Lilja 4-ever, Lukas Moodysson (2002)

L’arche russe

Note : 4 sur 5.

Lilya 4-ever

Titre original : Lilja 4-ever

Année : 2002

Réalisation : Lukas Moodysson

Avec : Oksana Akinshina, Artyom Bogucharskiy, Pavel Ponomaryov

— TOP FILMS

Difficile de ne pas penser à Ayka de Sergey Dvortsevoy vu l’année dernière (réalisés à des époques différentes). On passe d’une jeune fille (Ayka) enceinte, trompée et rejetée de tous, qui traîne dans le froid, cherche du travail, vit dans un squat, à une adolescente (Lilya), abandonnée par sa mère, convoitée par les chiens (pardon, les hommes), et obligée par la force des choses à se prostituer (les services sociaux la laissent à son misérable sort). Elle finira abusée par un rabatteur qui lui promet la lune avant de la remettre à un proxénète dans un nouveau pays…

La même cruauté, la même violence (surtout psychologique et physique dans l’un, psychologique et sexuelle dans l’autre), et surtout la même précarité extrême pour des filles courageuses mais vulnérables (qu’y a-t-il de plus vulnérable que des adolescentes isolées dans un pays sans protection sociale ni État de droit ?). Les deux films ont cette qualité de ne pas tomber dans des excès, sans doute grâce à la manière de les réaliser et de ne jamais les quitter : un peu comme elles, on a la tête dans le sac, et l’on n’a pas les moyens de juger des brutalités stéréotypées dont elles peuvent être victimes puisqu’on les subit sans jamais disposer du regard de qui que ce soit d’autre. Aucun problème de distanciation quand on prend le parti de coller au plus près d’un unique personnage en le suivant dans ce qui s’apparente à un parcours de combattant sans fin.

Références supplémentaires : la cruauté sadique du Marquis avec sa Justine, et un film qui tire également son titre de son personnage principal féminin présent à tous les plans, Rosetta. Je vais finir par croire que j’aime voir les femmes souffrir…

Et bien sûr, on remercie la Russie de Poutine sans laquelle ces films sur la misère extrême des plus démunies ne seraient pas crédibles…


 

Lilja 4-ever, Lukas Moodysson 2002 | Memfis Film, Det Danske Filminstitut, Film i Väst



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Le Mystérieux X, Benjamin Christensen (1914)

Le classicisme à travers les âges

Note : 4 sur 5.

Le Mystérieux X

Titre original : Det hemmelighedsfulde X

Année : 1914

Réalisation : Benjamin Christensen

Avec : Benjamin Christensen, Karen Caspersen, Otto Reinwald

La supériorité du cinéma scandinave dans les années 10 sur l’ensemble des autres productions du monde n’est plus à démontrer. Cependant, voir aujourd’hui Le Mystérieux X à côté des films qui lui sont contemporains ne fait qu’appuyer un peu plus cette évidence. À l’orée de la guerre de 14, et quatre ans après L’Abysse, tous les principes de ce qui deviendra le classicisme sont déjà en place.

Le classicisme, embrassé plus tard par le cinéma hollywoodien, consiste à réaliser des films en essayant d’adopter des procédés largement compris dans le public et qui visent à présenter le sujet avec le plus de transparence possible. On évite les expérimentations techniques ou narratives, et sur le curseur identification/distanciation, la préférence va clairement vers l’identification. On propose un spectacle au public, on cherche à le distraire, certainement pas à l’éduquer ou à lui fait faire un pas de côté (en 1914, je doute cependant que ces principes, énoncés surtout après-guerre, soient volontaires).

Et pourtant, pour proposer du classicisme en 1914, il faut nécessairement adopter des procédés jugés expérimentaux pour beaucoup à l’époque. On a dépassé le stade un peu partout dans le monde où les cinéastes se contentent de plans fixes. Personne ne prend toujours conscience des possibilités narratives des outils du cinéma. Pour gagner l’adhésion du public, l’accent se porte davantage sur les décors et les péripéties. Ce cinéma-là amuse la galerie, cherche des formes nouvelles, de nouvelles audaces, et ne s’interdit pas les excès (sans toutefois se livrer encore à l’expérimentation : l’audace passe par l’écran, pas par la technique). L’époque est à la reconstitution grandiose en costumes (péplums ou collants), aux thrillers basés sur les légendes urbaines (Traffic in Souls), aux premiers longs westerns (The Squaw Man, Le Serment de Rio), aux serials à moustache façon Brigade du Tigre (Fantômas), aux slapsticks ou aux mélos familiaux ou sociaux. Je parle d’excès ; mais l’« exotisme » faisait alors déplacer les foules. Or, une particularité, me semble-t-il, marque le cinéma scandinave de cette époque et explique son influence dans l’élaboration des règles du classicisme. Celui-ci se trouve à mi-chemin entre le théâtre réaliste, bourgeois et déjà assez psychologique (Ibsen, Strindberg) et les récits folkloriques bientôt adaptés par d’autres réalisateurs scandinaves. Ces derniers se chargeront alors de creuser le filon et poseront les bases du classicisme et de la transparence.

Ainsi, le canevas du film, dans un premier temps, a tout du drame réaliste bourgeois (un théâtre qui s’applique à éviter les excès de la scène mélodramatique et populaire) : la femme d’un militaire est convoitée par un comte un brin insistant qui se trouve avoir des activités en parallèle, disons…, antipatriotiques. La femme peine à se défaire de ce comte un peu lourd et pense pouvoir s’en débarrasser en lui filant sa photo (ne faites jamais ça, mesdames). Vous donnez ça à un comte, il vous prend le bras… (et la tête). Alouette. La guerre éclate, le mari est chargé de transférer un ordre scellé vers un commandant de la marine…, mais en bon petit-bourgeois qu’il est, il passe chez lui entre-temps saluer sa chère et tendre épouse. Manque de chance, l’amant, à qui elle croyait avoir dûment présenté la porte, revient aussitôt par le placard (où tout amant qui se respecte aspire à se trouver un jour). Madame n’apprécie guère (de 14) ces manières de goujat et ne s’en laisse pas comter. « Ciel, mon mari ! »

On frôle déjà un peu le mélodrame, je le reconnais, mais Christensen n’y sombrera pourtant jamais. Comme au théâtre, le comte, pas plus que ça gêné aux entournures, se cache derrière l’encoignure formée au premier plan par la cheminée. (C’est peut-être ce qui apparaît le moins cinématographique dans le film, mais cette situation rocambolesque à peine crédible, plutôt habituelle au théâtre dans des tragédies ou des mélos, sera bizarrement compensée par le positionnement et le mouvement de la caméra.) La femme et le mari s’absentent au premier étage, et le comte, dont on sait déjà que c’est un espion, en profite pour décacheter l’ordre scellé avant de le remettre où l’avait laissé l’officier…

Le mari repart le cœur léger et la fleur au fusil ; sa femme se débarrasse une fois de plus de celui à qui elle a le plus grand mal à faire comprendre qu’elle refuse de le prendre comme amant. L’espion s’en va et rejoint le moulin où il a l’habitude d’envoyer ses messages par le biais de pigeons voyageurs. Le message est envoyé, mais peut-être déjà pas bien habile pour un amant dans le registre des portes qui claquent, il s’enferme à la cave, la trappe de celle-ci restant bloquée (là encore, je vais y revenir, on pourrait trouver ça ridicule et tiré par les cheveux, mais la mise en scène fait tout et parvient à faire ressentir au contraire une véritable tension de thriller).

