Il boom, Vittorio De Sica (1963)

Il boom

Il boomAnnée : 1963

7/10 IMDb iCM TVK

Vu le : 1er février 2019

Réalisation :

Vittorio De Sica


Avec :

Alberto Sordi, Gianna Maria Canale, Elena Nicolai

Fable satirique qui aurait gagné à trouver un pendant au génial Sordi. Tout à la fois drôle et touchant, nous n’avons d’yeux que pour lui. La comédie à l’italienne me semble toujours meilleure avec des vis-à-vis efficaces et une satire mordante mais plus fine.

Il faut probablement penser que De Sica et Zavattini aient voulu reproduire la réussite d’Une vie difficile sorti l’année précédente et où Sordi réussissait à la fois à nous amuser et à nous attendrir en jouant admirablement les chiens battus en attente d’un sucre ou d’une caresse consolatrice (même si ça doit être une constante dans les films de Sordi quand on ne tombe pas dans le piège des caricatures).

Il boom, Vittorio De Sica (1963) | Dino de Laurentiis Cinematografica

Les péripéties me semblent moins nombreuses ici que dans le film de Dino Risi (le sujet, littéralement anecdotique, limite les possibilités), ce qui laisse un petit arrière-goût d’inachevé, et donc les vis-à-vis sont bien moins réussis que dans le Risi (si le rôle de la femme me paraît assez bien réussi, la focalisation sur la femme cette fois de l’entrepreneur borgne l’est beaucoup moins).

Le plus dur à suivre sans doute dans cette histoire, c’est peut-être pas les pirouettes que doit faire Alberto Sordi pour éponger ses dettes et préserver son train de vie ; non, le plus dur à admettre, le plus triste, c’est sa solitude. Or, là encore si on l’oppose à Une vie difficile dans lequel cet aspect était parfaitement exploité, et était même un moteur important du film, Il boom tire plus franchement vers la farce, voire la fable satirique, et peut-être moins vers une comédie dramatique comme pouvait le faire le film de Risi ou nombre de comédies italiennes réussies de la même époque. Si Il boom rate cette dernière marche, c’est peut-être là, sur son humanité. Manque quelques plans ou séquences de Sordi pitoyable, non plus en essayant de feindre et de jouer la comédie, mais pitoyable justement parce qu’il se rend compte de sa solitude, de ses sacrifices, et de sa condition de misérable arriviste prêt à tout pour être accepté d’une classe qui le méprise.

Judex, Georges Franju (1963)

Judex

Judex Année : 1963

Vu le : 5 janvier 2020

3/10 IMDb

Réalisation :

Georges Franju


Avec :

Channing Pollock, Francine Bergé, Edith Scob

Roman de gare passé sous chloroforme.

Comme à son habitude devrais-je dire, dans  Judex, Franju démontre son manque total de savoir-faire. Son film n’est pas seulement mauvais, il est souvent ridicule. Si le but était de rendre hommage aux serials des années 10 qui avaient certainement diverti la France lors de la Première Guerre mondiale, c’est surtout un retour gaga sur une époque où les auteurs pouvaient faire avaler n’importe quoi à leur public. Si Feuillade parvenait peut-être entre tous à maintenir une certaine cohérence dans son histoire sans prendre le risque trop souvent de tomber dans le mélodrame, beaucoup d’autres serials de l’époque ne s’embarrassaient pas avec la vraisemblance, et plus les aventures mises en scène étaient rocambolesques, littéralement incroyables, mieux c’était. On peut citer par exemple Les Araignées de Fritz Lang ou Les Exploits d’Elaine.

L’exotisme en moins, le rocambolesque, c’est bien l’impression laissée par ce pitoyable Judex. Toutes les avancées dramatiques (souvent des retournements abracadabrantesques) relèvent du mélodrame : les personnages meurent et ressuscitent, sont envoyés inconscients à l’eau mais échappent à la noyade parce que leurs assassins ont oublié de le lester avec des pierres, on reste des années dans l’ombre de sa cible en étant son principal assistant sans lui porter préjudice pendant tout ce temps, on grimpe le long des immeubles, on retrouve un fils recherché depuis belle lurette mais qui se révèle être dans le camp d’en face (avant que Lucas réveille le procédé, c’était un dénouement mélodramatique à la mode dans les premières années du muet), la gouvernante se mue un escroc de premier rang… Inutile de tout répertorier, tout est comme ça, votre petit cousin de cinq ans n’imaginerait rien de bien différent si on lui proposait d’écrire une histoire.

