Le retour d’Alice

La Femme qui s’est enfuie
Titre original : Domangchin yeoja / 도망친 여자
Année : 2020
Réalisation : Hong Sang-soo
Avec : Kim Min-hee, Seo Young-hwa, Song Seon-mi, Kim Sae-byuk, Lee Eun-mi, Kwon Hae-hyo
Je crois avoir rarement vu un titre révéler autant les parts d’ombre d’un récit qui refusera de se dévoiler complètement au cours de ses quelque 75 minutes.
(Cette fois, les traducteurs se sont contentés de traduire littéralement le titre original. Usage pas toujours respecté. Certains distributeurs en France aiment céder aux injonctions publicitaires en charcutant avec le cinéaste coréen comme avec d’autres la nature souvent instructive des titres de ses films… Un peu comme mon titre idiot)
Rien dans le comportement de cette femme qui rencontre successivement d’anciennes connaissances n’indique (en dehors de son titre donc) qu’elle pourrait fuir. Quelques éléments sur sa vie privée laissent percevoir une femme qui, malheureuse au sein de son couple, aurait décidé de prendre l’air. Mais sans la précision du titre, la dimension psychologique la plus importante du film nous resterait inaccessible (de toute façon, chez le cinéaste, les aspects diégétiques qui demeurent hermétiques ont rarement pesé sur sa capacité à éveiller l’intérêt du spectateur).
Ce mystère ou ce non-dit donne au film un côté Le Repas, avec sa tendance à plonger dans l’incommunicabilité. On ne saura rien du mari, sinon qu’elle ne l’aime sans doute pas beaucoup et qu’elle s’est probablement mariée avec lui par dépit. Et l’on en apprendra plus au contraire… sur son ancien amant parti avec une autre femme. Le film s’enfonce dans le sinistre quand on comprend que si elle fuit, c’est aussi un peu pour se rapprocher de ce qu’elle a perdu. La mise en abîme finale (double ration) où elle se glisse dans une salle de cinéma vide lors d’une projection révèle ainsi le vide de son existence présente (certains prétendent qu’il pourrait s’agir d’un film de Hong Sang-soo).

Rarement, on aura vu au cinéma la solitude aussi bien exprimée d’un personnage enfermé dans la prison nostalgique d’un ancien amour perdu. Tout ce qui précède, les rencontres avec ses vieilles amies célibataires qui semblent heureuses ainsi, ne fait que préparer cette chute d’une tristesse infinie. Elle n’aura jamais eu l’occasion de goûter au bonheur et à la liberté d’être seule : sa solitude à elle était sans doute synonyme de mariage sans amour, un mariage qui l’asphyxie, et au moment d’essayer d’y échapper, tout la ramène à l’échec de sa relation passée. Hong Sang-soo n’a pas besoin d’explorer la possibilité d’un destin qui l’aurait mené vers le bonheur (ou l’amour). Son personnage ne cesse de le chercher pour nous. Certains plongent leur chagrin dans l’alcool, d’autres s’enivrent dans des salles vides de films tristes…
Notons autre chose également : le tournant apparent (mais peut-être inexact, je ne vérifierai pas) de Hong Sang-soo pour des récits de plus en plus centrés sur les femmes. Il y aura peut-être mis du temps, et c’est peut-être la force du temps, il se rapproche, me semble-t-il, des cinéastes qui préfèrent mettre les récits de femmes à l’honneur. Les hommes ne sont pas forcément exclus, mais ils sont peut-être moins présents, moins obsédés, et surtout, les femmes sont rarement dupes de leurs bêtises (même si elles restent toujours leurs victimes). Là encore, je ne vérifierai pas, mais ce virage s’est sans doute engagé avec sa rencontre avec Kim Min-hee et le scandale qui avait émaillé leur relation (à l’origine sans doute du sujet de Seule sur la plage la nuit — l’actrice, comme le personnage du film, ne participe plus à d’autres productions).
Les récits du cinéaste semblaient, avant cette rencontre, être focalisés sur des hommes (des artistes, dans une vaste majorité, donc sur lui). Depuis, la placer au centre de ses films est d’occasion non pas de l’envoyer dans les bras d’autres hommes, mais d’évoquer sa solitude et de l’accompagner d’autres femmes. Le male gaze sur la sororité en quelque sorte. Un grand classique du cinéma (certains titres y font souvent explicitement référence : Trois Femmes, Hannah et ses sœurs, Les Quatre Sœurs Makioka, Femmes au bord de la crise de nerfs, etc.). Et par trois fois au moins, cela a été l’occasion de voir Kim Min-hee aux côtés de Song Seon-mi. Dès Seule sur la plage la nuit, les deux actrices montraient une parfaite entente, et un baiser ponctuait même leur première scène. Dans Hotel by the River, l’une vient réconforter l’autre dans une complicité quasi fraternelle (voire amoureuse). Et le cinéaste remet le couvert dans ce film. Vingt ans pour trouver des perles, ça vaut le coup sans doute. Tamise encore quelques années, l’ami. Tu m’apporteras de l’or.
J’attends toujours ton chef-d’œuvre, en revanche. À moins que (puisqu’à chaque visionnage, on s’habitue) tu me laisses, par moi-même, faire de tes précédents films de grands films à l’occasion de visionnages futurs… Pas sûr de vouloir passer ma vie avec toi, tu sais, Jang-Cloode.
La Femme qui s’est enfuie, Hong Sang-soo 2020 Domangchin yeoja / 도망친 여자 | Jeonwonsa Film
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