Violences de la société

— Le cas Jason Arday —
Ramassis pêle-mêle de commentaires dont certains sont déjà publics concernant le cas Jason Arday.
Une fois n’est pas coutume, je vais commencer par ma conclusion :
Les médias adorent les jolies histoires. L’information n’a plus grand rapport avec le réel. Il est par conséquent tout naturel que tant de fraudeurs et de mythomanes finissent par devenir les nouveaux héros de nos sociétés.
Et quand le soufflet retombe, les amoureux de jolies histoires refusent de croire que leurs héros sont des impostures.
La différence majeure entre un Raoult et un Jason Arday n’est pas la couleur de peau. Le premier était le produit du milieu académique vérolé et que le second avait des problèmes mentaux que le même milieu a pu exploiter. L’un était acteur de ce milieu, l’autre un symptôme.
Le fait que Arday devienne le joujou des racistes après avoir été celui du milieu académique ne doit pas occulter la réalité des dingueries que ce milieu n’a pas voulu voir afin de continuer à raconter une belle histoire relayée par les médias.
Si ces médias se retournent aujourd’hui, c’est qu’ils brûlent d’autant mieux leurs idoles qu’ils ont largement contribué à les mettre sur un piédestal. Et cela aussi un peu, paradoxalement, pour masquer leur responsabilité dans ce fiasco.
Le volet raciste ou classiste est bien réel, mais si justement cette jolie histoire qui finit tragiquement fait tant parler c’est qu’elle ne se limite pas que cela. Elle illustre parfaitement la société du paraître qui nous gouverne. Une seule leçon devrait en être tirée : les héros n’existent pas.
Chacun devrait se dire que chaque fois qu’il voit quelqu’un devenir le porte-étendard d’une cause, le symbole d’une réussite, une exception, que cet étendard est un chiffon rouge.
La science se réalise en commun. Le journalisme, ce sont des faits. Laissons les héros aux histoires. Les vraies. Celles qui sont un miroir de la réalité. Ce n’est pas la réalité qui doit devenir le miroir de la fiction.
Et cela me paraît d’autant plus nécessaire de faire cette distinction que c’est la droite qui a besoin de héros et de récit imaginaire pour construire ses idéologies. La gauche devrait bien se garder de tomber dans ce piège. Le bien commun n’a pas besoin de héros solitaire ou d’exemples.
En détail :
L’acharnement
Au-delà de l’aspect raciste qui précède, certes, la dimension plus globale traitée par la presse généraliste, dénoncer la fraude institutionnelle, enquêter sur les pratiques des élites académiques n’est ni un acharnement ni du harcèlement. C’est de l’information publique. Qui défend l’intérêt général ? Les mythomanes et leurs complices ou les journaux qui se faufilent dans la brèche d’un scandale ?
Que des hommes blancs privilégiés et installés gardent leur petite carte, c’est un problème. Mais sans nier l’emballement, il est proportionnel au scandale stratosphérique dont il est question. La France est encore plus spécifique. Les médias ne tapent pas sur ce qu’ils ont chéri. Il n’y a ni tabloïd ni journal d’investigation (ou un seul, Mediapart). La question raciale et classiste (qu’il ne faut pas oublier) joue évidemment un rôle important. Aberkane par exemple n’a pas plus été inquiété que les deux autres mentionnés. Là, on parle d’un type placé à un haut poste dans une des universités les plus prestigieuses du monde. Lui aussi, comme Raoult ou Aberkane, était le chéri des médias. La différence, c’est que la presse est beaucoup plus indépendante et qu’elle a des moyens. Et si ça passe par des tabloïds qui s’acharnent parce que ça fait du clic, il faut que ça se fasse. Encore une fois, c’est à la hauteur du scandale. Tu peux relever chaque dinguerie et en faire une enquête. Cela devient une vache à lait, oui. Mais plus qu’illustrer la mythomanie d’un seul homme, c’est tout un système qui est ainsi dévoilé. C’est d’utilité publique.
Qu’il y ait une part plus ou moins large de racisme, de classisme, voire de validisme, derrière l’acharnement, c’est possible. Mais même sans, son histoire, la vraie, disait quelque chose de notre société. Sans compter qu’il avait donné lui-même les pierres pour qu’on lui lance. Chaque dinguerie et incohérence dans sa biographie supposée pouvait faire à chaque fois l’objet d’un article ou deux en fonction de l’angle proposé.
