Les Sauvage c’est les autres

Accorder la grâce, c’est accepter les règles d’exception. Pour un sauvé, on en ignore mille autres.

Et le sauve-t-on vraiment ? Sommes-nous sûrs de rendre la justice, ou en tout cas, la détordre ? J’en doute. On répond aux échos assourdissant de la rumeur, et pour qu’elle cède, on se mêle à son tumulte. C’est la négation de la rationalité et de la justice. La règne de la facilité et de la bêtise.

Que deviennent les mille autres qui pourraient, peut-être légitimement aussi, faire valoir leur droit à la grâce pour avoir été mal jugés, mal compris, stigmatisés comme coupables alors qu’ils n’étaient avant tout que victimes ; et qui eux ne servaient pas opportunément de porte-étendard à une cause discriminatoire (oui). En ces temps où on chasse tant les discriminations, leurs injustices, leurs exceptions, où chacun peut se plaindre des petites intrigues pour arriver à des desseins particuliers, contre l’intérêt général, c’est non seulement idiot, mais c’est aussi un symbole de la médiocrité et de l’opportunisme de notre temps et de ceux qui y prennent part.

Pour un sauvé, combien de couteaux remués dans la plaie à ceux qui comme “elle” s’estiment mal jugés ? J’insiste. Chacun ses échos. En sauver un, c’est non seulement se laver les mains du sort de tous les autres, mais c’est augmenter encore les injustices, donc la défiance et le manque de confiance à l’égard des institutions de son pays. En sauver un, c’est condamner tous les autres. En sauver un, opportunément, c’est se donner le visage du sauveur, du réconciliateur, du juste, quand on ne fait que tout le contraire. Si la grâce est ostensible et semble d’une formidable magnanimité, on ne fait que favoriser, dans l’ombre, les disgrâces à venir.

Que Pilate reçoive ses lauriers et s’en lave les mains donc. Des “autres”. De ceux qui n’existent pas à travers la rumeur, que les opportunistes dédaignent parce qu’ils sont les tristes silhouettes de la normalité. Les oubliés, les disgraciés, les ombres qui sont la masse et qui ont le tort de ne pas présenter le visage d’une exception possible… Une cause… juste (sic).

Qu’on s’en lave les mains donc. Salomon a tranché. La rumeur a eu raison de la justice. La sagesse, ce sera pour une autre fois. Continuons à multiplier les exceptions, à réparer une injustice prétendue par d’autres injustices. L’époque, c’est vrai, ne fait jamais autre chose. Casser un vase, tenter d’en recoller les morceaux, et s’il vous manque quelques pièces, casser-en un autre pour espérer lui faire reprendre son apparence d’autrefois. Ou… Pour garder le cap au nord, alors qu’on fait route à l’ouest, on décide tout à coup de basculer vers l’est en espérant y retrouver le nord. Au foot, on dit bien qu’on ne compense pas une injustice par une autre injustice. Tout cela est logique. Mais la rumeur a ses raisons que la logique ignore.

Alors, que faire ?

On regarde. On écoute. Et s’il y a dans les lois certains détails qui restent à mieux définir, on décide de légiférer. Mais il serait alors raisonnable de ne jamais répondre à chaque fait divers par des “mesures”, par des “réponses” gesticulatoires qui ne servent que celui qui les donnent, jamais l’intérêt général. On légifère, pour les autres, pour tous. On appelle ça l’égalité, et c’est une cause aujourd’hui sans étendard. Le fait divers, c’est l’exception. La grâce, c’est l’exception. Dans une système qui s’enorgueillit d’être et de prolonger un “état d’urgence” — qui ne peut être que le contraire de l’état de droit, parce qu’aucune justice ne se rend dans la précipitation — dans l’exception d’une grâce possible, il ne fallait pas en attendre davantage de celui qui la donne pour combler de bonheur, et d’illusions, ceux qui la réclament.

Peut-être que chacun espérera alors qu’il aura lui aussi droit à un petit coup de pouce, exceptionnel, pour le tirer d’embarrassantes décisions en sa défaveur. Rien de plus normal là encore dans un monde où tout est fait pour que chacun puisse espérer son petit quart d’heure de célébrité. On se nourrit de mirages et d’espoirs. Et l’exception, elle, se nourrit des milles et une petites injustices plongées dans l’ombre pour qu’une parvienne à la lumière…

J’attends le prochain fait divers sordide impliquant des tueurs d’enfant et on pourra alors songer à réhabiliter la peine de mort.

Magnifique pays. Un pays d’exception. Où il est bon de se prononcer pour des causes justes (sic), parce qu’elles sont censées rendre justice aux petites gens. De la poudre au yeux. De l’hypocrisie. Celui qui prononcera tout haut une parole discordante passera, lui, pour un ignoble bonhomme, sans cœur et à l’idéologie douteuse (l’apparence est la force des princes). Non, je ne suis pas ”féministe”, on ne défend pas “les femmes” face à “des hommes”, parce qu’on ne retrouve pas le nord en basculant à l’est quand on allait à l’ouest, parce qu’on ne répare par un déséquilibre en poussant la barre à l’opposé, parce qu’on ne répare pas une injustice par une autre injustice… L’équilibre, on le trouve en définissant ce qui est juste et droit. Une injustice ne se répare pas. Et tout ce qu’on fait, on le fait, en tant que législateur, pour les suivants, pour les ombres, les autres, que nous sommes tous.

Un roi et sa cour. Le peuple est content, on a montré le visage du petit dernier et la foule applaudit.

La facilité, toujours. Et j’en reviens à cette citation de Sade :

Celui qui veut remonter un fleuve parcourra-t-il dans un même jour autant de chemin que celui qui le descend ?