Un jour avec, un jour sans, Hong Sang-soo (2015)

Une sage histoire

Note : 4 sur 5.

Un jour avec, un jour sans

Titre original : Jigeumeun matgo geuttaeneun tteullida / 지금은맞고그때는틀리다

Année : 2015

Réalisation : Hong Sang-soo

Avec : Jeong Jae-yeong, Kim Min-hee, Choi Hwa-Jeong, Seo Young-hwa, Yoon Yeo-jeong, Yoo Joon-sang, Go Ah-seong, Gi Ju-bong

Un de mes préférés, assurément. Hong Sang-soo s’amuse une nouvelle fois avec son récit en le découpant ici à la manière d’Eustache pour Une sale histoire. Une relation s’installe entre un cinéaste venu trop tôt à une conférence qu’il devra donner le lendemain et une jeune peintre : ils passent la journée ensemble, puis prennent un verre et terminent la soirée chez une amie de la peintre.

Jusque-là, c’est déjà tout à fait charmant : comme d’habitude, notre adhésion dépend de la qualité des acteurs. Et Hong Sang-soo semble même avoir une idée de génie pour les diriger : si les scènes de beuveries n’ont rien d’inhabituel chez lui, pourquoi diable n’avait-il jamais pensé à leur demander pour plus de crédibilité… de s’enivrer réellement ? Je plaisante, mais c’est en tout cas ce qu’on se dit quand on voit les deux acteurs se faire face, multiplier les verres et montrer autant de spontanéité, libérés de toute retenue.

Et puis, au bout d’une heure, on reprend tout et on recommence. Le jeu habituel des sept erreurs, l’univers quantique du cinéaste qui aime tant explorer les possibilités narratives, les occasions manquées, les récits alternatifs… Avec une idée somme toute assez simple, mais aussi audacieuse, dirait son propre personnage. Quelques différences jaillissent entre les situations, a-t-on manqué d’attention la première fois ou la mémoire que l’on se fait de cette première version est-elle conditionnée par la répétition ? Comme chez Eustache (avec un dispositif plus radical encore), l’aller-retour permanent entre les deux parties (jeu de comparaison) force la concentration, pousse à l’ironie, voire à une certaine forme de philosophie. Tous les jours, nous nous trouvons ainsi placés dans des positions capables d’influer sur notre environnement, notre rapport aux autres et notre destin. Les deux univers parallèles proposés ici ne s’opposent pas de manière radicale. Étrangement, c’est peut-être celui que l’on pourrait craindre tourner le plus mal qui s’avère le plus positif pour les deux personnages.

En tant que spectateur, ces séquences d’ivresse me paraissaient bien plus crédibles lors de la première partie : au contraire de la première, les acteurs ne me semblaient pas réellement ivres dans la seconde version. Était-ce le résultat d’une certaine lassitude de la répétition, la fin d’un effet de surprise ? Ou le cinéaste s’est-il amusé à créer de telles différences ? Nous pourrions nous amuser, nous, spectateurs, à imaginer, soit que les séquences aient été tournées à des jours d’intervalle et que les acteurs aient refusé de s’enivrer autant comme la première fois, soit (et ce serait plus crédible) que le cinéaste ait multiplié les prises en improvisation dirigée le même jour tout en leur demandant de continuer de boire. Il aurait ensuite placé au montage la séquence tournée plus tardivement (avec des acteurs ivres) avant la séquence tournée plus tôt (avec des acteurs encore relativement sobres). On peut le remarquer d’ailleurs, et sauf erreur de ma part, dans la première partie, les acteurs font face à deux bouteilles vides de soju et en sont à la troisième, tandis que dans la seconde partie, ils n’entament que la première, les deux autres bouteilles étant sur la table, pleines. C’est un classique chez les acteurs : si, à la première prise, on peut espérer plus de spontanéité (surtout en improvisation dirigée), à force de répéter, on gagne en idées nouvelles, on perd en fraîcheur et en sincérité… jusqu’à ce que la fatigue se fasse sentir et qu’on lâche prise. On ne saura jamais, et c’est tant mieux. L’intérêt de tels procédés ou astuces, au-delà du récit et de la comparaison, c’est bien de susciter de telles questions sur le film sans chercher à y répondre. Comme le tour d’un magicien, celui d’un cinéaste (et de son équipe) doit rester impénétrable…

Jeu des 7 erreurs : Un jour après trois heures d’impro (et d’alcool) / Un jour après une heure d’impro (et pas pour autant sans alcool)

Bien sûr, tout au long du film, on sourit de l’autodérision du cinéaste : ça ne m’arrive pas toujours, parler des cinéastes ou des créateurs à l’écran peut parfois m’agacer. Mais la pilule passe mieux avec des acteurs qui savent s’y prendre. Il faut parfois multiplier les prises pour trouver la bonne affinité entre les acteurs ; d’autres fois, ce sont les acteurs qu’il faut multiplier pour trouver la bonne osmose avec une histoire ou un public. Je n’ai pas souvenir de ces acteurs dans les autres films du réalisateur jusqu’ici (mais ma mémoire de physionomiste déficient joue souvent avec moi leur propre magie et leurs mauvais « tours »), ils sont parfaits. Et quelques-uns des chouchous du réalisateur qui apparaissent ici dans des seconds rôles font presque office de gardiens du temple (presque littéralement ici).

(Je suis la filmographie relativement dans l’ordre : c’est donc le premier film du cinéaste que je vois avec sa future égérie, Kim Min-hee. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle colle parfaitement au ton du cinéaste. C’est indéniable, sa présence a eu du bon dans son approche, et c’est une nouvelle ère qui s’ouvre pour lui avec cette rencontre. J’évoque cela ailleurs.)

Je pourrais, bien sûr, m’agacer en voyant le cinéaste toujours aussi attiré par les jolies filles, mais au moins ici, il ne joue pas les Woody Allen et n’impose pas à ses actrices une forme de gérontophilie malaisante : le personnage du cinéaste se trouve être certes plus âgé que la peintre, mais cela reste encore raisonnable. L’honneur et la morale sont saufs. Des mots d’amour, un baiser sur la joue, et puis s’en va.