Ce serait au second degré, on pourrait à la limite en rire avec Franju. Sauf que tout cela est manigancé avec le sérieux hiératique d’un croque-mort. À la place d’un hommage (vibrant), on y voit plutôt l’équivalent d’un rêve de grand-père se remémorant l’âge de la souplesse perdue, des galipettes et des jeux à chat. C’est souple et drôle comme de l’inox. Du Franju quoi.

Que reste-t-il ? Puisque c’est encore du Franju, ce n’est pas non plus dans le découpage qu’il faudra espérer voir le film dynamisé. Et puisque c’est du Franju, les acteurs sont, pour beaucoup, à la ramasse. Edith Scob est adorable, mais c’est une actrice médiocre. Ah oui, tiens, la seule petite, minime, réjouissance, elle est, tout compte fait, à mettre au crédit de Jacques Jouanneau, dans un rôle, là, à prendre au second degré, avec ses hésitations et sa feinte bêtise, celui du détective (platoniquement) pédophile, amateur (lui aussi) d’histoires à dormir debout (dont Fantômas) et cousin lointain de l’inspecteur Clouseau pour son flair implacable pour résoudre les énigmes. Il est en total contrepoint avec le ton du film (c’est sans doute la seule bonne idée de Franju), et dans un style très « boulevard » mais bienvenu, il nous évite la consternation permanente.

Au rayon des consolations passagères (maigre réussite) : une séquence à la limite du surréalisme, qu’on pourrait presque qualifier de « franjuteuse », entre Buñuel et Kubrick peut-être, celle du bal où les convives portent des masques et des têtes d’oiseaux. C’est peut-être la seule séquence où l’utilisation de la profondeur de champ prend tout son sens, et où le travelling d’accompagnement (et pas seulement, mais ce type de plans fait toujours son effet) sur Judex fondant la foule, masqué, une colombe à la main, est peut-être le seul moment de mise en scène réussi du film…

La Fille qui en savait trop, Mario Bava (1963)

La ragazza che sapeva troppo 

La ragazza che sapeva troppo Année : 1963

8/10 iCM TVK IMDb

Vu le : 8 juillet 2019

Réalisation :

Mario Bava


Listes :

MyMovies: A-C+

Je ne pourrais probablement pas apprécier autre chose chez Bava que ce genre de films parodiques. L’horreur y est très peu présente, le thriller semble surtout s’amuser de lui-même, l’histoire tient pas la route et on n’y comprend rien mais c’est justement ce qui est plaisant (on cherche assez rapidement à y chercher une cohérence). Dernier film “opéré” par Mario Bava en noir et blanc semble-t-il, bien dommage parce que la photo est magnifique (les petits jeux d’ondulation sont par exemple très bien réussis).

À voir ce genre de thrillers dans lesquels les femmes ont le rôle principal, on en viendrait presque à se demander depuis quand elles ont quitté le haut de l’affiche. Elles y étaient peut-être parce qu’elles étaient encore une représentation fantasmée des hommes, qui se plaisaient le plus souvent à en faire des personnages frigides et névrosées (désolé pour le cliché, mais de Hitchcock à Bava, c’est bien l’impression que ça laisse). Or, les rares tentatives depuis en vue de les ramener en haut de l’affiche ont toujours choisi l’option « femme qui a des couilles » pour le justifier : Alien a sans doute été un tournant à ce niveau, mais je ne vois pas beaucoup d’autres exemples de réussites en la matière (ensuite, je ne vois pas assez de thriller, et possible que les femmes aient depuis quelques années trouvé une place aux côtés des hommes – au niveau des têtes d’affiche s’entant).

La Fille qui en savait trop semble en tout cas avoir dix ans d’avance : arrivé trop tôt pour séduire le public, mais inspiration future par ce que le film contient déjà en lui de giallo.