Le pigeon est intercepté, l’ordre scellé semble accabler le mari, il est accusé pour trahison, bref, à partir de là, on entre peut-être un peu plus dans des péripéties dignes des mélodrames d’aventures de l’époque (comme Les Exploits d’Elaine). Pourtant, la mise en scène parvient à ne jamais y tomber complètement (le cinéaste danois parviendra, à travers le montage et le choix des plans, à faire ressortir la tension des situations sans trop en demander à ses acteurs : il en reste encore des traces dans les réactions, car au théâtre, cette tension, ne pouvant naître de la mise en scène, est accentuée par le jeu des acteurs ; mais dans l’ensemble, le réalisme l’emporte sur le mélodrame). Finalement, le mari échappera à la mort grâce à une preuve qui accablera le comte…

Voilà pour le sujet. Maintenant, comment Christensen s’y prend-il pour adopter une forme de mise en scène transparente ? D’abord, au niveau du montage alterné, la maîtrise est totale : il passe allègrement d’un lieu à un autre sans forcer des alternances répétées auxquelles certains cinéastes à l’époque ont souvent recours pour rendre spectaculaire une situation. Christensen s’en sert réellement pour faire du « pendant ce temps » ou plus simplement encore pour annoncer l’entrée future d’un personnage venant en rejoindre d’autres. Son montage alterné est ainsi permanent (comme il le deviendra presque systématiquement sous sa forme classique) et, ce qui est plus remarquable, transparent.

Au niveau des échelles de plan, notamment au début du film, la maîtrise demeure perfectible, et un visionneur actuel perd en transparence à cause de deux ou trois faux raccords (ou des sauts brutaux comme le passage direct d’un plan moyen à un insert). Mais tous les cinéastes de l’époque ne s’embarrassent pas toujours avec les échelles de plan. Une échelle de plan, on risque parfois les faux raccords, mais ça offre surtout beaucoup plus de possibilités narratives. Et notons ainsi comme seul exemple, le dernier plan du film : un raccord dans l’axe parfaitement exécuté. On n’y voit que du feu (transparence, toujours).

Les mouvements de caméra ne sont pas en reste. Transparence toujours, il s’agit de mouvements imperceptibles, d’ajustements de la caméra sur son axe (léger travelling d’accompagnement, très commun à l’époque), ou même des petits travellings de face. Le mouvement de caméra le plus étonnant reste celui qu’opère Christensen dans la séquence du moulin cité plus haut en passant de la trappe, que le comte tente en vain d’ouvrir. Ce mouvement se poursuit lentement vers la porte (que l’on voit tressauter au rythme des coups qu’envoie le comte sous la trappe), puis sur ses gonds. Le spectateur comprend alors que la porte ne peut pas être désolidarisée de ses gonds, car une sorte de loquet l’y empêche.

 

Seul procédé étonnant à classer plutôt du côté des effets de distanciation : le recours parfois à des plans de face. Le cinéaste ne se servant de cet effet étrange qu’avec le personnage féminin (et une fois sur lui-même — puisqu’il joue le mari officier — vers la fin quand il entend le garde tirer sur son fils), difficile d’imaginer qu’il s’agisse d’un réflexe issu du théâtre. Au contraire, cela semble volontaire, un choix quasi esthétique, voire une référence à ce plan d’Asta Nielsen dans L’Abysse qui m’avait tant impressionné (pour être précis, l’actrice n’apparaissait pas de face, mais de dos, et la singularité des plans vient surtout de la symétrie qui y est recherchée). La référence aurait même presque été poussée au point de prendre une actrice qui ressemble à la star danoise. (Mais ici, le film n’étant sans doute pas assez tiré par les cheveux, c’est moi qui en rajoute peut-être un peu.)

Bref, les années 10 appartiennent aux pays scandinaves avec leurs cinéastes précurseurs du classicisme, Le Mystérieux X en est un bon exemple.


 

Le Mystérieux X, Det hemmelighedsfulde X, Benjamin Christensen 1914 | Dansk Biograf Compagni



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Les Assurancetourix de l’Éducation nationale

Les capitales

Éducation

Billet écrit à la suite de l’écoute d’une émission de La Méthode scientifique intitulée Enseignement des sciences : comment trouver la bonne formule :

Je vais encore être désagréable avec les profs. Je retrouve typiquement chez ces deux intervenantes spécialistes de l’éducation la prosodie ronflante des profs qui pour moi est en partie responsable du défaut d’attention de certains élèves et donc de leur décrochage inéluctable.

J’ai toujours été un mauvais élève, et cela dans toutes les disciplines, je me sens donc un peu légitime pour pointer du doigt certaines des causes expliquant qu’il y aura bien souvent toujours une partie de la classe hermétique au discours du professeur.

Il se trouve qu’en parallèle de l’école, dès mes dix ans, je prenais des cours de théâtre. Or, une des choses étranges qui m’a toujours frappé durant mon douloureux passage dans la scolarité, c’est que ce que j’apprenais au théâtre n’était pas appliqué par les professeurs.

On me dira que diriger une classe ce n’est pas la même chose que jouer en public. Peut-être, mais les principes de transmission et d’expression sont les mêmes. Or je crois avoir compris qu’on s’appliquait à l’Éducation nationale à faire exactement comme si un cours n’était pas une représentation.

Derniers Jours, Angelo Morbelli (Villa Reale di Milano)

D’un côté on a des professeurs qui vont partir dans ce qu’on appelle au théâtre des tunnels (de longs monologues sans relief qui perdent le spectateur), de l’autre, des professeurs qui rameront à chercher un contact avec chacun des élèves et à les faire participer un à un ou à tour de rôle.

Ces deux modes de relation expliquent en partie pourquoi les professeurs ont toujours réclamé qu’on baisse le nombre d’élèves par classe. Quand on fait des « tunnels », on est incapable d’adapter sa prosodie au volume de la salle et au nombre d’élèves. Quand on cherche un contact direct avec les élèves pour les impliquer dans le cours, on arrive à le faire en général qu’avec quelques élèves, du premier rang, les autres sont exclus. On explique parfaitement ça au théâtre : interagir avec une partie de la salle, c’est exclure l’autre.

Ça s’explique assez facilement d’ailleurs : on peut accepter une certaine forme de connivence entre un « groupe » contre un autre si on est inclus dans ce groupe. Si on coupe la classe en morceaux, en cherchant volontairement ou non à instaurer une forme de connivence avec certains élèves, cette connivence sera automatiquement fondée sur le rejet de ceux qui deviennent spectateurs de cette connivence. Elle se fait donc avec une classe en tant qu’entité unique, ou elle ne se fait pas.

Ainsi, durant ma courte carrière d’élève endormi au dernier rang, je n’ai jamais vu un professeur adopter correctement les codes que j’apprenais au même moment dans mes cours de théâtre. Jamais. Or, désolé d’insister, faire un cours c’est savoir parler en public.

Je veux bien croire que la pédagogie soit une science, et que tous ces spécialistes de l’éducation aient des méthodes fort élaborées pour savoir ce qui est censé marcher pour améliorer l’écoute et les performances des élèves ; moi, j’y vois de mauvais acteurs. Parce qu’un acteur, avant de savoir composer son personnage, doit savoir se faire comprendre.

