Gakko, Yôji Yamada (1994)

Great Teacher Yamada

Note : 4 sur 5.

L’École

Titre original : Gakko

Année : 1994

Réalisation : Yôji Yamada

Va me faire pleurer ce con…

Après deux chefs-d’œuvre éloignés de près de quarante ans, il semble avec celui-ci se dégager l’esprit d’un auteur. Une sorte d’humanisme à la Uchida flirtant entre le drame, la comédie et le mélo. Si les deux premiers (Kiri no hata et Le Samouraï du crépuscule) investissaient le film de genre, Yamada adopte ici ce qui a marqué très probablement sa carrière : les comédies populaires du dimanche soir. Loin d’une réputation à la Joséphine, ange gardien, les films de Yamada jouissent au Japon d’une reconnaissance critique, malgré leur approche lumineuse, à en juger par la place des films de cette série sur l’école dans les classements de la Kinema Junpo (les deux premiers apparaissent dans le top10 annuel, le troisième est consacré film de l’année, sans compter les autres prix).

Il y a du Capra chez Yamada. Comme Capra, il purge l’humanité de ses côtés sombres. Pas une trace de cruauté, d’arrière-pensées, de mauvaises intentions, de malentendus, de rancune… Tout n’est que bienveillance, solidarité, tolérance et amour. Un petit côté tire-larme, c’est certain, mais quand c’est loin d’être idiot et que ça a la saveur tendre d’un marshmallow trempé dans le miel, on s’y laisse engluer sans grande résistance .Personne n’est parfait.

Après une direction d’acteurs plus hiératique, plus austère, dans Kiri no hata, Yamada retrouve ici, comme dans le Samouraï du crépuscule, une technique de jeu plus naturaliste. Les acteurs disposent d’une grande liberté de mouvement que le montage et le cadre ignoreront le plus souvent, pour donner l’impression que le récit suit les personnages et se tourne vers eux après qu’ils ont quelque chose à dire plutôt que ce soit les acteurs qui viennent obéir au rythme imposé par le récit. Cela laisse une place importante à la pensée (voire à l’improvisation) et l’acteur peut ainsi plus facilement laisser vagabonder son imagination, donc la nôtre. Si le récit n’appuie pas et n’annonce pas chaque élément majeur par un gros plan ou un mouvement de caméra, comme dans un film d’Edward Yang, le hors-champ s’avère presque aussi déterminant que ce que l’on voit à l’écran. On n’en est pas à ce point. Yamada colle plus à ses personnages, et il a la délicatesse de ne jamais trop en faire, du moins dans la manière de montrer (car dans le II, par son sujet plus casse-gueule — il est question de handicapés mentaux — il flirte avec les limites). Comme dans Kiri no hata déjà, cette humanité s’accompagne ou se traduit avant tout par une justesse et une simplicité qui constitue la première caractéristique de Yamada. Ajoutez à ça des notes de musiques discrètes pour illustrer la nostalgie, la contemplation naïve, toute japonaise face aux éléments climatiques, et le tour est joué. Le charme de Yamada consiste à effleurer le réel, ou l’idée du réel, l’idéaliser, et ça ne laisse pas insensible.

L'Ecole, Gakko, Yôji Yamada 1994 NTV, Shochiku 3

L’Ecole, Gakko, Yôji Yamada 1994 | NTV, Shochiku

Il faut le reconnaître toutefois la supercherie de la chose. Le génie chez Capra comme chez Yamada est de nous présenter les hommes comme des saints. Le film surfe sur l’idée que des individus peuvent s’émanciper de leur condition en trouvant la lumière presque, une raison de se grandir, en trouvant un refuge à travers une salle de classe, un groupe, un leader qui a tout pour mener cette petite troupe de ringards pas aidés par la vie parce qu’il est lui-même parfait dans son imperfection (une sorte de James Stewart en pire, donc en mieux, plus vrai et gentil que nature). Le stéréotype du leader qui rayonne et infuse sur ses élèves grâce à une autorité molle et bienveillante. Je vous respecte, donc vous me respecterez en retour. L’histoire est toujours belle au cinéma, et forcément très éloignée de la réalité. D’un côté les élèves qui se retrouvent face à des profs qui les méprisent et de l’autre des profs qui méprisent leurs élèves parce qu’ils ne les respectent pas malgré… leur humanité. Ce n’était pas faute de leur avoir montré La vie est belle à Noël.

Nos profs pourront certes rester fascinés devant ces classes de douze élèves motivés malgré la fatigue (des élèves volontaires comme le rappelle le prof au début du film quand il refuse l’affectation « diurne » qu’on lui propose). Motivé, motivé comme dit la chanson…, tout le monde est motivé. Et à la fin, un panneau tiré sur la corde nous explique qu’au Japon il existe aussi des classes de ce type animées par des volontaires. C’est à se demander pourquoi le monde tourne si mal alors que l’humanité produit tant de miracles… (Le dernier volet sera dans le même ton avec une classe pour chômeurs : on hésite entre Capra et Gérard Jugnot cette fois.)

Quand un élève montre un signe de faiblesse, de lassitude, de désespoir, ou s’effondre en larme, au cinéma, c’est un motif de compassion générale, et honnête, parfaitement gratuit. Ces personnages sont d’étranges robots à qui l’on aurait court-circuité toutes pensées torves et avides, des êtres sans calculs, comme ceux, chez Imamura, ne présentant aucune retenue. Au moins, il y a une logique dramatique et une vision qui reste fascinante même si elle risque toujours de trop en faire…

On peut sourire aussi quand le prof encourage ses élèves à prendre la parole. Il en ressort toujours quelque chose au cinéma, une sorte de morale positive qui, chez Capra, redonnerait foi en la république à un anarchiste ou en la vie tout simplement. La réalité est là encore bien différente, quand les professeurs jouent aux philosophes de comptoir, s’improvisent guides de la sainte parole humaniste, n’en sortent que des leçons forcées, celles qui comme dans les mauvais films nous sont imposées. La meilleure des philosophies, ce n’est pas celle que savamment on nous explique, celle qu’on nous présente toute faite avec des contours moralisateurs tout prêts, mais au contraire où la logique qui la précède et la fait jaillir pousse et suggère une leçon. Ce n’est d’ailleurs pas autre chose qu’arrive Yamada à faire (probablement plus dans ce premier épisode que dans les deux suivants), car on a la sensation d’apprendre quelque chose qu’on ne saurait parfaitement exprimer… La liberté offerte au spectateur de se faire sa propre petite morale, c’est celle de l’expérience, le privilège des hommes depuis qu’on se raconte des histoires et qu’elles nous ont rapprochés les uns des autres, favorisant un esprit communautaire qui, il y a bien longtemps, voulait encore dire quelque chose. C’est bien sûr cet esprit, caché au plus profond de notre cerveau « humanien » que ce genre de films, fait appel. Et si cet esprit persiste, malgré tout encore aujourd’hui, si l’esprit communautaire n’est plus qu’un leurre (surtout au Japon où l’esprit occidental basé sur l’individu a cassé le lien traditionnel entre générations), c’est sans doute plus à des films qu’à une profession et à une mission, idéalisées comme il se doit dans le film. L’excellence est et sera toujours l’exception.

Étrange jeu avec la réalité en tout cas. User d’un style assez naturaliste qu’on enrobe d’effets et de musique mielleuse pour évoquer à travers une idée idéalisée de la réalité, un rêve. À force de ne plus savoir où on est, on finit en effet par se laisser convaincre que tout cela est crédible. Comme la magie, on n’y voit que du feu. Les plus grincheux et les plus cyniques pourraient se surprendre à s’y laisser prendre.

Le résultat, arrivé au bout des trois films, se révèle pourtant très inégal. Trop souvent, Yamada semble forcer ses effets ; ses intentions bienveillantes frisent alors le ton sur ton et la leçon de morale. Cet humanisme trouverait son efficacité, appliqué à des films de genre où justement il peut adopter cette approche pour en faire un contrepoint avec ce qu’on peut attendre d’un polar ou d’un film de samouraï.

À noter une particularité dans le dernier film : l’histoire n’est plus centrée sur le professeur (qui n’est plus l’acteur des deux premiers), mais sur deux des élèves (le film aurait tout aussi bien pu être indépendant des deux autres, on reste « à l’école » à travers un stage estival, mais le film est surtout plus une romance avec comme fond les difficultés sociales et familiales des deux principaux personnages — et Yamada y loue encore les vertus de l’esprit de groupe).



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Le Cri, Michelangelo Antonioni (1957)

Le Giro

Le Cri

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Il grido

Année : 1957

Réalisation : Michelangelo Antonioni

Avec : Steve Cochran, Alida Valli, Betsy Blair, Dorian Gray, Jacqueline Jones

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L’art du sous-texte et de la concision.

On se tromperait en disant qu’il ne se passe rien dans un film d’Antonioni. C’est en fait tout le contraire. Antonioni ne donne pas à voir une action qui se répète et s’étale dans le temps laissant au spectateur une impression d’action tout à fait évidente. Paradoxalement, il montre une situation follement riche en détail, des détails souvent imperceptibles, discrets, mais qui concourent à faire toujours avancer “l’action”. Et l’action est toujours liée au cheminement naturel des personnages. Si on est déjà sans doute un peu dans l’incommunicabilité, ce n’est pas faute d’essayer de se comprendre, car les personnages ne cessent de s’interroger, de se toiser, de s’invectiver, de s’opposer les uns aux autres… L’incommunicabilité ici, c’est surtout l’impossibilité pour Aldo de comprendre les femmes qui l’entourent, et sans doute, de savoir ce qu’il recherche au fond dans sa fuite.

