Solo, Jean-Pierre Mocky (1970)

Délit de belle gueule

Note : 1.5 sur 5.

Solo

Année : 1970

Réalisation : Jean-Pierre Mocky

Avec : Jean-Pierre Mocky, Sylvie Bréal, Anne Deleuze

Le goût prononcé des Français pour l’amateurisme et les belles gueules. Parce que c’est fou à quel point c’est mauvais. On n’est même pas dans le nanar, il n’y a rien qui va. Scénario pété par les incohérences et les exagérations. Mais le pire est encore ailleurs : la mise en scène complètement à l’ouest de Mocky et sa vulgarité. À se demander parfois s’il y avait une script-girl sur le plateau : n’avoir aucun sens de la direction d’acteurs ou du montage, c’est une chose, mais les incohérences l’arsenal sexiste bien d’époque, ça fera invariablement tomber un film dans la série Z.

Seul point positif (et encore, il révèle surtout notre faiblesse à nous laisser croquer par l’apparence des choses, et a fortiori, des êtres) : la gueule photogénique de Mocky. Beau comme un dieu, l’élégance des cons, avec leurs audaces perverses et viriles, qui plaît tant aux filles avant de le regretter. Sacré délit de belle gueule : le délit de sale gueule n’en est pas réellement un (c’est un préjugé physique négatif, celui qui a tort, c’est celui qui juge), alors que le délit de belle gueule existe bien parce que c’est seulement une fois qu’on a profité de son avantage physique que la victime réalise à quel point elle a été dupée (souvent même, elle ne comprend pas la manœuvre et le systématisme des avances se pensant exceptionnelle parce que l’astuce du séducteur est justement de lui laisser penser, puis continuera de se faire berner par les mêmes chevaliers blancs). « Dis, beau gosse, pourquoi es-tu si beau ? » « C’est pour mieux te croquer, mon enfant ! » Et nous, idiots, on regarde, et on en redemande. Les unes, par identification ; les autres, parce que les monstres (les belles gueules le sont toujours aux yeux des autres hommes) attirent toujours le regard, c’est même leur fonction première.

Un Mocky laid et gros aurait-il eu l’audace qui est la sienne, aurait-il pu amorcer ainsi une carrière devant et derrière la caméra, lui aurait-on tout pardonné, aurait-il eu toujours les moyens (certes restreints) de faire des films aussi mauvais ?…

C’est un peu d’ailleurs pourquoi je crois assez peu au « male gaze » ou à son éventuel pendant, le « female gaze ». Le regard d’un cinéaste, comme chez tous les auteurs, il lui appartient, et il appartient au public de juger de sa réalité : on ne peut que supputer de ses intentions et donc de la nature de son regard. En revanche, on peut juger autrement bien plus objectivement des conséquences de ce qu’on pourrait imaginer être au départ une volonté de se servir visuellement du corps de la femme pour appâter le spectateur, voire un comportement toxique devant ou derrière la caméra. Des personnages féminins invariablement nus sans que la situation l’impose, des beaux gosses qui tireraient invariablement avantage de leur physique pour duper les femmes (le contraire est assez peu répandu, et pour cause : plus une femme sera jolie, plus elle sera la proie des hommes, difficile dans ces conditions de se faire chasseurs à la place du chasseur), ce sont des faits, des conséquences. On pourra éventuellement parler alors de « male gaze », mais la réalité, c’est surtout, d’abord, une exploitation bien réelle de l’image des femmes à l’écran et une exploitation sexuelle par des hommes gâtés par la nature, un peu moins par la morale. Nul besoin d’invoquer un éventuel « mal gaze », toujours impossible à distinguer ou à évaluer dans l’œil d’un cinéaste, pour dénoncer des écarts sexistes, eux, parfaitement identifiables à l’écran (voire en dehors). Alors, bien sûr, le délit de belle gueule n’est ni une fatalité ni commise a priori, mais au moins à l’écran, alors que le cinéma a souvent mis en scène des histoires de femmes à la beauté toxique (surtout pour en révéler l’injustice : héritage de l’esprit nauséabond de la chasse aux sorcières), on connaît assez peu son équivalent masculin : ce qui n’est pas la preuve de l’existence d’un supposé « mal gaze », mais d’un esprit sexiste avéré de la société aux conséquences visibles et connues. À quoi bon chercher à identifier les intentions supposées d’un auteur quand les faits suffisent ? Ce n’est pas le regard prétendument libidineux du cinéaste qu’il faut remettre en cause parce que celui-là, il n’est pas appréhendable, ce à quoi il faut être attentif, c’est l’utilisation visuelle à l’écran du corps de la femme, sa représentation stéréotypée, sa disponibilité permanente, son consentement présenté comme une évidence ou accessoire, etc.

On laisse donc sa part féminine parler, et on se laisse séduire, de loin, par la gueule monstrueuse de Mocky (littéralement « monstrueuse » : une gueule qu’on regarde en suspectant le pire, en essayant de ne pas être dupe). Et on essaie de ne pas penser à quoi il regarde et comment il le regarde — il faut séparer le cinéaste de l’acteur, comme on sépare l’acteur du personnage. Ne pas être dupe, ce n’est pas dénoncer ou suspecter toujours le pire. Le délit de belle gueule, c’est après qu’on l’établit, éventuellement. Avant ? Eh bien, on profite du monstre : on le regarde, on le garde à l’œil. Délit de belle gueule et plaisir coupable. Il n’y a pas mieux que le cinéma pour exposer des monstres.

Reste qu’à l’intérieur de sa cage en 35 mm, le monstre agit quand même.

La vulgarité et le sexisme, bien présents à l’écran, passent donc assez mal à notre époque. On sent poindre les libertés des années 70. La liberté des futurs gros cons pour qui un personnage masculin se conjugue forcément avec un flingue, et un autre, féminin, avec des seins à l’air. Une fois vieux, ces cons n’auront plus l’excuse de leur élégance et de leur belle gueule, et on les verra pour ce qu’ils sont : des cons. Il serait peut-être temps de proposer d’autres types d’histoires et de montrer d’autres types de relations dans le polar à la française (qui depuis trente ans semble être porté disparu, preuve peut-être qu’il cherche à se faire tout petit ou qu’il a perdu toute créativité en lui ôtant tous ses stéréotypes de domination viriliste)… Même les films noirs ont leurs antihéros moulés dans la solitude et l’impuissance, ou encore leurs femmes fatales pour contrebalancer le machisme des hommes quand ils en ont encore, abrutis par l’alcool, les échecs et… les femmes passées… Leur allure de spectre, de totem ou de pythie avait au moins quelque chose qui préservait la dignité des femmes ainsi exposées. À regretter presque que les femmes frigides et fatales aient laissé place aux femmes faciles, les femmes-totems du film noir aux femmes-objets du film rose. La femme objet est morte avec le polar français, on attend depuis qu’il soit réanimé. On a vu que des réalisatrices s’étaient portées volontaires pour relancer la mode du thriller ou de l’horreur à la française, peut-être bientôt des femmes pour diriger des films policiers, des polars, des neo-noirs à la sauce camembert (ce qui ne garantirait pas du résultat) ?


Solo, Jean-Pierre Mocky 1970 | Balzac Films, Cine Eclair, Société Nouvelle Cinévog


Listes sur IMDb : 

Une histoire du cinéma français

Liens externes :