Into the Inferno, Werner Herzog (2016)

Note : 2.5 sur 5.

Into the Inferno

Titre français : Au fin fond de la fournaise

Année : 2016

Réalisation : Werner Herzog

Coq à l’âne géo-mystique explosant le bilan carbone de son réalisateur.

Les passages “humains” dans lesquels Herzog laisse des indigènes déblatérer leurs croyances tout en trouvant ça sans doute fort spirituel, sont prodigieusement ennuyeux pour le rationnel que je suis. Le passage en Éthiopie est incompréhensible (énorme digression archéologique) ; l’autre en Corée du Nord a au moins l’avantage de présenter un intérêt historique (je n’avais aucune connaissance de ce volcan, de sa caldeira et de l’éruption qui les ont constitués il y a mille ans, et bien sûr encore moins de l’importance symbolique pour les Coréens de ce lieu).

On peut aussi noter que les excès personnels et habituels d’Herzog, sa passion pathologique pour les hommes un peu perchés (la fascination du cinéaste pour les hauteurs), contaminent ici ses sujets à dose homéopathique : c’est peut-être peu de chose, mais perso ça m’agace de voir un archéologue grande gueule américain tailler un arbre de la brousse éthiopienne pour pouvoir y faire passer plus aisément son 4X4 (on est dans le désert, hein, le bois que tu coupes, tu n’es pas sûr de le voir repousser spontanément ailleurs — oui, parce que les Éthiopiens sont aussi les champions du monde du replantage, mais avec quel résultat…) ; ou encore voir un autre type balayer de ses doigts nus les pages d’un vieux codex en ruine pour faire joli devant la caméra.

Bref, des passages ici ou là pour Werner pour un film qui ne fait que passer.


 

 


 

Feuilles d’automne, Robert Aldrich (1956)

Hantipsychiatrie

Note : 2.5 sur 5.

Feuilles d’automne

Titre original : Autumn Leaves

Année : 1956

Réalisation : Robert Aldrich

Avec : Joan Crawford, Cliff Robertson, Vera Miles, Lorne Greene, Ruth Donnelly

Le film n’est pas mauvais, mais franchement pénible à regarder.

Si on compte trois parties, on a la première, la plus sirupeuse, celle de la rencontre, jusqu’au mariage entre Joan et son Jules, et l’arrivée de Vera Miles. La seconde est la plus aldrichienne, tordue, cruelle, vicieuse (1956, elles ont commencé tôt les années du « Hollywood décadent… » on se demande où est le code Hays ici). Et puis il y a la troisième, celle que j’ai le moins supportée et qui concerne la détresse psychologique de Burt.

Feuilles d’automne, Robert Aldrich (1956) Autumn Leaves William Goetz Productions

Le vice de ce second acte, ça peut encore passer, mais le traitement de la folie guérie à coup d’électrochocs, et tout ce qui précède dans la description de la folie, c’est bien trop à supporter. On n’est pas du tout dans l’horreur, mais d’une certaine manière, c’est horrible et particulièrement déplaisant à suivre. D’ailleurs ça l’était déjà avec ce couple “trouble” de la femme et du père de Burt : dans Les Frères Karamazov, ça passe très bien parce que ce sont des bouffons, des “sensuels” comme ils disent, donc ils reconnaissent ce qu’ils font, là ce qui met mal à l’aise et qui les rend antipathiques, c’est que ce sont des manipulateurs qui nient le mal qu’ils infligent à Burt. On est dans le sadisme sournois, le pire, celui qu’on craint, décelé derrière le jeu des apparences ; ce qu’on craint et ce qu’on ne voit pas, c’est toujours le plus horrible, sauf qu’ici, ce sadisme est accessoire et sans faire l’objet du sujet principal du film, il est gratuit. Et c’est moins l’écriture que la direction d’acteurs de Aldrich qui choisit ici de faire jouer ses acteurs sans aucune nuance possible. On aurait pu accepter cette liaison et rendre ainsi encore plus compliquée la situation, si on pouvait avoir des indices d’une certaine empathie envers Burt, ça n’aurait pas été contradictoire avec leurs actions. Un regard ou deux auraient suffit, mais Aldrich ne se donne même pas la peine. Fiodor Karamazov est un de mes personnages préférés dans toute l’histoire du cinéma. Une crapule de première, il fait des coups de pute, mais il est honnête dans sa malhonnêteté, il irait même jusqu’à admettre des vacheries qu’il n’a pas faites parce que ça l’amuse. Je trouve ça particulièrement théâtral, grotesque, et monstrueux, dans le sens où il se donne en spectacle en permanence (et Lee J. Cobb là-dedans…). Difficile de trouver antipathique un bouffon. Là pour rien au monde je trouverais le père et l’ex-femme sympathiques, on dirait des caricatures de faux-culs sortis du Village des damnés.

