de Sio, Philippe Noiret, Bernard Blier, Stefania Sandrelli

Jolie entreprise de démolition. D’une histoire somme toute bien écrite, Mario Monicelli n’arrive à rien en faire. La faute à une distribution trop hétéroclite et internationale (une Norvégienne, trois Français, et des Italiens). Les thématiques propres à la comédie italienne s’y retrouvaient pourtant avec son mélange de nostalgie, de bienveillance heureuse et d’humour tendre ou cruel…

Mais quand les acteurs parlent chacun une langue différente sur le plateau et que tout ce petit monde finit dans une cabine de synchronisation pour enregistrer sa partition, difficile d’espérer voir émerger une quelconque alchimie de ce fatras cosmopolite. Si l’artifice pouvait passer dans les décennies précédentes, les années 80 ne l’autorisent plus. Ajoutez à cela que la plupart ne semblent pas forcément comprendre que certains de leurs personnages reposent sur des archétypes italiens (le spectateur ne le comprend lui-même qu’au fur et à mesure grâce aux situations) auxquels ils ne correspondent pas toujours, et que Monicelli ne les aide pas beaucoup à trouver leur voie, et voilà comment le film tourne à la catastrophe.

Avec des personnages, quels qu’ils soient, des archétypes ou non, les interprètes doivent souvent jouer sur différents tableaux : prêter attention à l’objectif du personnage, d’abord, à la situation générale d’une scène dans laquelle chacun joue sa propre partition, puis s’évertuer à protéger ses intérêts (comme nous le faisons tous), et enfin, ce qu’il y a de plus difficile, suggérer un sous-texte qui permet d’éviter la redondance entre la chose dite et la chose montrée.

Liv Ullmann et Catherine Deneuve notamment ne savent pas quoi faire de leur corps. Cette maladresse révèle chez un acteur son incapacité à comprendre une situation, à se situer par rapport aux autres, à saisir l’état d’esprit de son personnage. Il éprouve des difficultés à faire la part entre l’accessoire et l’essentiel. Quand un acteur est perdu, il met tout au même niveau, il joue au premier degré ses répliques et s’y accroche comme à une bouée. Il interprète toutes les nuances du texte sans en comprendre le sens général.

Ce côté perdu, c’est par exemple l’état dans lequel se trouve l’actrice norvégienne dans une des dernières scènes du film où elle repasse son linge au crépuscule en compagnie de ses deux filles. Bien écrite, la scène arrive à point nommé dans le film. La petite note nostalgique vient à propos, pourtant rien ne marche à l’écran. L’actrice semble perdue. L’état d’esprit de son personnage lui échappe. Elle se cramponne au texte et joue toutes les nuances possibles derrière chaque virgule ou allusion.

Monicelli ne prend sans doute pas assez son temps. Dense, le film possède sans doute trop de personnages. Alors Monicelli précipite les choses. Certaines séquences ont probablement été coupées au détriment du développement de certains personnages. Et jamais le réalisateur n’arrive à coller à l’humeur tout à la fois joviale et triste du scénario (voire à la musique qui retrouve, elle, après coup, le ton suggéré par les événements et la couleur générale du film).

C’est ironique que dans un film où on loue tant la sororité (rurale, aristocratique, mais la sororité tout de même), dans un monde où les hommes ne se montrent jamais à la hauteur, le seul qui s’en tire avec les honneurs, ce soit celui qui interprète le dernier d’entre eux, jugé inoffensif, incarné génialement par Bernard Blier. Les autres ont peut-être l’excuse de ne pas jouer tout à fait dans leur registre habituel, loin de leurs repères, mais c’est aussi le cas pour Bernard Blier, bien que son registre soit bien plus étendu que celui des actrices qui l’accompagnent (Noiret disparaît vite du film ; j’adore Noiret, mais s’il peut être bon dans les comédies, il l’est dans certains excès, la veulerie, la sincérité et une gouaille assez populaire, il n’a rien d’aristocratique, d’à la fois bouffon et suffisamment distant pour être « bien né » ; pour le reste, il a le talent d’être toujours à l’aise dans ce qu’il fait, même quand il ne correspond pas au rôle).

Blier a tout compris de comment interpréter la maladie (Alzheimer, en l’occurrence). Comme pour la folie, il faut la jouer avec la plus grande des sincérités. Avec un tel rôle, le second degré n’existe pas (ou plutôt, il est permanent dans le regard de ceux qui connaissent ses troubles, et ceux qui sont spectateurs devant l’écran, mais pour le principal intéressé, les arrière-pensées sont inexistantes). On retrouve le Blier qui avait une scène géniale dans Buffet froid. Comment jouer l’absurde ? Comme si c’était une évidence. Ne surtout pas jouer l’étrangeté, le rire : c’est toujours celui qui regarde qui commente. Et si les mauvais acteurs commentent ou expliquent ce qu’ils font pour être sûrs que le spectateur comprenne leur subtilité (un paradoxe), les bons acteurs rendent les choses simples et évidentes. Un fou ne joue jamais la folie : la folie, elle est autour de lui. Quand son personnage dit vouloir passer un coup de fil (de son invention), rien de plus naturel pour lui : ce sont les autres (et nous avec) qui savent et qui comprennent. Il forcerait sur l’idiotie, la naïveté ou la fragilité, et personne ne pourrait y croire.

Et c’est ainsi qu’on ne voit que lui. Le seul à faire rire (tendrement, parce qu’il respecte justement les malades qu’il représente en en faisant quelque chose de lunaire, pas une « folie ») et le seul à être crédible. Là encore, un paradoxe, alors qu’a priori, les autres n’avaient pas à composer ainsi un personnage… Il était là le secret. Dès que tu forces, que tu cherches encore la voie menant au personnage au lieu de l’avoir trouvée, tu composes, tu tâtonnes, tu erres, tu oublies tes partenaires de jeu, et tu végètes.

Difficile de voir ainsi agoniser le cinéma italien. Le film donne un peu l’impression de forcer là encore les coproductions pour s’assurer des financements et un retour sur investissement dans les pays d’origine des acteurs. Le pire des choix possibles. Si cela peut marcher dans de grandes productions ou avec des cinéastes suffisamment cosmopolites comme Luchino Visconti, c’est typiquement le genre d’assemblages baroques qui sentent bon la fin de règne. Le manque d’authenticité, d’alchimie entre les acteurs, rien de mieux pour rater un film. Je n’ai pas beaucoup d’exemples par ailleurs qu’avec des acteurs parlant la même langue, réunir tout un parterre de vedettes pour le moindre rôle aide beaucoup à servir un film. Une myriade de stars iront plus difficilement vers leur personnage. Au mieux, avec des vedettes qui ramènent tout à elles, les seconds rôles arrivent à rendre crédibles des situations en collant parfaitement à leur personnage, chose que font rarement les vedettes souvent plus habituées à forcer des personnages à coller à leur personnalité que le contraire. C’est souvent aussi un signe de paresse de la part de cinéastes établis ayant peur de ne plus compter (Wes Anderson et Martin Scorsese font ça de nos jours, mais toutes les époques, et souvent tous les cinéastes vedettes sur le déclin, ont connu ces facilités).


Pourvu que ce soit une fille, Mario Monicelli 1986 Speriamo che sia femmina | Clemi Cinematografica, Producteurs Associés, Films A2


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