C’est aussi le rôle d’un professeur. Et rares sont les professeurs capables de se faire entendre par une classe entière.

On ne s’adresse pas, jamais, à des élèves en particulier (sinon brièvement et en gardant toujours contact avec les yeux avec le reste de la salle). Au théâtre, on dit qu’on « projette » (c’est une image) sa voix jusqu’au dernier rang (la quasi-totalité des professeurs ont la tête baissée et s’adresse aux deux premiers rangs excluant ainsi les élèves du fond). Quand on parle à quelqu’un à cinquante mètres, on ne fait pas autrement. Pas besoin de crier, mais le débit, le timbre, le souffle, la projection de la voix s’adaptent à la position de son (ou de ses, dans une classe) interlocuteur. La tête et les yeux « balayent » la salle sans jamais s’arrêter (ou rarement) sur un spectateur / élève.

Si toutefois on a besoin d’interpeller un élève en particulier, on le regarde, mais le corps et surtout la voix continue de porter jusqu’au dernier rang. Car il faut toujours entretenir cette connivence avec le reste de la salle. Interpeller un élève, ce n’est pas l’interpeller individuellement, c’est le prendre comme support à sa « démonstration » ; l’élève en question est un intermédiaire avec les autres élèves. On individualise un élève (comme un spectateur), et c’est la confiance, l’écoute, du reste de la classe qu’on perd. Et avec des élèves, je dirais qu’il faut que ça reste très furtif.

Quand on décide de s’adresser ainsi à un élève en particulier, par ailleurs, on évite de changer tout à coup de voix quand on s’adresse à un élève du fond… D’une part, parce que c’est le signe que le professeur jusque-là ne s’adressait qu’aux premiers rangs, et surtout, ça donne l’impression qu’il se rend compte tout à coup qu’il y a des élèves situés au fond. Paradoxalement, en cherchant à les inclure… on ne fait que les exclure un peu plus.

Et j’insiste : la priorité, c’est de parler pour les élèves au fond de la classe. Quand vous parlez dans une salle pour les personnes assises au dernier rang, vous parlez également pour celles assises au premier. Quand vous parlez en revanche dans une salle aux personnes du premier rang, vous excluez tous les autres (ce n’est pas techniquement impossible de parler au premier rang, mais je le répète, il faut alors garder en permanence le lien avec le reste de la salle).

Je sais que le fond de la classe a toujours valeur, à la fois pour certains élèves et pour des professeurs qui pensent ne pas être dupes, de refuge pour les mauvais élèves. Si un professeur avait conscience que s’adresser à une classe entière, c’était s’adresser pour ceux du fond (en y adoptant donc les techniques de voix et de regards décrites plus haut), aucun élève ne s’y sentirait soit tranquille soit à l’écart.

Le débit, le rythme, l’accentuation, bref tout ce qui constitue la prosodie chez un orateur, doit être adapté à la salle. D’une manière générale, je dirais qu’il vaut mieux en faire plus que pas assez. Sur scène, quand on « s’adresse » au public, indirectement ou non à travers des monologues, et qu’on déclame son texte, les mauvais acteurs ont tendance à réciter (en tout cas, à ne pas maîtriser les diverses techniques qui permettent de faire illusion et de s’assurer l’écoute du public). Un professeur n’est pas confronté à cette situation (quoi que, à force de ressortir les mêmes schémas de cours et qu’ils tombent dans le ronron monotone des acteurs qui « s’installent », on y est presque), en revanche, quand il est mauvais (ils le sont pratiquement tous), il adopte à peu de chose près la prosodie d’un acteur qui récite :

– débit monocorde

– rythme constat qui coule comme un flot ininterrompu (impression que c’est le flot qui contrôle l’orateur, pas le contraire)

– pas d’accentuation (tout est au même niveau et ça donne l’impression de faire des arabesques mélodiques pour faire joli ou semblant de structurer sa pensée)

– pas de pauses

– impression de surplace (quand on parle, on est poussé par une intention : toutes nos phrases sont construites pour s’orienter vers une fin de phrase où est censée se trouver une intonation mettant un point final à la couleur que l’on a choisi de donner à notre pensée)

– regard flou et fixe (voire un regard qui rebondit d’un point fixe à un autre : parce qu’il n’est peut-être pas inutile de dire qu’une personne qu’on écoute, c’est une personne qui se laisse regarder d’une part – regarder fixement, c’est souvent un refuge, là, pour le mauvais orateur –, mais aussi une personne qui grâce à la vivacité d’un regard toujours en mouvement, « balayant », laisse pénétrer sa « pensée » ou son « imagination » ; en réalité, le spectateur n’a évidemment pas accès à sa pensée, mais son visage est un peu comme un livre ouvert, ses yeux sont expressifs et le spectateur non seulement comprend mieux ce qui vient d’être dit mais arrive mieux à prévoir la suite – car souvent, puisque la pensée est censée précéder la parole, l’œil indique souvent la nature de ce qui va suivre – c’est pas de la magie, c’est ainsi que l’être humain fonctionne),

– gesticulations (oui, on parle aussi avec son corps, et en l’occurrence ici souvent le piège, c’est d’avoir le corps qui commente mollement le flot de parole)

Il y a d’autres problèmes que je retrouve exactement dans la parole de ces deux spécialistes de l’éducation et qui m’ont toujours interpellé : c’est la confusion, l’abstraction, la profusion de détails ou de détours inutiles dans le discours du professeur.

J’adore Proust, mais écouter les cours « magistraux » de certains professeurs, c’est un peu parfois être embarqué dans des tunnels alambiqués et creux. On pourrait dire que c’est la beauté de l’esprit français, et je serais sans doute le premier coupable en la matière, puisque déjà, dans les copies, on me reprochait ma « confusion ». Seulement, ça me faisait rire, parce que je trouvais justement terriblement confus le propre discours de ces professeurs. Quand on ne maîtrise pas les règles relationnelles avec une salle décrite plus haut, on essaie au moins d’être concret, précis et succinct dans son discours. Ce défaut qu’on reproche souvent, à raison, aux politiques ou aux hauts fonctionnaires (à tous ceux qui, paradoxalement, semblent prendre des cours de communication), je le trouvais déjà chez mes professeurs, et je le retrouve dans la manière typique de ces deux spécialistes à la radio.

On passe souvent pour évaluer les élèves, d’après ce que j’ai compris, dans d’autres pays, par des QCM. Et c’est très critiqué ici. C’est pourtant pour moi le signe que leur méthode d’apprentissage se base sur davantage de concret, sur des faits : tu connais ces éléments de connaissance, tu le démontres dans un QCM, point. Au moins jusqu’à un certain point, afin de définir des bases, ça me semble nécessaire de passer par ce travail. On va à l’essentiel.

En France, au contraire, on aime commenter, agrémenter une information de « pédagogie », autrement dit, on cherche à la rendre ludique, à expliquer le contexte ou que sais-je encore… Peut-être qu’avec de bons professeurs ça marcherait. Avec des mauvais, c’est un enfer. L’impression d’être Malcom McDowell dans Orange mécanique à qui on oblige de regarder Mister Bean raconter une blague en alexandrins. Un supplice.

Et à chaque discipline, j’ai eu cette impression.