Bref, c’est osé, mais manque le grotesque, les excès propres à Aldrich. Parce que le grotesque, tu peux toujours en rire. (La différence avec Strait Jacket, avec la même Crawford, c’était qu’au moins on pouvait en rire. Crawford et sa hache – ou pas – trucidant l’ensemble de la distribution…).

Il faut croire que chaque époque connaît une certaine forme de décadence. Est-ce que la décadence, ce ne serait pas de chercher à pousser toujours plus loin les limites des recettes passées quitte à faire basculer un genre, des usages, vers des excès insupportables ? Si aujourd’hui par exemple, l’industrie du cinéma nous abreuve toujours plus de « fantaisie » et d’effets spéciaux, et cela peut-être depuis Jurassik Park (voire depuis Star Wars ou Le Seigneur des anneaux), il y avait dans les années 50 et 60 à Hollywood un désir de pousser vers toujours plus de psychologie mal placée. On joue avec la censure, et puis on voit qu’un léger dégel s’opère et que le public en redemande pour avoir été privé de vices depuis vingt ans aux écrans, et on en veut toujours plus. Je ne sais pas ce qui est le pire entre la fantaisie niaise et la psychologie d’asile de fous… mais il est probable que les spectateurs se ruent vers des spectacles qui ne feront pas date dans l’histoire. L’appétit du réchauffé rassure mais se révèle presque toujours indigeste.

C’est bien dommage. Le savoir-faire de Aldrich est là, les acteurs sont excellents. Bien d’autres fois Aldrich saura doser ses effets pour jouer des excès dans le bon sens.



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Blue Velvet, David Lynch (1986)

Blue velvet & red lipstick

Blue Velvet

Note : 5 sur 5.

Année : 1986

Réalisation : David Lynch

Avec : Isabella Rossellini, Kyle MacLachlan, Laura Dern, Dennis Hopper, Dean Stockwell

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Plus je vois Blue Velvet, plus je l’aime. C’est bien probablement le seul film de Lynch que je vénère autant. Pour moi, c’est le film sans doute où l’histoire s’accorde le mieux avec la forme et le style si particulier du réalisateur. Il n’en fait pas des tonnes, la forme est juste au service du récit.

Le véritable atout principal du film, c’est son histoire. Simple, mais forte. On reconnaît la patte de Lynch aux effets bizarres, mais on ne tombe pas dans le mystère abscons ou le grotesque. Les personnages sont barrés, mais ça se tient, du moins on y croit. Les symboles sont aussi plus accessibles que dans d’autres films. Ici, c’est simple, l’histoire d’un étudiant qui revient dans la ville de ses parents. Dans un terrain vague, une oreille pointe le bout de son nez, et à partir de là, il va essayer de savoir à qui elle appartient. À travers cette enquête, c’est surtout l’entrée d’un jeune homme dans le monde étrange des adultes. Ce n’est pas pour rien que Lynch utilise la scène du « môme » planqué dans le placard : ça ramène inévitablement à une image d’enfant surprenant ses parents dans leur intimité.

Autre symbole bien traditionnel, presque hitchcockien, celui du double féminin. La blonde angélique qui l’aide dans son « enquête » et la brune barrée, sauce nympho. La seconde pourrait être son fantasme, sauf qu’elle est bien réelle, et quand elle rencontre la première, ça jette comme un froid.

Le film est articulé autour de cette scène centrale, longue, dans laquelle le personnage principal se cache dans une penderie et assiste à un étrange spectacle qui explique une partie du mystère de l’intrigue. Là où Lynch va plus loin, c’est qu’il finit par faire entrer le héros dans la scène et par créer un lien direct entre le personnage du voyeur et de la victime (ou pour en revenir à ma première idée : il finit lui-même par franchir le pas et ne rien faire d’autre que succomber aux mêmes fantasmes incestueux que le personnage de Hopper). C’est là que le récit atteint son paroxysme, avec le personnage cette fois que joue Isabella Rosselini.

Les images sont magnifiques. Tout flashe comme dans une bd ou une publicité des 50’s. Les bleus sont bien bleus, les rouges bien rouges…

L’emploi pendant tout le film de la musique est hallucinant. Que ce soit la musique sous opium de Badalamenti, accentuant la volonté de Lynch de ralentir le temps et de le rendre pesant, d’accentuer l’impression d’étrangeté. Ou que ce soit dans les chansons… Blue Velvet bien sûr, mais aussi cette scène hors récit où Dean Stockwell (encore plus folklorique que dans Code Quantum ! oui, oui c’est possible, grimé comme une précieuse ridicule) pousse la chansonnette In Dreams (Roy Orbison, tube énorme, crooner premier degré, second ? difficile à dire après avoir vu la scène) en chopant une ampoule en guise de micro ! À la fois poétique, flippant (le mec est dangereux) et déconcertant (c’est grotesque, mais c’est tellement joué au premier degré que ça en est génial). Cette chanson totalement vaporeuse qu’est Mysteries of Love… on plonge dans un rêve… Ou encore quand le héros se fait tabasser, à nouveau sous In Dreams… quand cette fille sortie d’on ne sait où, danse sur le capot de la voiture… (Même emploi à contresens de la musique dans une scène que Tarantino).