Pas un plan n’est statique. Les panoramiques construisent des plans à l’intérieur du plan, comme un découpage tout en fluidité. Les personnages opèrent ainsi une danse devant la caméra, des mouvements, faits de va-et-vient, d’opposition, d’évitement, avec une fausse impression de naturel car tout se cadre toujours parfaitement au millimètre. C’est comme filmer des oiseaux en pleine parade nuptiale. En fait, toutes les deux ou trois secondes, c’est toujours une nouvelle information, une nouvelle image, qui se dévoile et qui perpétue la marche que l’on sait toujours fatale du destin. La situation donne l’impression d’un nœud coulant qui ne cesse de se resserrer autour du cou de celui que l’on suit, et sa chute ne laisse que peu de doute, même si comme lui, on se laisse errer en expérimentant tous les recours. Sans le tic-tac de métronome de cette organisation ordonnée, la fascination presque morbide pour le voyage de cet homme perdu dans un labyrinthe de survie serait bien moins efficace. C’est la précision de l’écriture en mouvement d’Antonioni qui permet de suggérer le pire. Et même sans issue tragique, il serait à parier que la concision et l’efficacité du récit (scénario et mise en scène combinés) auraient déjà fait la démonstration du génie de son auteur. C’est une qualité suffisamment rare qui permet au spectateur d’adhérer docilement aux trajectoires qu’on lui propose. Tout se joue dans les premiers plans, et une fois que le spectateur est tout acquis à l’autorité du cinéaste (que cette concision rend possible, mais pas seulement), il est rare que ce dernier en perde tout à coup, ou sur la longueur, toute crédibilité.

Mais l’art du récit, c’est bien de combiner l’histoire et la manière. Au cinéma, l’histoire se résume à peu de choses : la trame et les dialogues. Et la manière, c’est bien sûr l’art de mettre en images ce canevas préexistant. Si en littérature, un roman le plus souvent use des différents types de discours pour construire son récit et offrir toujours au lecteur la focalisation idéale (on pourrait parler également de distance et d’angle) ; au cinéma, depuis le parlant, les dialogues jouent une première partition en divulguant au spectateur les premières informations sur le contexte, les personnalités, les oppositions, les attentes de chacun… C’est une sorte de mélodie parfois hésitante qui donne l’impression de ne pas savoir toujours où elle va ou qui est utilisée pour être contredite par “la manière”. Ainsi se joue une autre danse, complexe et fascinante, qui s’organise parfois en ignorant la “partition adverse” mais qui est un ronron imperceptible censé évoquer le monde intérieur des personnages, leur respiration intérieure, leur spectre diffus, leur incohérence révélatrice, leur complexité… Bref, une tonalité d’ambiance où l’air commun dans lequel baignent nos personnages sans qu’ils en aient seulement “conscience”. L’harmonie, le sous-texte est là.

Le Cri, Michelangelo Antonioni 1957 Il grido SpA Cinematografica, Robert Alexander Productions 2Le Cri, Michelangelo Antonioni 1957 Il grido SpA Cinematografica, Robert Alexander Productions 3Le Cri, Michelangelo Antonioni 1957 Il grido SpA Cinematografica, Robert Alexander Productions 4

Certains cinéastes sont comme ces écrivains qui ne savent taper à la machine qu’avec deux doigts. La plupart joueront la même partition avec les deux mains produisant un tintamarre rarement très subtil. L’art — et le génie — d’Antonioni, il est là. Les premières notes sont données par la main gauche pour créer une ambiance, lancer un tempo, une humeur ; souvent même les premières notes de dialogues restent du domaine de l’harmonie et on ne sait pas encore de quoi il s’agit. Si le naturalisme au cinéma, bien souvent, s’évertue à représenter une idée de la vie au cinéma, et donc d’en offrir une représentation rarement mélodieuse, sans direction, sans tonalité, le néoréalisme italien n’a sans doute jamais hésité à représenter la vie sous un angle, souvent mélodramatique, social, satirique… Antonioni est plutôt dans une tonalité mélancolique, et la partition, là, bien musicale, de Lya de Barberiis ne fait pas autre chose, non pas pour offrir une énième voix à l’intérieur des scènes, mais toujours en transition comme pour confirmer la tonalité générale que voudrait imprégner Antonioni à son film.

Les notes de chacune des mains ne se précipitent pas. La mélodie des dialogues répond aux expressions sous-jacentes des personnages, les confirmant parfois, mais le plus souvent vient suggérer un contrepoint imperceptible. La difficulté de l’exercice est de mêler les deux sans trop en faire, au risque de submerger le spectateur d’informations (sans parler de l’interprétation des acteurs pour qui il peut être compliqué de jouer sur différents tableaux). C’est là que la concision d’Antonioni est précieuse. Ce que certains voient comme une lenteur ou un vide, d’autres y voient surtout précision et volonté de distiller au mieux ses informations pour les rendre perceptibles et cohérentes dans cette chambre noire intérieure où le spectateur reconstitue son propre film. D’autres y verraient aussi une certaine théâtralité à force de vouloir offrir en permanence un sous-texte “ostensible” ; il est vrai que de plus en plus ce sous-texte est laissé à la seule imagination du spectateur et que les acteurs et directeurs d’acteurs préfèrent y exprimer une humeur ou une tonalité générale sans avoir à préciser en détail le sens caché, supposé, des choses (le style d’Antonioni même ira dans ce sens, l’incommunicabilité n’étant plus seulement celle des personnages mais aussi celle du spectateur). Le procédé est certes un peu daté et théâtral, mais c’est une méthode toujours utile pour « donner à voir » et donner du sens à sa direction d’acteurs ; les représentations des personnages sont aujourd’hui bien plus crédibles, mais ce qu’on gagne en réalisme on le perd en qualité des informations. Et c’est quand viennent à manquer les informations, quand la trame mélodique et la trame harmonique se fondent en un nuage naturaliste, que l’ennui commence à se faire sentir (je meurs d’ennui devant les films d’Antonioni des années 70 — en dehors de Profession reporter). Il faut savourer ce qui nous est encore offert ici.

Ce côté théâtral, cette volonté de faire sens pour chaque détail, se remarque dans le désir (supposé) d’éviter toute information parasite. Il y a deux niveaux de focalisation dans le film : ce qui est au premier plan, et ce qui est au second et qui peut se perdre plus ou moins hors-champ. Donner sens à tout ça, c’est adopter une distance de circonstance pour faire entrer les éléments du plan en fonction de l’importance qu’on veut leur donner et d’éliminer le superflu qui ne viendrait pas s’insérer dans cette logique. Par exemple, on comprend immédiatement l’importance que prendra dans la suite du récit le personnage de Dorian Gray : Antonioni la filme d’abord en plan moyen, puis la suit dans un travelling latéral qui vient montrer finalement l’actrice en plan rapproché ; et la durée du plan, ses dialogues (qu’on peut au départ prendre pour un autre dialogue “d’ambiance”, comme il y en a d’autres dans les scènes de transition, comme une autre musique), révèlent déjà tout de l’importance que prendra son rôle par la suite. Quand certains cinéastes rendent les choses plus faciles en adoptant pour tout le même point de vue, Antonioni, lui au contraire, choisit de faire ce pour quoi la mise en scène est faite : la valorisation des éléments significatifs du récit. La notion de mise en scène est née simultanément au cinéma et au théâtre : si au XIXᵉ siècle, au théâtre, c’était les acteurs qui donnaient le rythme et donc décidaient de la manière ; les possibilités du cinéma, à travers le montage, la grosseur de plan, le hors-champ, la profondeur de champ ou les mouvements d’appareils, rendaient tout à coup possibles certains procédés que seule la littérature jusque-là pouvait offrir. Il est dommage de s’interdire d’user de ces moyens par peur sans doute de ne pas faire les bons choix… Tout, pourtant, doit être logique, avoir un sens, et chacun des moyens employés doit faire la preuve de son efficacité sur la pellicule.

Question d’autorité, de hasard peut-être, de conviction sans doute, ou de maîtrise… Quoi qu’il en soit la mécanique que semble utiliser Antonioni ici est remarquable. Un engrenage d’orfèvre où chaque élément paraît prendre au moment juste sa place dans le cadre. Qui pourrait s’ennuyer devant une telle danse où rien ne dépasse ?

Dernière précision concernant le sous-texte. Certains acteurs, quand on leur donne des lignes de dialogues, en sont à compter le nombre de mots qu’ils ont à dire et pensent ainsi pouvoir percevoir l’importance qui leur sera donnée à l’écran en fonction de ce seul élément. Cela ne serait pas si fâcheux si cela n’impliquait pas en plus un jeu toujours au pied de la lettre. Ces acteurs, qui ont “tout compris”, jouent (pour ne pas dire « sur-jouent ») le texte en pensant que c’est ce qu’on attend d’eux. Or, il y a une évidence qui échappe aux acteurs médiocres : le texte est une information (pas toujours essentielle soit, mais c’est toujours une information, comme tout le reste, et à tort ou à raison, on est tenté de croire que les informations portées par les dialogues sont capitales, en tout cas, volontaires), pourquoi donc chercher à re-produire ces informations ? C’est comme assister à un récital où le pianiste s’évertuerait à jouer strictement la même chose avec la main droite et la main gauche. Si dans des situations cruciales, il n’y a aucun doute que les personnages doivent mettre « tout leur cœur » à faire coller l’interprétation, l’expression, à ce qui est dit par le texte, une histoire n’est pas une suite de climax, il faut donc être capable d’offrir le texte le plus simplement possible, et de jouer, d’exprimer, autre chose, à travers le langage du corps (gestes, postures, expressions du visage et roulements d’yeux — j’exagère mais les yeux peuvent exprimer bien plus que tout le reste). Main gauche, main droite. Les acteurs sont des pianistes (des concertistes même). Et une grande part de ce travail est produite par le metteur en scène, puisque ça commence par le placement des acteurs dans le cadre et ce qu’il leur demande d’y faire (là encore, s’il ne cherche qu’à “jouer” par sa mise en place ce que “raconte” le texte, ce n’est pas gagné…). Tatie Nova avait une expression toute faite pour ça, elle parlait de « ton sur ton ».

Voilà, l’art routinier d’Antonioni. Ajoutez à ça, un modèle de structure avec petit intermède musical, d’ambiance, pour suggérer l’idée du passage du temps, jouer des ellipses, passer d’un “chapitre” à un autre, et vous comprenez qu’il y a là un cinéaste qui maîtrise de a à z son sujet. Ces pauses sont nécessaires pour laisser le spectateur se laver les yeux et la cervelle, respirer, et repartir avec une concentration toute neuve. Non seulement il prend des risques en optant pour des focalisations claires, mais en plus, dans ses choix, il ne se trompe jamais (ou le laisse penser : quand on parvient à être à la bonne distance de son sujet, le spectateur — toujours en fonction du crédit, et de cette autorité, accordés au cinéaste — peut ne plus voir certains choix moins pertinents, voire prendra des fautes de goûts pour des petits péchés bénins qui font le charme des meilleurs artistes ; parce qu’une fois pris dans un rêve, il en faudrait sans doute beaucoup pour qu’on s’en échappe).