Icarus XB 1, Jindrich Polák (1963)

Ikarie XB 1

Ikarie XB 1Année : 1963

Vu le : 30 novembre 2018

6/10 IMDb

Réalisation :

Jindrich Polák

Naissance probable de la SF moderne.

Le high-tech est ce qui vieillit le plus mal (le robot de Planète interdite, la maquette du vaisseau glissant dans l’espace façon jouet d’enfant). On retrouve le Lem de Solaris (folie des passagers ; utilisation du sommeil comme ressort dramatique ; présence des ET sous une forme imperceptible pour l’homme impliquant une forme d’incommunicabilité subit qui n’est pas sans rappeler le rapport spirituel à Dieu, la présence de ces entités mystérieuses se faisant à travers ce qu’en d’autres circonstances on définirait comme des miracles ; voyage sidéral), les couloirs si typiques en forme de nid d’abeilles, et même quelques notes de Jerry Goldsmith (celles du réveil dans Alien si je me rappelle bien, d’ailleurs, une bonne partie d’éléments ressemblent à Alien)…

Au-delà de ces aspects décoratifs donnant le ton aux décennies suivantes, ça reste assez mal maîtrisé. Les défauts de beaucoup de films de l’est de l’époque, à savoir un jeu très guindé et lent. Des décors et des effets, certes impressionnants pour l’époque, mais arrive toujours un élément qui rappelle qu’on est en effet en 1963 et que subsistent quelques éléments d’une science-fiction bientôt révolue : l’arme au rayon laser, les vues de l’espace et des planètes complètement ratées (à des années lumières de ce qui se fera seulement cinq ans après avec on sait quoi). J’avais peur à ce niveau quand arriverait la scène tant attendue de la découverte de la planète blanche, mais ironiquement, le plan de planète est là parfaitement réussie (vue d’une planète forcément en hauteur avec ses canaux comme un mélange de Mars et de Manhattan). Ce qui est raté en revanche, c’est le contrechamp de la réaction de l’équipage. Dernier aspect qui ne marche pas du tout, celui du film d’équipage justement : dans Alien, Scott et ses copains se recentrent au milieu du film sur Replay, pas seulement faute de mieux, mais bien parce que l’idée géniale de Alien comparée à celui-ci, c’était le principe de film à élimination, donc forcément, on se recentre sur les survivants, et difficile de s’identifier à un équipage dans son ensemble (le thème de la communauté chère à nos amis cocos ne décidément pas le poids face au thème de l’individualisme ; l’héroïsme des foules, personne ne peut y croire). Ici, les deux hurluberlus partis explorés le vaisseau inconnu sont morts, et les deux autres sortis pendant une attaque de l’étoile noire seront gerris par les aliens gentils ; pas le meilleur moyen pour faire grimper l’intensité, à moins de prendre ça pour une grande purge et de se demander, avec beaucoup d’imagination quand on n’a jamais vécu dans un régime totalitaire, si le prochain sur la liste, ce n’est pas justement nous. L’incommunicabilité des peurs, ou simplement des cultures. Aussi.

Le Petit Soldat, Jean-Luc Godard (1963)

Aphorisme des images

Le Petit SoldatAnnée : 1963

Vu le :10 septembre 2017

7/10 iCM TVK IMDb

 

Réalisation :

Jean-Luc Godard


Avec :

Anna Karina, Michel Subor, Henri-Jacques Huet


Listes :

Une histoire du cinéma français

Cent ans de cinéma Télérama

Ce qu’est bien (parfois) chez Godard, c’est que quand il pense faire de la politique, il fait de la poésie. Il aime les mots, et il vendrait sa mère pour en dire un beau à travers des aphorismes. On se donne toujours des airs très intelligent quand on use de telles figures de style. À tort… C’est d’ailleurs le danger des “belles” idées. Un film politique raté, ça fait un joli film avec de jolis mots prétentieux ; et dans un film politique, ou qui voudrait l’être (à la question « le cinéma est-il politique ? » je répondrai toujours : « Jamais ! »), on n’y trouve aucune Danoise s’appelant Dreyer. Et là, on n’est plus dans l’aphorisme des images ou des mots, mais dans un autre travers remarquable du cinéaste franco-suisse : les références, les clins d’œil.

