Les Délices de Tokyo, Naomi Kawase (2015)

Les Délices de Tokyo

Note : 2 sur 5.

Les Délices de Tokyo

Titre original : An

Aka : Sweet Red Bean Paste

Année : 2015

Réalisation : Naomi Kawase

Avec : Kirin Kiki, Masatoshi Nagase, Kyara Uchida

Ça se confirme, Kawase n’a pas un grand talent, pire, elle pense en avoir, ce qui lui fait faire des choses grossières qui me donneraient presque envie de vomir. Cette manière affectée de surligner chaque intention, chaque élément psychologique pour bien insister sur les sentiments des personnages, c’est le genre d’amateurismes qui me rebute au plus haut point.

Il faut reconnaître que le scénario n’a déjà rien de bien subtile, mais tout est surligné, maniéré. Le ton sur ton, c’est peut-être la faute de goût qui me débecte le plus dans le cinéma, et c’est d’autant plus pénible dans un cinéma japonais qui peut très vite y tomber, mais chez qui paradoxalement, les meilleurs éléments sont précisément des maîtres dans l’art du doigté. La mise en scène, c’est comme la cuisine, c’est pour beaucoup une question de proportions. Et ça, jamais Kawase n’a su bien doser ses effets, raconter les choses avec subtilité, distance, en dire juste assez pour laisser le public faire le reste.

Il y a une forme d’hybridation grossière dans son cinéma entre mièvreries américaines où tout est explicité au public pour qu’il comprenne à chaque seconde les moindres éléments de l’histoire et de la situation et entre une distance, ou une lenteur artificielle, inutile, mal maîtrisée, qui donne à son cinéma ce jeu si affecté, dénué de charme et de spontanéité, voire de mystère et de retenue, qui me plonge, franchement, dans un dégoût de chaque instant. Ces films sont une véritable torture pour moi. Quand je vois qu’ici, de premier abord, le sujet ne pas si mauvais (du moins, on peut le penser au début), et très vite Kawase nous impose ses lourdeurs, ses effets sans grâce, son manque de tact, sa direction suspecte…

Comme l’impression d’être à la place d’un professeur corrigeant le devoir d’un dyslexique qui se prendrait pour un prix Nobel de littérature. À chaque mot, une faute grossière, et ça, pendant dix pages. Épuisant… je suis spectateur, pas professeur.

Hé oui, je sais, Kawase est très appréciée en France. Mais m’est avis que cette reconnaissance est due pour une bonne part à des liens qu’elle a su nouer avec des distributeurs, des festivals ou des canards en Europe, pour une autre, à l’intérêt réel qui a envahi le public français depuis trente ans pour tout ce qui touche au Japon, et enfin, tient aussi pour beaucoup que Naomi Kawaze joue aussi beaucoup sur les attentes de ce même public qui veut qu’on lui fournisse des films qui vont dans le sens de ce qu’ils pensent être le Japon. En un mot, les films de Kawase, pour moi, sont une forme d’arnaque, dans le sens où ils promettent au public européen une forme d’authenticité quand il s’agit en réalité de tout l’inverse. Naomi Kawase serait française qu’elle nous pondrait chaque fois des films ressemblant à Amélie Poulain.


 
Les Délices de Tokyo, Naomi Kawase 2015 An, Sweet Red Bean Paste | Aeon Entertainment, Asahi Shimbun, Comme des Cinémas

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L’écriture inclusive, réponse

Les capitales

Orthographe

Brièvement, parce que je n’ai pas envie de structurer tout ça proprement, une réponse à l’article L’écriture inclusive : parlons faits et science sur cette page :

http://www.bunkerd.fr/ecriture-inclusive/

et qui fera écho à une autre réponse publiée ici :

Féminisation de la langue, terrorisme linguistique et usage

Il est à noter que les termes « linguiste », « linguistique », « langue » apparaissent si peu dans le texte. À partir de là, on peut être en droit de se demander si les outils utilisés pour interroger la langue sont les bons. C’est un peu comme demander à une gynécologue ce qu’elle pense, en tant que spécialiste, de la Covid. Toute la première partie ainsi dédiée à la psychologie ne me convainc pas beaucoup.

Par ailleurs, si on parle bien de la langue, il me semble qu’il y a méprise entre genres grammaticaux et attribution sexualisée (masculin, féminin) des termes. Les substantifs, même se rapportant à un individu, se rapportent à des choses. Quand je dis que je suis « une chiffe molle », ça ne dit rien sur mon genre ; en revanche, le terme lui est, grammaticalement parlant, « féminin ». Une table n’a pas plus de sexe qu’un vagin a de pénis (quoique). Grammaticalement, une femme est plus proche d’une table que d’un homme, est-ce que c’est pour autant qu’une femme (la personne, non pas le substantif) est, dans son essence, plus proche d’une table que d’un homme ? À moins que ce soit un complot des hommes afin de rabaisser la femme au niveau d’une table ?… Un homme peut ainsi être une sage-femme, parce que le substantif n’est pas non plus ici une marque du sexe de la personne ainsi déterminé. La grenouille n’est pas la femelle du crapaud : on peut être une grenouille et pour autant être de sexe masculin. Quand un homme se fait voler son portefeuille, on ne parle pas de lui en disant qu’il est « un » victime, mais « une victime », parce que « victime » est un substantif féminin, et il s’applique aussi bien à une femme qu’à un homme.

La langue française est pleine d’exemples de ce type. On peut même reformuler l’anecdote de la médecin en montrant que dans d’autres circonstances, la langue n’est pas forcément plus inclusive pour les hommes, et que si les méprises peuvent se trouver dans un sens comme dans l’autre, peut-être bien que ce n’est pas le fait d’une oppression patriarcale issue de siècles de domination masculine, mais le fruit des hasards de composition de la langue :

« On est samedi matin, une future maman est emmenée à la clinique par sa sage-femme. Quelques heures plus tard, tout s’est bien passé durant l’accouchement. Le photographe arrive et, au moment de réunir la famille, demande où est le père. La mère répond alors : « C’est ma sage-femme. Il tient l’enfant dans ses bras ! » Un peu plus tard, le photographe propose à la mère de tenir son petit garçon dans ses bras, à quoi elle répond par : « Oh, c’est une petite fille ». Et à le photographe répond à son tour : « Pardon, vous aviez parlé de ‘l’enfant’, je pensais que c’était un garçon. ».

Donc si dans l’exemple de la mère médecin, on ne pense pas à ce qu’elle, le médecin, puisse être une femme, ce n’est pas un problème linguistique (puisque les méprises de « genre » peuvent apparaître dans d’autres exemples), mais de société, de stéréotype.

C’est tout à fait exact que la langue puisse trahir certains stéréotypes de genre, mais est-ce que c’est à la langue de tordre le cou à ces stéréotypes ? Est-ce qu’adopter une langue soi-disant plus inclusive ferait d’une société qu’elle devienne moins sexiste ? Les langues turques et chinoises n’auraient pas de problème de genre, d’accord, mais est-ce que les Turcs et les Chinois ont moins de problèmes de sexisme que dans d’autres cultures possédant des langues « genrées » ?… La langue aurait ce pouvoir de changer les sociétés victimes des biais cognitifs responsables des stéréotypes de genre et des inégalités, ma foi, on pourrait toujours essayer, sauf que justement ces exemples turcs et chinois laissent entendre que ça n’a pas forcément à voir.

Rien n’interdit en revanche de chercher à adopter certains usages pour qu’ils soient plus inclusifs. Mais l’usage, en général, en matière de langue, en tout cas dans l’histoire récente de la langue française, ça se commande mal (cf. les différentes réformes de l’orthographe jamais passées dans l’usage). Admettons qu’il y ait une autorité qui aurait le pouvoir de changer les habitudes d’usage, rien ne dit qu’elle y parviendrait. Les exemples récents de tentatives d’infléchissement des usages orthographiques ne sont pas en faveur d’une telle éventualité. Du reste, une telle autorité n’existe pas. L’usage, c’est quelque chose qui varie assez peu et qui se fait sur de longues périodes, rarement à l’échelle d’une vie. L’Académie française par exemple n’a aucun pouvoir là-dessus. On ne fait toujours que constater l’usage. Et l’usage, il ne se détermine pas en un claquement de doigts. Les habitudes ont la peau dure. Quand par exemple, on voit débarquer un nouveau terme comme « le Covid », alors que le bon usage parle, lui, de « la Covid », je ne pense pas qu’on puisse encore tout à fait parler d’usage. Quand les correcteurs et rédacteurs se seront mis à la page et auront compris leur responsabilité, et leur méprise (confondant « le Covid » avec un « coronavirus » alors que « Covid » désigne une maladie), on peut penser que l’usage tendra plus vers le féminin, et c’est seulement après une longue période, une fois qu’un usage se fige, qu’on peut alors parler de véritable usage. Les habitudes ne se changent donc pas ainsi. On peut certes chercher à faire tendre un usage vers une direction différente que celui alors adopté, mais il y a fort à parier que cela rencontre des résistances, et donc ne s’impose pas de suite. Nul besoin d’ailleurs d’avoir « raison » pour qu’un usage qu’on juge mauvais s’impose ou persiste avec le temps (ça fait des siècles par exemple qu’on préconise d’utiliser l’indicatif à la suite de « après que », et que son usage est toujours aussi mal répandu).

Je rappelle par exemple que, loin de l’automatisation d’une supposée supériorité institutionnelle voire complotiste du genre masculin dans la langue, certains termes génériques, c’est-à-dire identifiant les individus indifféremment de leur sexe, sont de genre grammatical féminin : la personne, les gens (pas toujours), la victime, etc.

