Le Vandale, William Wyler, Howard Hawks (1936)

Le Vandale

Come and Get It
Année : 1936

Réalisation :

William Wyler
&
Howard Hawks

Avec :

Edward Arnold
Joel McCrea
Frances Farmer

8/10 IMDb iCM

On n’est peut-être pas habitué à voir Edward Arnold dans un tout premier rôle, surtout quand on trouve également à l’affiche Joel McCrea, et le film manque peut-être un peu d’ampleur, comme un clou sur lequel on n’aurait frappé qu’un coup de marteau, mais c’est peut-être aussi la qualité du film : le finale arrive vite, et il est tranchant, sans surprises et sans concessions.

L’ellipse achevant le premier acte et peut-être aussi un peu grosse, et on aurait gagné à partir sur de nouvelles pistes afin de voir par exemple les enfants grandir et devenir adultes, avant de nous recentrer sur le cœur du sujet : l’amourette contrariée du père qu’il tentera laborieusement de faire revivre avant de se faire traiter comme il se doit de vieux chnoque… Une fin, à la fois cruelle et juste, qui sonne comme une remarque d’enfant… à l’oreille des vieux.

On n’est pas sérieux quand on n’a… quand on n’a… que l’amour.


Le Vandale, William Wyler & Howard Hawks Come and Get It (1936) | The Samuel Goldwyn Company


Ils étaient trois, William Wyler (1936)

These Three

These Three
Année : 1936

Réalisation :

William Wyler

Avec :

Miriam Hopkins
Merle Oberon
Joel McCrea

8/10 IMDb

Listes sur IMDb :

L’obscurité de Lim

MyMovies: A-C+

Première version de La Rumeur du même William Wyler et déjà un grand film. Un trio rêvé et une Bonita Granville exceptionnelle dans le rôle de la petite peste, sorte de Vincent Price de 13 ans (non pas que Vincent Price soit réellement flippant, mais c’est bien le fait de voir Vincent Price dans ce regard d’une jeune fille de 13 ans qui produit une étrange sidération) jouant tour à tour les rôles de Pierre et du Loup sans jamais cesser de crier à la figure de qui lui tient tête qu’elle « a vu le loup » (ou presque) tout en sachant pertinemment la confusion que cette expression produira dans la tête des adultes… Seul peut-être l’enfant insupportable de Fallen Idol peut rivaliser (les deux sachant très bien surjouer l’innocence qu’on prête généralement aux enfants de leur âge).

Seuls l’introduction (raccourcie) et deux éléments du finale seront modifiés dans le remake, et pas des moindres.

Miriam Hopkins reprendra le rôle de la grand-mère qui portera un écho dramatique aux dires de sa protégée. Facétie de casting, vingt-cinq ans après, le dilemme pour son personnage étant de démêler le vrai du faux… : les vieux spectateurs se seront rappelés que si un personnage devait savoir, c’était bien le sien.


These Three / Ils étaient trois, William Wyler (1936) | The Samuel Goldwyn Company


Stars in my Crown, Jacques Tourneur (1950)

Stars in my Crown

Stars in my Crown
Année : 1950

Réalisation :

Jacques Tourneur

Avec :

Joel McCrea
Ellen Drew
Dean Stockwell

8/10 IMDb iCM

Les 365 westerns à voir avant de tomber de sa selle

Listes sur IMDb :

L’obscurité de Lim

MyMovies: A-C+

Lim’s favorite westerns

No-western sans arme ou presque (ça commence par un coup d’éclat du pasteur pour s’intégrer à la communauté). L’accent est porté sur les relations entre les différents protagonistes et notamment l’opposition entre le jeune médecin athée et le pasteur. Celle-ci tourne très largement à l’avantage du dernier, mais assez curieusement, on échappe aux bondieuseries grossières. Au-delà de son penchant pour la religion, cette histoire parle surtout très bien de morale et de justice.

Aspect noir très appréciable avec utilisation notable d’une voix off et d’un noir et blanc très contrasté. Sublime reconstitution de l’Ouest également, avec un design soigné pour les intérieurs, loin des pétards de cow-boys ou des saloons faisant tomber pas mal de films du genre dans le folklore. L’autre Ouest, le plus intéressant, pas celui des mythes de la gâchette, mais du développement de la civilisation sur de nouvelles terres.

La version western du Journal d’un curé de campagne.