Godard est un escroc, c’est pour ça qu’il lui est arrivé de faire de bons films (la capacité à tromper est une des meilleures qualités d’un artiste — et allez, hop, un aphorisme !). Comme tous ceux qui pensent avoir quelque chose à dire, il se contente de faire de la musique. Du vent à destination d’instruments dont il n’est pas toujours maître. C’est ça au fond aussi le cinéma, de la musique 24 images par seconde — mais la vérité, elle, celle indispensable pour parler politique, elle se cache bien profond dans le fion d’une mouche.

Une jeune fille à la dérive, Kirio Urayama (1963)

Les enfants sauvages

Hikô shôjo

Hikô shôjoAnnée : 1963

Réalisation :

Kirio Urayama

9/10 lien imdb lien iCM
Listes :

— TOP FILMS

Limguela top films

L’obscurité de Lim

MyMovies: A-C+

Limeko – Japanese films

 

Avec :

Masako Izumi
Mitsuo Hamada
Scénario : Toshirô Ishidô
Vu le : 15 avril 2017

Si Kirio Urayama s’était aidé de Shôhei Imamura pour écrire son premier film (La Ville des coupoles) il s’adjoint ici les services au scénario d’un collaborateur d’Oshima, Toshirô Ishidô, qui travaillera également plus tard aux scénarios des films de Yoshida et qui adaptera pour Imamura dans les années 80, Pluie noire. Politique des « auteurs » oblige, les scénaristes sont rarement mis à l’honneur dans notre vision historique du cinéma ; pourtant on y retrouve très certainement une même pâte réaliste, voire naturaliste, et très sociale dans ces histoires, et certaine manière aussi, très imamurienne, de proposer des chroniques foisonnantes sur des personnages en marge.

Le premier film réalisé par Urayama se faisait autour d’un personnage féminin d’une quinzaine d’années qui se battait pour sortir de sa condition. On n’en est pas loin ici : même principe, mais on plonge un peu plus dans la misère puisqu’il est question ici de ce qu’on pourrait appeler une sauvageonne. La première scène (le générique) du film donne le ton et on goutte déjà tout excité à la provocation qui sent bon la nouvelle vague nippone : Wakae, quinze ans, au comptoir d’un bar, fume, boit, et peste sur tous les hommes alentours qui voudraient lui mettre la main dessus. La jeune fille aurait pu vite tomber dans la vulgarité et devenir antipathique, mais on y voit surtout grâce au talent de Urayama une adolescente perdue qui noie sa misère et sa solitude dans l’agressivité et la provocation. Quand un homme la touche, c’est volée de gifles, bagarres et injures. Plusieurs fois dans le film revient cette rengaine qui semble avoir été crachée mille fois aux hommes pour les fuir : « Pervers ! ». Les raisons de l’errance mentale de Wakae viendront plus tard : la perte d’une mère, un père alcoolique, et sans attaches une plongée inévitable dans la misère.

Très vite, le titre paraît un peu trompeur car au lieu d’avoir affaire à un récit tournant autour de ce seul personnage féminin, on suivra en fait celui, croisé, de deux adolescents amenés à s’aimer et à lutter ensemble pour survivre. Rien de bien original, c’est Roméo et Juliette transposé dans un Japon misérable ; au moins peut-on suivre le développement de cette histoire d’amour naissante avec des acteurs qui ont l’âge de leur personnage sans qu’on en fasse non plus des imbéciles. L’adolescence (avec ses écueils identitaires, ses tourments) est finalement assez rarement bien rendu. La meilleure approche sans doute est justement de ne pas tomber dans le piège de la complaisance : les adolescents ont les mêmes aspirations que les adultes, la même cruauté sinon plus, la même capacité à se jouer des autres, les mêmes désirs. La grande réussite de l’approche du film, comme souvent chez Oshima ou Imamura quand ils montrent de tels personnages en marge à cette époque, c’est bien de montrer une forme de brutalité de la vie, et de parvenir à montrer des situations et des personnages en lutte sans dénoncer, se moquer, caricaturer ou tomber donc dans l’excès inverse, la complaisance. C’est souvent cru tout simplement.