En pratique, il est vrai que l’usage peut évoluer rapidement, mais sauf erreur de ma part, il passe toujours par la langue orale avant de passer à l’écrit. Quand on décide à la fin des années 90 la féminisation des noms de métier, si leur usage se répand depuis de plus en plus, c’est à l’oral qu’il se fait, puis éventuellement à l’écrit. Je n’ai rien contre par exemple « auteure », qui est un usage plus doux à l’orale que « autrice » et qui marque cependant le féminin à travers le hiatus entre « une » et « auteure ». Et reste à voir si l’usage de « autrice » se répand. Personne ne peut encore le savoir. En revanche, quand on veut imposer le pronom « iel », pourquoi pas, mais c’est d’abord à l’oral que l’usage doit passer, pas à l’écrit. L’écrit retranscrit les évolutions de la langue orale, il ne doit pas y avoir beaucoup d’exemples dans le sens contraire. J’ai déjà des doutes que « iel » puisse se généraliser à l’oral (même si je trouve ça charmant), mais alors pour « celleux », ça devient déjà plus improbable. À moins de passer par une dictature imposant cet usage du même type que celle ayant imposé des usages contrariant les formes féminines au XVIIᵉ siècle, ces formes ont peu de chance de dépasser le stade du jargon stigmatisant. Quant aux usages typographiques, l’usage me semble bien plus compliqué à changer qu’un usage oral, et je suis personnellement absolument contre le fait que la typographie impose des usages qui ne sont pas transférables à la langue orale : c’est typiquement le cas pour les points médians. La langue française est déjà si remplie de pièges pour les dyslexiques que je ne vois pas l’intérêt de leur compliquer encore plus la tâche. Et j’insiste, une langue doit pouvoir être lue : sa grammaire ou ses usages typographiques suivent les évolutions de la langue parlée, si on veut créer une langue écrite et une autre parlée, c’est le premier stade vers encore moins d’inclusion, on y fera peut-être semblant d’y inclure tous les genres, mais on y interdira de plus en plus les pauvres et ceux ayant des difficultés de lecture à avoir accès aux savoirs que la langue est censée transmettre à tous.

Vous ne verrez jamais des notes de bas de page par exemple dans un texte usant de discours direct. Guillemets et accents quant à eux sont précisément utilisés pour marquer à l’écrit une forme d’oralité afin d’en respecter les usages, pas le contraire. Et si d’autres arguments sont tout à fait pertinents pour justifier de l’usage des points médians, le fait qu’ils se soient adoptés largement me laisse dubitatif. L’usage des parenthèses pour y inclure féminin et pluriel n’était pas beaucoup plus répandu. Le langage familier, celui qui fait pour beaucoup l’usage, apprécie en général assez peu qu’on lui complique la tâche. L’usage va même probablement plus vers une simplification des usages que le contraire. Sans compter qu’à partir du moment où ces usages sont un marqueur social ou idéologique, il y a peu de chances qu’ils se développent de manière démocratique dans les populations. Prenons par exemple la manière inclusive d’évoquer successivement substantif masculin suivi ou précédé de son équivalent féminin, dans l’esprit des gens, cela n’a rien de naturel et dénote une certaine forme de démagogie propre à certains individus : personnes politiques, publiques, etc. « Françaises, Français… » Je ne suis pas sûr qu’on y gagnerait à inclure un nouveau marqueur social au niveau de la langue. C’est en ça que la langue inclusive ne le serait en réalité pas du tout.

Mais attendons de voir comment ça évolue. Si pour tout un tas de raisons, je ne suis pas favorable à un usage personnel de la plupart de ces propositions (je serais plutôt amusé de voir par exemple ce que donnerait l’usage oral de « iel », ça pourrait à la fois devenir savoureux, amusant et charmant de voir ainsi à la manière des Suédois un nouvel usage apparaître dans la langue orale), si même, pour l’heure, leur usage me choque quand j’ai à les lire, je serais curieux de voir quels usages nouveaux seraient susceptibles de s’imposer dans la population. Si c’est un marqueur supplémentaire de différences sociales, ce serait juste triste. Mais j’ai par le passé été déjà réticent à voir chahutés mes usages. Il est important de rappeler que certains, dont je fais partie, n’ont pas la même flexibilité que d’autres pour s’habituer au changement d’usages, en particulier dans ce domaine. Surtout quand l’usage qu’on cherche à nous imposer est si clairement idéologique et que la langue nous paraît être le dernier endroit pour mettre en œuvre des changements qui devraient être d’abord mentaux et sociaux. Je me rappelle par exemple avoir grandi en lisant des livres sans accent sur les majuscules et avoir trouvé ça « moche » à une époque, de mémoire, quand un accent avait fait la polémique sur les billets de banque de 50 francs « Saint-Exupéry », et plus tard quand son usage (moins fautif) m’est apparu d’un coup beaucoup plus large à l’arrivée d’Internet. Un usage dont je ne peux plus désormais me départir. À voir, donc.


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Escalade irrationnelle de l’engagement, ou la gestion de crise chez le timbré des postes

J’ai passé une bonne journée à La Poste. Vous connaissez le biais d’engagement, aussi appelé escalade irrationnelle de l’engagement ? Eh bien, j’en avais un vague souvenir amusé avant d’en avoir probablement été victime aujourd’hui.

Le biais d’engagement, c’est le fait de poursuivre une stratégie, un investissement, alors même que les signaux nous donnant la preuve que ça ne marche pas se multiplient. C’est persister dans son erreur, ou sa croyance en une idée, alors que tout devrait nous convaincre de nous questionner sur ce qui nous a amenés à adopter cette stratégie et donc à revoir les informations de départ qui doivent contenir en elles la preuve, l’explication, de ce qu’il faut bien se résoudre à voir comme un échec. Je ne sais plus malheureusement où j’avais vu illustré ça, peut-être sur la chaîne Youtube Hygiène mentale, où on prenait comme exemple un type à un arrêt de bus, capable des heures durant d’attendre un bus qui ne vient pas, vérifiant les horaires, se disant d’abord qu’il n’a pas de chance et qu’il a dû rater le précédent, puis qu’un autre est en retard, et bientôt qu’il doit y avoir des problèmes de circulation, etc. Plus le temps passe, plus le gars va se convaincre que le temps qui le sépare de l’arrivée du bus diminue… Ce qui pourrait sembler être du bon sens. Et il fait intervenir dans son esprit tout un tas de raisons extérieures, d’hypothèses de plus en plus farfelues, expliquant ces retards, alors qu’au bout d’un moment, il devrait plutôt admettre que si le bus ne vient pas, c’est qu’il ne passera pas et qu’il a mal interprété la situation de départ, et que, par exemple, on était un jour férié et qu’il n’avait tout simplement pas pensé que les bus ne circuleraient pas sur cette ligne ce jour-là.

Faut être un peu buté et, au contraire, pourvu, probablement, d’une certaine forme d’intelligence situationnelle qui, il faut l’admettre, me fait défaut, pour ne pas en être victime. Quand j’ai une idée, je fonce tête baissée vers elle, et je ne vois plus rien avant que j’aie atteint mon objectif initial. Le Titanic.

Qu’est-ce qui me fait penser que j’ai peut-être été victime de ce biais d’engagement (c’est un euphémisme en sociologie pour ne pas dire « bêtise ») en passant à La Poste ? Eh bien voilà…

(Oui, je vais encore raconter ma vie passionnante avec les entreprises du monde du dehors, toutes ces entités administratives, certainement pleines de travers, mais peut-être pas au point, toujours, de nous laisser le beau rôle. Pour changer, donc, dans l’histoire, je suis à la fois victime, mais aussi coupable. — Enfin pas que. Parce qu’il faut dire qu’on n’est pas très aidés souvent par les « modes d’emploi » qu’on nous fournit pour accomplir nos missions dans les règles de l’art…)

La situation.

Ma copine doit renvoyer une box Internet ; elle n’est pas là, c’est donc moi qui m’en charge. Mission délicate, je dresse un rapide portrait de l’âne que je suis : sorti de ma zone de confort, je me recroqueville, mon cerveau s’atrophie, je ferme toutes les écoutilles, et pire que tout, je peux même parfois devenir agressif (comme un Raoult en interview quand il est chahuté par une spécialiste santé trois fois plus jeune que lui). Me donner une telle mission, ça peut relever du défi.

Les armes.

J’ai donc une box et ses composants, le tout dans une boîte d’envoi. (Rien que pour me représenter une boîte dans une boîte, je ne plaisante pas, j’ai la boîte crânienne en fusion. L’abîme vertigineux d’un effet gigogne.) Ma copine me fournit également un email avec les références à faire avaler à la machine de La Poste pour qu’elle imprime l’étiquette de renvoi.

J’ai hésité à prendre un parapluie, mais voyant qu’il pleuvait depuis deux jours, je me suis dit que je pourrais m’en passer : la pluie allait bien cesser un jour, et il avait déjà bien assez plu.

(Spoiler : je ne finis pas avec une bronchite, il n’a que pleuvioté.)

La mission.

