I comme Icare, Henri Verneuil (1979)

Soleil trompeur

Note : 2 sur 5.

I comme Icare

Année : 1979

Réalisation : Henri Verneuil

Avec : Yves Montand, Michel Albertini, Roland Amstutz, Jacques Denis

Scénario assez consternant semblant avoir été écrit par un enfant de dix ans. À l’image de Costa-Gavras, Henri Verneuil cherche à faire à l’américaine et se plante à la française…

De nombreuses séquences traînent en longueur et les décors ‘France moderne’ sont à vomir : le genre de décor urbain des villes nouvelles populaires et propres aux années soixante-dix qui finiront par devenir des déchets à ciel ouvert quand les matériaux utilisés seront sales, cassés, jamais rénovés, abandonnés ou vieillis. La mise en scène, elle, est à un carrefour entre Conversation secrète et Derrick sans jamais flirter ne serait-ce qu’une seconde avec le premier.

Mais le pire de tout, c’est donc ce scénario rempli de trous et d’incohérences. Je veux bien que les méthodes de fonctionnement dans un pays fictif ne soient pas les mêmes que dans un autre bien réel, mais quand cela devient un prétexte à des facilités scénaristiques, cela pourrait être fictif ou réel, cela ne changerait rien à l’incohérence et au ridicule de nombreuses situations.

L’une des plus grosses incohérences valant au moins quelques dizaines de facepalms et de rires dans la salle consistant à faire du personnage principal un procureur à qui échoue, pour d’abracadabrantesques raisons procédurières, la tâche de relancer l’enquête… à partir de zéro, alors qu’il était « juge » à la première et avait par conséquent connaissance des énormes dossiers (manifestement vides) qu’on ne manque pourtant pas de nous montrer à plusieurs reprises… Dans le dictionnaire des pièges et des mauvaises idées à destination des scénaristes, on appelle cette technique, le circuit court. Quand une idée n’a qu’une fonction : justifier une autre qui elle-même ne tient qu’à un fil. C’est un peu le même principe qui pousse certains dans la vraie vie à voir des complots partout : à partir d’une information là bien réelle, ils vont dégager un rapport de causalité qui, dans leur esprit, parce qu’il fonctionne en circuit court (apporte une clé de compréhension “évidente”, facile à comprendre, avec par exemple la confusion entre lien d’intérêt et conflit d’intérêts), va devenir la preuve d’une intention cachée, donc d’un complot. Les raccourcis, les heuristiques scénaristiques ou dramaturgiques comme on pourrait dire, ce sont les ennemis des raconteurs d’histoire. Il faut créer des liens entre les idées quand on invente une histoire, mais il faut s’arranger pour tisser des liens complexes qui impliquent différents facteurs, qui sont parfois troubles et incertains, et il faut éviter qu’ils soient soit trop proches (évidences, facilités peu crédibles ou déceptives) soit trop éloignées (rapports forcés peu crédibles). Y avait-il donc ici un intérêt ou une justification dramatique à faire du procureur chargé d’enquêter sur le dossier le même procureur ayant participé au précédent rapport d’enquête ? Ben, c’est pratique, on voit très vite le rapport de cause à effet, sauf qu’il faut alors expliquer pourquoi lors de la première enquête il n’a rien trouvé et rien vu… C’est bien pour ça qu’en général dans ce type de récit, on fait intervenir un nouveau personnage amené à être le personnage principal, n’ayant aucun rapport avec le passé qui sera remis en question dans son enquête, et qui est mis en liaison dans l’introduction par un personnage secondaire qui lui est en rapport direct avec ce passé trouble et qui bien souvent disparaîtra très vite, souvent dramatiquement (ce qui renforcera la volonté du personnage principal d’enquêter).

On n’en est qu’au début du film et on pouffe déjà pas mal. Il y a aussi par la suite des choix assez saugrenus qui enfoncent un peu plus le film et le spectateur dans son siège… Comme le fait de choisir l’acteur de La Question (un film sur un journaliste torturé lors de la guerre d’Algérie que je viens précisément de voir, sinon je ne l’aurais probablement jamais reconnu ; il apparaît également dans Les Arpenteurs, donc dans le genre saugrenu, on est bien), pour illustrer une séquence particulièrement longue et hors de propos sur la soumission à l’autorité, et donc sur la torture… Une séquence qui a presque autant d’intérêt que les digressions dont je me rends souvent trop coupable en commentaires… Le film prend à ce moment-là assez clairement je pense en référence l’expérience de Milgram, seul problème, l’expérience a été depuis largement remise en cause… (Sans parler, là encore, des incohérences ridicules faisant que notamment des scientifiques travaillent depuis des années et tous les jours sur la même expérience avec des cobayes différents, et avec un déroulé, non seulement qui serait illégal même dans des dictatures — dans les dictatures, la torture, elle est au service du pouvoir, pas de la « science » ; quoi que, durant la Seconde Guerre mondiale, Allemands et Japonais ont bien cherché à mettre « la science » au service de pouvoir, bref —, mais aussi peu crédible : ce n’est plus l’expérience de Milgram, c’est Le Prix du danger…).

Après, il faut reconnaître qu’avec de telles propositions de scénario, et cela malgré tous ces défauts, on prend un plaisir étrange à voir illustrées toutes ces idées dystopiques sur un monde alternatif pas si éloigné du nôtre… Selon l’adage, plus c’est gros plus ça passe. Le même plaisir qu’on éprouve sans doute en lisant les premières pages d’un roman de Stephen King en en découvrant les propositions fantastiques (qui ne manqueront pas par la suite de décevoir). Des audaces qui manquent peut-être aujourd’hui au cinéma français, même si le cinéma de genre semble revenir en force ces dernières années.

(La note sur IMDb, 7,9, est un mystère.)


 

I comme Icare, Henri Verneuil 1979 | V Films


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