Et ces actrices… Que dire à une femme qui semble être la plus belle femme du monde à l’instant où vous la regardez et qui vous propose innocemment de venir crécher chez elle ? Nous, spectateurs cachés dans le noir, seuls, ou accompagnés d’une autre femme qui a cessé depuis longtemps d’apparaître comme la plus belle et qui manquera, on l’espère, de guetter une réaction de notre part face à ces morceaux de chair et d’insolence que l’on sait perdus dans une autre dimension, une sorte d’intripotabilité où les fantasmes s’évanouissent à mesure qu’ils apparaissent…, on rougit, on trépigne du slip, on baisse les stores palpébrales, on mouille nos yeux de concupiscence, on remonte nos langues d’un geste pavlovien, on se voit déjà dans leurs bras, prêts à leur faire quarante enfants…, et lui…, Aldo, n’ayant rien d’un Maccione, ne bronche pas. Les quarante enfants, il les a déjà ; il a répertorié aussi toutes les merveilles du monde et de l’univers, et n’est plus sensible à rien… C’est sans doute ça la mélancolie. Quand l’intripotabilité, ce n’est plus l’écran qui nous sépare de ces déesses irréelles, mais tout bonnement, la perte du désir. Il erre Aldo, et quand d’autres se perdent pour tester leur résistance dans un labyrinthe de survie, Aldo suffoque et oublie de remonter à la surface. Est-ce utile seulement de remonter ? La pire des quêtes sans doute, celle qui vous initie à la dernière des réalités, à la vacuité du monde et celle, tragique, de nos existences. Qu’est-ce que la femme la plus belle du monde peut y faire ? Il est là encore le génie, avec son audace, d’Antonioni. Ces femmes sont des mythes, des allégories ou des miroirs censés projeter vers Aldo les derniers reflets du monde tel qu’on pourrait le rêver. Si mêmes elles échouent, c’est que sa vie est déjà échue. (J’entends crier, je lance donc ma chute alternative.)

Alors, pas spectaculaire Antonioni ? J’appelle ça un héros. Réaliste et chiant ? Mais combien de femmes nous parleraient comme ça et nous lanceraient ces œillades comme s’il ne faisait aucun doute qu’on pourrait entretenir quarante bambins ? Non, Antonioni, c’est de la fantaisie noire. Et le Cri, c’est l’échec du retour d’Ulysse à Ithaque.

Quoi de plus tragique que d’échouer à la dernière seconde, arc tendu, en croyant que les dieux nous sont enfin favorables ?

Le Cri, Michelangelo Antonioni 1957 Il grido SpA Cinematografica, Robert Alexander Productions 8

Le Cri, Michelangelo Antonioni 1957 Il grido | SpA Cinematografica, Robert Alexander Productions

Le Cri, Michelangelo Antonioni 1957 Il grido SpA Cinematografica, Robert Alexander Productions


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Echanges symptomatiques sur l’impossible communication en milieu hostile (les réseaux sociaux)

L’exemple SensCritique

Les sujets : Cultural Mind et moi-même avec pas mal de guests évoqués. 

L’objet : l’usage des uns est rarement l’usage de l’autre, donc quand l’usage des uns ne fait pas le bonheur de l’un, c’est toute la possibilité d’un dialogue qui se vautre.


Exemple d’embrouilles qui apparaissent nécessairement sur les réseaux sociaux (même culturels comme SensCritique). Même avec des personnes avec qui on s’entend bien au départ, vient souvent un moment où les usages diffèrent et où ils peuvent même être à l’origine d’incompréhensions, de mésententes et de fâcheries.

Je ne garde que mes traces, pas pour laisser paraître dix ans après que j’ai raison — personne n’a raison dans ces situations, chacun fait valoir des préférences et des usages qui ne sont pas conformes aux attentes de l’autre —, mais parce que les messages, bien que publics, de mon interlocuteur non seulement lui appartiennent, mais en plus, ils ont depuis disparu. C’est l’avantage des réseaux sociaux : vous n’êtes pas propriétaire du contenu que vous publiez, vous n’en devenez auteur que quand vos propos sont susceptibles de poser des problèmes à l’éditeur — le site —, si bien que le site en question peut supprimer ces « traces » quand bon lui semble. On est en somme « auteur » de ce qu’on écrit que quand ça tombe sous le coup de la loi. Version Internet du « privatiser les récentes, mutualiser les pertes ». Même si pour le cas présent, je pense que l’auteur en question a plus simplement — avant de le regrette — supprimer son compte. Comme dans la vie en fait, ces brouilles, ces échanges d’incommunicabilité, finissent en simple traces. Ne participant plus aux réseaux sociaux, avoir gardé certaines de ces traces permet au moins de me rappeler parfois à quoi j’échappe.

Un petit exemple ici, donc, typique avec moi en tout cas, probablement en 2014-2015 avec Cultural Mind en bas d’une de ses critiques où j’apportais quelques commentaires formels, factuels (pas forcément toujours pertinentes d’ailleurs, mais c’est aussi parfois pour soulever un débat, voire mes propres erreurs) :

(Le texte est en revanche corrigé. Certaines fautes de dyslexique me font honte.)

Tu préfères quoi ? Les passages en coup de vent ou une vraie lecture de tes critiques ?

[…]

Et tu fais bien la preuve de ce que tu reproches aux autres. Tu es dans l’émotion, toujours, et tout échange devient impossible parce que rien n’est rationnel. Quand on te demande d’arrêter les commentaires ou les compliments creux, tu prends ça pour du mépris, et tu finis par cracher ton venin sur la personne qui te demande un peu de mesure. Tout dans l’excès et la disproportion. Le retournement est spectaculaire. On passe d’échanges assez constructifs, parfois, mais trop rares, à des compliments totalement hors de propos et disproportionnés sur à peu près toutes les activités, et hop, retournement, tu deviens le pire des enculés, et il est bon que ça se sache… Bon, ma foi, que je sois un con parce que j’ai certaines exigences (comme le fait de ne pas être emmerdé sur chaque critique pondue par des terroristes du bon sentiment), ça ne surprendra personne. En revanche, faire passer chacune de mes interventions pour des tunnels d’insultes et de mépris, c’est encore être dans des disproportions hallucinantes. Mais il y a des cas assez sévères sur le site, tu n’es pas le seul. Et c’est à se demander si c’est bien utile d’échanger. Parce que si on me reproche l’immonde délayage de mes posts, c’est oublier qu’on peut ne pas être d’accord sans pour autant aller cracher à la figure de son interlocuteur. Seulement, avec toi, ou avec d’autres, las d’être obligés de délayer à votre tour, vous décidez d’un coup d’y mettre fin. On passe alors par le blocage, ultime tentative de se prouver que si on n’est pas d’accord avec le type qu’on a en face, c’est forcément parce que c’est con. Irrationalité, me voilà. Respecte juste l’avis et les désirs de tes interlocuteurs : je n’ai pas eu à demander deux fois à oso (et à bien d’autres) de ne pas venir hurler son amour sur chacune de mes activités forcément formidables, et de savoir au moins tomber d’accord sur l’impossibilité de se mettre d’accord. Just move on. C’est assez amusant de voir que je passe pour le grand salaud du site, ma foi, si c’est le prix à payer pour ma tranquillité… Une tranquillité que tu ne peux pas accepter pour toi-même parce que toutes tes actions sur ce site ont une finalité qui se trouve bien éloigné de l’échange. C’est bien dommage de se priver d’échanges constructifs, mais si je ne peux rien faire à ta popularité, certes, tu auras raison, contente-toi de relayer l’idée que je suis une salope. Ça me fait bien de la peine, mais peut-être plus pour toi et pour les autres que pour moi-même. Certains ont certes moins d’intérêts à échanger du contenu, des idées, que des bons sentiments lancés à la mitraillette. Va encore prétendre que c’est du mépris ; c’est de l’amertume. Tes petits cadeaux de Noël, tu peux les balancer à qui en veut ; pour moi, un échange constructif qu’on me refuse désormais, c’est un échange définitivement perdu. Ce n’est pas dramatique, remarque, j’ai autre chose à faire. Mais autant de démesure dans les réactions, c’est bien dommage.

[…]

Les prétendues interventions méprisantes sont en fait l’expression de mon ras-le-bol face au spam produit sur la moindre activité. Il y a ceux qui disent qu’ils vont disliker et qui ne le font pas, et il y a les petits vicieux qui lancent des mots d’amour qui, le jour d’après, se mettent à te traiter comme de la merde. Tu ne veux pas comprendre que pour moi tes activités creuses (et c’est pas du mépris, t’as autre chose pour définir le genre de petits commentaires que tu déposes sur 150 profils tous les jours ?) sont des agressions. Pas la peine de chercher bien loin pour trouver la preuve de tous ces commentaires sur le site. Sur les 150 profils que tu noies dans la vaseline tous les jours, ou encore sur mes listes et critiques avant que tu prennes la mouche quand je t’ai demandé pour la énième fois d’arrêter tes conneries, […].

Pour ce qui est des éclaireurs-poubelles, ma foi, je ne peux pas vérifier dans quel contexte c’était parce que pour une raison que j’ignore, gallu m’a bloqué. N’ayant jamais eu d’anicroche avec lui, je ne doute pas que tu es y pour quelque chose, et je t’en remercie. Continue partout où tu vas à répandre l’idée que je suis méprisant et à multiplier les épouvantails sur ma personne, tu oublieras que je ne suis pas dans la même course que toi vers la popularité. Plus les types me méprisent parce qu’ils se font tout un film à mon sujet, moins ils viendront avec leurs commentaires polluer mon activité. Tout échange nécessitant réciprocité, je me vois dans l’obligation de te bloquer ; et sois certain que d’ici quelques semaines, tu ne le seras plus. Il y a les vrais cons qui aiment se donner de l’importance en se créant des ennemis imaginaires, et il y a ceux qui font semblant de l’être pour être en paix. En voyant chaque jour ton activité remplir mon live à travers mes éclaireurs, la paix, je ne l’aurais sans doute qu’en me désabonnant de tous ceux que tu cajoles de ton amour grossier. J’ai fini par avoir la paix aux aurores, mais tu as repris le flambeau pour ce qui est de la suractivité et de la recherche d’amour quelque peu invasive. T’es un champion. Maintenant, ce n’est pas le tout de me bloquer ; à moins d’avoir réellement envie d’échanger sérieusement, retiens-toi de commenter à ma suite pour laisser supposer encore que toutes mes interventions sont remplies de mépris. Je suis assez discret sur le site pour que tu puisses, en me croissant, une fois l’an arrivé, à réprimer un commentaire pour le fourguer sous une autre forme plus fleurie dans les multiples fils auxquels tu participes chaque jour. Je ferai la même chose et finirai encore plus dans les méandres poussiéreux du site pour ne plus t’y trouver, toi et ta « racaille des aurores ».