Stars in my Crown, Jacques Tourneur 1950 | Metro-Goldwyn-Mayer


Le juge Thorne fait sa loi, Tourneur (1955)

Stranger on Horseback

Stranger on Horseback
Année : 1955

Réalisation :

Jacques Tourneur

Avec :

Joel McCrea
Miroslava
Kevin McCarthy

8/10 IMDb iCM

Les 365 westerns à voir avant de tomber de sa selle

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L’obscurité de Lim

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Lim’s favorite westerns

Même veine que Stars in my Crown, le juge itinérant remplaçant celui du pasteur. 

L’atmosphère presque bressonnienne, sans musique, sans éclats, au rythme de traînard, fait particulièrement plaisir avant que Tourneur fasse appel aux violons, et sans que cela jure avec ce qui précède d’ailleurs.

La chute, et la mort du père de la témoin, est ratée, faute peut-être de matériel, ou par bienséance (montrer un cheval tomber d’un ravin, ce n’est pas top). Quoi qu’il en soit, même sans montrer la scène en détail, la réaction de la fille est mal amenée, voire absente. Le twist presque littéral du juge à la fin est aussi assez mal mené, avec une sorte de ruse de sioux prépubère pour surprendre ses ennemis… Tout ce qui précède est bien construit. Le film peine toutefois à reproduire l’enthousiasme final de Stars in my Crown.


Le juge Thorne fait sa loi, Jacques Tourneur 1955 Stranger on Horseback | Leonard Goldstein Production


Four Faces West, Alfred E. Green (1948)

Four Faces West

Four Faces WestFour_Faces_WestAnnée : 1948

Réalisation :

Alfred E. Green

8,5/10  IMDb

— TOP FILMS

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L’obscurité de Lim

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Lim’s favorite westerns

Les 365 westerns à voir avant de tomber de sa selle

Excellent western sans prétentions. Pas de grands moyens, ni de grands effets, mais un ton juste et une moralité à toute épreuve. Un de ces anti-westerns où les coups de feu sont rares (aucun n’est tiré ici et on ne manque jamais de le rappeler, subtilement, dans le film) et où les hommes sortent grandis.

Tout cela, la même année que le Moonrise de Borzage, où un personnage allait de la même manière se laisser convaincre de se rendre, et où la justice, la loi, l’ordre, sont rendus par des hommes justes. Un peu d’espérance, et de naïveté, ça aide à montrer la voie. « Ici est passé Ross McEwan », qu’on peut lire sur la roche. Oui, il était bien le seul.

L’actrice principale, Frances Dee, est formidable, ainsi que Joel McCrea comme d’habitude (ces deux-là seront mariés très longtemps), mais aussi tous les autres acteurs de la distribution. Les fausses pistes sont parfaitement menées comme dans un bon petit film noir (un côté The Narrow Margin au début, lors d’une séquence dans un train) et les partis pris sont sans détour. Larmoyant, naïf, idiot, moralisateur, diront certains. Non, simple et juste.

Un bon petit film de coco si vous voulez mon avis.


Four Faces West, Alfred E. Green 1948 | Enterprise Productions, Harry Sherman Productions


Femme de feu, André De Toth (1947)

Œil pour œil

Ramrod

Note : 3 sur 5.

Femme de feu

Titre original : Ramrod

Année : 1947

Réalisation : André De Toth

Avec : Joel McCrea, Veronica Lake, Don DeFore

Si la mise en scène consiste à mettre en valeur la trajectoire et les enjeux de l’histoire, proposer une mise en place permettant de souligner et décrire parfaitement une situation, diriger au mieux les acteurs, adopter le rythme adéquat, ou savoir monter ses plans pour que les personnages n’aient pas l’air d’être des acteurs en train de jouer aux cow-boys ou aux Indiens, force est de constater qu’André de Toth a toujours été faiblard dans ce travail. Et ce n’est toujours pas ce film qui me convaincra du contraire…

Normal, on me dira pour un borgne d’être incapable de foutre du relief là où il faut, mais d’autres s’en sont mieux sortis. Si le scénario, l’histoire, les dialogues, tout ça est correct, il suffit de quelques détails pour faire foirer un film. Là où André de Toth s’en tire particulièrement bien, c’est d’abord dans les mouvements de caméra, toujours justes et élégants, tout en restant invisibles ; et il se montre particulièrement habile dans les scènes vers la fin durant la nuit, avec ce jeu de chat et de souris, qui fait regretter quelque peu que le film ne tourne pas davantage au « noir ».