Mais entre le modèle de la presse britannique qui fait ses choux gras du moindre nouvel élément à charge contre un mythomane institutionnalisé et un autre français où Raoult, Klein, Aberkane s’en tirent sans “emballement” ni démission, le premier me paraît encore profitable.
On pourrait d’ailleurs rapprocher ça des artistes criminels à qui certains voudraient interdire de se produire sur scène ou de faire des films. Leurs crimes ne remettent a priori pas en cause leur talent. Le public pourra choisir de les suivre ou non. Un scientifique, s’il a plagié ou fraudé, ça relève de l’éthique de travail et remet justement en question toute sa méthodologie ou sa légitimité à diriger des équipes. La science ne produit pas du faux comme l’art, elle doit dire quelque chose sur le réel.
Comparaison avec Klein (pas inquiété outre mesure par ses plagiats) et origine du scandale révélé par un nazi :
— Il a dit que 2 + 2 = 5
— Non ? Ah, oui, quand même. Ah, mais attends, c’est un nazi qui a révélé qu’il avait dit ça.
— Ah, dans ce cas, il n’y a aucun souci à dire que 2 + 2 = 5. Je ne vois pas le problème.
(Klein n’est pas professeur à Cambridge. La seule comparaison avec le bonhomme, c’est Jésus.)
Que l’on croit un type qui prétend multiplier les petits pains et marcher sur l’eau dans le milieu académique, c’est ça le scandale. C’est ce que ça révèle de notre société.
Comparaison dans la fiction :
Cette malheureuse histoire (pour tout le monde) qui illustre si bien notre époque évoque par certains côtés Le Faux Étudiant, de Masumura (1960).
Un jeune homme de classe moyenne japonaise rêve d’entrer dans l’une des plus grandes universités du pays. Ses parents portaient tellement d’espoir en lui, alors il n’a pas le courage de leur dire qu’il n’est pas accepté. Il décide de faire semblant.
Il se met à fréquenter les cafés autour de l’université et de fil en aiguille, on le prend pour un étudiant.
Il arrive à se faufiler dans les cours. C’est un rêve pour lui. Mais alors qu’il peaufine son intrusion en faisant tout pour s’intégrer, des grèves étudiantes éclatent dans l’université et partout dans la ville.
Malgré lui, les autres étudiants qui sont devenus ses amis l’embarquent dans les manifestations.
Et puis, à cause de je ne sais plus quel détail, les étudiants commencent à avoir des doutes sur lui. Mais au lieu de le prendre pour le mythomane qu’il est, pour une personne de la classe moyenne aspirée par des rêves réservés aux élites, tous ces gosses de riches qui se voient eux en petits révolutionnaires gauchistes pensent avoir affaire à un espion de la police.
Ils commencent à le séquestrer dans l’école. Il avoue un peu trop vite et trop bien. Ce qui ne fera que renforcer leurs soupçons.
La classe moyenne prétend naturellement à une condition meilleure et rêve de grandeur. Cela se remarque davantage encore chez les personnes fragiles qui ont un besoin infini d’attention et de reconnaissance. C’est un schéma manifestement habituel chez les mythomanes.
Le problème ne vient pas de ces victimes d’un système de domination.
Mais bien de ces élites soucieuses de rester entre elles quittent à donner le change pour faire un exemple qui servira d’étendard de respectabilité.
Dans le film, l’étudiant finit par intégrer la prestigieuse école. Le travail ne paie pas. Seules les opportunités et les apparences comptent.
Voilà comment les élites ont manœuvré pour garder le pouvoir et justifié leur domination sur les pauvres. Ils font croire à ceux qui n’en sont pas que chaque promotion se mérite. Ce n’est pas ainsi que ça se passe. Tout n’est qu’apparence, illusion, affichage, opportunités, audace.
C’est pourquoi un mythomane peut parfaitement se noyer dans cette masse de gosses de riches. Il est comme eux. Une fraude qui ne tient que par les apparences qu’elle se donne. Et quand cette fraude sera dévoilée, ce qui était autrefois présenté comme un atout finit par se retourner contre vous. Vous étiez différents. Vous n’étiez pas l’un d’eux.