[…]

La qualité de tes productions, ou de celles de pepper, ou de gallu, n’ont pas changé. Je l’ai d’ailleurs toujours dit, et je vous suivais tous les trois alors que vous me bloquiez. Je n’insiste pas, qu’on m’envoie des mots d’amour ou de la merde à la figure, c’est la même farine excessive. Et je n’ai jamais remis en question l’intérêt des mp échangés, c’est bien pourquoi je regrettais ton blocage ou tes spams (du genre de ceux que tu viens de déposer ici même, remonte vers le premier commentaire de ce fil…).

[…]

Concernant Aurea, je n’ai jamais mené de charge contre elle. Ça, c’est justement ce que je réprouve : les attaques ad hominem. Je menais une charge contre les comportements abusifs qui polluaient le site. Et j’avais la même exigence envers mes éclaireurs ou abonnés. La très grande majorité le comprend.

Quant à gallu, tu délires, il ne m’a rien dit, rien écrit. Et c’est pas plus mal, parce que les motifs de blocage sans souvent bien ridicules [mais toujours légitimes quand il s’agit de préserver et d’aménager son confort en ligne].

[…]

gallu ferait bien de se demander pourquoi il ne m’avait pas bloqué. C’est un joli exemple de faux souvenir. Il croit que je l’ai insulté, croyais m’avoir bloqué, et se laisse alors influencer par l’excellente réputation de chieur que j’ai sur le site. Mais il n’y a aucun problème, tous ces petits errements cognitifs, c’est bien passionnant, et ça m’amusera toujours de voir qu’il suffit de suggérer à certains individus qu’un type est un connard pour qu’ils en soient persuadés des semaines après sans trop se rappeler pourquoi. S’il était parfaitement rationnel, il se demanderait pourquoi il ne m’avait pas bloqué « sur le fait », parce que, pourtant, en général, on est plutôt prompt à dégainer.

Concernant Aurea, toujours, tu es bien gentil, mais j’ai toujours pris soin de ne jamais l’attaquer personnellement, de ne jamais citer son nom publiquement et de m’en prendre clairement sur les usages et rien d’autres. C’est bien pourquoi, d’ailleurs, je n’ai jamais mené une guerre contre elle, mais contre des pratiques dont elle était le maître, comme d’autres. C’est peut-être difficile à comprendre pour toi, mais j’apprécie aussi certaines de ses productions, pas les listes, mais des critiques, oui. Et je l’ai toujours dit. Pour en revenir à gallu, lui s’était bien gardé de ne pas citer directement son nom sur la liste en question, c’est dire qu’il faisait peu de cas de sa personne. Donc contrairement à ce que tu sembles penser, je ne m’attaque pas aux personnes, mais aux comportements, aux usages. Pour une simple raison, les personnes j’en ai rien à foutre. Je ne suis ni dans l’intérêt, ni la sympathie. Je discute avec qui veut parler de fond, je prends des informations, j’exprime mon aversion pour des pratiques, et je me barre. Si j’étais dans le mépris et l’insulte comme tu le prétends, ça ferait longtemps que mes posts seraient supprimés et que j’aurais le site sur le dos. Je comprends qu’au premier abord je puisse passer pour méprisant, qu’on n’ait aucun mal pour avoir alors une opinion de moi des plus exécrables, surtout quand je ne me défendrai peu d’être effectivement « un connard » ; en revanche, méprisant, insultant à l’égard des membres de ce site, certainement pas. Au moins, suis-je capable de renvoyer ce qu’on m’envoie à la figure. Libre à toi donc, ou à vous, de vous laisser piéger par le jeu des apparences et de vous complaire à vous trouver de bons ennemis, c’est probablement plus dommageable pour moi que pour vous, encore que, je passe pour un con, et je ne m’en trouve que plus tranquille par la suite. Merci. S’il faut ça pour ne pas avoir ses critiques ou ses listes polluer par d’innombrables messages d’amour creux, pour ne pas être pris dans le tourbillon ridicule du « bouche-à-oreille » (en passant par le trou de balle et le reste), eh bien, ma foi, je peux bien me passer de quelques échanges intéressants (avec toi, gallu ou d’autres), étant entendu que dès qu’un type vous titille, il est encore plus pratique de le bloquer pour rester dans son petit confort et sa petite dose d’amour virtuelle quotidienne.

[…]

Et je te confirme que liker des critiques qui sont ostensiblement écrites avec les pieds (je parle des miennes bien sûr), ça laisse bien supposer une pratique douteuse. Une fois, de temps en temps, ça se conçoit. Quand ça devient systématique, quand tu demandes à ce que les likes cessent, non. J’ai récemment demandé à jivago d’arrêter de liker chacun de mes [listes de] sondages, il semble l’avoir très bien compris. Je ne vois pas ce qu’il y a d’extraordinaire là-dedans. En réalité, la très vaste majorité des membres du site a un usage parfaitement mesuré du like ou des petits commentaires d’une ligne. Là où ça gonfle, c’est bien l’excès et le systématisme.

[…]

gallu m’a probablement plus bloqué suite à l’intervention sur son statut planté sur Hobbit que sur un oubli de me bloquer, il y a des semaines… Je suis certes invisible, mais il ne faut pas exagérer, s’il voulait me bloquer il aurait très probablement eu l’occasion de le faire en revoyant ma bonne bouille de geisha [l’image de profil] sur le live. Le motif de blocage est donc tout aussi futile et irréfléchi que celui par exemple de peterkmad qui lui m’avait bloqué pour on ne sait quelle raison et me débloque pour une raison tout aussi fumante. Libre à chacun de suivre et bloquer qui il veut, et tu l’as rappelé, j’ai déjà bloqué pour moins que ça. Je fais juste remarquer qu’il est assez peu probable que le motif du blocage soit celui avancé. On a tous les droits quand il est question de bloquer d’ailleurs. J’ignorais juste les raisons de ce blocage.

Concernant aurea, tu sembles ne pas comprendre la très subtile différence entre messages publics et messages privés. Je ne vois pas ce qui m’empêcherait de la nommer dans des messages privés. La question du respect de la personne, elle se situe au niveau des interventions publiques. D’ailleurs quand j’ai à nommer vos pratiques d’échange de likes matinaux (et il s’agit toujours des pratiques, jamais des individus que je pointe du doigt), si j’utilise des métaphores, c’est pour être plus dans la gentille raillerie, que dans l’insulte. Si tu y vois ensuite du mépris, c’est que tu dois savoir au fond qu’il n’y a aucune gloire à tirer de telles pratiques. On me moque bien pour autre chose, je ne vais pas en retour bloquer les affreux jojos qui se permettent des mêmes railleries à mon encontre. En fait, ça me rappelle l’intervention d’un ami de notre chère reine des aurores venant me reprocher de l’avoir insultée en disant qu’elle suçait des queues. C’est sortir volontairement du contexte des propos (qui sont le plus souvent déformés pour avoir plus d’impact) pour se convaincre soi-même que la personne en question use abusivement de l’ad hominem ou de l’insulte. Ici, quand je parle « d’affreux jojos », tu comprends l’ironie n’est-ce pas ? Il n’y a aucune malveillance ou mépris, au contraire, c’est du sarcasme désabusé. Au contraire, plus c’est gros, plus c’est censé ne pas être pris au pied de la lettre.

[…]

On peut continuer si tu veux sur le travestissement de la réalité et la déformation de propos… Où ai-je donc prétendu qu’elle plagiait ses critiques ? J’ai dit qu’elle copiait dans ses listes des textes chopés ailleurs et qu’elle se gardait bien d’en donner les sources. Question de respect, et d’honnêteté. Tu copies des textes d’auteurs que tu sembles apprécier puisque tu recopies leurs écrits, la moindre des choses, c’est de les citer. Il y a comme une indignation à géométrie variable. Quand certains font des choses (et quand ils ne le font pas, on s’amuse à travestir leurs propos pour leur faire faire), ça devient excessivement grave, tandis que pour d’autres, tout leur est permis. Désolé, je ne suis pas comme ça ; je dirai même que je suis encore plus exigeant avec ceux que j’apprécie. Aurea devrait donc en être flattée (ce qui n’est, je l’ai bien compris, pas le cas).

Pour les likes, je vais te répondre pour la énième fois ce qui m’agace : l’échange de like (le plus souvent matinal sur les productions quotidiennes et entre une petite douzaine de membres) et le systématisme. Ça t’a peut-être échappé, mais je like parfois aussi à l’occasion. C’est une question de mesure. Et aussi de respect. J’essaie tant qu’à faire de lire les critiques plus anciennes de membres que je ne connais pas forcément quand je viens à lire et apprécier une critique plus récente d’un éclaireur. Oui, le copinage, l’échange de like dont on légitime sous couvert de bonne ambiance, ça me rebute, je n’aime pas l’injustice, c’est comme ça. Je ne vois pas pourquoi j’irai systématiquement liker les productions des mêmes personnes (dont je peux par ailleurs apprécier le contenu, là n’est pas la question) tout en ignorant le reste. Et on me parle de mépris ? J’ai participé innocemment à tout ce cirque pendant quelques mois, et puis au bout d’un moment, il y a la quelque chose qui s’appelle la conscience, qui vient t’interroger et te rappeler qu’il y aurait d’autres critiques à lire, d’autres membres moins omniprésents qui mériteraient peut-être d’être lus. Pourquoi est-ce que ceux-là n’auraient pas droit d’être aussi “liké” comme les quelques “copains” s’échangeant les likes pour en inonder le live ? Tu parles de mépris, je le vois là, le mépris. Parce que quand tu fais le compte des critiques qui ne sont écrites ni par tes “potes”, tes éclaireurs ou tes abonnés, ça fait un sacré paquet sur le site. Est-ce que seulement ceux-là tu les lis ? De temps en temps, la lecture désintéressée, le remerciement à des étrangers (voire des zombies disparus du site), ça ne fait pas de mal. Et là aussi, ça va te surprendre, ça peut faire plaisir à celui qui le reçoit.