En terminale par exemple, j’étais tout excité à l’idée de découvrir les cours de philosophie. Je me disais : « cool, on va apprendre des concepts nouveaux, on va en savoir plus sur l’histoire de la pensée ». Résultat ? Les dix premières heures ont été consacrées à l’étude d’un texte imbitable de Kant. Qui était Kant, ce qu’il pensait (en général), dans quel contexte (précis, pas vaguement pour « illustrer » ou égayer son cours), c’était pas important. Et je retrouvais exactement le type de cours de lettres qui déjà m’ennuyaient à mourir.

Preuve qu’un cours, ce n’est pas s’adresser à chacun de ses vingt élèves en animant sa classe comme dans Le Cercle des poètes disparus, les meilleurs cours auxquels j’ai pu assister, c’était des cours, pour le coup, magistraux, dans une grande salle.

Vous regardez des conférences d’Étienne Klein ou des cours de Jean-Jacques Hublin au Collège de France, micro ou pas, à leur manière de s’exprimer, je n’ai aucun doute sur le fait qu’ils aient conscience que parler à un public, c’est s’adresser à une entité, pas à des individus qu’il faut prendre un à un par la main. Qu’il y ait vingt ou trois cents personnes, c’est la même chose. (Et je parle uniquement de la relation dans la salle, je ne demande pas à des profs de corriger cent copies par classe.)

De manière générale, c’est assez cocasse de remarquer que ceux qui sont amenés à s’interroger sur nos méthodes de transmission du savoir, sont précisément toujours ceux qui sont les moins armés pour transmettre ces savoirs.

La formation à la française…

Je peux écouter des heures Étienne Klein sans comprendre le dixième de ce qu’il raconte, j’en tirerai toujours quelque chose, ne serait-ce que… du plaisir. Sans plaisir, on ne retient rien. Sans plaisir, pas de soif d’apprendre.

Et j’ai rien appris à l’école. Rien.


Jour de fête à l’hospice, Angelo Morbelli (Musée d’Orsay)


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Valhalla Rising, le guerrier qui ne souffle mot, Nicolas Winding Refn (2009)

À l’Aguirre comme à l’Aguirre…

Note : 2.5 sur 5.

Valhalla Rising

Titre français : Le Guerrier silencieux / Le Guerrier des ténèbres

Année : 2009

Réalisation : Nicolas Winding Refn

Avec : Mads Mikkelsen, Maarten Stevenson, Alexander Morton

Vaine tentative d’imitation du petit Nicolas. Entre Aguirre et Apocalypse Now. Seulement comme d’habitude, le bon Nicolas ne dispose d’aucun scénario et pense pouvoir s’en sortir en faisant contemplatif à travers sa mise en scène. Pas de chance, sans vent, la barque de Nicolas n’avance pas. Alors il siffle et tente d’imiter le vent en gonflant les joues. Pas de chance non plus : les muses viennent le mettre à l’index et ses joues font prout.

Enfin, puisque Nicolas voudrait malgré tout faire quelque chose de ces quelques filets d’air qui sortent ridiculement de ses joues, il se dit que s’il précède chacun de ses prouts par des titres de chapitre, le spectateur en sera incroyablement impressionné. Façon Duchamp, ou Magritte. « Ceci est un urinoir. Non, ce n’est pas ça. Je suis une mouette. » Cris stridents au loin qui font mystérieux. Et du coup, ça fait encore pschitt, mais Nicolas est content. 

Nous, un peu moins. On a payé dix balles pour le voir faire des prouts avec sa bouche, et l’on n’a plus qu’une chose à dire quand la lumière revient et que l’on croit se réveiller d’un long sommeil : « Souffler n’est pas jouer, Nicolas. ».

Il fait le malin et imagine nous impressionner avec le tour des autres qu’il récite comme un enfant de dix ans qui les a appris la veille, mais on voit tout. C’est trop pour de faux.

(En vrai, proposer un film quasiment sans dialogues, ça fait rêver. Mais on aurait pu penser dans ce cas que l’accent soit porté sur le scénario, la force des péripéties, la puissance des enjeux. Non, Refn ne vit et meurt que pour la mise en scène. Sauf qu’il est balourd et qu’une mise en scène sans tension et intérêt naissant par la situation, aucune situation mise en scène ne vaut d’être suivie. La mise en scène reste un outil, pas une finalité. Les films purement illustratifs, évanescents, c’est bon pour la publicité. Et Refn n’a jamais fait que de la publicité. Son produit, c’est lui-même. Rien à vendre, rien à dire. Du vent plat.)


Valhalla Rising, Le guerrier silencieux, Nicolas Winding Refn 2009 BBC Films, La Belle Allee, NWR Film Productions, Nimbus Film Productions, One Eye Production


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Menace II Society, les frères Hughes (1993)

Violence II Society

Note : 2.5 sur 5.

Menace II Society

Année : 1993

Réalisation : les frères Hughes

Avec : Tyrin Turner, Larenz Tate, Samuel L. Jackson, Charles S. Dutton

Je poursuis mon voyage à travers les films de gangs des ghettos de Californie après Boyz’n in the Hood.

Assez peu convaincu. La distance avec la violence me paraît toujours suspecte. Dans l’ensemble, malgré la morale de l’histoire et l’usage du récit à la première personne, le film manifeste une certaine complaisance envers tout ce que véhicule de toxique cette société. Dès la première séquence, deux guignols s’en prennent à un couple coréen qui tient une supérette parce que le commerçant aurait dit quelque chose de travers (on apprend sur IMDb que la phrase proférée au départ était censée être ouvertement raciste, alors que « je plains ta mère » serait plus subtilement raciste… une manière de justifier le meurtre, on rêve).

La suite est du même acabit : ça tire sur n’importe qui à cause d’un mot de trop, et cette violence semble irriguer tous les aspects du quotidien au point qu’on peine à concevoir un autre mode d’expression ou de recours pour régler des conflits souvent mineurs. En dehors du racisme sous-jacent de ces brutes qui tirent sur des Coréens, qui s’injurient en permanence en se traitant de « négro », la même vision sexiste déjà observée chez John Singleton, traverse le film. Ajoutons ici l’homophobie.

Ce sont des brutes, certains pourraient arguer que le film a une valeur illustrative. Après tout, dans Les Affranchis, Scorsese explore une violence similaire. Je n’en suis pas sûr. Soit un film de gangsters montre une société pourrie à tous les stades de son développement et l’on en dévoile tous les aspects à travers les yeux de quelques personnages qui navigueront dans cet univers (certes parfois avec une certaine fascination, mais non pas sans distance : ces univers mafieux deviennent des allégories de toutes les sociétés), soit il montre des personnages qui sont victimes de leur environnement bien plus qu’ils en sont acteurs volontaires. Rien de tel, ici. Au contraire des personnages paumés, victimes de leur environnement, eux l’acceptent et ne cherchent jamais à le questionner (seuls les grands-parents et les femmes semblent prendre conscience de l’environnement particulièrement toxique dans lequel ils évoluent, tous les personnages qui sont acteurs de cette violence l’acceptent comme une société où il faut faire ses preuves, où il faut se faire justice soi-même).