C’est tellement plus beau comme ça, Sang-soo. Ne fais pas ton Jean-Claude Dusse, ne force pas, ne conclus pas (je parle de films). Parce que si tu nous proposes deux versions différentes d’une même journée, on se charge tout seuls des mille autres versions possibles où les personnages comme dans Un jour sans fin s’y reprennent chaque fois de façons différentes pour explorer les possibilités, même les plus graveleuses. Après tout, c’est un réflexe que le spectateur possède déjà et que tu ne fais qu’invoquer et exploiter à travers ton film : « Et si l’on avait agi autrement ? ».

On se pose, et on « pause ». Retour en arrière. « Et si ». Invoquer seulement les possibles, ne suggérer que de petites différences comme dans un jeu de sept erreurs, ce sera toujours mieux. Jean-Claude Dusse, lui, explorerait la possibilité unique qui lui serait offerte de conclure. Et il se l’imaginerait écrite par Marc Levy. Tu m’ennuies souvent, Sang-soo, mais je te reconnais au moins le fait de ne jamais tomber dans ces excès, ces « forçages ». Attention à toi cependant : j’espère que les films restent un prétexte à explorer tes fantasmes, que tu te sers d’eux pour produire, créer, et que tu ne franchis jamais la ligne jaune. Je t’ai à l’œil, Jang-Cloode : garde ta chemise.


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Nom de code : Shiri, Kang Je-kyu (1999)

Note : 3 sur 5.

Nom de code : Shiri

Titre original : Swiri

Année : 1999

Réalisation : Kang Je-kyu

Avec : Han Suk-kyu, Choi Min-sik, Yunjin Kim, Song Kang-ho

Thriller qui lorgne du côté des codes du genre à Hollywood et du style violent et sensible des films hongkongais. On est même peut-être à un tournant, le cinéma d’exploitation coréen prenant à l’occasion du nouveau siècle la place laissée vacante par le cinéma chinois désormais tourné à Hong Kong.

Le film aurait eu, en son temps, un énorme succès. Admettons, tous les ingrédients y sont réunis pour plaire au public. Il emprunte par ailleurs aussi beaucoup à Une journée en enfer. Le scénario multiplie les astuces et les passages obligés d’un thriller américain : des plantings à foison (décidément, après les films de Hong Sang-soo et The Spy Gone North, je suis en plein dedans), des revirements forcés, des histoires d’amour contrariées, une amitié mise à l’épreuve par les circonstances, la perte des êtres chers, la révélation sur la nature de ceux que l’on aime, la découverte élémentaire et surprenante qui nous incite à reconsidérer ce qui précède, l’idiot qui démontre un courage inattendu, les objets fétiches capables de vous soutirer quelques larmes, etc.

Y sont aussi reproduits certains excès et clichés typiques des films hongkongais : le personnage féminin innocent, l’opération de chirurgie esthétique, le mariage opportun, la sensiblerie, les gunfights peu crédibles…

Malheureusement, le film ne tutoie jamais les sommets et, dans sa réalisation (ou ses exagérations), il n’arrive pas beaucoup plus à la cheville des œuvres de John Woo, notamment. Pour le public coréen d’alors, je veux bien admettre que le film fasse la démonstration que la production de tels films commerciaux dans la péninsule pouvait être crédible. Le public français a éprouvé la même fierté avec Luc Besson à la fin du siècle dernier. Beaucoup des acteurs ici présents apparaîtront dans diverses productions du pays plus connues du public occidental.


Nom de code : Shiri, Kang Je-kyu 1999 | CJ Entertainment, CJ E&M Film Financing & Investment Entertainment & Comics, Frontier Works Comic


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In Another Country, Hong Sang-soo (2012)

Isabelle en quête d’auteur

Note : 3.5 sur 5.

In Another Country

Titre original : Da-reun na-ra-e-seo / 다른 나라에서

Année : 2012

Réalisation : Hong Sang-soo

Avec : Isabelle Huppert, Yoo Joon-sang, Kwon Hae-hyo, Moon So-ri, Moon Sung-keun, Jeong Yu-mi, Yoon Yeo-jeong

De la légèreté et de l’inconséquence chez Hong Sang-soo (toujours), mais elles ne font cette fois pas de victimes. Au mieux, des déçus. En somme, la renommée aidant, l’âge surtout, je n’ai aucun doute sur le fait qu’Isabelle Huppert puisse se défendre. Pas beaucoup plus de surprises sur le type de légèreté proposé ici : une fantaisie.

Je retrouve le Hong Sang-soo qui me séduit le plus, à savoir un cinéaste qui s’amuse avec la structure du récit. Différentes histoires courtes qui se succèdent servent de prétexte à un jeu de réécriture. À partir d’un lieu unique et de quelques personnages-cadres, d’autres apparaissent interprétés par la même actrice. Le réalisateur utilise comme à son habitude un certain nombre de plantings (la bouteille sur la plage, le parapluie) qui « mettent la puce à l’oreille ». Le procédé fait office de décors narratifs, mais pourquoi s’en priver. Hong Sang-soo joue à nouveau sur la frivolité de ses protagonistes, mais évite aussi la vulgarité d’un regard « masculin » (parfois un peu lourd, comme dans Haewon et les hommes).

En fonction du personnage qu’elle incarne, Isabelle Huppert assume le poids de cette fantaisie volage. Ce regard féminin change tout dans l’approche du cinéaste. Ses personnages peuvent se révéler follement amoureux d’un metteur en scène coréen qu’elle attend désespérément dans sa chambre en rêvant de flirter « en douce » avec lui loin des regards indiscrets ou partir en quête du « phare » du sauveteur en mer du coin. Isabelle Huppert n’hésite pas par ailleurs à jouer la bêtise (l’étonnement ou la crédulité, plus précisément), source bien sûr de quelques situations amusantes.

Contrairement à Haewon et les hommes, la distribution est aussi beaucoup plus à mon goût. Jung Yu-mi dans le rôle de la réceptionniste a ce petit air idiot mais charmant qui sied parfaitement au comique et à l’absurde de répétition des séquences. Youn Yuh-jung, dans celui d’une amie au chevet d’Isabelle Huppert, offre toujours une touche singulière, fantaisiste, aux films de Hong Sang-so dans lesquels elle apparaît (même si je la préfère lumineuse et naturelle comme ici plutôt que grincheuse comme dans d’autres films, car elle y manque alors un peu de justesse). Le personnage du sauveteur, parfaitement idiot, prisonnier d’une répétition de situations absurdes, est particulièrement savoureux. Et enfin, je dois l’avouer, je dois avoir un faible pour le charme pour le coup bien grincheux de Moon So-ri (déjà parfaite dans Ha ha ha) : une intelligence dans le regard, porté en coin, jaloux, suspicieux. Elle a une manière (comme d’autres Coréennes) d’exprimer la défiance en faisant des gros yeux et en prenant une posture bouche ouverte, je dois être un peu sadique parce que ce mauvais caractère (exagéré puisqu’il a pour but, par l’excès, de montrer à l’autre qu’il nous exaspère), je lui trouve quelque chose de tout à fait charmant. Évidemment, dans le film, ces yeux en coin, proposés en arrière-plan, ne font qu’ajouter au ton « léger » du film. Des actrices comiques, ce n’est pas si fréquent dans le cinéma coréen. C’est quand elles mènent la barque de Hong Sang-soo que son cinéma touche juste.