La vraie catastrophe, en revanche, c’est la présence de Veronica Lake. Au lieu de se servir de sa fragilité, voire de sa taille, de sa fantaisie et de son caractère de mauvais petit garçon, on lui file une robe avec un corset qui ne fait que rappeler son étrange corps de gamine de treize ans, et surtout elle n’a pas les épaules pour jouer avec autorité un personnage aussi tordu, manipulateur et vicieux que celui-ci. De Vivien Leigh dans Autant en emporte le vent, à Claudia Cardinale dans Il était une fois dans l’Ouest, des femmes pugnaces qui vont leur montrer, aux hommes, de quel bois elles se chauffent, il y en a des tas, c’est un archétype presque du mythe américain, souvent en réaction, ou en contradiction, avec le mythe propret de la Southern Belle, assez inexistant dans le cinéma hollywoodien, et pour cause (Hollywoodien a été fait par les Canadiens, puis par les Européens). Sauf que Veronica Lake, ce n’est pas une actrice, c’est une présence, souvent un peu ridicule, dont il faut se servir au second degré comme d’un contrepoint. C’est bien pourquoi elle était si utile dans les comédies : vous lui foutez une frange devant les yeux, vous lui dites « Heu, t’as la mèche, là, devant… » et elle lève un œil un peu blasé pour dire sans bouger le reste « Je sais, je trouve ça con aussi, mais je n’ai pas envie de me faire gronder alors je le fais ». Le petit air blasé qui sied si bien aussi à la femme paresseusement fatale quand elle se mesure à un Ladd de sa taille, fout ici tout en l’air parce que colle pas du tout au personnage qui au contraire manipule, agit, se bat ; tout le contraire d’un personnage résigné, blasé des films noirs ou de la femme enfant tombant comme une brindille dans la soupe des comédies… Il faudrait se souvenir par exemple de ce qu’était capable de faire Audrey Hepburn dans Le Vent de la plaine. Quand on a un physique fragile, il faut jouer avec pour en faire une force, pas chercher à le dissimuler. Encore faut-il en avoir la capacité…

Dommage, parce que son partenaire des Voyages de Sullivan, Joel McCrea, dans le rôle du cow-boy inflexible s’en tire excellemment comme pas mal d’autres acteurs : Don DeFore, dans celui du cow-boy déjà plus flexible, par exemple, ou Arleen Whelan dans un rôle qu’aurait très bien pu tenir Olivia de Havilland (dans celui bien sûr de la femme inflexible — tout est question de flexibilité dans le western).

André de Toth peine souvent à user des gros plans quand il le faut, et c’est bien ennuyeux car quand il y prend le temps, c’est plutôt réussi. Comme lors de la rencontre entre Arleen Whelan et Veronica Lake. Exercice, certes imposé par la taille de la demoiselle, mais qui malgré tout ne fait qu’accentuer un peu plus ses limites (elle se fait bien bouffer la pauvre). Ou lors d’un gros plan sur le fusil en légère contre-plongée juste avant le duel final. Pour le reste, André laisse faire et ne souligne rien. Tout le job en fait est laissé à Adolph Deutsch qui assure ici une excellente partition… On enlève cette musique et les longueurs seraient plus criantes…

Bien pâlot au final. Il suffit parfois d’un rien pour foutre une belle production en l’air. Un metteur en scène sans génie et une erreur monumentale de casting. Il y a comme un hiatus quand la femme à la frange est dirigée par un borgne. L’un ne voit pas ce que fout l’autre, c’est plutôt ennuyeux.


Femme de feu, André De Toth 1947 Ramrod | Enterprise Productions


Sur La Saveur des goûts amers :

Les 365 westerns à voir avant de tomber de sa selle

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Les Voyages de Sullivan, Preston Sturges (1941)

Humble proposition pour empêcher les pauvres Negroes de Louisiane…

Les Voyages de Sullivan

Note : 3 sur 5.

Titre original : Sullivan’s Travels

Année : 1941

Réalisation : Preston Sturges

Avec : Joel McCrea, Veronica Lake

… ou d’ailleurs d’être à la charge de leurs maîtres ou de leur pays et pour les rendre utiles au public*.

*référence à un pamphlet écrit par l’auteur des Voyages de Gulliver.