J’arrive à La Poste de Vincennes, on fait rentrer les clients par la porte de derrière, une petite queue avec des gens qui respectent plus ou moins les distances… Deux files. Du moins, je le comprends après vingt minutes d’attente. Au tout hasard, faute d’indications, et comme sur l’autoroute, je prends celle qui avance le plus vite. Aucune réaction, je présume que je suis dans la bonne file (les autres doivent forcément mieux savoir que moi, je fais confiance à leur expérience). Arrivé en tête de file, un agent précise que celle de gauche, c’est pour les retraits, celle de droite, pour les dépôts. Il n’est jamais trop tard pour bien faire. Et, il se trouve que je suis donc dans la bonne file. Vous sentez le mec avec un bon karma, à qui la chance sourit en toutes occasions ? Je le sens bien, je suis en pleine confiance, tout se passera comme sur des roulettes ! Je suis un chevalier du dépôt de colis ! Un messager venant délivrer un message de la plus haute importance au roi Chronopost…

Ah, attendez, j’ai un message WhatsApp de ma copine : des photos de ses salades. Je ne plaisante pas : ça m’intéresse, mais j’ai les mains prises, ce n’est pas le moment, et avec le WiFi, ça met une heure à charger. Bref, où j’en étais… Ah, oui. Faut pas croire que je parte dans toutes les directions quand je suis en mission. C’est même le contraire : mon cerveau, mes yeux, mes lèvres, mon petit haricot… tout se fige. Mode avion. Déconnecté. L’homme à l’œil bovin, c’est moi. Titanic bovin.

(Enfin, je ne suis peut-être pas très alerte comme garçon, mais je ne perds pas le nord, et j’ai bien remarqué la jolie Asiatique juste derrière moi dans la file qui parlait russe au téléphone.)

Je fais le beau, je suis le prochain à rentrer, je porte royalement mon colis sur l’épaule, la chance me sourit et ne peut me quitter…

Sauf qu’attention, la guigne, c’est comme les averses, ça tombe sans prévenir et toujours quand tu ne t’y attends plus… L’excès de confiance de l’homme qui attend à l’arrêt de bus et qui, ne le voyant toujours pas arriver, ne vérifie jamais que la même ligne indiquant les horaires ordinaires en omettant celle des horaires spécifiques…

Et en vrai, je ne raconte pas de salades, je suis sûr que c’est la Russe qui m’a filé la poisse.

Zone de conflits.

Le prochain ? C’est moi, je montre mon colis : signe que je tiens à montrer fièrement à l’agent que j’ai compris que j’étais dans la bonne file, pas que j’y étais parce que j’avais vu que ça avançait plus vite… Malin, le garçon… Faites place, laissez passer le messager.

J’entre. Des machines partout. Quatre ou cinq messagers qui s’activent sur elles pour le compte de quelques souverains lointains. Wow. C’est La Poste ou c’est une salle d’arcade ?!… Comment, mais personne pour m’annoncer auprès d’une de ces machines dont je ne parle pas la langue ?! Doit-on tout faire soi-même dans ce pays étrange ?…

Bref, on l’a compris, gros moment de panique feutré comme il m’en arrive tant. Un de ces moments foudroyant et honteux où mon cerveau tout à coup cale, s’enraye, fusionne avec le vide d’une pensée de baudruche.

Réfléchissons en tâchant de garder un air digne et détaché : y a-t-il différents types de machines ? Je veux dire, est-ce qu’il y a des machines qui distribuent des timbres (on est à La Poste après tout), d’autres, des enveloppes, des retards, des boissons diverses… ? Je n’arrive pas à identifier, je n’imprime pas… Alors j’avance, et je pose mon butin sur la balance électronique de la première machine disponible. Mon cerveau sera certainement moins congestionné avec les bras ainsi libérés.

Sage précaution : j’avais d’abord visité sur Internet le site Chronopost pour savoir comment récupérer son étiquette de retour. Malin, on n’atteint pas le grade de chevalier par hasard. Une mission, ça se prépare.

Comme il fallait s’y attendre, la présentation à l’écran ne ressemble pas du tout à celle sur leur site, mais passons, une fois que vous avez rencontré la dame en noir qui parle russe, ça veut dire que votre chance va tourner, pas que vous n’enchaînez plus que les tentatives malheureuses…

« Autre », « Précommande sur le Web », « étiquette Chronopost », voilà, voilà… « Saisissez votre numéro de colis de retour »… Je suis chevalier messager, mais les runes et moi, ça n’a jamais été le grand amour. Des codes, des codes, et encore des codes. Les machines ne jurent que par ça. Le Sphinx à l’entrée de Thèbes en mangerait son chapeau.

« Qu’est-ce qui marche à deux jambes le matin, porte un colis sur l’épaule à midi, et finit à quatre pattes au soir ? »

Non, ce n’est pas ça.

LS723343234FR

« Validez. » Alors je valide. Et puis : « Une erreur s’est produite, veuillez réessayer un peu plus tard ».

Ah, c’est donc pour ça qu’il y a toujours autant de monde à La Poste ? Les gens attendent que les machines daignent accéder à nos requêtes.

J’essaie à nouveau. J’ai peut-être fait un mauvais numéro.

LS723443234FR

(Vérifiez pas, c’est un copier/coller.)

« Une erreur s’est produite, veuillez réessayer un peu plus tard ».

Tin !

Ne paniquons pas, on est arrivé juste là, il va la rendre son étiquette, c’est juste un problème de saisi.

LS723343234FR

« Une erreur… » blablabla.

Petit soupir agacé, mais je gère. D’ailleurs, je regarde autour de moi : rien ne va. Un type venu chercher des colis ne vient qu’avec un bon de retrait, on lui explique qu’il faut un bon pour chaque colis (« c’est comme ça ! ») ; une dame semble s’en sortir mieux que moi avec la machine à côté, sauf que je me rends compte que c’est la même que quand je suis arrivé et qu’elle pianote depuis une heure sur sa machine… Ça fait déjà cinq minutes que je bidouille et je suis le dernier à être rentré : dehors, ça attend.

D’habitude peu bavard (je ne maîtrise pas parfaitement la langue vernaculaire), je me résous à « héler » le charmant garçon de l’accueil que je ne sais pas encore être de la sécurité et qui fait le va-et-vient entre les clients qui font la queue dehors et ceux à l’intérieur. (Je rappelle à mes nombreux lecteurs de 2050 qu’en 2020, le monde, pas seulement les bureaux de Poste, a été frappé par une pandémie : allez voir sur Wikipédia.) Bon, à défaut d’oser le héler (ce qui serait d’ailleurs malpoli), je lui fais comprendre, avec quelques gestes et en baragouinant quelques mots mal articulés que j’espère il mettrait sur le compte de mon masque, que je ne sais pas pourquoi… « ça ne marche pas » (je rappelle pour les novices, qu’une machine, par principe, ça fonctionne selon un mode binaire : soit ça marche, soit ça marche pas).

Charmant, le garçon me regarde refaire la manœuvre. Toujours avec la même issue fatale.

Je fais donc confiance à son expertise, et selon son diagnostic : « La machine ne marche plus ».

Il m’invite donc à m’atteler à celle de droite que la dame, désormais partie, a probablement su dompter, et à qui (la machine), je saurais à mon tour rendre la monnaie de sa pièce… À nous deux… vaillante Rossinante !…

« ti-tu-tu-tu-tu-tu »

« Une erreur s’est produite, veuillez réessayer un peu plus tard ».

Tin !

« ti-tu-tu-tu-tu-tu » « Une erreur s’est produite, veuillez réessayer un peu plus tard » « ti-tu-tu-tu-tu-tu »

On se calme. Ça fait déjà deux machines qui ne marchent pas à La Poste, ce n’est pas si… SURPRENANT que ça !

J’en essaie une autre. Même issue. Puis une autre. Non, décidément, « ça marche pas ». Les dés sont bipés quelque part… Je relève la visière de mon heaume d’argent, je prends un grand air désarçonné, un peu comme un acteur de commedia dell’arte, j’écarte mes bras de dépit, et je jette des râles étouffés derrière mon masque…

Le garçon de la sécurité vient à mon secours, toujours aimable. Puis un agent de La Poste m’explique qu’il y a un problème de connexion (ou quelque chose comme ça). Je reste un peu interloqué, je demande si toutes les machines ont des problèmes de connexion. Je ne comprends pas bien ce que me dit le jeune homme : aucune des machines ne marche ?! Réponse en chinois. J’insiste, un peu sarcastique, mais je reste courtois : « Donc, on est à La Poste, et on peut pas envoyer de colis ? » « Je ne peux rien faire pour vous, monsieur. Peut-être pourriez-vous l’imprimer chez vous. », et il s’en va, me laissant avec le garçon de la sécurité qui me lâche en pensant sans doute me réconforter : « Elles ne marchent pas depuis tout à l’heure… »

Conciliabule de crise entre les quatre ou cinq neurones qui se croisent dans ma tête en situation d’échec, et je lui réponds : « Attendez, les personnes rentrent au compte-gouttes, elles font la queue dehors, et vous n’indiquez pas que les machines ne fonctionnent pas ?! »

Ici, je précise que le garçon de la sécurité était parfait, surtout très aimable, très serviable. Surtout que jouer les agents de La Poste, à la base, c’est pas son travail. Peut-être un peu trop serviable sur le coup, parce que me dire, pour être gentil, que les machines ne marchent pas, alors que si c’était le cas, peut-être que ça n’aurait pas été indiqué sur les machines (on est à La Poste tout de même, faut pas rêver), mais lui ne m’aurait pas invité à en essayer d’autres… Bref, ça tient pas. Et je rappelle que cette histoire navrante sert à illustrer le biais d’engagement. Autrement dit, l’erreur initiale, c’est pas la machine, mais mon cerveau qui la produit.

Je ne démissionne pas pour autant. Je viendrai à bout de ces satanées machines.

… La Poste de Saint-Mandé !

Si les machines de La Poste de Vincennes ne marchent pas, qu’à cela ne tienne, on ira battre la campagne à Saint-Mandé !

Que ne ferait-on pas pour sa Dulcinée…

Après une petite trotte, à pied, entre les deux villes, la box SFR sur l’épaule, la hanche, le côté, à bout de bras… je vois La Poste de Saint-Mandé en vue : il pleut un peu, mais il n’y a que trois ou quatre personnes qui font la queue à l’extérieur.

