La Bête blanche, Mikio Naruse (1950)

« L’Étranger à l’intérieur d’une femme »

Shiroi yajû / White Beastla bete blanche mikio naruse Année : 1950

Réalisation :

Mikio Naruse

Avec :

Mitsuko Miura
Sô Yamamura
Eiji Okada
Chieko Nakakita
Mayuri Mokushô
Noriko Sengoku

10/10 iCM IMDb

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Magnifique huis clos « carcéral ».

Habituellement, Mikio Naruse montre la société des femmes dans les bordels ou les bars. Ici, c’est la face sombre des quartiers des plaisirs. On est avant l’interdiction de la prostitution, et sans que cela soit bien expliqué pour des questions de décence compréhensible, on regroupe dans cet institut tenu à l’écart de la société des anciennes prostituées (je vous laisse imaginer ce que représente la bête blanche du titre). Elles doivent accepter d’y travailler un an sans quoi elles iront en prison (la vraie, cette fois).

L’une d’elle prétend ne pas avoir fait le tapin, mais avoir fait ça pour le plaisir… nymphomane. Menteuse ou non, arrogance probable ou dignité refoulée, peu importe, on la voit arriver de loin, et on va la suivre jusqu’à la fin. Éduquée et pouvant passer pour une femme du monde sans son insolence de fille des rues, elle tranche avec les autres pensionnaires, et très vite, comme pour convaincre le personnel traitant de la réalité de sa nymphomanie, va vouloir séduire à la fois le directeur et le docteur (qui est en fait une jeune femme).

La Bête blanche, Mikio Naruse 1950 Shiroi yajû White Beast | Tanaka Productions

Le récit décrit les autres personnages de cette prison pas comme les autres, et on découvre au fur et à mesure leur histoire. Une des plus jeunes, atteinte de syphilis comme beaucoup, se découvre enceinte et se trouve en face d’une décision délicate quand il faut décider de garder l’enfant. Une autre, elle aussi atteinte de syphilis, voit son ancien prétendant revenir de la guerre, ignorant que sa famille a été tué et qu’elle a dû se prostituer pour survivre. C’est peut-être dans ces retrouvailles que se situent les scènes les plus remarquables du film, avec une musique pesante et un rythme lourd, comme un thriller ou une scène d’enterrement. Bien sûr ici le dilemme est que l’homme est totalement naïf et qu’elle n’a aucune envie de lui révéler sa condition…

Un chef-d’œuvre à part dans la filmographique du maître japonais, mal compris, peut-être, mal aimé et méconnu, sans doute plus.

(Audie Bock précise que le film était pratiquement achevé en 1947 quand la grève des employés du studio a commencé. L’actrice principale en a donc profité pour se barrer aux États-Unis, et le film n’a été achevé que deux ans plus tard.)



Angry Street, Mikio Naruse (1950)

La Rue en colère

Ikari no machi Année : 1950

Réalisation :

Mikio Naruse

Avec :

Jûkichi Uno
Yasumi Hara
Yuriko Hamada
Yoshiko Kuga
Takashi Shimura

8/10 IMDb iCM

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Juste avant l’adaptation du Repas en 1951 qui scellera Naruse dans le shomingeki jusqu’à la fin de sa carrière, et la même année que l’excellent White Beast, voici donc Angry Street. Probablement encore un film de propagande, ou en tout cas un film qui doit donner le ton à un Japon qui doit se relancer et ne pas s’égarer. Si White Beast mettait le doigt sur la prostitution et les problèmes sanitaires que cela engendrait, ici le film cherche clairement à dissuader le spectateur qui serait encore tenté par le marché noir ou l’escroquerie. Une sorte de film noir bourgeois ou moral. Et c’est encore très réussi.

Deux amis d’enfance, des étudiants, gagnent leur vie en escroquant des gamines de leur âge. L’un est vétéran de la guerre et imagine tous  les “coups” ; l’autre est un fils de bonne famille qui exécute les plans en séduisant les jeunes filles. Dès le premier coup, la cruauté est palpable. La première victime n’est pas la première venue, mais Yoshiko Kuga, qui la même année a tourné Until We Meet Again (chef-d’œuvre multirécompensé). Victime idéale donc (pour un spectateur qui aurait vu le film d’Imai, qui est un mélo très noir, lui infliger en plus une escroquerie, on comprend le message…).

L’arrogance, la vile satisfaction des deux petits cons après leur coup, donne très vite le ton : ces deux-là sont parfaitement méprisables. À partir de ce moment leur trajectoire ne va cesser de prendre des chemins différents. On prend le temps de planter le décor d’un jeu dont ils ne seront très vite plus maîtres. Le fils de bonne famille prend de l’assurance et veut miser sur deux chevaux en même temps. Rien ne se passera comme prévu, et à chaque désillusion, il ne fera que s’enfoncer jusqu’à flirter avec les vrais méchants, les durs de la rue avec qui le message du film dit clairement qu’il faut éviter de se frotter (si ce sont des étudiants, ce n’est pas pour rien).

Angry Street, La Rue en colère, Ikari no machi Mikio Naruse 1950 | Tanaka Productions

Si l’un s’enfonce donc dans ses certitudes en voyant arriver de l’argent vite gagné, l’autre, celui qui imaginait les coups au départ et qui semblait le plus rude, va faire complètement volte face. La ficelle est grosse et pourtant ça marche comme il faut. Les remords, il commence à en avoir quand il rencontre par hasard un ami des tranchées qui lui parlait de sa fiancée au pays… Le monde est petit, dit-il, et bien sûr, cette fille se révèle être une des filles qu’ils veulent escroquer. On ne s’attarde pas sur cette coïncidence, le sujet est ailleurs. C’était utile pour déclencher chez lui ces remords, il demande à son ami d’arrêter qui va refuser. On est chez Naruse, donc si les ficelles sont grosses, c’est pas grave, on tire dessus, et on en fait du mélo. Ainsi, le garçon revoit les étudiants qui eux doivent faire des tas de petits boulots ingrats pour se payer leurs études quand eux ont la belle vie. Le coup de grâce arrive quand il revoit la sœur de son compagnon. On comprend vite qu’il l’aime, et en repensant à son passé, il sent tout le déshonneur sur ses épaules. On est pas loin des critiques faites aux samouraïs où bien souvent, ce sont les petites gens qui se montrent plus honorables que ceux qui sont censés suivre des principes d’honneur. C’est bien lui qui fait volte face et non le garçon de bonne famille…

La suite est entre film noir, mélo familiale, drame de l’amitié à la Il était une fois en Amérique. La naïveté des personnages féminins est touchante, comme la dignité de la mère. La morale est sans détour. Si tu veux être Scarface, tu vas être “scarface” : qui s’y frotte s’y pique.

Encore un Naruse inhabituel donc, mais il faut l’accepter comme on voit Hawks toucher à tout. Le savoir-faire de Naruse est là : il va droit à l’essentiel et sait utiliser avec intelligence d’une petite touche de mélo. Et comme d’habitude, tous les acteurs sont formidables. Beaucoup d’acteurs d’à peine la vingtaine ici, pourtant ils sont tous remarquables. La particularité du système de studio japonais… On peut avoir un jour un premier rôle et jouer ensuite les utilités.

Loin du niveau et de la grâce de White Beast, mais très réussi.