Vous aviez tout. Leurs usages. Leur manière de parler. Leurs prétentions. Ne vous manquait que l’essentiel : un héritage. Un héritage, c’est un réseau. Quand vous tombez, personne n’a intérêt à ce que vous tombiez. Parce que vous ne tomberiez pas seul. Le petit nouveau à qui l’on n’a fait croire qu’il en était, lui, il tombera.
Quand il y a plagiat ou mythomanie, la faute ne repose pas seulement sur l’auteur de ces infractions. Mais sur tous ceux qui devaient contrôler et qui ont fait semblant. De tels écarts montrent surtout les défaillances de tout un système. Le « faux étudiant » n’était pas seul. Tous étaient à leur façon des imposteurs.
Dans nos sociétés modernes gangrenées par le libéralisme, les organes de contrôle, les garde-fous, les pompiers en tous genres, tout cela constitue un frein à l’essor économique. Un dernier exemple concerne le contrôle des IA qui récemment, travaillant en essaim, ont enfreint leurs directives pour pirater l’entreprise Hugging Face. J’avais fait à cette occasion le rapprochement avec l’affaire Kerviel dans laquelle un trader avait lancé des transactions douteuses sans la supervision de sa banque. Mais ces exemples pourraient se retrouver dans tous les secteurs. Ici, c’est le milieu académique britannique qui révèle ses défaillances en matière de contrôle.
Le racisme :
Arday aurait été blanc, cela aurait-il été traité en interne ?
Oui. Mais c’est d’ailleurs une partie du problème. Quand un tel cas arrive avec une personne non-racisée (comme on peut le voir en France), cela ne fait pas de vague. Les réseaux d’extrême droite peuvent alors s’emparer du scandale. Donc, la réponse de la gauche, c’est de dire que les personnes noires devraient avoir le même privilège de pouvoir passer entre les gouttes ? Désolé, mais c’est prendre le problème à l’envers. Si la question de l’acharnement des réseaux d’extrême droite est bien réelle, elle ne peut occulter le fait majeur qui dépasse bien le cas d’Arday et donc de ses spécificités (couleur de peau, classe, handicaps supposés ou réels) : il est inacceptable justement que les faits de plagiat, de fraude et de mensonge sur des éléments biographiques soient étouffés dans le milieu académique comme dans n’importe quel milieu appartenant à une élite. Les racistes sont racistes, ce n’est pas nouveau et il faut comprendre comment réduire leur nuisance au-delà du cas d’Arday. Mais si l’on met de côté la part bien plus scandaleuse de cette affaire qui éclaire sur des pratiques intolérables, on donne de la matière à la critique pour l’extrême droite. Pourquoi ? Parce qu’une université n’a pas à chercher à gagner du prestige à travers des artifices. Le travail académique produit de la connaissance. Si cette production se révèle de mauvaise qualité, la démarche éthique ne consiste pas à cacher les éventuels manquements, plagiats ou fraudes, mais à en tirer les conséquences pour que la connaissance produite reste de qualité.
Savoir si c’est l’acharnement venu de l’extrême droite ou la reprise de son cas par une presse plus institutionnelle qui a poussé Arday à bout, nul ne le saura. Mais ce n’est pas parce qu’une personne a été doublement victime de racisme et d’instrumentalisation du milieu académique qu’il faille en faire un héros. Arday était une personne déséquilibrée qui nécessitait des soins au lieu d’être encouragée dans ses délires mythomaniaques ou dans un travail académique qu’il n’était pas en mesure de produire seul. On ne fait pas des personnes à l’éthique douteuse des modèles. Et l’on ne réclame pas pour les Noirs les mêmes passe-droits ou privilèges que les Blancs quand ils fautent. « The Jason Arday story would have been a couple of paragraphs on page 25 if he’d been white. » Eh bien non, ça relève du sophisme. Y (Blanc) aurait été injustement favorisé donc X (Noir) ne devrait pas subir C (démission). Erreur de raisonnement (volontaire ou non). Si le double standard est réel, c’est dans l’autre sens que la conclusion devrait s’imposer : tous les fraudeurs doivent être démasqués, qu’ils soient blancs ou noirs. Et non : chacun doit pouvoir échapper au scandale avec une simple mention « en page 25 ».