[…]

Si je pollue, là, présentement, sur ce fil, oui, j’en suis conscient. Je fais assez confiance à oso pour le supporter et pour supprimer tout ça s’il le souhaite si ça n’a pas de fin. Toutes mes excuses donc à lui (oui, j’ai une tendance à faire suer en priorité les personnes que j’apprécie, et peu importe si ça se retourne contre moi, parce qu’encore une fois, le copinage, a fortiori sur un réseau social, ça me débecte pas mal).

Les orgies communautaires, ça ne m’a jamais réussi. Je préfère le huis clos plan-plan de ma solitude.

[…]

Je n’ai jamais prétendu ne pas avoir d’excès. Je suis con, mais pas à ce point. Seulement, mes excès je sais les reconnaître, et j’accepte même qu’on puisse m’en tenir rigueur. Le plus amusant dans l’histoire, c’est qu’on me laisse passer mes coups de nerfs les plus spectaculaires, et qu’on finit par me bloquer pour des broutilles. Je peux comprendre, la goutte d’eau, toussa… Après, il faut accepter la disproportion des réactions à mon égard comme moi je reconnais mes propres excès ; or, on préfère rejeter tous les torts sur moi, c’est encore plus pratique. Les miens portent d’ailleurs assez peu à conséquence ; on m’emmerde, je bloque, et deux semaines après j’y pense plus, et je débloque. Encore une fois je n’ai jamais nié le fait qu’on puisse avoir du mal à me suivre et à supporter mes corrections permanentes. Seulement il y a un moment, c’est préférable de revenir à la raison. Or, mes coups de sang sont rares et spectaculaires, excessifs, et ça s’exprime essentiellement en blocage intempestif. En revanche, ce serait parfaitement injustifié de dire que j’insulte les membres ou les méprise. Ce que tu appelles des « remarques désobligeantes », j’appelle ça l’honnêteté. Quand quelqu’un écrit une phrase qui n’a ni queue ni tête, je le fais savoir comme j’aimerais qu’on me le fasse savoir sur mes propres productions (en dehors des merdes invariablement mal écrites), les films proposés à la coupe me semblent léger, je le dis. Ça me retombe sur la figure et je renvoie à la figure ce qu’on m’a envoyé. Ainsi, je me barre et personne n’aura la bonne idée de revenir me chercher. Sauf que ça ne se passe jamais comme ça. Quand je propose un tunnel de correction pour rendre service, ce que je reçois en retour ? Des « quel connard ! » et des tonnes de liens reportant vers cette critique où j’aurais exprimé à ce point un degré de “connardise” qu’il soit légitime de me jeter au loup. Ce n’est pas faute d’essayer, on revient toujours au même problème : mes excès sont le résultat d’autres excès ou absurdités du site. Quand je me fais traiter de connard, c’est signalé ? Non. Certains ont droit de se voir victimisé et prétendument insultés parce qu’ils sont soi-disant des anges, et d’autres on les laisse se faire insulter parce que ce sont des connards reconnus par tous. On a bien compris, le site se voulant de plus en plus « réseau social », ce n’est pas fait pour moi. Parce qu’il y a une certaine forme d’injustice rampante et de compromission puante derrière les prétentions d’une « bonne humeur ». Et quand on essaie de se concentrer sur l’essentiel, il y a toujours quelqu’un ou quelque chose pour venir foutre la merde dans ton espace (et je suis conscient que je peux être ce quelqu’un, mais laisser penser que c’est intentionnel en disant que je suis un troll serait profondément injuste). Encore une fois, c’est bien pourquoi je réclame la suppression de ces conneries de gadgets piqués à facebook (les likes) ou à Twitter (com’ limités, followers). Et c’est bien pourquoi je trouve parfaitement légitime de bloquer direct une connasse m’invectivant en mp avec un “salut”. Excessif ? Moi, c’est le royaume du réseau social qui m’excède. Je ne suis pas là pour taper la discute, or tout m’y ramène. C’est vain oui, tu commences à t’intéresser à quelqu’un ou quelque chose, et tu as de grandes chances que ça t’attire des emmerdes et qu’en faisant le compte, tu trouves que tu y as plus perdu que gagné.

À propos des mp, en dehors de ceux envoyés à des éclaireurs pour leur signifier que je me désabonnais, je n’ai jamais fait d’envois massifs. Tu changes en « dizaine de membres » ce que j’avais signifié à deux ou trois, et le sujet n’était pas de dégommer la personne en question, mais de leur expliquer pourquoi je les avais bloqués. Là, ce n’est pas tordre la réalité, c’est carrément du mensonge. En revanche, il m’est arrivé de parler en mp, oui, de la personne en question en termes pas très flatteurs avec quelques membres. C’est du domaine privé, tu ne me feras pas croire que tu ne parles pas des autres en mp avec d’autres. C’est notre côté concierge, et je ne vois pas bien pourquoi, en privé, on ne pourrait pas s’autoriser un langage plus direct, surtout quand il est entendu qu’on est déjà d’accord. Ce n’est pas glorieux, mais de là à venir s’outrager de ça quand c’est pratiqué par tous… Ce qui le serait plus ce serait de le faire en public. Si tu ne vois pas la différence entre ce qui se dit entre deux ou trois membres, ou même une dizaine, en privé, je ne peux pas grand-chose pour toi.

« Pourquoi est-ce gallu qui fabulerait, et pas toi qui aurais omis l’une de tes innombrables interventions véhémentes ? »

C’est vrai, même si improbable. Je n’oublie pas non plus que gallu aime bien par ailleurs venir aux infos pour ses cours, envoie des messages à je ne sais combien de membres, reçoit les réponses, et ne daigne jamais remercier ou répondre. Certains s’en offusqueraient, moi j’en avais rien à foutre, je suis une bonne âme, j’aime rendre service. Et même bloqué, je ne rechigne jamais à apporter un peu d’aide quand on la réclame, c’est dire que je suis con. Mais je vais songer à ne jamais plus répondre et à ne plus rien partager, quand on voit les merdes qu’on a en retour… Et finalement, c’est pas plus mal de voir que des films dont personne à rien à foutre.

[…]

Oui, sur la pratique du like, on ne sera jamais d’accord. Pas étonnant, pas un drame. Je ne vois pas ce qui rendrait nécessaire que l’un convainc l’autre ; c’est justement le problème du site : ne pas laisser aux membres de choisir d’utiliser ce système, il nous est imposé.

(Les derniers échanges avaient finis sur cette activité. Les deux comptes ayant été supprimés… huit ans après, oso semble parler tout seul.)




Interstellar, Christopher Nolan (2014)

Note : 2.5 sur 5.

Interstellar

Année : 2014

Réalisation : Christopher Nolan

Avec : Matthew McConaughey, Anne Hathaway, Jessica Chastain, Matt Damon, Michael Caine, Casey Affleck

Diverses notes sur Interstellar, plus généralement sur la perception du cinéma de Christopher Nolan, suite à l’excellente critique de blig :

Sémantique des images et paréidolie du spectateur dans le cinéma de Christopher Nolan

Trop dur à te suivre, mais merveilleusement bien écrit. Tu me donnes en tout cas quelques pistes pour mieux appréhender ce monolithe étrange qu’est Nolan… S’il faut y voir des références et/ou du symbolisme, je suis totalement hermétique à ces procédés. D’abord, parce que ce serait du chantage exercé sur le spectateur : si tu n’aimes pas mon film, c’est que tu ne l’as pas compris… au fond. Ensuite, parce qu’une histoire ce n’est pas un assemblage (une collection presque) de références plus ou moins poussives. Une histoire doit tenir la route par elle seule, autrement, tu ne fais que prouver ta totale dépendance envers les références que tu jettes dans ton film et que seuls les plus avisés pourront comprendre. Quand tu dis « dans 2001, le nihilisme passif dénoncé par Nietzsche était celui de la soumission de l’Homme à la machine et de son aliénation consécutive à la technique », j’aurais envie de transposer ça aux références et à Nolan : le cinéaste « philosophe » ne s’aliène-t-il pas une partie de son public en soumettant ainsi son récit un peu trop à des références ? Tu enlèves toutes ces prétentions, et il ne reste rien, sinon un joli catalogue d’images et d’émotions.

D’ailleurs, pour ma part, parce que je suis sensible à ces images plus qu’à ces références, à aucun moment je n’ai pensé à 2001. À Armageddon oui, à Apollo 13, à La Guerre des étoiles (« je vais arriver à foutre mon asticot dans cette saloperie de trou ?… »).

Les idées, il les pompe ailleurs et ça doit encore masquer son incompétence. Ou mon inculture philosophique. Le pire c’est aussi un peu ça : le fait d’arriver à planter dans ses films, et en particulier ici, tous les passages obligés des grosses machines hollywoodiennes. Un cinéma d’effets et de l’esbroufe. Tu as tes passages obligés (de bravoure, de fraternité, de révélations, de confessions, etc.), et tu dois les réunir d’une manière ou d’une autre. Et parfois, tu repères de telles failles dans le récit que tu es obligé d’y revenir pour expliquer la scène (ce qui, à mon avis, ne fait que souligner la faille en question) en profitant pour en faire un nouvel instant de bravoure (notamment quand il est question de revenir sur la « poignée de main avec les autres-nous »). C’est amusant en fait, quand on fourre son histoire avec plein de références, c’est comme dans les nuages, on finit chacun dans son coin par y trouver une logique différente. S’il y a plusieurs logiques, c’est donc que par paréidolie, il n’y en a aucune. Voir des formes ou des idées là où il n’y a rien, c’est aussi ça, le principe de l’art. Seulement, Nolan utilise des ficelles tellement vulgaires, il s’amuse tellement à multiplier les nuages dans le ciel pour espérer y voir former des images évocatrices, que ça me fascine de voir à quel point il arrive autant à embobiner son monde. Quel artiste… !