In Another Country, Hong Sang-soo 2012 Da-reun na-ra-e-seo / 다른 나라에서 | Jeonwonsa Films


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Haewon et les hommes, Hong Sang-soo (2013)

Sang-soo dans tous ses états

Note : 2.5 sur 5.

Haewon et les hommes

Titre original : Nugu-ui ttal-do anin Hae-won / 누구의 딸도 아닌 해원

Année : 2013

Réalisation : Hong Sang-soo

Avec : Jeong Eun-Chae, Lee Sun-kyun, Yoo Joon-sang, Ye Ji-won, Kim Ja-ok, Kim Eui-sung

Rien de bien enthousiasmant pour ce qui est présenté comme un de ses meilleurs films. Hong Sang-soo, sans des personnages ou des acteurs qu’on aime retrouver, sans les astuces narratives qui nous mettent la puce à l’oreille en quelque sorte, la saveur n’est pas la même. L’accessoire, la forme reste l’axe fort du cinéaste. Le film collectionne ici les astuces mal emboîtées et faciles : des mégots écrasés on ne sait trop pourquoi (leitmotiv), des remparts à Séoul gravis à deux occasions (comique de répétition ou technique du jeu de l’oie quantique), des tranches de récit oniriques (ou pas).

Pour ce qui est de la distribution, en dehors du vieux promeneur aux remparts (acteur récurrent qui fait office de sage mutique dans le cinéma de Hong Sang-soo), et peut-être de l’actrice principale, je suis loin d’être fan des acteurs habituels qui parsèment cette distribution. Leurs personnages me sortent par les yeux.

Une étudiante un peu perdue sentimentalement qui s’attache trop facilement (donc pas du tout) à deux hommes, qui, eux, cherchent avant tout à profiter de la situation. À ses côtés, un professeur qui en a fait sa maîtresse l’année d’avant et qui n’aurait rien contre le fait de profiter lui aussi de sa position pour sauter à nouveau sur l’occasion (et l’étudiante).

Quand le récit commence par se lancer dans les clichés, la manœuvre consiste à s’en écarter d’une manière ou d’une autre, non à s’y vautrer à chaque nouveau coup de pinceau. Le film s’appelle Haewon et les hommes, à ce compte, on prend plus de plaisir à voir cette gamine un peu lunaire partager les premières scènes avec deux femmes : Jane Birkin et sa mère.

J’ignore la part d’autofiction dans ses films, mais il ne faudrait pas que Hong Sang-soo soit un de ceux qui se servent de leur statut pour profiter de leurs collaboratrices. Les films ne deviendraient alors que des prétextes à diverses rencontres sentimentales et le spectateur n’aurait d’autre choix que de se faire le témoin ignorant de ce pitoyable stratagème. Certains réalisateurs coréens semblent ne pas y avoir échappé d’ailleurs. Hong Sang-soo montre ici une certaine forme de légèreté qu’on n’autorise qu’aux hommes (ou qu’ils s’autorisent tout seuls). L’inconséquence relative des dégâts que leur comportement peut provoquer sur leurs victimes (même consentante et adulte, Haewon doit assumer l’injonction du secret qui lui est imposé et subir les crises de jalousie puériles et déplacées de son « amant ») laisserait entendre que ce doit être une perspective crédible qui aurait la mauvaise idée de polluer la perception qu’on peut se faire de ses films. Il y a des limites à la décence à laquelle aucun spectateur ne peut échapper même en y résistant de toutes ses forces. Et il n’y a pas toujours un avantage à suggérer au public à qui l’on destine ses films que des pans entiers de ce qu’on y décrit contiennent une base autobiographique.

On pourra me rétorquer que le cinéma de Hong Sang-soo, à l’image de celui de Rohmer, ce ne sont que des histoires légères. Mais l’inconséquence, surtout quand on profite d’un statut pour user de son autorité sur d’autres qui y seraient sensibles, provoque un malaise et une suspicion difficiles à avaler. Les connards, on les aime (et pas toujours) sur l’écran, pas en dehors. Si l’on s’inspire de ceux de la vie réelle et qu’on en est un soi-même, disons que ça casse relativement efficacement le contrat de confiance passé entre auteur et spectateurs. D’autres évitent délicatement (ou hypocritement) de parler de ce dont on les accuse dans leurs films.


Note de fin de filmographie : Après quelques recherches, ce qu’on pouvait craindre avec ce film s’est vérifié. Trois ans après ce film, le cinéaste confirmera une liaison avec l’actrice qui deviendra finalement l’égérie de cette dernière partie de carrière. L’adultère ferait moins jaser en France qu’en Corée, mais cela laisse supposer malheureusement que Hong Sang-soo aurait sans doute abusé (au sens familier, pas sexuel, même si l’on peut aussi le supposer) de sa position. L’alcoolisme ou la solitude au sein d’un mariage raté n’excuse rien. Les cinéastes, a fortiori quand ce sont des hommes, quand ils font des avances et qu’elles sont refusées, cela n’a pas de conséquences sur eux. Des actrices, au contraire, peuvent y laisser des plumes. Parce que les acteurs sont toujours, et a fortiori quand ce sont des femmes, soumis aux désirs parfois capricieux de ceux qui leur donnent du travail : ce n’est ni les critiques ni le public qui les font tourner.