Arrive mon tour, j’entre. Machine. « Impression de votre commande web Chronopost… » LS723343234FR. « Validez ». Je valide.

… Et non. Même message d’erreur qu’à Vincennes. Première réaction : elles sont insupportables ces machines de La Poste, elles ne marchent jamais !

(On s’arrange toujours, discrètement, pour que ce soit toujours la faute des autres, mais quand ça concerne les machines, on peut être sûrs qu’on a pour elle aucune retenue : c’est toujours de leur faute, sans aucunes excuses possibles.)

J’essaie une autre machine. De véritables orgues de barbarie, elles jouent toutes la même rengaine. Le grand Noir qui filtre l’entrée, avec un de ces petits airs intelligents qui vous font sentir tout petit, me suggère l’idée que mon Chronopost n’est pas à retirer à La Poste, mais dans un point relais ; selon lui, c’est une méprise courante, La Poste ne s’occupe pas de tous les Chronopost. Il ne voit pas ma moue dubitative sous mon masque, mais non pas que je ne veuille pas le croire, c’est surtout que je suis perdu : le email de Chronopost envoyé pour le compte de SFR qui a payé le retour ne fournit rien d’autre que ce code, qui est exactement fait comme celui de l’exemple sur Internet et qui comprend pile poil le nombre de cases qu’il faut pour valider…

Je suis un peu désemparé, une collègue vient à son tour aimablement m’aider, me demande si j’ai un QR code… Ben non, rien dans l’email. Je lui montre les références ; elle me demande si elle peut prendre mon téléphone pour montrer l’email à une collègue restée derrière un pupitre et une vitre, sorte de Pythie moderne que seuls les prêtres avec des gilets bleus de La Poste peuvent consulter. La demoiselle revient avec mon téléphone : même constat que son collègue, c’est peut-être un colis à déposer en point relais. Sinon, c’est à moi de payer pour l’envoi.

« Moi, payer ? Mais votre grande prêtresse derrière sa vitre est une fripouille ! » que je me dis in petto. « Je n’ai même pas l’adresse…, elle doit être sur l’étiquette » que je dis tout haut.

Et là, elle me regarde avec des petits yeux doux comme on fait à un chiot qui vient de naître et qui tente de marcher sur un sol glissant. J’ai le lobe droit du cerveau qui demande au gauche s’il percute, mais le gauche comptait faire la même chose avec lui. Alors je reste coi, le masque pleurant et les pattes molles. Le colis SFR, posé sur le présentoir des timbres de collection, me regarde, lui, avec ses yeux de chien battu qui vous dit : « Adopte-moi, je serai sage. Je ne prends pas beaucoup de place ! »

Je me résous à partir et, sur le chemin, j’entends la demoiselle de La Poste dire à la Pythie derrière sa vitre que je n’ai pas l’adresse d’envoi. Grand écran de vapeur moqueur. Et je me faufile sous la pluie fine du soir (17 heures, en jargon de La Poste).

Collision

Je rentre chez moi, me lave précautionneusement les mains, retire mon masque, me lave à nouveau les mains, essuie mes larmes, et adresse une petite tape amicale sur le flanc du carton SFR. Allez, posons-nous et regardons des images de salades sur WhatsApp pour nous changer les idées.

Là, je découvre une suite de messages de ma copine : « Tu peux ouvrir le carton SFR ? Ils ont envoyé un email pour faire le compte de tout ce qui est à rendre. » « Ils viennent d’envoyer l’étiquette à imprimer. » « Ça ressemble à ça mes salades. », suivi de photos. « Tu as vérifié à l’intérieur du colis ? » « T’es où ? Pourquoi tu regardes jamais tes messages ?… » « Il pleut encore ? » « Fais attention à la dame en noir qui parle russe. » « C’est bon, tu as tous les éléments ? »

Hum…

Donc voilà, SFR envoie des emails pour te donner les références d’un colis à renvoyer, et deux jours après, ils t’en envoient un autre avec d’autres références et une étiquette en pièce jointe à imprimer soi-même, le tout avec les adresses des points relais où déposer le colis.

Morale de l’histoire

Si mon cerveau atrophié a sans doute bien fait l’expérience malheureuse d’une « escalade irrationnelle de l’engagement », disons que SFR m’y a bien aidé. Ce qui n’est pas bien étonnant connaissant bien désormais les pratiques de cette entreprise*. Et malheureusement, connaissant la bête (ma tête), j’ai peur que certains ne « meurent pas moins bêtes ». Il pourrait m’arriver mille fois la même bricole, je n’apprendrai jamais.

*Ils ont profité d’avoir les coordonnées bancaires de ma copine pour lui faire souscrire un abonnement mobile sans son consentement et sans avoir de mandat bancaire… Donc le niveau en filouterie chez SFR, c’est top niveau. Et l’étiquette de retour, ça faisait deux mois que je la réclamais.

Note : l’escalade irrationnelle de l’engagement est un des biais les plus puissants qui expliquent en partie les mécanismes mis en œuvre dans l’emprise des sectes, dans  la consommation de médecines dites alternatives ou dans le complotisme. Les personnes approchées par des escrocs ou intéressées par des visions ou des thérapies alternatives auront beaucoup plus de mal à décrocher de cette emprise à partir du moment où elles seront trop avancées dans leur « escalade ». C’est bien pourquoi les personnes qui en sont victimes devraient être mise en garde et aidées par les pouvoirs publics, et les escrocs qui profitent d’eux poursuivis. Malheureusement, la santé publique et le bien être commun n’est pas une priorité pour les pouvoirs publics, coupables par leur inaction. 

Les imposteurs du Net, chapitre 49, les « garçons officiels » (Twitter)

Les capitales

Réseaux sociaux

S’il y a bien un comportement qui me hérisse le poil, c’est l’habitude de certains « comptes » sur les réseaux sociaux à produire des contenus piochés chez le voisin pour s’en faire passer pour les auteurs. Si globalement, le respect du droit d’auteur est largement mis à mal sur les réseaux sociaux, en général, ce qui nous est le plus apparent, ce sont les images. Seulement, personne n’irait s’imaginer qu’une image capturée ailleurs ait comme auteur celui qui la partage. Si avec le journalisme 2.0, c’est peut-être moins évident, et si des comptes comme conflits sur Twitter s’embarrassent rarement de citer ses sources, pour des images de film par exemple, c’est moins problématique. Si la question de la source ou de la citation demeure, ce qui est plus grave, c’est de partager un contenu en se faisant passer l’auteur.

J’ai déjà vécu ça mille fois. Le compte Aurea sur SensCritique partageait en toute innocence de jolies phrases dans des listes et quand on lui faisait remarquer répondait qu’elle les recopiait parce qu’elle les aimait ; en revanche, quand on lui demandait de mettre des guillemets et de citer ses sources, l’innocence laissait place à la suspicion : pourquoi donc venait-on l’agresser alors que de toutes évidences ses intentions étaient pures, et que compte tenu du fait que beaucoup de monde appréciait ses listes, c’était la preuve que ça ne choquait personne. Avant ça, sur un autre site, j’avais même été moi-même « victime » de ces petits recopiages intempestifs : un compte s’amusait à recopier certaines de mes bêtises sur un forum en se faisant bien sûr passer pour l’auteur. Pathétique me direz-vous, mais autant je peux comprendre que certains esprits fragiles aient tant besoin d’attirer l’attention et l’amour des autres (bien que cela reste toujours, de mon point vu, répréhensible), autant j’ai toujours été bien plus surpris par la réaction des personnes qui « suivaient » ces comptes de copistes : même avec preuves à l’appui, c’est vous, quand vous pointez du doigt ces vols et ces mauvaises pratiques, qui aurez toujours tort. On vous questionne toujours sur vos intentions (quand bien même vous êtes victime de plagiat), on minore la gravité de telles pratiques (ce n’est bien sûr pas un drame, mais quand c’est systématique, il faut juste que ça cesse, il y a quoi de difficile à comprendre là-dedans ?), bref, la faute n’est jamais portée sur celui ou celle qui sape le travail des autres, s’en rend (faussement innocemment) propriétaire, mais toujours sur celui qui pointe du doigt l’affaire. Parce que bien sûr, on a toujours quelque chose derrière la tête, c’est toujours parce qu’on est jaloux de la « popularité » des comptes faussaires (ça va presque jusqu’à l’absurde : certains reconnaissent les faits mais défendent toujours les voleurs).

Et là, il y a quelque chose, à mon avis, qui reflète énormément la société dans laquelle nous vivons. Je ne parle pas de celle avec ses réseaux sociaux, qui ne font qu’augmenter, par sa rapidité et sa facilité d’usage, des pratiques qui existent sans doute depuis la naissance des rapports sociaux. Au-delà du cercle familial et du travail, il semblerait qu’on, en tant qu’individu, gagne, ou espère acquérir, une certaine forme de prestige à l’échelle d’un autre réseau, celui-là, ni professionnel ni familial, et pas vraiment non plus amical. C’est le prestige, la renommée, le respect au sein d’un cercle qui tend à s’agrandir plus on le nourrit et plus lui-même nous donne en retour des preuves de reconnaissance. C’est le phénomène de cour, de tribu ou de n’importe quel réseau constitué à l’intérieur d’une société et par lequel ses membres évoluent ensemble, profitant, d’un côté du mouvement de masse que le réseau peut lui-même engendrer, et cherchant aussi d’un autre côté à profiter des opportunités possibles, mais plus souterraines, vous faisant évoluer favorablement à l’intérieur même de ce réseau. De là naît la jolie pourriture de nos relations sociales : l’hypocrisie, la jalousie, une certaine forme de cupidité sociale, la rumeur, la traîtrise même, les alliances intestines contre un autre groupe, voire le complot. De la politique, quoi.