J’ai déjà expérimenté le retournement de cerveau au second visionnage (ça marche avec les filles qui réclament un second rendez-vous comme avec les films). Il y a plusieurs explications possibles, et l’expérience est fascinante. D’abord, si on accepte de revoir un film (même si ça peut être fortuit et dépendant de notre volonté), c’est qu’on n’était pas bien convaincu par un premier visionnage ; on se dit alors « merde, c’est quand même joli et bien burné », j’aurais intérêt à revoir mon jugement. Ensuite, probable qu’au second visionnage (encore plus pour les suivants), connaissant déjà les défauts et l’intrigue, on se focalise sur autre chose, sans doute de plus accessoire (les filles qui réclament un second rendez-vous s’arment souvent de ce genre d’outils pour impressionner). Et là où il faut reconnaître du génie à Nolan (cette fois, ce ne sera pas forcément un compliment de ma part), c’est bien dans sa capacité à se focaliser sur l’accessoire. Dans Memento, il y avait une idée, un exercice de style au départ, qui conditionnait tout le reste, et il n’avait pas besoin de s’appliquer sur l’intrigue (je mets au défi qui que ce soit d’être capable de recomposer la logique d’une intrigue servie à l’envers), et c’est bien la seule fois, ou pour moi, Nolan réussissait son coup. Quand on propose un exercice de style et qu’on fait la croix sur tout le reste, c’est l’accessoire qui devient la raison d’être d’un film. Tout le reste est noyé dans un grand feu d’artifice qui impressionne, mais tout cela est surtout là pour masquer le manque de cohérence de ce que d’autres préféreront éclairer et servir parce qu’ils comprennent où est l’essentiel d’une histoire. À la recherche de nouveaux indices et de nouvelles explications ou références, on finit par se faire son propre film (ce qui est de toute façon toujours le cas). Même si Nolan est fort en jeu de piste, il n’en reste pas moins que là n’est pas l’essentiel.

L’intelligence de Nolan (là encore, pour moi, ce n’est pas un compliment), il devrait être capable de la mettre en avant (en la laissant paradoxalement en retrait) dès le premier visionnage. Il a de la chance, chaque spectateur vit le cinéma comme une expérience unique, et il semblerait qu’avec les films qu’il propose, le public aime s’y sentir intelligent (si ça ne se fait pas au premier visionnage, ce sera donc au suivant parce que, libérés des contraintes dramatiques, on s’agitera comme deux neurones dans notre cerveau à essayer de trouver des rapports entre elles, preuve d’une interaction intelligente, d’une intrication entre les choses qui fait sens, d’une « intriguation » réussie).

En multipliant les références plus ou moins cachées, il est facile de comprendre que notre œil s’éclaire à mesure qu’on parvient à en reconstituer un puzzle que Nolan prétend nous livrer en pièce détachée. Nolan nous laisse alors faire le travail, et comme on a le cerveau plutôt malléable, on ne s’embarrassera pas, s’il le faut, à forcer les pièces pour qu’elles s’emboîtent entre elles. En livrant au public différentes idées, en suggérant mille et une images ou points lumineux dans le ciel, par analogie, le public finira toujours par y déceler des combinaisons parlantes qu’il s’efforcera d’attribuer à un « auteur » autre que lui-même. Nous sommes ainsi faits. Ce n’est plus Nolan l’intelligent, mais nous, et c’est peut-être ça qui nous plaît tant dans ses films.

Je pense alors qu’on ne juge plus le film en lui-même, mais l’expérience qu’il nous procure. Un peu comme le principe des faux souvenirs, ou des souvenirs altérés à force de révisions, et comme des pas répétés sur la plage, sans cesse nettoyés par le passage des vagues. La mémoire (et donc la perception de ce qu’on a vu) évolue malgré nous. On y ajoute des détails, on en oublie d’autres, on théorise sur ce qui s’est passé ; et les “revisionnages” de ces souvenirs seront alors conditionnés par ce qu’on en a compris. Il faut que ça colle. On oublie ce qui fâche (ou le contraire) pour en forger un bloc cohérent quand la vie souvent ne l’est pas, et ça rejoint l’expérience du film revu où tout à coup l’intrigue passe au second plan. Il n’y a plus à juger un film (ce qui a toujours été très relatif), mais l’expérience qu’on en tire. Chaque révision altère non pas le film tel que Nolan l’a pensé (parce que lui, au contraire d’un souvenir, est, en principe, immuable), mais l’idée qu’on s’en fait. Et plus que le film lui-même, c’est bien cette idée qui importe.

La révision peut parfois étonner. Fight Club a pour moi changé de nature au second visionnage. J’avais trouvé l’histoire idiote (elle l’est sans doute toujours autant), et je m’étais dit « merde, c’est Fincher, revois le film ». Et je me suis pris à mon propre piège. Une jolie fille, même si au premier rendez-vous, elle se montre idiote, tu te dis que tu peux bien l’avoir, parce que « je suis un homme oh… comme ils disent » (je ne suis pas sûr d’avoir compris les paroles d’Aznavour). Le malentendu, tu l’espères toujours à ton profit dans le regard de l’autre. Comme disait Jean-Claude Dusse : « Forcez, forcez, vous en tirerez toujours quelques-unes ». Et peut-être devrions-nous voir chaque film comme si c’était déjà un second rendez-vous… Et comme si les escrocs, capables de violer la réalité d’un film, c’était nous.

Trou noir

La traversée du trou de ver ressemble à une scène de voiture dans les films des années 40 avec une projection arrière. La différence ici, c’est qu’on l’a projetée en face et sur les côtés et qu’elle est cylindrique. Aucune profondeur, comme si c’était une toile peinte à l’intérieur d’une paille. C’était plutôt laid et étrange. Même supervisé par un scientifique, ce n’est pas une raison pour en faire quelque chose de si peu efficace ou de laid. Et de fait, j’ai été déçu, on voit quantiquement rien.

Avec Gravity et Interstellar, on a l’impression, plus qu’avec 2001, que certains cherchent un compromis entre le cinéma spectacle de Spielberg ou de Lucas, et celui jugé plus ambitieux des années 70 qu’il a fini par étouffer. L’alliance de la fantaisie et du naturalisme… Cela trouve certaines limites. La justesse toute kubrickienne de chercher à coller à la réalité technologique se heurte aux obligations d’un récit qu’on force à faire rentrer dans les clous d’un récit convenu (j’ai attendu naïvement que le père nique avec sa fille ; ç’aurait été plus intéressant, plus subversif, plus Nouvel Hollywood). D’un côté, on se force à montrer qu’on ne tombe pas dans le panneau des incohérences devenues célèbres et propres aux films dans l’espace. C’est bien gentil d’attendre qu’il y ait de l’air dans une pièce pour appuyer sur le bouton on du son, sauf que le résultat est bidon et casse le rythme. Au moins, c’est cohérent avec l’ensemble, d’accord. Et d’un autre côté, on ne peut pas échapper à certaines incohérences, surtout quand on s’applique à tout expliquer (au moins, les ellipses permettent de ne jamais trop en dire… sur ses lacunes). Comment arriver ainsi à nous faire croire que sur une planète où les ressources sont si difficilement disponibles, une poignée de chercheurs de génie (pour ne pas dire un seul, alors même qu’il révélera lui-même être un escroc) parvient à réunir tout le matériel et toutes les connaissances nécessaires pour envoyer autant de sondes et de vaisseaux à l’autre bout du système solaire ? Ce qu’on n’arrive pas à faire aujourd’hui, ils seraient capables de le faire avec moins de moyens et moins de ressources ? (Même principe avec le robot qui est plus un fantasme de Nolan qu’une éventualité technologique crédible…)

Brièvement, sur Nolan :

Nolan est plus apprécié encore depuis qu’il fait de la merde (dans mon esprit : après Memento). Et pour tout dire, je suis même surpris que ses films aient du succès. Ce n’est pas un metteur en image, ce n’est pas un directeur d’acteurs, ses scénarios sont englués dans la prétention et le mystère artificiel. S’il a du succès, c’est que ses films sont baroques : des effets et encore des effets. Que des spectateurs intelligents se soient perdus à apprécier son travail, oui, ça m’avait étonné. Preuve, encore une fois, que le talent d’un cinéaste, il est surtout de convaincre ; et ce pouvoir de séduction n’a rien à voir avec la raison, quoi qu’on fasse pour rationaliser, après coup, notre adhésion à telle ou telle démarche créative. Son succès, je m’en moque, ça n’entre pas en considération dans ma grille de lecture. Si, aussi, d’autres se retrouvent pour ne pas l’apprécier, c’est moins parce qu’il a du succès que parce qu’il gonfle sérieusement à agiter les mains comme un prestidigitateur sans jamais venir au bout de son tour de magie. Normal que ça en agace certains. Les premiers s’en servent peut-être pour leur brushing.


Interstellar, Christopher Nolan 2014 | Paramount Pictures, Warner Bros., Legendary Entertainment, Syncopy

Nightfall, Jacques Tourneur (1957)

Dennis ou le Dernier Page Tourneur

Note : 4 sur 5.

Nightfall

Année : 1957

Réalisation : Jacques Tourneur

Avec : Aldo Ray, Anne Bancroft, Brian Keith

Fabulation en guise de commentaire détourné

(Harry Cohn était le directeur historique de la Columbia, distributeur de Nightfall. À la même époque, Dennis Hopper peinait à trouver du travail en tant qu’acteur. Le second essaie de faire comprendre au premier que le cinéma est à un tournant et qu’on en sent les prémices dans ce film. Dix ans plus tard, c’est la Columbia qui distribuera Easy Rider, l’un des films phares du Nouvel Hollywood.)

— Allô ? Dennis ? Harry Cohn à l’appareil…

— Salut, chef !

— M’emmerde pas ! C’est quoi cette note de service que je viens de recevoir ? Je t’ai demandé d’espionner sur les plateaux et tu me ponds… des commentaires sur le film avec quelques… conseils ? Tu te foutrais pas un peu de ma gueule, gamin ? Qu’est-ce que tu as fait pendant tout ce temps ?

— J’étais avec Elvis comme vous me l’aviez demandé, chef. Je n’ai pas pu aller sur le film de Tourneur parce qu’il y avait trop d’extérieurs…

— Comment ça le film de Tourneur ? C’est Tyron Power qui me l’a proposé…

— C’est Jacques Tourneur qui le réalise, chef, c’est son film. Tyron Power a créé la Copa dans cette optique, pour donner plus de libertés aux…

— Ah oui ! C’est ce que tu dis dans ton machin : la politique des auteurs, c’est quoi ces conneries ?

— C’est français, chef !