Wakae rencontre donc Saburo, à la fois plus âgé et de « meilleure famille ». Pour lui sa place est ailleurs qu’auprès des siens, il se sent asphyxié par l’ambition de son frère aîné et les attentes que place en lui toute la famille. Saburo ne fait rien, ne s’intéresse à rien, ne vaut rien, et c’est donc tout naturellement qu’il s’éprend de Wakae la sauvageonne. Mais leur passion est aussi destructrice que bienvenue comme si la place que prenait l’autre pour le soutenir devait finir fatalement par le pousser dans le précipite. « Non, Orphée, ne te retourne pas ! » Conscient que leur amour ne fait que les détruire, Saburo trouve à s’émanciper du poids de sa famille (et de l’amour destructeur de Wakae) en s’entichant d’une autre fille, modeste mais sérieuse ; mais Wakae, en lui courant après, met le feu accidentellement au poulailler de cette famille où Saburo avait trouvé refuge. Les voilà séparés pour de bon. C’est le début du placement de Wakae en maison de redressement (Nippon mécanique).

Rapports extérieur/intérieur, des vitres, de la neige, et de la musique lyrique… un côté Docteur Jivago pour nos adolescents cabossés

 

Le film aurait pu tourner ici au misérabilisme. L’une des nombreuses réussites du film, c’est de ne pas dénoncer bêtement et systématiquement toutes les figures de l’autorité en prenant à chaque fois fait et cause pour ses personnages adolescents. (La compassion est bonne pour ceux qui veulent jeter une petite larme et repartir avec leur conscience assagie.) La vie y est rude dans cet établissement, les adolescentes ne se font pas de cadeaux, mais tous y sont mieux qu’à l’extérieur, et l’ensemble du personnel ont un véritable désir de montrer la voie à ces sauvageonnes pour leur permettre de rebondir. Pas de complaisance, mais une infinie bienveillance pour des êtres chahutés par la vie. Le constat sonne juste, car s’il y a de l’espoir dans cette maison où se « redresser », on n’y nourrit aucune illusion. La vie est cruelle, en dehors comme à l’intérieur du refuge, car le monde est identique et les règles rigoureusement les mêmes. L’une des phrases clés du film est ainsi prononcé par une des locataires que Wakae surprend en train de fumer dans sa chambre quand toutes les autres regardent un film : « Mais nous serons toujours que des parias ». Au Japon peut-être plus qu’ailleurs, la condition, le statut, sont déterminés par la naissance, et aussi comme elle le dit par le « passé ». Son passé à elle lui collera toujours à la peau. La même fille avait crié plus tôt alors qu’elles participaient à une course et se faisaient chahuter par des villageois : « Nous sommes des êtres humains ! ». Wakae pour échapper à cette logique, ou à cette fatalité, trouve avec l’aide des éducateurs une place de couturière dans une autre ville. C’est là que la tragédie prend corps. La fuite est depuis cinq mille ans un excellent moteur dramatique. Comprenant comme Saburo avant elle, qu’ils devaient d’abord arriver à se construire individuellement plutôt que de satisfaire à la possibilité à court terme de se reposer sur l’autre, sachant que dans leur situation, agissant comme une drogue, ils se consumeraient mutuellement, elle décide, et parce qu’elle aime Saburo, de quitter la ville sans le prévenir. Prévenu à temps, Saburo la rattrape sur le quai et le film prend tout à coup une autre dimension.

Ce qui aurait pu se jouer en trente secondes sur le quai, Urayama et Ishidô en font un dénouement qui s’étire en longueur et sur différentes séquences d’anthologie. La facilité aurait été d’opposer le désir de l’un et la conviction de l’autre et de finir sur quelques lignes de dialogues. Seulement ces deux être-là s’aiment et ils savent que même s’ils doivent prendre des chemins différents quitte à se retrouver plus tard, c’est un choix qu’ils vont devoir prendre ensemble. La force du film social presque : le conflit ne se fait pas entre les personnages ; l’opposant, il n’est pas caractérisé à travers les traits d’un persécuteur, c’est au contraire un contexte qui pèse sur le destin des personnages.