Et à côté de ça, on trouve les outils, ou peut-être les otages, de ces pratiques courtisanes, dont vont se servir les ambitieux, les arrivistes, les Rastignac à l’insu de leur plein gré, etc. Avec quoi gagne-t-on en popularité, en respect ? Comment grimpe-t-on les échelons à l’intérieur de ces cercles d’influence ? Il y en a peut-être d’autres, mais de ce que j’ai pu voir jusqu’à présent, c’était toujours lié à la créativité. Ça ne pose pas beaucoup de problèmes quand on partage une bonne blague… là encore, je doute que les auditeurs hilares se doutent que celui qui fait rire l’assistance soit le réel auteur de la petite blagounette qu’il tire peut-être lui-même d’un autre amuseur pudique… (Même si, ce serait sur le Net, ce serait déjà bien plus suspect. D’autant qu’une bonne blague, elle tient peut-être parfois plus à comment et par qui elle est racontée. Bref.) Non, on se fait surtout mousser, au mieux, pour des œuvres, des productions personnelles, et cela à toutes les échelles. Le petit copieur en quête d’amour n’ira probablement pas recopier des œuvres établies, ni même des passages (même s’il y a des exemples pathétiques ; là, on est à un niveau supérieur qui se règle au tribunal), mais ira plutôt picorer ici ou là. Ce sera à la fois sa meilleure couverture, mais aussi sa première défense : on ne fait pas de mal quand on ne fait que reprendre de courts passages « qu’on aime bien ». Qui vole les pièces jaunes aux sans-abri vole un bœuf…

Bref, dernier exemple en date, le compte garçons officiels sur Twitter. C’est un compte que je suis depuis quelques semaines puisque ça partage sur tout et n’importe quoi dans le domaine de l’art avec toujours une petite phrase « jolie » qui décrit de quoi il s’agit. Étant plutôt ignare, j’aime bien découvrir à petite dose dans des domaines variés. (Pour paraphraser les « garçons », et je les cite : « en allant voir vos tweets nous réalisons que vous avez une idée et un avis ». Et oui ! Je m’intéresse à tout. C’est affreux les gens qui mettent leur nez partout. La curiosité, quel vilain défaut.)

Le problème, c’est que je suis « un peu » cinéphile, et que là c’était pas de chance, ils publiaient un tweet sur un de mes acteurs préférés, William Powell.
https://twitter.com/GarconsOfficiel/status/1267092391426691074

Ah. C’est plutôt la dernière phrase qui tique. J’ai un vague souvenir que Powell avait eu en effet une carrière de second rôle dans le muet et qu’il y avait pas forcément officié dans des rôles comme ceux plus sympathiques qui suivront. Je me rappelle surtout de sa performance dans Crépuscule de gloire, de Josef von Sternberg, où il n’a pas encore tout à fait un premier rôle, mais impressionne dans un personnage de metteur en scène, peut-être loin d’être sympathique, mais certainement pas un « vilain », un « traître » ou une « crapule ». (Il me semble même avoir souvenir d’en avoir parlé dans mon commentaire de film…) Le film lui doit beaucoup, et un peu à l’image d’un Richmond dans Richard III, alors qu’il n’est pas présent une grosse partie du film, il mange presque la vedette… à la vedette dans le finale. Je fais donc quelques recherches, et en effet, avant les deux films qu’il tourne avec Josef von Sternberg, il aurait été plutôt utilisé en tant que « vilain », mais rien de bien remarquable ou de très significatif. L’acteur William Powell, on le découvrira surtout dans des comédies dans les années 30, comme je le fais remarquer dans mon premier tweet :
https://twitter.com/Limguela_Raume/status/1267096507913822208

La réponse des « garçons » est alors d’une triste ingénuité parce qu’ils me livrent, pour justifier leur « propos » (que je pensais alors être le leur), leur source, autrement dit, l’article dans lequel ils ont tout bonnement recopié la phrase de leur tweet.
https://twitter.com/GarconsOfficiel/status/1267110313129922562

Je vais lire l’article. Rien à redire là-dessus, l’auteur distingue bien la période du muet où Powell n’est pas franchement considéré comme une vedette (et jouait donc les « vilains ») et le parlant grâce auquel il deviendra après quelques années, et grâce à la MGM, une star. Mais une star de comédie, et donc bien de la MGM, mais la MGM ne l’engagera… que dans les années 30. Donc non, aucun rapport entre la MGM et ses rôles (anecdotiques) de méchant dans des films muets. Et on note au passage que leur explication de merde doublée de l’aveu candide de plagiat a été « likée » par leur pote de cour, Philippe Rouyer, aka un des masters posters sur le réseau (signe déjà que l’entente des petits copains a toujours plus d’importance que la réalité des faits, et signe peut-être aussi d’une ignorance en la matière que lui, comme d’autres, s’appliquerait à faire passer pour de la connaissance.) (Ça commence à se sentir que j’aime pas les usurpateurs, et ça va empirer au fil des réponses.)

Toujours bien rempli de bonnes intentions (on me connaît, je cherche toujours à aider les gens qui se promènent avec une jambe cassée dans la rue avant qu’ils finissent, grâce à mon soutien, cul-de-jatte), je leur soumets alors une révision à la phrase qui la ferait coïncider avec la réalité de la carrière de mon cher Powell (il y a la post-vérité, mais il devrait y avoir la tweet-réalité, la raison qui pousse les gens à publier de la merde) :
https://twitter.com/Limguela_Raume/status/1267117367978532865

Ma dernière phrase suggère que l’exaspération n’est pas loin, nourrie bien sûr par la suspicion désormais bien établie qu’une bonne part, voire l’ensemble, de leur production n’est que du vulgaire recopiage.

Dans cette situation, étrangement, c’est souvent la même réaction qu’on rencontre. Les « garçons » comprennent qu’ils viennent d’être pris la main dans le pot de confiture (même s’ils doivent être persuadés que cela n’a aucune importance), et que bêtement, soucieux de montrer qu’ils n’étaient pas dans l’erreur, ils ont fait par là même l’aveu de leurs pratiques (cette désinvolture est peut-être due au fait qu’on leur a déjà fait remarquer et que tout le monde s’en fout, mais je ne suis pas les commentaires de leurs tweets pour en savoir plus : c’est le type même de tweet qu’on lit en diagonale et dont on a ni envie de commenter ni envie de lire les commentaires). Quelle réaction donc ? Un peu de sarcasme et de suffisance :
https://twitter.com/GarconsOfficiel/status/1267118207921463298

La vérité ne tient pas en 280 signes. La post-vérité, si.

À ce moment, j’ai déjà probablement googlisé certaines de leur production et remarqué qu’un certain nombre d’entre elles étaient piochées sur le Net. Des articles de blog, des sites de galeries, des pages d’encyclopédie en ligne (aucun problème pour Wikipédia donc, mais ça n’empêche pas l’usage des guillemets), dont parfois des phrases qu’ils ne sont pas les seuls à reproduire et que tout un petit monde de blogueurs recopie en cœur sur leur site respectif… Je n’y ai pas passé une heure, mais ça ne sentait pas bon. Alors comme je n’ai pas une grande sympathie pour ces gars-là (les voleurs), et en particulier quand on me prend de haut, le ton a commencé à changer.
https://twitter.com/Limguela_Raume/status/1267129258520035328

À quoi, je retrouve le ton évasif, faussement poli, assez provocateur en réalité parce qu’on sent le dédain supérieur qui se cache derrière une telle réponse, de cette supériorité aussi qu’ont les personnes qui pourraient avoir des choses à se reprocher mais qui se savent en sécurité et qui, en plus, te font bien sentir que toi tu es un peu de la merde à relever la leur puisqu’on est le seul à la voir. Je vois même ça un peu comme de la défiance : leur question sonne un peu comme : « Vas-y, dis-nous ce que tu as à dire, on ne craint rien, on est plus populaire que toi, mais vas-y ». J’ai déjà vu ça plusieurs fois… :
https://twitter.com/GarconsOfficiel/status/1267132036852191234

Là, je remarque toutefois une chose qui m’amuse. Ils ont tout de même pris le soin de dé-mentionner Phillippe Rouyer. Ce n’est pas anodin. Ces types-là ne vivent que par et pour la relation qu’ils ont aux autres, et en particulier chérissent celle qu’ils entretiennent avec les gens placés hauts dans l’échelle de respectabilité de la société (ou d’une micro-société). Là encore, c’est assez typique de ce genre de « comptes » en quête de « likes », de visibilité, d’attention… et tout ça au prix de quelques recopiages qu’ils pensent anodins. Peut-être plus révélateur encore de cette attitude, on les voit poster publiquement un message à l’attention de Julie Gayet (via la mention donc) afin que celle-ci songe à les suivre désormais comme c’était déjà leur cas et puisque, comme ils le précisent, elle avait retweeté une de leur publication… Dans quel monde vit-on… C’est triste d’en arriver là pour récolter trois mille likes et élargir son petit cercle d’influence… Ça me rappelle tristement les partouzeurs de l’aube.