Et puisqu’on n’a pas non plus un regard transversal ou exhaustif, un regard capable de « mystifier » ces relations mafieuses entre divers types de truands et victimes pour en faire des éléments exceptionnels de la société représentée, mais au contraire, puisque ce regard est concentré sur un groupe d’amis gangsters sans envergure, on n’a même pas la distance sociale ou pédagogique (voire, oui, souvent ludique) des films de gangsters qui permettent un pas de côté pour ne pas laisser supposer qu’on adhère à ce que l’on décrit. Le point de vue porté sur ces personnages devient nécessairement moins distant et interdit toute critique possible : ce ne sont pas des archétypes, des modèles, des antihéros qu’on met en scène, mais des « monsieur tout le monde » vers lesquels on demandera puisqu’ils sont « communs » un effort d’identification. On accepte le côté ludique des films de gangsters comme on le fait avec tous les films de genre observant des codes spécifiques et adoptant la parfaite distance.

Je peux prendre d’autres exemples : si un Joe Pesci est dépeint comme un psychopathe dans ses personnages de mafieux chez Scorsese, c’est balancé par le regard « distant » qu’apporte alors son comparse Robert De Niro qui, lui, malgré ses agissements ne « joue » pas les fous (ce qui peut poser d’autres problèmes, mais l’effet est paradoxal : on prend de la distance avec le sujet parce que son personnage nous paraît moins réaliste en s’approchant de la normalité ; s’identifier à lui, c’est s’écarter de la violence qu’on nous présente).

Pour le spectateur, ces films possèdent toujours l’espoir, à travers cette « normalité psychologique affichée », qu’ils puissent à tout moment regretter la violence qu’ils déploient. Leur culpabilité et leur brutalité résulteraient de leur condition de victimes d’abord consentantes d’un milieu. À force d’en tolérer les règles, ils finiraient par se sentir coupables. C’est tout le sens d’ailleurs de certaines thématiques liées à la rédemption ou à la réhabilitation dans ce type de films. Nous en acceptons la violence si au moins quelques personnages reconnaissent le rôle néfaste qu’ils tiennent dans leur société. Dans Scarface, par ailleurs, le protagoniste est fou, mais le récit se place à bonne distance. Ce que l’on y voit, c’est le parcours d’un jeune arriviste, un peu lunaire, plein d’enthousiasme et d’une soif de réussir maladive : montrer son ascension sans son violent déclin n’aurait aucun sens (à moins d’adopter une approche plus distante dès le début en se plaçant dans le registre de la satire, de la comédie ou de l’esthétique). Ce que révèle Scarface, c’est la réalité d’un mirage, celui de l’argent facile, celui de la criminalité glamour. Le mirage, à l’image d’une drogue, dévoile très vite ses revers et finit par vous être fatal.

Ce sont des parcours initiatiques, des récits qui se veulent mythologiques. Ici, comme dans Tueurs nés (avec des protagonistes ouvertement présentés comme fous de violence), aucune distance, aucune réhabilitation possible. On nous incite à prendre plaisir à partager cette violence gratuite avec les personnages. Elle ne possède pas non plus, comme chez Tarantino ou John Woo, une valeur esthétique, lyrique, voire poétique, et elle ne dispose pas d’un pouvoir cathartique sur les truands qui la déploie.

Ce serait d’ailleurs tout le danger de vouloir imiter les approches de Scorsese ou de John Woo sans en maîtriser les nécessaires outils de mise à distance (ces deux réalisateurs ont prouvé également qu’ils pouvaient rater cet objectif, par exemple dans Le Loup de Wall Street). Comme chez Scorsese, la caméra s’infiltre et vagabonde entre les personnages (si Scorsese avait donné le ton, et si ça deviendra la norme dix ou vingt ans après un peu partout au cinéma, à l’époque, les caméras sont bien plus statiques, et ça offre une modernité assez saisissante au film, bien plus que le film de Singleton). Mais Scorsese utilisait le procédé pour finir par isoler le personnage appelé (dans le meilleur des cas) à s’isoler de cet environnement, à lui tourner le dos. Et les fusillades ne manquent pas de jouer des ralentis. Sauf que chez John Woo, ces séquences stylisées sont le but avoué des histoires racontées : là encore, il n’y a pas de complaisance avec la violence exposée à l’écran si l’on produit clairement un film d’action, un film de gangsters, sans aucune volonté de dénoncer le milieu décrit qui pourrait tout autant ne pas exister (aucun naturalisme). Sans justifications alambiquées de la violence, paradoxalement, on évite la compromission et la violence : tout est prétexte à montrer des chorégraphies de balles qui volent et de coups de poing à la figure.

Rien de tout ça avec Menace II Society : c’est l’effet Tueurs nés. En cherchant à dénoncer la violence (ici la facilité avec laquelle on tue, et meurt), on la cautionne. Cela aurait été plus acceptable si le personnage qui raconte son histoire montrait réellement une volonté de sortir de son ghetto, s’il énonçait au fil de son récit des regrets, de la compassion envers ses victimes ; au lieu de ça, il ne vaut guère mieux que la plupart des autres guignols écervelés et machistes qui l’accompagnent. Son histoire à la première personne consiste presque à le faire passer pour une victime, alors que les victimes de ses violences sont traitées avec indifférence. Pour la rédemption, on repassera.


 

Menace II Society, les frères Hughes (1993) | New Line Cinema


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An Elephant Sitting Still, Bo Hu (2018)

Elephant

Note : 5 sur 5.

An Elephant Sitting Still

Titre original : Da xiang xidi erzuo

Année : 2018

Réalisation : Bo Hu

Avec : Yu Zhang, Yuchang Peng, Uvin Wang

Le film résume presque à lui seul une certaine mouvance du cinéma de ces dernières décennies.

Dans la forme : distanciation et immersion dans la durée. On se situe entre Bela Tarte et Gus van Sant, voire Haneke.

Dans le fond : encore un peu de Haneke pour la violence (souvent hors-champ ou ponctuelle, inattendue quand elle se manifestement physiquement, brutalement) qui jaillit surtout après une souffrance contenue, résultat d’injustices, façon coup de boule de Zidane. Et puis, il y a la violence morale aussi, psychologique, constante, avec ces gens qui s’aboient dessus en permanence, qui vomissent leur mépris sur leurs voisins ou les membres de leur famille. On y reconnaît là la noirceur de Haneke, la même désespérance (« vous pouvez partir, mais vous ne trouverez rien de différent ailleurs » dira finalement le vieux à ses compagnons fatigués, harcelés comme lui par les emmerdes relationnelles).

Enfin, dans la construction, on y retrouve le génie d’Asghar Farhadi par exemple qui s’attache à structurer des histoires autour de leitmotivs et de détails significatifs parfois imperceptibles, et à travers des croisements permanents de tranches de vie qui s’opposent, se supportent, se mêlent, se contredisent même souvent dans ce que l’on croit en comprendre. On pense aussi à la distance crue et lancinante de Jia Zhangke, en particulier pour ce qui est de la violence et de l’incommunicabilité, à la A Touch of Sin.

La recherche de références, c’est peut-être ce qui nous sauve quand on reste béat devant un tel chef-d’œuvre. Ils nous échappent souvent et nous laissent une rare et étonnante impression de finitude, d’accomplissement. On sent (ou l’on sait) que le film (ou son auteur) dépasse (ou ignore, digère) toutes ces références passées, mais on n’a plus que ça pour étalonner, jauger, identifier, ou verbaliser ce qui paradoxalement ne prend jamais aussi bien une forme finie, accomplie, que dans un chef-d’œuvre. On le voit, il est là, il nous assommerait presque, mais c’est comme si notre entendement ne pouvait faire le point sur lui. Alors, on tâche de le regarder et de l’identifier autrement. À travers ce que l’on connaît déjà. D’où les références. Avec la conviction, bien sûr, que ce n’est qu’effleurer l’objet. Le trahir aussi.