Voilà donc nos deux jeunes amoureux autour d’une table de restaurant au milieu d’autres voyageurs attendant le départ de leur train. Un classique, et pourtant.

Ce dernier quart d’heure est d’une grâce totale. L’histoire, le sujet, les situations ne comptent plus, il n’y a plus que la mise en scène de deux êtres face à leur choix. On oublie qu’il s’agit d’adolescents. Le temps n’est plus rien, le premier et le second plan se mêlent. Tout se brouille et tout se concentre autour de ce choix qui devra décider du destin de deux êtres qui s’adorent : Wakae doit-elle ou non partir et s’éloigner de Saburo. La situation pourrait être assez commune (bien que le fait de décider « ensemble », ou plutôt « en accord » — Wakae attendant que Saburo accepte de la laisser partir mais lui laissant le choix – n’ait rien lui de commun), sa mise en forme tient du génie. Ralentissement de la situation pour en augmenter la tension (quitte à reproduire les mêmes plans) ; accélération et transformation du rythme une fois la décision prise (mouvement lent, mouvement rapide) ; et comme dans ces chefs-d’œuvres où les fins sont interminables, touchées, oui, par la grâce, les dénouements ne cessent de faire des petits — quand il n’y en a plus, il y en a encore. Comme quand à la fin du spectacle les lumières s’éteignent et qu’il ne veut plus nous quitter. Il faut imaginer la fin du Lauréat[1] dilaté sur une quinzaine de minutes. Du coup d’éclat ou coup de… grâce. Il y a des films qui s’élancent pour ne jamais retomber. Ainsi Saburo et Wakae se retrouvent dans le même train, et c’est Saburo qui expliquera à sa belle la marche à suivre : leurs chemins se séparent mais s’ils s’aiment encore ils pourront se retrouver, changer, sans que la présence de l’autre ne les intoxique. Deux êtres qui s’aiment lâchés à la dérive d’un bout à l’autre de l’océan.

La scène du restaurant, c’est donc là que tout commence, une des meilleures scènes du genre avec le traitement le plus hallucinant de l’arrière-plan jamais vu. Ce qu’on verrait dans n’importe quel film banal ce sont des figurants ; là on y voit des acteurs réagir, agir même, face à la “scène” qui se joue tout près d’eux ; jusqu’à offrir en toute fin un contrepoint idéal… et presque satirique : la futilité d’un spectacle télévisé qui aguiche comme des mouches nos clients dans cette salle de restaurant animée, face à ce choix qui tarde à se faire entre deux adolescents. Quand l’arrière-plan vient rehausser le premier, lui donner le relief presque du réel ou l’harmonie tragique d’un jeu de destins où chacun jouerait sa propre partition tout en composant un ensemble cohérent et indivisible. Point, contrepoint. On dit qu’un bon acteur c’est un acteur qui sait écouter, alors que dire des figurants qui écoutent ?… et qui finissent par s’animer au milieu d’un décor qui ne se contente le plus souvent que de ne proposer un tableau immobile de figures sans histoires. Sidérant de justesse pour la scène la plus cruciale du film. (Avant ça le réal avait déjà montré dans quelques séquences son intérêt assez singulier pour l’arrière-plan, à la Orson Welles presque. À un moment, je pense même avoir vu la caméra perdre le point pour le retrouver aussitôt ; ça ne pourrait être qu’un accident mais cela illustrait pourtant parfaitement la sensation du spectateur à laisser son attention vagabonder en arrière-plan ou simplement avoir l’œil qui se trouble pour réfléchir ou se distraire…)

C’est beau le talent quand même, parce qu’il vous cloue le bec et vous fait mijoter encore longtemps en pensées la force de leurs évidences…

 

La Grande Ville, Satyajit Ray (1963)

La Grande Ville, Satyajit Ray (1963)
Note : 9/10

La grande ville (1963) on IMDb 8,3/1

— TOP FILMS

Listes :

Limguela top films

L’obscurité de Lim

MyMovies: A-C+

Liens internes :

Le top des films de Satyajit Ray

Les films commentés de Satyajit Ray

Réalisateur Satyajit Ray
Année 1963
Avec Anil Chatterjee, Madhabi Mukherjee, Jaya Bhaduri
Vu en mars 2011  B- rehaussé

On retrouve Madhabi Mukherjee avec qui Ray vient de tourner Charulata.