Je deviens plus direct. Direct, mais courtois. Ils se foutent de ma gueule, mais le sont aussi. Aucune raison d’adopter une autre attitude… Direct donc. Mais… un peu taquin aussi.
https://twitter.com/Limguela_Raume/status/1267134219207217153

Et là réponse, j’avoue, m’a un peu scotché. À différents niveaux. Pourtant, j’aurais dû m’y attendre, parce que là encore, c’est assez typique. On répond innocemment, on fait semblant de ne pas comprendre, et surtout on lâche des aveux surréalistes. C’est dit avec une telle innocence que je suis persuadé que ça ne choquerait pas grand monde. Comme souvent, on fait plus attention au ton employé qu’aux faits : ici, le fait d’avouer comme si c’était la chose la plus naturelle du monde… eh bien, la fait passer pour la chose la plus naturelle du monde. On parle bien de s’approprier des contenus écrits par d’autres.
https://twitter.com/GarconsOfficiel/status/1267136113048719361

Je le cite à nouveau pour bien le mettre en évidence, c’est écrit noir sur blanc : « Nous ne prétendons nullement être auteurs de nos posts. »

Il y a que moi que ça choque ? Peut-être bien que c’est moi le naïf. C’est à ce point répandu de recopier les phrases des autres en s’en faisant (quand même beaucoup, hein) passer pour les auteurs ? J’ai loupé un épisode ? Parce qu’attendez… On ne prétend pas être les auteurs de… heu… ce qu’on écrit, mais… c’est mentionné où qu’ils ne sont pas les auteurs de ce qu’ils écrivent ?! Ah, ça, pour mentionner machin et machine, pour mettre des guillemets et un auteur connu en parenthèse parce que ça fait classe, ils sont forts les garçons, mais dire qu’ils ne sont pas les auteurs de ce qu’ils écrivent (?!), c’est déjà plus compliqué à mentionner.

Typique encore et toujours, le reste du tweet. Nous recopions ce que nous aimons. Sérieux, c’est le disque rayé le plus mauvais de la terre… Donc le fait d’apprécier quelque chose, mérite qu’il soit pillé. La logique m’échappe. Bon, en fait, c’est qu’il n’y en a aucune. Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’on cherche juste à se faire passer pour les auteurs de quelque chose qu’on a apprécié… pour qu’on nous apprécie à notre tour. Et toujours cette candeur. Comme l’impression chaque fois qu’on fait remarquer à quelqu’un que non, ça ne se fait pas de copier sur le voisin, et qu’on nous répète en guise de réponse candide : « Mais où est le problème ? » Le problème, c’est qu’on ne vole pas seulement ce qui ne nous appartient pas. On trompe bien quelqu’un parce qu’on fait sien ce qui lui appartient, mais aussi les personnes qui nous lisent. C’est pas bien, point.

Je suis alors bien agacé et j’y vais de ma petite leçon de morale :

On ne prétend pas être les auteurs, mais on profite de la confusion probable et espérée, notamment en oubliant sciemment de mettre des guillemets comme c’est l’usage.

Je réponds :
C’est bien de partager*. Mais songez que quand vous reprenez une phrase, derrière il y a un auteur, parfois peut-être un attaché de presse, ou un passionné, qui lui ne tire ni crédit ni visibilité comme vous le faites.
Par respect pour ceux-là, et parce que je n’ai aucune raison de douter de votre honnêteté*, je vous suggère d’incorporer à vos capsules d’autres garçons formidables.
Je vous présente Pierre & Paul : « ».
Ajouter la source en réponse au 1ᵉʳ tweet, c’est encore mieux. Il y a moyen à ce que ça tienne aisément en 280 signes. Je suis sûr que personne ne vous tiendra rigueur de ces ajouts ; mieux, vous ferez profiter de votre visibilité aux auteurs (créateurs, artistes, mais aussi gratte-papier) en encourageant vos abonnés à en savoir plus.
Il n’y a pas de contradiction à être « passeurs », ou « révélateurs de beauté », et citer honnêtement ses sources.
* on remarquera les efforts de ma part à rester courtois : qu’on s’énerve, les escrocs n’attendent que ça afin de passer, eux, pour des victimes. (J’ai mis tout ça en un bloc, mais c’est une suite de tweets.)

J’ai dit tout ça d’ailleurs en toute bonne foi. Oui, je suis persuadé que mettre des guillemets et une source ne leur ferait pas perdre d’abonnés. Seulement, persuadés qu’ils sont d’être suivis grâce à la confusion dont ils sont, eux, les auteurs, ils ne peuvent pas concevoir que respecter les auteurs qu’ils copient puissent être compatible avec le fait de partager des « tweets » avec le même contenu ou presque. Parce que, que l’on soit bien clair : si le plagiat est condamnable, je comprends (même si je me refuse de les employer et qu’ils m’exaspèrent à une échelle industrielle comme ils le font) qu’on puisse avoir recours en permanence aux appels du pied via des mentions à d’autres comptes souvent « huppés ». Et je suis hautement convaincu que c’est l’alliance de leurs recherches réelles (celle-là), puis du contenu volé et enfin de ses efforts de lèche sociale qui fait le succès d’un tel compte. Ajouter des signes typographiques montrant bien qu’on n’est pas les auteurs de ce qu’on partage, ou le fait de citer une source, encore une fois, en quoi ça entraverait la visibilité de leurs tweets dans la sphère courtisane et amateur d’arts qui est la leur… ?

Malheureusement, faire la morale à un escroc ne l’a jamais convaincu de se faire plus vertueux (j’aime les causes perdues), et leur réponse se fait plus offensive. On ne se défend plus (puisque c’est acquis que c’est normal de voler le contenu des autres), on attaque :
https://twitter.com/GarconsOfficiel/status/1267186973837611011

J’ai un avis sur tout en effet (enfin, en vrai, pas tout à fait, mais on va pas chipoter, je brasse large, oui), parce que je suis curieux et parce que justement, ça doit être un défaut, je m’intéresse souvent plus à des domaines où je peux apprendre que le contraire. Je ne prodigue pas la bonne parole et « n’instruis » pas les autres. C’est bien pourquoi, en partie, je parle si peu de cinéma sur Twitter. (Et là, il se trouve que pour une fois que ça causait d’un acteur que j’adore — ce n’est pas si fréquent —, c’était naturel que j’intervienne.)

Pour la forme, et parce qu’à partir du moment où l’affaire était entendue (le reste n’a plus beaucoup d’importance, on s’échange en général des amabilités d’usage), je partage la fin de nos échanges :

Ma réponse (que je poste encore en bloc pour éviter de multiplier les suites de tweets) :

— Deux choses, messieurs, maintenant que votre malhonnêteté ne vous fait aucun doute.
— La 1ᵉ  : Vous tweetez sur un acteur que vous ne connaissez pas. Moi, je le connais. Donc quand vous recopiez un texte dont vous n’êtes pas les auteurs et que vous y ajoutez une bêtise, je le vois.
— Vous me citez alors votre « source » : non seulement vous donnez vous-même la preuve que vous voler le contenu des autres, mais aussi vous confirmez que vous n’entendez rien à ce que vous publiez. Vous me direz… un peu comme tous les voleurs de contenu.
— La 2nd : Le plagiat, c’est pas « tweet[er] mal », c’est voler.
https://twitter.com/GarconsOfficiel/status/1267194810793934850

(Là, j’avoue que le sophisme de popularité, ça me donne envie de lancer des claques.)

Mon clap de fin :

J’attends avec impatience votre interview chez Pujadas pour vous voir expliquer que le plagiat devient honnête quand on est suivis par x followers.

Voilà, j’en termine. On pourrait me dire encore que j’en fais des tonnes pour pas grand-chose, ou que pff, c’est pas mes affaires. Eh bien désolé, non. Si de tels énergumènes peuvent se faire une place au soleil dans la constellation des gens qui comptent (ou qui le voudraient), à leur échelle, c’est bien que même quand on est informé de la supercherie, on refuse d’accepter le fait qu’on a une part de responsabilité dans le pillage de contenu développé souvent par des petites mains qui ne vivent pas de leur passion ou qui ne tire aucun crédit même symbolique des productions qui leur sont recopiées souvent même sans qu’ils en aient connaissance. Cette complicité, moi je la vois comme inacceptable. Peut-être pas par sens moral, certes, mais parce que publiant moi-même des contenus et ayant été plusieurs confronté (à une petite échelle, Dieu merci) à ce genre de pratique. Il n’y a pas d’échelle de respectabilité chez les auteurs qu’il serait plus acceptable de voler leurs contenus sous prétexte qu’ils ont moins de talent ou moins connus. Je dirais même que les petits créateurs de contenu sont parfois poursuivis par des grosses boîtes lançant des robots de recherche sur leur site pour le compte de gros ayants droit dans le but de leur soutirer de l’argent. Mettre en lumière le travail d’artistes en tous genres à travers des tweets n’autorise pas que pour ce faire on en vienne à piller le travail des personnes honorant ces artistes reconnus. Je dirai même que piller une citation de Voltaire en oubliant de le citer, sa réputation est faite, le Voltaire en souffrira moins qu’une petite main qui, si on trouve intérêt à le recopier, mériterait sans doute, lui, plus d’être connu, ou simplement respecté et remercié pour son travail. Ce sont les petits qu’il faudrait d’autant plus respecter et protéger qu’ils sont bien plus vulnérables à ce genre de comportement. Comportement nuisible qui tend bien plus à attirer la lumière sur sa propre personne que sur les œuvres ou écrits partagés et recopiés.

Ces messieurs ont au moins une chance. J’ai zéro visibilité sur les réseaux sociaux. Un tel article, c’est loin d’être un contenu susceptible d’attirer du chaland via les moteurs de recherche. Je ne pense même pas qu’il soit utile que leurs précieux followers viennent à connaître leurs pratiques (peut-être certains avaient déjà compris d’ailleurs), car encore une fois, à en croire mon expérience, cela nuit toujours systématiquement bien plus à celui qui agite un chiffon rouge qu’aux incriminés. Le réseau prime toujours sur la vertu. On peut bien saloper l’une pour soigner l’autre.