Regardons ce qu’il est advenu de la carrière de Kim Min-hee après l’officialisation de leur relation : elle qui avait tenu le rôle principal dans Mademoiselle n’a plus jamais tourné dans une production de cette ampleur. Elle est depuis, pour ainsi dire, assujettie au seul désir de son ancien amant et pas forcément libre non seulement dans ses choix de carrière (on ne décide pas forcément d’être l’égérie de quelqu’un, et l’on ne maîtrise pas ce qu’on fait de son image : le pouvoir de dire non est très limité), mais aussi dans sa vie personnelle. Quand un cinéaste connu trompe et quitte sa femme, il continue de travailler ; quand une femme de cinéaste (légitime ou non) qui est par ailleurs reconnue pour être l’actrice quasi exclusive de ce cinéaste, qui lui offre du travail quand elle décide de le quitter ?

La seule chose à espérer pour Kim Min-hee, c’est qu’elle soit pleinement maîtresse de ses choix. Et on peut en douter. Je n’aime généralement pas m’immiscer dans la vie personnelle des artistes (quoique, je ne me retiens pas pour évoquer les « filsde »), mais puisqu’on peut difficilement séparer le cinéaste Hong Sang-soo de l’homme, parce que c’est son choix, on y est un peu forcé ici. À l’image des séquences entre les séquences filmées qu’on s’imagine dans ses films, on peut même dire, qu’on l’accepte ou non, que cette part inconnue qui sépare la vie réelle, des fantasmes et des films du cinéaste fait partie intégrante de son cinéma. Malheureusement pour lui, à force de jouer trop près du feu, on finit par se brûler. Les avantages et les inconvénients de l’autofiction…

Dernière note de fin : Ce film est peut-être le seul de la décennie décevant à mes yeux. À la hauteur de films du cinéaste des années 2000 qui ne m’enthousiasment guère. À se demander si la conséquence du scandale de 2016 n’a pas été une obligation pour Hong Sang-soo de mettre les femmes bien plus au cœur de ces films au lieu d’en faire des objets de conquête ou des idiotes. Ses films se sont humanisés, féminisés, et ses acteurs récurrents (les plus en phase avec ses principes peut-être) ont formé un noyau dur, une troupe que le spectateur prend plaisir à retrouver. Faut-il qu’un cinéaste se comporte comme un connard avec les femmes pour venir ensuite être le plus convaincant possible dans son traitement des femmes ? Bergman, Mizoguchi, Allen… À en perdre la foi… Après, on pourra toujours me dire que Hong Sang-soo a l’alcool gentil et qu’il n’a fait des avances à des collaboratrices que dans ses films ou dans ses fantasmes (et à l’exception d’une autre).


Haewon et les hommes, Hong Sang-soo 2013 Nugu-ui ttal-do anin Hae-won / 누구의 딸도 아닌 해원 | Jeonwonsa Film


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Trois ou quatre films que je sais de Hong Sang-soo

Premiers films

Le Jour où le cochon est tombé dans le puits

Année : 1996

Le Pouvoir de la province de Kangwon

Année : 1998

La Vierge mise à nu par ses prétendants

Année : 2000

Note : 4 sur 5.

Note : 3.5 sur 5.

Note : 3 sur 5.

Premières impressions après avoir vu les six premiers films du cinéaste : un certain attrait pour la structure narrative, les leitmotivs, les histoires croisées amoureuses, les destins capricieux, etc. Tout cela ne serait pas sans trop me déplaire si le fond n’était pas si souvent délaissé au profit de la forme et de ces astuces, habitudes ou obstinations formelles. Le fond, c’est toujours dans un film la qualité de l’histoire proposée. J’admire la forme quand elle se met au service du fond… Et que cela paraisse étrange ou non, bien qu’ayant regardé ces six premiers films dans un ordre aléatoire, mes notes ne cessent de descendre.

Ainsi, dans son meilleur film vu jusqu’à présent (et son premier), Le Jour où le cochon est tombé dans le puits, j’ai trouvé le jeu à quatre et en parallèle parfaitement exécuté. Le récit en forme de jeu de l’oie ou des sept erreurs permet des retours en arrière et des perspectives différentes adoptées à partir d’un même événement. Une certaine tension se crée jusqu’à l’accomplissement final et relance en permanence la curiosité, ce qui au bout du compte sert au mieux l’histoire.

Le Pouvoir de la province de Kangwon joue sur des ressorts formels identiques, mais la nature des fils narratifs révélés petit à petit, leur nombre, tout ça perd de son intérêt par rapport au précédent film : les astuces formelles demeurent, mais le type de relations proposées et la facilité narrative de départ qui provoque la rencontre de deux personnes qui se connaissent dans un même lieu sans pour autant se voir n’aident pas à voir clair dans le récit. Dans ce type de structures, une fois le schéma initial compris, le spectateur admet une certaine marge dans la suspension de son jugement parce qu’il sait que des éléments ainsi déployés et perçus comme obscurs trouveront par la suite un sens nouveau. Sa capacité toutefois à subir ce genre d’exercice se heurtera toujours à certaines limites. À force d’abus, au moindre prétexte, l’élastique cède, et le spectateur refuse d’entrer dans ce petit jeu qui met sa patience au supplice.

La Vierge mise à nu par ses prétendants repose peut-être encore plus sur un jeu de sept erreurs. Les propositions temporelles revisitées dans le récit font clairement état de différences qui mettent à l’épreuve la cohérence dramatique d’ensemble. Excellente idée de départ, sauf que là encore, si la forme séduit, le sujet traité me paraît, au mieux, un peu anodin, au pire, incomplet. Sans aller jusqu’à vouloir prohiber les zones d’ombres dans un film, on peut exiger en retour que quand le récit révèle la nature de ces bribes d’événement opaques, cela en vaille la peine. Épuisé par ses longueurs, le film ne donne pas l’impression que chacune de ces séquences devait impérativement nous être montrée (les limites peut-être d’un récit où chaque pièce nouvelle peut contredire la cohérence dramatique de ce qui précède).

Le Jour où le cochon est tombé dans le puits, Hong Sang-soo 1996 Daijiga umule pajinnal | Dong-a Exports Co. Ltd.