— Si c’est français, c’est des conneries ! Bref, qu’est-ce que je lis là : « Ne vous êtes-vous jamais mis à regarder les couples dans le métro en essayant de deviner d’après la manière dont ils parlaient depuis combien de temps ils étaient ensemble ? » Mais bordel, Dennis, c’est quoi cette merde ? Tu crois que je prends le métro ? Tu te crois à New York ? Et puis, tu te prends pour un écrivain, c’est quoi cet immonde détour pour introduire une note de service ! Une putain de note de service où je te demande qui fait quoi sur un plateau !… Écoute-moi bien Dennis, je suis le dernier à t’offrir du travail, t’es sur la liste noire. En plus d’être un crétin de rouge à ce qu’on dit, il a fallu que tu ailles chercher des poux à Hathaway. T’es un malade, Dennis ! Donc si tu veux rester en Californie et éviter de retrouver dans ton putain de métro new-yorkais, tu fais ce que je te demande !

— Vous étiez bien pourtant heureux d’avoir reçu ma note de service sur la musique diégétique, chef !

— Si tu crois que j’y ai compris quelque chose à ta fichue note !… Mais je te reconnais au moins ça oui, Dennis. La musique pour Le Pont de la rivière Kwaï, ça marche du tonnerre. En plus du film, on vend à tour de bras cette musique qui ne nous a pas coûté un kopeck… Et c’est bien parce que t’avais l’oreille musicale que je t’ai fourgué avec Elvis, qu’est-ce que tu crois !

— Mais Harry, il m’emmerde ce type. Je peux pas prétendre éternellement être son pote…

— T’étais bien pote avec ce pédé de James Dean, je pensais au moins te faire plaisir ! Et m’appelle pas Harry, connard !

— Très bien, connard…

— Ni Harry, ni chef, ni connard, espèce de trouduc !!!…

— Très bien…

Nightfall, Jacques Tourneur 1957 Copa Productions (1)

Nightfall, Jacques Tourneur 1957 | Copa Productions

— Je reviens à tes commentaires : tu m’expliques les figures de style en moins ?

— Voyez-vous, il s’est comme passé un truc sur ce film. Je suppose que vous l’avez vu comme moi, lors de la première rencontre entre Anne Bancroft et Aldo Ray dans le bar…

— J’espère que tu plaisantes, elle n’en finit pas cette scène ! J’ai cru mourir !

— Elle est nécessaire pour exposer les personnages, développer leur psychologie…

— Attends, Dennis, j’ai raté un wagon : t’es acteur, pas scénariste, ça aussi c’est une idée de ta… politique des auteurs ? Tu veux te convertir, tu veux être le nouveau Dalton Trumbo ?

— Mais écoute, la psychologie, c’est très important, c’est l’avenir du cinéma. Laisser plus de champ aux acteurs, créer des personnages plus complexes, s’attarder sur les détails de la vie, les incertitudes…

— C’est ce que je dis : tu te fous de ma gueule ! Le cinéma, c’est l’action. L’action, c’est tout ce dont le public demande. Et ce que le public demande, c’est à nous de lui donner. L’offre. Et la demande.

— Mais Harry, si tu lui offres toujours ce qu’il attend, ton public va se lasser… Et puis merde, c’est de l’art aussi…

— J’ai rien entendu. Bon, explique-moi ce truc avec Aldo…

— En fait, je crois que ça tient plus d’Anne Bancroft. Aldo est très bon, mais il est encore meilleur dans cette scène parce qu’elle l’élève à un niveau que peu d’acteurs peuvent atteindre. Jimmy m’en parlait déjà, ce sont les nouvelles techniques de jeu à New York…

— Je ne compte pas importer dans mon studio ce jeu chiant à mourir où les acteurs se grattent les fesses en regardant les étoiles ! Ici, c’est Hollywood, c’est l’action qui détermine le rythme. À l’écran, dès que tu baisses le rythme, le spectateur s’endort et la prochaine fois, il ira voir ailleurs. J’ai vu ça pour Sur les quais : c’est bon pour décrocher des Oscars, mais je n’ai pas aimé le travail qu’a fait ce Français avec un accent bolchevik sur le film de Kazan. Ces scènes en extérieurs sont mal éclairées, ça fait vrai, mais est-ce que le public demande que ça fasse vrai ? Non. On vend du rêve. Pas cette lèpre néoréaliste…

— Et pourtant, je sens un truc, j’ai vu ça en rêve, Harry ! Je suis sûr qu’on va y venir.

— Mes couilles ! L’écran large, Technicolor, musique et action ! Le Pont de la rivière Kwaï ! Bon sang, Dennis, même quand tu as raison, t’es incapable de t’en rendre compte. Et tu veux devenir scénariste, ou critique, ou je ne sais quoi…

—… Réalisateur ! Un jour, je serai un putain de réalisateur ! Je serai aussi scénariste et je jouerai aussi dans mon putain de film, Harry ! et tu sais quoi, Harry ? c’est toi qui le distribueras ! Je ferai tout pour t’emmerder, mais tu finiras par le distribuer mon putain de film !!!

— Plutôt crever !

— Tu ne comprends pas, Harry ! T’es un dinosaure, le vieux Hollywood va s’effondrer et tu vas t’effondrer avec ! Tu vas crever espèce de fossile fasciste !!!

— Bon sang, mais c’est vrai ce que disait Hathaway ! t’es un véritable emmerdeur ! Et moi qui te file un job !… Qu’est-ce que tu en sais qu’on va crever ?! Que ton tour viendra ?! T’es rien ! tu ponds des notes de service, tu t’encanailles avec des têtes d’affiche, mais toi t’es rien ! t’es qu’un emmerdeur !

— J’ai raison, Harry ! et tu verras ! Tu verras que tous les acteurs passés par New York s’imposeront à Hollywood, et si Hollywood ne leur laisse pas les clés, il n’y aura plus rien ici ! Ce sera la Floride, il n’y aura plus que des vieux à siroter leur martini dans un transat !

— Eh bien parlons-en de ces acteurs de la « méthode »… Qu’est-ce que tu lui trouves à cette Anne Bancroft ?! Elle est censée être une actrice caméléon, comme ils le prétendent tous, et elle est pas fichue d’être crédible en mannequin ! Tu l’as pas vu marcher ?! ils ne vous apprennent pas ça les Français ?! On dirait une gourde qui avance !… Ils me font rire ces acteurs de Lee Strasberg… J’ai vu ce Paul Newman dans Marqué par la haine : si c’est ça l’Actor studio, donner un rôle d’Italien à un Irlandais, ça va vite capoter cette histoire ! D’ailleurs, ça l’est déjà… on dit qu’il tourne un western avec un type venu de la télévision. C’est déjà fini pour lui. Et tiens, ton Anne Bancroft, je la renvois illico à la télévision, elle aussi : ma « méthode » ! Et dans dix ans, je la sors du placard, et j’en fais une mère juive !

— Elle est Italienne.

— C’est donc qu’elle est déjà ringarde ! Les Italiens, c’est fini pour eux à Hollywood. Capra, Minnelli, Sinatra. On a eu note dose. Le temps est à l’Amérique profonde. Regarde Elvis, c’est lui l’avenir du cinéma. Il me faut des types comme Elvis !

— Je te le promets… Tu la reverras. Parce que les choses vont changer. Quand je suis défoncé, je vois le monde tel qu’il sera dans quelques années. Et je la vois, Harry. Je la vois, Paul Newman, et ce réalisateur…

— Arthur Penn… la télévision… quel cauchemar… Je veux Elvis ! Je veux du rêve sinon on va tous crever à cause de cette salope de télévision !

— Voilà ! tu comprends rien Harry. Tous, nous allons prendre le pouvoir ! et plus jamais rien ne sera comme avant ! Tu verras comment les acteurs qui sont capables d’improviser vont imposer une nouvelle manière de jouer. Le rythme sera ralenti, moins systématique, et ce sera la psychologie contrariée des personnages qui fera avancer ta putain d’action ! Pas ton putain d’Elvis ! Tu verras que c’en sera fini des tunnels de dialogues bien écrits ponctués par une musique de fanfare. La musique sera présente, oui, mais pour illustrer les états d’âme des personnages. Ou elle sera diégétique…

— Comme dans Le Pont de la rivière Kwaï

— Parfaitement !

— Et comme Elvis, bonté divine !!!

— Non, ce sera le temps du rock’n’roll non pas parce que vous voudrez mettre aux goûts du jour vos musicals, mais parce que le rock, c’est la vie, c’est la rue, et parce que c’est la vie, c’est naturel de l’entendre à travers la vision des personnages. Les vieux genres hollywoodiens, que sont les musicals, les westerns et les films noirs vont disparaître et réapparaître sous de nouvelles formes, que nous, déciderons de remettre au goût du jour… Comme dans L’Équipée sauvage… L’avenir est au western mécanique, aux musiques électriques, et aux paradis artificiels…

— Mais putain, Dennis, tu dis n’importe quoi ! Je comprends plus rien : c’est quoi… les films noirs !

— Tes putains de « crime films », Harry ! Ce sont les Français qui les appellent comme ça !

— Tu m’emmerdes avec tes Français ! Qu’ils s’y mettent à faire des films ces losers ! Ceux qui sont encore capables de faire quelque chose, ils sont ici, à Hollywood ! Tourneur, c’est bien lui qui a dirigé ta Bancroft !

— On ne dirige pas Anne Bancroft, Harry ! Tu n’as pas bien vu le film ! Je te le redis : pense à mes couples dans le métro…

— Très bien, monsieur je-vois-l’avenir, explique-moi ça deux secondes !

—… c’est pourtant simple. Elle parle dans cette scène comme si elle connaissait Aldo Ray depuis une éternité…

— Ah, voilà ! elle est là ta crédibilité ! ton génie !… C’est leur première rencontre ! ça tient pas la route !

— Elle est là la nuance, Harry. Et c’est ça que toi et tes congénères de l’ancien monde ne pourront jamais comprendre. C’est parfaitement délibéré de sa part : c’est une approche psychologique. On s’adresse ainsi aux gens quand on a déjà plus rien à attendre d’eux, quand on a des certitudes et la première d’entre elles : qu’on est déjà un loser…

— Je comprends mieux maintenant pourquoi elle porte un prénom français…

— As-tu remarqué comment elle parlait ? Il n’y a pas cinquante pancartes lumineuses qui s’éclairent quand elle s’apprête à parler. Ça coule tout seul. Les acteurs de demain seront capables d’improviser, mais ils seront aussi capables de jouer avec simplicité le texte imposé : le corps disposera de sa vie propre, et les mots ne seront l’expression que d’une puissance intérieure, l’une et l’autre s’opposant aussi naturellement que je m’oppose à toi.