Critique institutionnelle, prescriptrice et démocratisée par Internet (feat Tarantino, trineor)

Cinéma en pâté d’articles   

La critique et la politique des auteurs en questions   

Dans la collection « qu’est-ce que la critique de films », j’ajoute un bref feuillet.

En réponse à cette citation de Tarantino

puis à trineor sur Twitter, j’avais d’abord écrit : Le geste d’écrire est toujours pertinent, justement parce qu’il précise “une” pensée à partir d’une œuvre, voire en fait une analyse. Elle permet ainsi un échange avec celui qui la lit et qui désormais peut la commenter. Ce qui est mort, c’est la critique prescriptrice.

trineor avait répondu :

Je m’explique donc ici plus longuement :

Je fais une différence entre ceux qui te disent comment aurait pu être fait le film pour qu’ils l’aiment, et ceux qui te disent comment aurait pu être fait le film pour qu’il soit meilleur. Il y a une forme de posture prescriptrice dans la critique classique qui est de dire ce qui est bon et ne l’est pas à travers des critiques écrites à la troisième personne quand tout écrit (sauf peut-être historique) est toujours rédigé à la première personne. Un film, comme un roman, c’est un miroir. Chaque spectateur y voit quelque chose de lui-même, c’est cette part de lui qu’il expose à son tour. Celui qui dit aux autres qu’ils n’y ont pas vu ce qu’il fallait voir, ce n’est pas un commentateur, un critique ou un spectateur, il devient à son tour auteur. Et donc un peu escroc. Des critiques de ce type, il y en a qui écrivent très bien, c’est un art. Un art qui retraduit, toujours, à travers les yeux de son auteur, une part du réel, qui une fois couchée sur le papier ne saura jamais être autre chose qu’un miroir à son tour tourné vers le réel et à la surface duquel celui qui s’y penche n’y verra toujours rien d’autre que quelque chose de personnel. Mais ce type de critiques n’est pas meilleur qu’un autre (sinon, elles se ressemblent toutes en effet).

Donc pour être franc, je ne comprends pas bien ce que dit Tarantino (ou celle qui le commente). Des batailles esthétiques, il y en a eu, il y en aura toujours, cela n’est pas réservé aux critiques de cinéma. N’importe quel spectateur est capable d’avoir des préférences pour telle ou telle manière de faire des films. Il y aura toujours dans les idées des autres, que ce soit chez un vulgaire spectateur comme chez certains critiques « embauchés par des rédactions » autant de « conneries ». Dire « c’était mieux avant, les vraies critiques », de fait, c’en est peut-être une de connerie. Et on en lit bien d’autres tous les jours dans les journaux approuvés par des rédactions. S’il pense aux Cahiers du cinéma, il y a trois pékins dans une revue qu’il adule et à côté de ça, il y a des milliers des « reviewers » embauchés dans des rédactions en un siècle de cinéma qui même à ses yeux en diraient des conneries.

Quand il parle d’un blogueur qui amène tout à coup un petit air frais, c’est sans doute parce qu’il parlait des films avec un angle nouveau. Ce n’est pas ce que cette « démocratie » permet ? Ça ne peut pas être pertinent par exemple d’avoir l’« avis » d’un critique ayant des notions en physique après avoir vu Interstellar ? D’un autre avec des notions en histoire parler des adaptations de Shakespeare à l’écran ? D’un autre proposant une approche philosophique de La Guerre des étoiles ou de West Side Story ? etc.

Qu’est-ce qu’il veut dire par « penser le cinéma » ? Écrire sur un film, c’est penser le cinéma. Pas besoin d’avoir lu Georg Lukcas ou Bela Balazs pour « penser le cinéma ». Et si on ne s’amuse pas à singer l’écriture faussement objective des critiques sous contrôle éditorial la valeur de la « critique démocratisée » actuelle, elle est justement dans sa diversité de regards. Je préfère encore voir un peintre raté nous proposer sa lecture de Superman que de voir gonfler en lui certaines idées de grandeur.

Feu Mathias Pascal

 

Quelques images à partager pour ce film très international (production d’immigrés russes, adaptation d’un roman de Pirandello, tournage dans trois pays, décors du non moins international Alberto Cavalcanti).

Le beau Ivan avec sa première femme (très éprise par un jeune Michel Simon) :

Feu Mathias Pascal, Marcel L’Herbier (1926) | Films Albatros

 

Une idée des décors intérieurs (probablement dirigés par Alberto Cavalcanti donc, qui tourne la même année son premier, Rien que les heures, et qui sera quelques années plus tard un exilé prolifique outre-manche) qui, en plongée dans cette bibliothèque n’est pas sans rappeler une image bien connue du « plus grand film de l’histoire » :

Avec le contrechamp, on passe, grâce à la disproportion étrange et baroque du mobilier, du côté du Procès… :

Pas le dernier pour expérimenter, Marcel propose une jolie séquence, reprise depuis souvent avec humour, celle du « et si ça se passait comme ça » ou une manière de changer de mode ou de temps tout à coup dans la narration. Pas assez (bien) utilisée depuis à mon goût. Le ralenti fait son petit effet.


 

Feu Mathias Pascal, Marcel L’Herbier (1926)

Ni juge, ni soumise, Yves Hinant, Jean Libon (2017)

Note : 2 sur 5.

Ni juge, ni soumise

Année : 2017

Réalisation : Yves Hinant, Jean Libon

Méthode de documentaire à la Strip-tease offrant un regard distant, sans commentaire ou parti pris avec son sujet. C’est plutôt louable, mais à la fois aussi la seule qualité du film et celle qu’on pourrait justement attendre d’un juge dans l’exercice de sa fonction. Le problème est bien là. Le personnage dépeint dans le film est insupportable et questionne même la déontologie de sa profession : qu’est-ce qu’un juge ? Est-ce qu’un con, exprimant la grandeur de sa connerie dans le cadre d’une profession où il est amené à exercer de lourdes responsabilités sur le devenir des autres, a-t-il le droit ainsi de manquer de respect à tous, voire à s’émanciper des lois qu’il est censé faire respecter ?

Je ne connais pas les usages judiciaires en Belgique, pas beaucoup plus en France, et ne sais par conséquent pas jusqu’à quel degré de libertés les juges d’instruction peuvent s’autoriser dans leur exercice du pouvoir. En revanche, sur la seule question éthique, pas besoin d’être expert pour comprendre que ces méthodes sont révoltantes. Tout dans ce personnage en fait, il y a le contraire de ce qu’on pourrait être en droit de demander et d’attendre d’un juge : partialité permanente, insolence envers certains prévenus (presque toujours des hommes issus de l’immigration) et empathie envers d’autres (quand ce sont des femmes, même pour une femme s’expliquant sur son infanticide), abus d’autorité (dont elle peut même s’amuser comme quand elle demande, hilare, à un policier de jouer de la sirène pour éviter les bouchons), non-respect de la parole des prévenus (elle leur coupe la parole, les menace, s’autorise des commentaires déplacés, refuse aux avocats de s’exprimer…) et même racisme.

On fait passer ça pour de l’excentricité, ça ne me poserait pas de problème si cette excentricité s’exprimait en respect avec la bonne pratique de son travail. Voilà une belle illustration malheureusement de l’idée qu’une partie des maux de la société est issue du mépris d’une certaine partie de la population pour une autre, toujours prête à lui savonner la planche pour que surtout elle ne dispose pas des mêmes droits qu’elle. Comme l’impression de voir la justice d’un autre siècle avec laquelle le pauvre est par nature coupable de sa misère, non pas seulement des actes qui lui seraient reprochés, mais aussi encore plus de sa condition misérable à laquelle on lui refuserait le droit ou la possibilité de s’extirper. Croit-on qu’un homme, coupable ou innocent, ainsi (pré)jugé pour ce qu’il est et non pour ce qu’il a fait, sortira de cette expérience judiciaire en faisant profil bas et en suivant le droit chemin ? Je n’y crois pas une seconde. Un homme à qui on dit qu’il est non seulement coupable de ses actes, mais aussi, par nature, de sa condition, retournera au monde avec une nouvelle obsession, celle de se venger de ceux qui l’ont (sur)jugé. Un type lui jure qu’il ira se battre en Syrie pour avoir été traité, et sans qu’on daigne l’écouter, comme un coupable et non comme un être humain : qu’une telle menace soit ou non suivie d’une quelconque radicalisation, c’est déjà le signe que la justice va de travers et qu’au lieu d’aider les hommes à se grandir, elle ne soit au contraire que l’outil d’une partie de ceux-ci servant à dénigrer et à rabaisser une autre qui est déjà à genoux. Qu’est-ce que Victor Hugo disait déjà, cité dans le film de Ladj Ly, au sujet des bonnes, des mauvaises herbes et des cultivateurs ?…

Ni juge, ni soumise, Yves Hinant, Jean Libon (2017) | Le Bureau, Artémis Productions, France 3 Cinéma



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Pâques sanglantes, Giuseppe De Santis (1950)

Note : 4 sur 5.

Pâques sanglantes

Titre original : Non c’è pace tra gli ulivi

Année : 1950

Réalisation : Giuseppe De Santis

Avec : Raf Vallone, Lucia Bosè, Folco Lulli

— TOP FILMS —

Un mélange surprenant de néoréalisme et peut-être… d’expressionnisme. Le passage par un sujet ancré dans la ruralité (rappelant les thématiques propres au western) et le recours constant aux décors naturels d’une force inouïe (montagnes de basse altitude, rocailleuses, avec quelques ombrages d’oliviers) assure le côté néoréaliste du film (dans la continuité de Riz amer, du même Giuseppe De Santis).

