Loving, Jeff Nichols (2016)

Surgelés à boire

LovingAnnée : 2016

Réalisation :

Jeff Nichols

6/10  lien imdb

Vu le : 28 février 2017

Tiède, comme tout ce que j’ai vu de Jeff Nichols. C’est même mon préféré des trois vus, les deux autres n’ayant pas dépassé la moyenne. Y a tout ce qui me gonfle dans le cinéma us contemporain indépendant. On prend un sujet qui se veut ouvertement anti-spectacle, du contre-hollywood quand on n’utilise les mêmes recettes sirupeuses avec juste un peu moins de sucre. Et le sucre chez Nichols qui m’a toujours donné la gerbe, c’est les bons sentiments, ses regards hors-champs ou dans le flou, ses poses pénétrées qui veulent toutes dire la même chose : « On a des emmerdes, qu’est-ce qu’on est courageux, mais respirons en attendant d’exploser ». Et ça n’explose jamais, ou rarement. Alors on se fait grave suer. On y retrouve les mêmes procédés “lourds” de mise en scène ou de séquences à faire que pour tout film à Oscar qui se respecte. Mais pas des meilleurs, du genre Philadelphia ou le Choix de Sophie[1]. C’est pas loin d’être du Ron Howard, y a que les proportions dans la musique de merde qui changent. Mais elle est bien présente pour nous dire à chaque fois où il faut être ému, donc en gros à chaque scène. Sauf qu’il n’y a rien d’émouvant. Les personnages en ont un peu rien à foutre de leur sort, la femme le voudrait peut-être un peu plus que son mari, mais que dalle, aucun moyen de suivre des personnages avec si peu de volonté. Et pour être franc, plus d’un demi-siècle après, alors que je vis même pas dans ce patelin pommé de la Virginie et où par conséquent je ne peux même pas mesurer ce qui a changé depuis, leur sort, je m’en tape. C’est même pas de l’histoire parce que tout est raconté de manière scolaire et on échappe sans doute au pire, le gros du film de procès. Nichols innove en quelque sorte, il invente le film de procès sans procès. Un peu comme on montre les changements de costumes des acteurs en coulisses dans une pièce de théâtre. « Vous jouez quoi ? une pièce importante ? Ah, vous n’allez même pas à la cour suprême, vous vous en foutez ? D’accord, alors on va juste jeter un coup d’œil et on revient vous voir tripoter le moteur de votre 2 chevaux ».

Hé, il y a un film de Jeff Nichols où ses personnages ne passent pas leur temps sous le capot ?

Y a quelque chose de Ozu chez Nichols. Il ne se passe jamais rien. Sauf que c’est un peu comme chez Claire Denis qui singe le maître de la béatitude heureuse. Votre quotidien fait de cambouis sur de fausses chemises de pauvres qui ont été acheté par la production la veille et où rien n’est usé… n’a pas un gramme de poésie ou de sincérité, ou de quoi que ce soit. C’est tiède comme un café qui se refroidie sous les ailes des anges et qu’on oublie de boire. Voilà ce que c’est Nichols, l’art du choix invisible, du goût tiède, de la fadeur, du combat évité, de la mollesse qu’on prend pour de la tendresse, du politiquement correct qu’on voudrait faire passer pour de l’audace subversive. Un gars blanc, une fille noire ? sérieux ? En 2017 ? Il s’adresse à qui le film ? à ceux de chez lui le Nichols ?

Mais attention, il fait des progrès. C’est plus sobre qu’à l’habitude. Encore un peu plus épuré, encore moins d’évitement des conflits, de la confrontation qui clash pour avoir de vrais temps forts, alterner, vivre le chaud et le froid avec des personnages attachants, se questionner sur leur attachement, douteux avec eux, vouloir se battre avec eux… et bientôt quarante, cinquante ans après, Jeff pourra nous reproduire la justesse, la simplicité et la force de Nothing But a Man. Un Blanc, une Noire ? Avec deux Noirs, comme avec deux Blancs ou un Pékinois, c’est pareil Jeff. C’est pas les ingrédients qui comptent, mais la dose. Le sucre, maintenant, tu évites, merci.

 


[1] Le Choix de Sophie