Un réalisateur voudrait toucher du bout des doigts la pauvreté de la rue pour qu’elle puisse transparaître dans ses films. Pour cela, il entreprend de se faire passer pour un vagabond. L’aventure tourne court et il rencontre une actrice sans emploi à qui il promet du travail. Touché par ce qu’il y a rencontré, tout en étant conscient qu’il n’a pas vécu ce que eux vivent au quotidien, il se jette une nuit dehors avec l’idée de donner à ses pauvres gens quelques dollars. Il se fait agresser, voler tout son argent et est laissé inconscient dans un wagon. Suite à un quiproquo, ses amis apprennent sa mort annoncée dans les journaux.

Ayant perdu la mémoire, accusé d’une agression sur un employé des chemins de fer, il est alors envoyé au bagne pour six ans. Il découvre lors d’une séance de cinéma dans une église que le plus grand cadeau qu’on puisse faire au petit peuple, ce sont des comédies. Il trouve alors l’idée pour recouvrer son identité : se faire accuser de son propre assassinat. Ses amis voient sa photo dans les journaux et le reconnaissent. On le libère et lui demande s’il va faire un film de tout cela, comme il l’avait imaginé au tout début de cette histoire, mais il n’a qu’une idée en tête : pour divertir ces petites gens, il n’y a rien de mieux que la comédie…

(fin du spoiler)

Assez inégal comme film. Ça saute d’une digression à une autre, ressemble à une histoire vraie, absolument pas à une histoire avec un parcours logique. Pas d’unité d’action. On sent bien l’idée de départ, vouloir comprendre ce que c’est qu’être pauvre, les goûts des gens d’en bas… Idée parfaitement louable à la Benigni, de montrer une certaine empathie. Mais on prend le risque de les regarder de haut. Et c’est bien l’impression que ça m’a laissée. Parce qu’au-delà du scénario fourre-tout, il y a la morale de l’histoire. La fin semble oublier que le réalisateur s’est bien rendu coupable de l’agression de cet employé de chemin de fer. Or dès que son identité est révélée, il échappe à la justice. Comme si le fait d’être un homme puissant l’affranchissait de sa sentence. Pour un film voulant se ranger du côté du public, des pauvres, c’est une vision assez contraire à l’idée d’égalité… L’autre idée voulant qu’il faille faire des comédies parce que c’est ce qu’attend le public est peu convaincante. On n’est pas loin de l’idée d’opium du peuple. Sturges nous dit que les films à message c’est nul et qu’il vaudrait mieux regarder des bons films comiques qui ne prennent pas la tête, sauf que ça, si ce n’est pas un message, c’est quoi ?…

Heureusement que le film est sauvé par les acteurs. Joel McCrea est l’homme idéal pour ce rôle. Tellement propre sur lui, plein de bonnes intentions. Certains diraient lice. Et bien sûr Veronica Lake…, la vamp adolescente qui sert un peu de prétexte à l’introduction du personnage féminin dans l’histoire. Elle est totalement hors sujet. Elle est la raison pour laquelle on a droit à une demi-heure sinon plus de digression. Comme dirait le cinéaste, il faut toujours un personnage féminin… Sauf que mettre une romance au milieu de toute cette histoire, soit on en fait réellement une comédie romantique comme il y en avait des tonnes à cette époque, soit on fait un autre film. On ne plante pas un personnage comme ça au début du film pour le lâcher en route à la fin parce que le héros doit suivre son chemin…

Reste quelques dialogues savoureux. Comme quand le réalisateur et son actrice se lancent à la rencontre des pauvres, et là, face à un couple de vagabonds, le cinéaste demande : « Alors, qu’est-ce que vous pensez des problèmes de la classe ouvrière ? » Le reste…


Les Voyages de Sullivan, Preston Sturges 1941 Sullivan’s Travels | Paramount Pictures


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L’Oiseau de paradis, King Vidor (1932)

Tintin chez les Vahinés

L’Oiseau de paradis

The Bird of Paradise

Note : 3.5 sur 5.

Titre original : The Bird of Paradise

Année : 1932

Réalisation : King Vidor

Avec : Dolores del Rio, Joel McCrea

En dehors de l’indéniable talent de raconteur d’histoire de King Vidor, le film n’a plus grand intérêt aujourd’hui tant la connaissance, et la perception du monde dans son ensemble, avec ses différents environnements et ses différentes peuplades, a évolué depuis 1932. Le film avait sans doute une saveur exotique à l’époque, on y sent une exaltation des beautés des mondes paradisiaques des îles du Pacifique… À la limite, le film illustre et donne à voir un monde inconnu, même en trahissant probablement les usages des Polynésiens ; ce qui comptait pour le public d’alors était moins l’intérêt ethnologique que l’exhibition d’un fantasme sexuel. Et le film a ses côtés sensuels, oui.