Si c’est pas du chef-d’œuvre ça…

D’autres images sont particulièrement marquantes dans le film. Le ripoux à la veste jaune, mort, qui inexplicablement tient encore debout… Dennis Hopper qui se shoote… à l’oxygène. Le rouge à lèvre de la Rosselini, sa dent cassée. Quelques répliques : « c’est vraiment un monde étrange… » « Ne me touche pas ou je te tue ! — tu aimes quand je te parle comme ça ?… Bébé veut baiser » « Me regarde pas putain ! » « Pour van Gogh ! » « Tu as vu tout ça en une nuit ? » « Je t’ai cherché dans mon placard ce soir » « T’es déjà allé au paradis de la chatte ? » « Il a mis sa maladie en moi… »


Blue Velvet, David Lynch 1986 | De Laurentiis Entertainment Group (DEG)


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Men in War (Côte 465), Anthony Mann (1957)

Carrousel pour le mort

Côte 465

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Men in War

Année : 1957

Réalisation : Anthony Mann

Avec : Robert Ryan, Aldo Ray, Robert Keith

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Excellent film de guerre antimilitariste.

Unité d’action : durant la guerre de Corée, un détachement de quelques soldats menés par un lieutenant interprété par Robert Ryan et cherchant à rejoindre leur division, se retrouve bloqué devant une colline tenue par l’ennemi. Ils essayeront de la contourner en vain : un à un les soldats de cette unité vont disparaître comme dans les meilleurs films d’élimination (du type Dix Petits Nègres, Alien…).

Unité de temps : l’action se déroule sur à peine une journée et montre toute l’absurdité de la guerre, le désespoir des soldats, leurs craintes, leurs folies… Tout tend à montrer dans ce jeu d’élimination où l’ennemi est invisible, que la guerre est absurde. Tant de morts en si peu de temps, pourquoi ? Rien. Tenir une position, retrouver les siens qui ne sont qu’à quelques mètres…

Men in War (Côte 465), Anthony Mann 1957 | Security Pictures

Unité de lieu : énorme paradoxe. Ils cherchent à rejoindre leur unité, à contourner cette colline, à éviter le feu de l’ennemi, donc ils avancent, mais au fond ils sont comme dans un carrousel : ils ont beau avancer, marcher, ils n’avancent pas d’un iota, puisqu’ils continuent de se faire canarder, un à un.

Une structure modèle donc pour cette histoire. Après, il reste le ton du film. On est très loin de la propagande de certains films où le soldat est la figure moderne du héros : courageux, inventif, intelligent, investi pour sa patrie. Là, les simples soldats sont apeurés et bientôt fous. Le général et son « fiston » sont des personnages de théâtre, semblant sortir des no man’s land de Beckett : le génie de ces personnages qui arrivent dans un second temps, un peu comme Pozzo et Lucky dans En attendant Godot, c’est qu’ils ont un vécu fort, ils portent en eux, dans leur comportement, les blessures et les traumatismes du passé. Pourtant, on ne saura rien des raisons de ces traumatismes. Ce qu’on imagine en voyant ça — toujours le pire — c’est qu’ils réchappent du cauchemar que vont maintenant vivre ceux qu’on suit depuis vingt minutes. — Ça rappelle un peu dans le principe, l’imaginaire de Cube : « Tu crois que tu es dans la merde parce que tu es bloqué ?! Non, tu n’as encore rien vu ! ». Ils sont comme des personnages revenant de l’enfer, aidant ceux qui plongent : ils en sont sortis, ils y retournent, mais s’ils en réchappent, c’est aussi parce que le « fiston » se méfie de tout et flingue tout ce qui bouge. La morale est claire : ceux qui réchappent à cet enfer ne peuvent être que des salauds ou des fous. La réussite, c’est de ne pas faire de ce « fiston » un cinglé total ou un salaud conscient de ses actes : il passe pour un rusé, un roublard qui se méfie de tout et de tout le monde. Et bien sûr les roublards, le public adore ça.

C’est un théâtre d’ombres et de carcasses fumantes, d’antihéros, ou des héros désabusés, indisciplinés, las. Personne n’obéit aux ordres. Parce que seule la mort gouverne sur ce seuil. Tout le monde se plaint. Mais le lieutenant s’en fout. Il a le sens des responsabilités et aime ses hommes, mais il ne se fait guère d’illusions sur l’issue de leur voyage. En enfer, chacun roule pour sa pomme.

Un plaidoyer efficace, mais désespéré, contre la guerre et son absurdité.

Je ne suis pas fan des westerns d’Anthony Mann. Je préfère de loin ce Côte 465 un peu en marge.


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