Je préfère largement Ray quand il filme des histoires contemporaines (ou clairement traditionnelles comme Apu), et surtout des histoires faisant le lien entre des personnages quittant leur campagne pour la ville, passant de “paysans” à des citadins. On est un peu comme chez Naruse. L’intérêt du récit, ce sont les transitions, entre deux mondes, le choc des cultures et les nouvelles mœurs. (D’ailleurs on pourrait s’interroger sur la quasi-invisibilité en France de tels sujets. Notre cinéma est soit disant social, mais alors que notre société est en train de changer pour devenir clairement multiculturelle, on voit rarement des Noirs, des Arabes ou des Asiatiques dans les films, et surtout on ne parle pas de ce qu’ils apportent et de la manière dont eux changent de comportement… Soit un Arabe est un comique ou un clandestin, jamais il n’a un job normal où il doit s’insérer comme tout le monde, soit on a un cinéma de bobos. Ou du Welcome, ou du LOL — Reste 35 rhums de Claire Denis…).

Bref Arati vit à Calcutta avec son mari, employé de banque avec une bonne situation, le père et la mère de celui-ci (on suit la tradition de la bru allant dans la famille du marié), sa fille et son petit garçon. Ils viennent de la campagne (Bengale comme toujours), mais ils sont semble-t-il d’une caste modeste (mais ni trop pauvre ni trop haute). L’arrivée dans la grande ville implique un nouveau mode de vie, de nouveaux besoins, de nouvelles relations… La gamine voudrait étudier et continuer ses études, le grand-père se morfond parce qu’il a perdu ses lunettes et lui l’ancien instituteur se sent à la ramasse de tout. Arati, femme modèle au foyer… voudrait travailler pour sortir un peu de chez elle, ramener un peu d’argent à la maison.

Son mari accepte, mais lui demande d’arrêter s’il trouve un jour un travail de complément. Ils font les petites annonces, Arati se présente à un entretien et est reçue un peu à la surprise de son mari. Elle devient représentante, c’est-à-dire qu’elle fait du porte-à-porte l’après-midi dans les maisons des quartiers aisés de la ville pour proposer des machines à tricoter aux femmes au foyer qui à cet instant de la journée se repose. Il faut annoncer la nouvelle au patriarche, qui malgré le fait qu’il soit un ancien enseignant, a des idées un peu arrêtées, traditionnelles sur la place de la femme. Elle est au foyer et nulle part ailleurs. Arati accepte le travail et malgré des débuts difficiles finit par être le meilleur élément de la boîte. Avec son salaire et ses commissions Arati devient plus indépendante, offre des cadeaux, est heureuse, plus épanouie. Et pourtant… son mari commence à s’inquiéter de cette nouvelle indépendance. Comme lui reproche sa femme, il interprète mal tout événement (le rouge à lèvre, le fait qu’elle se fasse raccompagner par son patron, qu’elle parle à des hommes…). Son mari tâche donc de trouver un métier de complément pour demander à sa femme d’arrêter de travailler comme ils l’avaient prévu. D’un autre côté son môme se plaint qu’elle ne soit plus présente, le patriarche ne parle plus à son fils, la gamine se met à faire la cuisine et veut renoncer à ses études… Il lui écrit sa lettre de départ, Arati se présente au bureau de son patron… et là son mari l’appelle (oui, oui c’est comme ça en Inde, on peut appeler sa femme dans le bureau de son patron) pour lui dire qu’il a été licencié, sa banque a fait faillite.

Arati doit donc garder son boulot pour nourrir la famille. Le mari a du mal à digérer la situation au début, mais tout finit bien… comme dans n’importe quel petit drame bourgeois.