La mûre, pas la guerre

Le Mûrier
Titre original : Ppong/뽕
Titre anglais : Mulberry
Année : 1985
Réalisation : Lee Doo-yong
Avec : Lee Mi-sook, Lee Dae-kun
Prix du meilleur film des Korean Association of Film Critics Awards en 1986, j’avoue que je n’étais pas préparé à ça. Rarement vu un mélange aussi inattendu et baroque : une sorte de K-pinku entre satire sociale et comédie noire. Le Mûrier est censé avoir été réalisé sous une dictature. La Corée est peut-être un des pays riches les plus prudes au monde. La Corée des années 80 n’avait encore rien de la puissance économique et culturelle de ce début du vingt-et-unième siècle, pourtant, allez produire un tel film aujourd’hui, avec ses audaces coquines, vous n’y arriverez sans doute pas. Les films érotiques coréens actuels ne montrent pas le dixième de ce qui nous est dévoilé ici (je suis loin d’être un spécialiste et je ne dis pas ça qu’à l’attention de ma mère). Alors en 1985… Existerait-il tout un pan (rose) du cinéma coréen encore à explorer ou ce Mûrier fait-il figure d’exception ? (Hum.)
La première situation sexualisée étonne déjà. Rien ne devrait pourtant nous choquer : entre mari et femme, quoi de plus naturel en somme ? devrait-on se demander en connaissant la suite. Disons que la manière a de quoi surprendre. On se dispute ainsi, un peu sur le ton de la farce, et puis…, une petite fellation, comme ça, avant de partir pour le « travail » ? Étrange mise en bouche. Au-delà de l’audace de la chute de la séquence, c’est bien la douche écossaise dans les différents niveaux de lecture et de ton qui surprend. Tout jusque-là présageait une farce et bi-bim-bap : « Une petite pipe pour la route ? ».
La femme d’un joueur invétéré, joueur occasionnel de bonneteau, maudit donc son homme pour ne pas lui ramener assez d’argent à la maison : une situation qui pourrait évoquer La Complainte du sentier (l’abandon de la famille laissée sans ressources ; le mari lâche qui réapparait épisodiquement), mais le ton est résolument celui de la farce, pas celui du drame. L’actrice est d’ailleurs excellente dans ce registre, tout en rupture, en exagérations et en plaintes (ou complaintes) plus ou moins feintes pour pousser le mari à réagir (typique de l’humour coréen avec son côté presque latin et grotesque). Bim-bam-boum.

La suite étonne davantage encore. Les hommes se succèdent dans le Lee de la femme abandonnée, le plus souvent contre quelques contributions en nature. Le seul à qui elle se refuse, c’est l’idiot du village, qui assiste tout envieux à ses parties de jambes en l’air, et qui n’a rien, lui, à proposer en échange (en réalité, ils ont tous leur côté « idiot du village », on sent le dédain pour le petit peuple des campagnes). Le plus étrange, c’est qu’elle semble y prendre parfois du plaisir, la bourrique. Et avec elle, chef opérateur et metteur en scène réunis s’amusent tout autant visiblement en s’appliquant à rendre les situations érotiques tout à fait jolies et plaisantes : Emmanuelle fait la mûre. On se croirait dans Le Village dans la brume, tourné deux ans plus tôt, et dans lequel on pointait déjà du doigt les mœurs sexuelles étranges des petites gens de la campagne. Sauf que le registre du film se rapprochait surtout du thriller psychologique façon Les Chiens de paille. Tout y était suspect, source de danger pour le personnage féminin principal ou de malaise. Dans Le Mûrier, au contraire, que la femme délaissée soit poussée par la force des choses à se prostituer, qu’elle se fasse violer, molester par les gens du village, par le mari à qui est révélée la chose à son retour (pas du tout façon Night Drum), l’humour sert toujours à dédramatiser les situations. De quoi laisser pantois. Même le sujet de la prostitution y est traité avec une étonnante légèreté : des petits coups pour un sac de riz, quelques feuilles de mûrier ; et puis, la femme y prend goût, comprenant qu’elle pourrait y gagner autre chose qui satisferait à sa coquetterie… Pas certain de saisir le message… Au lieu d’en faire résolument une victime, la farce oblige à la regarder comme une garce, une femme intéressée… L’inévitable lubricité des pentes savonneuses, sans doute.
On n’hésite pas non plus à nous montrer l’actrice à demi dénudée. Pas besoin de beaucoup : elle est si belle que dix centimètres de peau dévoilée derrière un hanbok possèdent un pouvoir suggestif et sexuel bien plus grand que n’importe quel film érotique actuel (si tant est que ça existe encore).
Le sens de la satire coréenne m’échappe sur ce coup. Les critiques de cinéma coréens de l’époque devront m’expliquer la chose. Certaines distances mises volontairement avec les personnages grâce à l’humour paraissent aujourd’hui bien malvenues. On hausse les épaules devant la lâcheté du mari. Et la morale du film semble faire de sa femme non pas la victime de l’inconsidération coupable de son homme, mais une complice, sinon une garce qui se laisse aller à la facilité de faire commerce de son corps. Comme si les femmes qui en étaient victimes cachaient toute une nature nymphomane… (Hein ? con même.)
C’est bien la satire. Encore faut-il tirer sur le bon cheval. Et c’est toute la difficulté du genre, quand érotisme et farce se trouvent mêlés.
Le film s’achève avec les pleurs de la femme qui voit son mari repartir sur les routes, comme pour relancer un nouveau cycle de souffrance, d’humiliations, de solitude, de viol ou de prostitution. D’accord, sauf qu’à force de tout prendre à la légère, on n’a guère plus d’empathie pour elle. Puisque rien n’est grave, en quoi cela devrait-il poser un problème si ce cycle pourtant infernal continuait ? Elle fera farce. Comme les fois précédentes. Dans un film, on peut changer de position, comme ça, comme quand on fait l’amour ?
Le Mûrier, Lee Doo-yong (1985) Ppong/뽕 | Taehung Pictures
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