Bref, ce portrait du monde, ce constat absolument déprimant de ce que sont aujourd’hui nos sociétés, avec des élites et des institutions défaillantes, faisant régner la loi du plus fort et de l’individualisme sur des populations désorientées et livrées à elles-mêmes, représente à la fois ce que j’ai pu voir de plus juste et de plus désespérant au cinéma ces dernières années… Brillant.


 

An Elephant Sitting Still, Bo Hu 2018 Da xiang xidi erzuo | Dongchun Films


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Boyz’n the Hood, John Singleton (1991)

Boys, boys, boys

Note : 3 sur 5.

Boyz’n the Hood

Année : 1991

Réalisation : John Singleton

Avec : Cuba Gooding Jr., Laurence Fishburne, Hudhail Al-Amir, Angela Bassett

Le film a peut-être une valeur documentaire importante, et a sans doute ainsi le mérite de montrer la réalité des quartiers noirs de Los Angeles à la fin du siècle dernier. À se demander si en plus de devoir subir les carences de l’éducation et l’absence de moyens institutionnels, en plus des discriminations dont elles sont victimes depuis toujours, ces populations ne sont pas placées face à un mur supplémentaire. En manque de repères, les sociétés stigmatisées ont tendance à se recroqueviller autour de valeurs réactionnaires qui passent prioritairement par l’affirmation outrancière de soi au détriment des autres, par une masculinité exacerbée, toxique, aux conséquences souvent morbides. Loin de présenter une option endémique en Californie, cette option plus contrainte que réellement choisie, semble correspondre à une trajectoire commune, promise à différentes populations délaissées du monde issues de l’immigration forcée et de la colonisation.

Quand une société abandonnée se coupe (involontairement) de ses racines culturelles profondes, que votre histoire collective s’appuie sur un passé de soumission et de barbarie, que cette part n’est même pas ajoutée au grand récit national et que cette possibilité de s’identifier à des figures autrement plus positives et marquantes que des acteurs locaux du banditisme vous est interdite, vous tenter, tant bien que mal, de vous raccrochez aux premières branches disponibles sur le bas du tronc nu de l’arbre. La violence et la masculinité apparaissent alors à portée de mains comme des solutions à qui saura s’imposer en haut de la pyramide : l’inégalité implicite arrange la classe bourgeoise ou blanche. Diviser les pauvres pour mieux régner. La même logique de ghetto s’applique dans le monde entier : ces microsociétés sont le fruit du rejet de leur société mère, pas des microsociétés qui s’établissent en autarcie. Charge à cette société mère de réintégrer d’abord ses enfants au sein de la canopée commune. Un territoire, un seul peuple : la fraternité s’impose à tous. En priorité, elle doit émaner de ceux qui ont les moyens de tendre le bras. Autrement, violence et masculinité morbide ne cesseront d’y faire la loi, et ceux n’en sont pas victimes continueront à penser et dire que la plus grande part, voire la seule, des responsabilités de cette misère en revient à ceux qui en sont victimes. Ce serait un peu comme leur donner un bâton pour qu’ils puissent mieux s’entre-tuer. Ce n’est d’ailleurs pas qu’une allégorie : dans les années 80, l’administration Reagan a favorisé ces violences à travers son système judiciaire — on voit ça, illustré, de mémoire, dans la série documentaire The Power of Nightmares.

Se toiser en permanence entre hommes du même groupe pour éveiller sa part masculine ou éprouver les limites virilistes de ceux qui en sont exclus ; siffler les filles dans la rue sans porter intérêt à la peur qu’on inspire dans un milieu où le viol ne doit pas être le dernier crime perpétré ; les traiter invariablement de « putes » tout en espérant finir dans les bras de l’une d’elles avant d’aller voir ailleurs ; avoir une logique de clan (ou de meute), quitte à protéger son territoire face à un autre clan ; défendre (sic) les siens quand ils sont humiliés par des « étrangers » qui ne manqueront pas à leur tour de se venger sur eux avec une arme toujours un cran au-dessus sur l’échelle de la violence ; voilà les signes d’une masculinité mal placée, dangereuse et toxique.

Si l’absence de l’État est coupable, il est à noter que presque toujours, c’est cette virilité envahissante, exposée et éprouvée en toutes circonstances, qui devient alors chaque fois l’étincelle qui embrase un environnement construit autour de cette concurrence virile. Quand la mère du personnage (censé être le « bien élevé » du lot) dit à son ex-mari que c’est à lui de montrer à leur fils comment un homme doit agir, le père, honnête, a beau représenter une image positive dans le film, c’est ce type de logiques qui perpétue une culture fortement sexuée et oppressive. Ceux qui la promeuvent en sont aussi directement victimes : les hommes pas assez « virils » et les femmes qui ne resteraient pas à leur place ne peuvent être tolérés. Ces dernières ne sont souvent réduites d’ailleurs qu’à leur seule condition de pute ou de mère. Ni choix ni alternatives pour elles : les hommes définissent quand ça leur chante laquelle des deux, entre la pute ou la mère, elles doivent être. Même quand elles parviennent à s’émanciper de ce milieu (comme le personnage joué par Angela Bassett), elles ne peuvent s’extraire des codes sociaux qui régissent leur environnement passé et donc de sortir de cette logique d’oppression constante largement genrée qui est en partie à l’origine de leurs problèmes…

Difficile de trouver la juste distance pour mettre en scène ces réalités crues. Quand il devient nécessaire d’illustrer ou de dénoncer certaines formes de violences, le même écueil se présente toujours : le risque d’en faire la promotion. Se contenter d’en montrer les victimes, mettre en avant ceux qui cherchent à en sortir (avec succès ou non), finir sur une note sanglante pessimiste, tout cela peut se révéler souvent inutile si au cœur du récit, on assène des messages contraires qui instillent la confusion ou si on adopte des mouvements de caméra, un montage ou une musique qui laissent entendre qu’on prend en réalité fait et cause pour ce culte de la toxicité masculine…

Heureusement que la distribution exceptionnelle atténue l’écœurement qui nous envahit face à un tel déversement de misère et de violence sociale ou physique : ça fait plaisir de voir Laurence Fishburne jeune et toujours aussi charismatique ; Cuba Gooding Jr et Ice Cube crèvent l’écran par leur talent et joueront souvent par la suite les utilités pour l’industrie cinéma des beaux quartiers blancs de la ville.


 

Boyz’n the Hood, John Singleton 1991 | Columbia Pictures


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Exilé, Johnnie To (2006)

Les mousquetaires de Macao

Note : 3.5 sur 5.

Exilé

Titre original : Fong juk

Année : 2006

Réalisation : Johnnie To

Avec : Nick Cheung, Anthony Chau-Sang Wong, Francis Ng, Simon Yam

Un brin de John Woo, un autre des Trois Mousquetaires. Rien compris au début du bal de qui est qui. Une fois que l’on entre dans la danse chorégraphiée des échanges de tirs, et surtout quand les masques tombent, tout devient un peu plus clair…

La camaraderie chère à John Woo (voire à Tarantino), des balles qui échappent aux corps jusqu’à l’absurde dans un joli ballet macabre, des personnages qui ne prennent pas la mort au sérieux et qui portent à merveille cette épithète de « cool » : une composition visuelle et thématique qui ne peut que ravir les sens de mon bulbe reptilien. La violence est gratuite, n’est qu’un geste, un pas de côté, un entrechat parmi d’autres. Car seule compte cette chorégraphie des corps qui évitent et qui encaissent les balles… Qui est qui ? Eh bien, il y a ceux qui sont à l’épreuve des balles, et ceux qui tombent dans une mare de sang et qui sont appelés à disparaître sans fondu ni trompette. A Better Tomorrow 4, pourrons-nous presque dire.