Derrière le mythe du bon sauvage et du paradis perdu qui nous sont servis au début du film, on a droit à l’utilisation d’un peuple autochtone comme opposant au récit, au même titre que pouvaient l’être les Indiens dans certains westerns. Dans une perception contemporaine multiethnique, métissée, qui a vécu l’horreur de l’extrémisme xénophobe durant la Seconde Guerre mondiale, et dont nos tabous actuels tirent leurs origines, le film ne peut plus passer.

Si durant les années qui suivirent, sous la censure du code Hays, le film pouvait choquer par sa grande sensualité, aujourd’hui, c’est bien le visage montré des étrangers qui choque…

La femme (interprétée par une Dolores del Rio, au mieux mi-nue ; mais, c’est vrai, d’une beauté fascinante) est une représentation fantasmée du désir de l’homme, docile et aimante, prête à quitter son peuple de sauvages pour l’homme « civilisé ». Leur rencontre commence pourtant bien, telle Sephora sauvant Moïse après ses quarante jours passés dans le désert, Luana sauve Johnny des eaux… C’est ensuite que ça devient un peu plus douteux et que le fantasme va un peu loin. L’illusion qu’un homme « civilisé » puisse séduire une « sauvage » rien qu’en la désirant, que leur intérêt puisse être mutuel, ça paraît peu crédible, voire vulgaire, aujourd’hui. Lui ne veut que l’embrasser, elle, d’abord, se débat… puis se laisse faire. Aujourd’hui, on parlerait de harcèlement ou de viol. Ce qui est douteux, c’est de présenter ça comme une chose facile et due : je te désire, tu ne peux pas dire non, une fois que je t’aurais prise, tu comprendras que tu m’aimes. La xénophobie, elle commence dès cet amour forcé, fantasmé, sans une once de psychologie ou de réalisme, dès ce rapport simpliste et grossier de l’homme et de son éternelle étrangère, la femme. L’étranger est soit un ennemi barbare, soit un objet sexuel fasciné par la sophistication de l’homme blanc.

Ce « petit racisme » s’accentue quand nos deux héros jouent les Roméo et Juliette. Le choc des cultures est inégal. Chez Shakespeare, c’est le monde, les deux familles qui s’opposent à cet amour impossible et interdit. Ici, on présente clairement l’Occident comme une civilisation, un monde évolué, en opposition aux barbares, aux Polynésiens, sauvages, brutaux et cruels (forcément puisqu’ils refusent d’accepter leur amour). Johnny s’intéresse au cul de sa Luana aussi bien que nous guettons un bout de téton derrière son collier de fleurs. Mais quand il s’agit de commu-niquer, la cul-ture de Luana ne l’intéresse pas, parce que jugée inférieure, et c’est à elle d’apprendre sa langue. Le bon occidental qui la libère de son état animal pour en faire une femme évoluée… On rêve… L’idée du monde que se fait ici le pseudo-homme civilisé est simple : le monde appartient à l’homme évolué, donc à l’homme occidental, parce que sa culture est supérieure aux autres et, par conséquent, il se proclame le droit de piller, violer, ce monde à envie, sans avoir de compte à rendre à personne et certainement pas à ces animaux que sont ces indigènes, ignorants tout des beautés qui les entourent.

C’est ainsi que Johnny s’empare de la fille du chef polynésien. Il ne cherche même pas à discuter, à marchander : il la veut, et ça lui paraît tout naturel qu’il puisse la prendre s’il la veut. Je l’aime, je la désire, donc elle est à moi. On pille une femme comme on pille des ressources d’un pays, ou comme on vole les pêches du voisin sous prétexte qu’il ne les cueille pas. Un peu comme si l’Occidental, par son raffinement supérieur, était capable d’apprécier des choses que ces sauvages ne pouvaient pas. Le droit de la propriété, ça marche chez nous, mais quand on est chez les autres, on oublie nos principes et on se permet tout sous prétexte que « l’autre » n’est pas assez « évolué » pour apprécier certaines choses… Qui est le sauvage au final ?!…

Quand Luana invoque son dieu, Johnny lui dit sans ironie, sans le moindre doute sur sa supériorité, presque comme un ordre, qu’elle ne peut invoquer qu’un seul dieu, le sien. Là encore, le plus grossier, c’est que c’est présenté comme une évidence. L’homme blanc qui éduque l’indigène à la bonne parole, comme autrefois les missionnaires en Amérique du Sud ou ailleurs.