Paysage rocailleux | Non c’è pace tra gli ulivi, Pâques sanglantes, Giuseppe De Santis (1950) | Lux Film


Pâques sanglantes, Giuseppe De Santis (1950) | Lux Film

Le plus surprenant cependant, ce sont les options choisies dans la mise en scène : la sophistication, voire l’artifice, est constante. Pour rester au plus près de ses acteurs Giuseppe De Santis multiplie les plans rapprochés, c’est ensuite une sorte de valse continue qui s’opère entre les acteurs et la caméra. Celle-ci, malgré le décor escarpé, est toujours mobile, suivant les personnages en travelling d’accompagnement, manifestement posée sur un rail. Les acteurs peuvent évoluer autour d’elle, et elle les suit alors sur son axe.

Plus surprenant encore, les acteurs parlent parfois face caméra, soit en regardant l’objectif soit en regardant derrière elle tout en s’adressant à leur interlocuteur qu’on voit également dans le champ et qu’on voit ne pas être regardé par son partenaire au moment où il lui parle et s’adresse à la caméra… Ce n’est pas systématique, surtout proposé lors des séquences entre les deux amoureux des rôles principaux, et ça réussit assez bien.

La distanciation produite proposée est assez radicale. J’en ai rarement vu élaborée sous cette forme, avec autant d’audace sans pour autant tourner à la pure expérimentation, et aussi efficace dans une fiction. Regarder la caméra, ce n’est pas rare ; la regarder un peu, ou pas tout à fait, mais regarder au loin comme on le ferait au théâtre sans même regarder son partenaire, adoptant en conséquence des mouvements de déplacement d’acteurs qui n’ont rien de réalistes (même au cinéma, à cette époque, on sait se positionner l’un à l’autre en formant un angle et en faisant croire qu’on se fait face alors qu’en réalité on se positionne pour que la caméra nous voie mieux), et avoir une telle inventivité, proche de la danse en offrant certaines postures évocatrices, dans ces déplacements et ces cadrages, j’avoue ne pas avoir vu souvent ça.

On aurait presque l’impression que la caméra est un drone qui les suit au plus près et dont les acteurs auraient conscience, et on ne serait alors presque pas étonnés de voir un acteur toucher la caméra pour lui faire changer d’angle… Le dispositif est déjà fascinant, mais le faire dans un environnement aussi rustique, ça ne fait que renforcer sa singularité et l’effet produit.

La photo, en dehors d’une grande profondeur de champ et du format carré rappelant pour beaucoup les caractéristiques de la vision humaine, est d’un noir et blanc magnifique, pleine de contraste rappelant, à raison ou non, celle de La Perle, tourné trois ans avant.

(Toutes les captures sont issues des dix premières minutes. Ça pose le décor…)


Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1950

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Top films italiens

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Portier de nuit, Liliana Cavani (1974)

Note : 3.5 sur 5.

Portier de nuit

Titre original : Il portiere di notte

Année : 1974

Réalisation : Liliana Cavani

Avec : Dirk Bogarde, Charlotte Rampling, Philippe Leroy, Isa Miranda

Bluffé pendant une bonne partie du film. Si le scénario n’est pas sans défauts, la mise en scène est souvent remarquable. On sent malgré tout une grosse (voire trop grosse) influence de Visconti (Mort à Venise notamment, avec des zooms, une caméra mobile sur axe, des séquences qui semblent même chercher à reproduire certaines ambiances), et des détails, des choix, qui séparent les metteurs en scène de talent et les génies.

J’étais tout à fait prêt à me satisfaire de cette proximité assumée, malgré un sujet plutôt glauque, mais bien amené, une sorte de Salo qui ne donne pas envie d’aller vomir ; le film proposait, en tout cas au début, une vraie opposition, fascinante, allant crescendo en comprenant ce qui lie les personnages et ce qu’ils sont prêts à accepter l’un de l’autre ; et puis, la longue séquestration occupant pour ainsi dire tout le troisième acte, trop répétitif, attendu, sans plus aucune révélation qui jusque-là nourrissait notre attention… Tout ça fait que le film s’essouffle jusqu’à s’effondrer dans son finale.

Ce qui reste brillant même dans ces excès, ce sont ces acteurs au-dessus de tout : Dirk Bogarde, comme à son habitude (ce n’est pas un acteur qui vous plonge dans une sympathie folle, il peut parfois proposer des expressions superflues — il commente ce qu’il fait, ce que son personnage est censé penser —, mais il est précis, juste et donne pas mal à voir), et Charlotte Rampling est époustouflante dans un rôle où le moindre excès peut vous décrédibiliser pour longtemps, et qui au contraire, se met à nu et se donne à un niveau auquel peu d’actrices pourraient s’élever (pourtant elle non plus ne m’inspire pas la plus grande des sympathies).

Portier de nuit, Liliana Cavani (1974) | Lotar Film Productions


Sur La saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1974

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Little Women, Greta Gerwig (2019)

Note : 2.5 sur 5.

Les Filles du docteur March

Titre original : Little Women

Année : 2019

Réalisation : Greta Gerwig

Avec : Saoirse Ronan, Emma Watson, Florence Pugh, Laura Dern, Timothée Chalamet, Louis Garrel, Meryl Streep

Seule la fin me paraît plutôt réussie. Tout ce qui précède, sans surprise, reste décevant. Comme si Greta Gerwig ne proposait pendant deux heures qu’une suite de tonalités propres aux dénouements, avec ses séquences rythmées par des montages-séquences, sa musique ronflante. Résultat : un récit décousu avec cette impression permanente (et une vilaine manie des productions hollywoodiennes même quand elles sont destinées à un public censé être plus exigeant) d’être pris par la main pour nous tirer les larmes des yeux, et cette longue attente vite étouffée parce qu’elle ne viendra jamais d’une introduction digne de ce nom capable de nous exposer comme il le faut personnages et enjeux retrouvés tout au long…

Little Women, Greta Gerwig (2019) | Columbia Pictures, New Regency Pictures

Cet assemblage grossier sans queue ni tête pose un vrai problème narratif, surtout quand vient se greffer à ce château de cartes déjà bien fragile des flashbacks où ne finit plus que par dominer des séquences choisies pour leur potentiel dramatique exclusif. Quand on raconte une histoire, le sens général importe beaucoup plus que l’intérêt particulier des séquences qui la composent. À ce petit jeu d’échelle dramatique, on s’écarte des séquences mettant en évidence des informations essentielles à la compréhension d’une histoire pour se focaliser sur des situations. Une information, c’est froid, sans saveur, pourtant, s’il s’agit de bien mettre en évidence les ressorts d’une histoire, on ne peut y échapper ; tandis qu’une situation, ç’a quelque chose de rassurant (à tort) parce qu’on se dit qu’il y a quelque chose, là, qui se passe d’important. C’est un défaut qu’on pourrait malheureusement reprocher à beaucoup d’acteurs américains d’inspiration stanislavskienne passés à la réalisation. Chez les acteurs qui cherchent à donner un sens à chacun des mots prononcés, on dit au théâtre qu’ils « jouent les mots », cela pour dire qu’ils privilégient le détail sur le sens général. Il en va un peu de même des raconteurs d’histoires qui se perdent en route à vouloir donner un sens dramatique à chacune des séquences de leur film au détriment du sens général.

Cette idée de flashbacks d’ailleurs ne trouve son sens, et toujours, qu’à la fin, pour mettre un parallèle intéressant, mais le reste du film, le procédé ne sert qu’à brouiller un peu plus la structure et la définition des enjeux de tout ce petit monde (et ce n’est pas faute d’ignorer l’histoire, j’ai dû voir trois ou quatre versions différentes des Quatre Filles du docteur March).

Autre problème, le rythme frénétique qu’impose Greta Gerwig à ses acteurs et à son monteur : c’est réalisé comme un film d’action ou une bande-annonce, on ne voit rien, on n’a pas le temps de recevoir, on a à peine le temps de voir les cinquante émotions délivrées par les acteurs en un rien de temps. La situation est au cœur du dispositif, toujours.

J’imagine bien Gerwig efficace pour des films mettant en scène des périodes contemporaines, mais pour les reconstitutions, elle se plante autant qu’un Spielberg a pu le faire durant ses diverses tentatives de films en costumes. C’est peut-être d’ailleurs ce qui semble tant plaire dans sa manière de filmer et qui explique les nominations du film dans les récompenses hivernales. Parce que c’est vrai que c’est vivant… Sauf que, là encore, si pour certains personnages, ça peut se concevoir, imprégner son film d’autant d’émotions, c’est assez peu conforme aux usages suivis dans les rapports sociaux au XIXᵉ siècle, et plus la marque d’une société américaine actuelle dans laquelle il est bien vu, voire encouragé, d’affirmer et de partager ses sentiments. C’est paradoxal de mettre en lumière ce qu’il y a de plus moderne, d’émancipé pour les femmes… de cette époque, tout en éclipsant la nature d’une société par ailleurs, et au contraire, très rigide, pleine de codes, que tous les personnages mis en scène ici par Greta Gerwig semblent ignorer. Les rapports entre amoureux, par exemple, ne peuvent se montrer comme des rapports amoureux du XXIᵉ siècle, même si on peut supposer que cette modernité dans les rapports amoureux (mais tout aussi amicaux) entre individus de sexe opposé est une volonté de la réalisatrice. Non seulement ça concourt à donner au film une forme de vivacité parfois insupportable, forcée, mais du coup, on comprend moins la force pour une femme que ça pouvait être que de se mettre ainsi volontairement à l’écart des règles de la bienséance et des mariages entendus. Ce qui est parlant, c’est le contraste. Si on lisse, normalise et démocratise pour ainsi dire tous les rapports entre les personnages indifféremment de leur sexe, de leur âge, de leur position ou de leur classe, on ne comprend plus rien des enjeux de l’époque exposée.


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