La femme d’un de ces mousquetaires-gangsters assure au film un côté mélodramatique, souvent nécessaire pour servir de contrepoint, voire « d’empathisation » des « héros » (son côté badass en revanche est probablement moins wooesque, les femmes y étant plus volontiers chez John Woo, certes victimes, mais surtout spectatrices inactives, impuissantes et pleureuses face aux gesticulations des mâles de leur entourage, à moins que ce soit une marque d’évolution de la femme chinoise post-rétrocession — on peut rêver).

C’est un cinéma, certes, très sexué, mais puisque visuellement tout est ballet, puisque l’on joue sur les archétypes et utilise le sens de la camaraderie et de l’honneur envers les siens plus qu’envers un clan, il s’agit là presque plus d’opéra que de réalisme, plus de mélodrame que de film de mafia chinoise. À l’opéra, on joue des stéréotypes sexuels. Et la patte sentimentale, encore à la John Woo, change la donne. Comme Tarantino, Johnnie To semble parfaitement s’en inspirer. Cette tonalité-là retrouve la patte des mélodrames d’antan où rien n’est réel, pris au sérieux, et où l’on n’hésite pas à jouer sur la corde sensible… Je ne sais pas dans quelle mesure le cinéma coréen commercial à excès que j’exècre d’ailleurs (Hope, J’ai rencontré le diable, The Host, Office, Thirst, etc.) participe à la même logique mélodramatique, mais manifestement il faut y reconnaître une parenté de principe. Et si cette parenté parvient malheureusement que trop rarement à me convaincre, probable que le cinéma hongkongais ne s’en tire pas forcément mieux dans mon esprit. Exilé ferait (avec d’autres) un peu figure d’exception. Plaçons-le à côté d’autres réussites, somme toute, là encore, rares. Et même si l’on peut relativement imaginer que je suis encore trop vert pour en juger, peut-être verrais-je poindre une passion future pour d’autres de ces productions du cinéma hongkongais. De To, je n’ai d’ailleurs vu jusqu’ici que l’excellent PTU* et le moyen Election.

* brièvement commenté ici.


 

Exilé, Johnnie To 2006 | Media Asia Films, Milky Way Image Company, Newlink Development


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Le Vaisseau dans le ciel, Holger-Madsen (1918)

Géopolitique de l’exploration : sociétés et nations

Note : 3 sur 5.

Le Vaisseau dans le ciel

Titre original : Himmelskibet

Titre anglais : A Trip to Mars

Année : 1918

Réalisation : Holger-Madsen

Quelqu’un s’est-il déjà amusé à mesurer l’évolution de la conception de l’exploration spatiale dans la fiction (et tout particulièrement celle de la planète Mars) entre 1918 et ce qu’elle deviendra dans la réalité des années 50 (ou ce qu’elle est aujourd’hui) ?

Clairement, le film s’inspire à la fois des récits de Jules Verne de la fin du dix-neuvième siècle et des expéditions maritimes ou polaires, ces dernières étant contemporaines au film. Dans cette mythologie de l’exploration, même si comme chez Jules Verne le savant peut y jouer un rôle (un savant unique, visionnaire, figure patriarcale lançant la quête du « héros »), la figure du capitaine (aventurier intrépide, héros moderne) s’impose encore. Cet archétype fonctionnera jusque dans la seconde moitié du vingtième siècle, mais avec quelques ajustements face à la réalité des explorations spatiales. Mais ici, c’est l’image de l’entrepreneur que le récit met en avant. En 1918, en pleine guerre mondiale, les auteurs du film ne peuvent pas sentir le tournant qui s’opérera bientôt sur la planète. Si le film porte clairement un message pacifique, il ne voit pas venir que, désormais, les grandes avancées tant politiques (avec ses échecs lamentables : Société des Nations inopérante, Seconde Guerre mondiale, etc.) que scientifiques ou humaines (l’exploration spatiale) seront le fait des États. On sent ici l’influence encore des récits à la Jules Verne (ou à la Frankenstein) au cœur desquels se trouvent entrepreneurs, savants isolés ou capitaines courageux… Bien sûr, le cinéma continuera (pas forcément toujours pour le meilleur) à exploiter cette représentation de l’ingénieur solitaire : si l’on met de côté le cliché tout aussi fabriqué de milliardaires actuels aux prétentions martiennes, dans James Bond ou Superman, par exemple, l’archétype sera retourné et les inventions dangereuses pour l’équilibre du monde deviendront la création d’entrepreneurs mégalomaniaques.

Ainsi, si les projets pacifiques de l’entre-deux-guerres ont accouché d’une souris et si les rêves d’exploration spatiale ont tardé à se réaliser, deux événements, au milieu du vingtième siècle, semblent avoir changé la donne dans l’imaginaire collectif, reléguant le mythe des entrepreneurs ou des entreprises isolées au placard au profit des États. (Ce n’était en plus pas tout à fait une réalité historique absente jusque-là, mais disons que les récits d’exploration ont toujours préféré faire la part belle aux histoires personnelles et aux « héros ».) Ces deux événements sont le projet Manhattan (à l’origine de la bombe atomique) et le premier homme dans l’espace (ou le premier satellite, c’est au choix). J’utilise parfois l’exemple de la réalisation du canal de Panama comme basculement géopolitique amorçant la fin de l’influence française dans le monde au profit de celle des États-Unis, mais cet exemple pourrait également illustrer un autre basculement, celui de l’influence des grandes entreprises (coloniales ou non) au profit des nations. L’initiative française au Panama, issue d’une compagnie privée (voire d’une initiative personnelle), essuiera un échec : les États-Unis prendront le relais et achèveront la construction du canal. La Première Guerre mondiale, la révolution russe et le crack de 1929 appuieront encore peut-être un peu plus cette idée de la fin des entreprises individuelles ou privées vues comme moteur de grandes ambitions à venir.

Même si les États-Unis seront obligés d’une certaine manière à s’aligner sur les ambitions communistes, les entreprises privées (rarement individuelles, il faudra attendre l’avènement de l’informatique et d’Internet pour cela) passeront surtout leur temps à s’organiser dans un monde largement globalisé exclusivement tourné vers le profit et la consommation (ou la quête d’une émancipation individuelle à travers l’acte de produire, puis d’acheter et d’accumuler). Ayn Rand, après la guerre, aura beau vanter les vertus humanistes (sic) des entrepreneurs dans La Grève et montrer la voie à l’ultralibéralisme, les projets, les conquêtes, les exploits accomplis au cours de la seconde moitié du vingtième siècle seront tous le fait d’entreprises étatiques, d’initiations et d’ambitions nationales, voire internationales : le premier homme sur la Lune, l’exploration du système solaire, les grandes découvertes scientifiques ou techniques (dont Internet) qui ne seront plus le fait de scientifiques isolés, mais bien plus souvent de communautés supranationales et d’un effort de coopération entre savants.