À un autre moment, pour la nourrir, l’homme chasse la tortue marine… espèce aujourd’hui protégée. Bien sûr s’offusquer d’une telle scène est anachronique, reste que c’est bien à cause de ces comportements idiots où l’homme se croit tout permis et au-dessus de la nature qu’on en arrive aujourd’hui à s’en agacer parce qu’on connaît la situation critique sur notre planète et que ce sont ces comportements qui en sont à l’origine. Anachronique oui, mais surtout un exemple de ce que nous étions, une preuve de notre mépris pour la nature et notre perception biaisée de son caractère « infini » ou « invulnérable ». Ce qui était autrefois perçu comme un véritable instant de bravoure, de courage, est aujourd’hui considéré comme un crime. On a cessé d’apprivoiser le monde. On le sait désormais : il est fini et fragile. Nous en rendre maître ne nous a pas plus aidés à le comprendre.
Cette histoire — la plus vieille que le monde ait contée —, c’est celle de la belle Hélène enlevée par Pâris. Sauf qu’il y a plus de 2 500 ans, Homère, un peu comme le fera Shakespeare avec Roméo et Juliette, construit deux blocs et raconte l’histoire selon les deux points de vue. C’est même probablement tout l’intérêt du récit : montrer les conflits d’intérêts, les dilemmes… On est déjà dans le choc des cultures, mais il y a un enjeu, celui de l’emporter face à un ennemi redoutable qui croit tout autant que l’autre camp être dans son bon droit. Trois mille ans plus tard, on a sacrément régressé dans le choc des cultures et dans la subtilité des confrontations… Il n’est plus question que du camp des hommes civilisés pour qui tout est permis, et celui des sauvages venant poursuivre bêtement leur femme comme un chien après son os. Il n’y a pas de débat possible : il y a l’homme légitime, et la bête qui doit obéir à son maître — lui devra apprendre à la dompter, ou simplement, fuir face à une telle férocité animale. Un peu rétrograde, donc.
Le récit, lui, est efficace. Il y a le savoir-faire de King Vidor. Mais c’est un rêve, un peu trop simpliste et con. Dolores del Rio n’est pas une vahiné, mais un fantasme facile, une Mexicaine maquillée comme un camion latino. Certes magnifique, envoûtante, charmante, mais elle est la preuve que son personnage est un prétexte à fantasmer, donc bien une Occidentale, une femme « civilisée »…, une femme facile, pour laquelle il ne sera pas nécessaire d’user de trop de sophistication pour la séduire. Une hymne à la femme facile. Un hymne à la bêtise bien occidentale.

dolores del rio, bird paradise, king vidor

L’Oiseau de paradis, King Vidor 1932 The Bird of Paradise | RKO Radio Pictures

Le film est entièrement disponible sur le Net, car tombé dans le domaine public

http://www.archive.org/details/Bird_of_Paradise_1932


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Rue sans issue, William Wyler (1937)

La rue meurt

Dead End Année : 1937

Réalisation :

William Wyler

7/10  IMDb

Avec

Sylvia Sidney, Joel McCrea, Humphrey Bogart

Un peu court. Le thème est intéressant, mais on n’a pas le temps de s’identifier aux personnages et à l’action.

L’histoire se déroule à New York, dans un quartier où les riches habitations empiètent sur les vieux quartiers miséreux. Baby face, un mafieux qui y a grandi y revient nostalgique de son premier amour, pendant qu’on suit la vie de Bohème de quatre ou cinq mômes qu’on appellera plus tard les Dead end kids et qu’on retrouvera dans plusieurs films de la Warner (Crime School, Les Anges aux figures sales, Je suis un criminel).

Huis clos avec une écriture théâtrale (le film est adapté, il me semble), on ne sort finalement jamais de ces décors de « fin de rue ». Ça fait très chronique, parce qu’on suit trois groupes de personnages qui n’ont pas forcément de rapport entre eux sinon que leurs histoires se télescopent dans une même unité spatiale. Bogart meurt un peu tôt, (pas encore la star qu’il deviendra par la suite).

Un film à voir malgré tout, une curiosité, et ça reste du Wyler. Ces décors sont magnifiques. Et on ne peut pas résister au sourire avenant et aux yeux humides de Sylvia Sidney.


Rue sans issue, William Wyler 1937 Dead End | The Samuel Goldwyn Company