Dernier point qui me semble affecter la qualité de ce que le spectateur perçoit, c’est l’interprétation et le choix des acteurs (sinon parfois, le choix même du cinéaste à déterminer telle ou telle activité pour un personnage : dans ce registre, on aurait presque l’impression que le cinéaste revendique son minimalisme et la répétition des types de lieux ou actions proposées). Hong Sang-soo fait dans l’incommunicabilité, là encore, cela a de quoi me séduire… et de quoi me lasser quand l’exécution déçoit. Certains acteurs manquent d’aisance avec cette forme d’interprétation : ils manquent de spontanéité, de créativité (pierre angulaire de l’improvisation) et se perdent parfois dans des silences qui au lieu d’être dans le rythme général de l’incommunicabilité (ou de la pesanteur, de la contemplation, peu importe comment on interprète ça) laisseraient plutôt penser qu’on a affaire à des prises ratées. On retrouve l’œil vide des acteurs perdus qui imposent des silences prolongés et qui témoignent plus d’un flottement chez l’acteur que chez le personnage. Dans les films suivants, toutefois, le cinéaste corrige le tir. Preuve que ce rythme trouvé dans ses premiers films n’était pas le seul fait du hasard (c’est un rythme tellement compliqué à obtenir des acteurs que c’est rarement un hasard). Mais signe aussi que le choix des acteurs laissait à désirer ou qu’Hong Sang-soo n’obtenait pas d’eux ce qu’il espérait (ce qui n’est pas loin d’être strictement la même chose, mais je vous laisse avec mes propres jeux des sept erreurs).

Je vais continuer sur ma lancée, mais s’il persiste à raconter des histoires avec des gens du cinéma ou s’il se répète sans rien apporter de neuf, je vais vite me lasser. À voir, un spectateur doit aussi pouvoir insister avec des cinéastes qui réalisent sans cesse le même film. Parmi leurs cinquante occurrences ou essais, par hasard ou non, se cache parfois une perle, un angle révélateur. Pour Hong Sang-soo, le défi, ce sera donc de voir s’il est parvenu dans la suite de sa filmographie à reproduire la qualité de son premier film, voire à le surpasser… Des cinéastes ayant produit un grand film à leurs débuts qui ne retrouveront jamais la même efficacité ou fraîcheur, ce ne serait pas un cas isolé. Soyons optimistes (mais prudents).


Jamais trois sans quatre.

J’avais des raisons d’être méfiant. Night and Day (2008)

Tout ce qui chez le réalisateur m’indiffère (et manifestement des points sur lesquels il insistera de plus en plus après ses premiers films) : des histoires de cul entre artistes. Tellement français. Le film a en plus le mauvais goût ici de mettre un seul homme au milieu de plusieurs femmes. Le côté plus choral et la parité des rôles de ses précédents films lui réussissaient mieux à mon sens. Surtout que les femmes qui tournent autour du personnage principal sont assez médiocres (à l’exception, peut-être, de l’élève des Beaux-Arts qu’il retrouve dans son rêve). La performance des actrices n’aide pas beaucoup. L’acteur qui joue le peintre, lui, s’en sort plutôt bien. Sans lui, le film aurait totalement manqué du seul charme qu’on peut lui reconnaître : l’humour. Ça donne un côté Bruno Dumont appréciable au style habituel d’Hong Sang-soo. Pour le reste, on oublie les structures alambiquées, les leitmotivs, les plantings. Deux ou trois choses pour révéler une ou deux informations, mais ça ne va pas plus loin. Ça me manquerait presque…

(J’avais vu trois des autres films des années 2000 bien avant, c’est pourquoi je suis directement passé à Night and Day.)

La suite aux prochains numéros.


Concernant Le Jour où le cochon est tombé dans le puits :

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La société se moque-t-elle des victimes des pseudo-sciences ?

 

Les capitales   

Science, technologie, espace, climat    

 

Réponse à ce tweet :

https://twitter.com/AntoninAtger/status/1627029015360946176

Ça m’a tout l’air d’être un faux dilemme. Pourquoi devrions-nous choisir entre ces deux propositions ? Personne ne se moque, c’est consternant. Consternant surtout pour la société qui favorise ces pratiques.

Quand quelque chose dysfonctionne dans une société, on aurait tout à gagner, non pas à pointer du doigt les victimes ou les profiteurs, mais ceux que l’on charge collectivement de nous représenter et d’émettre des lois et des règles en notre nom.

Mieux, ce sont aux sociétés savantes de faire leur part de travail afin que les pouvoirs publics agissent dans le sens de la collectivité.

D’ailleurs, je suis désolé de vous dire que dans mon entourage, si j’ai connu des personnes usant de charlatanerie, je ne me suis jamais moqué, ai exprimé mes doutes, mais aucunement je n’ai pu comprendre.

Pardon, mais quand une personne se fait arnaquer par un professionnel, quel qu’il soit, fait-on reposer sur la victime le poids d’une faute supplémentaire ? Il n’y a ni à comprendre ni à moquer les victimes d’arnaques.

Donc moi je vous propose deux options supplémentaires non excluantes : Les sociétés savantes doivent sanctionner tous les praticiens et chercheurs se réclamant de la pseudo-science. Le législateur doit mieux contrôler ces pratiques afin que cessent de prospérer ces techniques.

Or, en la matière, ça n’arrivera jamais. Parce qu’en matière de santé, on estime que la charlatanerie ne doit pas être remise en question. Il faut rester confraternelles entre personnes de même caste.

On remarque d’ailleurs ce même désintérêt des personnes « bien informées » face à celles qui ne le sont pas quand il est question de la promotion ou de l’adoption des bonnes pratiques d’hygiène de vie. Les pauvres et la malbouffe, avec la cigarette, etc.

Les riches, les « personnes bien informées », se portent bien. Donc si les pauvres sont ignorants ou trop bêtes pour suivre les bonnes pratiques, de la même manière que mémé victime d’une arnaque téléphonique : c’est de leur faute !

Il y a deux options de société possibles. On cherche le bien commun. Chacun se débrouille comme il peut. Je vous laisse décider quelle option est la plus pertinente.


Les capitales

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Ministre de la Défense, Black Panther et ironie

Le fascisme afro-américain guidant le peuple : Black Panther : Wakanda Forever, Ryan Coogler 2022 | Marvel, Disney

Un ministre de la Défense s’insurge de l’image faite de l’armée française dans un film de fiction (Black Panther), on ironise en rappelant que depuis Shakespeare la fiction se permet de telles « irrévérencieuses » historiques. Je réponds :

C’est bien d’ironiser, sauf que c’est une forme de soft-power qui a ses effets. Même quand Billy se moquait de Jeanne d’Arc, ça avait ses conséquences. On nourrit ainsi des stéréotypes qui peuvent avoir des conséquences bien réelles. Si des idiots peuvent s’appuyer sur le Coran et adopter tout un narratif antifrançais pour faire des attentats, un narratif Disney a ce même pouvoir.

