
Dix-Huit Ans de prison
Titre original : Choueki juhachi-nen / 懲役十八年
Année : 1967
Réalisation : Tai Katô
Avec : Noboru Andô, Hiroko Sakuramachi, Asao Koike
Deux films de « prison » pour le prix d’un. « Double séance » bien pensée à la Cinémathèque.
Le premier n’est pas du tout tendre avec le monde des quartiers des plaisirs. On y dépeint avant l’« interdiction » effective de la prostitution imposée par l’occupant américain, au tournant du siècle, des signes de contestation de la prostitution. Un réveil lointain et rapidement étouffé des féministes japonaises à l’époque des suffragettes ? Pas vraiment. C’est à l’Armée du salut que l’on doit cette remise en question.
Mais peu importe qui mène ou initie une ébauche de contestation, en exposant sans fard les manœuvres des gérants des maisons closes pour faire rouler les dettes des prostituées sur des années comme d’autres le font pour couler les services publics, le film fait la démonstration que cette exploitation d’une grande brutalité qui a bénéficié de la tolérance des autorités s’apparente à de l’esclavagisme.
Le récit nous permet de suivre le destin d’une de ces femmes de sa vente par sa famille jusqu’à son départ inespéré présenté comme un cas exceptionnel (un plan ne manque pas de montrer au loin les prostituées qui resteront cloîtrées dans leur hôtel de passe). Entre-temps, son patron aura vendu sa virginité une demi-douzaine de fois, elle verra quelques-unes de ses comparses tenter de fuir par tous les moyens possibles, et elle ne trouvera l’espoir qu’à travers un vulgaire artisan qui aura réussi à la séduire en étant le premier… à la laisser dormir. Les vingt dernières minutes se laissent savourer comme un film d’évasion millimétré : la fille qui savait à peine lire en intégrant le quartier des plaisirs finit par maîtriser les rudiments de la loi en l’ayant appris d’un simple prospectus et par faire valoir ses droits dans une scène d’un comique salvateur aussi inattendu qu’hilarant.
Dans la réalisation, avec son noir et blanc réaliste, ses longues focales et ses compositions tirant avantage de l’écran large, on se rapproche des films de Masumura de l’époque, et il faut sans doute créditer ici celui dont je louais précisément le travail dans mon commentaire précédent : Motoya Washio (qui je connaissais surtout pour son travail en couleurs). Dans le style, pour son côté baroque, sa capacité à toucher tous les genres, du drame bien cru à la comédie ou à la farce (voire au film de prison), je lui trouve également un côté Imamura.
Si je moquais (gentiment) le physique de Hiroko Sakuramachi dans Le Ninja du vent, elle propose ici une interprétation qui ne peut que me laisser admiratif. On la retrouve d’ailleurs aussi dans Dix-Huit Ans de prison, mais dans un rôle plus mineur.
Dix-Huit Ans de prison se range plutôt lui dans une veine qui a priori m’intéresse moins, mais là encore, le mélange des genres et la minutie de Katô dans sa mise en scène ne pouvaient que me séduire. L’aspect romantique devient accessoire et du film de marché noir d’après-guerre à la Cochons et Cuirassés, on bascule vite dans un film de prison pour finir par une sorte de film de yakuza (le genre commence à adopter sa forme moderne).
Comme Jusqu’à l’os, le film repose entièrement sur son acteur principal. Et quel acteur ! Noboru Andô. Si les yakuzas apparaissaient à l’écran dans des films de l’ère Meiji et si les films de gangsters s’inspiraient des films noirs, il est possible que le genre se soit modernisé avec l’apparition d’une série de films de la Shochiku avec Noboru Andô au début des années 60 inspirée… de sa propre vie. La série se termine en 1966 par un film de… Tai Katô, Délit de faciès, qui sera projeté demain… Les deux hommes se retrouvaient donc en 1967 à la Toei pour ce film où il crève l’écran : sans être lui-même yakuza, son personnage en revêt le code d’honneur et montre surtout le tempérament d’un chef. Dans la réalité, l’acteur a mené une bande de plusieurs centaines de yakuzas avant de passer par la case prison ; et dans la fiction, il s’attire le respect des détenus rapidement et devient leur « général ». Noboru Andô trouve face à lui un opposant remarquable qu’interprète avec nuances et intériorité Asao Koike (l’acteur arrive à mêler la veulerie à l’autorité, performance rare).
Ce personnage de leader charismatique se flanque d’un autre qui pourrait être son double et qui révélera sa qualité de yakuza dans une scène de dévoilement, au propre comme au figuré, particulièrement spectaculaire. Paradoxalement, ces deux vétérans de la distribution représentent un type de gangsters dépassés dans le film, mais leur charisme aurait pu inspirer la vague de films de yakuzas modernes dans lesquels l’honneur sera remis au cœur du récit (pour romantiser et idéaliser cette voie, le récit n’hésitera pas souvent à dépeindre ces principes de la mafia derrière des ambiances mélancoliques). Ce code d’honneur n’est pas sans rappeler la même prétendue respectabilité du bushido que le cinéma égratigne au même moment.
C’est un point de divergence important entre Jusqu’à l’os et Dix-Huit Ans de prison : l’un porte un message critique sur la société traditionnelle nipponne tandis que l’autre ne se cache pas de verser dans un divertissement au bord de l’apologie de la violence, nostalgique d’un idéal de gangsters disparus après la série de vauriens without a cause apparus dans les films noirs japonais (on en trouve ici d’ailleurs une caricature peu flatteuse avec le personnage du frère). Jusqu’à l’os est cru, brutal, dénonce les pratiques qu’il décrit. Dix-Huit Ans de prison glorifie le sens de l’honneur en prétendant qu’il y a les bons et les mauvais yakuzas. Entre un film de « geishas » et un autre de « yakuzas » quel est le plus dur ?
Étrillez les apparences, cassez les codes, encore et toujours…
Bref, deux réussites. Le premier passe dans mes favoris.
Dix-Huit Ans de prison, Tai Katô (1967) Eighteen Years in Prison, Choueki juhachi-nen | Toei Company
Si vous appréciez le contenu du site, pensez à me soutenir !
Faire un don ponctuel
Faire un don mensuel
Faire un don annuel
Choisir un montant :
Ou saisir un montant personnalisé :
Merci.
Votre contribution est appréciée.
Votre contribution est appréciée.
























