On peut discuter de la pertinence (ou du désir) de voir des dictatures à l’origine de ces ambitions, quoi qu’il en soit, on assiste aujourd’hui à un retour en force des initiatives de grands entrepreneurs pour lancer les futurs programmes d’exploration. Le bloc de l’Est s’est effondré, le capitalisme, malgré un crack et une pandémie, ne s’est jamais aussi bien porté, et les États, minés par leur dette publique, ont laissé ces vingt dernières années une nouvelle génération d’entrepreneurs faire leur nid dans l’exploration spatiale… On en serait presque à un retour à Jules Verne et à ce Vaisseau dans le ciel… Les États délèguent aux entrepreneurs, les financent même souvent, et tardent à définir des règles pour tout ce qui est lié au spatial : des entreprises privées peuvent s’octroyer d’immenses zones en orbite pour leur constellation de satellites (au détriment ; peut-être un jour ; de l’accès à l’espace), ces mêmes entreprises ambitionnent de coloniser (et non plus seulement d’explorer à des fins scientifiques) ces nouveaux territoires (considérés parfois comme des ressources, Ayn Rand aurait été ravie), et peut-être qu’un jour ces entreprises seront les seules à disposer des capacités techniques et logistiques pour envoyer des hommes dans l’espace (les États-Unis se sont affranchis des Russes pour envoyer des hommes dans l’espace, mais se livrer aux entreprises privées n’est pas forcément mieux).

Étrange revirement : ces archétypes qui ont longtemps été passés de mode et qu’on voit aujourd’hui avec amusement dans Le Vaisseau dans le ciel, pourraient à nouveau être d’actualité si le New Space, comme on dit, continue de rogner les parts de rêve qu’on laissait jusque-là à la NASA ou aux autres agences. Attention toutefois : la Chine pourrait rebattre les cartes (Artemis, l’ambition américaine du retour sur la Lune, ne fait que répondre aux ambitions chinoises) en obligeant les États-Unis à répondre aux défis d’explorations futures. Le titre anglais de ce Himmelskibet, A Trip to Mars, peut-être que dans pas si longtemps faudra-t-il apprendre à le traduire en chinois…

Concernant le film en lui-même, ça reste tout de même un objet étrange pour 1918 : la réalisation, en dehors d’un travelling arrière d’accompagnement étonnant, ce n’est pas encore du grand art, on peut s’amuser du maquillage quasi martien de la sœurette (répondant au nom presque prophétique de Corona), et archétypes d’époque obligent, les femmes (tant terriennes que martiennes d’ailleurs) sont limitées à n’être que des esclaves volontaires et dociles, on se croirait presque dans L’Oiseau de paradis (mythe du bon sauvage en prime, version « civilisation avancée et pacifique obéissant à une religion du bonheur végétarien, mais quand même patriarcal parce que faut pas pousser les velléités pacifiques jusque dans les foyers martiens, d’ailleurs je t’ai pas dit, mais le bonheur chez nous passe par la polygamie, bref, c’est cool, ma fille va pouvoir s’envoler vers la Terre afin de répandre ma bonne parole »). Certains mythes vieillissent plus mal que d’autres.


Le Vaisseau dans le ciel, Holger-Madsen Himmelskibet 1918 | Nordisk Film

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Moonlight, Barry Jenkins (2016)

Effleurages mignons

Note : 3 sur 5.

Moonlight

Année : 2016

Réalisation : Barry Jenkins

Avec : Mahershala Ali, Naomie Harris, Trevante Rhodes

Assez inoffensif. La mise en scène est élégante, la photographie jolie, l’interprétation parfaite… mais l’histoire est presque aussi parlante que son personnage principal.

On ne peut que louer les intentions, quoi…, inclusives, du film, mais réaliser un film qui se révèle exclusivement illustratif, sans réelle opposition ni évolution autour d’un thème central, réduit les possibilités de s’enthousiasmer pour lui. On ne fait jamais qu’effleurer les choses, les évoquer, sans jamais rentrer dans le vif. Après 45 minutes, je me demandais encore quand l’introduction prendrait fin.

Si l’idée est de tendre vers la chronique, celle-ci ne se limite jamais à la seule illustration d’un sujet. Dans ce cas, elle dévoile toujours autre chose derrière l’absence apparente de continuité dramatique : une densité dans la description sociale ou psychologique, dans l’introspection et le mouvement poétique. Or, Barry Jenkins filme comme un thriller ou comme une romance (on sait depuis Hitchcock que c’est la même chose), et le film s’arrête sans doute là où il aurait pu commencer à devenir une histoire d’amour. Le choix d’un récit éclaté sur plusieurs époques présente un souci : l’impossible de s’identifier aux personnages et de creuser leur relation dans la longueur (l’ellipse viendra toujours vous couper dans votre élan).

L’élégance de la mise en scène laisse entendre que le film aurait pu insister un peu plus vers cette possibilité poétique ou introspective (l’élégance du montage à travers ces rares propositions d’images « hors continuité temporelle » peut être un facteur de distanciation efficace dans un tel récit, pas relever simplement d’une sophistication vaine, à peine développée, comme ici), mais le fait de rester dans cet entre-deux, sans réelle prise de risque, rend surtout le film trop inoffensif.

En réalité, on a probablement matière ici pour un moyen métrage. On pourrait même craindre qu’en faire si peu, en montrer si peu sur des relations supposées interdites dans un tel milieu, soit une manière de ne pas assumer son sujet… Un paradoxe. Et le film est si inutilement précautionneux et allusif qu’il donnerait presque à penser qu’il aurait pu être réalisé dans les années 60-70 où un tel sujet aurait été autrement plus commenté par la communauté visée. En cela, le film rappelle l’approche minimaliste de Loving de Jeff Nichols, avec cette impression de voir un cinéaste chercher peut-être à être subversif en traitant d’un sujet qui au vingt et unième siècle n’a plus aucune raison de l’être en l’absence d’une réelle proposition permettant de poser un regard unique sur lui. Dans la société américaine actuelle, ou dans la communauté noire dépeinte dans le film, cette seule évocation de l’homosexualité, peut-être cela suffirait-il. Au cinéma, pour un public plus général habitué à bien autre chose, certainement pas : en un siècle, il a eu le temps d’évoquer toutes les questions possibles à l’avant-garde des sociétés. Il faut donc être naïf pour penser qu’une simple illustration, sans angle ou proposition esthétique supplémentaires, puisse suffire. À moins que l’on soit un conservateur refoulé qui s’amuse à feindre la subversion pour mieux finir par retourner d’où il vient.

C’est un peu le drame des films réalistes américains de ces vingt ou trente dernières années à la sauce Sundance : on pense faire étalage d’une réalité sale et brutale quand on ne fait en fait qu’illustrer une nouvelle forme de politiquement correct. Ce n’est pas un cinéma « indépendant », c’est un cinéma universitaire. Donc de riches pour les riches. La caméra prétend se tourner vers les petites gens, celle de l’Amérique profonde, loin des quartiers riches de Californie ou de la côte Est, omniprésents dans les « films de studio ». Pourtant, rien ne dépasse, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. Même les dealers enlèvent leurs fausses dents en or pour manger une petite salade cubaine et raccompagnent leur date sans oublier de mettre le clignotant avant de tourner à droite. C’est mignon, c’est inoffensif. Parfait pour les Oscars.


 

Moonlight, Barry Jenkins (2016) | A24, PASTEL, Plan B Entertainment


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