En revanche, effet Streisand oblige, la remarque du ministre est stupide parce qu’on répond à du soft-power défavorable en développant son propre soft-power, surtout pas en remettant une pièce dans la machine qui nous est défavorable.

En matière de soft-power, la vérité a peu d’importance. Seules comptent les cibles. L’Amérique se rachète une conscience en tapant sur ceux que Bill moquait déjà : les Français. Après les stéréotypes sur les Noirs, les Noirs américains se vengent sur les “Français”. Les Blancs américains tapaient sur les Noirs parce qu’ils les savaient sans défense. Le Noir américain (ou Wakandien) se doit désormais d’adopter les mêmes stéréotypes virilistes de ses frères US en tapant sur un bouc-émissaire sans défense : le Français. On ne rit pas. Dans l’imaginaire culturel américain, le Français, c’est le stéréotype du soft (pas power) et du guerrier qui bat retraite. C’est dire si l’imaginaire Disney pue du cul : le Wakanda, c’est une promotion pour les Noirs du fascisme.

Au lieu de s’en prendre, dans leur imaginaire, à des cultures qu’on associe à la puissance comme la Russie ou la Chine, on s’attaque à une autre qui a la réputation d’être faible. Le Wakanda n’a rien d’une nation africaine colonisée, c’est une version noire de l’Amérique fasciste rêvée par l’extrême-droite. Comme son pendant réel (l’Amérique, mais comme toutes les nations fascistes), le Wakanda a besoin d’ennemis pour justifier de son existence. Elle n’a même pas le courage de s’inventer des ennemis à sa mesure. On tape sur la pucelle d’Orléans comme on tapait sur les Noirs dans le Sud américain. Le fasciste est toujours très courageux.

Qu’un ministre réponde à ça, c’est ridicule. Reste que la critique des stéréotypes antifrançais dans ces séquences reste justifiée. Comme on peut trouver justifié de ne pas rire de la Jeanne d’Arc de Shakespeare après plusieurs siècles ou du traitement fait des Arabes et des Chinois au cinéma.

Le Temple des oies sauvages, Yûzô Kawashima (1962)

Le nœud coulant

Note : 3 sur 5.

Le Temple des oies sauvages

Titre original : Gan no tera / 雁の寺

Année : 1962

Réalisation : Yûzô Kawashima

Avec : Ayako Wakao, Masao Mishima, Kuniichi Takami, Isao Kimura

Ce serait intéressant de voir une autre adaptation de ce qui doit être le roman le plus notable de l’auteur du Détroit de la faim (adapté par Tomu Uchida), d’Orine la proscrite et des Poupées de bambou Echizen (adapté avec plus de succès l’année suivante et avec la même Ayako Wakao par Kôzaburô Yoshimura), parce qu’en dépit d’une photographie magnifique et d’une interprétation impeccable, cette adaptation propose une structure narrative des plus curieuses. Dès le prologue, une séquence hors de rythme lance à mon sens assez mal les enjeux du film : Kawashima adopte un ton naturaliste qui semble ne mener nulle part. Quelques notes de musique du générique annoncent la dimension tragique du film, mais la suite (malgré la mort du peintre) échoue à s’extirper de ce rythme étrange et de cette absence de perspective.

Si l’on suppose que le roman donne autant d’importance au moine, à sa maîtresse et à l’apprenti (voire à ces deux derniers), ici, l’apprenti est faussement relégué sur la touche : traité d’abord comme un rôle secondaire, il prend peu à peu plus de place jusqu’à devenir central sans pour autant interagir comme il devrait avec la maîtresse (il fuit). Aucune connivence réelle ne se crée entre ces deux « prisonniers du temple ». Ce type de rapports paraît pourtant indispensable dans la construction d’une opposition classique entre personnages principaux (opposition évidente pour le spectateur ; encore larvée entre les protagonistes). Car l’un d’eux (le moine) ignore la relation qui se tisse entre les deux autres. Le secret et l’interdit devraient vite devenir les moteurs de l’intrigue. Au lieu de ça, le récit multiplie les séquences alternées sans donner un poids assez fort à ce qui devrait les opposer : le nœud coulant de l’intrigue aurait tendance à se relâcher plutôt qu’à se resserrer autour (du cou) des personnages. La tension patauge. Faute de montrer frontalement des points de résistance quand les personnages se mettent en danger, d’exposer les conflits qui les animent ou les liens qui les attirent, de pouvoir créer une affinité problématique (en jouant sur la confusion : elle a pitié de lui, se montre presque maternelle, et lui interprète mal les signes d’affection qu’elle lui donne), le récit relate des événements sans donner l’impression d’en saisir la portée tragique. Ce sujet en or correspondait pourtant assez bien à ceux qu’interprétait Ayako Wakao sous la direction de Masumura.

Rien dans la mise en scène et dans le rythme du film ne concourt non plus à apporter du relief dans l’évolution psychologique des personnages ou à éclairer les enjeux personnels de chacun avant d’entrer en conflit et devenir ainsi le moteur de leurs actions (et de leurs fautes). Avant la tournure criminelle du récit, aucun plan rapproché, aucun ralentissement utile à insister sur un détail, une incertitude psychologique, aucune expression servant de contrepoint aux séquences naturalistes, aucune musique d’accompagnement pour guider le spectateur dans sa compréhension des conflits sous-jacents. D’ailleurs, présente en début de film, la musique n’apparaît par la suite que timidement pour installer une ambiance avec trois notes de violoncelle (la pesanteur des silences nocturnes n’arrive pas plus à faire monter la tension). Ce n’est qu’à la fin que la musique se fait légèrement plus tragique et lyrique.