— Cette saloperie qui te fait parler a donc un nom ?! c’est un putain de « naturalisme » ?!

— C’est une nouvelle ère qui s’ouvre. Et ton Aldo fait pareil. C’est un acteur correct, mais il ne sera jamais aussi bon que dans cette scène… Parce qu’il a en face de lui une actrice qui lui facilite le travail.

— Dennis ?!

— Harry ?

— Je veux plus te voir. T’es viré. Ne compte plus travailler à Hollywood, ne pense même plus foutre les pieds en Californie. Henry avait raison. Tu es fou à lier. Je peux faire une dernière chose pour toi : je te paie ton voyage pour New York. Je suis sûr qu’on apprend beaucoup de choses sur la psychologie du personnage dans une rame de métro. J’ai eu ma dose.

— C’est la chose la plus sensée que tu aies jamais dite à mon attention, Harry. J’irai à New York, et je suivrai les mêmes cours qu’Anne Bancroft. Et que Jimmy…

— Jimmy est mort Dennis, fais-toi une raison et reviens à la réalité…

— Jimmy avait raison et vous avez tort ! L’avenir est aux auteurs, aux réalisateurs, aux acteurs, à la liberté et à la vie. La révolution viendra d’Europe, et Hollywood sera obligé de suivre en nous laissant les clés. Hollywood, Harry. Pas toi, parce que tu ne seras plus là malheureusement à l’heure de notre sacre pour venir nous embrasser le cul. Tu seras le premier à laisser ta place, mais tous les autres suivront. Un nouvel Hollywood est en marche : Anne Bancroft et Arthur Penn travailleront ensemble. Anne Bancroft, toujours, en ton honneur, baisera un jeune juif avant de le voir s’échapper avec sa fille : tout le monde baise tout le monde. Pas de bons, pas de méchants, ce sera ça le nouvel Hollywood. Parce que c’est ainsi qu’est la vie. J’ai eu une vision durant Nightfall. Tu vois, ces bus à la fin du film ? Ne trouves-tu pas choquant de faire ça en studio ?

Nightfall, Jacques Tourneur 1957 Copa Productions (2)

— Ça coûtait moins cher ! Il y avait déjà trop d’extérieurs !

— Bientôt, on hésitera plus à prendre la route et aller là où est la vie. On partira aussi pour être libérés de votre bêtise : laisser une équipe partir en extérieurs quelques semaines et imposer que les scènes du bus soient tournées en studio pour avoir plus de contrôle sur le tournage ?… Eh bien, j’ai eu cette vision, Harry, et un nouvel âge commencera, là, à l’instant où deux mômes irresponsables prendront la route à bord d’un bus vers une destination inconnue. Celle qui restera derrière et qui leur aura en même temps montré la voie, représentant le vieil Hollywood, ce sera elle, Anne Bancroft. Et ils partiront, loin de tout ça et d’eux-mêmes. Lonesome Cowboy, Harry. Easy Riders. Nos racines sont là : sur la route. Et nous allons y retourner pour de bon. Accompagnés, mais seuls, perdus. En recherche de quelque chose qui ne vient pas. Parce que c’est ça la vie. Et parce que bientôt, la vie qui s’imposera au cinéma sera celle des enfants de la guerre. Cette glorieuse génération de baby-boomers qui demandera sa place dans le monde et qui refusera de faire la guerre. Ils s’opposeront à leurs parents en faisant le choix de l’éternelle jeunesse, c’est-à-dire de l’irresponsabilité. Fini les happy ends où chaque chose doit revenir à sa place. Au contraire, tout devra remuer, et c’est cette agitation, cette incertitude, qu’on se doit de montrer au cinéma et qui ne se fait pas encore. Une errance. Une quête. Un abandon à soi-même et une attirance fatale vers le vide. On vous attirera ainsi vers le fond quand vous serez tout fatigués et nous seuls remonterons pour être les nouveaux géants. De nouveaux tyrans animés par leur seule irresponsabilité. Et quand les chefs de studios recevront des notes de service de la part des auteurs, ce ne sera que pour répondre « OK ».

— Je sais tout ça, Dennis. Et tu sais pourquoi ?

— Non.

— Parce que je fais aussi partie de ton rêve. Je suis déjà mort. Tu ne m’as jamais envoyé de note de service parce que tu es incapable d’écrire quoi que ce soit, Dennis. Ta vision du futur est exacte, mais elle reste incomplète. Tu feras Easy Rider, oui, et nous le distribuerons. Et ce sera un succès. Et puis, tu continueras à être ce que Dennis Hopper a toujours été. Un fou et un emmerdeur. Certains d’entre vous prendront le pouvoir. Anne Bancroft connaîtra le succès tel que tu en as eu la vision… Mais ceux qui prendront notre place la prendront et la garderont en appliquant nos méthodes. Et ceux qui comme toi refuseront de les appliquer en prétendant faire un cinéma de la méthode resteront en marge. Comme toutes les révolutions, Dennis : ton nouvel Hollywood ne durera qu’un temps. Le… néoclassicisme arrivera pour s’imposer dans la longueur sans même que vous vous en aperceviez. Il y a des opportunistes qui prendront la main quand nous partirons, et il y a les losers. Tu es un loser, Dennis. Et c’est ce que tu as toujours voulu être.

— FUCK YOU, Harry ! fumier !

— Easy, easy, Dennis. Je ne suis que le rêve d’un fou. Alors réveille-toi. Et que tombe la nuit.


Nightfall, Jacques Tourneur 1957 Copa Productions (3)


Sur La Saveur des goûts amers :

Vers le Nouvel Hollywood

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Autres pâtés d’articles :


A Colt is My Passport, Takashi Nomura (1967)

Une guitare pour l’étudiant

Note : 3.5 sur 5.

A Colt is My Passport

Titre original : Koruto wa ore no pasupooto

Année : 1967

Réalisation : Takashi Nomura

Avec : Jô Shishido, Chitose Kobayashi, Jerry Fujio

Quand un tueur à gages, tireur d’élite, prend sa cigarette pour la foutre à la fenêtre et regarder d’où vient le vent, on peut être certain qu’on ne va pas s’amuser et que le film va s’appliquer à décrire consciencieusement la fuite qui suit immédiatement sa petite séance de tir aux pigeons. L’influence de Melville paraît évidente, la méticulosité muette d’un Samouraï à se faufiler telle une anguille pour échapper à ses meurtriers (le film de Melville est postérieur de quelques mois), l’ambiance emprunte aussi allègrement aux films italiens que ce soit les westerns ou les polars (la musique est clairement morriconesque). Seulement, le film, en dehors de ces correspondances (qui ne le sont sans doute pas d’ailleurs, le film étant bien contemporain à ce qui se faisait en France ou en Italie), souffre de quelques défauts qui peinent à cacher ce qu’il est : une série B sans grandes prétentions, ni même sans grand moment de cinéma (bof, le duel final, OK).

La structure d’un polar (pour éviter que l’on s’arrête à la bêtise de son canevas), il y a souvent intérêt à y jouer des allers et retours, des fausses pistes, des digressions utiles au développement psychologique (aussi mince soit-il)… ou au contraire, on peut prendre le parti de jouer à fond la carte de l’épure. Ici, on serait plutôt dans la seconde option, mais question épure, on pourrait encore mieux faire. L’entre-deux bâtard ne trouve jamais son souffle. Le polar italien, violent, brutal, paraît y rencontrer le Melville feutré. La linéarité du récit apparaît alors comme une faiblesse, une facilité : il tue, il fuit, il fuit encore, et ça finit par le duel attendu… Tout cela est au fond bien trop prévisible, et notre joufflu préféré a beau comme d’habitude disposer de tout un garde-manger de cacahuètes entre les dents, il ne nous en laisse pas une miette à grignoter. Récit au régime sec. Le film s’achève et le spectacle a l’estomac dans les talons. La photographie est pâle à en crever : on pourrait être chez Verneuil. Dès que l’on esquisse la possibilité de se divertir avec l’un ou l’autre des deux protagonistes qui jouent les seconds rôles auprès de notre joufflu national et qui partage l’affiche (la vraie) avec lui, tout ça est bazardé et mis de côté. C’est bien le principal reproche qu’on puisse faire au film, mais il est de taille. Quand le faire-valoir de notre héros se réveille pour la cinquième fois (comique de répétition) dans un cargo où son aniki l’a laissé pour lui sauver la vie, il peut se ruer en queue de pont en criant qu’il est le roi des cons, ça nous laisse de marbre parce qu’on n’a pas eu le temps ou l’occasion de comprendre les liens qui pouvaient les unir. Même chose avec la fille de l’auberge. De son histoire, on ne saura jamais rien (assez pour en vouloir un peu plus ou trop quand elle aurait dû se taire). De son devenir, on n’en saura pas beaucoup plus, je n’ai même pas souvenir qu’on en ait eu la conclusion… Tout cela est tout de même très vite expédié.

Le film compte parmi les pépites japonaises, la distribution occidentale le présente comme un chef-d’œuvre noir… Je ne suis pas bien convaincu. Je vais faire mon malin pour une fois que je ne tombe pas dans le panneau des noms nippons : Takashi Nomura n’est pas Yoshitarô Nomura (The Chase, Zero Focus, The Shadow Within, Le Vase de sable). Et Shinji Fujiwara n’est pas Seichô Matsumoto…

Reste un petit plaisir perso, celui de voir l’acteur du Faux Étudiant. Jerry Fujio se révèle être un bon acteur dans un rôle à l’opposé du naïf étudiant dans le film de Masumura. Il aura droit aussi, entre deux évanouissements, de pousser la chansonnette ! Magnifique ballade, parfaitement inutile. On tient Aznavour dans un film ? Eh bien, autant lui demander de chanter… Tiens, Jerry ! Une guitare, quel hasard ! Tu ne voudrais pas… Merci, le film m’aura au moins permis de découvrir que l’acteur d’un de mes films fétiches était également un sublime chanteur.

Jerry Fujio :


A Colt Is My Passport, Takashi Nomura 1967 Koruto wa ore no pasupooto | Nikkatsu 


Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1967

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