La couverture médiatique était-elle excessive ? Certes. Mais compréhensive. Au-delà de l’importance donnée à cette affaire par l’extrême droite, aidée en cela par les « centristes » responsables de ces errances institutionnelles (je n’irai pas jusqu’à dire que le milieu académique britannique est un ramassis de gauchistes), Arday avait choisi d’être mis en avant dans les médias. Les mythomanes ont besoin d’un public. Quand on décide de devenir une personne publique et d’endosser un rôle « d’influenceur » de la société, il est parfaitement concevable qu’en retour la presse s’intéresse à vous quand vous commettez des erreurs ou des fautes. Quand Musk, Trump ou Loanna font de la merde, ça peut aussi faire l’objet de unes multiples. Est-ce que le retour de bâton sera d’autant plus brutal si l’on appartient à une minorité ? Cent fois oui. Et il est même probable qu’Arday ait dû subir un acharnement non seulement parce qu’il était noir, mais d’un milieu pauvre et perçu comme un handicapé (donc comme une personne vulnérable). Mais si la disproportion révèle beaucoup de la manière dont on peut s’acharner sur les personnes perçues comme fragiles, il n’en demeure pas moins que son cas devait être investigué et être au moins traité à la hauteur où les médias avaient déjà porté le personnage.
Mais est-ce que c’est toujours parce qu’un scandale implique une personne en position de minorité qu’elle est toujours amplifiée par la presse et les réseaux sociaux ? J’en doute. Je crois que c’est surtout lié à la personnification et par conséquent à la facilité de traiter un sujet à travers une personne. Mediapart peut traiter de centaines de scandales par an, la presse finira par s’en emparer bien souvent non pas à cause de la hauteur du scandale, mais parce qu’il implique une personnalité publique. Il faut attendre par exemple qu’une autre personnalité accuse Bruel pour que son affaire prenne une nouvelle dimension publique. Si l’assassinat du jeune Nahel peut être relayé par la presse, c’est parce que l’on dispose d’une vidéo, mais aussi parce qu’elle implique une personne avec qui l’on peut plus facilement s’identifier qu’un groupe. Même chose pour Quentin Deranque. Mais ce n’est pas systématique. Quand une affaire ne prend pas, est-ce à cause de biais toujours racistes, classistes, validistes, antiféministes ? Pas sûr. Il y a peut-être plutôt une logique de boule de neige : les médias périphériques commencent à s’y intéresser, puis si ça s’amplifie, cela remonte peu à peu aux médias plus généralistes. Mais pour alimenter un scandale, il faut de la matière, un feuilletonnage, une diversité des angles possibles. Le cas Arday réunit tous les éléments pour qu’au-delà de sa couleur le scandale ne cesse de s’amplifier : diversité incroyable des sources (il a dit beaucoup de conneries, il suffit de piocher), déni dans un premier temps des institutions (c’est en soi une information), accès à ces travaux, accusations passées jamais prises en compte… Oui, il y a de quoi écrire des dizaines d’articles. Il n’y avait plus ensuite qu’à lancer un dernier cycle avec le traitement logique de la presse généraliste ou respectable et la boule de neige devenait incontrôlable.
La presse sérieuse mainstream s’est aussi emparée de l’affaire. Et cela n’est pas forcément pour opposer deux camps, mais pour proposer une vision plus globale.
L’angle de The Atlantic résume assez bien ce que je pense. Pour l’auteur de l’article, Arday aurait été successivement transformé en symbole extraordinaire de réussite, puis en symbole de l’échec des programmes de diversité et d’inclusion. L’article dénonce une forme d’hypocrisie et de posture numérique et s’intéresse donc précisément à ce qui dépasse la question de savoir s’il a plagié ou non, s’il s’est inventé un passé digne de Forrest Gump : comment une société qui fabrique des récits érigés en modèles de réussite finit par transformer ces mêmes récits en instrument de démolition ? Il a successivement été le joujou des universitaires de la gauche molle et le mouton noir des racistes. Ces deux camps omnipotents qui trouvent là un nouveau sujet pour s’opposer se moquent finalement d’Arday. Et c’est dans un premier temps parce qu’ils s’en moquaient que l’on a fermé les yeux sur ses délires mythomaniaques. (Je serais plus mesurer sur la conclusion qui ferme l’article sur la question raciale. Comme je l’ai dit, elle est importante, mais justement, elle manque de hauteur à mon sens et réduit cette affaire à une seule question de racisme institutionnel et individuel. L’angle est important. Mais le cas Arday ne peut pas se résumer à cela.)
À lire, l’excellent texte d’Acermendax sur le sujet ainsi que la version vidéo :
Violences de la société
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