J’ai le souvenir, par exemple, de séquences d’exposition bien plus convaincantes dans Une femme confesse entre le personnage d’Ayako Wakao et de l’étudiant (exposé des enjeux communs et, en germe, des conflits internes et futurs). C’est une chose de choisir l’actrice parfaite pour le rôle, c’en est une autre de lui trouver un partenaire à la hauteur et convenablement mis en valeur par le récit ou la mise en scène. Ici, le film donnerait presque l’impression d’avoir honte de voir l’apprenti manger de la pellicule au détriment de la maîtresse. Ce n’est pas servir l’intrigue que de saboter son principal moteur : l’apprenti. Et ce n’est pas le meilleur moyen non plus de mettre en valeur une actrice comme Ayako Wakao en lui choisissant des acteurs transparents ou en limitant la portée des séquences devant servir à illustrer une relation forte (le récit préfère multiplier les séquences compassionnelles entre les deux personnages plutôt qu’entrer rapidement dans le dur : par exemple, la nuit où la maîtresse le rejoint dans sa chambre, rien en réalité ne se passe, c’est traité comme un non-événement alors que ça pourrait servir de point de bascule du film). Dans Une femme confesse, Ayako Wakao était opposée à l’acteur des Baisers, Hiroshi Kawaguchi… Les Baisers et ce Temple des oies sauvages ayant été écrit et adapté par le même scénariste, Kazuo Funahashi, il aurait été bien inspiré de souffler le nom de l’acteur à la production (on se console toujours en maudissant les distributions qui n’ont pas pu se faire).

À la manière des idiots qu’il ne faut pas faire jouer par des idiots, on ne choisit pas un acteur quelconque pour jouer un personnage censé être un peu trop idiot et serviable : pour cet apprenti, il fallait un jeune premier, peut-être avec un physique ingrat, jeune, mais il fallait surtout lui faire confiance en le mettant très vite au centre de l’intrigue en le montrant moins résigné et au centre des attentions (maternelles) de la maîtresse. Difficile de jouer les personnages de victime qui se révoltent sur le tard (et manifestement, difficile de trouver l’angle pour les aborder au cinéma). Le récit préfère insister sur sa science de l’évitement (école buissonnière, refus de s’opposer au moine, fuite face aux avances de la maîtresse), une approche répétitive, rarement cinématographique. Sans avoir lu le roman, je ne peux que spéculer et imaginer que son intérêt réside dans la description du trouble de l’apprenti : plus que sur l’évitement, il aurait été plus judicieux d’insister sur la pression psychologique et sur les refoulements divers à l’origine de son basculement vers le crime. Évidente, la perversion du moine présente surtout le défaut d’évoluer peu. Et puisque sa maîtresse a besoin de cette relation pour survivre, le conflit ne prend pas. La perversion au cœur du récit, c’était bien celle de l’apprenti (voyeurisme, jalousie, frustration sexuelle, vengeance criminelle, etc.). Le principe d’un film consiste à mettre en valeur une histoire à laquelle on croit, pas d’en saborder certains aspects parce qu’on les trouverait peu convaincants. Le rôle de la mise en scène (et d’une adaptation), il est de mettre en évidence ces enjeux. Et à mon sens, elle se trompe ici en mettant ainsi bien trop souvent au premier plan la maîtresse auprès du moine, au lieu de la montrer auprès de l’apprenti. Le « second rôle », on devrait même tout de suite l’identifier comme étant celui du moine. Par exemple, dans mon souvenir, on a un peu ce même type de relation triangulaire au profit d’abord des amants dans un film comme Le Sorgho rouge.

Possible que Kawashima ait été un peu frileux à jouer tout de suite sur la relation trouble entre la maîtresse et l’apprenti : un Imamura ou un Oshima auraient sans doute beaucoup mieux identifié les enjeux malsains et possiblement criminels de cette relation. Pas assez vicieux, le Kawashima. (Heureusement, Masumura, saura, lui, enfoncer le clou en ayant parfaitement identifié le potentiel d’Ayako Wakao dans ce type d’emploi de femme convoitée mais fatale après Une femme confesse — un emploi que l’actrice avait déjà bien tenu dans La Rue de la honte.)

Seules consolations : le noir et blanc, les décors et la composition magnifique des plans. Hiroshi Murai est le directeur de la photographie notamment du Faux Étudiant, du Sabre du mal, de Samouraï ou des Femmes naissent deux fois… Une constante dans la composition de plans de haut niveau.


Le Temple des oies sauvages, Yûzô Kawashima 1962 Gan no tera | Daiei


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Fûsen / Le Ballon, Yûzô Kawashima (1956)

Changement d’optique

Note : 4 sur 5.

Le Ballon

Titre original : Fûsen / 風船

Année : 1956

Réalisation :  Yûzô Kawashima

Avec : Masayuki Mori, Tatsuya Mihashi, Michiyo Aratama, Izumi Ashikawa, Sachiko Hidari, Hiroshi Nihon’yanagi

Premier ballon d’essai et première contribution au scénario pour Shôhei Imamura juste avant Chronique du soleil à la fin de l’ère Edo du même Kawashima.

On aura rarement vu un Imamura aussi peu porté sur la perversion. S’il y a perversion, ce serait celle du fils du riche industriel. Le bonhomme se perd entre une hôtesse de bar qu’il entretient et qui l’adore, et une chanteuse de boîte de nuit qui tombe dans ses bras par intérêt (comme un ballon à la dérive…). Cette « perversion », c’est encore la lâcheté habituelle des hommes dans ces shomingeki qui semblent prendre fait et cause pour les femmes.

Imamura se plie aux exigences de son époque (et de son réalisateur) en adoptant un type de relations pour ses personnages qu’affectionnait Ozu : l’industriel ne se plaît pas dans sa nouvelle vie de riche, rêve de retrouver l’existence simple qu’il menait juste après la guerre en peignant à Kyoto, logé dans une famille pauvre. Au sein de son propre foyer, seule sa fille trouve grâce à ses yeux. Petite critique du tournant individualiste que le capitalisme nippon semble emprunter en s’éloignant d’une tradition confucéenne dans laquelle les rapports filiaux primaient encore. Le suicide de la maîtresse de son fils convainc l’industriel de changer de vie. Il reprochait à son rejeton moins d’être volage (rien de plus commun dans son esprit) que de manquer à son devoir en rejetant toute forme de responsabilité à l’égard de la femme entretenue. Voyant sa propre femme (intéressée, soucieuse de son confort et de son statut social comme bien d’autres) refuser de le suivre dans son retour aux sources, il espère que sa fille (un peu niaise, mais adorable, louanges des vertus de la simplicité, de l’authenticité et… de la docilité toute traditionnelle) l’accompagnera.

L’amour d’un père pour sa fille, on pourrait effectivement se trouver chez Ozu. On imagine Imamura chercher peut-être à en faire une relation incestueuse, mais il faudrait avoir l’esprit tout aussi mal tourné que lui pour s’en rendre compte.

Notons la présence furtive de Sachiko Hidari qui sort d’un premier rôle dans L’Enfant favori de la bonne et qui accompagnera ce duo improbable constitué d’Imamura et de Kawashima pour Chronique du soleil. Elle retrouvera surtout Imamura pour un de ses films les plus emblématiques : La Femme insecte. La même année, Kawashima réalise son plus grand chef-d’œuvre avec certains acteurs de ce Ballon : Suzaki Paradise.

La distribution multiplie les visages familiers. L’avantage du système des studios au milieu des années 50, c’est encore de pouvoir disposer d’acteurs de premier rang pour des personnages mineurs. On a beau promouvoir un discours anticapitaliste sur la pellicule, on tourne cinq films par an.

La mise en scène de Kawashima est précise et élégante. Les acteurs se dirigent peut-être seuls vu le niveau, mais des détails laissent penser que le réalisateur veillait au grain pour gagner de la part des acteurs l’expression adéquate. On connaît par exemple le talent de Michiyo Aratama pour traduire de mille façons différentes la tristesse et la dignité blessée : ici, dans un rôle pas si facile, par un jeu de regard exceptionnel, elle arrive à exprimer l’indispensable afin qu’on la plaigne tout en admirant sa retenue. On se laissera toujours plus facilement émouvoir par un acteur qui retient ses larmes que par un autre qui pleure.

Remarquable travail sur les décors. De la densité, de la densité ! Hé oui, ce n’est pas le luxe qui épate l’œil du spectateur, mais plutôt la richesse sobre mais réelle des détails, la juste composition des éléments dans un espace !


Le Ballon, Yûzô Kawashima 1956 Fûsen / 風船 | Nikkatsu


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Top films japonais

Les perles du shomingeki

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Le Village dans la brume, Im Kwon-taek (1983)

L’amant placardé ou l’être de mon moulin

Note : 4 sur 5.

Le Village dans la brume

Titre original : Angemaeul /안개 마을

Année : 1983

Réalisation : Im Kwon-taek

Avec : Jeong Yun-hui, Ahn Sung-ki, Park Ji-hun, Jin Bong-jin

Im Kwon-taek fait son Chiens de paille feutré. Le Village dans la brume se classe parmi les thrillers qui prennent leur temps. Rien de croustillant pendant plus d’une heure. Le récit et l’atmosphère plongent le spectateur dans un malaise imperceptible, mais constant. La musique fait peser dans des séquences de la vie ordinaire un danger que le personnage principal tarde à identifier. Le cinéaste coréen retranscrit parfaitement cette attente étouffante dans laquelle rien n’est censé se passer et où pourtant tout se joue : un suspense inassouvi ; une frustration naissante ; des désirs refoulés ou au contraire dévoilés au regard de tous ; le sentiment qu’un lourd secret plane sur le village et ses habitants ; une tranquillité en sursis, et la sensation qu’une menace rôde avant de frapper. Une fois que le drame arrive, on est un peu surpris par la réaction de l’institutrice qui se convainc que ce qu’elle définit comme un « incident » aurait en quelque sorte réveillé ou contenté temporairement ses propres appétits sexuels, contrariés par l’absence prolongée de son amoureux (sa réaction entre-deux apporte à la subtilité du récit, rien n’est tout blanc ou noir, et cela la range du même coup aux côtés des autres femmes du village toujours soucieuses de défendre leur « amant occasionnel »).

Avant cette séquence « chien de paille dans la paille », le film joue aussi plutôt bien sur les archétypes du genre : le thème de l’étranger civilisé égaré dans un village reculé peuplé par des personnages louches et des prédateurs attirés par l’innocence citadine (archétypes utilisés dans La Femme des sables, dans Délivrance ou dans Sans retour).

Ainsi, l’institutrice découvre peu à peu que les femmes du coin fricotent avec l’idiot du village censé souffrir d’impuissance, et cela parfois sous les yeux de leur mari. Cette pratique surprenante et moralement répréhensible pour une Coréenne de la ville trouve finalement sa motivation dans l’isolement (même génétique) des habitants… Des règles de l’hospitalité spécifiques, justifiées par un tabou : l’adultère épisodique et consenti avec un étranger se vit comme un remède nécessaire face aux dangers de la consanguinité dans un village reculé (inceste, risque d’adultère avec un voisin pas si éloigné, perte de fertilité, impuissance, fuite démographique, etc.). Mieux vaut que les femmes assouvissent leurs désirs avec un fou venu de l’extérieur qu’avec d’autres hommes issus de la même famille ou du même clan. D’ailleurs, les hommes ne se privent pas pour combler leurs propres pulsions avec la fille muette de l’aubergiste. Gare aux époux qui se montreraient un peu trop possessifs…

Il y a un peu d’Imamura là-dedans : l’absence de morale, la bestialité de l’humanité, la peur de la monstruosité. Dans l’exécution, Im Kwon-taek se montre plus sobre dans les effets que son aîné japonais, au point de lorgner parfois plus du côté d’Antonioni que vers le thriller sexuel (Ne vous retournez pas, de Nicolas Roeg, possédait ces atmosphères lentes et suspicieuses, dans mon souvenir).

Un tel sujet reflète probablement une certaine réalité du monde coréen d’alors quand le pays s’est éduqué et modernisé à une vitesse folle : la nécessité d’intégrer à des villages reculés des professeurs venus de la ville s’accompagnait sans doute d’un choc culturel et d’une méfiance à trouver dans ces lieux des mœurs d’un autre temps… Une crainte universelle qui se traduit dans différents films à travers le monde et les époques. Avant de se faire entre nations, le choc culturel s’est toujours fait d’abord à la rencontre des « minorités de l’intérieur » (et souvent avec des populations isolées sur des îles, dans des montagnes ou des vallées éloignées de la « civilisation » : Terre sans pain, Le Sel de Svanétie, Profonds Désirs des dieux, Blind Mountain, etc.).

Quatre ans avant La Mère porteuse, Im Kwon-taek trouve peut-être là un credo constitutif de ses meilleurs films : des histoires de femmes chahutées par la vie et les conventions sociales, un style légèrement lyrique, sensuellement poétique et subtil. La même année, le réalisateur revient dans les montagnes reculées avec le road movie sentimental (un genre qui fera son succès international) Elle a pleuré dans l’étreinte d’un papillon.


Le Village dans la brume, Im Kwon-taek 1983 Angemaeul | Hwa Chun Trading Company



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